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Full text of "Histoire de France depuis les origines jusqu'à nos jours"

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HISTOIRE 


DE  FRANCE 


LES  ORIGINES  JUSQU'A  NOS  JOURS 


L'auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de  traduction  et 
de  reproduction  à  l'étranger. 

Ce  volume  a  été   déposé  au    ministère   de   l'intérieur  (section   de  la 
librairie)  en  janvier  1876. 


PARIS.    TTPOGRAPUIE    E.    PLON,    KOURRIT    ET    C'*,    RUE    GARANCIÈRE,    8. 


MF 


HISTOIRE 


DE  FRANCE 


LES  ORIGINES  JUSQU'A  NOS  JOURS 


M.    C.    DARESTE 

ANCIEN     RECTEUR     DES     A  i"  A  D  É  .M  l  E  S     DR     NANCY     ET     DE     L\ON 
CORR  rSPOND  ANT      DR     l' INSTITUT 


TOME   SEPTIÈME 

LOIUS    XVI    ET    LA    RKVOLUTION    JUSQu'a    LA    PAIX    DE    BALE    EN    J  7i)5 


TROISIÈME    ÉDITION 


Ouvrage  auquel  l'Académie  Française  a  décerné  deux  fois  le  Grand  Prix  Gobert 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

E.   PLON,   NOURRIT  et  C'%   IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

10,   RUE    GARANCIÈRE 

1885 

Tous  ilroits  réservés 


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LIVRE    QUARANTE-TROISIÈME. 

LOUIS    XVI. 

PREMIÈRE    PAUTIE.     1774-1"82. 


I.  —  Louis  XVI  monta  sur  le  trône  avant  d'avoir  atteint  sa 
vingtième  année.  Elevé  avec  soin  par  son  père  le  premier  Dau- 
phin, par  sa  mère  Marie  Josèphe  de  Saxe,  puis  par  un  gouver- 
neur non  moins  austère,  le  duc  de  la  Vauguvon,  c'était  un  prince 
de  moeurs  sévères,  honnête,  aimant  le  bien.  Il  avait  de  la  dignité 
extérieure,  quoique  sans  distinction  et  sans  grâce;  il  possédait 
toutes  les  qualités  opposées  aux  vices  de  Louis  XV,  chose  natu- 
relle, puisqu'il  avait  été  entouré  dès  le  berceau  d'un  petit  cercle 
d'opposants,  dont  les  idées,  les  mœurs,  la  conduite  étaient 
une  protestation  tacite  contre  celles  de  son  aïeul.  Malheureu- 
sement cette  fraction  de  la  cour  était  peu  éclairée  et  vivait  confi- 
née dans  une  demi  retraite.  Louis  XVI  reçut  d'elle  une  éducation 
peu  virile.  Toute  sa  vie  il  demeura  défiant  et  timide  ;  s'il  n'eut 
pas  de  passion ,  il  n'eut  pas  non  plus  de  caractère.  Son  juge- 
ment ne  lui  servit  qu'à  douter  de  ses  propres  opinions.  Comme 
Louis  XV  avait  refusé  de  l'appeler  au  conseil  par  une  jalousie 
traditionnelle  chez  les  Bourbons,  il  arriva  au  pouvoir  sans  pré- 
paration ,  dans  un  temps  où  jamais  les  lumières  et  la  volonté 
n'avaient  été  aussi  nécessaires ,  où  jamais  il  n'eût  mieux  fallu 
que  la  France  eût  un  roi. 

Marie-Antoinette  d'Autriche,  à  peu  près  du  même  âge  que 
son  époux,  était  animée  du  même  amour  du  bien.  Elle  avait 
de  plus  que  lui ,  la  grâce,  l'éclat,  une  noblesse  naturelle,  une 
vivacité  expansive  et  passionnée  qui  se  changea  plus  tard  en 
force  de  caractère.  Mais  elle  n'avait  pas  hérité  de  l'esprit  poli- 
tique de  sa  mère  Marie -Thérèse,  et  on  l'accusait  d'avoir 
apporté  sur  le  trône  de  France  les  préjugés  de  sa  maison. 

Le  jeune  couple  royal  fut  accueilli  avec  la  faveur  qui  accom- 
pagne tout  changement  de  règne,  et  avec  la  sympathie  qu'ins- 
pire toujours  rhonnéteté  domestique,  succédant  à  un  étalage 
vn.  1 


2  LIVRE    QUARANTE-TROISIEME. 

de  scandales.  La  cour  changea  d'aspect.  Madame  du  Barry  fut 
emmene'e  à  Ruel  par  le  duc  d'Aiguillon;  elle  reçut  l'ordre  de 
s'enfermer  à  l'abbaye  de  Pont-aux-Dames,  en  attendant  qu'on 
lui  permît  de  se  retirer  dans  sa  maison  de  Luciennes.  Son  en- 
tourage ordinaire  s'éclipsa.  Versailles  retrouva  la  décence  que 
Louis  XV  ne  s'était  pas  contenté  d'en  bannir,  qu'il  avait  publi- 
quement insultée. 

Les  ministres  étaient  impopulaires  et  usés.  On  chercha  un 
homme  d'Etat  expérimenté  qui  pût  servir  de  Mentor  au  roi.  La 
reine  désirait  Choiseul ,  agréable  à  sa  mère  l'Impératrice.  Mais 
Choiseul  était  loin  d'avoir  conservé  la  popularité  éphémère  du 
lendemain  de  son  renvoi.  Ses  ennemis,  nombreux  à  Versailles, 
craignaient  son  reiour,  qui  après  une  disgrâce  récente  eût  été 
une  réaction.  Ils  l'accusaient  d'avoir  été  audacieux  avec  impré- 
voyance, d'avoir  effacé  la  majesté  royale,  d'avoir  favorisé  et 
fortifié  la. philosophie,  c'est-à  dire  l'opposition,  d'avoir  gaspillé 
les  finances,  d'avoir  mal  conduit  les  affaires  étrangères,  signé 
le  malheureux  traité  de  1763  et  laissé  partager  la  Pologne. 
Citons  pour  mémoire  d'autres  accusations  dont  malheureuse- 
ment les  haines  personnelles  ne  s'abstenaient  pas,  comme 
d'avoir  empoisonné  le  Dauphin  et  la  Dauphine.  Tout  le  clergé 
lui  était  hostile.  Mesdames,  tantes  du  roi,  s'efforcèrent  de 
l'écarcer,  et  n'y  eurent  aucune  peine  ;  car  Louis  XVI,  prévenu 
contre  lui  par  la  Vauguyon,  se  fit  scrupule  de  choisir  pour 
ministre  l'homme  qui  avait  bravé  son  père. 

Choiseul  écarté.  Mesdames  proposèrent  Maurepas,  Machault 
et  Bernis,  dont  les  disgrâces  étaient  anciennes  et  dont  le  retour 
ne  pouvait  soulever  les  mêmes  passions.  Mais  Bernis  avait  signé 
le  traité  de  1756  avec  Marie-Thérèse,  traité  de  mémoire  impo- 
pulaire et  préface  des  malheurs  de  ia  guerre  de  sept  ans.  On 
craignit  aussi  de  ramener  dans  le  conseil  une  influence  favo- 
rable à  l'Autriche,  dans  le  cas  présumable  où  la  reine  montre- 
rait de  l'ambition.  Machault  était  repoussé  par  le  clergé,  les 
Jésuites  et  d'Aiguillon.  Maurepas  avait  moins  d'ennemis.  On 
ne  lui  reprochait  que  des  épigrammes.  Il  fut  préféré. 

Maurepas  a  été  poursuivi  jusqu'à  nous  par  sa  réputation  de 
frivolité.  A  soixante-quinze  ans,  il  était  resté  le  type  du  courtisan 
du  dix-huitième  siècle ,  brillant  par  la  légèreté  d'esprit  et  la  désin- 
volture des  manières.  Il  avait  l'habitude  de  répondre  à  ses  inter- 
locuteurs par  des  traits  ou  des  plaisanteries  qui  les  décon- 
certaient.   Sa  manie  pour  les  chansons  lui  a  fait  une  triste 


[1774]  MINISTÈRE   DE   MAUREPAS.  3 

célébrité;  il  les  collectionnait,  et  en  a  laissé  un  recueil  volumi- 
neux qui  n'est  pas  à  sa  gloire.  Cependant  on  Ta  trop  jugé  par  ses 
vices  extérieurs  et  superficiels.  «  Parce  qu'il  était  dans  son 
caractère ,  a  dit  un  des  plus  fins  observateurs  du  temps ,  de  se 
faire  comme  un  jeu  de  l'art  de  gouverner,  et  de  s'occuper  en 
riant  des  affaires  les  plus  sérieuses,  on  aurait  tort  de  croire 
qu'il  n'ait  pas  su  les  traiter  '.  »  11  avait  Texpérience  acquise  par 
les  fonctions  de  secrétaire  d'Etat  remplies  pendant  trente-trois 
ans.  Il  avait  de  l'instruction,  le  travail  facile,  le  sens  juste, 
l'esprit  prompt,  et  même,  au  diie  de  la  Fayette,  lumineux. 
L'égalité  et  la  sérénité  de  son  caractère  ressemblaient  à  de  la 
force  d'àme.  Il  était  prudent,  peu  intéressé,  et  ennemi  du 
bruit.  Il  ne  prit  pas  le  titre  de  premier  ministre,  et  se  contenta 
de  celui  de  ministre  d'Etat,  sans  traitement  extraordinaire. 

Maurepas  n'était  rien  moins  qu'un  homme  à  idées  larges,  un 
ministre  d'initiative  ,  capable  de  réformer  le  gouvernement  et 
d'imprimer  une  direction  aux  esprits.  Toute  sa  science  de  gou- 
verner consistait  à  manier  adroitement  les  hommes  et  les  af- 
faires. Il  eut  pour  unique  soin,  comme  le  cardinal  Fleury, 
qu'il  sembla  prendre  pour  modèle  ,  de  maintenir  son  autorité  , 
d'éviter  les  chocs  ou  les  conflits,  et  d'ajourner  les  difficultés, 
ce  qu'il  fit  avec  un  certain  succès. 

Il  changea  les  secrétaires  d'Etat  de  Louis  XV,  mais  les  uns 
après  les  autres,  pour  éviter  une  révolution  ministérielle.  Il 
commença  par  d'Aiguillon ,  sur  qui  pesait  toujours  le  souvenir 
de  son  procès ,  qu'on  accusait  d'être  un  des  plus  chauds  parti- 
sans de  l'arbitraire,  et  qui  était,  de  plus,  désagréable  à  la  reine 
comme  ennemi  de  l'alliance  autrichienne.  Maurepas  l'éloigna 
(le  2  juin),  malgré  les  liens  de  parenté  qui  les  unissaient.  Il 
donna  les  affaires  étrangères  à  Vergennes ,  diplomate  éprouvé 
dans  de  grandes  ambassades,  qui  sut  gagner  la  confiance  per- 
sonnelle de  Louis  XVI  et  maintenir  avec  l'Autriche  des  rela- 
tions amicales ,  sans  sortir  d'une  réserve  justifiée.  Il  donna  le 
ministère  de  la  guerre,  que  d'x^iguillon  laissait  aussi  vacant,  au 
maréchal  du  Muy,  un  des  hommes  les  plus  estimés  de  l'armée, 
ancien  ami  du  Dauphin  et  vénéré  à  ce  titre  par  le  roi. 

Mais  Maupeou  avait  dans  le  ministère  une  bien  autre  auto- 
rité et  un  nom  plus  significatif  que  d'Aiguillon.  Maupeou  se 
sentait  fort,  parce  qu'il  ne  pouvait  tomber  sans  entraîner  dans 

ï  Sallier,  Annales  françaises, 

1. 


4  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

sa  chute  la  nouvelle  magistrature  et  le  système  d'absolutisme 
appuyé  sur  elle.  Auteur  d'une  révolution,  il  ne  devait  être 
renversé  que  par  une  contre-révolution.  Il  attendait  avec  le 
sang-froid  d'un  joueur  qui  a  tout  calculé  et  tout  risqué,  mon- 
trant une  aisance  qui  lui  était  naturelle  et  qui  n'en  surprenait 
pas  moins  ses  ennemis.  «  Il  prouve  ,  dit  le  Journal  historique, 
combien  il  est  au-dessus  de  sa  matière  et  que  son  génie  traite 
en  se  jouant  les  objets  les  plus  sérieux  '.  »  Il  refusa  de  se  dé- 
mettre du  titre  de  chancelier,  titre  inamovible  ;  on  se  contenta 
de  lui  retirer  les  sceaux.  Il  quitta  la  cour  pour  n'y  plus  ren- 
trer, et  subit  fièrement  sa  disgrâce.  Maurepas  donna  les  sceaux 
à  un  de  ses  amis  personnels.  Hue  de  Miromesnil,  naguère  pre- 
mier président  à  Rouen ,  où  il  avait  défendu  avec  énergie  le 
parlement  supprimé  (fin  de  juin). 

De  Boynes,  Berlin  et  Terray  eurent  ensuite  leur  tour.  De 
Boynes,  l'organisateur  du  coup  d'Etat  de  1771  ,  fut  remplacé 
à  la  marine  le  20  juillet  par  Turgot,  et  le  24  août  par  Sartines, 
lieutenant  de  police  ,  lorsque  Turgot  eut  succédé  à  Terray 
comme  contrôleur  général. 

Le  ministère  renversé  avait  eu  l'avantage  d'être  assez  homo- 
gène. Le  nouveau  ne  l'était  nullement,  et  l'on  ne  tarda  pas  à 
s'apercevoir  que  c'était  là  un  vice  capital;  mais  on  était  encore 
loin  de  croire  qu'une  solidarité  quelconque  fût  nécessaire  entre 
les  secrétaires  d'Etat.  Le  public  applaudit  au  changement  des 
hommes,  parce  qu'il  sentit  que  c'était  un  changement  de  poli- 
tique. Le  24  août  fut  appelé  la  Saint-Barlhélemv  des  ministies. 
On  brûla  dans  les  rues  l'effigie  de  Terray,  le  plus  impopulaire 
de  tous. 

II.  —  Turgot  arrivait  au  ministère  à  quarante-sept  ans,  dans 
la  maturité  des  forces  et  du  talent.  Il  y  apportait  ce  qui  man- 
quait à  Maurepas  ,  des  idées  arrêtées.  On  disait  de  lui  qu'il 
avait  dans  la  tète  toute  une  France  réformée. 

Comme  philosophe  ,  économiste ,  homme  d'étude ,  sa  répu- 
tation était  faite.  Il  avait  su  acquérir  en  outre  comme  adminis- 
trateur, par  treize  années  d'intendance  à  Limoges ,  la  renom- 
mée d'un  esprit  pratique.  Ce  qui  le  distinguait ,  c'était  moins 
l'étendue  ou  la  variété  des  connaissances  que  la  pénétration  et 

*  Journal  historique  de  la  révolution  opérée  par  Maupeou  dans  la  consti- 
tution de  la  monarcLie  française. 


11774]  TURGOT.  5 

la  profondeur.  Il  eut  de  commun  avec  ses  contemporains  une 
curiosité  d'esprit  encyclopédique  et  Thabitude  d'écrire  sur  les 
sujets  les  plus  divers  ;  mais  aucun  d'eux  n'eut  au  même  degré  sa 
puissance  d'investigation  et  d'analyse.  Les  sciences  économi- 
ques et  politiques  étaient  pour  lui  un  monde  nouveau  ,  un 
champ  d'observations  et  de  découvertes  qu'il  parcourut  animé 
d'une  seule  passion,  l'amour  du  vrai.  Ni  l'ambition  ni  la  vanité 
ne  le  guidèrent.  Il  dédaigna  le  succès  et  les  moyens  de  l'obte- 
nir. Son  style  dénué  d'éclat  et  même  de  relief,  sa  tournure 
d'esprit  qui  visait  au  solide,  n'étaient  pas  propres  à  lui  conqué- 
rir la  popularité;  il  ne  la  rechercha  pas,  même  par  les  voies 
indirectes.  Au  sein  de  l'école  philosophique  à  laquelle  il  ap- 
partenait, il  sut  rester  lui-même,  ne  s'inféoder  à  personne, 
mépriser  les  sectes  et  les  coteries,  qu'il  disait  abandonner  aux 
imbéciles ,  aux  fous  et  aux  ignorants.  Il  garda  la  pleine  indé- 
pendance de  ses  opinions,  et  ne  sacrifia  rien  de  sa  dignité,  dont 
il  se  montra  jaloux  sans  affectation.  Un  caractère  grave  et  sé- 
rieux relevait  ses  qualités  ;  tous  ceux  qui  l'avaient  connu  dès 
sa  jeunesse  éprouvaient  pour  lui  une  admiration ,  une  vénéra- 
tion même  que  rien  n'ébranla. 

Turgot  arriva  donc  au  ministère  comme  un  homme  néces- 
saire ,  porté  par  sa  grande  renommée  et  précédé  de  l'attente 
publique.  Nous  recueillons  aujourd'hui  dans  ses  écrits  avec  une 
curiosité  naturelle  les  nombreux  traits  de  lumière  qu'il  y  a  ré- 
pandus. Les  contemporains,  quoique  placés  pour  le  juger  à  un 
autre  point  de  vue ,  attendaient  de  lui ,  eux  aussi ,  des  lumières 
nouvelles  et  une  initiative  féconde.  Voltaire  salua  son  avène- 
ment comme  un  âge  d'or. 

Ce  n'est  pas  qu'il  ne  fût  de  son  siècle  par  bien  des  côtés  ;  les 
plus  grands  hommes  en  sont  toujours,  et  ses  panégyristes  ré- 
cents, dans  la  préoccupation  de  voir  en  lui  un  des  nôtres,  s'y 
sont  souvent  trompés.  H  y  a  beaucoup  à  dire  sur  ses  thèses 
philosophiques  ou  économiques  ,  et  sur  les  arguments  qu'il 
emploie  pour  les  soutenir.  Il  y  a  plus  à  dire  encore  sur  sa  ma- 
nière d'envisager  les  questions  de  gouvernement.  C'est  là  sur- 
tout qu'il  est  de  son  temps.  L'opinion,  les  vœux  du  pays  ne 
sont  rien  pour  lui,  il  ne  les  suit  pas;  il  ne  cherche  pas  un  seul 
instant  à  s'en  rendre  compte.  Il  va  droit  devant  lui,  pousrui- 
vant  ses  propres  idées,  et  sa  conviction  faite,  il  les  apphque  ou 
plutôt  il  les  impose  avec  une  logique  inflexible.  Dans  ses  écrits, 
dans  les  préambules  de  ses  actes,  il  se  parle  à  lui-même,  il  parle 


6  LIVRE  QUARANTE-TROISIEME. 

au  roi  et  aux  gouvernants ,  fort  peu  aux  administrés  et  à  la 
France  ;  si  parfois  il  s'adresse  à  eux,  c'est,  dit-il,  parce  que  les 
ordres  doivent  être  semés  en  terre  préparée.  Il  veut  faire  ce 
qu'il  appelle  l'éducation  du  pays. 

Donc  il  dédaigne  toutes  les  théories  de  pondération  des  pou- 
voirs, de  liberté  politique,  de  garanties  pour  les  sujets.  L'idée 
de  ces  théories  n'a  pu  naître ,  suivant  lui ,  que  des  vices  des 
gouvernements  ;  or  il  veut  réformer  ces  vices,  inspirer  au  pouvoir 
la  sagesse  et  les  lumières,  lui  tracer  des  principes  de  conduite, 
supprimer  les  abus  et  rendre  ainsi  les  garanties  inutiles.  La  con- 
ception d'un  gouvernement  libre,  tel  que  nous  l'entendons,  lui 
est  tout  à  fait  étrangère.  Il  voit  l'idéal  du  gouvernement  dans  la 
simplicité  des  rouages  ;  il  n'admet  qu'un  roi  et  des  sujets  ,  ou  , 
comme  il  dit,  un  roi  et  la  nation,  sans  corps  intermédiaires.  Il 
place  bien  la  source  de  la  souveraineté  dans  la  nation,  mais  cette 
souveraineté  est  déléguée  au  roi ,  qui  l'exerce  sans  contrôle. 

Turgot  est  encore  de  son  temps,  ou  plutôt  de  l'école  philo- 
sophique du  dix-huitième  siècle,  par  un  autre  côté.  S'il  a  tracé 
avec  des  vues  supérieures  les  grandes  lignes  de  la  philosophie  de 
l'histoire,  l'histoire  proprement  dite  est  pour  lui  comme  si  elle 
n'était  pas.  Il  ne  tient  aucun  compte  des  traditions  ;  il  dédaigne 
le  passé,  qu'il  accuse  d'ignorance  et  de  barbarie.  Il  ne  s'oc- 
cupe que  des  lois  naturelles  et  des  moyens  de  les  appliquer, 
son  but  est  de  faire  un  peuple  neuf.  C'est  amsi  qu'il  analyse  et 
détermine  ce  qu'il  appelle  les  droits  de  chacun,  et  ce  que  la 
Révolution  a  appelé  les  droits  de  Phomme,  savoir  le  droit  de 
propriété ,  la  liberté  du  travail ,  car  le  travail  constitue  une 
propriété  d'un  genre  à  part,  la  liberté  de  conscience,  la  li- 
berté d'écrire  et  d'imprimer.  Il  cherche  son  point  de  départ 
dans  la  nature  et  non  dans  la  société  française  telle  que  le 
temps  l'a  faite.  Il  procède  comme  Rousseau,  par  la  théorie  et 
l'abstraction.  Hâtons -nous  d'ajouter  que  la  ressemblance  s'ar- 
rête là.  Rousseau  est  un  romancier,  pour  qui  la  société  et  le 
gouvernement  sont  des  créations  artificielles.  Turgot  est  un 
philosophe,  il  v  voit  des  faits  nécessaires.  S'il  procède  co'  ime 
ses  contemporains,  il  leur  est  infiniment  supérieur  par  la  pro- 
fondeur et  la  netteté  de  ses  analyses. 

Ajoutons  encore,  pour  achever  le  portrait,  que  le  génie  de 
Turgot,  malgré  sa  solidité  et  sa  précision  ordinaires,  a  comme 
tous  les  génies  abstraits  une  teinte  un  peu  chimérique.  Quoi- 
qu'il prétende  rendre  compatibles  la  monarchie  absolue  et  les 


^1774]  TURGOT.  7 

droits  naturels ,  sa  conception  de  l'État  a  quelque  chose  de 
va-^ue  et  presque  de  républicain.  On  sourit  de  la  confiance 
qu"il  exprime  de  faire  qu'en  dix  ans  «  la  nation  ne  soit  plus 
reconnaissabîe  ,  et  que,  grâce  aux  lumières,  le  chaos  prenne 
une  forme  distincte.  » 

Ses  services  dans  l'intendance  de  Limoges,  de  1761  à  1774, 
étaient  un  de  ses  principaux  titres  au  ministère.  En  même 
temps  qu'il  y  avait  fait  admirer  l'honnêteté  et  la  droiture  de 
ses  vues,  il  y  avait  déployé  pour  le  bien  de  ses  administrés 
cette  sollicitude  inquiète  et  vigilante  qu'on  appelait  le  zèle  de  la 
philanthropie.  On  l'avait  vu  entrer  dans  mille  détails  ,  agir  à 
découvert  avec  une  noble  franchise,  aller  au-devant  de  toutes 
les  plaintes,  de  toutes  les  misères,  s'enquérir  des  abus  exis- 
tants, des  améliorations  possibles  ,  solliciter  de  tout  le  monde, 
des  subdélégués,  des  commissaires  des  tailles,  des  curés  de 
campagne,  des  éclaircissements  utiles  et  un  concours  actif.  II 
s'était  efforcé  d'obtenir  des  dégrèvements  pour  une  province 
très-pauvre  ,  d'y  alléger  le  poids  des  impôts  par  une  réparti- 
tion plus  équitable  et  un  meilleur  système  de  perception.  II 
avait  converti  la  corvée  des  chemins  en  une  imposition  pécu- 
niaire, et  trouvé  le  moyen  de  rendre  cette  imposition  suppor- 
table en  répartissant  les  charges  plus  également.  Il  avait  réussi 
à  corriger  des  abus  très-graves  introduits  dans  les  levées  de 
milices.  Il  avait  contribué  à  propager  la  culture  de  la  pomme 
de  terre,  celle  des  prairies  artificielles,  à  débarrasser  diffé- 
rentes industries  d'entraves  qui  gênaient  leur  liberté.  Il  avait 
assuré  aux  campagnes  un  service  médical  dont  elles  étaje.it 
souvent  dépourvues,  et  créé  à  Limoges  une  école  vétérinaire. 
Il  s'était  surpassé  dans  la  disette  de  1770  et  1771.   11  avait 
maintenu  la  hberté  du  commerce  des  blés,  fait  baisser  le  prix 
du  pain  en  supprimant  les  privilèges  des  boulangers,  organisé 
des  ateliers  de  charité,  arraché  des  sacrifices  aux  propriétaires 
en  leur  donnant  l'exemple ,  au  risque  de  s'endetter  lui-même. 
Il  avait  enfin  refusé  des  intendances  plus  avantageuses  pour 
ne  pas  laisser  ses  entreprises  inachevées. 

Peut-être  a-t-on  exagéré  de  nos  jours ,  dans  les  panégyriques 
qu'on  a  faits  de  son  administration  du  Limousin,  les  résultats 
qu'il  obtint.  L'action  d'un  intendant,  quel  qu'il  fût,  trouvait 
des  limites;  lui-même  il  s'en  est  plaint  souvent.  Peut-être  la 
nature  de  ses  mémoires  administratifs  prête-t-elle  aujourd'hui 
à  l'illusion;  car  ce  ne  sont  rien  moins  que  de  véritables  traités 


8  LIVRE  QUARANTE-TROISIEME. 

sur  le  libre  échange,  la  liberté  du  commerce  colonial,  les  pri- 
vilèges en  fait  d'iadustrie  et  autres  sujets  semblables.  Mais  une 
chose  demeure  certaine,  c'est  que  Turgot  avait  conquis  la  re- 
nommée ,  gagné  la  confiance  de  ses  administrés  et  même  ob- 
tenu celle  du  gouvernement ,  bien  qu'il  mît  à  soutenir  ses 
idées  une  certaine  âpreté  peu  faite  pour  lui  concilier  l'esprit 
de  ses  supérieurs.  Les  philosophes,  les  gens  de  lettres,  ce  que 
nous  appellerions  aujourd'hui  l'opinion  libérale  ,  applaudirent 
à  son  avènement.  Maurepas  l'agréa,  parce  qu'il  le  savait  indé- 
pendant, sans  attache  avec  aucun  parti,  et  que  la  considération 
dont  il  jouissait  devait  être  une  force  pour  le  ministère. 

III.  — Turgot  trouva  un  déficit  annuel  de  22  millions  sur  le 
budget,  outre  un  découvert  de  78  millions  et  une  dette  exigible  ,^^ 
ou  flottante  de  205  millions.  Son  programme  fut  :  Point  dé 
banqueroute,  ni  d'augmentation  d'impôts,  ni  d'emprunt.  C'était 
bien  celui  des  derniers  contrôleurs  généraux  ,  mais  ils  n'y 
avaient  pas  été  fidèles  ;  on  savait  que  Turgot  le  serait. 

Louis  XVI  avait  déjà  refusé  de  percevoir  le  droit  de  joyeux 
avènement.  Il  avait  même  déclaré  dans  son  premier  édit  de 
finance  (mai  1774),  que  les  sacrifices  ne  lui  coûteraient  rien,  et 
que  le  bonheur  de  ses  sujets  ferait  sa  gloire.  Turgot  de  son 
côté  remit  aux  pauvres  les  trois  cent  mille  francs  que  chaque 
nouveau  contrôleur  général  recevait  à  son  entrée  en  charge. 
Redoutant  la  libéralité  du  roi  que  les  sollicitations  assiégeaient, 
il  lui  écrivit  :  «  Sire ,  il  faut  vous  armer  de  votre  bonté  contre 
votre  bonté  même.  »  Il  voulait  obliger  les  autres  chefs  de  dé- 
partement à  n'ordonner  de  dépenses  que  d'accord  avec  lui, 
seul  moyen  certain  de  maintenir  l'équilibre  du  budget;  mais 
ce  n'était  pas  de  lui  seul  que  dépendait  l'application  d'une 
pareille  règle. 

Il  commença  par  payer  les  pensions,  ce  qui  le  fit  bienvenir 
et  releva  le  crédit.  Il  se  mit  aussi  à  l'œuvre  pour  faire  des  re- 
tranchements de  dépense,  des  améliorations  de  détail  dans 
l'assiette  ou  la  perception  de  certains  revenus ,  et  des  réformes 
économiques  de  nature  à  favoriser  l'agriculture  et  l'industrie. 
Il  modifia  avantageusement  le  bail  des  domaines,  et  il  rétablit, 
par  un  édit  du  13  septembre  1774,  la  liberté  du  commerce 
des  grains  à  l'intérieur,  supprimée  par  Terray. 

Mais  s'il  était  nécessaire  de  relever  les  finances  après  un  mi- 
nistère désastreux  et  décrié  comme  celui  de  Terray,  une  autre 


[1774]  RAPPEL  DES    PARLEMENTS.  9 

question  non  moins  urgente  et  plus  propre  à  passionner  les 
esprits  s'était  posée  du  jour  où  Maurepas  avait  répudié  l'héri- 
tage de  Maupeou.  C'était  celle  du  rappel  des  parlements. 

Ce  rappel  était  non-seulement  sollicité,  mais  escompté  par 
les  anciens  magistrats;  ils  n'avaient  jamais  cru  que  leur  exil  pût 
être  indéfini.  Partout  des  paris  étaient  ouverts  sur  le  sort  de  la 
nouvelle  organisation  judiciaire,  qu'on  estimait  devoir  durer 
juste  autant  que  Maupeou.  Les  magistrats  dépossédés  se  pré- 
sentaient comme  les  victimes  de  l'arbitraire,  comme  les  repré- 
sentants de  la  tradition  et  les  défenseurs  de  la  liberté.  Ils 
étaient  soutenus  par  les  amis  d'un  pouvoir  légal  et  par  les  en- 
nemis nombreux  des  triumvirs,  de  la  du  Barry  et  des  derniers 
ministres.  On  calculait  qu'ils  avaient  été  exilés  par  lettres  de 
cachet  au  nombre  de  plus  de  sept  cents'.  On  se  rappelait  que 
plusieurs  parlements,  ceux  de  Dijon  et  de  Toulouse,  avaient 
demandé  que  le  roi  consultât  la  nation. 

Les  nouveaux  parlements  avaient  marché,  contrairement  à 
l'attente  et  aux  prédictions  de  leurs  adversaires.  Ils  n'en  étaient 
pas  moins  fort  mal  vus.  Leur  origine  était  détestée;  ils  n'a- 
vaient ni  passé  ni  prestige  ;  on  les  regardait  comme  des  intrus. 
Les  chansons  et  les  pamphlets  tendaient  à  les  rendre  ridicules. 

Les  ennemis  de  Maupeou  prétendaient  que  son  coup  d'État 
devait  avoir  pour  conséquence  logique  ,  dans  un  délai  plus  ou 
moins  rapproché  ,  de  demonarchiser  la  France  ,  c'est-à-dire  de 
changer  toutes  les  institutions  de  la  monarchie  ;  qu'en  efïet  ces 
institutions  étaient  solidaires;  que  la  ruine  des  parlements  en- 
traînait celle  de  la  chambre  des  comptes  et  de  la  cour  des  aides, 
celle  des  états  provinciaux,  celle  des  privilèges  des  pairs  et  de 
la  noblesse,  celle  des  assemblées  du  clergé  et  de  ses  immuni- 
tés. Un  anneau  brisé ,  la  chaîne  entière  était  détruite.  Le  pro- 
jet de  renouveler  ainsi  tout  l'organisme  de  l'État  était  attribué 
à  Maupeou  dés  1771,  et  il  était  dans  la  logique  des  choses.  La 
Révolution  l'a  prouvé. 

Maupeou  avait  violé  plusieurs  principes  essentiels  du  droit 
public,  particulièrement  le  caractère  indestructible  des  ancien- 
nes coutumes  et  l'inaliénabilité  de  la  magistrature.  Ce  dernier 
principe  était  la  garantie  des  droits  des  citoyens,  qu'on  mettait 
en  balance  avec  les  droits  de  la  couronne.  Tout  le  monde  alors 
recherchait  les  titres  historiques  de  la  liberté ,  déclarée  néces- 

^  Journal  historique  de  la  révolution  opérée  par  Maupeou  (à  la  date  du 
28  octobre  17713. 


10  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

saire  aux  intérêts  de  la  nation.  On  s'élevait  contre  l'arbitraire 
en  lui  reprochant  d'être  une  nouveauté.  Maupeou  avait  fait 
une  î^évolution.  La  protestation  des  princes  du  sang,  rédigée 
par  l'abbé  de  Mably,  développait  toutes  ces  thèses,  depuis  lors 
répétées  partout. 

Les  princes  du  sang  et  les  ducs  et  pairs  se  prononcèrent  pour 
le  rappel,  à  très-peu  d'exceptions  près.  Le  duc  d'Orléans  dé- 
clara dans  un  mémoire  au  roi  qu'il  s'adressait  à  son  cœur,  si 
enclin  au  bien  et  à  la  justice.  Conti,  plus  ardent,  mit  plus  de 
vivacité  dans  le  soutien  de  la  même  cause.  La  noblesse  élait 
généralement  de  cet  avis,  sauf  les  familiers  de  la  cour,  qui 
d'ailleurs  exerçaient  peu  d'influence  ;  car  l'opinion  se  faisait 
dans  les  salons  de  Paris  qui  ne  prenaient  pas  de  mot  d'ordre  à 
Versailles. 

La  réaction  était  donc  puissante  et  populaire ,  comme  il 
était  naturel  après  un  règne  long  et  déconsidéré. 

Louis  XVI  se  plaignait  dans  ses  lettres  particulières  que 
Maupeou  eût  tout  brouillé  et  créé  des  résistances  respectables. 
Sans  doute  il  était  en  cela  l'écho  de  Maurepas.  Maurepas  ai- 
mait, dit  la  Fayette,  avoir  «  comment  les  choses  tournaient»  , 
c'est-à-dire  à  suivre  les  courants  et  à  plaire  à  l'opinion.  Conser- 
vateur autant  par  calcul  que  par  habitude  ,  il  préférait  les 
anciens  parlements  aux  nouveaux;  car  ces  derniers  n'étaient 
pas  aussi  commodes  qu'on  l'avait  cru.  Ceux  de  Dijon  et  de 
Toulouse  avaient  voulu  faire  des  remontrances;  ceux  d'Aix, 
de  Bordeaux  et  de  Besançon  avaient  manifesté  dans  plusieurs 
circonstances  le  désir  de  se  réconcilier  avec  l'opinion  publique, 
en  se  rattachant  fortement  aux  traditions  qui  faisaient  la  puis- 
sance de  l'ancienne  magistrature.  Leur  autorité  morale  était  à 
ce  prix. 

Cependant  le  rappel  offrait  des  obstacles.  Les  nouveaux 
parlements  trouvaient  des  défenseurs  dans  l'armée,  où  l'esprit 
d'obéissance  se  conlundait  avec  l'esprit  monarchique,  et  dans 
le  clergé,  qui  se  rappelait  ses  luttes  violentes  avec  la  magistra- 
ture. Les  Jésuites  et  leurs  amis  s'écriaient  que  le  rappel  des 
anciens  magistrats  serait  le  retour  de  l'irréligion.  L'archevê- 
que de  Paris ,  qui  avait  lait  entrer  plusieurs  ecclésiastiques 
dans  le  parlement  Maupeou,  se  prononçait  de  la  manière  la 
plus  formelle  et  mettait  en  mouvement  les  influences  religieu- 
ses, puissantes  dans  la  nouvelle  cour,  où  il  était  appuyé  par 
les  tantes  du  roi,  surtout  par  Madame  Louise. 


[1774]  RAPPEL   DES    PARLEMENTS.  Il 

En  second  lieu ,  on  sentait  que  tout  retour  à  un  régime  an- 
cien a  ses  périls.  On  ne  pouvait  douter  que  les  anciens  parle- 
mentaires ne  rentrassent  très-aigris,  ayant  des  serments  à  tenir 
et  des  haines  à  satisfaire.  Fallait-il,  disait-on,  que  le  premier 
acte  de  Louis  XVI  fût  la  condamnation  de  ceux  de  Louis  XV? 
Devait-on  sacrifier  aes  magistrats  qui  ne  s'étaient  distingués 
que  par  leur  obéissance  ,  pour  en  rappeler  d'autres  qui 
s'étaient  fait  gloire  de  la  ténacité  de  leur  résistance  et  de  l'in- 
flexibilité de  leurs  principes  prétendus?  Ne  risquait-on  pas 
d'affaiblir  l'autorité  de  la  religion  et  du  clergé  déjà  si  compro- 
mise? Allait-on  retomber  dans  ces  luttes  d'autrefois,  d'autant 
plus  redoutables  que  les  parlements,  portés  et  ramenés  par  le 
vœu  populaire ,  croiraient  désormais  ne  tirer  leur  droit  que 
d'eux  seuls  et  auraient  un  nouveau  titre  à  se  dire  les  représen- 
tants et  les  organes  de  la  nation?  Oublieraient-ils  jamais  leur 
passé  et  leurs  pouvoirs  traditionnels,  qui  faisaient  presque  tout 
le  fond  de  leurs  remontrances  du  3  décembre  1770?  Ne  serait- 
ce  pas  une  victoire  de  cette  opposition  qui  commençait  à  se 
manifester,  et  dont  on  avait  trop  méprisé  la  force,  en  fermant 
les  yeux  au  progrès  de  l'esprit  nouveau  ?  Allait-on  enfin  détruire 
les  réformes  réelles  que  Aîaupeou  avait  introduites  dans  l'ordre 
iudiciaire ,  rétablir  la  vénalité  et  l'hérédité  des  charges,  leur 
concentration  dans  un  nombre  de  familles  restreint,  les  épi- 
ces,  les  anciennes  circonscriptions?  Enfin  était-il  prudent  de 
diminuer  l'action  du  roi  et  de  rétablir  des  corps  indépendants, 
quand  jamais  les  esprits  n'avaient  été  plus  enclins  à  l'indé- 
pendance? Si  l'opinion  était  exigeante,  lui  céder  n'était-ce  pas 
un  danger  de  plus?  Quelques-uns  ajoutaient  qu'on  ne  pouvait 
rappeler  les  parlements,  sans  ramener  avec  eux  Choiseul,  leur 
soutien,  dont  la  cause  personnelle  était  liée  à  la  leur. 

Maurepas  fut  appuyé  par  le  garde  des  sceaux  Miromesnil. 
Les  autres  secrétaires  étaient  plus  ou  moins  opposés  à  l'idée 
du  rappel.  Vergennes  surtout  la  combattit. 

On  avait  bien  songé  à  un  moyen  terme.  D'Aiguillon ,  pré- 
voyant l'orage ,  avait  imaginé  de  faire  encore  une  refonte  des 
parlements,  en  choisissant  une  moitié  des  magistrats  parmi 
les  anciens  et  une  moitié  parmi  les  nouveaux.  Mais  cette 
demi-mesure  n'eût  satisfait  personne. 

Maurepas  prit  enfin  son  parti.  Louis  XVI  déclara  «  qu'il  cé- 
dait à  l'amour  de  son  peuple  et  qu'il  voulait  mettre  un  frein 
aux  abus  de  l'autorité  royale.  »  Il  rappela  les  magistrats  exi- 


12  LIVRE   QUABAISTE-TROISIÈME. 

lés,  et  il  leur  fixa  la  date  du  21  octobre  pour  remonter  sur 
leurs  siéff es.  On  fît  toutefois  une  exception,  mais  provisoire, 
pour  les  chambres  des  requêtes,  où  les  jeunes  magistrats  sta- 
giaires e'taient  en  grand  nombre,  et  qui,  par  ce  motif,  ne  sem- 
blaient pas  devoir  être  réinstallées  dans  les  mêmes  conditions, 
Elles  furent  rappelées  à  leur  tour  quelques  mois  après, 

Maurepas  se  disait  que  les  parlements  seraient  suffisamment 
retenus  par  une  réglementation  sévère,  et  qu'on  pouvait  dimi- 
nuer indirectement  leur  importance  en  relevant  celle  des  états 
provinciaux.  Il  jugeait  les  luttes  redoutées  moins  dangereuses 
qu'on  voulait  le  dire.  La  monarchie  avait  bien  vécu  avec 
elles  ;  un  gouvernement  honnête  ,  économe  et  sage  saurait  les 
éviter. 

Le  12  novembre  Louis  XYI  tint  un  lit  de  justice  pour  la  céré- 
monie de  la  réinstallation.  Il  dit  aux  magistrats  :  a  Le  roi  notre 
aïeul,  forcé  par  votre  résistance  à  ses  ordres  réitérés,  a  fait  ce 
que  le  maintien  de  son  autorité  et  l'obligation  de  rendre  la  jus- 
tice à  ses  peuples  exigeaient  de  sa  sagesse;  je  vous  rappelle 
aujourd'hui  à  des  fonctions  que  vous  n'auriez  jamais  dû  quitter. 
Sentez  le  prix  de  mes  bontés  et  ne  les  oubliez  jamais.  »  Il  statua 
ensuite  par  plusieurs  édits  que  l'autorité  du  premier  président 
serait  agrandie;  que  les  remontrances  ne  pourraient  jamais 
être  renouvelées  qu'après  l'enregistrement;  que  la  suspension 
de  la  justice,  la  démission  en  corps,  le  refus  de  rentrer  en  fonc- 
tions, seraient  considérés  comme  des  cas  de  forfaiture,  et  à  ce 
titre  soumis  au  jugement  d'une  cour  plénière  composée  de 
personnes  ayant  séance  aux  lits  de  justice.  On  conserva  la  plus 
grande  partie  des  règles  de  discipline  et  de  procédure  établies 
par  Maupeou. 

Aussitôt  reconstitué,  le  Parlement  enregistra  les  édits.  Il 
convoqua  les  pairs  pour  examiner,  selon  l'usage  ,  les  actes  du 
lit  de  justice,  et  il  demanda  le  rappel  des  chambi'es  des  en- 
quêtes. 

Ses  ennemis  ne  manquèrent  pas  de  soutenir  qu'il  revenait 
d'exil,  comme  il  avait  toujours  fait,  avec  la  religion  des  précé- 
dents, la  volonté  de  lutter  contre  le  roi  et  de  faire  considérer 
comme  non  avenus  non-seulement  les  actes  de  Maupeou,  mais 
ceux  mêmes  de  Maurepas ,  en  tant  que  ces  actes  étaient  con- 
traires à  son  organisation  ancienne. 

Ces  craintes  avaient  un  côté  (onde.  La  majorité  des  magis- 
trats voyaient  dans  leur  restauration  la  réparation  d'une  injustice 


[1774]  LA   GUERRE   A   L'ABSOLUTISME.  13 

et  d'une  illégalité;  les  plus  modérés  regardaient  les  nouveaux 
édits  comme  une  sorte  de  traité  de  paix.  Cependant  les  dispo- 
sitions étaient  des  plus  conciliantes.  Les  premières  délibéra- 
tions furent  remarquables  par  la  dignité  qui  y  régna.  Les  seules 
remontrances  que  l'on  fit  portèrent  sur  la  cour  plénière,  parce 
que  c'était  un  tribunal  de  formes  et  d'organisation  indétermi- 
nées ;  le  roi  y  répondit  en  ajournant  sa  décision  sur  ce  sujet. 
La  Rochefoucauld  soutint  à  celte  occasion  la  nécessité  de  con- 
voquer les  états  généraux  ,  auxquels  seuls  appartenait  la  déci- 
sion des  questions  constitutionnelles. 

La  réintégration  des  parlements  provinciaux  suivit  de  près 
et  fut  populaire.  A  Renues,  le  retour  des  anciens  magistrats 
fiit  salué  par  de  bruyantes  ovations  ,  pendant  que  le  parlement 
intérimaire,  devant  lequel  les  avocats  refusaient  de  plaider, 
protestait  contre  le  rappel.  La  plus  grande  difficulté  fut  de  faire 
admettre  par  les  magistrats  réintégrés  la  conservation  de  quel- 
ques-uns des  magistrats  nouveaux.  Ils  exigèrent  plus  d'une 
exclusion,  A  Dijon,  le  parlement  n'enregistra  les  lettres  patentes 
de  sa  réinstallation  que  du  très-expi'ès  commandement  du  roi, 
de  peur  de  reconnaître  la  légalité  de  sa  suppression;  il  voulut 
que  de  Brosses  fût  nommé  premier  président,  ce  qui  était 
comme  une  consécration  du  rôle  d'opposition  qu'il  avait  joué. 

Maurepas  a  été  blâmé  comme  Maupeou.  On  a  dit  que  si  la 
suppression  des  parlements  fut  une  faute ,  leur  rappel  fut  une 
faiblesse.  C'est  là  un  jugement  aussi  faux  que  contradictoire. 
Ses  ennemis  lui  adressèrent  le  reproche  puéril  d'agir  par  inté- 
rêt, en  détruisant  le  système  établi  par  ses  prédécesseurs  pour 
les  empêcher  de  rentrer  au  pouvoir.  Us  l'accusèrent  démettre 
la  guerre  civile  au  sein  de  la  magistrature,  de  persécuter  les 
meilleurs  défenseurs  du  roi,  afin  que  le  Parlement  fût  maître 
comme  en  Angleterre.  Plus  tard  enfin,  des  écrivains  royalistes 
ont  prétendu  qu'il  avait  poussé  Louis  XVI  dans  le  précipice  et 
causé  la  Révolution.  Ces  accusations  doivent  être  citées,  parce 
qu'elles  appartiennent  à  l'histoire  ;  mais  la  passion  et  la  haine 
ne  se  discutent  pas. 

En  réalité  il  eut  deux  torts  :  celui  de  renoncer  à  quelques 
réformes  sérieuses  introduites  par  Maupeou,  par  exemple  à  la 
gratuité  de  la  justice,  assez  illusoire  d  ailleurs,  car  Terray  avait 
augmenté  les  droits  de  contrôle  des  actes  et  de  greffe.  Le  se- 
cond, qui  est  plus  grave  ,  fut  de  ne  pas  constituer  un  contrôle 
politique  et  financier  en  dehors  de  la  magistrature.  Mais  il  eût 


14  LIVRE   QUARAISTE-TllOISIÈME. 

fallu  recourir  aux  états  généraux.   Maurepas  recula  devant 
cette  épreuve. 

On  sentait  que  si  les  cours  de  justice  n'étaient  pas  les  orga- 
nes du  pays  et  ne  pouvaient  tenir  lieu  des  anciens  états,  ainsi 
que  Malesherbes  l'avait  déclaré  en  1771 ,  les  états,  tels  qu'ils 
étaient  constitués,  présentaient  à  leur  tour  des  inconvénients 
et  des  dangers  très  réels,  La  question  de  la  constitution  nou- 
velle qu'il  faudrait  leur  donner  était  à  l'étude.  Elle  occupait 
les  politiques,  qui  cherchaient  à  combiner  un  système  d'assem- 
blées de  divers  degrés  superposées  les  unes  aux  autres,  avec 
des  attributions  précises  et  uniformes.  Mais  on  voulait  com- 
mencer par  les  états  provinciaux,  les  établir  dans  toute  la 
France,  et  leur  assurer  assez  de  liberté  et  de  pouvoir  pour 
défendre  tous  les  droits  et  veiller  à  tous  les  intérêts. 

Le  sentiment  général  était  qu'il  fallait  faire  la  guerre  à 
V absolutisme.  Une  véritable  fièvre  politique  s'était  emparée  du 
pavs,  inondé  par  un  flot  d'écrits  éphémères.  Les  auteurs  de 
ces  écrits  s'adressaient  au  tribunal  de  l'opinion,  expression  em- 
ployée par  Turgot,  Malesherbes,  Necker  et  beaucoup  d'autres, 
sans  qu'on  puisse  en  déterminer  la  véritable  paternité.  On  re- 
cherchait les  droits  de  la  nature  et  les  conditions  de  la  félicité 
publique.  Malheureusement  on  ne  suivait  guère  d'autres  guides 
que  Rousseau,  Mably  et  l'abbé  llaynal,  qui  avait  mis  à  la  mode 
les  déclamations  ampoulées.  Les  écrivains  pratiques  ne  traitaient 
guère  que  des  sujets  d'économie  politique  et  d'administration, 
et  les  autres  avaient  des  aspirations  plus  que  des  doctrines. 

La  génération  qui  se  formait,  nourrie  d'idées  cosmopolites 
et  indéfinies,  rêvait  philosophiquement  une  liberté  dont  elle 
ignorait  les  conditions.  Elle  n'avait  reçu  qu'un  enseignement 
purement  littéraire.  Elle  savait  l'histoire  de  la  Grèce  et  de 
Rome;  elle  ignorait  celle  de  la  France,  que  Rollin  avait  pour- 
tant recommandé  d'enseigner.  Elle  était  réduite  à  l'apprendre 
dans  l'abrégé  de  Hénault.  Velly  ne  parut  qu'en  1770. 

Cependant  un  souffle  nouveau  anixnait  les  académies  et  les 
salons.  L'Académie  française ,  non  contente  de  faire  des  écri- 
vains un  corps  et  une  puissance,  tendait  à  élargir  la  sphère 
dans  laquelle  elle  s'était  longtemps  renfermée.  Elle  abordait 
les  questions  sociales ,  et  les  académies  de  province  l'imitaient 
à  l'envi.  Elle  commençait  aussi  à  toucher  les  sujets  politiques. 
Dès  1770  on  ■^frondait  dans  les  discours  publics.  Malesherbes  y 
fut  couvert  d'applaudissements  dans  la  séance  du  21  mars  1 771 , 


[1774  GUERRE  DES   FARINES.  15 

à  cause  de  l'opposition  qu'il  avait  faite  à  Maopeou.  L'année  sui- 
vante, Maupeou  honora  l'Académie  de  la  menace  d'un  coup 
d'Etat'. 

C'était  peut-être  dans  les  salons,  où  se  mêlaient  les  écrivains 
et  les  grands  seigneurs,  que  le  désir  d'un  gouvernement  libre 
s'exprimait  le  mieux.  Les  salons  de  Paris,  visités  à  l'envi  par 
les  souverains  et  les  ministres  étrangers,  avaient  une  célébrité 
européenne.  Ils  étaient  renommés  pour  leur  esprit,  dont  les 
correspondances,  surtout  celles  des  femmes,  ont  laissé  d'écla- 
tants témoignages;  pour  leur  curiosité  littéraire,  philosophique 
ou  politique;  pour  la  liberté  et  souvent  la  hardiesse  de  leurs 
appréciations.  La  plus  grande  indépendance  y  régnait,  même 
à  l'égard  de  Voltaire  et  de  Rousseau ,  dont  les  personnalités 
bruyante^  nous  trompent  aujourd'hui.  Or,  le  temps  était  à 
l'anglomanie.  On  imitait  les  usages,  les  costumes  anglais;  on 
étudiait  les  finances  et  le  commerce  de  l'Angleterre  ;  on  se  mit 
à  étudier  son  gouvernement,  et  on  s'intéressa  au  spectacle  de 
sa  liberté  *.  Plus  d'un  prince  du  sang  ou  d'un  duc  et  pair  rêva 
de  diminuer  l'omnipotence  ministérielle  et  de  s'assurer  une  in- 
fluence politique  semblable  à  celle  des  membres  de  la  Chambre 
haute.  Ce  n'était  là  qu'une  tendance,  mais  il  faut  la  noter; 
car  la  haute  société,  si  superficielle  ou  si  frivole  qu'elle  fût, 
ne  résistait  pas  à  l'invasion  de  la  politique  '. 

IV.  —  Turgot  avait  établi  à  l'intérieur  la  liberté  du  com- 
merce des  grains  et  des  farines.  Il  avait  exposé  dans  le  préambule 
de  l'édit  que  la  liberté  aurait  pour  effet  d'augmenter  la  quan- 
tité des  subsistances  et  d'en  abaisser  le  prix.  Il  compléta  le 
système  en  mettant  en  vente  les  blés  approvisionnés  dans  les 
magasins  de  l'Etat,  puis  en  supprimant  le  privilège  des  bou- 
langers et  la  taxe  du  pain,  en  offrant  des  primes  au  commerce, 
en  abolissant  le  droit  de  banalité  des  moulins. 

Ces  mesures  étaient  discutables  et  furent  très-discutées. Necker 
se  fit  le  chef  des  opposants.  11  attaqua ,  dans  un  livre  qui  eut 
une  grande  publicité,  ce  que  les  principes  de  Turgot  avaient 
de  trop  exclusif  et  leur  application  de  trop  absolu.  Il  soutint 
que  l'intérêt  des  producteurs  ne  pouvait  faire  oublier  celui  de 
l'Etat,  et  que  l'Etat  devait  régler  l'exercice  de  tous  les  droits 

1  Mémoires  de  Bachaumont ,  en  1772. 

2  Voir  surtout  les  Mémoires  de  Ségur,  t.  I. 

3  Voir  la  Correspondance  de  Gustave  III. 


16  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

particuliers  dans  un  but  d'utilité  publique.  Il  proposa  de  rem- 
placer les  prohibitions  par  une  sorte  d'échelle  mobile. 

Cependant  les  prix  restaient  élevés  et  l'abondance  ne  revenait 
pas.  Les  inquiétudes  furent  plus  surexcitées  que  calmées  par 
l'application  du  système  nouveau.  Le  peuple  continuait  de 
croire  aux  accaparements.  Turjot  eut  l'imprudence  de  faire 
arrêter,  sur  de  simples  préventions,  plusieurs  agents  de  Terray, 
et  de  donner  ainsi  raison  aux  soupçons  populaires.  Des  émeutes 
éclatèrent  sur  quelques  marchés.  Il  y  en  eut  une  à  Dijon  le 
20  avril  1775,  et  une  le  1"  mai  à  Pontoise.  Plusieurs  bateaux 
de  blé  furent  coulés  à  fond  sur  la  Seine. 

Le  2  mai,  le  peuple  de  Versailles  courut  au  château,  deman- 
dant avec  des  cris  :  «  Le  pain  à  bon  marché  !  »  Le  roi  ne  s'émut 
pas  et  refusa  de  céder.  Il  désapprouva  un  capitaine  des  gardes 
qui  avait  donné  à  un  boulanger  de  la  ville  Tordre  de  vendre  le 
pain  à  deux  sous  la  livre  '.  Des  énieutiers  allèrent  à  Paris  piller 
des  boutiques  de  boulangers.  Ces  scènes  se  renouvelèrent  le 
lendemain.  Mais  le  roi  ayant  mis  l'autorité  militaire  sous  les 
ordres  de  Turgot,  le  maréchal  de  Biron  déploya  les  troupes  et 
rétablit  l'ordre,  non  toutefois  sans  collision  et  sans  victimes. 
Les  habitants ,  qui  avaient  fermé  leurs  maisons,  en  sortirent  des 
qu'ils  aperçurent  les  soldats,  et  se  répandirent  dans  les  rues 
pour  aller  voir  l'émeute.  Les  troupes  occupèrent  Tabord  des 
rivières,  pour  assurer  la  circulation  des  approvisionnements. 
La  guerre  des  farines,  qui  avait  gagné  Lille,  x\  miens  et  Auxerre, 
fut  comprimée  partout. 

La  justice  prévôtale  fit  une  enquête,  et  deux  des  principaux 
coupables  furent  pendus  à  des  potences  de  quarante  pieds  de 
haut.  L'enquête  révéla  une  sorte  d'organisation  militaire. 
Turgot  y  vit  la  main  de  ses  ennemis,  et  autorisa,  par  les  termes 
dont  il  se  servit  dans  une  circulaire  adressée  aux  curés,  l'idée 
d'une  conspiration  formée  pour  le  perdre.  Il  savait  que  le  roi 
avait  été  facilement  sollicité  de  céder.  Il  avait  été  mal  secondé 
par  le  lieutenant  civil  Lenoir,  qu'il  destitua.  Le  public  était 
d'autant  plus  soupçonneux  qu'il  était  mal  instruit.  Le  bruit 
courut  que  la  conspiration  avait  des  chefs  secrets  ;  la  respon- 
sabilité en  fut  imputée  aux  Anglais,  à  la  maison  d'Orléans, 
aux  fermiers  généraux,  aux  monopoleurs,  au  clergé,  à  Terray,  à 

*  La  scène  a  été  racontée  diversement.  Je  suis  la  version  donnée  par  de 
Larcy,  d'après  l'autorité  la  plus  sûre,  .es  lettres  de  l'abbé  de  Véri.  Correspon- 
dant du  25  août  1866. 


[1774]  MALÊSHERBES.  I7 

Maupeou,  à  tout  le  monde  enfin  '.  On  s'est  exagéré  plus  tard 
la  portée  de  ces  soupçons,  lorsqu'on  s'est  efforcé  de  noter  les 
symptômes  précurseurs  de  la  Révolution.  Pendant  ce  temps, 
les  ennemis  de  Turgot  l'accusaient  d'avoir  imprudemment 
soulevé  les  troubles,  en  jetant  l'alarme  par  ses  écrits  et  par 
des  innovations  périlleuses  dans  une  matière  aussi  délicate  que 
celle  des  subsistances  publiques. 

Une  amnistie  fut  publiée  après  le  supplice  des  deux  princi 
paux  coupables.  Mais  il  fallut  attendre  six  mois  pour  rendre  la 
répression  à  la  justice  ordinaire. 

V. —  Le  rappel  des  cours  souveraines  remit  en  lumière  les 
anciennes  renommée-  parlementaires.  jNIalesberbes  reparut  à  la 
tète  de  la  cour  des  aides,  qu'il  présidait  depuis  vingt-cinq  ans. 

Malesberbes ,  type  du  magistrat  pliilosopbe  et  novateur, 
avait  la  sévérité  professionnelle  des  cours  supérieures,  des 
manières  simples  et  dignes,  un  caractère  élevé  et  désintéressé. 
Il  y  joignait  une  instruction  étendue,  une  curiosité  scientifique 
pleine  d'ardeur,  et,  au  même  degré  que  Turgot,  ce  désir  vague 
et  indéfini  du  bien  que  la  pliilosophie  du  dix-huitième  siècle 
avait  développé  chez  les  ànies  généreuses. 

Son  esprit  avait  d'ailleurs  une  teinte  un  peu  chimérique.  Il 
regardait  la  philosophie  comme  une  puissance  nouvelle  qui 
devait,  en  éclairant  le  monde,  réformer  la  société,  les  mœurs 
et  les  institutions. 

Il  ramenait  tout  à  trois  idées  dominantes  :  la  bienfaisance,  la 
liberté,  le  progrès  des  lumières  et  des  arts.  Il  comprenait  la 
bienfaisance  dans  le  sens  le  plus  large,  le  plus  étendu;  il  affec- 
tait, comme  on  disait  dans  le  style  du  temps,  l amour  du 
peuple.  Pour  la  liberté,  aucun  de  ses  contemporains  ne  la  pour- 
suivit avec  plus  de  passion.  Il  la  voulait  surtout  en  fait  d'opi- 
nions et  de  croyances.  Il  a  contribué  à  préparer  la  liberté  de 
la  presse  et  celle  des  communions  dissidentes.  Plus  tard  il  a 
fait  beaucoup  pour  assurer  des  garanties  à  la  liberté  indivi- 
duelle. Quant  au  progrès  des  lumières,  il  le  jugeait  devoir  être 
indéfini ,  se  tondant  sur  le  grand  développement  que  les 
sciences  et  la  raison  avaient  pris  au  dix-huitieme  siècle.  Aussi 
rêvait-il  de  faire  de  Paris  la  capitale  des  sciences  et  des  arts. 
Toutes  ces  idées  étaient  mêlées  chez  lui  d'un  dédain  profond 

1  Mémoires  de  Soulavie. 


18  LIVRE  QUARA^^TE-TROISIEME. 

pour  le  passé  qu'il  croyait  couvert  de  ténèbres,  pour  la  super- 
stition avec  laquelle  il  confondait  la  religion,  et  pour  le  clergé 
qu'il  regardait  comme  un  obstacle  au  progrès, 

II  avait  exercé  longtemps,  concunemment  avec  ses  fonctions 
de  map^istrat,  celles  de  directeur  de  la  librairie,  particulière- 
ment difficiles  en  raison  de  la  législation  compliquée  qui  ré- 
gissait la  presse.  Il  sut  les  remplir  avec  modération  et  liabi- 
leté,  adoucissant  les  sévérités,  avertissant  plus  d'une  fois  les 
écrivains  de  corriger  leurs  ouvrages,  les  corrigeant  lui-même 
au  besoin,  évitant  autant  qu'il  le  pouvait  les  éclats  et  les  scan- 
dales. D'un  autre  côté,  et  ce  n'était  pas  le  trait  le  moins  curieux 
de  son  caractère,  il  aida  sous  main  Rousseau  et  Diderot  à  faire 
imprimer  à  l'étranger  plusieurs  de  leurs  livres.  On  lui  a  fait  un 
mérite  de  cette  tolérance  ou  de  ce  libéralisme.  Il  n'en  faut  pas 
moins  convenir  qu'il  éfait  singulier  de  voir  un  magistrat  éluder 
la  loi  qu'il  était  chargé  d'applifjuer. 

Son  rôle  politique  avait  commencé  à  la  cour  des  aides,  dont 
il  avait  défendu  les  règles  financières  contre  des  ministres  ab- 
solus, avec  une  fermeté  rare  et  en  parlant  le  vrai  langage  des 
gouvernements  libres.  Il  avait  demandé  aussi,  après  le  coup 
d'État  de  Maupeou,  une  organisation  nouvelle  des  états  géné- 
raux, dans  lesquels  il  voulait  assurer  une  prépondérance  néces- 
saire au  tiers. 

A  peine  rentré  en  fonctions,  il  présenta  le  6  mars  1775,  au 
nom  de  la  cour  des  aides,  des  remontrances  qui  ne  firent  pas 
moins  de  sensation  que  les  précédentes  et  qui  paraissent  avoir 
été  concertées  avec  Turgot.  C'était  un  acte  d'accusation  en 
forme  contre  les  vices  de  l'administration  financière  qui  favo- 
risait la  contrebande  et  les  dénonciations,  et  contre  la  justice 
administrative  en  matière  de  finance ,  justice  qui  faisait  une 
place  énorme  à  l'arbitraire  et  laissait  la  plupart  du  temps  les 
contribuables  et  les  accusés  sans  garanties.  Il  concluait  en  de- 
mandant que  des  états  généraux,  ou  tout  au  moins  des  états 
provinciaux  fussent  réunis  pour  aviser.  Maurepas  se  récria,  et 
soutint  avec  raison  qu'on  ne  devait  pas  publier  le  mal  sans 
avoir  en  même  temps  les  moyens  de  le  guérir.  Malesherbes 
offrit  sa  démission.  On  convint  que  les  remontrances  demeu- 
reraient secrètes.  Elles  furent  publiées  quelques  jours  après, 
à  son  insu. 

Il  n'en  devint  pas  moins  ministre  au  mois  de  juillet  suivant, 
par  Tinsistance  de  Turgot.  On  avait  gardé  jusque-là ,  en  raison 


[1774]  M  A  LES  HERBES.  19 

de  son  obscurité  et  de  sa  docilité,  un  des  anciens  secrétaires 
d'Etat,  Saint-Florentin,  duc  de  la  Vrilliére,  char^jé  depuis  cin- 
quante-deux ans  de  la  maison  du  roi.  C'était  un  personnag^e 
fait  pour  les  rôles  subalternes,  exact  et  régulier  dans  ses  fonc- 
tions, mais  sans  caractère  et  se  bornant  à  exécuter  indistincte- 
ment tous  les  ordres  qu'il  recevait.  Comme  son  département 
comprenait  l'expédition  des  lettres  de  cachet,  il  se  trouvait 
avoir  exilé  indifféremment,  dans  le  cours  d'un  demi-siècle, 
tout  le  monde,  toutes  les  opinions,  tous  les  ministres.  La 
VrilIière,  vieux  et  méprisé  personnellement,  était  le  représen- 
tant d'un  système  usé  et  décrié.  Depuis  l'abus  incroyable  que 
Maupeou  avait  fait  des  lettres  de  cachet,  on  les  jugeait  un 
scandale  monstrueux.  Plusieurs  de  ceux  qui  en  avaient  reçu 
s'en  paraient  comme  d'un  titre  d'honneur.  On  avait  vu  tant 
d'exils  et  d'emprisonnements  par  acte  d'autorité,  les  différentes 
opinions  en  avaient  été  si  bien  victimes  tour  à  tour,  qu'il  n'y 
avait  plus  qu'un  cri  contre  l'arbitraire.  En  outre,  la  richesse  pu- 
blique s'était  tellement  engouffrée  à  Versailles  sous  le  dernier 
règne ,  que  la  maison  du  roi  appelait  des  réformes  urgentes  et 
un  ministre  moins  complaisant. 

Turgot  proposa  Malesherbes,  recommandé  par  sa  réputation 
de  vertu  et  son  amour  de  l'économie.  Maurepas  l'agréa,  ne 
fût-ce  que  pour  déjouer  une  intrigue  de  cour  nouée  en  faveur 
d'un  ami  de  Choiseul.  Malesherbes,  dépourvu  de  toute  ambi- 
tion ,  mettant  de  la  fierté  dans  son  désintéressement  et  un  peu 
gêné  par  la  résolution  de  ne  pas  transiger  avec  ses  principes, 
fit  des  conditions.  Il  voulut  s'assurer  des  dispositions  du  roi. 
Lorsqu'il  fut  bien  convaincu  de  le  trouver  simple  dans  ses 
moeurs,  ami  des  réformes  et  de  la  moralité,  c'est  lui  qui  s'ex- 
prime ainsi,  il  accepta  le  ministère  en  stipulant  qu  on  ne  l'obli- 
gerait pas  à  signer  des  lettres  de  cachet  contre  sa  volonté ,  et 
qu'il  serait  libre  de  se  retiier  à  son  gré.  A  ces  conditions,  il  se 
résignait.  Maurepas  se  flatta  qu'avec  son  caractère  conciliant 
et  sympathique,  il  rétablirait  l'harmonie  entre  Turgot  et  les 
autres  ministres.  «  Il  sera,  disait-il,  le  lien  du  ministère,  parce 
qu'il  a  l'éloquence  de  la  langue  et  du  cœur  '.  » 

L'union  de  Turgot  et  de  Malesherbes  causa  beaucoup  d'en- 
thousiasme dans  les  salons  de  Paris.  On  ne  savait  pas  ce 
qu'ils  allaient  faire,  mais   on  pensait  qu'ils  feraient  quelque 

1  De  Laicy,  Corres/jondant  du  25  août  1866. 

2. 


20  LIVRE   QUARAiNTE-TP.OISIÈME. 

chose.  Dans  le  lanpjage  prétentieux  du  temps,  on  les  appelait 
les  partisans  de  la  vertu...  «  Soyez  persuadé,  écrivait  made- 
moiselle de  Lespinasse,  que  le  bien  se  fera  et  se  fera  bien...  ! 
Jamais,  non,  jamais  deux  hommes  plus  éclairés,  plus  désinté- 
ressés, plus  vertueux,  n'ont  été  réunis  ])lus  fortement  pour  un 
intérêt  plus  grand  et  plus  élevé.  » 

Le  premier  acte  de  Malesherbes  fut  d'envoyer  une  lettre  de 
cachet  à  la  Yrilliére.  Le  second  fut  de  visiter  la  Bastille.  Il  y 
trouva  en  tout  sept  prisonniers,  qu'il  délivra. 

VL  •  Le  sacre  de  Louis  XVI  divisa  un  instant  le  ministère. 
Turgot  proposa  de  le  célébrer  à  Paris,  non  à  Reims,  où  les 
fêtes  usitées  en  pareil  cas  étaient  accompagnées  de  profusions 
inutiles,  et  de  modifier  les  termes  du  serment;  car  le  roi  y  pre- 
nait entre  autres  engagements  celui  de  bannir  les  hérétiques  '. 

Or,  en  ce  temps  même,  les  protestants,  mettant  à  profit 
le  retentissement  donné  à  l'affaire  Calas,  demandaient  à 
Louis  XYI  un  état  légal.  La  noblesse  de  Guyenne  s'était  asso- 
ciée à  cette  réclamation;  la  magistrature  la  voyait  avec  faveur. 
Elle  était  commandée  par  la  justice;  on  ne  pouvait  plus  la 
rejeter  en  invoquant  la  raison  d'Etat,  car  le  protestantisme 
n'était  plus  un  parti  politique  et  ne  prétendait  qu'au  droit 
commun. 

Maurepas  voulut  rester  fidèle  à  la  tradition  et  ne  pas  mécon- 
tenter le  clergé.  Le  sacre  fut  célébré  à  Reims,  le  11  juin  1775, 
avec  toute  la  pompe  accoutumée;  l'enthousiame  populaire  fut 
si  vif  que  Louis  XYI  s'en  montra  très-ému.  Seulement  la  for- 
mule du  serment,  qui  avait  été  déjà  modifiée  par  Henri  IV, 
Louis  XIII  et  Louis  XIV,  le  fut  encore  de  nouveau.  On  garda 
au  sujet  des  protestants  un  silence  calculé. 

Le  clergé,  alarmé  depuis  longtemps  des  progrès  d'une  philo- 
sophie qui  menait  à  l'irréligion,  avait  publié  en  1770  un  cé- 
{èhre  Averiissement  aux  Français  sur  les  périls  de  l'incrédulité, 
qu'il  déclarait  menacer  «  les  lois  fondamentales  de  la  société, 
les  mœurs  publiques  et  même  le  trône.  »  Il  fit  sur  ce  sujet  de 
nouvelles  remontrances  dans  son  assemblée  quinquennale  de 
1775,  associant  toujours  Dieu  et  le  roi,  le  catholicisme  et  la 
monarchie,  fondements  égaux  de  toute  autorité.  Il  concluait  en 
demandant  le  maintien  ou  même  l'aggravation  des  lois  contre 

^  Baunir  et  non  exterminer.  Tel  est  le  sens  vrai  du  mot  latin  exlenninare. 


[1775]  LE   SACRE  ET   LE   GLEKGE.  21 

la  presse  et  contre  les  protestants.  Louis  XVI  se  contenta  de 
promettre  qu'il  surveillerait  la  librairie  et  qu'il  ne  ferait  point 
aux  protestants  de  concessions  alarmantes  pour  les  catholiques. 
L'Assemblée  de  1775  comprenait  dans  son  sein  ou  à  sa  tête 
plusieurs  prélats  à  vues  élevées,  tels  que  Dillon,  Boisgelin, 
Gicé ,  Lefranc  de  Pompignan  ,  archevêques  de  Narbonne  , 
d'Aix,  de  Bordeaux  et  de  Vienne,  de  la  Luzerne,  évéque  de 
Langres.  Aussi  décida-t  elle  que  la  manière  la  plus  efficace  de 
défendre  la  religion  était  de  confier  cette  défense  à  des  écrivains 
habiles  et  instruits.  Mais  elle  comptait  aussi  de  nombreux  pré- 
lats de  cour,  habitués  à  flatter  le  pouvoir  et  à  ne  voir  de  re- 
mède aux  maux  qu'ils  signalaient  que  dans  l'action  protectrice 
de  l'État.  Jarente,  évéque  d'Orléans,  homme  sans  mœurs  et 
sans  conscience,  chargé  depuis  1757  de  la  feuille  des  béné- 
fices, n'avait  mis  aucun  scrupule  dans  ses  choix.  Avec  lui  les 
riches  bénéfices  et  les  dignités  de  l'Eglise  étaient  devenus  plus 
que  jamais  un  moyen  de  fortune  ou  de  pouvoir  pour  des  fils  et 
des  cadets  de  grandes  maisons.  Le  jeune  abbé  de  Talleyrand, 
qui  fut  en  1775  un  des  commissaires  du  clergé  avec  l'ambitieux 
Brienne,  archevêque  de  Toulouse,  offrait  le  type  accompli  de 
ces  prélats  tirés  de  la  haute  noblesse  et  insouciants  des  devoirs 
de  leur  état.  Les  petits  abbés,  qui  n'avaient  d'ecclésiastique 
que  la  soutane ,  discréditaient  le  clergé  comme  les  marquis 
avaient  discrédité  la  noblesse.  Seulement,  pour  se  faire  par- 
donner leur  élévation  et  leurs  dérèglements,  ou  pour  se  rendre 
plus  considérables,  ils  affectaient  le  zèle  des  intérêts  de  leur 
ordre  et  s'appuyaient  volontiers  sur  ses  membres  les  plus  ar- 
dents. Or  ces  derniers  étaient  devenus  intraitables,  depuis  les 
arrêts  qui  avaient  frappé  les  Jésuites. 

VIL  —  Maurepas  tenait  à  garder  la  direction  générale  du 
ministère  et  il  eut  le  talent  d'y  réussir.  Hors  de  là,  il  laissa 
chacun  des  secrétaires  d'État  entreprendre  dans  son  départe- 
ment les  réformes  qu'il  voulut,  non  qu'il  y  eût  une  grande 
confiance,  mais  pour  donner  une  satisfaction  au  public. 

Lorsque  le  maréchal  du  Muy,  vieux  et  malade ,  mourut  au 
mois  de  décembre  1775,  Turgot  proposa  pour  son  successeur 
le  comte  de  Saint-Germain ,  qui  joignait  à  une  grande  réputa- 
tion militaire  un  esprit  novateur  et  résolu.  Maurepas,  dit-on, 
répondit  à  Turgot  :  «Proposez-le  au  roi;  on  peut  en  essayer.  » 

Saint-Germain  était  plein  d'originalité  et  de  bizarrerie.  Sa 


22  LIVRE   QUARANTE-TROISIÈME. 

vie  avait  été  une  suite  d'aventures.  De  bonne  naissance  et  sans 
fortune,  il  avait  quitté  l'habit  de  jésuite  pour  se  fau-e  soldat, 
et  avait  servi  dans  presque  toutes  les  armées  de  TEuiope.  Ren- 
tré au  service  de  la  France  sous  le  maréchal  de  Saxe ,  il  de- 
vint lieutenant  général  et  fut  un  des  meilleurs  officiers  de  la 
guerre  de  sept  ans.  Mais  il  ne  put  s'entendre  avec  les  autres 
chefs  de  corps;  il  fatigua  les  ministres  de  ses  réclamations  et 
de  ses  exigences;  il  se  crut  victime  de  madame  de  Pompadour, 
renvoya  au  roi  le  cordon  rouge,  et  se  retira  en  Danemark,  où 
il  devint  maréchal  et  ministre  de  la  guerre.  Des  révolutions  de 
palais  l'obligèrent  ensuite  à  quitter  ce  pays;  il  rentra  en  France 
et  y  tomba  dans  un  état  voisin  de  la  misère.  Rappelé  à  la  cour 
par  l'influence  de  Turgot,  il  se  vit  rendre  ses  grades,  confirmer 
le  titre  de  maréchal  qu'il  avait  obtenu  à  l'étranger,  enfin  éle- 
ver au  ministère  de  la  guerre. 

Il  y  porta  son  esprit  entreprenant  et  ennemi  des  ménage- 
ments. En  vingt-deux  mois  il  fit  signer  au  roi  cinquante-quatre 
ordonnances,  qui,  sous  prétexte  de  détruire  des  abus  et  de  sou- 
mettre l'armée,  surtout  l'infanterie,  à  une  discipline  plus  rigou- 
reuse, analogue  à  celle  de  l'armée  prussienne,  touchèrent  à 
tous  les  détails  de  l'organisation  militaire.  Il  voulut  diminuer 
le  nombre  des  officiers  qui  était  trop  considérable ,  et  suppri- 
mer ou  réduire  les  corps  privilégiés.  Il  commença  par  licencier 
trois  compagnies  de  la  maison  du  roi,  troupes  coûteuses  qui 
ne  servaient  que  pour  l'apparat.  La  noblesse  se  récria,  allé- 
guant que  les  charges  supprimées  avaient  été  achetées  à  prix 
d'argent,  et  qu'il  ne  convenait  pas  d'isoler  le  roi  de  ses  sou- 
tiens naturels  pour  une  économie  insignifiante.  Saint-Germain 
n'eut  pas  assez  d'autorité  pour  faire  taire  des  clameurs  intéres- 
rées;  en  même  temps,  il  eut  la  faiblesse  ou  l'inconséquence  de 
créer  quelques  charges  nouvelles  du  même  genre.  Les  cris  de 
l'opposition  redoublèrent  :  Maurepas  s'effraya,  s'opposa  à  la 
suppression  des  gendarmes  et  des  chevau-légers,  et  donna  pour 
adjoint  au  ministre  le  prince  de  Montbarrey. 

Saint-Germain  avait  encore  le  défaut  d'être  très-roide.  Il 
voyait  partout  des  vols  et  des  méfaits.  Il  prétendait  pour  fortifier 
la  discipline  rendre  les  châtiments  plus  sévères  et  introduire 
l'usage  de  frapper  les  soldats  avec  des  coups  de  plat  de  sabre , 
à  l'exemple  des  étrangers  qui  employaient  les  punitions  corpo- 
relles. Rien  n'était  plus  propre  à  irriter  l'armée.  On  répéta  par- 
tout le  mot  vrai  ou  prétendu  d'un  soldat  :  «Je  n'aime  du  sabre 


[1775]  SAINT-GERMAIN.  23 

que  le  tranchant.  »  L'idée  de  disperser  les  invalides  fut  mal 
accueillie,  quoique  Sauit-Germain  n'eût  pas  absolument  tort 
d'appeler  l'édifice  bâti  par  Louis  XIV  un  monument  de  la  va- 
nité plutôt  que  de  la  bienfaisance.  La  dispersion  de  l'Ecole 
militaire  qvi'il  exécuta  fut  impopulaire,  parce  qu'en  créant  dans 
les  provinces  des  écoles  spéciales  pour  la  remplacer,  il  confia 
ces  écoles  à  des  prêtres.  En  peu  de  temps,  faute  d'autorité 
personnelle  et  taute  de  jugement,  il  souleva  contre  lui  l'armée, 
qui  tout  en  l'estimant  le  détesîait,  les  grands  et  la  noblesse,  qui 
le  regardaient  comme  un  adversaire  dangereux,  agissant  par 
esprit  de  système,  enfin  les  philosophes  et  les  écrivains,  qui 
l'accusaient  d'avoir  été  jésuite  et  d'être  resté  dévot.  Son  impo- 
pularité alla  croissant;  elle  retomba  sur  les  autres  ministres, 
particulièrement  sur  Turgot  et  Malesherbes  qu'on  savait  enne- 
mis des  influences  militaires  et  nobiliaires.  Turgot  avait  pour- 
tant cessé  de  s'entendre  avec  lui. 

VIII.  —  Turgot  demeurait  l'homme  principal  du  ministère. 
Ceux  qui  l'ont  connu  le  représentent  beau  et  majestueux,  avec 
une  tète  antique,  des  manières  nobles  et  l'attitude  du  comman- 
dement, quoique  l'aisance  lui  fît  défaut.  Son  tort  était  de  s'en- 
fermer trop  dans  son  cabinet;  il  semblait  éviter  le  monde  et 
même  se  dérober  à  la  discussion ,  préférant  écrire  en  tète  de 
ses  projets  de  loi  de  longs  préambules  où  il  faisait  la  leçon  au 
public.  Il  aimait  peu  à  parler;  son  élocution  avait  quelque 
chose  de  pénible  et  d'obscur.  On  lui  reprochait  d'être  silen- 
cieux, froid,  toujours  préoccupé,  toujours  l'esprit  en  travail, 
rarement  content  des  autres,  plus  rarement  de  lui-même.  On 
a  dit  de  lui  qu'il  avait  «  l'amour  du  plus  parfait  ou  du  beau 
idéal  »  .  Malesherbes  ajoutait  «  la  rage  de  la  perfection ,  car  il 
faut  vraiment,  lui  écrivait-il,  être  enragé  pour  forcer  en  même 
temps  la  main  au  roi,  à  M.  de  Maurepas,  à  toute  la  cour,  au 
Parlement'  »  .  De  nos  jours,  on  a  beaucoup  étudié  dans  Turgot 
le  pbdoaophe,  le  moraliste,  l'économiste.  A  tous  ces  titres  sa 
renommée  a  justement  grandi.  Peut-être  a-t-on  moins  étudié  le 
ministre,  ce  qui  n'est  pourtant  pas  moins  nécessaire  pour  le 
bien  juger. 

Au  m(jis  de  mars  1776,  il  présenta  au  Parlement  six  édits  à 
la  fuis.  Les  quatre  premiers  se  bornaient  à  supprimer  des  pri- 
vilèges particuliers  ;  les  deux  autres,  supprimant  les  corvées  des 

^  De  Larcy,  d'après  l'abbé  Véry. 


24  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

routes  et  les  jurandes,  étaient  fort  importants  par  eux-mêmes 
et  le  devinrent  davantage  par  les  débats  qu'ils  soulevèrent. 

Turp^ot  disait  au  roi  dans  un  des  préambules  :  «  Votre 
Majesté  règne  par  son  pouvoir  sur  le  moment  présent.  Elle  ne 
peut  régner  sur  l'avenir  que  par  la  raison  qui  aura  présidé  à 
ses  lois,  par  la  justice  qui  en  sera  la  base,  par  la  reconnais 
sance  des  peuples.  »  Il  condamnait  les  corvées  des  routes  à 
cause  de  leur  injustice,  parce  que  les  deux  ordres  privilégiés 
ne  portaient  point  leur  part  de  la  charge  qu'elles  imposaient, 
et  à  cause  des  vices  plus  ou  moins  irréparables  de  leur  répar- 
tition. Il  les  remplaçait  par  un  impôt  sur  les  bien-fonds,  impôt 
nouveau  soumis  à  la  condition  de  l'enregistrement. 

L'édit  et  le  préambule,  qui  était  un  traité  à  fond  sur  la  ma- 
tière, furent  communiqués  d'abord  au  garde  des  sceaux.  Les 
observations  de  Miromesnil  ne  manquent  ni  de  sagacité  ni 
d'intérêt.  Sa  principale  objection  roule  sur  l'atteinte  portée  au 
privilège  du  clergé  et  de  la  noblesse  en  matière  d'impôt.  Il 
craint  qu'on  n'arrive  par  des  voies  détournées  à  le  détruire 
tout  à  tait ,  c'est-à-dire  à  détruire  la  constitution  des  trois 
ordres,  qui  est  une  des  bases  de  la  monarchie.  Rompre  un 
anneau,  c'est  briser  la  chaîne  entière.  Miromesnil  ajoute  qu'en 
faille  privilège  est  restreint,  que  les  deux  ordres  supérieurs 
contribuent  à  la  plupart  des  charges  publiques;  que  le  clergé, 
avec  son  mode  particulier  de  contributions,  jouit  d'un  crédit 
dont  le  roi  tire  parti  en  temps  de  guerre.  Il  s'effrave  des  nou- 
veautés. Cependant  il  ne  conclut  pas  contre  le  vœu  de  l'édit; 
il  se  borne  à  demander  qu'on  laisse  chaque  intendant  maître 
de  faire  des  règlements  pour  sa  généralité ,  comme  Turgot  en 
a  fait  dans  celle  de  Limoges. 

Turgot  combat  cette  conclusion  ;  il  soutient  qu'une  loi  géné- 
rale est  nécessaire.  Laissant  de  côté  le  clergé,  «  afin  de  ne 
pas  se  faire  deux  querelles  à  la  fois  » ,  il  attaque  résolument 
l'idée  d'exempter  la  noblesse.  Il  observe  que  le  privilège  de  la 
noblesse  pour  la  taille  demeure  intact,  mais  que  depuis  quatre- 
vingts  ans  et  plus ,  tous  les  contrôleurs  généraux  ont  eu  pour 
principe  de  le  limiter  en  empêchant  son  extension  aux  charges 
nouvelles;  que  les  corvées  constituant  une  de  ces  charges  nou- 
velles, on  ne  peut  exempter  la  noblesse  sans  injustice  de  l'impôt 
destiné  à  les  remplacer.  Il  ajoute  qu'on  a  pu  restreindre  le  privi- 
lège ancien  sans  que  la  noblesse  soit  moins  belliqueuse  ni  moins 
soumise,  ou  la  constitution  de  la  monarchie  affaiblie.  Il  démontre 


[1776]    ÉDITS    SUR   LES   CORVÉES   ET   LES   JURANDES.     25 

que  la  noblesse  ne  sert  plus  à  ses  frais,  que  les  charges  de  la 
guerre  se  sont  singulièrement  augmentées,  que  les  titres  nobi- 
liaires étant  achetés  à  prix  d'argent  par  les  familles  enrichies, 
le  système  n'aboutit  à  rien  moins  qu'à  la  conséquence  absurde 
de  créer  une  exemption  pour  les  riches;  qu'il  n'est  pas  néces- 
saire d'entretenir  un  esprit  exclusivement  belliqueux  chez  les 
familles  nobles;  que  si  l'on  y  réussissait,  ce  serait  «  avilir  toute 
autre  profession,  notamment  la  magistrature,  et  surcharger  le 
militaire  d'offices  inutiles.  » 

Turgot  eût  pu  ajouter  que  le  véritable  intérêt  de  la  noblesse 
et  du  clergé  leur  commandait  d'abandonner  les  derniers  restes 
de  privilèges  qui  devenaient  odieux  parce  qu'ils  n'étaient  plus 
fondés.  Mais  c'était  là  une  question  trop  générale  et  trop  grave 
pour  être  tranchée  incidemment  à  propos  d'un  édit  peu  popu- 
laire, même  dans  les  campagnes;  car  les  paysans  préféraient 
souvent  la  corvée  à  vin  impôt  en  argent. 

Pour  les  jurandes  et  les  maîtrises,  Turgot  les  condamnait 
comme  constituant  des  monopoles  attentatoires  à  un  droit 
naturel,  la  liberté  du  travail.  11  leur  reprochait  de  mettre  des 
entraves  au  développement  de  l'industrie  et  du  commerce,  par 
conséquent  à  celui  de  la  richesse  publique  et  de  la  population; 
de  fermer  l'accès  d'une  foule  de  professions  à  des  hommes  qui 
pouvaient  les  exercer  utilement,  d'entraîner  des  frais,  des 
procès  inutiles  et  interminables.  Il  qualifiait  leurs  règlements 
de  «codes  obscurs,  rédigés  par  l'avidité,  adoptés  sans  examen 
dans  des  temps  d'ignorance,  et  auxquels  il  n'avait  manqué 
pour  être  l'objet  de  l'indignation  publique  que  d'être  connus.  » 
Vainement  pouvait-on  alléguer  l'espèce  de  consécration  que 
les  communautés  industrielles  avaient  obtenue  de  l'Etat. 
L'Etat  n'avait  jamais  pu  faire  du  droit  de  travailler  un  droit 
royal,  comme  le  portait  un  édit  de  Henri  III,  et  la  vente  de 
lettres  de  maîtrise  n'avait  pu ,  en  constituant  un  privilège,  le 
constituer  éternellement.  «  Le  roi,  ainsi  s'exprimait  le  préam- 
bule de  Téditde  Louis  XVI,  veut  assurer  à  tous  ses  sujets,  et  sur- 
tout aux  plus  humbles ,  à  ceux  qui  n'ont  d'autre  propriété  que 
leur  travail  et  leur  industrie,  la  pleine  et  entière  jouissance 
de  leurs  droits;  réformer  en  conséquence  les  institutions  qui 
portent  atteinte  à  ces  droits,  et  que  n'ont  pu  légitimer,  malgré 
leur  ancienneté,  le  temps,  l'opinion,  les  actes  mêmes  de 
l'autorité.  » 

Les  abus  que  Turgot  signalait  étaient  si  manifestes,  que  tous 


20  LIVRE  QUARANTE. TROISIEME. 

les  économistes  depuis  vingt  ans  les  battaient  en  brèche.  Une 
infinité  de  corporations  étaient  ruinées;  d'autres  s'étaient  en- 
dettées pour  racheter  des  offices  créés  et  multipliés  sans  me- 
sure pendant  le  dernier  régne.  Ce  n'étaient  pas  non  plus  les 
théories  économiques  seules  qui  réclamaient  la  liberté  du  tra- 
vail, c'était  l'industrie  elle-même,  en  proie  à  un  besoin  d'ac- 
tivité qui  s'accommodait  mal  d'entraves  surannées.  Les  règle- 
ments gênaient  les  améliorations  et  les  perfectionnements. 

En  fait,  l'édit  de  Turgot  admettait  des  ménagements.  Il  con- 
servait les  corporations  jusqu'à  nouvel  ordre  pour  plusieurs 
professions ,  comme  celles  des  libraires ,  des  orfèvres  ou  des 
apothicaires,  à  cause  des  règlements  de  police  auquels  il  était 
nécessaire  que  ces  professions  fussent  soumises.  Mais  quant 
aux  principes ,  il  était  impossible  d'être  plus  abbolu  et  plus 
radical ,  ni  de  condamner  d'une  manière  plus  sévère  les  vieux 
errements. 

Le  Parlement,  ayant  reçu  les  six  édits,  en  enregistra  un  qui 
était  insignifiant,  et  fit  des  remontrances  au  sujet  des  cinq 
autres.  Louis  XVI  insista  pour  qu'ils  fussent  tous  enregistrés. 
Le  Parlement  arrêta  de  faire  des  remontrances  itératives.  Le 
prince  de  Conti  se  rendit  chez  le  roi  pour  le  prier  de  retirer 
les  édits;  il  ne  put  être  reçu.  Turgot  avait  prévu  qu'un  lit  de 
justice  serait  nécessaire.  Maurepas  s'y  prêta,  quoique  à  regret. 

Le  Parlement  avait  la  prétention  de  défendre  les  traditions 
du  gouvernement  et  les  droits  acquis.  C'était  à  titre  de  corps 
conservateur  qu'il  s'inquiétait  de  certaines  innovations.  Son 
rôle  à  cet  égard  n'était  pas  sans  analogie  avec  celui  du  clergé. 
Il  s'irritait  de  ce  qu'il  appelait  «  les  débordements  économi- 
ques» .  Il  voyait  une  sorte  de  conspiration  dans  cette  multitude 
d'écrits  dont  les  formes  variaient,  mais  qui  se  ressemblaient 
tous  par  les  audaces  du  langage,  où  l'on  ne  parlait  que  de  prin- 
cipes naturels  et  de  la  nécessité  de  régénérer  le  royaume.  Il 
venait  de  faire  brûler  par  la  main  du  bourreau  un  livre  où 
Boncerf,  un  des  familiers  de  Turgot,  attaquait  avec  la  dernière 
violence  les  droits  féodaux,  pour  conclure  à  l'urgence  de  les 
déclarer  rachetables.  Il  se  croyait  obligé  de  sévir  contre  une 
presse  devenue  agressive.  Il  ne  pouvait  souffrir  qu'un  ministre 
s'associât  à  de  pareilles  attaques,  et  il  portait  à  son  tour  la 
passion  dans  la  répression. 

Le  lit  de  justice  eut  lieu  le  12  mars;  les  édits  v  furent  enre- 
gistrés sans  discussion.  Seulement  l'avocat  général  Séguier 


[1776]    ÉDITS   SUR   LES   CORVÉES   ET   LES   JURANDES.     '27 

présenta  au  sujet  de  chacun  d'eux  des  observations  sévères. 
Il  s'éleva  d'une  manière  emphatique  contre  l'appareil  déployé 
pour  des  mesures  qui  ne  méritaient  pas  un  tel  honneur,  les 
circonstances  n'ayant  rien  de  solennel  ni  de  critique.  Il  exagéra 
beaucoup,  ne  fût-ce  que  par  les  formes  du  langage,  car  on  ne 
savait  pas  encore  parler  la  vraie  langue  des  affaires,  le  danger 
de  confondre  les  rangs,  de  mécontenter  la  noblesse,  de  porter 
la  main  sur  d'antiques  institutions.  Mais  il  fit  une  critique 
sérieuse  de  l'impôt  qu'on  voulait  substituer  aux  corvées,  et  qui 
devait  en  bonne  justice  être  payé  aussi  bien  par  ceux  qui  se 
servaient  des  chemins  que  par  les  propriétaires  ruraux.  Il 
exprima  également  le  vœu  que  les  chemins  pussent  être  con- 
struits par  l'armée  et  les  officiers  du  génie.  A  propos  des 
jurandes,  il  insista  sur  les  garanties  que  l'Etat  devait  exiger, 
et  sur  la  nécessité  d'une  tutelle  administiative  des  corps  de 
métiers.  11  représenta  que  la  constitution  de  ces  corps,  géné- 
ralement favorable  aux  ouvriers  qui  y  étaient  enrégimentés, 
ne  portait  ombrage  qu'aux  tiers;  que  les  règlements  étaient 
l'oeuvre  successive  des  plus  grands  rois,  comme  Henri  IV  et 
Louis  Xiy,  et  des  plus  grands  ministres,  tels  que  Golbert;  que 
l'industrie  avait  prospéré  avec  elle  et  grâce  à  elle;  que  l'indus- 
trie parisienne  en  particulier  voyait  ses  produits  recherchés 
dans  le  monde  entier;  que  sans  doute  il  y  avait  beaucoup 
d'abus  et  d'inconvénients  à  réformer,  mais  que  cela  pouvait  se 
faire  sans  changer  la  base  d'institutions  séculaires ,  et  sans 
porter  atteinte  à  la  propriété  légitime  des  maîtrises,  point  sur 
lequel  les  six  corps  de  marchands  de  la  ville  de  Paris  avaient 
envoyé  des  mémoires  au  roi.  11  exposa  aussi  avec  sagacité  les 
inconvénients  de  la  libre  concurrence,  qui  devait  multiplier  les 
faillites,  attirer  les  ouvriers  des  campagnes  dans  les  villes  et 
augmenter  la  misère.  Sa  conclusion  était  de  réformer,  non  de 
supprimer. 

En  résumé,  les  conclusions  de  Turgot  étaient  moins  absolues 
que  ses  principes ,  et  celles  de  ses  adversaires  ne  l'étaient  pas 
davantage.  Dans  d'autres  conditions,  certaines  transactions 
eussent  été  possibles.  On  eût  pu  conserver  dans  beaucoup  de 
cas  les  piestations  comme  facultatives,  supprimer  les  jurandes 
sans  probiber  toute  association  entre  maîtres,  compagnons  ou 
apprentis.  Mais  les  formes  de  la  discussion  dans  un  lit  de  jus- 
tice ne  permettaient  ni  amendement  ni  compromis.  Les  gens 
du  roi  y  parlaient  seuls  après  un  court  exposé  du  garde  des 


28  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

sceaux,  et  singularité  fâcheuse,  ils  parlaient  pour  attaquer  la 
loi  dont  ils  requéraient  l'exécution.  Le  roi  semblait  ne  venir 
au  Parlement,  où  les  magistrats  lui  parlaient  de  leur  douleur, 
de  leurs  alarmes,  de  la  contrainte  qu'ils  subissaient,  que  pour 
donner  au  triomphe  de  sa  volonté  la  forme  d'une  violence  '. 

L'enregistrement  eut  lieu  par  ordre,  au  grand  regret  de 
Malesherbes,  qui  conservait  des  habitudes  parlementaires.  Ce 
fut  alors  que  madame  du  Deffand  écrivit  :  «  M.  de  Malesherbes 
doute  de  tout,  M.  Turgot  ne  doute  de  rien.  »  On  regretta 
généralement  à  la  cour  que  la  dignité  du  roi  ne  lui  eût  pas 
permis  de  reculer.  Plusieurs  des  amis  de  Turgot  se  séparèrent 
de  lui,  et  il  eut  peu  à  se  féliciter  de  sa  victoire,  malgré  l'appro- 
bation de  Voltaire,  qui  appela  le  lit  de  justice  un  lit  de  bien- 
Jaisance. 

Jamais  n'éclata  mieux  le  danger  des  divisions  qui  régnaient 
dans  le  ministère.  Le  garde  des  sceaux  combattait  les  idées  du 
contrôleur  général.  Vergennes,  Sartines,  Saint-Germain  gar- 
daient le  silence.  Malesherbes  gênait  Turgot  par  ses  hésita- 
tions, tout  en  désirant  le  soutenir.  Maurepas  affectait  d'assister 
au  combat  en  spectateur  désintéressé;  il  y  gagna  uniquement 
d'être  accusé  de  trahison  et  d'intrigues  secrètes.  Turgot  avait 
encore  les  princes  contre  lui,  et  le  public  le  savait.  Il  était  sou- 
tenu, il  est  vrai,  par  le  roi,  dont  il  avait  flatté  les  sentiments 
généreux;  mais  l'opinion  de  Louis  XVI  ne  compta  jamais. 

Enfin  c'était  un  malheur  que  l'antagonisme  soulevé  entre 
le  ministère  qui  entreprenait  des  réformes,  et  le  Parlement, 
jusque-là  organe  de  l'esprit  de  liberté  autant  que  de  l'esprit  de 
conservation.  Le  Parlement  en  voulut  à  Turgot  d'avoir  cher- 
ché la  popularité  à  ses  dépens  et  de  l'avoir  exposé  à  la  défa- 
veur publique.  On  se  fatiguait  d'entendre  un  mmistre  parler 
sans  cesse  de  Véquilé,  du  malheur  des  temps ,  de  la  deti^esse  du 
peuple.  On  savait  que  le  roi  avait  dit  :  «  Il  n'y  a  que  M.  Turgot 
et  moi  qui  aimions  le  peuple.  »  Les  ennemis  du  Parlement  ne 
manquèrent  pas,  à  leur  tour,  de  lui  reprocher  de  défendre  les 
privilèges,  parce  qu'il  en  jouissait,  et  les  maîtrises,  parce 
qu'elles  étaient  pour  lui  une  source  lucrative  de  procès.  Ainsi 
l'aigreur  et  l'irritation  allaient  croissant. 

IX.  —  Outre  ces  grandes  mesures,  dont  la  discussion  fut  un 

*  De  Larcy,  article  déjà  elle. 


[1776]  RÉFORMES   DE   TURGOT.  29 

événement,  Turgot  en  prit  beaucoup  d'autres  qu'il  faut  énu- 
mérer,  au  risque  d'entrer  dans  certains  détails. 

Il  supprima  ou  atténua,  toutes  les  fois  qu'il  le  put,  le  privi- 
lège des  deux  premiers  ordres.  Il  soumit  à  la  capitation  les 
grands  dignitaires,  qui  trouvaient  le  moyen  d'y  échapper. 

Il  fit  disparaître  le  service  obligatoire  des  corvées  militaires, 
aboli  déjà  dans  plusieurs  généralités,  quoique  ces  corvées  étant 
payées  fussent  moins  onéreuses  que  les  autres;  il  les  remplaça 
par  une  imposition  en  argent. 

Il  supprima  un  grand  nombre  de  charges  vénales. 

11  abolit  la  plupart  des  entraves  qui ,  sous  le  nom  de  police 
des  vins,  arrêtaient  le  développement  d'une  des  productions 
les  plus  importantes  de  la  France,  en  sacrifiant  l'intérêt  publie 
à  des  intérêts  privés  ou  des  intérêts  locaux. 

Il  favorisa  le  commerce  étranger,  en  abolissant  les  restes  du 
droit  d'aubaine  et  en  autorisant  plusieurs  villes  à  commercer 
directement  avec  l'Amérique,  privilège  réservé  jusque-là  à  un 
petit  nombre  de  ports.  En  attendîint  le  moment  d'accomplir 
une  réforme  rationnelle  des  douanes  frontières,  il  y  apporta 
différents  adoucissements.  C'est  ainsi  qu'il  affranchit  de  toute 
taxe  à  l'importation  les  livres  venant  de  l'étranger. 

Il  fit  un  fonds  considérable  pour  améliorer  la  navigation  inté- 
rieure, et  il  institua  à  ce  propos  un  bureau  central  composé  de 
trois  membres  de  l'Académie  des  sciences,  Condorcet,  d'Alem- 
bert  et  Bossut.  Il  organisa  aussi  sur  quelques  grandes  routes, 
pour  faciliter  les  voyages  et  les  communications,  un  service  de 
messageries  plus  rapide  que  les  précédents. 

Il  favorisa  l'agriculture  en  accordant  aux  baux  de  vingt-sept 
ans  une  exemption  totale  des  droits  d'enregistrement.  Il  eut  à 
combattre  une  épizootie  au  sujet  de  lacjuelle  il  écrivit  un  grand 
nombre  d'instructions.  Il  fonda  ou  organisa  la  Société  de  mé- 
decine, et  il  posa  la  première  pierre  de  l'Ecole  de  médecine 
actuelle,  à  laquelle  il  annexa  un  hôpital.  Rappelons  que  le 
contrôleur  général  avait  alors  sous  sa  direction  le  commerce, 
les  manufactures,  la  surintendance  des  travaux  et  des  établis- 
sements publics. 

En  ce  qui  touche  l'administration  financière ,  il  supprima  la 
contrainte  par  corps  solidaire  pour  les  contribuables;  il  créa 
des  percepteurs  salariés  par  l'État;  il  fit  procéder  à  la  révision 
du  rôle  des  tailles  et  prépara  un  nouveau  cadastre. 

Quant  à  l'équilibre  des  budgets,  cet  idéal  vainement  pour- 


30  LIVRE  QUARANTE-TROISIEME. 

suivi  et  promis  par  tous  ses  prédécesseurs,  vingt  mois  de  mi- 
nistère ne  lui  suffirent  pas  pour  le  rétablir.  Cependant  il  exé- 
cuta une  partie  de  son  programme.  Car  s'il  augmenta  les 
avances  du  trésor  de  dix  millions,  il  diminua  les  différentes 
dettes  (dette  exigible,  dette  constituée,  anticipations),  de  cent 
douze  millions.  Il  autorisa  l'établissement  d'une  caisse  d'es- 
compte qui  escompta  des  billets  à  4  0/0  et  qui  fut  l'origine  de  la 
Banque  de  France  actuelle  (24  mars  1776).  Les  fonds  publics 
s'élevèrent  peu  à  peu  à  la  faveur  de  cette  création,  qui  fut 
d'ailleurs  une  entreprise  privée. 

Turgot  modifia  encore  les  détails  de  plusieurs  régies,  fit  plus 
d'affaires  au  comptant,  diminua  les  frais  de  banque  pour  le 
trésor. 

Mais  ses  actes  ne  furent  rien  à  côté  de  ses  plans,  et  bien  que 
ces  derniers  n'aient  pas  été  réalisés,  il  faut  les  exposer  pour 
l'appréciation  complète  de  son  ministère. 

11  se  proposait  d'abord  un  remaniement  complet  du  budget, 
tant  du  budget  des  recettes  que  du  budget  des  dépenses. 

Pour  les  recettes,  il  voulait  modifier  le  système  des  gabelles, 
calculant  y  faire  un  gain  de  onze  millions  qui  servirait  à  alléger 
la  taille,  le  système  des  aides  pour  y  faire  un  gain  qui  servirait 
à  alléger  les  droits  d'enregistrement,  le  système  d'adminis- 
tration des  travaux  publics  pour  y  faire  un  gain  qui  serait  em- 
ployé au  remboursement  partiel  de  la  dette  constituée.  Les 
eaux  et  forêts,  la  monnaie,  devaient  être  l'objet  d'autres  modi- 
fications. On  devait  reviser  tous  les  titres  et  tarifs  d'octroi. 

Pour  les  dépenses,  Turgot  voulait  arriver  à  des  réductions 
progressives  dans  la  maison  du  roi,  dans  l'armée  et  dans  la 
marine.  11  rêvait  une  situation  financière  où  la  guerre  pût  se 
faire  sans  impôts  nouveaux  et  sans  emprunts,  par  un  simple 
ajournement  momentané  des  remboursements  du  Trésor  et  des 
travaux  publics  pour  lesquels  il  n'y  aurait  pas  d'urgence.  Sub- 
sidiairement,  il  se  flattait  de  ramener  la  dette  à  un  type  unique 
et  à  une  capitalisation  de  4  0/0. 

Aucun  de  ces  plans  ne  reçut  même  un  commencement 
d'exécution.  Aucun  n'était  à  l'abri  de  la  critique,  et  la  part 
des  illusio^is  y  est  grande.  Ils  n'en  offrent  pas  moins  un  système 
assez  neuf  de  combinaisons  ingénieuses  pour  déterminer  les 
bases,  les  règles  et  l'harmonie  d'un  budget. 

Turgot  songea  encore  à  d'autres  réformes ,  où  les  principes 
de  la  philosophie  et  du  droit  naturel  entraient  pour  une  aussi 


[1776]  PROJETS    DE   TURGOT.  'él 

grande  part  que  les  motifs  économiques.  Il  avait  obtenu  de 
Louis  XVI  l'abolition  de  la  servitude  personnelle  dans  les 
domaines  royaux.  Il  voulut  liquider  la  féodalité;  il  eut  l'idée 
de  faire  un  fonds  pour  aider  les  paysans  à  racheter  les  droits 
féodaux  onéreux.  Il  distinguait  ces  droits  en  trois  classes. 
L'une  devait  être  supprimée  sans  indemnité,  parce  qu'elle  était 
fondée  sur  une  usurpation;  c'étaient  les  droits  de  justice.  La 
seconde,  constituant  des  privilèges,  devait  être  remboursée 
forcément.  Quant  à  la  troisième,  qui  n'était  qu'une  extension 
plus  ou  moins  abusive  du  di'oit  de  propriété,  le  rembourse- 
ment devait  en  être  facultatif. 

II  projetait  de  réformer  les  hypothèques  et  de  les  rendre  spé- 
ciales, pour  faciliter  les  transactions.  Il  voulait  organiser  des 
banques  rurales  ou  de  crédit  foncier.  Il  annonçait  la  suppres- 
sion de  la  loterie.  Désirant  arriver  à  l'unité  absolue  des  poids 
et  mesures,  il  cherchait  l'étalon  de  l'unité  métrique.  Il  se  pro- 
posait aussi  de  changer  radicalement  les  bases  du  recrutement 
pour  la  milice.  Plusieurs  de  ces  projets  dormaient  avant  lui 
dans  les  cartons  du  ministère  :  ainsi  le  plan  de  refonte  des 
douanes  était  l'œuvre  de  Trudaine,  d'autres  paraissent  celle 
de  Terray.  Mais  Turgot  s'en  empara  pour  les  réaliser  au  plus 
vite.  Il  s'occupait  de  tout  à  la  fois,  portant  dans  l'administra- 
tion ses  habitudes  d'esprit  encyclopédique ,  une  vivacité  pres- 
que révolutionnaire,  et  une  fièvre  de  réformes  qui  contrastait 
avec  la  lenteur  ou  l'apathie  trop  ordinaire  de  ses  prédéces- 
seurs. 

X.  —  Le  plus  intéressant  et  le  plus  curieux  de  tous  ces  pro- 
jets consistait  dans  un  système  d'assemblées  électives  devant 
prêter  leur  concours  à  l'administration.  Turgot  en  fit  rédiger  le 
plan  sous  ses  yeux,  probablement  par  Dupont  de  Nemours. 

Il  partait  de  cette  idée  que  la  simplicité  et  l'unité  étaient  les 
premières  conditions  d'un  bon  gouvernement.  Il  disait  à 
Louis  XVI  :  «Sire,  vous  devez  gouverner  comme  Dieu  par  des 
lois  générales.  »  Il  imaginait  donc  un  système  d'assemblées  su- 
perposées les  unes  aux  autres,  des  municipalités  du  premier 
degré  pour  les  communes  ou  paroisses,  du  second  degré  pour 
les  arrondissements,  du  troisième  degré  pour  les  provinces,  et 
une  grande  municipalité  du  quatrième  degré  pour  l'Etat 

La  répartition  de  l'impôt,  les  règlements  des  chemins  et  des 
autres   travaux    publics ,   la   police    et  le    soulagement  •  des 


32  LIVRE   QUARAiNTE-TROlSIEME. 

pauvres,  les  relations  de  chaque  commune  avec  les  autres  com- 
munes, avec  rarronclissenient  et  avec  la  province,  telles  de- 
vaient être  les  attributions  des  municipalités  de  paroisse  ou  du 
premier  degré.  Celles  du  second  degré,  c'est-à-dire  d'arron- 
dissement ou  d'élection,  devaient  s'occuper  des  mêmes  inté- 
rêts dans  une  sphère  plus  étendue,  et  en  outre  faire  et  reviser 
les  cadastres,  prendre  part  au  recrutement,  régler  les  ques- 
tions de  fait  que  présenterait  la  suppression  des  droits  féodaux, 
administrer  directement  les  établissements  d'instruction  et  de 
charité.  Mêmes  attributions  pour  les  municipalités  des  pro- 
vinces ou  du  troisième  degré.  Enfin  la  grande  municipalité 
devait  voter  les  impôts  et  présenter  des  vœux. 

Turgot  prétendait  par  ce  moyen  débarrasser  l'Etat  des  dé- 
tails administratifs  qui  seraient  réglés  par  les  intéressés,  con- 
vier tout  le  monde  à  la  gestion  des  affaires  communes,  créer 
un  esprit  public  et  former  des  hommes.  Le  terme  de  municipa- 
lités dont  il  se  servait  était  très-juste,  car  c'était  bien  l'extension 
du  système  municipal  à  l'arrondissement,  à  la  province  et  à 
l'État. 

Toute  distinction  d'ordres  devait  disparaître  dans  ces  assem- 
blées. 

Les  membres  des  municipalités  du  premier  degré  étaient 
élus  par  les  propriétaires  fonciers  de  la  commune  ou  de  la  pa- 
roisse. Etait  élecleu?'  complet  ou  avait  voix  de  citoyen,  tout  pro- 
priétaire justifiant  de  six  cents  livres  de  rente.  Cent  livres  de 
renie  donnaient  seulement  un  sixième  de  voix.  Turgot  attri- 
buait l'éleclorat  aux  seuls  propriétaires  fonciers,  parce  qu'il  re- 
gardait les  biens-fonds,  comme  seuls  susceptibles  d'un  produit 
net,  et  qu'une  de  ses  utopies  ou  de  ses  erreurs  financières  con- 
sistait à  rêver  un  impôt  plus  ou  moins  unique ,  qui  devait  être 
l'impôt  direct,  rendu  proportionnel  au  revenu  des  teries.  Les 
membres  des  municipalités  nommaient  les  députés  d'arrondis- 
sements, ces  derniers,  les  députés  des  provinces,  et  ceux-ci, 
les  députés  de  la  grande  municipalité,  avec  cette  différence 
que  si  les  députés  d'arrondissement  devaient  être  choisis  parmi 
les  conseillers  municipaux  des  villages,  aucunes  conditions 
d'éligibilité  n'existaient  pour  les  députés  des  provinces  ou  de 
la  grande  municipalité. 

Ainsi  le  système  était  ingénieux;  il  donnait  à  l'ordre  public 
et  à  la  bonne  administration  de  sages  garanties.  La  propriété 
devenait  la  base  des  droits  politiques.  Les  élections  ne  devaient 


[t776J  PROJETS   DE   TURGOT.  33 

pas  agiter  le  pays.  Les  assemblées,  toujours  composées  d'uu 
nombre  de  membres  restreint,  ne  pouvaient  être  tumultueuses. 
Elles  remplaçaient  avantageusement  les  états  généraux  et  les 
états  provinciaux ,  fondés  sur  une  distinction  d'ordres  suran- 
née, remplis  de  divisions  et  de  prétentions,  invoquant  de  vieux 
privilèges  et  des  traditions  disparates.  Elles  permettaient  aussi 
de  renfermer  les  Parlements  dans  leurs  attributions  purement 
judiciaires.  Turgot  n'hésitait  pas  plus  que  Maupeou,  ni  que  les 
novateurs  qui  le  suivirent,  à  rompre  avec  le  passé  et  les  droits 
historiques. 

On  peut  aujourd'hui  critiquer  certains  détails  de  ce  plan, 
discuter  la  base  trop  étroite  qu'il  donne  à  l'électoral  ou  l'idée 
peu  pratique  du  fractionnement  des  voix  d'électeurs,  malgré 
le  moyen  ingénieux  qu'il  offre  pour  y  remédier.  Après  tout, 
c'étaient  là  des  inconvénients  secondaires  et  fociles  à  modifier. 
Le  vice  essentiel  consistait  à  ne  donner  aux  gouvernés  qu'un 
rôle  absolument  passif  et  des  droits  sans  garantie.  La  p-rande 
munic'palité  eût  été  dans  de  pareilles  conditions  parfaitement 
insignifiante.  Turgot  songeait  à  éclairer  l'administration,  à  lui 
assurer  un  concours  utile,  nullement  à  créer  un  contrôle  du 
gouvernement  et  la  liberté  politique.  Rien  n'était  plus  contraire 
à  sa  pensée.  11  n'eut  pas  même  un  seul  instant  le  soupçon  que 
cette  Assemblée  nationale  pût  exprimer  une  volonté  à  elle  ou 
lutter  avec  la  couronne,  et  comme  la  prévision  d'un  antaj^o- 
nisme  n'entrait  pas  dans  son  esprit,  il  ne  s'occupa  en  aucune 
façon  des  moyens  de  le  prévenir  ou  d'y  remédier. 

On  n'est  pas  sûr  que  Turgot  ait  soumis  ce  plan  au  roi  pen- 
dant son  ministère,  quoiqu'il  se  proposât,  au  dire  de  Dupont 
de  Nemours,  de  réunir  la  grande  municipalité  dès  les  derniers 
mois  de  l'année  1776.  Il  avait  pu  apprécier  les  difficultés 
qu'offriraient  la  suppression  des  ordres,  ne  fût-ce  que  dans  les 
assemblées  publiques,  l'égalité  des  charges  foncières  et  l'unité 
d'impôt.  Il  comprenait  que  les  esprits  devaient  être  préparés  à 
ces  changements.  Son  illusion  était  de  croire  qu'on  pouvait  en 
peu  d'années  transformer  les  hommes  par  l'instruction,  faire 
un  peuple  neuf,  le  premier  des  peuples,  «  et  des  citoyens  ver- 
tueux et  utiles  » .  Il  se  flattait  qu'alors ,  ce  sont  du  moins  les 
termes  dont  se  sert  Dupont  de  Nemours,  «  le  royaume,  lié  dans 
toutes  les  parties  qui  s'étageraient  mutuellement,  paraîtrait 
avoir  décuplé  ses  forces  et  s'embellirait  comme  un  fertile  jar- 
din, n 

vu.  3 


34  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Il  avait  imagfiné  pour  arriver  là  une  réforme  générale  de 
réducation  à  tous  les  degrés.  Trouvant  avec  raison  qu'on  ^e 
bornait  trop  «  à  former  quelques  gens  de  savoir,  d'esprit  et  de 
poùt»  ,  il  voulait  étendre  l'instruction,  la  rendre  civique  comme 
dans  les  républiques  anciennes,  et  lui  assigner  pour  but  de  for- 
mer des  citoyens.  Il  projetait  de  créer  un  conseil  de  l'instruc- 
tion nationale,  qui  organiserait  des  établissements  de  divers 
degrés,  placerait  une  école  dans  cbaque  village  et  patronne- 
rait des  méthodes  philosophiques  et  raisonnées. 

L'enseignement  populaire  laissait  encore  infiniment  à  dési- 
rer, en  dépit  des  louables  efforts  du  clergé,  des  corporations 
et  des  Frères  de  la  Doctrine  chrétienne.  Turgot  eut  l'ijonneur 
de  vouloir  l'étendre  davantage,  dans  un  temps  où  l'esprit  pu- 
blic y  était  si  peu  disposé  que  Voltaire  repoussait  cette  pensée 
comme  une  chimère  dangereuse. 

Malheureusement  il  ne  s'en  tenait  pas  là.  Il  s'imaginait  re- 
fondre les  idées  en  circulation ,  imposer  une  sorte  de  caté- 
chisme politique,  obtenir  que  tout  le  monrle  comprît  mieux 
«les  rapports  naturels  des  individus,  des  familles,  des  com- 
munes et  de  l'Etat;  que  la  science  du  gouvernement  devînt 
plus  fiîcile  et  cessât  d'être  au-dessus  des  hommes  doués  d'un 
bon  sens  ordinaire.  »  Telle  était  l'idée  exagérée  qu'on  se  faisait 
de  la  puissance  de  l'éducation  depuis  Rousseau. 

XI.  —  Turgot  échoua  sans  qu'il  y  ait  à  s'en  étonner.  «  Il 
apercevait  toutes  les  affaires,  dit  M.  de  Montyon,  sous  le  plus 
grand  rapport,  mais  il  vovait  tout  en  abstraction.  »  Il  embras- 
sait tant  de  choses  à  la  fois  qu^il  ne  put  en  exécuter  qu'un  petit 
nombre;  encore  dut-il  se  borner,  dans  la  plupart  des  cas,  à  des 
mesures  partielles.  Il  ne  satisfit  qu'à  demi  ceux  qui  avaient 
fondé  en  lui  tant  d'espérances;  son  esprit,  toujours  tendu, 
manquait  de  souplesse.  Les  hommes,  leurs  passions,  leurs  inté- 
rêts n'étaient  rien  pour  lui.  Il  avait  l'autorité  de  son  honnê- 
teté que  personne  ne  contesta,  mais  il  manquait  de  l'éclat  qui 
a  toujours  été  nécessaire  pour  réussir  en  France,  et  il  inspirait 
plus  de  réserve  que  de  sympathie.  Les  philosophes,  les  éco- 
nomistes eux-mêmes  suivirent  ses  actes  avec  plus  d'étonnement 
que  d'enthousiasme,  et  lui  prêtèrent  peu  d'appui.  Il  voulait 
faire  le  bien  des  Français,  non  pas  précisément  malgré  eux, 
mais  sans  eux.  La  noblesse  et  le  clergé  qu'il  n'aimait  pas,  le 
lui  rendirent.  Il  était  dur,  austère;  on  lui  reprocha  sa  rigidité 


[1776]  LES  ENNEMIS   DE  TURGOT.  85 

et  le  jansénisme  de  ses  allures.  On  trouva  que  les  qualitéi 
de  l'intendant  devenaient  souvent  des  défauts  chez  le  mi- 
nistre. 

Louis  XVI,  n'écoutant  que  son  amour  du  juste  et  de  l'hou- 
néte ,  lui  accordait  une  confiance  fondée  sur  Testime  et  la 
communauté  des  vues  généreuses.  Cependant  à  partir  du  lit  de 
justice  du  12  mai,  il  sentit  cette  confiance  ébranlée.  Il  s'aper- 
çut que  la  reine,  les  princes,  les  autres  ministres  traitaient  avec 
froideur  fauteur  des  édits.  Il  douta  de  son  propre  jugement. 
Le  respect  qu'il  devait  à  sa  race  et  au  passé  de  la  France  lui 
inspira  des  scrupules.  Il  craignit  d'affaiblir  ou  de  compromettre 
le  pouvoir  royal.  Maurepas,  qui  ne  pouvait  voir  sans  une  cer- 
taine jalousie  Turgot  occuper  tout  le  monde  de  lui,  finit  par 
dire  :  «  Il  est  trop  fort  pour  moi.  »  Turgot  de  son  côté  ne  se 
donna  aucune  peine  pour  ménager  le  vieux  ministre.  Ils 
étaient  embarrassés  l'un  vis-à-vis  de  l'autre.  L'abbé  de  Véri, 
leur  ami  et  confident  commun,  écrivait  à  cette  époque  :  «  Leur 
fond  est  bon  à  tous  deux,  mais  une  légère  goutte  d'huile  leur 
manque.  Je  place  quelquefois  cette  goutte  d'huile  '.  »  Cepen- 
dant il  commençait  lui-même  à  se  décourager. 

L'opposition  éclata  :  on  accusa  Turgot  d'avoir  des  concep- 
tions imaginaires,  de  voir  les  hommes  autres  qu'ils  n'étaient;  on 
lui  prêta  des  projets  insensés.  L'aîné  des  frères  du  roi.  Mon- 
sieur, comte  de  Provence ,  prince  vif  et  spirituel ,  emporté 
par  le  goût  de  l'originalité  et  par  des  ardeurs  peu  réfléchies, 
d'ailleurs  jeune  et  assez  inconséquent,  en  ce  temps  du  moins, 
écrivit  conti'e  le  contrôleur  général  un  pamphlet  méchant  où 
il  le  représentait  rêvant  nuit  et  jour  :  philosophie,  liberté, 
égalité  et  produit  net.  11  n'attaqua  pas  avec  moins  d'aigreur 
Malcblierbes,  qu'il  traitait  de  caractère  indécis,  flottant  entre 
la  république  et  le  despotisme ,  et  de  machine  que  Turgot  fai- 
sait mouvoir. 

Malesherbes  et  Turgot  devaient  être  sacrifiés.  Ils  cherchè- 
rent peu  à  conjurer  l'orage.  Malesherbes,  fort  ébranlé  depuis 
que  le  clergé  lui  faisait  une  guerre  ouverte,  avait  déjà  offert 
plus  d'une  fois  sa  démission.  Il  gémissait  des  obstacles  qu'il 
trouvait  à  réformer  la  maison  du  roi;  il  se  sentait  mal  à  l'aise 
dans  un  ministère  pour  lequel  il  était  peu  fait;  il  l'eût  aban- 
donné plus  tôt,  si  Turgot  ne  l'eût  retenu.  Il  en  sortit  à  la  suite 

'  Lettres  de  l'abbé  de  Véri. 


36  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

d'un  léger  démêlé  avec  Maurepas.  En  se  retirant ,  il  présenta 
au  roi  deux  projets  :  l'un  établissait  des  règles  pour  l'emploi 
des  lettres  de  cachet,  auxquelles  on  ne  voulait  pas  renoncer, 
car  on  les  jugeait  nécessaires  «pour  sauvegarder  l'honneur  des 
familles  et  les  intérêts  publics  «  ;  l'autre  soumettait  les  arrêts 
de  surséance  à  l'autorisation  obligatoire  d'un  conseil.  Ces  ar- 
rêts constituaient  un  abus  monstrueux  :  c'étaient  des  répits  que 
les  gens  de  cour  obtenaient  pour  payer  leurs  dettes.  On  préten- 
dait que  le  droit  de  faire  arrêter  et  détenir  les  particuliers  était 
un  droit  royal,  et  que  des  lors  il  ne  liait  pas  le  roi.  Males- 
herbes  essaya  d'atténuer  l'abus.  Quand  il  prit  congé , 
Louis  XVI  lui  dit  ingénument  :  «  Vous  êtes  plus  heureux  que 
moi.  Monsieur,  vous  pouvez  abdiquer.  » 

Turgot  attendait  de  son  côté  l'ordre  de  sa  retraite,  mais  il 
ne  voulut  pas  le  devancer.  Il  écrivit  à  Louis  XVI  plusieurs 
lettres  pour  se  plaindre  des  cabales  de  ]\Iiromesnil  et  des  incer- 
titudes de  Maurepas.  Il  reprochait  à  ce  dernier  de  trop  s'atta- 
cher à  suivre  les  variations  jounalières  de  l'opjinion ,  et  de 
manquer  de  force,  ce  qui  faisait  croire  que  le  roi  était  faible. 
Il  constatait  que  le  ministère  était  paralysé  par  ses  divisions, 
«  paf  l'absence  d'ensemble,  de  fixité  dans  les  plans,  de  seci'et 
dans  les  résolutions.  »  Il  avait  longtemps  observé  à  l'égard  des 
parlements  un  silence  singulier  pour  lui  qui  écrivait  tant;  cela 
tenait  sans  doute  à  ce  qu'il  leur  avait  appartenu  autrefois. 
Maintenant,  irrité  par  la  contradiction,  il  sortait  de  sa  réserve 
et  s'exprimait  avec  amertune.  Dans  sa  lettre  du  30  avril  il  di- 
sait au  roi  :  Sire,  les  parlements  sont  déjà  plus  animés,  plus 
audacieux,  plus  liés  avec  les  cabales  de  la  cour  qu'ils  ne  l'é- 
taient en  1770  après  vingt  ans  d'entreprises  et  de  succès.  Les 
esprits  sont  mille  fois  plus  échauffés  sur  toute  sorte  de  matières, 
et  votre  ministère  est  presque  aussi  divisé  et  plus  faible  que 
celui  de  votre  prédécesseur.  Songez,  Sire,  que  suivant  le  cours 
de  la  nature  vous  avez  cinquante  ans  à  régner,  et  pensez  au 
progrès  que  peut  faire  un  désordre  qui  en  vingt  ans  est  parvenu 
au  point  où  nous  l'avons  vu.  » 

Il  reçut  enfin,  le  12  mai,  l'ordre  de  se  retirer.  Sa  chute  a  été 
attribuée  à  de  petites  intrigues  douteuses;  vraies  ou  non,  on 
peut  affirmer  qu'elles  y  eurent  peu  de  part.  Quoi  qu'il  en  soit, 
Turgot  quitta  le  ministère  d'une  manière  simple  et  digne. 
«  Je  me  retire,  écrivit-il  à  Maurepas ,  sans  me  reprocher  ni 
faiblesse,  ni  fausseté,  ni  dissimulation.  »  Dans  sa  lettre  au  roi  il 


[1776]  RETRAITE   DE   TURGOT   ET   DE   MALESHERBES.       37 

rappela  brièvement  qu'il  n'avait  jamais  eu  en  vue  que  le  bien 
public,  et  qu'il  avait  sacrifié  à  l'accomplissement  du  devoir  les 
intérêts  de  sa  fortune  ministérielle.  Ce  fut  sa  seule  récrimina- 
lion.  Il  vécut  encore  cinq  ans,  qu'il  consacra  à  l'étude,  aux 
lettres  et  aux  sciences,  autant  du  moins  que  l'altération  prave 
de  sa  santé  le  lui  permit.  Lavoisier  et  l'abbé  Bossut  furent  ses 
compagnons  intimes  dans  sa  retraite. 

Sa  chute  entraîna  la  ruine  de  ses  plans.  Versailles  et  les  cour- 
tisans, que  sesallures  offusquaient,  applaudirent.  La  philosophie 
fut  pendant  quelque  temps  livrée  à  la  risée  publique.  «  U  y 
avait  en  France,  dit  Monsieur  dans  son  pamphlet,  un  homme 
gauche,  épais,  lourd,  né  avec  plus  de  rudesse  que  de  carac- 
tère, plus  d'entêtement  que  de  fermeté,  d'impétuosité  que  de 
tact,  charlatan  d'administration  ainsi  que  de  vertu,  fait  pour 
décrier  l'une,  pour  dégoûter  de  l'autre;  du  reste,  sauvage  par 
amour-propre,  timide  par  orgueil,  aussi  étianger  aux  hommes, 
qu'il  n'avait  jamais  connus,  qu'à  la  chose  publique,  qu'il  avait 
toujours  mal  aperçue.  11  s'appelait  Turgot.  » 

Au  contraire,  ceux  qui  avaient  espéré  en  lui  déplorèrent 
leurs  espérances  ruinées.  «  Je  me  réjouissais  naguère,  écrit 
l'abbé  de  Véri,  de  ce  qu'on  travaillait  à  réparer  froidement  un 
bel  édifice  que  le  temps  avait  endommagé.  Désormais  on  verra 
tout  au  plus  réparer  quelques-unes  de  ses  crevasses.  Je  ne  me 
livre  plus  à  l'espoir  de  sa  restauration;  je  ne  puis  qu'en  re- 
douter la  chute  plus  ou  moins  tardive.  »  Il  ajoute  que,  suivant 
lui,  Malcsherbes  avait  manqué  de  volonté  pour  rester  au  pou- 
voir, Turgot  de  concihabilité  {sic),  et  Maurepas  d'àme  pour 
suivre  ses  lumières. 

La  mémoire  de  Turgot  a  grandi  de  nos  jours;  il  a  inspiré 
une  adnîiration  qui  est  allée  jusqu'à  l'engouement.  On  a  sou- 
vent répété  le  mot  de  Malesherbes  :  «  Il  eut  le  cœur  de  l'Hôpi- 
tal avec  la  tête  de  Bacon.  » 

«  Nous  avons,  écrit  un  des  meilleurs  historiens  de  Louis  XVI, 
Droz,  expié  par  de  longues  calamités  le  dédain  des  contempo- 
rains pour  les  vertus  et  les  lumières  de  cet  homme  d'État.  » 
Plus  nous  jugeons  le  dix-huitième  siècle  avec  une  sévérité  trop 
justifiée,  plus  nous  sommes  disposés  à  faire  pour  Turgot  une 
glorieuse  exception.  Gela  devait  être  :  Turgot  a  eu  de  grandes 
idées;  il  a  professé  de  nobles  principes;  il  a  posé  les  questions 
de  la  liberté  du  commerce,  de  la  liberté  du  travail,  de  l'égalité 
des  charges,  de  la  suppression  des  privilèges  et  de  la  féodalité. 


38  LIVRE  QUARANTE-TROISIÈME. 

Plût  au  ciel  qu'il  les  eût  résolues!  Le  terrain  eût  été  dél)lavé  en 
1789,  et  les  choses  eussent  pris  un  cours  différent. 

Maintenant  faut-il  en  conclure,  comme  on  se  plaît  à  se  l'ima- 
giner, qu'il  eût  empêché,  arrêté  ou  dirigé  la  Révolution?  Cela 
est  difficile  à  dire.  Malgré  sa  pénétration  d'esprit  qui  posait  des 
questions  neuves,  ses  plans  sont  de  simples  éhauches  dont  nous 
signalons  sans  peine  aujourd'hui  les  lacunes  et  les  côtés  défec- 
tueux. Ses  idées  n'allaient  pas  jusqu'à  la  conception  d'un  gou- 
vernement libre.  Avec  toute  l'élévation  de  son  génie,  il  était 
loin  de  posséder  les  qualités  d'un  ministre  constitutionnel.  La 
dextérité  et  la  souplesse  lui  manquaient.  Il  ne  connaissait  pas 
l'art  de  diriger  les  hommes,  il  n'eut  jamais  celui  de  les  séduire 
et  de  les  dominer.  Il  s'isola  presque  dans  le  ministère  dont  il 
fit  partie.  Jamais  il  n'eut  l'idée  de  s'enlourer  d'un  groupe 
d'hommes  réunis  par  la  communauté  des  idées  et  des  vues  et 
associant  leur  fortune  politique  à  la  sienne.  Il  dédaignait  la 
popularité  et  il  gardait  une  certaine  hauteur  pour  ses  adver- 
saires. Il  s'attachait  plus  à  appliquer  ses  principes  philosophi- 
ques et  à  en  calculer  les  conséquences  abstraites,  qu'à  juger  les 
modifications  rendues  nécessaires  par  les  traditions  et  les  vieilles 
règles  qui  lient  toujours,  ou  par  les  intérêts  et  les  passions, 
qu'on  ne  supprime  jamais. 

Malesherbes  lui  était  inférieur.  «Je  ne  pouvais  offrir  au  roi, 
a-t-il  dit  de  lui-même,  que  de  la  droiture  et  de  la  bonhomie, 
deux  qualités  insuffisantes  pour  constituer  même  un  ministre 
médiocre.  »  Esprit  plus  exclusivement  chimérique  que  Turgot, 
poursuivant  la  perjcciibilité  humaine,  cherchant  à  introduire 
la  vertu  dans  le  gouvernement,  il  avait  encore  moins  de  con- 
naissance des  hommes  et  il  agissait  peu.  Il  pensait,  et  laissait 
aux  autres  le  soin  d'agir.  II  était  doux,  conciliant  par  faiblesse, 
avec  une  simplicité  et  une  bonhomie  qu'on  a  comparées  à  celles 
de  Franklin,  mais  qui  étaient  plus  naturelles  et  plus  naïves. 
A  la  cour  il  paraissait  distrait,  embarrassé.  Condorcet  a  fait  de 
lui  un  admirable  portrait.  «  Il  a,  soit  par  goût,  soit  par  défaut 
de  rectitude  dans  l'esprit,  un  penchant  pour  les  idées  bizarres 
et  paradoxales;  il  trouve  dans  son  esprit  des  raisons  sans  nom- 
bre pour  défendre  le  pour  et  le  contre,  et  n'en  trouve  jamais 
aucune  pour  se  décider.  Particulier,  il  avait  emplové  son  élo- 
quence à  prouver  au  roi  et  aux  ministres  qu'il  fallait  s'occuper 
du  bien  de  la  nation;  devenu  ministre,  il  l'employait  à  prouver 
que  ce  bien  est  impossible. 


I1776J  NEGKEU.  39 

«  Quelques  de'çoûts  qu'il  a  éprouve's;  la  perte  de  sa  conside'- 
ration  dans  le  public,  causée  parce  qu'on  ne  voyait  sortir  de 
son  département  ni  lois  utiles,  ni  réformes  d'alnis;  la  perte 
de  sa  considération  dans  la  magistrature,  qui  lui  reprochait 
d'avoir  été  d'avis  du  lit  de  justice:  la  tournure  de  son  esprit, 
absolument  opposé  à  celui  d'administration  et  qui  lui  rendait 
sa  place  insupportable,  tout  cela  le  détermina  à  quitter'.  » 
Comme  dernier  trait  de  caractère,  il  écrivit  à  Louis  XYI, 
peu  de  temps  après,  un  mémoire  où  il  insistait  sur  la  nécessité 
de  diminuer  les  dépenses  de  sa  maison.  II  le  louait  de  n'avoir 
point  de  goûts  dispendieux,  de  faste,  de  passion  pour  les  plai- 
sirs, ni  de  ces  mille  fantaisies  ordinaires  aux  princes;  de  pos- 
séder au  contraire  deux  grandes  qualités  ,  la  justice  et  un  amour 
inné  pour  l'ordre  et  la  règle.  Il  se  renfermait  enfin  dans  le  rôle 
de  conseiller  moraliste,  rôle  assez  bizarre,  mais  qui  lui  conve- 
nait mieux  que  celui  de  ministre  et  de  conseiller  politique. 

XII.  —  Un  homme  obscur,  Glugny,  fut  appelé  de  l'inten- 
dance de  Bordeaux  pour  remplacer  Turgot,  et  ne  parut  choisi 
que  dans  le  but  de  défaire  son  oeuvre.  Il  suspendit  l'édit  sur  les 
corvées.  Il  rétablit  les  jurandes  et  les  maîtrises,  toutefois  avec 
des  modifications  importantes;  on  réunit  des  conmiunautés 
qu'il  y  avait  inconvénient  à  laisser  distinctes;  on  rendit  libre 
l'accès  de  plusieurs;  on  abandonna  beaucoup  de  formalités 
d'apprentissage,  de  compagnonnageetde  chefs-d'œuvre.  Clugny 
exila  en  province  les  économistes  amis  de  Turgot,  comme  Rou- 
baud  et  l'abbé  Bandeau.  Il  eut  le  tort  plus  grand  d'instituer  la 
loterie,  et  de  l'instituer  par  un  simple  arrêt  du  conseil,  pour 
éviter  un  enregistrement  qu'un  édit  eût  exigé  et  qui  eût  entraîné 
des  remontrances;  il  en  donna  pour  raison  que  la  loterie  ne 
constituait  pas  un  impôt,  les  mises  étant  volontaires. 

Clugny  mourut  le  22  octobre,  après  peu  de  mois  de  minis- 
tère. Maurepas  le  trouvait  déjà  insuffisant  et  songeait  à  le  rem- 
placer. L'homme  appelé  au  gouvernement  des  finances  était 
Necker.  mais  sa  qualité  de  protestant  paraissait  un  obstacle 
pour  qu'il  arrivât  au  contrôle  général  et  surtout  pour  qu'il 
entrât  au  conseil  du  roi.  On  le  nomma  directeur  général  du 
Trésor,  adjoint  du  contrôleur  général.  Ce  dernier  fut  l'inten- 
dant de  Valenciennes,  Taboureau,  qui,  sentant  l'embai'ras  de 
sa  position,  finit  par  se  retirer  le  29  juin  1777. 

^   Lettre  de  Condorcet  à  Voltaire,  12  juin  177G. 


40  LIVRE   QUARAKTE-TUOISIÈME. 

Necker  était  un  banquier  genevois,  établi  et  naturabsé  en 
France  depuis  plusieurs  années.  Il  avait  acquis  une  grande 
fortune  dont  il  faisait  un  noble  us.ige.  Sa  probité,  sa  loyauté 
étaient  proverbiales  et  son  crédit  sans  limites. 

II  avait  une  puissance  d'un  autre  genre.  Son  salon  était  un 
des  plus  influents  et  des  plus  recherchés  de  Paris,  grâce  à 
niadame  Necker,  qui  le  tenait  avec  une  grande  supériorité. 
Femme  d'un  esprit  cultivé  et  d'un  caractère  ardent,  elle  grou- 
pait autour  d'elle  une  société  de  littérateurs  tels  que  Marmon- 
tel,  l'abbé  Raynal,  Morellet,  société  à  laquelle  elle  imprimait 
des  allures  sévères,  graves  et  même  un  peu  pédantesques.  Elle 
partageait  l'ambition  de  son  mari  qui  était  extrême ,  et  elle  ne 
travaillait  pas  moins  activement  que  lui  à  la  satisfaire.  Ils 
avaient  tous  les  deux,  dit  Morellet,  un  désir  de  renommée 
insatiable. 

Necker,  non  content  d'être  comme  banquier  assez  riche  et 
assez  puissant  pour  tenir  têle  aux  ministres,  avait  ambitionné 
la  renommée  d'écrivain  et  délaité  dans  les  lettres  par  un  éloge 
de  Colbert,  que  l'Académie  couronna  en  1773.  Ces  éloges,  où 
l'on  restait  fidèle  aux  anciennes  formes  académiques,  étaient 
devenus  une  occasion  de  discussions  rétrospectives  et  de  vues 
ou  de'critiques  sur  le  présent.  Le  lourd  Thomas  avait  mis  le 
système  à  la  mode  et  y  avait  ajouté  l'emphase.  Necker  voulut 
briller  à  cette  espèce  de  tribune.  Il  écrivit  ensuife  contre  les 
édits  de  Turgot  sur  les  grains.  Il  discuta  les  principes  des  éco- 
nomistes avec  beaucoup  de  sagacité,  d'esprit  pratique  et  d'in- 
dépendance. Les  économistes  lui  répondirent  en  lui  reprochant 
de  manquer  de  principes  fixes,  de  négliger  les  lois  naturelles, 
de  n'être  qu'un  homme  d'expédients  et  un  écrivain  à  efiet. 
Une  partie  de  ces  reproches  était  juste.  Necker,  avec  trop  de 
hauteur  dans  le  caractère  pour  s'affilier  à  une  secte,  possédait 
la  confiance  en  soi  d'un  homme  qui  s'était  élevé  lui-même,  qui 
avait  conquis  la  fortune  par  ses  combinaisons,  qui  se  sentait 
animé  d'intentions  droites,  généreuses,  et  appuyé,  c'étaient 
ses  propres  expressions,  sur  un  fonds  de  vertu.  Sa  philanthro- 
pie, à  la  différence  de  celle  de  Turgot,  était  emphatique  et 
fastueuse,  et  le  besoin  de  paraître  n'était  pas  moins  vif  chez 
lui  que  le  besoin  d'agir.  «  Ses  écrils,  dit  Soulavie,  qui  le  carac- 
térise avec  autant  de  finesse  que  de  vérité,  respiraient  de  toutes 
parts  le  langage  de  l'humanité;  ils  annonçaient  une  sensibilité 
exquise,  une  tournure  républicaine,  un  style  analogue  à  celui 


[17^7]  SYSTÈME   DE   LEMPRU.NT.  /(J 

de  Rousseau,  une  imagination  brillante.  Ils  avaient  pour  orne- 
ments des  figures  et  un  ton  sentimental  inconnus  dans  les 
ouvrages  d'administration,  ce  qui  les  distinguait  de  tous  les 
livres  de  cette  nature.  » 

Kecker  fut  proposé  à  Maurepas  par  Pezay,  leur  ami  commun. 
Jusque-là  on  avait  toujours  mis  à  la  tête  des  finances  un  inten- 
dant, jamais  un  banquier.  Maurepas  ne  s'arrêta  pas  à  cet  obsta- 
cle, et  le  fit  entrer  indirectement  au  ministère,  non  par  engoue- 
ment, il  en  était  incapable,  mais  dans  le  désir  d'utiliser  sa 
capacité  ou  au  moins  d'en  faire  l'essai.  La  situation  financière 
s'était  peu  améliorée.  Le  déficit,  que  Turgot  n'avait  pas  com- 
blé, s'était  accru  sous  Ciugny,  et  de  plus  une  guerre  semblait 
imminente.  Le  ministère ,  d'accord  avec  le  cri  de  l'opinion 
publique,  se  préparait  à  soutenir  les  États-Unis  dans  la  reven- 
dication de  leur  indépendance. 

Necker  débuta  par  un  acte  de  désintéressement  un  peu 
bruyant.  Il  refusa,  non  plus  comme  d'Invau  et  Turgot,  les 
frais  d'installation,  mais  les  appointements  de  sa  clinrge.  Il 
rompit  ensuite  avec  les  traditions  de  ses  prédécesseurs.  Il  jugea 
qu'on  n'améliorerait  pas  les  finances  par  des  changements  de 
détail  dans  l'administration;  que  c'étaient  là  des  moyens  im- 
puissants ou  usés.  Sans  se  les  interdire  al)Solument,  il  entreprit 
de  se  procurer  des  ressources  plus  larges.  Après  avoir  sup- 
primé les  intendants  de  finance,  à  cause  de  leurs  pouvoirs  qu'il 
trouvait  trop  étendus  et  de  leur  hostilité  qu'il  redoutait,  il 
frappa  un  grand  coup.  Il  émit  un  emprunt  considérable,  le 
7  janvier  1777. 

Il  fit  cette  émission  avec  ostentation  et  comme  il  faisait  toute 
chose,  d'une  manière  bruvante.  Il  annonça  carrément  que 
l'Etat  était  déjà  chargé  de  40  millions  de  rentes  viagères.  Il 
divisa  son  emprunt  en  deux  parts,  l'une  en  rentes  ordinaires 
remboursables  par  des  tirages  annuels,  l'autre  en  rentes  via- 
gères. Le  |Our  où  l'on  ouvrit  les  bureaux  du  Trésor,  une  queue 
de  souscripteurs  s'y  présent:! ,  on  plaça  des  gardes  pour  main- 
tenir le  bon  ordre ,  et  tout  fut  souscrit  dans  la  journée, 
avant  même  que  l'édit  eût  été  porté  au  Parlement.  Les  condi- 
tions étaient  modérées.  Necker  savait  l'usage  habile  que  les 
Anglais  avaient  fait  du  crédit  public,  et  il  prétendait  que  la 
France  en  tirât  le  même  parti.  Il  spécula  sur  la  confiance  per- 
sonnelle qu'il  inspirait,  et  il  eut  soin  de  l'entretenir  en  mettant 
une  grande  régularité  dans  les  payements,  surtout  dans  ceux 


42  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

de  la  maison  du  roi.  Avec  Temprunt,  il  combla  le  déficit  pré- 
sent. Sans  doute  il  engageait  Tavenir;  mais  il  soutenait  que 
l'avenir  pourrait  supporter  la  charge  et  que  c'était  justice  de 
la  lui  imposer,  parce  qu'il  jouirait  des  avantages  obtenus  et  de 
la  prospérité  que  l'indépendance  des  Etats-Unis  ne  pouvait 
manquer  de  créer. 

Cependant  une  opposition  était  inévitable.  La  nouveauté 
effraya.  Aucun  des  reproches  qu'on  pouvait  faire  au  système 
des  emprunts  ne  fut  épargné.  On  les  redoutait  à  cause  de  leur 
abus  trop  facile.  Ils  n'avaient  pas  de  limites,  tandis  que  les 
nouveaux  impôts  en  avaient  de  nécessaires.  Etait-il  sage  d'em- 
prunter sans  garanties  spéciales,  comme  c'était  Tusage  ancien? 
L'était-il  de  grever  l'avenir,  ou,  comme  on  disait,  les  généra- 
tions futures?  En  avait-on  même  le  droit?  L'exemple  de  l'xVn- 
gleterre  était-il  bon  à  suivre  en  celle  circon.-^tance?  La  création 
de  rentes  viagères  n'était-elle  pas  de  la  part  de  l'Etat  une  spé- 
culation immorale,  qu'il  eût  fallu  restreindre  au  lieu  de  l'éten- 
dre? Fallait-il  recommencer  à  livrer  la  France  aux  traitants, 
aux  banquiers  et  aux  gens  d'affaires? 

On  reprocha  encore  à  Nccker  de  ne  créer  aucune  richesse 
nouvelle  et  de  montrer  la  stérilité  de  son  esprit.  Quand  l'édit 
fat  présenté  à  l'enregistrement ,  un  des  conseillers  du  Parle- 
ment, d'Eprémesnil,  le  combattit  avec  énergie  et  soutint  qu'on 
ne  pouvait  prendre  de  pareilles  mesures  sans  convoquer  les 
états  généraux.  Sa  violence  ordinaire  et  son  inimitié  bien 
connue  contre  le  ministre  empêchèrent  que  sa  motion 
aboutît.  Mais  les  anciens  financiers  se  récrièrent  de  leur  côté 
contre  ce  qu'ils  appelaient  l'invasion  des  banquiers,  et  assail- 
lirent de  critiques  le  banquiei'-minislre. 

Le  public  prenant  fait  et  cause  pour  ou  contre  Necker,  il  se 
fit  autour  de  son  nom  un  bruit  épouvantable.  Parmi  les  argu- 
ments invoqués  en  sa  faveur,  un  des  plus  curieux  était  qu'en 
augmentant  le  nombre  des  rentiers,  on  augmentait  celui  des 
défenseurs  du  gouvernement  et  des  gens  qui  craindraient  un 
bouleversement.  Pourlant  Necker  ne  vint  pas  à  bout  de  con- 
jurer l'opposition.  Son  caractère  non  plus  ne  s'y  prêtait  pas. 
Absolu  comme  Tétaient  alors  tous  les  ministres  novateurs,  il 
manquait  de  souplesse  et  de  sang-froid;  il  joignait  à  ce  défaut 
des  manières  théâtrales,  et,  comme  dit  Montyon,  Kun  amour- 
propre  qui  excédait  la  mesure  ordinaire  de  la  vanité  humaine  »  . 
Enfin  il  était  homme  d'argent;  comme  tel  il  avait  une  préoc- 


L'AMÉRIQUE   ANGLAISE.  43 

cupafion  exclusive;  il  voyait  tout  le  mal  dans  la  situation  des 
finances.  Il  s'imaj^inait,  et  ses  amis  répétaient  pour  lui,  qu'en 
comblant  le  déficit  il  sauvait  la  France. 

XIII.  —  L'état  des  colonies  et  la  manière  d'envisager  les 
questions  coloniales  avaient  beaucoup  cbangé  depuis  1763. 
Nous  ne  possédions  plus  au  delà  de  l'Atlantique  que  les  pêche- 
ries de  Terre-Neuve  et  les  iles  à  sucre  des  Antilles.  Ces  îles, 
ayant  obtenu  plus  de  liberté  pour  leur  commerce,  passaient 
insensiblement  à  la  condition  de  petits  Etats  moins  dépendants 
que  protégés.  Turgot,  toujours  le  premier  à  rompre  avec  les 
vieux  errements,  dénonça  les  colonies  lointaines  comme  une 
cause  permanente  d'embarras,  de  querelles  et  de  dépenses 
pour  les  métropoles.  II  soutint  qu'il  fallait  les  rendre  capables 
de  se  suffire  à  elles-mêmes,  leur  accorder  la  libre  discussion  de 
leurs  affaires,  et  ne  plus  les  tenir  liées  que  par  les  intérêts  et  la 
reconnaissance.  Il  conçut  encore  le  plan  d'y  abolir  progressive- 
ment l'esclavage  des  noirs.  Ce  sont  là  du  moins  les  vues  que  lui 
prête  Condorcet.  Elles  s'accordent  avec  celles  qu'il  a  exposées 
lui-même  dans  ses  oeuvres.  Il  avait  prédit  que  l'Amérique  an- 
glaise se  rendrait  indépendante.  La  chose  n'était  pas  douteuse 
à  ses  yeux;  nulle  puissance  au  monde  ne  devait  l'empêcher. 

Ce  fut,  en  effet,  dans  l'Amérique  anglaise  que  la  question  se 
posa  d'abord.  Elle  comptait  alors  trois  millions  d'habitants  qui 
avaient  grandi  par  leur  activité  propre  à  trois  mille  lieues  de  la 
mère  patrie,  sans  esprit  de  retour,  et  dégagés  de  toutes  les  tra- 
ditions européennes.  C'était  une  race  énergique,  possédant  dès 
l'origine  des  institutions  libres,  telles  que  le  jury  et  des  assem- 
blées provinciales  pour  le  vote  des  impôts,  ayant  apporté  d'An- 
gleterre les  principes  de  la  liberté  polilique  et  développé  sur 
un  soi  nouveau  ceux  de  la  liberté  religieuse. 

Les  Anglo-Américains  avaient  eu  tout  intérêt  à  demeurer  sous 
la  dépendance  de  la  métropole  tant  qu'ils  avaient  vu  dans  les 
Français,  maîtres  du  Canada,  des  rivaux  et  un  obstacle  à  l'ex- 
tension de  leur  commerce.  Ils  s'étaient  donc  bornés  à  réclamer 
une  repi'ésentation  au  Parlement ,  afin  d'engager  l'Angleterre 
dans  des  entreprises  conformes  à  leur  propre  ambition  et  d'ob- 
tenir une  égalité  absolue  avec  leurs h'ères  d'Europe.  Après  1703, 
ils  devinrent  plus  exigeants.  Ils  n'avaient  plus  à  craindre  la 
concurrence  des  Français  du  Canada;  ils  sentaient  leurs  forces 
grandir,  et  chaque  année  un  flot  nouveau  d'émigrants,  arri- 


44  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

vant  des  différents  ports  européens,  tendait  à  les  détacher 
davantage  de  la  mère  patrie. 

Le  p^ouvernement  britannique  trouva  ainsi  dans  ses  propres 
succès  et  dans  le  traité  de  1763  des  causes  d'embarras  qu'il 
n'avait  pas  soupçonnées.  Il  s'était,  de  plus,  chargé  d'une  dette 
fort  lourde.  Il  voulut  en  faire  porter  le  poids,  en  partie  au 
moins,  sur  les  Américains,  qui  en  avaient  particulièrement 
profité  ;  il  leur  imposa  des  droits  de  douane  et  une  taxe  du 
timbre.  Un  congrès  s'assembla  spontanément  à  New-York  , 
décida  que  les  colons  devaient  jouir,  comme  tous  les  autres 
citoyens  anglais,  du  droit  de  voter  les  taxes  qu'ils  pavaient,  et 
organisa  la  résistance  sous  la  forme  d'une  ligue  de  non-impor- 
tation,  c'est-à-dire  que  l'on  convint  de  ne  recevoir  dans  les 
ports,  jusqu'à  nouvel  ordre,  aucune  marchandise  venant 
d'Angleterre.  Le  chancelier  de  l'Echiquier  supprima  l'impôt  du 
timbre,  mais  le  remplaça  par  de  nouveaux  droits  de  douane, 
qu'il  déclara  inattaqualiles  par  la  raison  que  l'Angleterre  avait 
toujours  fait  le  règlement  du  commerce  de  ses  colonies  (Act  of 
régulation). 

Cette  concession  fut  sans  effet.  La  ligue  de  non-importation 
s'étendit  et  se  fortifia.  On  convint  de  renoncer  à  la  consomma- 
tion du  "thé  ,  un  des  principaux  objets  d'importation  atteints 
par  les  nouvelles  taxes,  et  de  se  passer  de  tous  les  produits 
étrangers  à  l'Améi'ique.  On  se  dit  que  parce  sacrifice  ou  amè- 
nerait l'Angleterre  à  composition ,  car  elle  se  lasserait  de  ne 
pas  écouler  ses  marchandises.  On  comptait  aussi  sur  la  contre- 
bande étrangère. 

Les  Anglais  se  méprirent  sur  la  portée  de  cette  résistance. 
Ils  l'attribuèrent  à  l'esprit  particulier  du  Massachusetts,  où  elle 
s'était  organisée.  Ils  cassèrent  l'assemblée  de  cette  colonie,  ré- 
publicaine par  son  origine  et  par  ses  tendances.  Une  conven- 
tion se  forma  immédiatement  à  la  place.  Lord  Korth  essaya 
tantôt  de  fortifier  les  pouvoirs  de  la  couronne  en  plaçant  tous 
les  magistrats  coloniaux  sous  la  dépendance  de  la  métropole, 
tantôt  de  satisfaire  les  mécontents  par  une  révision  des  tarifs  et 
même  par  la  suppression  des  taxes  sur  les  objets  autres  que  le 
thé.  Les  colons  trouvant  l'Angleterre,  ministère  et  opposition, 
unanime  pour  repousser  leurs  prétentions,  les  maintinrent  avec 
la  dernière  inflexibilité. 

Cette  lutte  de  plusieurs  années  aboutit  à  une  émeute.  Des 
marchands  anglais  ayant  fait  un  envoi  de  thé   considérable 


[1T7G]  KNDEPE:\DANGE   des   ETATS-UNIS.  45 

dans  les  ports  d'Amérique,  le  peuple  de  Boston,  capitale  du 
Massachusetts,  s'opposa  au  débarquement  des  navires,  s'empara 
des  caisses  de  thé  et  les  jeta  à  la  mer  (décembre  1773.)  L'An- 
gleterre, qui  avait  toléré  la  résistance  pacifique,  ne  souffrit  pas 
la  révolte.  Lord  North  interdit  le  port  de  Boston  et  le  mit  en 
état  de  blocus.  Il  déclara  que  le  Massachusetts  avait  perdu  par 
sa  forfaiture  le  droit  d'invoquer  sa  charte.  Il  attribua  la  nomi- 
nation du  conseil  et  des  principaux  fonctionnaires  de  la  colonie 
à  la  couronne;  il  y  limita  le  droit  de  réunion  et  les  attributions 
du  jury;  enfin  il  prétendit  faire  juger  les  auteurs  des  troubles 
par  d'autres  tribunaux  que  ceux  du  pays. 

Le  Massachusetts  arma  douze  mille  volontaires.  La  Virginie, 
la  plus  considérable  des  colonies  par  sa  population  comme  par 
la  richesse  de  ses  cultures,  le  soutint.  Un  congrès  s'assembla 
à  Philadelphie.  Cinquante-sept  délégués  des  dilférents  États, 
parmi  lesquels  se  distinguaient  Washington,  John  Adams  et 
Livingston,  rédigèrent  une  déclaration  des  droits  anciens  et 
primitifs  dont  les  Américains  devaient  jouir  à  l'égal  des  autres 
sujets  de  l'Angleterre.  Ils  envoyèrent  au  peuple  anglais,  au 
Parlement  et  au  roi,  des  adresses  que  Franklin  fut  chargé  de 
présenter;  mais  on  refusa  de  les  recevoir.  Les  ministres  de 
Georges  III  ne  voulaient  pas  traiter  avec  des  sujets  révoltés. 
Franklin  craignit  d'être  arrêté.  11  se  rembarqua  en  secret.  La 
lutte  était  déjà  engagée  quand  il  rentra  en  Amérique, 

Les  Anglais  avaient  longtemps  refusé  de  croire  que  les  colo- 
nies osassent  et  pussent  leur  résister  les  armes  à  la  main,  et 
leur  excuse  est  que  les  Américains  eux-mêmes  ne  le  croyaient 
pas.  Accorder  à  l'Amérique  sa  liberté  ,leur  semblait  décréter 
la  ruine  de  leur  propre  commerce  et  donner  le  signal  du  réta- 
blissement de  la  marine  française.  Le  vieux  lord  Chatham 
reprocha  aigrement  aux  ministres  leur  imprudence,  pour  n'a- 
voir pas  prévenu  ce  qu'il  appelait  une  guerre  civile.  11  réclama 
pour  les  Américains  toutes  les  libertés  compatibles  avec  le 
maintien  des  droits  de  la  couronne,  une  représentation  dans  les 
chambres  et  des  arrangements  analogues  à  ceux  qu'on  avait 
faits  pour  l'Ecosse  et  l'Irlande;  car  trois  millions  d'hommes  ne 
pouvaient  être  réduits  par  la  force.  Mais  il  s'emportait  à  de 
telles  violences  de  langage  et  il  était  si  peu  sympathique  au 
Parlement,  que  son  opposition  servit  plus  à  fortifier  le  minis- 
tère qu'à  l'affaiblir. 

Lord  North  ménagea  les  Américains  jusqu'au  jour  oîi  Wash- 


46  LIVRE   OUARAîNTE-TROISIEME. 

inpton,  que  Franklin  avait  fait  nommer  commandant  en  clief 
des  milices,  eut  enlevé  Boston  aux  soldats  anglais,  qui  furent 
obli'^e's  de  se  rembarquer  le  17  mars  1776.  Les  colons  furent 
alors  déclarés  rebelles.  Ils  répondirent  en  se  proclamant  indé- 
pendants. 

La  déclaration  d'indépendance ,  rédigée  par  Jefferson  le 
^iuillet,  invoqua  «  les  lois  de  la  nature  et  l'opinion  du  genre 
humain»  .  Elle  établit  comme  des  vérités  évidentes  et  incontes- 
tables «  que  tous  les  hommes  ont  été  créés  égaux,  qu'ils  ont 
été  doués  par  le  Créateur  de  droits  inaliénables,  que  parmi  ces 
droits  on  doit  placer  au  premier  rang  la  vie,  la  liberté  et  la 
recherche  du  bonheur;  que  si  le  gouvernement  ne  garantit 
plus  ces  biens,  le  peuple  a  le  droit  de  l'abolir,  de  le  changer 
et  d'en  instituer  un  autre;  que  c'est  là  un  cas  extrême,  mais 
que  ce  cas  advenu ,  le  droit  du  peuple  devient  pour  lui  un 
devoir,  »  Suivait  l'énumération  des  actes  de  Georges  III  qui 
avaient  rendu  la  proclamation  nécessaire  et  légitime. 

Le  congrès  prit  le  titre  de  conseil  général  des  treize  Etats 
unis ,  et  engagea  chacun  d'eux  à  nommer  une  convention 
pour  s'ériger  en  république.  Celle  de  la  Pensylvanie  clioi.^it 
Franklin  pour  président.  Les  Américains  avaient  eu  le  temps 
de  se  pYéparer  à  la  lutte  et  de  calculer  les  avantages  qu  ils 
tireraient  de  leur  indépendance.  Ils  estimaient  que  leurs  inté- 
rêts, loin  de  se  confondre  avec  les  intérêts  anglais,  leur  étaient 
au  conti'aire  opposés;  que  l'Amérique  se  développerait  plus 
vite  dès  qu'elle  serait  maîtresse  libre  de  son  commerce,  qu'elle 
trouverait  aisément  des  alliances,  et  que  grâce  à  son  isolement 
sur  le  continent  du  nouveau  monde,  elle  pourrait  vivre  en 
paix  avec  les  autres  puissances  sans  avoir  d'armée  à  entretenir. 

Lord  Howe ,  arrivant  dans  le  port  de  Boston  avec  une  flotte 
et  des  forces  anglaises,  offrit  inutilement  une  amnistie.  Les 
Etats-Unis  exigèrent  qu'on  traitât  avec  eux  comme  avec  une 
puissance  libre. 

Les  Anglais  poussèrent  alors  vivement  les  hostilités.  Ils  occu- 
pèrent Long-Island ,  New-York,  le  cours  de  l'Hudson,  les 
Jerseys,  et  menacèrent  Philadelphie,  siège  du  congrès.  Les 
Etats  se  trouvèrent  coupés  par  le  milieu.  Les  Américains 
parurent  perdus.  Deux  expéditions  qu'ils  avaient  dirigées  contre 
le  Canada  venaient  d'échouer.  Washington  fut  réduit  à  couvrir 
Philadelphie  avec  des  milices  braves,  énergiques,  mais  mal 
équipées,  composées  en  grande  partie  de  gentlemen  qui  s'en- 


[1776]  RAPPORTS  DES  ÉTATS-UNIS  AVEC  LA  FRANGÉ.    fi7 

tretenaient  et  s'étaient  armés  eiiy^^iémes,  enfin  hors  d'état  de 
lutter  avec  succès  contre  les  habùs  rouges,  c'est-à-dire  contre 
des  troupes  ré{julières. 

Il  devint  manifeste  que  l'enthousiasme  national  ne  suffirait 
pas  pour  conquérii'  l'indépendance,  qu'une  forte  armée  était 
nécessaire.  Or,  les  Américains,  habitués  à  considérer  une 
armée  permanente  comme  une  institution  dangereuse  pour 
leurs  libertés ,  répugnaient  à  faire  des  sacrifices  pécuniaires 
pour  en  créer  une.  Un  papier-monnaie,  émis  pour  les  besoins 
de  la  guerre,  fut  aussitôt  discrédité.  Le  congrès  n'avait  d'ail- 
leurs aucune  autorité  définie  et  reconnue;  les  législatures  par- 
ticulières de  chaque  Etat  demeuraient  souveraines. 

Beaucoup  de  colons  s'étaient  imaginé  que  l'Angleterre  céde- 
rait. Quand  il  fallut  renoncer  à  celte  illusion,  une  véritable 
panique  se  répandit.  On  vit  sur  plusieurs  points  des  tories  ou 
loyalistes  protester  contre  la  séparation.  Les  maux  de  la  guerre 
se  compliquèrent  de  troubles  inlérieui's  d'autant  plus  redou- 
tables que  si  les  Américains  étaient  antipathiques  au  service 
des  troupes  réglées,  chacun  d'eux  était  habitué  à  porter  les 
armes  et  à  en  (aire  usage.  Le  territoire  entier  des  colonies  ne 
fut  plus  qu'un  théâtre  de  violences,  de  pillages  et  de  dépréda- 
tions. 

Le  congrès  ne  jugea  le  salut  possible  que  s'il  obtenait 
des  secours  étrangers.  Or,  les  seuls  secours  que  l'on  pût 
espérer  étaient  ceux  de  la  France  et  de  l'Espagne,  inté- 
ressées à  diminuer  la  puissance  maritime  de  l'Angleterre. 
Franklin,  malgré  son  âge  avancé,  fut  nommé  commissaire  des 
Etats-Unis  près  des  cours  de  Versailles  et  de  Madrid.  Sa 
renommée  européenne,  son  énergie  connue  et  sa  dextérité 
comme  négociateur,  devaient  le  faire  réussir.  Il  s'embarqua  le 
28  octobre  1776,  et  il  arriva  le  3  décembre  à  Quiberon. 

XIV.  —  Jusque-là,  entre  la  France  et  l'Amérique,  l'antipa- 
thie avait  été  profonde.  Les  Américains  avaient  tout  fait  pour 
nous  faire  perdre  nos  colonies  du  nouveau  monde ,  et  leurs 
idées  d'indépendance  religieuse  et  politique,  leur  protestan- 
tisme, leur  amour  du  5e//-^oz;ern7nenî  étaient  absolument  con- 
traires au  système  et  à  l'esprit  français. 

Mais  lorsque  Franklin  débarqua  sur  nos  côtes,  un  sentiment 
commun  animait  les  deux  pays.  L'Amérique  voulait  secouer  le 
joug  britannique;  la  France  voulait  tirer  vengeance  de  ses  hu- 


JJ3  LIVRE   QUARAZnTE-TROISIÈ.ME. 

miliations  de  1763.  Ce  qu'on  appelait  la  tyrannie  maritime  des 
Anglais  pesait  durement  sur  nous.  Depuis  douze  ans,  le  gou- 
vernement cherchait  l'occasion  de  prendre  une  revanche.  On 
fut  d'autant  plus  empressé  de  saisir  celle  qui  s'offrait,  qu'on 
savait  l'Amérique  appelée  à  un  développement  considérable  et 
prochain.  Or,  si  elle  restait  anglaise,  l'accroissement  de  forces 
que  l'Angleterre  recevrait  par  cela  seul,  menaçait  la  France 
d'un  danper  analogue  à  celui  que  l'agrandissement  de  la  Prusse 
lui  fait  courir  aujourd'hui  '. 

L'Angleterre  nous  avait  enlevé  nos  colonies,  il  fallait  lui 
faire  perdre  les  siennes.  On  se  dit  que  le  succès  était  aisé;  que 
nos  forces  s'étaient  rétablies  en  silence;  qu'avec  toute  sa  puis- 
sance apparente  elle  était  très-vulnérable,  se  trouvant  écrasée 
sous  le  poids  de  sa  dette,  incapable  d'établir  de  nouveaux  im- 
pôts et  peu  en  état  de  soutenir  une  guerre  dont  le  moindre 
péril  pour  elle  était  la  banqueroute.  Il  fallait  surtout  ne  pas  lui 
donner  le  temps  de  régler  sa  querelle  avec  l'Amérique,  ce  qui 
lui  permettrait  de  disposer  de  toutes  ses  forces  contre  nous. 

L'idée  de  reconquérir  le  Canada  se  présenta  naturellement, 
mais  fut  vite  abandonnée,  car  l'exécution  en  eût  été  difficile  et 
la  réalisation  sans  avantages.  Ce  qui  se  passait  en  Amérique 
portait  avec  soi  un  enseignement  éclatant.  Il  était  clair  que  les 
colonies  devaient  finir  par  être  maîtresses  d'elles-mêmes.  Tout 
ce  qu'on  pouvait  espérer  au  sujet  du  Canada  était  de  le  rendre 
indépendant  des  Anglais.  Turgot  soutint,  dans  un  mémoire 
daté  d'avril  1776,  qu'on  pouvait  faire  le  commerce  du  nouveau 
monde  sans  y  posséder  de  colonies,  que  l'Amérique  anglaise, 
devenue  indépendante,  serait  nécessairement  un  marché  ouvert 
au  commerce  français,  et  qu'il  en  serait  de  même  un  jour  de 
l'Amérique  espagnole. 

«  La  lutte  des  Américains  contre  les  Anglais  avait ,  dit 
M.  Mignet,  ému  l'Europe  et  surtout  la  France.  Les  insurgents, 
comme  on  appelait  les  colons  révoltés,  y  étaient  l'objet  d'un 
intérêt  incroyable.  Dans  les  cafés  ou  dans  les  lieux  publics  on 
ne  parlait  que  de  la  justice  et  du  courage  de  leur  résistance. 
Tous  ceux  dont  l'épée  était  oisive  et  dont  le  cœur  aimait  les 
nobles  aventures,  voulaient  s'enrôler  à  leur  service.  La  vue  de 
Franklin,  la  simplicité  sévère  de  son  costume,  la  bonhomie 
fine  de  ses  manières,  le  charme  attrayant  de  son  esprit,  son 

'   Voir  les  Mémoires  de  La  Favette. 


fl/77]  FRANKLIN.    LA    FAYETTE.  49 

aspect  vénérable,  sa  modeste  assurance  et  son  éclatante 
renommée,  mirent  tout  à  fait  à  la  mode  la  cause  américaine, 
«  Je  suis  en  ce  moment,  écrivait-il  un  peu  plus  tard  à  propos 
de  l'engouement  dont  il  était  l'objet,  le  personnage  le  plus 
remarquable  dans  Paris.  »  Il  ajoutait  dans  une  autre  lettre  : 
«  Les  Américains  sont  traités  ici  avec  une  cordialité,  un  res- 
pect, une  aftection  qu'ils  n'ont  jamais  rencontrés  en  Angleterre 
lorsqu'ils  y  ont  été  envoyés  '.  »  C'est  en  France  qu'on  fit  sur 
lui  le  vers  célèbre  :  Eripuit  cœlo  fulinen  sceptrumque  tyrannis. 

Franklin  cacbait  sous  sa  bonhomie  apparente  une  téi'acité 
extrême  et  un  esprit  délié.  Il  sut  flatter  sans  en  avoir  Tan-  les 
salons,  les  femmes,  les  philosophes,  parler  de  bienfaisance, 
de  philanthropie,  et  conquérir  l'opinion  de  Paris.  C'était  le 
moyen  de  peser  sur  le  gouvernement.  On  évita  d'abord  de  lui 
reconnaître  un  caractère  public.  Le  roi  éprouvait  quelque  scru- 
pule à  rompre  les  traités  signés  avec  l'Angleterre  ;  mais  Ver- 
gennes  rappela  que  l'Angleterre  ne  s'était  jamais  fait  faute  de 
soutenir  des  rebelles  en  France.  On  mit  d'abord  sous  main  à  la 
disposition  des  insurgents  quelques  sommes  d'argent,  que  Beau- 
marchais se  chargea  de  (aire  passer  en  Amérique.  On  leur 
envoya  ensuite  des  officiers.  On  acheta  les  tabacs  qu'ils  avaient 
besoin  de  vendre.  Les  villes  maritimes  montrèrent  un  empres- 
sement et  des  sympathies  intéressées.  Enfin  on  laissa  partir, 
malgré  une  défense  de  pure  forme,  le  jeune  marquis  de  la 
Fayette,  destiné  à  illustrer  son  nom  à  côté  de  celui  de  Wash- 
ington. 

La  Fayette  avait  vingt  ans.  Sa  maison,  fort  ancienne,  était 
alliée  à  toutes  les  familles  de  la  cour.  Avide  d'émotions  et 
cherchant  la  guerre ,  il  s'éprit  d'un  noble  enthousiasme  pour 
la  cause  américaine.  «  Mon  cœur  fut  enrôlé  »  ,  écrit-il  dans  ses 
Mémoires,  Il  partit  le  26  avril  1777  sur  un  bâtiment  frété  à  ses 
frais,  avec  un  petit  nombre  d'officiers  qui  s'attachèrent  à  sa 
fortune.  Le  temps  était  passé  où  les  jeunes  seigneurs  inoccu- 
pés allaient  Cii  Hongrie  faire  comme  volontaires  la  guerre  aux 
Turcs.  La  cause  de  la  Pologne  avait  enthousiasmé  les  esprits, 
mais  trop  tard  et  après  coup.  La  Fayette  embrassa  celle  de 
l'Amérique  et  donna  le  branle. 

Si  c'eût  été  là  un  simple  coup  de  tête  de  jeunesse,  la  chose 
eût  eu  peu  d'importance.  Mais  la  Fayette  montra,  à  côté  de 

*  Mjgnet,  Vie  de  Franklin. 

TU.  4 


50  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME 

qualités  militaires  réelles,  une  énergie  de  volonté,  un  tact  et 
un  esprit  de  conduite  remarquables.  Il  trouva  chez  les  Améri- 
cains de  fortes  préventions  contre  les  Français  ;  il  sut  en  triom- 
pher. Il  voulut,  dit-il,  être  plus  simple,  plus  frugal,  plus  aus- 
tère qu'aucun  autre.  Il  se  conforma  aux  habitudes  de  ses 
nouveaux  alliés;  il  embrassa  leurs  idées  et  leurs  passions,  il 
papna  enfin  leur  confiance  h  force  de  désintéressement  et  de 
dévouement;  il  se  fit  adopînr  par  eux.  Le  congrès,  qui  avait 
d'abord  hésité  à  accept^îr  sfis  services,  lui  donna  le  titre  de 
major  général ,  et  il  conq  :it  l'amitié  de  Washington. 

Ce  dernier  triompha  j)ar  sa  f.rmeté  et  sa  sagesse  des 
épreuves  les  plus  difficiles.  Il  se  révéla  grand  général  en  ma- 
nœuvrant contre  Howe  avec  des  troupes  inférieures  en  nombre, 
en  armement  et  en  discipline.  Une  bataille  perdue,  celle  du 
Brandvwine,  livra  Philadelphie  aux  Anglais.  Malgi'é  cet  échec 
et  de  nombreuses  défections,  ni  le  congrès,  qui  s'était  retiré 
plus  au  nord,  ni  le  généial  en  chef,  ne  se  découragèrent. 

Mais  il  ne  suffisait  pas  que  l'Amérique  se  montrât  capable  de 
résister,  il  fallait  encore  qu'elle  se  montrât  capable  de  vaincre. 
Le  général  anglais  Burgoyne,  parti  du  Canada  avec  une  armée, 
envahit  l'État  de  New-York.  Il  s'engagea  mal  à  propos  da;*.^  uu 
pays  presque  désert  et  dépourvu  de  subsistances.  I.i'îs  ximért- 
cains,  supérieurement  exercés  à  la  guerre  de  tiraillèiirij,  ie  har- 
celèrent, lui  coupèrent  la  retraite  et  le  forcèrent  à  i-àaituler  à 
Saratoga,  sur  l'Hudson  ;  il  se  rendit  prisonnier  avec  cm  j  mi<  e 
huit  cents  hommes.  Dès  que  cette  nouvelle  fut  connue  enFrance, 
le  gouvernement  jugea  le  moment  venu  de  se  prononcer. 

La  paix,  il  est  vrai,  ne  manquait  pas  de  partisans.  Necker  la 
disait  indispensable  au  rétablissement  des  finances.  Turgot  avait 
soutenu  qu'on  pouvait  sans  danger  laisser  l'Amérique  se  dé- 
battre seule,  attendu  que  même  réduite  à  l'obéissance,  elle  ne 
serait  jamais  pour  les  Anglais  qu'une  charge  et  une  gène.  Choi- 
seul  pensait  que  le  plus  sage  était  de  laisser  Anglais  et  Amé- 
ricains s'entre-détruire.  La  contagion  des  idées  américaines 
inspirait  aussi  quelques  alarmes  ;  toutefois  cette  dernière  con- 
sidération touchait  peu.  Tout  le  monde  applaudissait  aux  décla- 
rations des  États-Unis,  soit  à  cause  de  leur  noblesse  et  de  leur 
fierté,  soit  par  la  joie  naturelle  qu'inspirait  l'humiliation  de 
l'Angleterre:  ces  sentiments  étaient  d'ailleurs  partagés  par  toute 
l'Europe,  même  par  les  souverains,  comme  Frédéric  et  Cathe- 
rine, heureux  de  voir  l'Angleterre  hors  d'état  de  se  mêler  de 


[1778]  ALLIA^^CE   AVEC   L'AMÉRIQUE.  51 

leurs  propres  affaires.  Joseph  II  fut  peut-être  le  seul  qui  refu- 
sât de  s'y  associer,  en  disant  que  son  métier  à  lui  était  d'être 
royaliste. 

Franklin,  au  milieu  des  fêtes  que  lui  donnait  la  plus  bril- 
lante société  de  Paris,  suivait  avec  persévérance  l'objet  de  sa 
mission.  Il  dirigeait,  par  l'entremise  de  ses  secrétaires,  des  né- 
gociations actives  avec  la  plupart  des  cours  de  l'Europe.  Il  si- 
gna le  6  février  1778  deux  traités  avec  le  cabinet  de  Versailles, 
l'un  de  commerce  et  de  neutralité,  l'autre  d'alliance  défensive. 
Le  traité  de  commerce  comprit  des  dispositions  extrêmement 
importantes,  telles  que  l'abolition  du  droit  d'aubaine,  la  re- 
connaissance du  droit  des  neutres,  la  condamnation  des  blo- 
cus fictifs  et  celle  du  droit  de  risite.  Le  traité  d'alliance  ne  de- 
vait avoir  d'effet  que  dans  le  cas  où  l'Angleterre  prendrait  l'ini- 
tiative d'une  attaque  contre  la  France;  mais  ce  jour-là  la 
France  et  l'Amérique  s'cngageaientà  se  secourir  mutuellement, 
à  ne  faire  aucune  paix  séj)arée ,  et  à  ne  poser  les  armes  qu'a- 
près la  reconnaissance  de  l'indépendance  des  États-Unis. 

On  laissa  le  protocole  ouvert  pour  y  ménager  l'entrée  du 
roi  d'Espagne  Charles  III.  Ce  dernier  désirait,  aussi  vivement 
que  Louis  XVI,  affaiblir  les  Anglais;  il  avait  donc  accueilli 
chaleureusement  les  envoyés  américains  ;  mais  il  était  arrêté 
parla  crainte  que  l'esprit  d'indépendance  ne  gagnât  les  colonies 
espagnoles. 

Les  deux  traités ,  bien  que  secrets ,  furent  aussitôt  connus  à 
Londres.  Les  Anglais  les  prirent  pour  une  déclaration  de 
guerre,  refusèrent  d'entendre  aucune  expHcation,  éclatèrent 
en  reproches  contre  Louis  XVI,  rappelèrent  leur  ambassadeur 
et  se  préparèrent  aux  hostilités. 

L'alliance  de  la  France  avec  l'Amérique  produisit  un  grand 
effet.  C'était  une  singularité  de  voir  Franklin ,  ancien  ouvrier 
imprimeur,  couvert  d'ovations  à  Versailles,  et  l'héritier  de  la 
plus  vieille  monarchie  de  l'Europe  servant  de  parrain  à  la  jeune 
république  qu'il  présentait  à  la  reconnaissance  des  autres  sou- 
veranis.  Les  principes  de  liberté  que  l'Amérique  soutenait  à  la 
face  du  monde  ajoutaient  à  cette  singularité.  Elle  venait  de 
déclarer  qu'une  nation  a  toujours  le  droit  de  demander  des 
comptes  à  son  gouvernement,  de  participer  à  la  puissance 
législative,  et  même  de  s'insurger  quand  ce  contrôle  lui  est  re- 
fusé. Au  tond,  l'alliance  ne  reposait  que  sur  l'intérêt  politique, 
maritime  et  commercial.  Elle  n'était  dictée  par  aucune  sympa ■ 

h. 


52  LIVRE  QUARANTE-TROISIEME. 

thie  de  peuple  à  peuple,  ni  par  aucune  communauté  d'idées. 
L'enthousiasme  de  la  Favette  était  un  enthousiasme  isolé.  Ce- 
pendant avec  les  dispositions  d'esprit  qui  refînaient  en  France, 
il  était  difficile  que  la  théorie  des  droits  de  l'homme  y  fût  sans 
écho  ;  car  elle  avait  un  caractère  général,  applicable  à  l'ancien 
monde  comme  au  nouveau. 

XV.  —  La  présence  de  Voltaire  à  Paris  y  causait  dans  le 
même  temps  une  émotion  d'un  autre  genre.  Voltaire  était 
alors  plus  qu'octogénaire.  Il  sollicita  l'autorisation  d'y  repa- 
raître après  vingt-cinq  ans  d'absence,  et  il  y  vint  se  donner  en 
spectacle.  Vieil  enfant  resté  espiègle  sous  les  glaces  de  l'âge, 
il  ne  se  montra  occupé  que  de  succès  de  monde  et  de  succès 
de  théâtre,  cherchant  l'effet,  prodiguant  dans  ce  but  la  satire 
ou  la  flatterie,  agité  enfin  d'une  manie  sénile  d'ostentation 
dont  la  seule  excuse  est  dans  les  adulations  dont  le  puldic  l'ac- 
cabla. Il  voulut  bénir  le  petit-fils  de  Franklin  en  lui  imposant 
les  mains  sur  la  tète  et  en  prononçant  le>  mots  :  Dieu  et  la  li- 
berté. Il  voulut  baiser  la  main  de  Turgot,  cette  main  qui  avait, 
disait-il,  signé  le  bonheur  du  peuple. 

Logé  dans  l'hôtel  du  marquis  de  Villette,  il  y  fut  visité  avec 
le  plus  étrange  empressement  de  curiosité  par  une  génération 
qui  dévorait  ses  ouvrages  sans  l'avoir  lui-même  jamais  vu.  Il 
revenait  comme  une  célébrité  étrangère  ou  d'un  autre  temps. 
On  se  disputait  la  faveur  de  ses  audiences.  Les  courtisans, 
comme  le  vieux  maréchal  de  RicheKeu,  affectèrent  de  s'incli- 
ner devant  lui.  La  reine  et  le  comte  d'Artois  seraient  allés  le 
voir,  sans  une  défense  de  Louis  XVI.  L'Académie  viola  ses 
usages  pour  lui  envoyer  une  députation  qui  le  complimenta. 
On  couronna  son  buste  au  Théâtre-Français.  Tout  en  lui,  »on 
nom,  son  activité  inquiète,  son  esprit  toujours  léger  et  tou- 
jours brdlant,  l'originalité  de  son  costume  et  de  sa  figure, 
éveilla  fortement  la  curiosité  d'un  public  passionné,  et  les  sail- 
lies de  l'enthousiasme  qu'il  inspira  furent  d'autant  plus  vives 
que  ses  ennemis  continuaient  à  lui  faire  une  guerre  acharnée. 

On  prétend  que  ce  voyage  hâta  sa  fin.  Il  tomba  malade,  et 
mourut  le  30  mai,  au  milieu  du  bruit  qu'il  avait  causé.  Le 
bruit  était  son  élément  ;  ses  forces  diminuées  ne  lui  permirent 
pas  de  le  supporter.  Il  fut  étouffé  par  l'enthousiasme  de  ses 
admirateurs  et  la  haine  de  ses  ennemis.  Sa  mort  eut  pour  effet 
d'augmenter  encore  le  mouvement  qui  se  faisait  autour  de  son 


[1778]  MORT   DE    VOLTAIRE.  53 

nom  ;  aussi  la  popularité  tapageuse  de  ses  œuvres  a-t-elle  servi 
à  faire  illusion  sur  l'influence  qu'il  exerça.  Il  propagea  Firréli- 
gion  et  contribua  plus  que  nul  autre  à  détruire  le  sentiment  du 
respect.  Responsabilité  terrible  qui  pèse  sur  sa  mémoire.  Mais 
ses  ennemis  Tout  grandi,  quand  ils  Font  accusé,  ainsi  que  Rous- 
seau, d'avoir  fait  la  Révolution.  La  Révolution,  comme  l'a  dit 
Droz ,  ne  fut  l'œuvre  ni  de  Voltaire  ni  de  Jean-Jacques.  Elle 
fut  l'œuvre  de  tout  le  monde,  surtout  celle  du  gouvernement, 
qui  ne  sut  ni  la  prévoir,  chose  pourtant  facile,  ni  la  prévt^nir, 
chose  qui  eût  été  possible  si  les  réformes  eussent  été  conduites 
avec  des  vues  arrêtées,  avec  sagesse  et  avec  énergie. 

XVI.  —  Tout  le  monde  en  France  était  impatient  de  voir  la 
guerre  engagée;  les  commerçants  surtout,  parce  qu'ils  se  sou- 
venaient des  pertes  qu  on  avait  éprouvées  en  1755,  pour  avoir 
laissé  l'Angleterre  prendre  les  devants.  Une  flotte  commandée 
par  d'Estaing  sortit  le  13  avril  du  port  de  Toulon,  et  fit  voile 
vers  l'embouchure  de  la  Delaware. 

Sartines  avait  imprimé  la  plus  grande  activité  aux  arme- 
ments, et  augmenté  le  matériel  nava!  déjà  reconstitué  par  Choi- 
seul.  Le  chiffre  des  vaisseaux  de  ligne  s'élevait  à  43,  outre 
23  frégates  et  16  corvettes.  Toutes  les  côtes  étaient  en  état  de 
défense;  le  désir  d'opérer  une  descente  en  Angleterre,  désir 
inutilement  formé  par  Louis  XV,  était  général. 

Les  Anglais  ne  firent  pas  de  moindres  préparatifs. 

Les  ministres  se  repentaient  d'avoir  ménagé  les  Américains 
et  d'avoir  envoyé  au  delà  de  l'Atlantique,  comme  le  leur  re- 
prochait lord  Chatham  ,  trop  do  troupes  pour  faire  la  paix  et 
trop  peu  pour  faire  la  guerre.  Cependant,  en  présence  de  l'in- 
tervention française,  lord  North  tenta  un  dernier  effort.  Il 
offrit  au  congrès  de  renoncer  à  toute  taxe,  de  s'en  tenir  à  la 
simple  réglementation  du  commerce,  de  laisser  chaque  État 
s'administrer  d'après  sa  charte  constitutive,  et  même,  si  ces  con- 
ditions étaient  acceptées,  de  prendre  à  la  charge  de  l'Angle- 
terre la  dette  de  TUnion.  Le  congrès  refusa  de  traiter  sur  toute 
autre  base  que  l'indépendance.  Quelques  voix  s'élevèrent  alors 
au  sein  même  du  Parlement,  pour  représenter  que  la  paix  avec 
l'Amérique  était  nécessaire  et  à  tout  prix.  Lord  Shelburne 
proposa  un  plan  d'union  politique  et  commerciale  des  deux 
pays  ;  il  soutint  qu'on  pouvait  forcer  l'Amérique  à  l'accepter, 
en  bloquant  ses  ports  et  les  embouchures  de  ses  fleuves. 


54  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Mais  ces  différents  partis  turent  écarte's  par  la  crainte  de  pa- 
raître céder  aux  menaces  de  la  France.  C'eût  été  une  humilia- 
tion nationale.  Lord  Cliatham,  perclus  et  accablé  par  la  souf- 
france, se  fit  porter  au  Parlement  (le  7  avril)  pour  protester 
contre  une  semblable  indignité.  Il  se  surpassa  lui-même  dans  le 
discours  célèbre  dont  la  fatigue  bâta  sa  fin.  Il  adressa  un  vio- 
lent appel  aux  sentiments  de  rivalité  et  aux  passions  haineuses 
de  son  pays  contre  la  nation  voisine.  Il  déclara  qu'on  ne  pou- 
vait balancer  entre  la  guerre  et  la  paix,  et  l'Angleterre  se  jeta 
dans  la  guerre  par  point  d'honneur,  sans  d'ailleurs  compter 
beaucoup  sur  les  résultats. 

Il  ne  lui  restait  plus  qu'à  déplover  toutes  ses  forces.  Elle 
émit  de  nouveaux  emprunts  ;  or  telle  était  sa  prospérité  ou  la 
puissance  de  son  crédit  que  ses  fonds  publics  n'éprouvèrent 
pas  de  baisse  sensible.  Elle  comptait  s'indemniser  comme  dans 
la  guerre  précédente  par  de  riches  prises,  la  marine  améri- 
caine ne  comprenant  encore  qu'un  petit  nombre  de  bâtiments 
armés  en  course  et  incapables  de  prêter  aux  nôtres  un  appui 
sérieux. 

La  lutte  navale  devait  avoir  pour  théâtre  la  Manche  ou  la 
partie  de  l'Océan  qui  en  est  la  plus  rapprochée.  La  principale 
flotte  française  fut  donc  équipée  à  Brest,  sous  les  ordres  de 
d'Orvilliers,  pendant  que  la  flotte  anglaise  s'organisait  à  Ply- 
mouth  sous  Keppel.  Les  amiraux  commencèrent  par  s'obser- 
ver. Le  17  juin,  une  frégate  française,  la  Belle-Poule,  fut  ren- 
contrée dans  le  canal  par  une  frégate  anglaise,  \  Aréthuse ,  qui 
lui  tira  un  coup  de  canon.  Elle  répondit  en  lâchant  ses  bordées, 
et  sortit  avec  honneur  d'une  action  qui  fut  très-meurtrière. 

La  guerre  fut  dès  lors  engagée.  Le  8  juillet,  d'Orvilliers  sortit 
de  Brest  avec  trente-deux  vaisseaux  et  quinze  frégates.  Kep- 
pel se  mit  à  sa  suite  avec  trente  vaisseaux  seulement ,  mais 
plus  de  canons.  Il  l'atteignit  à  trente  lieues  environ  d'Ouessant 
et  lui  livra  le  27  un  combat  en  règle.  On  n'avait  pas  depuis 
bien  longtemps  yu  aux  prises  deux  flottes  aussi  considérables. 
Cependant  elles  se  firent  peu  de  mal  et  ne  s'enlevèrent  pas  un 
seul  vaisseau.  Comme  l'état  de  l'atmosphère  ne  permettait  pas 
que  les  signaux  fussent  aperçus,  Keppel  profita  de  la  cir- 
constance pour  éteindre  ses  feux  et  prendre  le  large.  Les  deux 
flottes  rentrèrent  dans  leurs  ports  respectifs. 

Ce  résultat  déconcerta  les  Anglais,  habitués  aux  succès  ma- 
ritimes ;  ils  firent  passer  l'amiral  et  son  second  devant  un  conseil 


GUERRE   MARITIME   E?v    1778.  55 

de  guerre.  L'effet  fut  tout  autre  en  France,  où  Ton  se  souve- 
nait de  ajournée  de  M.  de  Conflans.  La  nouvelle  d'un  combat 
inde'cis  fut  accueillie  comme  celle  d'une  victoire,  et  le  roi  féli- 
cita d'Orvillicrs. 

Notre  flotte  sortit  encore  de  Brest,  et  tint  la  mer  un  mois. 
Mais  cette  fois  le  public,  plus  exigeant,  lui  reprocha  de  n'avoir 
pas  tenté  une  descente  sur  la  côte  d'Angleterre,  et  surtout  d'a- 
voir mal  protégé  notre  commerce.  En  effet,  nous  fîmes  cette 
année  quarante-cinq  millions  de  pertes  maritimes  ;  les  Anglais 
n'en  éprouvèrent  aucune. 

Pendant  ce  temps,  d'Estaing,  retardé  par  les  vents,  avait  mis 
quatre-vingt-sept  jours  pour  se  rendre  de  Toulon  à  l'embou- 
chure de  la  DelaAvare.  Les  xVnglais,  avertis  de  son  arrivée,  se 
replièrent  de  Philadelphie  sur  Ne%v-\oik,  pour  éviter  d'être  pris 
entre  deux  ennemis  et  pour  demeurer  à  portée  de  leur  flotte. 
D'Estaing  voulut  les  poursuivre  dans  le  port  de  cette  ville  ;  il 
ne  put  franchir  la  barre  de  Sandy-hook.  Il  changea  son  plan  et 
concerta  avec  l'armée  de  terre  américaine  une  attaque  sur  le 
Rhode-Island  ;  il  en  fut  empêché  par  la  présence  de  l'amiral 
Howe.  Désemparé  par  une  tempête,  il  se  retira  dans  le  port  de 
Boston  pour  réparer  ses  avaries. 

Les  Américains  crièrent  à  la  trahison  ;  car  ils  étaient  indis- 
ciplinés, exigeants,  comme  toutes  les  milices,  et  toujours  dé- 
fiants à  l'égard  des  Français,  malgré  l'alliance  conclue.  D'Es- 
taing était  d'ailleurs  de  l'école  de  Lally,  sous  lequel  il  avait 
servi  dans  l'Inde.  C'était  un  marin  entreprenant,  propre  aux 
coups  de  main,  mais  emporté,  n'écoutant  que  lui-même,  ne 
ménageant  ni  ses  officiers  ni  ses  alliés.  Washington,  aidé  de 
la  Fayette,  eut  beaucoup  de  peine  à  calmer  les  esprits  et  à  ré- 
tablir l'accord  entre  les  Français  et  ses  compatriotes. 

D'Estaing  s'arrêta  peu  à  Boston  :  il  n'y  attendit  pas  la  nou- 
velle escadre  qui  arrivait  d'Angleterre  pour  renforcer  l'amiral 
Howe,  et  dont  le  retard  assez  surprenant  prouva  que  la  marine 
anglaise  n'avait  pas  une  organisation  aussi  sûre  qu'on  le  pen- 
sait. Sa'istait  d'avoir  dégagé  l'armée  américaine,  il  fit  voile  vers 
les  Antilles,  où  l'appelait  la  seconde  partie  de  ses  instructions. 
Les  Antilles  renfermaient  des  colonies  françaises  qu'on  devait 
protéger,  c'étaient  presque  les  seules  qui  nous  restassent,  et 
àe>.  colonies  anglaises  qu'on  pouvait  enlever.  Bouille,  gouver- 
neur des  Iles  sous  le  vent,  venait  de  s'emparer  de  la  Domi- 
nique. Les  Anglais  avaient  occupé  de  leur  côté  l'île  française 


56  LIVRE   QUARANTE-TROISIÈME. 

de  Sainte-Lucie;  d'Estaing  y  tenta  pour  la  reprendre  un  dé- 
barquement meurtrier  qui  n'eut  pas  de  succès. 

Sur  un  autre  point,  les  Anglais  avaient  enlevé  Saint-Pierre 
et  Miquelon  avec  tous  les  pécheurs  qui  s'y  trouvaient. 

XVII.  —  La  cour  de  Versailles  croyait,  lorsqu'elle  s'était 
engagée  dans  la  guerre  d'Amérique,  au  maintien  de  la  paix 
sur  le  continent.  L'ambition  de  Joseph  II  trompa  cette  espé- 
rance. 

Joseph  II,  frère  aîné  de  Marie-Antoinette,  était  un  esprit 
inquiet,  ne  rêvant  que  réformes  intérieures  et  agrandissements 
de  territoire.  Sa  vivacité  extrême  ne  lui  permettait  pas  de  dis- 
simuler ses  desseins.  L'Autriche  avait  alors  de  bons  généraux, 
des  troupes  disciplinées  et  nombreuses,  grâce  au  système 
récemment  adopté  de  la  conscription  prussienne  ;  elle  avait 
même,  chose  plus  rare  pour  elle,  du  crédit.  L'Empereur  por- 
tait donc  ses  vues  ambitieuses  sur  la  Bukowine,  la  Servie, 
l'Italie ,  la  Bavière ,  c'est-à-dire  tous  les  pays  à  sa  convenance 
et  à  sa  portée.  Il  avait  cherché  en  1777,  pendant  un  voyage 
en  France,  à  gagner  la  cour  de  Versailles  et  à  resserrer  les 
liens  de  l'alliance  austro-française,  affaiblis  depuis  les  affaires 
de  Pologne.  Le  concours  de  la  reine  ne  put  le  servir.  Ver- 
gennes  n'eut  pas  de  peine  à  convaincre  Louis  XVI  que  la 
France  avait  un  besoin  absolu  de  la  paix  continentale,  surtout 
quand  elle  se  voyait  à  la  veille  d'une  guerre  maritime  ;  qu'elle 
était  plus  intéressée  à  empêcher  les  ambitions  de  l'Autriche 
qu'à  les  soutenir;  qu'enfin  il  importait  d'éviter  tout  ce  qui 
pourrait  jeter  le  roi  de  Prusse  dans  les  bras  des  Anglais. 

ïoseph  II  ne  renonça  pas  à  ses  plans  et  trouva  peu  de  temps 
après  l'occasion  d'en  réaliser  un.  Maximilien-Joseph,  électeur 
de  Bavière,  mourut  d'une  manière  assez  inopinée,  le  8  dé- 
cembre 1777,  sans  laisser  d'enfants  ;  son  héritage  devait  passer 
aux  mains  de  l'électeur  palatin,  Charles-Théodore.  Joseph  II 
réclama  la  basse  Bavière  en  vertu  de  droits  prétendus  de  la 
maison  d'Autriche,  et  divers  territoires  à  titres  de  fiefs  mascu- 
lins dévolus  à  l'Empire.  Ses  troupes  étaient  prêtes.  11  occupa 
sans  délai  les  contrées  en  litige,  et  il  obligea  l'électeur  palatin, 
incapable  de  résistance,  à  les  lui  céder  par  un  traité  le  13  jan- 
vier 1778. 

Le  duc  de  Deux-Ponts,  qui  devait  hériter  de  l'électeur 
palatin,  protesta.  C'était  un  fort  petit  prince;  mais  sa  cause 


[1778-79]     AFFAIRE  DE  LA  SUCCESSION  DE  BAVIERE.      57 

intéressait  les  autres  membres  de  l'Empire.  Le  roi  de  Prusse 
appuya  sa  protestation  et  déclara  le  traité  que  l'électeur  pala- 
tin avait  consenti,  contraire  à  la  paix  de  Westphalie,  aux  lois 
de  l'Empire  et  aux  libertés  du  corps  germanique  ;  enfin  il  se  mit 
au  ï^ervice  de  la  Diète,  pour  laquelle  il  avait  afficbé  jusque-là  un 
profond  dédain.  On  le  vit,  lui  qui  n'avait  jamais  invoqué  que 
le  droit  de  l'épée,  se  poser  en  défenseur  des  traités  et  de  l'équi- 
libre. Le  roi  de  Sardaigne,  jaloux  de  tout  agrandissement  de 
rAutriche  et  de  celui-là  plus  qu'aucun  autre,  adressa  de  son 
côté  d'énergiques  protestations  aux  différentes  cours,  surtout 
à  celle  de  France,  à  laquelle  l'unissait  le  double  mariage  de 
ses  filles  avec  les  frères  du  roi. 

Joseph  II  comptait  sur  l'indifférence  de  l'Angleterre  et  sur 
la  complaisance  de  la  France,  occupées  toutes  les  deux  des 
affaires  d'Amérique.  Il  voyait  la  Russie  en  guerre  contre  les 
Turcs  et  il  savait  la  Sardaigne  impuissante.  11  ne  redoutait 
d'hostilités  que  du  côté  de  la  Prusse.  Pour  y  parer,  il  établit  en 
Bohème,  sur  le  haut  Elbe,  une  longue  ligne  défensive  garnie 
de  troupes  et  d'ouvrages  multipliés.  Frédéric  entra  en  cam- 
pagne avec  cent  mille  Prussiens  et  un  corps  d'auxiliaires  saxons. 
Mais  comme  il  savait  la  cour  de  Vienne  divisée  et  Marie-Thé- 
rèse anmiée  de  dispositions  pacifiques,  il  se  contenta  de  se 
tenir  en  observation,  et  il  pressa  la  France  et  la  Russie  de  se 
porter  médiatrices. 

Louis  XVI  s'adressa  directement  à  Joseph  II.  N'obtenant 
rien  de  lui,  il  convint  avec  Catherine  d'une  intervention 
commune.  Breteuil  et  le  prince  Repnin  firent  signer  la  paix 
aux  belligérants  au  congrès  de  Teschen,  dans  la  Silésie  autri- 
chienne, le  13  mai  1779.  Joseph  II  fut  obligé  de  se  contenter 
d'un  territoire  appelé  le  quartier  de  l'Inn,  entre  l'Inn,  le 
Danube  et  la  Salza,  avec  la  ville  de  Braunau.  On  désintéressa 
la  ^axe,  dont  le  roi  avait  quelques  prétentions  personnelles, 
en  I  indemnisant  de  ses  irais  d'armement;  enfin  on  étouffa  une 
querelle  qui  menaçait  l'Europe  du  retour  des  grandes  guerres 
et  d'un  embrasement  général. 

XVIII.  —  Vergennes  poursuivait  une  autre  négociation  à 
Madi-id.  Il  pressait,  de  concert  avec  les  Américains,  l'Espagne 
d'entrer  en  lice,  conformément  aux  stipulations  du  pacte  de 
famille.  Ce  pacte  supposait  entre  les  différentes  cours  de  la 
maison  de  Bourbon  une  confiance  étroite  qui  n'existait  guère. 


58  LIVRE   QUARANTE-TROISIÈME. 

Charles  III  soutenait  que  la  France  n'avait  pas  tenu  tous  ses 
engagements  envers  lui;  il  s'excusait  sur  son  âge,  sur  son 
amour  du  repos.  D'un  autre  côte,  il  nourrissait  un  ressenti- 
ment profond  contre  les  Anglais,  coupables  d'actes  nombreux 
d'hostilité  contre  les  vaisseaux  espagnols.  Il  offrit  sa  médiation, 
elle  fut  repoussée;  alors  il  exigea  de  la  France  la  promesse 
secrète  qu'elle  l'aiderait  à  reprendre  Minorque  et  Gibraltar.  A 
ce  prix  il  s'unit  à  Louis  XVI  (juin  1779)  et  lui  assura  le  con- 
cours de  sa  flotte  ;  mais  il  refusa  de  prendre  aucun  engageaient 
avec  les  Américains,  de  peur  d'encourager  le  désir  de  l'indé- 
pendance au  sein  de  ses  propres  colonies. 

La  flotte  espagnole  opéra  sa  jonction  avec  la  flotte  française 
Je  25  juillet.  D'Orvilliers,  qui  commandait  en  chef,  compta 
sous  ses  ordres  soixante-six  vaisseaux  de  ligne,  outre  les  frégates. 
Quarante  mille  hommes,  réunis  sur  les  côtes  de  la  Manche  et 
commandés  par  de  Broglie,  se  tenaient  prêts  à  descendre  en 
Angleterre;  la  Favette  était  revenu  d'Amérique  pour  prendre 
part  à  cette  expédition.  On  espérait  à  tout  le  moins  envoyer 
quelques  bâtiments  qui  jetteraient  l'effroi  dans  les  ports  mar- 
chands comme  Liverpool  ou  Bristol  '.  Mais  aucune  de  ces  espé- 
rances ne  se  réalisa.  L'amiral  anglais  Hardy,  qui  ne  comptait 
que  trente-sept  vaisseaux,  se  mit  à  l'abri  dans  la  rade  de  Ply- 
mouth.  La  flotte  franco-espagnole  tint  la  mer  inutilement  cent 
quatre  jours,  au  bout  de^quels  elle  fut  obligée  de  se  retirer, 
étant  décimée  par  une  épidémie  de  scorbut.  D'Orvilliers  perdit 
sa  popularité  et  abandonna  son  commandement.  Le  sentiment 
national  se  dédommagea  en  célébrant  un  brillant  combat  livré 
entre  deux  frégates  et  l'héroïsme  déployé  par  le  capitaine  fran- 
çais du  Couëdic. 

La  guerre  s'étendait  à  toutes  les  mers.  La  perte  de  Pondi- 
chéry  (17  octobre  J778)  entraîna  celle  de  nos  autres  établisse- 
ments du  Bengale,  du  Goromandel  et  du  Malabar.  En  re- 
vanche, nos  marins  occupèrent  les  possessions  anglaises  du 
Sénégal,  de  la  Gambie  et  de  Sierra-Leone  \^ianvier-mars  1779). 
Aux  Antilles,  d'Estaing  enleva  l'île  Saint  Vincent  et  la  Gre- 
nade, malgré  la  présence  de  l'amiral  Bvron.  L'assaut  de  la 
Grenade,  où  il  guida  ses  troupes  en  personne,  fut  un  fait 
d'armes  brillant  et  causa  eu  France  un  enthousiasme  signalé  à 
l'envi  par  les  contemporains.  D'Estaing  fut  moins  heureux  dans 

*  CoiresponJance  de  Lafavette,  Dassiin. 


CAMPAGNE   DE   1779.   LES  NEUTRES.  59 

une  opération  combinée  avec  le  général  américain  Lincoln 
pour  enlever  aux  Anglais  Savannah,  capitale  de  la  Géorgie. 
Trouvant  la  résistance  plus  forte  et  plus  longue  qu'il  ne  Tat- 
tendait,  il  voulut  brusquer  l'assaut.  11  fut  repoussé,  avec  une 
perte  aussi  désastreuse  qu'inutile  (le  9  octobre). 

On  avait  organisé  partout  des  croisières  et  armé  des  bâti- 
ments pour  la  course.  Chacun  s'attachait  à  faire  des  prises,  et 
les  frégates  qui  escortaient  les  convois  se  livraient  de  nom- 
breux combats. 

Les  puissances  belligérantes  se  faisaient  donc  beaucoup  de 
mal.  Mais  elles  n'étaient  pas  les  seules  qui  souffrissent  de  cette 
lutte,  dont  rien  n'annonçait  la  fin.  Les  Etats  neutres  voyaient 
souvent  leurs  ports  envahis,  et  la  franchise  de  leurs  pavillons 
mal  respectée,  car  l'Angleterre  visitait  tous  les  navires,  quelle 
qu'en  fût  la  nationalité,  pour  s'assurer  qu'ils  ne  servaient  pas 
au  transport  des  marchandises  de  guerre. 

Il  était  naturel  que  les  neutres  voulussent  se  soustraire  à 
cette  espèce  de  tyrannie.  Léopold,  duc  de  Toscane,  donna 
l'exemple;  il  fit  un  règlement,  le  1"  août  1778,  pour  déclarer 
la  franchise  du  port  de  Livourne  et  la  neutralité  du  pavil- 
lon, conformément  aux  nouvelles  règles  de  droit  maritime 
adoptées  dans  le  traité  franco-américain.  Les  Deux-Siciles, 
Rome,  Gènes,  Venise,  puis  Hambourg  et  la  Suède,  suivirent 
cet  exemple.  La  Hollande  s'y  conforma  le  3  mai  1779.  C'était 
elle  qui  souffrait  le  plus,  parce  que  les  munitions  navales 
entraient  pour  une  large  part  dans  ses  transports,  et  que  les 
Anglais,  après  s'en  être  emparés,  les  mettaient  sous  le  sé- 
questre. 

La  Russie  fit  davantage.  Catherine  II,  par  une  déclaration 
du  28  février  1780,  établit  la  complète  liberté  des  vaisseaux 
neutres,  sauf  pour  les  marchandises  constituant  une  contre- 
bande de  gueire  effective  ou  portées  dans  les  ports  soumis  à 
un  blocus  etfectii.  Puis  elle  signa  avec  la  Suède  et  le  Danemark 
le  traité  de  la  neutralité  armée,  par  lequel  les  trois  puissances 
s'engagèrent  réciproquement  à  faire  respecter  leurs  pavillons. 
La  Hollande,  entiaînée  par  son  aristocratie  marchande,  entra 
dans  ce  traité;  l'Autriche  et  la  Prusse,  quoique  moins  inté- 
ressées, lui  donnèrent  leur  adhésion.  La  France  déclara  qu'elle 
en  approuvait  les  principes.  L'Angleterre  se  contenta  de  pro- 
testei",  ne  voulant  pas  aggraver  le  danger  de  son  isolement  et 
augmenter  le  nombre  de  ses  ennemis. 


60  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Une  autre  neutralité,  que  tout  le  monde  reconnut,  fut  celle 
des  deux  vaisseaux  du  capitaine  Cook ,  parti  pour  un  voyage 
de  de'couvertes  en  Océanie.  Vergennes  av^ait  donné  Tordre  de 
les  respecter,  sur  quelque  mer  que  ce  fût.  Franklin  mit  une 
certaine  ostentation  à  s'associer  à  cette  mesure  au  nom  de 
l'Amérique. 

XIX.  —  Charles  III,  dont  le  grand  désir  était  de  recon- 
quérir Gibraltar,  s'était  empressé  de  l'assiéger  par  terre  et  par 
mer.  Mais  les  Anglais  se  riaient  d'une  entreprise  qu'ils  jugeaient 
une  folie.  L'amiral  Rodney  battit  l'escadre  espagnole  de  Lan- 
gara,  le  16  janvier  1780,  et  ravitailla  la  place.  Il  mit  ensuite 
à  la  voile  vers  les  Antilles  pour  y  tenir  tète  à  l'escadre  française 
de  Guichen.  Rodney  et  Guichen  se  livrèrent  trois  combats  en 
quelques  semaines  (avril  et  mai).  L'amiral  français  déploya 
beaucoup  d'habileté  et  d'énergie.  Malheureusement  une  mala- 
die décima  ses  équipages,  et  le  força  de  rentrer  en  France. 
Nous  étions  inférieurs  aux  Anglais  sous  le  rapport  de  l'hygiène 
navale. 

Les  événements  de  la  guerre  en  Amérique  n'eurent  pas  de 
meilleurs  résultats.  Les  Américains  supportaient  mal  une 
situation  que  chaque  jour  aggravait.  Leur  commerce  extérieur 
était  tout  à  fait  interrompu.  Leurs  troupes  ne  parvenaient  pas 
à  se  recruter  et  à  se  discipliner,  malgré  le  concours  des  offi- 
ciers venus  d'Europe.  Ils  conservaient  d'ailleurs  une  aversion 
instinctive  si  prononcée  contre  tv>xit  ce  qui  semblait  armée 
régulière,  que  Washington  dut  lutter  énergiquement  contre 
les  défiances  du  congres  pour  obtenir  des  engagements  de 
plus  d'un  an  et  compléter  l'organisation  de  ses  forces.  Si  son 
absence  d'ambition  personnelle  n'eût  été  au-dessus  de  tout 
soupçon,  nul  doute  quil  n  eût  échoué,  il  était  entouré  de 
désertions  et  de  trahisons. 

Les  Anglais,  maîtres  de  la  mer  et  fortement  établis  à  New- 
York,  le  tenaient  complètement  bloqué.  Au  mois  de  mai  1 780, 
Clinton,  successeur  de  Howe,  débarqua  dans  la  Caroline,  prit 
Charleston,  la  plus  grande  ville  du  Sud,  et  y  mit  une  garnison 
sous  les  ordres  de  Cornwallis. 

Les  Américains  éclataient  en  reproches  contre  nous,  préten- 
daient que  nos  escadres  combmassent  leurs  actions  avec  la  leur, 
et  nous  demandaient  l'envoi  d'un  corps  sérieux  de  troupes  de 
terre.  Les  ministres  de  Louis  XVI,  peu  confiants  dans  la  valeur 


CAMPAGÎ^E   DE   1780  EN    AMERIQUE.  61 

des  soldats  américains,  en  dépit  des  assurances  de  la  Fayette, 
se  décidèrent  pourfan!  à  faire  partir  quatre  mille  hommes  sous 
les  ordres  de  Rochanibeau.  Beaucoup  de  jeunes  officiers  de  la 
cour  voulurent  être  de  Texpédition.  On  convint,  sur  l'avis  de 
la  Fayette  et  afin  de  prévenir  toute  querelle,  que  ce  corps  serait 
considéré  comme  une  simple  division  de  l'armée  américaine  et 
qvie  le  général  français  servirait  sous  Washington.  Mais  Ro- 
chanibeau partit  en  comptant  sur  le  concours  de  la  flotte, 
et  à  peine  arrivé ,  il  se  vit  réduit  à  l'inaction  par  la  retraite  de 
Guichen.  11  s'enferma  dans  le  Rhode-lsland,  ce  qui  souleva  de 
nouvelles  clameurs  de  la  part  des  Américains. 

On  commença  en  France  à  se  lasser  et  à  s'inquiéter.  On  se 
plaignit  que  la  guerre  fût  mal  conduite  ;  on  en  accusa  les  mi- 
nistres, surtout  Sarlines  et  Montbarrey.  Les  sentiments  paci- 
fiques se  réveillèrent. 

XX.  —  Necker  désirait  la  paix,  quoique  ce  fût  la  guerre 
qui  le  maintint  au  ministère  en  y  rendant  sa  présence  indis- 
pensable. 

Les  emprunts  qu'il  renouvelait  chaque  année  réussissaient  et 
obtenaient  une  plus-value  ',  tandis  que  ceux  de  ses  prédéces- 
seurs s'étaient  tous  rapidement  dépréciés.  Il  avait  même  su 
inspirer  aux  étrangers  la  confiance  dans  les  rentes  françaises; 
c'étaient  eux  qui  avaient  souscrit  le  tiers  du  premier  emprunt, 
fait  sans  exemple  jusque-là. 

11  aborda  résolument  ces  fameuses  économies  dans  la  maison 
du  roi,  pour  lesquelles  Turgot  et  Malesherbes  avaient  fait 
inutilement  des  plans  de  réduction  successive.  Les  pensions, 
les  dons  manuels,  les  dons  indirects,  les  gains  plus  ou  moins 
dissimulés  dans  les  fournitures,  dans  les  fermes  ou  les  régies, 
constituaient  autant  de  privilèges  qu'un  peuple  affamé  de  cour- 
tisans et  de  valets  défendait  avec  une  désespérante  énergie. 
C'étaient  des  clameurs  ou  plutôt  des  criailleries  interminables. 
Kecker  les  affronta,  en  se  drapant  aux  yeux  du  public  dans  son 
inflexibilité. 

Son  activité  et  sa  ténacité  n'avaient  d'égal  que  son  orgueil, 
qui  s'épanouissait  avec  une  complaisance  naturelle.  Il  fuyait  le 
jeu,  les  distractions,  il  évitait  la  cour,  où  son  absence  était  re- 
marquée. 11  ne  ménageait  ni  les  personnes  ni  les  idées  reçues. 

*  Le  dernier  fit  seul  exceotion,  parce  que  sa  retraite  l'empêcha  de  le  soutenir. 


62  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Il  poursuivait  aussi  la  réalisation  de  quelques  projets  qui 
sortaient  de  la  sphère  purement  financière. 

Il  n'aimait  ni  les  états  provinciaux,  ni  les  prétendus  dons 
qratuils,  ni  les  assemblées  du  clergé,  ni  rien  de  ce  qu'on 
appelait  «  le  monstre  d'une  république  dans  une  monarchie  '  »  . 
Il  n'aimait  pas  davantage  l'intervention  gênante  des  parle- 
ments. Toutes  ces  formes  de  contrôle  ou  de  liberté  lui  sem- 
blaient également  vicieuses  ;  d'un  autre  côté ,  il  était  choqué 
de  l'omnipotence  des  intendants.  «  A  peine,  disait-il,  peut-on 
donner  le  nom  d'administration  à  cette  volonté  arbitraire  d'un 
seul  homme,  tantôt  présent  et  tantôt  absent,  tantôt  instruit  et 
tantôt  incapable.  »  Les  intendants  étaient  le  plus  souvent  des 
ambitieux,  «  timides  devant  les  puissants,  arrogants  envers  les 
faibles,  et  couvrant  tous  leurs  actes  de  l'autorité  royale,  sauf 
à  la  faire  détester.  » 

Necker  imagina  par  ces  motifs  un  système  d'administrations 
provinciales,  qu'il  déclara  pompeusement  «  propre  à  faire  le 
bonheur  des  peuples  »  .  11  proposa  de  créer  dans  chaque  pro- 
vince un  conseil  composé  dé  députés  des  trois  ordres  :  1°  pour 
j/  répartir  l'impôt  ordinaire  qui  serait  invariable,  et  en  surveiller 

la  perception  ;  2°  pour  débattre  et  voter  librement  l'impôt  ex- 
traordinaire. Chaque  conseil  devait  s'assembler  tous  les  deux 
ans  et  avoir  une  session  d'un  mois.  Les  trois  ordres  pourraient 
à  leur  gré  délibérer  séparément  ou  en  commun.  Un  quart  des 
députés  devaient  appartenir  au  clergé,  un  quart  à  la  noblesse, 
les  deux  autres  quarts  au  tiers  état  des  villes  et  des  campa- 
gnes, l'importance  du  tiers  exigeant  que  sa  représentation  fût 
doublée  comme  elle  l'avait  déjà  été  aux  états  de  161-4.  Necker 
réduisit  plus  tard  au  cinquième  la  part  du  clergé,  qui  fut  jugée 
trop  forte.  Chaque  conseil  devait  compter  quarante-huit  mem- 
bres. Pour  la  première  fois,  le  roi  en  nommait  douze,  qui  éli- 
saient les  trente-six  autres.  Le  renouvellement  avait  lieu  ensuite 
par  fractions,  les  conseils  nommant  eux-mêmes  aux  places 
vacantes  dans  leur  sein,  sous  la  réserve  de  l'approbation 
royale.  Système  destiné  à  assurer  leur  indépendance  et  à  éviter 
le  trouble  des  élections  populaires.  C'est  à  peu  près  celui  des 
académies. 

Necker  proposa  d'appliquer  le  système  dans  deux  ou  trois 
provinces  à  titre  d'essai,  avant  d'en  faire  une  application  plus 

*  Besenval. 


NECKER  ET  LES   ADMINISTRATIONS  PROVINCIALES.    63 

générale.  On  commença  par  le  Berry,  en  1778,  et  la  Haute- 
Guvenne  en  1779.  On  eut  soin  que  les  circonscriptions  desnou 
velles  assemblées  ne  fussent  pas  I  s  mêmes  que  celles  des 
généralités  existantes,  afin  de  n'être  pas  gêné  par  des  habi- 
tudes locales.  Necker  voulut  étendre  l'essai  au  Daupîiiné  et  au 
Bourbonnais.  Mais  le  Dauphiné  objecta  que  ses  anciens  états 
avaient  eu  le  droit  de  voter  l'impôt  sans  réserve;  il  soutint  que 
ce  droit,  dont  l'exercice  était  suspendu,  n'en  était  pas  moins 
imprescriptible,  et  refusa  d'accepter  l'institution  nouvelle  tant 
qu'il  ne  serait  pas  reconnu  et  respecté.  Dans  le  Bourbonnais, 
la  résistance  vint  de  l'intendant  de  Moulins.  Necker  le  fit 
casser,  mais  n'eut  pas  le  temps  d'organiser  l'assemblée. 

Les  administrations  provinciales  du  Berry  et  de  la  Haute- 
Guyenne,  tel  était  leur  nom,  eurent  plusieurs  sessions  intéres- 
santes par  ce  quelles  firent  et  par  les  questions  qu'elles  agi- 
tèrent. Elles  s'occupèrent  de  la  répartition  des  impôts,  des 
améliorations  dont  ils  étaient  susceptibles,  du  cadastre,  des 
travaux  publics.  Necker  tenait  à  abolir  la  corvée  des  chemins 
par  des  raisons  plus  politiques  que  financières.  Un  arrêt  du 
conseil  du  13  avril  1781  la  remplaça  dans  le  Berry  par  un 
impôt  additionnel  à  la  taille.  Les  administrations  s'occupèrent 
encore  des  intérêts  agricoles,  de  la  mise  en  valeur  des  biens 
communaux,  du  règlement  de  la  vaine  pâture,  de  la  destruc- 
tion des  usages  surannés.  Elles  discutèrent  les  questions  des 
prisons,  des  poids  et  mesures.  Celles  du  Berry  adopta  un  vaste 
projet  de  canalisation,  préparé  par  un  de  ses  membres  les  plus 
actifs,  le  duc  de  Bétbune-Cbarost.  Elles  demandèrent  aussi 
que  leurs  membres  fussent  soumis  à  l'élection,  et  exprimèrent 
leur  préférence  pour  le  système  de  l'élection  directe  par  tous 
les  habitants  de  la  province. 

Les  représentants  des  ordres  supérieurs,  ceux  du  clergé 
surtout,  prirent  une  part  active  à  ce  premier  exercice  de  la  vie 
publique.  Ils  luttèrerit,  quand  il  le  fallut,  contre  les  parle- 
ments, les  intendants  ou  les  cours  des  aides,  avec  lesquels 
s'élevèrent  des  conflits  inévitables.  Les  sessions  étaient  courtes  ; 
mais  les  assemblées  nommaient,  en  se  séparant,  deux  syndics 
et  une  commission  intérimaire.  Celle  de  la  Haute-Guyenne  fit 
imprimer  ces  procès-verbaux.  Ainsi,  ma'gré  le  peu  de  bruit 
qu'il  fit  et  ses  résultats  nécessairement  bornés,  l'essai  fut  heu- 
reux. Plusieurs  des  hommes  qui  jouèrent  un  rôle  dans  la 
Constituante  ou  qui  remplirent  plus  tard  des  fonctions  élevées, 


64  LIVRE    QUARANTE-TROISIÈME. 

débutèrent  dans  ces  asseniLlées.  L'accord  le  plus  complet  y 
répna.  Si  elles  eussent  été  plus  nombreuses,  si  la  retraite  de 
Kecker  n'eût  pas  fait  suspendre  pendant  trois  ans  l'assemblée 
du  Berry  et  empécbé  d'en  convoquer  de  nouvelles,  elles 
eussent  servi  à  éviter  ou  à  atténuer  ces  froissements  entre  les 
ordres  qui  furent  si  funestes. 

En  attendant  que  le  système  pût  être  appliqué  partout, 
Necker  fit  décider,  le  13  février  1780,  que  la  taille  ne  serait 
plus  augmentée  par  de  simples  arrêts  du  conseil,  et  que  toute 
aup^mentation  devrait  être  enregistrée  parles  parlements;  mais 
en  même  temps  il  prorogea  les  vingtièmes  sans  les  soumettre  à 
renrcgistrement.  Les  j)arlenients  de  Rouen  et  de  Grenoble 
protestèrent.  Celui  de  Rouen  donna  des  démissions;  le  roi  dut 
le  citer  à  Versailles,  et  l'on  vit  se  renouveler  les  scènes  qui 
avaient  eu  lieu  sous  le  dernier  règne. 

Kecker  fit  d'autres  réformes,  dont  le  but  était  principale- 
ment pliilantbropique.  Il  persuada  au  roi  d'abolir  le  droit  de 
suite,  reste  de  -ervitude  qui  existait  encore  sur  le  domaine 
royal  (édit  de  1779),  et  l'année  suivante,  la  question  prépara- 
toire. 11  s'occupa  beaucoup  des  établissements  de  charité,  et 
se  fit  assister  dans  ces  soins  par  madame  Necker,  dont  il  décla- 
rait pompeusement  que  le  nom  était  «  souvent  invoqué  dans 
les  asiles  de  l'humanité  souffrante» .  Il  améliora  l'état  des  hôpi- 
taux de  Paris.  Il  développa  les  monts-de-piété.  11  commit 
pourtaiU  la  faute  de  vendre  quelques  biens  d'hospices  à  titre 
d'expédient. 

Il  entretint  par  là  le  bruit  qui  se  faisait  autour  de  son  nom, 
et  il  éclipsa  les  autres  ministres.  Ces  derniers  se  plaignirent 
qu'il  empiétât  sur  leurs  attributions.  Ils  s'en  montrèrent  d'au- 
tant plus  jaloux,  que  Necker  n'avait  pas  le  droit  d'assister  au 
conseil.  Maurepas  seul  le  ménageait,  tout  en  s'efforçant  d'ar- 
rêter sa  fougue  et  de  le  retenir  dans  les  limites  de  son  départe- 
ment. Mais  c'étaient  des  esprits  trop  différents  pour  bien  s'en- 
tendre ;  ils  éprouvaient  l'un  pour  l'autre,  à  défaut  des  sentiments 
d'hostilité  que  leur  prêtaient  les  bruits  de  cour,  une  réserve 
naturelle ,  comme  les  lettres  de  Necker  en  font  fui. 

Le  premier  de  ses  collègues  avec  lequel  Necker  entra  en 
mésintelligence  sérieuse  fut  Sartines.  Il  lui  reprocha  d'avoir 
dépassé  de  douze  millions  les  crédits  alloués  à  la  marine  ;  peut- 
être  avait-il  contre  lui  d'autres  griefs  tout  personnels.  Sartines 
avait  montré  du  zèle,  de  la  fermeté  et  de  l'intelligence  admi- 


[1780]  LE  COMPTE  RENDU.  65 

nistratives  dans  un  ministère  difficile;  car  outre  que  la  marine 
avait  alors  une  importance  capitale  pour  la  France,  le  corps 
d'officiers,  composé  d'éléments  hétérogènes,  était  très-malaisé 
à  conduire.  Mais  il  n'était  pas  marin.  On  l'accusa  de  n'avoir 
pas  su  donner  aux  expéditions  navales  la  direction  qu'il  eût 
fallu,  et  on  lui  imputa  l'insuccès  de  trois  années  de  luttes  sans 
résultats.  Necker  eut  le  crédit  de  le  remplacer  par  un  lieute- 
nant général  estimé,  le  vieux  marquis  de  Castries,  en  faveur 
duquel  il  intéressa  la  reine  (14  octobre  1780).  Deux  mois 
après  il  fit  également  nommer  Ségur  à  la  guerre,  en  rempla- 
cement de  Montbarrey.  Les  courtisans  le  crurent  tout- puis- 
sant. 

Cependant  le  crédit  commençait  à  baisser.  On  n'avait  pu  em- 
prunter en  tout,  dans  l'année  1780,  que  vingt-quatre  millions, 
encore  avec  l'assistance  des  pays  d'états ,  et  les  anticipations 
s'étaient  élevées  à  centcinquante^cinq.  Necker  jugea  nécessaire 
de  publier  un  état  de  situation ,  comme  font  les  banquiers  et 
comme  faisait  alors  le  gouvernement  anglais.  Il  publia  son 
célèbre  compte  rendu  au  roi,  dont  le  succès  fut  tel  que  six 
mille  exemplaires  en  furent  enlevés  le  premier  jour. 

C'était  un  exposé  ou  plutôt  un  aperçu,  non  du  budget  réel, 
mais  de  ce  que  nous  appellerions  aujourd'hui  un  budget  type 
ou  un  budget  normal.  Le  résultat  était  un  excédant  de  dix 
millions  à  l'actif. 

Necker  laissait  en  dehors  les  recettes  et  les  dépenses  extraor- 
dinaii-es.  Il  se  bornait  au  budget  ordinaire,  qui  n'était  même 
pas  complet;  car  il  ne  calculait  que  les  recettes  et  les  dépenses 
du  trésor,  et  négligeait  celles  des  caisses  provinciales,  soumises 
à  une  comptabilité  particulière.  En  se  restreignant  dans  ces 
limites,  il  montrait  qu'on  ne  devait  pas  s'effrayer  de  l'avenir; 
que  les  recettes  iraient  en  augmentant  par  l'effet  de  la  prospé- 
rité sur  laquelle  on  pouvait  compter,  et  les  dépenses  en  di- 
minuant grâce  à  la  réduction  successive  des  pensions  ,  des 
charges  et  des  abus.  Il  insistait  avec  complaisance  sur  cette 
suppression  des  abus ,  propre  à  produire  un  grand  effet.  Son 
but  était  de  convaincre  que  la  plus-value  des  revenus  pourrait 
payer  l'intérêt  des  emprunts.  Or  ce  but  fut  pleinement  atteint. 
Lorsqu'il  ouvrit  un  nouvel  emprunt,  deux  cent  trente-six  mil- 
lions furent  souscrits  en  peu  de  mois  '. 

'  Droz,  Histoire  de  Louis  XVI,  tome  I",  a  donné  une  excellente  analyse 
du  budget  de  Necker. 

vn.  .  5 


(36  LIVRE  QUARANTE-TROISIÈME. 

Un  pareil  exposé  donnerait  lieu  aujourd'hui  à  des  discus- 
sions infinies.  Les  ennemis  de  Necker  discutèrent  son  compte 
rendu  d'une  manière  d'autant  plus  bruyante,  qu'avec  ses  ap- 
pels répétés  à  l'opinion  publique,  il  avait  rendu  l'indifférence 
impossible.  Tout  le  monde  était  pour  lui  ou  contre  lui.  Il  fut 
accablé  de  critiques  et  même  d'injures.  Sa  personne ,  sa  nais- 
sance, sa  fortune,  rien  ne  fut  épargné. 

Le  compte  rendu  fut  accusé  d'innovation,  ce  qui  était  exa- 
géré; de  charlatanisme,  ce  qui  était  un  peu  plus  vrai,  et  d'hy- 
pocrisie ,  ce  qui  n'était  pas  absolument  faux. 

On  reprocha  au  citoyen  genevois  d'être  étranger  et  de  ne 
pas  connaître  la  France.  On  prétendit  que  ses  mesures  eussent 
été  bonnes  à  Genève  ou  en  Angleterre,  c'est-à-dire  dans  une 
république  ou  uia  gouvernement  libre,  mais  que  pour  obtenir 
en  France  le  même  crédit  qu'en  Angleterre,  il  fallait  v  donner 
au  public  des  garanties  égales  à  celles  dont  le  public  anglais 
jouissait  à  l'égard  de  son  gouvernement.  On  ajouta  que  le  sys- 
tème détruisait  l'autorité  royale,  en  la  soumettant  à  un  con- 
trôle indéfinissable,  celui  de  l'opinion.  Necker  écrivait  qu'il 
fallait  un  soutien  contre  les  vacillations  des  ministres,  que  ce 
soutien  important  ne  pouvait  se  trouver  que  dans  «  la  pro- 
gression des  lumières  et  la  force  résistante  de  l'opinion  publi- 
que »  .  Cette  opinion  publique,  qu'était-elle?  comment  pou- 
vait-on la  déterminer,  la  reconnaître? 

Vergennes,  un  des  collègues  de  Necker,  fut  aussi  un  de  ses 
plus  ardents  adversaires.  Dans  des  observations  présentées  à 
Louis  XVI  (le  3  mai  1781),  il  qualifia  le  compte  rendu  d'appel 
au  peuple.  C'était,  suivant  lui,  déclarer  indirectement  que  le 
roi  ne  pouvait  inspirer  de  confiance,  si  le  ministre  ne  le  cou- 
vrait de  son  propre  crédit,  et  ne  se  faisait  sa  caution.  C'était 
entrer  dans  une  série  de  mesures  qui  décomposaient  le  gou- 
vernement pièce  à  pièce.  Enfin,  vouloir  appliquer  à  la  France 
l'usage  anglais  de  publier  des  comptes,  c'était  faire  injure  aux 
sentiments  d'un  peuple  confiant  et  dévoué  à  ses  rois,  tandis 
que  le  peuple  anglais  était  de  sa  nature  inquiet,  calculateur  et 
égoïste. 

Ces  critiques  furent  le  signal  d'une  levée  de  boucliers  de  tous 
les  ennemis  du  ministre,  et  ils  étaient  nombreux.  Presque  toute 
la  cour,  la  haute  administration,  les  intendants,  le  Parlement, 
le  clergé,  en  faisaient  partie.  Monsieur  se  prononça  contre 
Necker  comme  il  avait  fait  contre  Turgot.  Les  parlements  ne 


[1781]  RETRAITE  DE  NECKER.  (KT 

pouvaient  lui  pardonner  de  s'être  exprimé  trop  hostilement  sur 
le  droit  de  remontrance.  La  majorité  du  clergé  le  combattait  en 
sa  qualité  de  protestant  genevois.  L'archevêque  de  Paris,  il  est 
vrai ,  le  soutenait  à  cause  de  ses  dons  aux  établissements  cha- 
ritables; quelques  prélats  politiques  demeuraient  sur  la  ré- 
serve; mais  les  autres  faisaient  de  lui  des  plaintes  continuelles. 
On  raconte  même  que  Maurepas  leur  répondit  un  jour  :  «  Je 
vous  l'abandonne ,  si  vous  voulez  payer  la  dette  de  l'État.  » 

Necker  eut  le  tort  de  s'exaspérer  des  brochures  dirigées  contre 
lui.  Il  voulut  les  faire  saisir.  Les  autres  ministres  s'y  opposè- 
rent, par  jalousie  ou  pour  éviter  des  mesures  impopulaires. 
En  même  temps,  ils  l'accusèrent  de  compromettre,  en  se  fai- 
sant ainsi  discuter,  le  gouvernement  et  l'autorité  du  roi  '. 

Necker  demanda  d'être  admis  au  conseil  pour  y  défendre  ses 
opérations.  On  le  lui  refusa ,  en  alléguant  sa  religion.  Il  de- 
manda qu'on  lui  soumît  au  moins  les  marchés  de  la  guerre  et 
de  la  marine.  Il  ne  l'obtint  pas  davantage.  Fatigué  de  ces  ré- 
sistances, il  remit  sa  démission  le  19  mai  1781.  La  reine,  que 
ses  partisans  avaient  gagnée  ,  le  pria  de  la  retirer.  Il  eût  voulu 
que  le  roi  l'en  priât  également;  mais  Louis  XVI,  prévenu  for- 
tement contre  lui ,  garda  le  silence.  Il  la  maintint. 

On  a  prétendu  qu'il  s'était  retiré  par  orgueil ,  dans  la  con- 
viction qu'on  serait  forcé  de  le  rappeler.  Son  caractère  auto- 
rise cette  supposition  ,  et  le  calcul  se  vérifia  plus  tard.  Pour 
lors,  sa  retraite  lui  valut  une  brillante  popularité.  Ses  amis 
firent  éclater  leur  enthousiasme  ;  il  devint ,  comme  Choiseul 
l'avait  été,  le  héros  de  l'opposition.  Le  prince  de  Condé,  les 
ducs  d'Orléans  et  de  Chartres,  les  maréchaux,  l'archevêque  de 
Paris  allèrent  le  complimenter  à  sa  campagne  de  Saint-Ouen. 
Les  capitalistes  lui  restèrent  attachés.  En  général  le  public 
était  pour  lui  à  cause  de  son  honnêteté ,  et  parce  qu'on  lui  sa- 
vait gré  de  n'avoir  pas  levé  de  nouveaux  impôts.  Sa  réputation 
était  telle  que  Burke  le  loua  dans  le  Parlement  anglais,  et  que 
Joseph  II  et  Catherine  II  affectèrent  de  lui  proposer  la  direc- 
tion de  leurs  finances.  Au  reste,  il  semblerait  que  cette  faveur 
des  souverains  étrangers,  comme  celle  qu'ils  témoignaient  aux 
écrivains  et  aux  philosophes,  fut  une  malice  satirique  à  l'égard 
du  gouvernement  français. 

Turgot  était  mort  deux  mois  auparavant,  le  18  mars.  Son 

»  Soulavie,  t.  IV,  p.  407. 


68  LIVRE   QUARANTE-TROISIÈME. 

frère  et  Condorcet,  qui  fut  son  biographe,  avaient  compté 
parmi  les  adversaires  de  Necker  les  plus  passionnés  et  souvent 
les  plus  injustes.  Turgot  et  Necker  avaient  eu  quelques  idées 
communes;  ils  avaient  voulu  l'équilibre  des  budgets,  la  paix  et 
la  réforme  des  abus.  Mais  par  quels  moyens  différents  !  Et  quel 
contraste  entre  leurs  deux  caractères  !  l'un  dédaignant  l'opi- 
nion d'une  manière  hautaine ,  l'autre  la  courtisant  avec  osten- 
tation ;  l'un ,  a  dit  Droz  ,  ayant  foi  en  ses  principes ,  l'autre 
ayant  foi  en  lui-même. 

Necker  ne  renonça  pas,  en  quittant  le  ministère,  à  ses  habi- 
tudes d'un  langage  fier  et  pompeux.  Il  fit  son  apologie.  Il  se 
vanta  d'avoir  passé  cinq  ans  sans  créer  d'impôts  nouveaux , 
d'avoir  trouvé  par  l'emprunt  490  millions  pour  les  frais  de  la 
guerre,  d'avoir  donné  au  roi  le  moyen  d'entreprendre  la  ré- 
forme des  hôpitaux ,  de  lui  avoir  inspiré  le  désir  d'éteindre  les 
restes  de  la  servitude  personnelle,  enfin  d'avoir  fait  bénir  son 
nom  jusque  dans  les  chaumières  du  pauvre. 

XXI.  —  Les  nouveaux  ministres  de  la  guerre  et  de  la  ma- 
rine, Castries  et  Ségur,  imprimèrent  la  plus  grande  activité  aux 
préparatifs  de  la  campagne  de  I78I.  On  était  pressé  d'arriver 
ù  un  résultat.  On  comptait  une  alliance  de  plus ,  celle  de  la 
Hollande.  L'Angleterre  avait  exigé  des  états  généraux  qu'ils 
punissent  le  grand  pensionnaire  pour  avoir  négocié  avec  les 
Américains  ;  sur  leur  refus,  elle  leur  avait  déclaré  la  guerre.  La 
Hollande  entra  donc  en  lice,  quoique  à  regret;  car  elle  était 
très-divisée  à  l'intérieur  et  elle  sentait  sa  faiblesse.  Deux  flottes 
partirent,  l'une  pour  les  Indes  orientales,  l'autre  pourTAmé- 
rique. 

Washington  demandait  un  subside  ;  c'était  même  le  ^enre 
de  secours  qu'il  regardait  comme  le  plus  nécessaire,  les  Etats- 
Unis  ne  pouvant  suffire  aux  dépenses  d'une  guerre  qui  coûtait 
par  an  au  moins 28  millions  de  dollars  (140  millions  de  francs). 
Louis  XVI  le  lui  promit. 

La  flotte  destinée  à  l'Amérique,  forte  de  vingt  et  un  vais- 
seaux de  ligne  et  commandée  par  le  comte  de  Grasse,  se  dirigea 
sur  les  Antilles ,  où  Rodney  et  Vaughan  avaient  occupé  les 
îles  hollandaises ,  ainsi  que  les  établissements  hollandais  de  la 
Guyane.  Ils  s'y  étaient  conduits  en  forbans,  avaient  enlevé  ce 
qui  appartenait  aux  particuhers  en  même  temps  que  ce  qui 
appartenait  à  l'État,  et  vendu  le  produit  de  ce  brigandage .  Tou- 


CAMPAGNE  DE  I78l.  69 

tefois,  à  sa  sortie  de  l'île  Saint-Eustache ,  Rodney  se  vit  arra- 
cher sa  proie  par  la  Molhe-Piquet ,  chef  d'une  croisière  fran- 
çaise. Grasse,  arrivé  à  la  Martinique  le  28  avril,  unit  ses  forces 
à  celles  du  gouverneur  Bouille  et  Faida  dans  une  entreprise 
contre  Tabago,  qui  capitula.  Ayant  alors  rempli  la  première 
partie  de  ses  instructions,  il  se  rendit  pour  remplir  la  seconde 
dans  la  baie  de  Chesapeake,  où  il  arriva  le  3  septembre,  dans 
le  dessein  de  soutenir  les  opérations  de  Washington  et  de 
Rochambeau. 

Les  Anglais,  satisfaits  de  retenir  Washington  dans  les  envi- 
rons de  New-York,  dirigeaient  depuis  quelque  temps  leurs 
principaux  efforts  conti'e  les  Etats  du  Sud  ,  où  ils  comptaient 
des  partisans  ,  et  où  ils  avaient  toute  facilité  pour  porter  des 
troupes  étant  maîtres  de  la  nier,  tandis  que  le  Congrès  éprou- 
vait de  gi-andes  difficultés  à  y  faire  arriver  par  terre  des  troupes 
réglées  et  à  les  y  entretenir  ;  ce  qui  le  réduisait  à  peu  près  à  y 
employer  les  milices  locales.  Les  Anglais  avaient  donc  soumis, 
en  apparence  au  moins,  les  Carolines  et  la  Géorgie.  Ils  s'étaient 
encore  fortifiés  de  la  trahison  du  général  américain  Arnold; 
mais  cette  défection  isolée,  loin  de  trouver  des  imitateurs,  n'a- 
vait fait  qu'irriter  le  sentiment  national  et  mettre  mieux  en  re- 
lief le  désintéressement  des  autres  officiers.  Les  milices  du 
Sud,  sous  les  ordres  du  général  Greene,  quoique  battues  à 
plusieurs  reprises,  revinrent  constamment  à  la  charge,  et  fini- 
rent par  reconquérir  tout  le  terrain  enlevé  par  l'ennemi. 

En  1781,  la  lutte  se  concentra  à  peu  près  dans  la  Virginie, 
province  riche,  importante,  appelée  par  cette  raison  et  par  sa 
position  géographique  à  décider  des  destinées  du  Sud.  Washing- 
ton y  envoya  Steuben,  la  Fayette  et  les  milices  de  Pensylvanie, 
qui  soutinrent  contre  Arnold  et  lord  Cornwallis  le  même  genre 
de  lutte  que  Greene  avait  soutenu  dans  la  Caroline.  Dès  qu'il 
put  compter  sur  le  concours  de  la  flotte  française,  il  y  marcha 
lui-même  avec  Rochambeau.  Grasse  y  débai'qua  un  corps  de 
troupes  de  trois  mille  quatre  cents  hommes,  et  parvint  à  barrer 
le  passage  aux  vaisseaux  anglais.  Cette  opération  fut  décisive. 
Cornwallis  se  trouva  enfermé  dans  Yorktown  et  Glocester, 
deux  places  fortes  qu'il  occupait  aux  deux  côtés  du  James'  River, 
et  qui ,  communiquant  avec  la  mer,  eussent  été  imprenables  si 
la  mer  fût  demeurée  libre. 

Il  fut  investi  le  30  septembre  par  huit  mille  Américains  et 
sept  mille  Fiançais.  Les  vaisseaux  français  ayant  apporté  une 


70  LIVRE   QUARANTE-TROISIÈME. 

nombreuse  artillerie  de  siège,  soixante-seize  bouches  à  feu  furent 
dirigées  contre  ses  batteries.  C'étaient  des  officiers  français  du 
génie  qui  commandaient  les  travaux  d'approebe.  Le  14  oc- 
tobre, un  assaut  fut  livré.  Deux  redoutes  furent  enlevées  à  la 
baïonnette,  l'une  par  les  Américains  que  conduisaient  la  Fayette, 
Hamilton  et  Laurens,  l'autre  par  les  Français  que  conduisaient 
Yiomesnil ,  Saint-Simon  et  Noailles.  Les  Français  eurent  ainsi 
une  grande  part  à  l'honneur  de  la  journée.  Le  19,  Cornwallis 
capitula  ;  huit  mille  Anglais  mirent  bas  les  armes  et  se  rendi- 
rent prisonniers  à  Washington.  Les  bâtiments  qui  se  trou- 
vaient sur  la  rivière  furent  remis  à  l'anu'ral  français. 

RochambeauetGrassefurentrécompensés  parle  Congrèsd'un 
don  de  canons  avec  leurs  noms  et  leurs  armes.  Peu  de  temps 
après,  les  Américains  élevèrent  à  Yorktown  une  colonne  com- 
niémorative  de  ce  grand  succès.  Tous  les  doutes  qu'on  avait 
pu  garder  en  Amérique  sur  l'issue  de  la  guerre  furent  dissipés. 
L'Angleterre  comprit  que  le  moment  était  venu  de  se  résigner 
à  l'indépendance  des  colonies. 

Grasse  ramena  ses  troupes  aux  Antilles,  où  sa  présence  aida 
la  reprise  des  îles  hollandaises  par  Bouille  (novembre),  et  un 
peu  plus  tard  celle  des  places  de  la  Guyane  par  Kersaint. 

Nos  alliés  n'étaient  pas  restés  inactifs.  Les  Hollandais  avaient 
livré  aux  Anglais  le  combat  naval  du  Doggers'  bank ,  le  5  août. 
Les  Espagnols,  appuyés  sur  la  Louisiane  et  Saint-Domingue, 
dirigèrent  deux  expéditions  maritimes  contre  Mobile  et  Pensa- 
cola,  et  firent  capituler  la  seconde  de  ces  places  ,  la  plus  im- 
portante de  celles  des  Florides,  au  printemps  de  1781.  Ils 
proposèrent  à  Louis  XVI  une  action  commune  sur  la  Jamaïque. 
Le  cabinet  de  Versailles  fit  substituer  à  ce  plan  celui  d'une 
attaque  contre  Minorque.  Dix  mille  Espagnols,  commandés 
par  un  Français,  Grillon,  débarquèrent  le  19  mai  dans  cette 
dernière  île ,  pendant  que  les  amiraux  Guichen  et  Cordova 
gardaient  les  approches  du  détroit  de  Gibraltar.  La  garnison 
s'enferma  dans  le  fort  Saint-Philippe ,  plus  redoutable  encore 
qu'en  1756,  car  on  avait  miné  tous  les  travaux  avancés  et  le 
terrain  environnant.  Quatre  mille  Français  vinrent  s'unir  aux 
assiégeants  et  prirent  part  à  l'assaut;  Grillon  monta  en  per- 
sonne sur  la  brèche.  Le  gouverneur  anglais  Murray  capitula  , 
faute  de  secours,  le  4  février  1782.  La  flotte  anglaise,  qui  de- 
vait le  ravitailler,  arrêtée  par  Guichen  et  Gordova,  s'était  vue 
dans  l'obligation  de  rentrer  à  Torbay. 


CAMPAGNE  DE  1782.  71 

XXII.  —  Ainsi  la  campagne  de  1781  avait  abouti  à  deux 
grands  succès,  YorktoAvn  et  Minorque.  Celle  de  1782  fut  con- 
sacrée à  deux  autres  entreprises  combinées  entre  la  France  et 
l'Espagne  sur  la  Jamaïque  et  Gibraltar.  Nous  ne  parlons  pas 
des  enlèvements  de  convois  et  de  tous  les  combats  particuliers 
entre  les  vaisseaux  ou  même  les  escadres  qui  les  escortaient. 
Ces  combats  étaient  nombreux  et  se  livraient  sur  toutes  les 
mers.  Plus  d'un  mériterait  d'être  rappelé,  mais  les  succès  étant 
balancés  hâtaient  peu  le  résultat  final. 

Au  printemps  de  1782,  Grasse,  après  avoir  aidé  Bouille  à 
prendre  Saint-Christophe  et  d'autres  petites  îles,  fit  voile  pour 
Saint-Domingue  avec  trente  et  un  A'aisseaux,  dans  le  but  dV 
joindre  treize  vaisseaux  espagnols ,  et  d'attaquer  ensuite  la 
Jamaïque.  Les  amiraux  anglais,  Rodney  et  Hood,  comptaient 
trente-six  vaisseaux,  et  étaient  supérieurs  en  artillerie.  Ils  se 
mirent  à  la  poursuite  de  la  flotte  française ,  et  l'atteignirent  le 
12  avril,  avant  la  jonclion  projetée.  Grasse,  dont  le  vent  retar- 
dait la  marche,  s'arrêta  pour  laisser  à  deux  bâtiments,  qui  de- 
meuraient en  arrière  ,  le  temps  de  le  rejoindre.  L'ennemi  pro- 
fita de  cette  circonstance  et  engagea  une  bataille  qui  eut  lieu  sur 
un  espace  extrêmement  étendu.  Après  deux  heures  de  canon- 
nade ,  Rodney  coupa  la  ligne  française.  La  bataille  dura  encore 
huit  heures,  et  n'en  fut  que  plus  acharnée.  A  la  fin,  les  Anglais 
l'emportèrent.  Les  Français  eurent  six  de  leurs  capitaines  tués, 
et  perdirent  six  vaisseaux.  Grasse  soutint  une  lutte  héroïque  sur 
son  vaisseau  amiral  la  Ville  de  Paris;  il  lâcha  quatre-vingts  bor- 
dées, et  resta  debout,  lui,  troisième,  au  milieu  des  hommes 
de  son  équipage,  tous  tués  ou  blessés;  il  fut  enfin  obligé 
d'amener  son  pavillon. 

Sa  bravoure  était  hors  de  contestation;  mais  on  l'accusa  de 
n'avoir  pas  su  diriger  une  grande  flotte ,  et  de  s'être  montré , 
sous  ce  rapport,  inférieur  à  l'amiral  anglais.  Il  perdit  la  popu- 
larité qu'il  avait  conquise  par  des  services  récents  et  éclatants. 
En  effet,  la  journée  des  Saintes  (elle  fut  appelée  ainsi  du  nom 
de  petites  îles  voisines)  fut  désastreuse  ,  moins  par  nos  pertes, 
qui  n'allèrent  pas  à  plus  de  trois  mille  hommes,  que  par  le 
résultat  moral.  Elle  affirmait  la  supéi'iorité  maritime  des  An- 
glais qu'on  avait  pu  jusque-là  croire  ébranlée.  Les  Anglais  le 
sentirent,  et  Rodney  reçut  de  ses  compatriotes  un  double 
triomphe,  à  la  Jamaïque  d'abord,  puis  à  Londres,  où  Georges  III 
le  combla  d'honneurs  extraordinaires. 


72  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Bougainville  et  Vaudreuil  se  retirèrent  pour  réparer  notre 
flotte,  à  la  Martinique  et  à  Saint-Domingue.  Vaudreuil,  uni 
aux  Espagnols,  obtint  quelques  succès  dans  les  Antilles,  et  le 
capitaine  de  vaisseau  la  Pérouse  alla  détruire  les  établisse- 
ments anglais  de  la  baie  d'Hudson.  Mais  la  campagne  maritime 
s'arrêta  là.  Nos  pertes  matérielles  étaient  considérables.  Le 
gouvernement  employa  le  moyen  dont  il  s'était  servi  en  1762. 
Il  se  fît  présenter,  pour  construire  et  équiper  des  vaisseaux, 
des  offres  de  souscription  par  les  princes,  les  villes  et  les 
riches  particuliers.  Il  n'accepta  toutefois  que  les  souscrip- 
tions des  grands  corps,  tels  que  le  clergé,  qui  vota  douze  mil- 
lions. 

Gibraltar  était  bloqué  par  les  Espagnols  depuis  le  commen- 
cement de  la  guerre.  Mais  la  place  ne  craignait  que  la  famine, 
et  les  Anglais,  maîtres  de  la  mer,  parvenaient  toujours  à  la 
ravitailler.  Grillon  vint  se  mettre  à  la  tête  de  l'armée  de  siège, 
qui  fut  renforcée  de  douze  mille  Français.  On  avait  réuni  des 
masses  énormes  d'artillerie;  un  ingénieur  imagina  de  construire 
des  batteries  flottantes  d'un  nouveau  genre.  Les  ducs  d'Artois 
et  de  Bourbon  se  rendirent  au  camp.  Tout  fut  inutile.  On  dut 
hâter  de  quelques  jours  le  bombardement  préparé ,  pour  ne 
pas  attendre  l'arrivée  d'une  flotte  anglaise.  Il  eut  lieu  le  1 3  sep- 
tembre par  terre  et  par  mer.  La  canonnade  fut  effroyable  ; 
mais  les  murailles  ne  purent  être  renversées.  Les  batteries  flot- 
tantes prirent  feu;  elles  communiquèrent  Tincendie  à  d'autres 
bâtiments,  en  sorte  que  ce  furent  les  assiégeants  qui  souffrirent 
le  plus.  La  flotte  anglaise  arriva;  elle  apporta  des  vivres  et  des 
munitions  à  la  garnison.  Il  fallut  renoncer  à  toute  espérance 
de  succès. 

XXIII.  —  Cependant  le  pavillon  français  avait  reparu  avec 
honneur  dans  les  mers  de  l'Inde.  On  s'était  passionné  en  France 
pour  les  Indes  orientales,  depuis  que  les  Anglais,  réalisant  à 
leur  profit  la  pensée  de  Dupleix ,  y  avaient  formé  un  grand 
empire.  On  s'imaginait  qu'ils  étaient  aussi  vulnérables  de  ce 
côté  qu'aux  États-Unis.  On  tenait  d'autant  plus  à  les  y  frapper, 
qu'ils  nous  y  avaient  en  quelque  sorte  supplantés. 

Le  cabinet  de  Versailles ,  n'ayant  pu  sauver  nos  établisse- 
ments au  début  de  la  guerre,  entreprit  de  défendre  ceux  de 
la  Hollande,  menacés  par  les  Anglais.  Le  bailli  de  Suffren  fut 
chargé,  en  1781,  d'escorter  un  convoi  qui  allait  au  Cap.  Il  y 


[1782]  GUERRE   DE    L'INDE.    SUFFREN.  73 

réussit,  et  tecourut^la  colonie  en  danger  de  tomber  aux  uiains 
de  l'ennemi. 

Il  se  rendit  ensuite  à  l'île  de  France,  où  l'amiral  d'Orves  pré- 
parait une  escadre  de  douze  vaisseaux  pour  la  mer  des  Indes. 
L'amiral  étant  mort  peu  de  jours  après  le  départ  (février  1 782), 
Suffren  prit  sa  place.  A  peine  arrivé  en  vue  de  la  côte  de  Co- 
romandel ,  où  il  voulait  se  procurer  un  port  ou  un  abri ,  car 
nous  n'y  avions  rien  gardé  ,  il  rencontra  l'amiral  Hughes,  sorti 
de  Madras.  Il  lui  livra,  le  20  février,  un  premier  combat,  qui 
fut  suivi  de  trois  autres  dans  le  cours  de  la  même  année.  Les 
forces  anglaises  étaient  un  peu  inférieures  aux  nôtres;  mais 
l'amiral  Hughes  avait  derrière  lui  des  ports,  des  arsenaux  et 
la  puissance  morale  de  la  Compagnie  des  Indes ,  dans  tout 
l'éclat  de  sa  prospérité.  Suffren,  sans  obtenir  d'avantages  mar- 
qués ,  déploya  dans  ces  différents  combats  des  talents  de  pre- 
mier ordre  ,  et  fit  le  prodige  de  tenir  la  mer  une  année  entière 
dans  les  conditions  les  plus  défavorables. 

Il  s'entendit  avec  Hyder-Ali,  sultan  de  Maïssour  (Mysore), 
dont  l'aimée,  organisée  par  des  officiers  français,  luttait  depuis 
plusieurs  années  avec  courage  et  succès  contre  la  Compagnie 
anglaise.  11  en  obtint  un  renfort  de  cipayes,  à  l'aide  desquels  il 
parvint  à  occuper  un  mouillage  à  Cuddalore  ou  Gondelour.  Il 
entreprit  aussi ,  pour  s'établir  tout  à  fait  sur  la  côte  de  Coro- 
mandel,  de  reconquérir  la  ville  hollandaise  de  Négapatam,  que 
les  Anglais  avaient  enlevée  ;  mais  il  fut  repoussé.  Alors  il  se 
retourna  sur  Ceylan,  où  il  reprit  Trinquemale,  et  il  courut 
protéger  le  comptoir  d'Achem  dans  l'île  de  Sumatra. 

Pendant  l'hiver,  des  troupes  anglaises  vinrent  par  terre  as- 
siéger Gondelour.  Bussy,  l'ancien  héros  des  guei'res  de  l'Inde, 
récemment  arrivé  des  îles  d'Afrique  ,  défendit  la  place  avec 
des  cipayes  et  quelques  soldats  français.  Il  comptait  sur  un 
secours  de  Tippoo-Saïb,  fils  et  successeur  d'Hyder;  mais  Tip- 
poo,  attaqué  lui-même  sur  la  côte  de  Malabar,  ne  put  marcher 
pour  le  dégager.  Ce  contre-temps  rendit  sa  situation  très-cri- 
tique. Malgré  l'énergie  avec  laquelle  il  résista  et  un  avantage 
obtenu  sur  mer  par  Suffren,  le  siège  se  prolongeait ,  quand  la 
nouvelle  arriva  que  la  paix  était  conclue. 

Au  fond ,  cette  guerre  de  l'Inde  fut  une  simple  diversion  sans 
résultats.  Suffren  était  hors  d'état  de  recouvrer  même  les  colo- 
nies que  nous  avions  perdues.  Mais  il  se  montra  un  chef  d'escadre 
accompli.  Il  tira  de  ressources  médiocres  un  parti  surprenant  ; 


74  LIVRE  QUARANTE-TROISIEME. 

il  sut  tenir  continuellement  ses  équipages  en  haleine ,  les  en- 
traîner aux  jours  de  combat,  et  conquérir  ce  prestige  person- 
nel d'autant  plus  important  dans  les  luttes  maritimes  qu'elles 
sont  plus  rarement  décisives.  On  lui  sut  gré  d'avoir  relevé  dans 
les  Indes  la  gloire  de  notre  pavillon,  et  son  duel  d'une  année 
contre  la  marine  anglaise  valut  à  sou  nom  la  plus  brillante 
popularité. 

XXIV.  —  L'espérance  commune  des  belligérants  était  que 
l'Angleterre  céderait,  et  l'on  ne  se  trompait  pas.  Elle  céda. 

L'opposition  s'était  peu  à  peu  grossie  contre  lord  North ,  à 
mesure  que  la  France,  l'Espagne  et  la  Hollande  étaient  entrées 
en  lice,  et  plus  ces  puissances  avaient  déployé  d'activité,  plus 
les  ministres  anglais  avaient  eu  dans  le  Parlement  d'assauts  à 
repousser.  Ils  avaient  beau  répéter  qu'on  était  engagé,  et  qu'il 
n'était  plus  permis  de  reculer;  le  vœu  général  était  d'en  finir 
avec  l'Amérique,  de  reconnaître  son  indépendance,  de  la  déta- 
cher de  la  coalition,  et  de  tourner  dés  lors  toutes  les  forces  du 
pays  contre  la  maison  de  Bourbon.  Chaque  revers  éprouvé  au 
delà  de  l'Atlantique  contribuait  à  fortifier  ce  sentiment.  Les 
troubles  qui  éclatèrent  à  Londres  en  1780,  les  élections  agi- 
tées qui  suivirent,  et  le  renouvellement  de  la  Chambre  des  com- 
munes, où  l'opposition  rentra  plus  forte  et  plus  nombreuse,  le 
rendirent  irrésistible.  Les  plus  grands  orateurs,  Burke,  Fox  et 
le  jeune  Pitt,  en  furent  les  interprètes.  Ils  firent  assaut  d'élo- 
quence. Jamais  la  tribune  anglaise  n'avait  retenti  de  débats 
aussi  ardents  et  aussi  brillants. 

Ces  orateurs  soutenaient  qu'on  devait  se  borner  à  garder  en 
Amérique  New-York  comme  un  second  Gibraltar,  et  que  si  les 
ministres  ne  pouvaient  reculer,  il  appartenait  à  la  Chambre  de 
prendre  l'initiative  d'une  réconciliation  avec  les  colonies.  Il  ne 
s'agissait  plus  de  discuter  sur  la  légitimité  ou  l'opportunité  de 
la  guerre,  il  fallait  la  terminer  au  plus  vite;  car  il  était  clair 
qu'on  ne  ramènerait  pas  les  Américains.  Chaque  membre  du 
Parlement  se  croyait  obligé  de  venir  faire  à  son  tour  sa  profes- 
sion de  foi.  Les  accusations  d'incapacité  et  de  trahison  pleu- 
vaient  sur  un  ministère  qui  ruinait  le  pays,  et  dont  toutes  les 
prévisions  avaient  été  régulièrement  déçues.  Ses  défenseurs  ne 
le  soutenaient  plus  que  par  un  seul  argument,  celui  du  danger 
de  se  désunir  en  face  de  l'ennemi  '. 

1  Parliamentary  hislory,  débats  des  années  1780  et  1781. 


ri782]  l'a>gleterre  veut  la  paix.  75 

La  capitulation  de  Yorktown  porta  le  coup  de  grâce  au  mi- 
nistère. Les  Anglais  se  bornèrent  dès  lors  à  garder  New-York 
et  Charlestown  ;  ils  évacuèrent  même  Savannah.  Ils  ne  s'atta- 
chèrent plus  qu'à  poursuivre  la  lutte  engagée  avec  la  France , 
et  ils  firent  d'inutiles  efforts  pour  entraîner  l'Espagne  et  la 
Hollande  à  des  accommodements  séparés. 

Les  pétitions  affluant  en  faveur  de  la  paix,  la  majorité  du 
Parlement  se  prononça  le  27  février  1781  contre  lord  North , 
qui  donna  sa  démission  le  22  mars.  Ses  plus  ardents  adver- 
saires, Rockingham  ,  Fox,  lord  Shelburne,  le  comte  de  Ricli- 
mond,  arrivèrent  au  pouvoir  avec  la  conviction  commune  de 
la  nécessité  de  la  paix,  au  prix  de  la  reconnaissance  des  États- 
Unis. 

La  victoire  de  Rodney  aux  Antilles  offrit  aux  nouveaux  mi- 
nistres une  occasion  favorable  de  traiter  avec  l'Amérique.  Car 
en  reconnaissant  son  indépendance,  ce  qui  était  chose  forcée, 
on  pouvait  lui  dicter  des  conditions ,  et  en  premier  lieu  un  traité 
de  commerce.  L'idée  que  la  communauté  de  langue  et  d'origine 
rapprocherait  nécessairement  les  deux  pays  quand  elle  serait 
corroborée  par  la  communauté  des  intérêts,  idée  que  Tucker 
avait  présentée  l'un  des  premiers,  que  les  Américains  avaient 
embrassée ,  et  qui  les  avait  encouragés  dans  leur  résistance , 
gagnait  beaucoup  de  partisans.  Les  Anglais  calculaient  encore, 
ce  qui  était  vrai,  que  l'indépendance  des  Etats-Unis  entraîne- 
rait un  jour  celle  de  l'Amérique  espagnole  ;  qu'ils  verraient 
ainsi  de  nouveaux  marchés  s'ouvrir  à  leurs  vaisseaux,  et  que  la 
concurrence  du  commerce  maritime  des  Américains,  simple 
commerce  de  commission ,  ne  ferait  de  tort  sérieux  qu'à  la 
Hollande  '. 

Mais  l'Amérique  avait  pris  des  engagements  qui  ne  lui  per- 
mettaient pas  de  traiter  seule.  Elle  avait  même  contracté  en 
France  une  dette  assez  forte.  Elle  repoussa  toute  proposition 
de  faire  une  paix  séparée ,  également  incompatible  avec  sa 
sécurité  et  son  honneur. 

L'Angleterre  se  vit  par  là  réduite  à  négocier  avec  la  France. 
Elle  ne  manqua  pas  de  se  faire  valoir  à  elle-même  les  succès 
qu'elle  obtint  pendant  la  campagne  de  1782  aux  Antilles,  dans 
l'Inde,  à  Gibraltar.  En  réalité,  elle  négocia  parce  qu'elle  ne 
pouvait  plus  lutter.  Elle  avait  ajouté  au  capital  de  sa  dette  cent 
millions  de  livres  sterling  (deux  milliards  et  demi  de  francs). 

^  Voir  le  discours  du  comte  Nugent,  le  14  décembre  1781. 


76  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Elle  avait  maintenu  Thonneur  de  son  pavillon  ,  mais  non  sa 
domination  maritime;  car  elle  n'avait  pu  empêcher  la  France, 
l'Espagne  et  la  Hollande  coalisées ,  de  lui  opposer  des  forces 
navales  un  peu  supérieures  et  d'obtenir  sur  elle  plus  d'un 
succès,  ni  les  puissances  neutres  de  se  soustraire  au  joug  de 
son  droit  de  visite.  La  guerre  maritime  était  aussi  stérile  que 
coûteuse ,  et  jamais  pourtant  la  marine  à  voiles  ne  l'avait  faite 
avec  plus  d'éclat.  Enfin  ,  l'Angleterre  se  voyait  isolée  ;  elle 
avait  soulevé  contre  elle  tous  les  gouvernements.  Elle  mit  de 
côté  les  préjugés  et  les  entraînements  de  son  orgueil;  elle  en- 
tama des  négociations  directes  avec  le  cabinet  de  Versailles , 
en  offrant  de  prendre  pour  point  de  départ  le  statu  quo  avant 
la  guerre. 

Les  négociations  ne  furent  ni  longues  ni  difficiles.  Elles  l'au- 
raient même  été  moins,  sans  les  divisions  et  les  remaniements 
qui  eurent  lieu  au  sein  du  ministère.  L'Angleterre  n'avait  au 
fond  qu'un  souci  de  pure  forme.  Elle  voulait  éviter  que  les 
concessions  qu'elle  faisait  à  l'Amérique  parussent  lui  être  im- 
posées par  les  armes  françaises.  La  France  s'y  prêta  ;  car  elle 
avait  atteint  son  but,  ayant  détaché  les  Etats-Unis  de  l'Angle- 
terre et  reconquis  pour  elle-même  sa  situation  maritime  triste- 
ment diminuée  en  17G3.  Elle  n'avait  donc  aucune  raison  de 
continuer  une  lutte  qui  lui  avait  coûté  un  milliard  750  millions 
et  dont  la  prolongation  aurait  exigé  des  sacrifices  d'hommes  et 
d'argent  de  plus  en  plus  difficiles.  Vergennes  n'insista  que  sur 
un  point,  la  nécessité  d'obtenir  pleine  satisfaction  pour  ses 
alliés.  Lord  Shelburne  ,  devenu  chef  du  cabinet  anglais ,  y 
consentit. 

On  conclut  donc  des  conventions  préliminaires  qui  devaient 
plus  tard  être  converties  en  traités.  La  première  fut  signée  à 
Paris  le  30  novembre,  entre  l'Angleterre  et  l'Amérique.  L'An- 
gleterre reconnut  la  liberté,  la  souveraineté  et  l'indépendance 
des  treize  Etats  unis.  Elle  fixa  leur  frontière  au  nord  vers  la 
Nouvelle-Ecosse  et  le  Canada,  dont  elle  resta  maîtresse;  au 
sud,  du  côté  de  la  Floride.  Elle  ne  fit  de  réserve  qu'à  propos 
du  Mississipi ,  dont  la  navigation  demeura  libre  aux  sujets 
anglais  ou  américains  sans  distinction. 

L'exécution  de  cette  convention  était  subordonnée  à  la  si- 
gnature des  articles  entre  F  Angleterre  et  la  France.  Ces  articles, 
également  préliminaires,  furent  signés  le  20  janvier  1783.  Les 
deux  nations  se  restituèrent  tout  ce  qu'elles  s'étaient  récipro- 


TRAITE  DE   17  83.  77 

quement  enlevé,  en  Afrique,  aux  Indes  orientales  et  en  Amé- 
rique, sauf  un  nouveau  règlement  pour  les  pêcheries  de  Terre- 
Neuve  et  l'attribution  à  la  France  de  Tabago  dans  les  Antilles. 
Vergennes  obtint  aussi  que  la  clause  du  traité  d'Utrccht  rela- 
tive à  Dunkerque  et  à  la  limitation  de  ses  fortifications  fût  tout 
à  fait  abolie. 

L'Espagne  fit  des  difficultés  plus  sérieuses,  car  Charles  III 
et  ses  ministres  répugnaient  beaucoup  à  reconnaître  les  Etats- 
Unis,  sentant  que  l'exemple  serait  dangereux  pour  les  colonies 
espagnoles.  Mais  ils  avaient  dépensé  un  milliard,  et  la  consti- 
tution de  la  république  américaine  était  un  fait  qu'on  ne  pou- 
vait changer.  L'Espagne  finit  donc  par  signer  son  traité.  Elle 
garda  Minorque  et  la  Floride,  en  accordant  aux  Anglais,  à 
titre  de  compensation ,  la  faculté  de  couper  du  bois  de  Cam- 
péche  dans  la  baie  de  Honduras.  L'Angleterre  aima  mieux 
renoncer  à  Minorque  qu'on  lui  avait  enlevée  deux  fois,  qu'à 
Gibraltar  qui  était  toujours  demeuré  imprenable. 

Le  plus  long  et  le  plus  difficile  fut  de  contenter  la  Hollande, 
qui  n'avait  dépensé  que  250  millions,  mais  dont  le  commerce 
très-maltraité  élevait  des  réclamations  infinies.  Elle  ne  signa  sa 
convention  particulière  qu'au  bout  de  huit  mois ,  le  2  septem- 
bre 1783.  On  lui  restitua  ses  colonies,  sauf  Negapatam ,  qui 
resta  l'objet  d'engagements  éventuels. 

Dès  le  lendemain  du  jour  où  la  Hollande  eut  signé ,  c'est-à- 
dire  le  3  septembre ,  les  conventions  préliminaires  furent  con- 
verties en  trois  traités  de  paix  définitifs.  Toutes  les  questions 
étaient  réglées,  excepté  une,  celle  des  droits  des  neutres  ;  mais 
la  guerre  cessant,  elle  n'avait  plus  d'objet  immédiat,  et  l'An- 
gleterre en  fit  écarter  le  règlement. 

Si  cette  guerre  de  quatre  ans  n'avait  pas  toujours  été  con- 
duite par  la  France  d'une  manière  habile  et  sûre,  si  l'on  avait 
commis  plus  d'une  faute,  entre  autres  celles  de  trop  morceler 
nos  forces,  de  les  disséminer  sur  trop  de  points,  de  trop  nous 
défier  des  Américains  et  de  ne  pas  les  aider  assez  vite  à  porter 
des  coups  décisifs,  il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître  que  la 
paix  fut  une  des  meilleures  et  des  plus  honorables  que  la 
France  eût  signées  depuis  longtemps.  Elle  fit  honneur  au  ca- 
ractère et  aux  talents  de  Vergennes.  Elle  fut  avec  raison  signée 
à  Paris ,  puisque  c'était  la  politique  française  qui  triomphait. 
L'Autriche  et  la  Russie  ne  servirent  de  médiatrices  que  pour 
la  forme. 


78  LIVRE   QUARANTE-TROISIEME. 

Vergennes  encourut  pourtant  plus  d'un  blâme.  On  lui  repro- 
cha d'avoir  trop  sacrifié  nos  intérêts  à  ceux  d'alliés  comme  la 
Hollande  et  l'Espagne,  qui  nous  avaient  imparfaitement  se- 
condés. On  regretta  aussi  qu'il  n'eût  pas  stipulé  la  restitution 
de  quelques-unes  de  nos  anciennes  possessions  de  l'Inde,  pos- 
sessions aussi  regrettées  alors  qu'elles  avaient  été  dédaignées 
autrefois,  et  auxquelles  on  attachait  plus  de  valeur  qu'elles 
n'en  avaient  en  réalité. 

Le  public  français  oublia  vite  les  Américains  et  l'intérêt  de 
circonstance  qu'il  leur  avait  porté.  Les  Français  qui  avaient 
combattu  au  delà  de  l'Atlantique  ne  revinrent  pas  tous  avec  le 
même  enthousiasme  que  la  Fayette.  On  se  demandait  même 
quel  serait  l'avenir  de  cette  nouvelle  république  imparfaite- 
ment constituée.  Sa  constitution  fédérale  définitive  n'eut  lieu 
qu'en  1787.  On  la  voyait  chargée  d'une  dette  déjà  lourde,  et 
embarrassée  de  licencier  ou  de  satisfaire  les  troupes  qui 
l'avaient  servie.  Les  différentes  puissances  européennes  hési- 
taient à  la  reconnaître.  On  lui  prédisait  des  tiraillements  inté- 
rieurs, des  guerres  civiles,  peut-être  une  dissolution'.  En  effet, 
l'armée,  mécontente  et  agitée  de  passions  redoutables,  eût  fait 
une  révolution,  sans  la  sagesse,  l'énergie  et  le  désintéressement 
de  Washington,  qui  la  conjurèrent.  Cependant  les  Américains 
nous  témoignèrent  leur  reconnaissance  en  érigeant  une  statue 
à  Louis  XVI  sur  une  des  places  de  Philadelphie.  D'un  autre 
côté,  la  noble  simplicité  avec  laquelle  Washington  déposa  ses 
pouvoirs  inspira  l'admiration.  «  L'histoire,  écrit  Soulavie, 
présentera  ce  peuple  naissant  comme  un  modèle  de  courage  et 
d'énergie  dans  la  guerre,  de  réserve  et  de  vertu  dans  la  paix. 
Washington,  son  général  et  son  premier  magistrat,  sera  mis  à 
côté  des  héros  et  des  plus  grands  personnages  de  l'antiquité.  » 
Au  fond,  deux  grands  résultats  restèrent  de  la  guerre  d'Amé- 
rique. Les  ports  du  nouveau  continent  furent  ouverts  au  com- 
merce maritime,  et  le  spectacle  de  la  liberté  américaine  de- 
meura proposé  aux  peuples  européens. 

*  Lettres  de  la  Favette  à  Washington  et  à  Livîngston,  de  Î783  à  17S6. 


LIVRE    QUARANTE-QUATRIÈME. 


LOUIS    XVI. 


(deuxième    partie.    1781-1789.) 


I.  —  Maurepas  était  mort  plus  qu'octogénaire,  le  21  novem- 
bre 1781.  «  Sans  efforts,  sans  moyens  violents,  dit  Sallier,  il 
avait  su  maintenir  intacts  et  l'autorité  du  roi  et  son  propre 
crédit.  »  On  sait  ce  qui  lui  manquait.  Ni  son  caractère  ni  son 
âge  ne  lui  permettaient  les  longs  calculs.  Il  mettait  en  viager  la 
gloire  et  la  fortune  de  l'Etat.  Mais  sa  perspicacité  et  sa  finesse 
le  faisaient  appeler  le  vieux  renard  ou  le  vieux  maire  du 
palais  '.  Sa  placidité  d'esprit  était  imperturbable.  Il  exerçait 
sur  les  autres  ministres  un  ascendant  qui  les  maintenait  dans 
une  apparente  harmonie;  après  lui,  les  divisions  éclatèrent  et 
devinrent  désastreuses.  Il  tenait  aussi  la  cour  en  tutelle;  après 
lui.  elle  se  lança  dans  un  tourbillon  de  dépenses  folles  et  de 
plai'^Irs Tnconsidérés.  Aussi  a-t-on  pu  dire  de  lui  qu'on  perdit 
à  sa  mort  plus  qu'il  ne  valait. 

Louis  XYI  l'aimait  et  le  regretta  sincèrement;  mais  il  affecta 
de  ne  pas  lui  donner  de  successeur.  D'autant  plus  jaloux  de 
son  autorité  qu'il  sentait  sa  propre  faiblesse ,  il  se  fit  un  point 
d'honneur  de  gouverner  lui-même.  Vergennes  ambitionnait  la 
direction  du  ministèi'e,  à  laquelle  semblaient  l'appeler  ses  succès 
dans  la  conduite  des  affaires  étrangères.  Mais  il  manquait  de 
souplesse,  il  avait  un  penchant  marqué  à  l'absolutisme  et 
n'était  pas  populaire.  Le  roi  n'en  fit  pas  un  premier  ministre. 

Joly  de  Fleury,  conseiller  au  Parlement,  avait  été  choisi 
pour  remplacer  Necker.  C'était  un  administrateur  laborieux, 
modeste  et  ne  portant  ombrage  à  personne.  Il  ne  voulut  pas 
prendre  le  titre  de  contrôleur  général.  On  pensait  que  mem- 
bre d'une  cour  souveraine,  il  obtiendrait  mieux  qu'un  autre 
l'enregistrement  des  édits  bursaux  que  la  guerre  rendait  iné- 

*  Montyon,  Particularités  sur  les  minisùes  des  finances.  —  Necker» 


80  LIVRE   QUARANTE-QUATRIÈME. 

vitables.  Il  fini,  en  effet,  se  procurer  de  l'argent  par  tous  les 
rnovens  possibles  et  sans  avoir  la  ressource  de  faire  un  choix. 

En  1781 ,  il  augmenta  les  impôts  de  crues,  qui  montèrent  Ix 
trente  millions  et  qu'il  s'efforça  de  combiner  de  la  manière  la 
moins  onéreuse.  En  1782,  il  créa  un  troisième  vingtième  qui 
rendit  vingt  et  un  millions  et  qui  devait  cesser  trois  ans  après 
la  paix.  Il  continua  aussi  les  emprunts  à  des  conditions  de  plus 
en  plus  dures. 

Le  parlement  de  Paris  enregistra  ses  édits  sans  objections 
sérieuses,  heureux  de  Aoir  à  la  tète  des  finances  un  homme  tiré 
de  son  sein,  animé  de  son  esprit  et  qui  avait  suspendu  l'exécu- 
tion du  plan  d'assemblées  provinciales  de  Necker.  Mais  les 
parlements  provinciaux  furent  moins  souples.  Celui  de  Besan- 
çon n'enregistra  le  troisième  vingtième  que  pour  la  durée  de 
la  guerre,  résista  aux  actes  d'autorité  du  roi,  et  demanda  que 
la  question  des  nouveaux  impôts  fût  soumise  aux  états  de  la 
Franche-Comté  ou  aux  états  généraux.  La  lutte  ne  se  termina 
que  par  une  transaction. 

Les  états  de  Bretagne  prouvèrent  aussi,  à  l'occasion  d'un 
don  gratuit,  qu'ils  avaient  conservé  leur  ancien  esprit.  Ils  ne 
voulurent  pas  que  le  gouverneur  de  la  province  leur  proposât 
les  noms  des  députés  qu'ils  choisiraient  pour  les  envoyer  à 
Versailles.  Ils  revendiquèrent  leurs  privilèges  avec  la  même 
énergie  et  la  même  fierté  de  langage  que  par  le  passé.  Le  gou- 
verneur tint  bon,  refusa  de  présenter  une  adresse  qu'il  déclara 
injurieuse  au  roi,  et  finit  par  obtenir  tant  bien  que  mal  une 
majorité;  mais  une  centaine  de  membres  protestèrent. 

On  gagna  ainsi  l'époque  où  la  paix  fut  signée.  Fleury  se 
démit  alors,  au  mois  de  mars  1783,  à  la  suite  d'un  démêlé  avec 
le  ministre  de  la  marine  Castries,  dont  il  voulait  réduire  les  dé- 
penses. 

L'arriéré  qu'il  fallait  liquider  montait  à  plus  de  six  cents  mil- 
lions. Les  finances  furent  encore  confiées  à  un  magistrat,  le 
conseiller  d'Etat  d'Ormesson ,  qui  portait  un  nom  parlemen- 
taire et  jouissait  d'une  réputation  d'intégrité  scrupuleuse.  Il 
objecta  au  roi  sa  jeunesse,  il  n'avait  que  trente  et  un  ans. 
Louis  XVI  lui  répondit  :  «  Monsieur,  je  suis  encore  plus  jeune 
que  vous  et  mon  poste  est  plus  difficile.  » 

Pour  trouver  de  l'argent,  il  fit  des  emprunts  avec  lots.  Mais 
le  crédit  était  épuisé,  et  les  banquiers,  confiants  dans  sa  pro- 
bité, ne  l'étaient  pas  au  même  degré  d-^ns  son  autorité  ni  ses 


I17S3]  FLEURY   ET  D'ORMESSON.  81 

lumières.  Necker  ayant  cassé  les  intendants  de  finance  et 
éloigné  les  fermiers  généraux  qui  servaient  autrefois  d'intermé- 
diaires aux  ministres,  un  magistrat  se  trouvait  au  contrôle  dans 
des  conditions  moins  favorables  qu'un  homme  d'affaires.  D'Or- 
messon,  économe,  sévère,  incorruptible,  ne  fut  pas  à  la  hau- 
teur d'une  situation  très-difficile.  Il  commit  deux  fautes  qui  le 
perdirent.  Il  cassa  le  bail  des  fermes  pour  établir  une  régie 
qu'il  croyait  devoir  être  plus  lucrative.  Il  fut  immédiatement 
débordé  par  un  torrent  de  réclamations.  Ensuite,  pour  un  em- 
prunt de  quelques  millions  à  la  caisse  d'escompte,  il  autorisa 
cette  caisse  à  suspendre  ses  payements  en  numéraire  au-dessus 
de  trois  cents  livres,  et  il  établit  pour  ses  billets  un  cours  forcé 
(27  septembre).  La  caisse  d'escompte,  créée  en  1774,  était  une 
banque  libre  qui  avait  rendu  pendant  la  guerre  le  douille  ser- 
vice de  faciliter  la  circulation  monétaire  et  de  maintenir  l'in- 
térêt de  l'argent  à  un  taux  relativement  bas.  Dès  que  le  public 
apprit  qu'elle  différait  ses  payements  et  que  l'Etat  employait 
le  capital  de  garantie  à  son  propre  usage,  les  demandes  de 
remboursement  affluèrent.  La  panique  fut  iiTésistible. 

Les  autres  ministres  se  récrièrent.  D'Ormesson  avait  déjà 
mis  la  cour  contre  lui,  en  refusant  de  payer  les  dettes  de  Mon- 
sieur et  du  comte  d'Artois,  La  reine  ne  l'aimait  pas.  Les  mêmes 
courtisans  qui  avaient  conspiré  contre  les  ministres  réforma- 
teurs, Turgot  et  Necker,  le  tournaient  en  ridicule  et  l'accablaient 
de  moqueries.  Vergennes,  son  ennemi,  contribua  à  faire  signer 
son  renvoi. 

II.  —  Louis  XYI  ne  gouvernait  pas.  Il  s'effaçait,  et  laissait 
un  libre  essor  aux  passions  de  son  entourage.  Passions,  en 
effet;  car  d'opinions  ou  de  partis  à  la  cour,  il  n'y  en  avait 
point.  La  cour  était  jeune  ;  elle  se  trouva  comme  émancipée  à 
la  mort  de  Maurepas.  Elle  se  laissa  entraîner  au  goût  du  plaisir. 

La  reine  contribua  à  la  lancer  dans  cette  voie.  Marie-Antoi- 
nette aimait  le  mouvement.  Vingt  fois  elle  av^ait  cherché  à 
agir  sur  les  diplomates,  les  militaires,  les  marins.  Elle  s'était 
vue  repoussée,  précisément  parce  que  l'on  craignait  qu'elle  ne 
dirigeât  trop  le  faible  Louis  XVI.  D'ailleurs  sa  qualité  d'Autri- 
chienne la  rendait  suspecte.  Ou  lui  reprochait  de  rester  archi- 
duchesse sur  le  trône  de  France,  et  les  tantes  du  roi  ou  ses 
belles-sœurs,  princesses  de  la  maison  de  Savoie,  l'observaient 
avec  défiance. 

VII.  6 


82  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

Comme  elle  avait  plus  de  vivacité  que  d'esprit  de  suite  ou 
de  véritable  goût  de  domination,  elle  renonça  vite  à  dinVer  le 
/gouvernement.  Ramenée  en  quelque  sorte  à  îa  vie  privée  pour 
laquelle  elle  était  mieux  faite,  elle  se  renferma  dans  un  genre 
d'existence  assez  simple  à  Trianon,  et  s'y  entoura  d'une  société 
intime,  celle  des  Polignac.  On  a  dit  plus  tard  de  cette  société 
beaucoup  plus  de  mal  qu'elle  ne  méritait,  mais  elle  ne  resta 
pas  assez  fermée  aux  intrigants  et  aux  brouillons,  et  la  reine 
eut  le  tort  de  lui  laisser  prendre  trop  d'empire. 

Marie-Antoinette,  aimable  et  gracieuse,  était  adorée  de  ceux 
qui  la  voyaient  de  près.  Le  comte  de  la  Marck,  madame.  Cam- 
pan,  ne  tarissent  pas  en  éloges  sur  elle.  Elle  s'occupait  d'œu- 
vres  de  bienfaisance  ;  elle  aimait  à  patronner  les  arts;  elle  s'in- 
téressait aux  talents.  Mais  elle  avait  l'esprit  superficiel  et  ne 
s'mquiétait  pas  des  sentiments  ou  de  l'opinion  du  public.  Elle 
s'affrancbit  du  joug  de  l'étiquette,  au  risque  de  cboquer  la 
vieille  cour,  qui  crut  par  cela  seul  tout  perdu.  Elle  ne  prit 
aucune  peine  de  dissimuler  ses  caprices.  Elle  se  promena  dans 
Paris  en  traîneau,  mode  nouvelle,  et  se  rendit  déguisée  au  bal 
de  l'Opéra.  Elle  eut  des  amies  ou  des  favorites  qu'elle  accabla 
de- libéralités.  Peu  éclairée  et  fort  imprudente,  elle  grossit  à 
l'infini  la  liste  des  pensions  ou  des  emplois  inutiles  ;  elle  multi- 
plia les  prodigalités  ruineuses.  Son  goût  pour  la  simplicité 
n'ôtait  d'ailleurs  rien  aux  fêtes  royales  de  leur  luxe  coûteux. 
Car  on  continuait  de  regarder  le  faste  exagéré  de  la  représen- 
tation comme  nécessaire  pour  soutenir  la  dignité  de  la  cou- 
ronne. 

Ses  imprudences  ont  fourni  matière  à  des  accusations  qui  ne 
sont  ni  prouvées,  ni  probables,  qu'il  faut  dès  lors  déclarer  ca- 
lomnieuses. ]Mais  comme  elle  avait  blessé  bien  des  préjugés  et 
des  amours-propres,  les  satires,  arme  ordinaire  de  l'opposition 
H  Versailles,  ne  l'épargnèrent  pas.  Ces  satires  circulèrent  et 
répandirent  contre  elle  dans  le  public  une  prévention  générale. 
Le  plus  grand  malbeur  était  la  déconsidération  qui  pesait  sur 
la  cour  depuis  la  fin  du  règne  de  Louis  XV.  Louis  XVI  n'eut 
pas  l'énergie  et  Marie-Antoinette  n'eut  pas  la  prudence  néces- 
saires pour  la  réhabiliter  dans  l'opinion. 

Les  princes  ne  contribuèrent  pas  non  plus  à  dissiper  par  leur 
conduite  les  exagérations  ni  les  mensonges  répétés  partout.  Le 
comte  d'Artois,  brillant  mais  étourdi,  prodigue  et  libertin, 
contracta  des  dettes  folles.  Le  duc  de  Chartres,  devenu  duc 


{1783)  CALONNÈ.  83 

d'Orléans,  ne  mit  de  mesure  ni  dans  son  luxe,  ni  dans  ses  dé- 
penses, ni  dans  les  scandales  qu'il  donna.  Le  comte  de  Pro- 
vence, plus  retenu;  les  tantes  mêmes  du  roi,  malgré  leur 
vertu  et  leur  sévérité,  dépensaient  énormément.  Le  jeu  de  la 
cour  était  excessif.  Louis  XVI  semblait  détourner  les  veux.  Il 
vivait  à  peu  près  isolé,  fuyant  la  société  élégante,  partageant 
son  temps  entre  le  travail  du  cabinet,  la  chasse  et  son  atelier 
de  serrurerie.  La  représentation  même  le  gênait. 

Il  fallait  dès  lors  des  ministres  insouciants  ou  complaisants. 
Quand d'Ormesson  quitta  le  contrôle  général,  sa  succession  fut 
briguée  par  des  intrigants,  Brienne,  Foulon,  Galonné.  Castries 
écrivit  de  sa  main  un  mémoire  pour  recommander  Necker;  car 
il  importait  avant  tout  d'éviter  le  choix  d'un  homme  nouveau 
et  inexpérimenté.  «Le  choix,  disait  au  roi  le  vieux  maréchal, 
de  celui  qui  est  chargé  du  bonheur  de  vingt-quatre  millions 
d'âmes  et  de  faire  chérir  votre  autorité,  est  d'une  importance 
effrayante.»  Il  représenta  que  Necker  était  l'homme  de  l'opi- 
nion et  le  seul  dont  la  réputation  pût  faire  accepter  des  impôts 
devenus  nécessaires.  Mais  Necker  avait  blessé  Louis  XVI  par 
l'éclat  de  sa  démission  et  par  le  langage  qu'il  ne  cessait  de  tenir. 
Louis  XVI  avait  les  susceptibilités  de  la  faiblesse.  Vergennes 
sut  en  profiter  pour  écarter  un  rival  dangereux,  qu'il  repré- 
senta comme  ennemi  des  cours  souveraines  et  porté  à  troubler 
l'ordre  de  gouvernement  établi.  Il  fit  tomber  le  choix  sur  Ga- 
lonné, protégé  du  comte  d'Artois,  et  de  plus,  car  c'était  un 
titre  à  ses  yeux,  désagréable  au  garde  des  sceaux  Miromesnil. 

Galonné,  léger,  étourdi,  dissipateur  et  obéré,  était  un  ambi- 
tieux qui  voulait  être  ministre  à  tout  prix.  Il  s'était  mêlé  d'au- 
tant d'affaires  qu'il  avait  pu,  avait  partout  montré  de  la  jac- 
tance, de  l'intrigue  et  de  l'esprit,  et  obtenu  quelques  succès. 
Sa  réputation  était  médiocre,  surtout  aux  yeux  des  magistrats. 
Gar  il  avait  joué  un  vilain  rôle  dans  les  poursuites  intentées 
contre  la  Ghalotais  ;  il  avait  aussi,  étant  intendant  des  Trois- 
Evêchés,  fermé  et  réinstallé  le  parlement  de  Metz  pour  plaire 
tour  à  tour  à  Maupeou  et  à  Maurepas.  On  disait  tout  haut  qu'il 
serait  déplacé  dans  un  poste  élevé  de  l'administration'.  Mais  il 
avait  au  suprême  degré  l'art  de  se  faire  valoir.  Il  était,  suivant 
Montyon,  grand,  assez  bien  fait,  l'air  leste,  le  visage  agréable, 
la  figure  mobile.  Il  avait  le  regard  fin  et  perçant,  quoique 

*  %a\\\eT^  Annales  françaises , 

G* 


84  LIVRE  QUA^.A^•TE-QUATRIE.ME. 

marquant  et  inspirant  la  défiance.  Il  avait  de  Taisance  et  la 
repartie  vive.  Sa  parole  était  facile  et  brillante,  avec  un  ton 
d'importance  et  parfois  de  pédanterie.  Il  était  fait  pour  plaire 
aux  princes  et  aux  courtisans.  Il  répétait  partout  qu'on  s'ef- 
frayait à  tort;  qu'on  n'en  était  nullement  réduit  à  des  écono- 
mies forcées.  Louis  XYl,  prévenu  d'abord  contre  lui,  se  laissa 
persuader,  sans  beaucoup  de  peine,  à  le  nommer  contrôleur 
jTénéral,  le  3  octobre  1783,  et  il  lui  donna  ce  jour-là  230,000  li- 
vres pour  payer  ses  dettes. 

Galonné  débuta  par  rétablir  le  bail  des  fermes  et  secourir  la 
caisse  d'escompte,  qui  recouvra  son  capital  de  garantie,  reprit 
dès  lors  ses  payements,  revisa  ses  statuts  et  augmenta  son 
créflit.  Il  fit  aussi  payer  aux  rentiers  ce  qui  leur  était  dû,  afin 
deraffermir  la  confiance  ;  puis,  sans  s'inquiéter  de  345  millions 
empruntés  seulement  depuis  la  retraite  de  Necker,  il  ferma  un 
emprunt  qui  était  en  cours  de  souscription  et  ne  se  couvrait 
pas,  pour  en  créer  un  autre  de  100  millions  en  rentes  viagères, 
à  des  conditions  plus  favorables  pour  les  souscripteurs  (décem- 
bre 1 783) .  Il  disait  qu'on  devait  se  confier  à  la  paix  et  au  retour 
obligé  des  affaires,  qu'on  s'exagérait  le  mal;  qu'on  serait  plus 
tard  en  mesure  de  le  guérir;  qu'il  fallait  pourvoir  au  présent, 
et  que  le  cours  naturel  des  choses  donnerait  le  moyen  de  pour- 
voir à  1  avenir.  Son  aisance  et  sa  sécurité  ne  furent  pas  sans 
effet  sur  le  public  ;  le  nouvel  emprunt  fut  souscrit  sans  peine 
et  fit  une  prime  de  1 1  pour  100.  Galonné  prit  quelques  mesures 
habiles  qui  furent  bien  accueillies.  Il  obtint  du  conseil  qu'on 
laissât  les  états  de  Bretagne  élire  librement  leurs  députés.  Il  se 
concilia  ainsi  les  Bretons,  qui  l'avaient  jusque-là  détesté,  et  ils 
votèrent  le  doublement  de  leur  don  gratuit. 

Le  système,  quoique  imprudent,  eût  pu  se  défendre  ou  s'ab- 
soudre par  une  grande  prospérité  publique  et  par  l'ordre  ou 
l'économie  dans  les  dépenses.  Galonné  eut  le  tort  de  vouloir 
plaire  à  la  reine,  aux  princes,  aux  grands,  aux  financiers,  et 
celui  de  ne  pas  exécuter  avec  assez  de  suite  et  de  fermeté  les 
détails  d'un  plan  trop  superficiellement  conçu.  Il  travaillait 
avec  précipitation,  sans  rien  coordonner  ni  approfondir  ;  il 
négligeait  les  détails  et  commettait  force  imprudences.  Au  lieu 
de  réduire  peu  à  peu  les  dépenses,  il  les  augmenta  d'une  ma- 
nière inconsidérée.  Il  acheta  Saint-Gloud  des  deniers  de  l'Etat 
et  le  paya  plusieurs  millions  pour  la  reine  qui  le  désirait.  Gomme 
le  roi  hésitait  à  autoriser  cet  achat,  il  le  gagna  en  acquérant  pour 


[1784]  LA    COUR   ET   BEAUMARCHAIS.  85 

lui  Rambouillet,  dont  le  prix  était  plus  élevé.  Le  Parlement 
n'enregistra  ces  acquisitions  qu'en  murmurant.  Galonné  lacilita 
encore  les  échanges  et  les  aliénations  de  domaines  désirés  par 
les  princes  et  les  grands  seigneurs.  Il  augmenta  les  pensions 
de  toute  espèce  et  les  intérêts  dans  les  fermes.  Il  fit  des  avan- 
tages aux  financiers  pour  conclure  des  baux  et  des  marchés  ;  il 
rétablit  des  offices  doubles  supprimés.  Pour  favoriser  la  spécu- 
lation, il  voulut  créer  une  nouvelle  Compagnie  des  Indes,  quoi- 
que le  commerce  des  colonies  prospérât  depuis  la  chute  de 
Tancienne,  et  n'eût  aucun  besoin  de  cette  création.  Il  entreprit 
des  travaux  importants  dans  toutes  les  grandes  villes,  principa- 
lement à  Paris.  Il  multiplia  les  compagnies  par  actions,  ce  qui 
donna  une  impulsion  factice  à  l'agiotage.  Enfin,  il  multiplia  si 
bien  les  ordonnances  au  porteur,  que  dans  la  seule  année  1785 
il  fit  pour  136  millions  d'acquits  au  comptant,  égalant  ou  même 
dépassant  la  plus  mauvaise  année  de  Louis  XV  et  de  madame 
de  Pompadour. 

Il  soutenait  tous  ses  artifices  par  son  aplomb,  son  luxe,  sa 
désinvolture  de  grand  seigneur,  sa  facilité  de  travail  réelle  ou 
affectée.  Il  cherchait  la  célébrité.  Il  se  montrait  partout  ;  il  avait 
un  salon,  avec  des  amis  et  des  affidés  qui  le  prônaient.  Il  était 
prodigue  sans  être  généreux.  Il  avait  gagné  la  reine  et  la  com- 
tesse de  Polignac.  Il  s'était  rendu  à  la  fois  agréable  et  néces- 
saire au  roi,  qui  était  fasciné  sans  être  convaincu,  et  ne  voyait 
pas  ou  ne  voulait  pas  voir  que  la  plupart  des  nouveaux  édits 
contredisaient  les  anciens. 

III.  —  Pendant  que  la  reine  et  les  princes  tendaient  à  s'af- 
franchir des  gênes  de  la  représentation  et  de  l'étiquette,  la  cour 
aussi  changeait  d'allures.  Les  Mémoires  du  temps  constatent 
que  les  anciennes  distinctions  s'efi^açaient  et  qu'une  sorte  d'é- 
galité relative  commençait  à  s'y  introduire.  La  jeunesse,  dédai- 
gneuse des  choses  du  passé,  allait  étourdiment  aux  idées  et  aux 
modes  nouvelles  '.  Les  courtisans  prenaient  la  liberté  déparier 
de  politique  au  roi  et  à  la  reine  ;  ils  se  posaient  en  donneurs 
de  conseils;  quelques-uns  ambitionnaient  des  ministères.  Ainsi 
l'agitation  politique  commençait  par  en  haut;  seulement  elle 
descendait  plus  bas  qu'on  ne  voulait  le  voir. 

Il  est  vrai  que  les  formes  sous  lesquelles  elle  se  présentait 

1  Mémoires  de  Ségur,  t.  I. 


86  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

pouvaient  faire  une  certaine  illusion.  On  s'était  engoué  de  bien- 
faisance et  de  philanthropie.  Il  semblait,  observe  Sallier,  que 
ce  fût  chose  nouvelle  et  jusque-là  ij^norée.  On  s'occupait  de 
réformer  la  procédure,  l'instruction  criminelle,  les  prisons,  les 
hôpitaux;  d'améliorer  le  bien-être  des  paysans,  de  ramener  le 
goût  de  la  nature  et  celui  des  champs.  C'était  à  qui  ferait  parade 
de  son  amour  de  l'humanité.  On  encourageait  les  savants  qui 
étaient,  comme  Vicq  d'Azyr  et  l'abbé  Rozier,  entrés  dans  cette 
dernière  voie.  Les  sciences  n'étaient  pas  encore  populaires, 
mais  elles  étaient  représentées  par  des  noms  célèbres  ;  les  sa- 
vants commençaient  à  devenir  des  personnages,  et  le  grand 
monde  s'enthousiasmait  pour  leurs  découvertes.  L'invention 
des  ballons,  en  1783,  produisit  un  effet  surprenant.  Les  pre- 
mières ascensions  en  aérostat,  entre  autres  celles  du  physicien 
Charles  au  Chartip  de  Mars,  furent  des  événements.  La  société 
parisienne  ne  se  contentait  pas  d'admirer  les  savants  ;  elle  s'in- 
fatuait  pour  les  charlatans,  comme  les  Cagliostro  et  les  Mes- 
mer, dès  qu'ils  paraissaient  s'appuyer  sur  quelques  principes 
scientifiques,  L'étonnement  causé  par  des  découvertes  iaatten 
dues  disposait  les  esprits  à  la  recherche  du  merveilleux. 

Un  autre  événement  agita  tout  Paris  :  ce  fut  la  première 
représentation  du  Mariage  de  Figaro,  en  1784.  La  censure  s'y 
opposait.  Beaumarchais,  déjà  célèbre  par  ses  aventures,  ses 
Mémoires  et  le  succès  du  Barbier  de  Séville,  intrigua  si  bien 
qu'il  fit  jouer  sa  pièce  en  petit  comité  à  la  cour.  La  reine  et  le 
comte  d'Artois  finirent  par  obtenir  de  Loviis  XVI  un  consente- 
ment qu'il  ne  savait  pas  refuser  longtemps.  Figaro  parut  au 
Théâtre-Français  et  eut  cent  représentations  pre^que  consécu- 
tives. La  plus  grande  part  de  ces  succès  fut  due  incontestable- 
ment à  la  verve  audacieuse  avec  laquelle  l'auteur  livrait  au 
ridicule  public  les  vices  des  courtisans  et  des  grands  seigneurs. 
Beaumarchais  montrait  l'esprit  plébéien  aux  prises  avec  une 
noblesse  insolente,  corrompue  et  ne  se  doutant  pas  qu'on  riait 
d'elle.  Le  Théâtre-Français,  quoique  en  décadence,  navait 
rien  perdu  de  son  prestige  et  de  son  influence.  Jamais  au  con- 
traire il  n'avait  été  plus  couru  ;  il  était  devenu  une  sorte  d'arène 
où  les  opinions  se  manifestaient  avec  une  liberté  illimitée.  Le 
parterre  saisit,  applaudit  toutes  les  allusions  possibles;  il  s'em- 
para de  l'occasion  qu'on  lui  donnait  de  flageller  les  vices  de  la 
cour  et  des  grands.  La  haute  noblesse  fut  chaque  soir  mise  au 
pilori.  Tout  Paris  s'occupa  de  la  nièce  et  des  polémiques  aux- 


[1785]  AFFAIRE    DU   COLLIER.  87 

quelles  elle  donna  lieu.  Un  emprisonnement  de  quelques  jours, 
inflioé  à  Beaumarchais  pour  avoir  répondu  trop  vivement  à 
une  attaque  anonyme  du  comte  de  Provence,  ne  fit  qu'ac- 
croître sa  popularité. 

Tous  les  scandales  devaient  trouver  un  écho,  même  un  écho 
qui  les  grossit,  et  ils  abondèrent.  Un  Rohan,  le  prince  de  Gué- 
ménée,  fit  une  banqueroute  scandaleuse.  Peu  après,  un  autre 
Rohan,  Louis,  archevêque  de  Strasbourg  et  cardinal,  prélat 
courtisan  et  corrompu,  devint,  par  sa  crédulité,  victime  d'une 
intrigue  qui  compromit  la  reine  publiquement.  Ambitieux  d'ar- 
river au  ministère  et  désirant  se  concilier  la  foveur  de  Marie- 
Antoinette  ou  plutôt  conjurer  son  inimitié  qu'il  avait  encourue, 
il  acheta  pour  elle  un  collier  de  1,600,000  livres  et  se  laissa 
duper  par  une  intrigante,  la  comtesse  de  la  Motte-Valois,  qui 
lui  promit  de  le  remettre  en  son  nom.  Il  était  criblé  de  dettes, 
avec  des  revenus  ecclésiastiques  qui  montaient  h  1,200,000  li- 
vres de  rente.  Il  ne  put  payer  le  premier  terme,  et  les  joailliers 
s'adressèrent  au  roi.  Vergennes  et  Miromesnil  conseillèrent 
d'étouffer  Taffaire.  Louis  XVI  aima  mieux  suivre  le  conseil  de 
deux  familiers  de  la  reine,  l'abbé  de  Vermont  et  Breteuil,  qui 
voulaient  perdre  le  cardinal.  Il  donna  l'ordre  de  l'arrêter  et  il 
l'envoya  à  la  Bastille.  Les  Rohan  se  récrièrent  ;  le  public,  igno- 
rant ce  qui  s'était  passé,  crut  à  un  abus  de  pouvoir  et  à  un  acte 
de  vengeance  de  Marie-Antoinette. 

Le  cardinal  demanda  à  être  jugé  par  le  Parlement;  le  clergé 
et  le  pape  protestèrent  contre  ce  qui  leur  semblait  une  viola- 
tion des  privilèges  ecclésiastiques.  Le  procès  eut  lieu  néan- 
moins. L'instruction  révéla  une  incrovable  série  de  scandales: 
l'accusé  exploité  par  des  escrocs  auxquels  il  s'était  niaisement 
livré,  et  ces  escrocs  faisant  jouer  à  la  reine  un  rôle  supposé  de 
vénalité  et  de  galanterie.  Au  bout  de  dix  mois,  le  procureur 
général  requit  une  condamnation.  Le  roi  et  la  cour  la  vou- 
laient. Le  Parlement  condamna  les  principaux  coupables  : 
madame  de  la  Motte  à  la  marque  et  à  la  réclusion  ;  son  mari, 
qui  avait  vendu  en  Angleterre  les  diamants  du  collier,  à  la  ré- 
clusion, et  Villette,  qui  avait  contrelait  la  signature  de  IMarie- 
Antoinette,  au  bannissement  ;  mais  il  acquitta  le  cardinal  à  une 
majorité  de  cinq  voix.  La  reine  était  si  impopulaire  que  cet 
acquittement  fut  accueilli  pardes  applaudissements  publics.  On 
voulait  à  tout  prix  qu'elle  fût  coupable.  On  trouva  même  mau- 
vais que  Louis  XVI  usât  d'un  droit  incontestable  en  exilant 


88  LIVRE    QUARA^-TE-QUATRIÈME. 

Louis  de  Rohan  dans  une  de  ses  abbayes,  en  exiVeant  qu'il  se 
démît  de  ses  fonctions  de  grand  aumônier,  et  en  lui  défendant 
de  paraître  à  la  cour,  disgrâce  aussi  nécessaire  que  méritée 
(1786). 

Le  résultat  de  ce  procès  fut  donc  un  immense  scandale  pour 
le  haut  clergé,  pour  la  cour  et  enfin  pour  la  reine,  quoiqu'on 
ne  pût  douter  de  son  innocence. 

IV.  —  Les  entreprises  ambitieuses  de  son  frère  Joseph  II 
contribuèrent  à  augmenter  son  impopularité.  Heureusement 
les  affaires  étrangères  étaient  alors  les  mieux  conduites  de 
toutes.  Vergennes,  observateur  froid  et  laborieux,  fort  au  cou- 
rant de  toutes  les  questions  et  de  tous  les  intérêts,  poursuivit 
et  obtint  des  résultats  utiles,  sinon  brillants.  Sage  dans  ses  cal- 
culs et  ennemi  des  bouleversements,  il  sut  déjouer  les  ambi- 
tions des  puissances  continentales  qui  recherchaient  des  agran- 
dissements de  territoire. 

Joseph  II  continuait  d'être  à  cet  égard  le  plus  dangereux 
pour  nous  de  tous  les  princes  de  l'Europe.  La  mort  de  sa  mère 
Marie-Thérèse,  en  1780,  lui  avait  ôté  un  frein  puissant.  Sa 
promptitude  à  concevoir  des  plans  et  la  force  de  volonté  qu'il 
mettait  à  les  poursuivre,  en  dépit  de  la  mobilité  capricieuse  de 
son  esprit,  obligeaient  à  compter  avec  lui.  On  a  dit  de  lui,  et 
avec  raison,  qu'il  ne  fit  que  conspirer  contre  le  repos  de  ses 
voisins  et  celui  de  ses  sujets. 

Il  eut  le  talent,  pendant  que  les  grandes  puissances  étaient 
occupées  de  la  guerre  d'Amérique,  de  faire  nommer  son  frère, 
l'archiduc  Maximilien,  archevêque-électeur  de  Cologne;  il  y 
gagna  de  faciliter  les  communications  de  l'Autriche  avec  la 
Belgique.  Il  entreprit  aussi  d'affranchir  ce  dernier  pays  de  ser- 
vitudes que  les  traités  lui  avaient  imposées  au  profit  de  la  Hol- 
lande. Il  obtint,  au  mois  de  janvier  1782,  l'évacuation  de  ce 
qui  restait  des  places  de  la  Barrière,  déjà  démolies  à  demi  par 
les  Français  pendant  les  campagnes  du  maréchal  de  Saxe.  Il 
présenta  ensuite  aux  Etats  généraux  des  réclamations  sur  les 
limites  de  la  Flandre  et  la  navigation  de  l'Escaut;  des  confé- 
rences se  réunirent  à  Bruxelles  pour  régler  des  questions  liti- 
gieuses qui  remontaient  à  plus  de  cent  ans.  La  Hollande, 
brouillée  avec  l'Angleterre,  son  ancienne  protectrice,  sollicita 
la  médiation  de  la  cour  de  Versailles. 

Joseph  II  offrit  de  renoncer  à  ses  prétentions  moyennant 


[1784-1785]  JOSEPH    II.    VERGENNES.  89 

l'ouverture  de  l'Escaut,  qui  permettrait  à  la  Belgique  de  com- 
mercer librement  avec  les  Indes,  et  ajouta  qu'Anvers  serait 
déclaré  port  franc;  mais  il  posa  ces  conditions  comme  ulii'ma- 
tum.  La  fermeture  de  l'Escaut  avait  été  établie  par  le  traité  de 
Westpbalie  en  faveur  de  la  Hollande.  La  Belgique  en  souffrait 
d'autant  plus  qu'elle  ne  pouvait  prendre  sa  part  de  l'extension 
des  débouchés  que  l'indépendance  des  Etats-Unis  créait  pour 
tous  les  Etats  de  l'Europe  ;  elle  se  plaignait  même  que  ses 
voisins  ne  cessassent  d'aggraver  la  rigueur  des  anciennes  stipu- 
lations. Joseph  II,  n'obtenant  rien,  envoya  un  bâtiment  forcer 
le  passage.  Le  bâtiment  fut  canonné  et  arrêté  par  les  Hollan- 
dais, le  4  octobre  1784. 

La  France  devait-elle  se  porter  médiatrice,  ainsi  que  le  de- 
mandaient les  Etats  généraux?  Vergennes  représenta  qu'on  ne 
pouvait  abandonner  la  Hollande,  notre  alliée  dans  la  guerre 
d'Amérique,  sans  la  rejeter  dans  les  bras  des  Anglais,  et  par 
conséquent  détruire  l'œuvre  des  traités  récents.  Louis  XYI  de- 
manda à  l'Empereur  d'abandonner  ses  dernières  prétentions  et 
de  revenir  simplement  aux  questions  posées  dans  les  confé- 
rences de  Bruxelles.  En  même  temps  il  forma  deux  armées, 
en  Flandre  et  sur  le  Rhin.  Joseph  II  et  son  ministre  Kaunitz 
craignirent  d'engager  une  guerre  que  toutes  les  puissances, 
également  désireuses  du  maintien  de  la  paix,  leur  eussent  im- 
putée. L'Empereur,  cédant  aux  instances  personnelles  de 
Louis  XVI ,  consentit  à  ce  que  les  conférences  fussent  trans- 
portées à  Versailles. 

A  Versailles  il  éleva  de  nouvelles  prétentions.  11  demanda 
Maestricht  avec  un  territoire  sur  la  Meuse ,  pour  assurer  ses 
communications  entre  Anvers  et  Cologne.  Ni  !a  Hollande  ni  la 
France  ne  voulurent  lui  abandonner  une  place  aussi  forte  qui 
l'eût  rendu  maître  du  cours  de  la  Meuse.  Il  fut  obligé  de  se 
contenter  du  rétablissement  des  anciennes  limites  de  Ja  Flan- 
dre et  de  la  cession  de  deux  forts  sur  l'Escaut.  Seulement  il 
exigea  que  les  Hollandais  lui  fissent  des  excuses  pour  le  coup 
de  canon  qu'ils  avaient  tiré,  et  payassent  une  indemnité  pour 
les  dommages  qu'ils  avaient  causés  en  lâchant  les  écluses.  Ces 
dommages  étaient  considérables.  Vergennes  ne  put  décider  les 
Hollandais  à  les  payer  qu'en  prenant  une  partie  de  l'indemnité, 
quati-e  millions  et  demi  de  florins,  à  la  charge  de  la  France 
(8  novembre  1785).  En  compensation  de  ce  sacrifice,  il  leur  lit 
signer  un  traité  de  commerce  qui  nous  était  avantageux. 


90  LIVRE   QUA^lA^"TE-QUATRIEME. 

Joseph  II  n'attendit  jamais  la  fin  d'une  entreprise  pour  en 
aborder  une  autre.  Il  avait  eu  une  entrevue,  en  1780,  avec 
Catherine  II,  à  Mohilew.  La  czarine  cherchait  à  s'agrandir  en 
Turquie  ;  il  prit  le  parti  de  s'associer  à  ses  vues  en  convoitant 
pour  lui-même  les  provinces  danubiennes.  L'Europe  fut  alors 
menacée  de  voir  se  renouveler  de  ce  côté  la  politique  qui  avait 
abouti  déjà  à  un  partage  de  la  Pologne.  La  France,  ne  pou- 
vant souffrir  d'avoir  laissé  faire  ce  partage,  devait  empêcher 
celui  de  la  Turquie. 

Les  envahissement  de  la  Russie  inquiétaient  tout  le  monde. 
Cette  puissance  avait  le  grand  avantage  de  ne  rien  craindre 
chez  elle  et  de  disposer  de  toutes  ses  forces  pour  l'agression. 
Elle  avait  acquis  déjà  de  vastes  territoires  en  Pologne  et  sur  la 
mer  Noire,  Elle  faisait  la  loi  à  ce  qui  restait  de  l'ancien  rovaume 
de  Pologne,  et  ce  royaume  devait  cesser  d'exister  le  jour  oîi 
elle  voudrait  l'effacer  de  la  cai'te'.  Elle  menaçait  la  Suède. 
Elle  avait  avec  la  Turquie  pour  le  commerce,  pour  les  fron- 
tières, pour  la  protection  de  la  religion  grecque  et  vingt  autres 
sujets,  des  démêlés  perpétuels  dont  elle  pouvait  faire  à  son  gré 
autant  de  casas  belli.  Elle  possédait,  il  est  vrai,  peu  de  res- 
sources financières,  et  son  crédit  était  nul.  Elle  était  sujette 
aussi  à  beaucoup  de  désordres  intérieurs  et  à  des  révoltes  fré- 
quentes dans  plusieurs  de  ses  provinces.  Mais  elle  n'avait  pas 
le  même  besoin  d'argent  que  les  autres  puissances,  parce  que 
combattant  toujours  à  l'étranger,  elle  faisait  ordinairement  vi- 
vre ses  troupes  aux  dépens  de  l'ennemi  ou  des  pays  intermé- 
diaires, comme  la  Pologne  et  les  Principautés  danubiennes,  et 
quant  aux  révoltes  intérieures,  l'immensité  de  son  territoire  et 
le  caractère  peu  homogène  de  ses  populations  en  restreignaient 
les  effets  forcément.  Enfin,  la  czarine  cherchait  à  occuper  ses 
gardes,  sa  noblesse,  ses  armées,  et  les  sacrifices  d'hommes  lui 
coûtaient  peu*. 

Catherine  II,  qui  avait  exploité  l'ambition  de  Frédéric  le 
Grand  pour  s'agrandir  en  Pologne,  exploita  celle  de  Joseph  II 
pour  s'agrandir  en  Turquie.  Dés  qu'elle  se  fut  assuré  sa  conni- 
vence tacite,  elle  fit  reconnaître  par  le  sultan  l'indépendance 
des  tribus  tartares  de  la  Crimée  et  du  Kouban,  pour  ce  qui 
n'était  pas  de  la  religion.  Puis  elle  força  une  partie  de  ces  tribus 
de  se  soumettre  à  sa  souveraineté.  Elle  allégua  la  même  raison 

1  Mémoire  de  Broglie  à  Louis  XV  sur  la  Dolitiqiie  étrangère ,  1773. 
3  LU, 


[1783-1785]  AFFAIRES  ÉTRAI^GÈRES.  91 

qu'elle  avait  invoquée  pour  la  Pologjne,  c'est-à-dire  la  nécessité 
de  mettre  fin  à  des  troubles  continuels  qui  lui  imposaient  Fen- 
tretien  ruineux  d'une  nombreuse  armée  sur  sa  trontière.  Quoi- 
qu'elle'vît  dans  le  fond  avec  jalousie  les  prétentions  de  l'Au- 
triche, elle  promit  de  les  soutenir  sur  le  bas  Danube  ou  en 
Allemagne. 

Le  sultan  protesta  contre  l'annexion  des  tribus  tartares  à  la 
Russie.  Catherine  menaça  de  la  guérite.  Joseph  II  déclara, 
en  1783,  qu'il  s'était  engagé  par  traité  à  soutenir  les  préten- 
tions de  la  czarine  et  à  lui  fournir  cent  vingt  mille  hommes  de 
troupes  autrichiennes.  Il  se  proposait  d'occuper  les  provinces 
danubiennes.  Vergennes,  qui  avait  longtemps  représenté  la 
France  à  Constantinople  et  qui  connaissait  la  faiblesse  des 
Turcs,  donna  l'ordre  à  l'ambassadeur  français,  Saint-Priest, 
d'insister  auprès  du  Divan  pour  obtenir  de  lui  l'abandon  défi- 
nitif des  deux  provinces  que  les  Paisses  occupaient  de  fait. 
Saint-Priest  réussit  à  arracher  cette  cession  au  sultan,  le  8  jan- 
vier 1784.  Ainsi,  grâce  à  la  médiation  de  la  France,  la  guerre 
fut  prévenue  et  l'ambition  de  l'Autriche  déjouée.  On  reprocha 
pourtant  à  Vergennes  de  s'être  montré  dans  cette  circonstance 
trop  complaisant  pour  la  Russie  et  trop  peu  occupé  des  intérêts 
du  Commerce  français  dans  la  mer  Noire. 

Joseph  II  revint  alors  à  l'idée  d'acquérir  la  Bavière,  ou  plutôt 
de  l'obtenir  en  échange  de  la  Belgique,  contrée  trop  éloignée 
du  centre  de  ses  Etats  et  d'une  conservation  trop  difficile. 
L'électeur  était  vieux,  sans  enfants.  Il  se  laissa  persuader  de 
souscrire  à  l'échange  par  un  envoyé  russe,  Romanzoff,  qui  lui 
promit  l'érection  de  la  Belgique  en  royaume  sous  le  nom  de 
royaume  de  Bourgogne  ou  d'Austrasie.  Mais  le  duc  de  Deux- 
Ponts,  son  héritier  futur,  refusa  de  se  laisser  imposer  cette 
combinaison.  Il  se  crut  lésé,  et  en  appela  à  la  Diète  et  au  roi 
de  Prusse. 

Frédéric  avait  beaucoup  vieilli.  Tout  occupé  de  mettre  plus 
d'unité  et  plus  d'ordre  dans  ses  Etats  considérablement  agran- 
dis, il  cherchait  le  repos.  Cependant  il  ne  cessait  d'entretenir 
une  armée  de  cent  quatre-vingt-six  mille  hommes  toujours 
prête  à  passer  sur  le  pied  de  guerre,  et  s'il  ne  pouvait  empê- 
cher les  agrandissements  de  la  Russie,  il  voulait  du  moins 
empêcher  ceux  de  l'Autriche,  plus  dangereux  pour  lui.  Il  em- 
brassa avec  chaleur  la  cause  du  duc  de  Deux-Ponts.  La  France 
l'appuya,  son  intérêt  étant  de  contenir  les  ambitions  de  l'Autri- 


92  LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME. 

che  et  d'entretenir  la  rivalité  des  deux  grandes  puissances  alle- 
mandes. Joseph  II  et  Calherine  désavouèrent  toute  pensée 
d'ap'ir  par  contrainte,  et  le  projet  fut  abandonné.  Frédéric  or- 
ganisa, avec  l'électeur  de  Saxe  et  dix  autres  princes  allemands, 
une  ligue  qui  fut  signée  à  Berlin,  le  22  juillet  1785,  «pour  le 
maintien  des  droits  constitvatifs  de  l'Empire»  . 

Ainsi  Joseph  II  échoua  partout,  qu'il  dirigeât  ses  vues  sur 
la  Hollande,  les  provinces  danubiennes  ou  la  Bavière.  Ver- 
gennes  réussit  à  préserver  la  paix  de  l'Europe. 

V.  —  Vergcnnes  poursuivait  un  autre  but  :  il  voulait  assurer 
la  position  maritime  et  commerciale  que  la  France  avait  ac- 
quise pendant  la  guerre  des  Etats-Unis.  Assuré  déjà  du  con- 
cours de  la  marine  espagnole,  il  voulait  l'être  aussi  de  celui  de 
la  marine  hollandaise.  11  prétendait  empêcher  la  Hollande 
de  retomber  sous  la  dépendance  de  l'Angleterre,  et  l'attacher 
à  la  France  par  des  liens  durables.  Il  y  réussit,  en  signant  avec 
elle  un  traité  de  commerce. 

Il  en  négocia  un  autre  avec  l'Angleterre,  et  ce  second  traité, 
signé  par  Eden  et  Rayneval,  contint  une  application  déjà  fort 
large  de  ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  le  libre  échange. 
Les  négociateurs  s'entendirent  pour  assurer  réciproquement 
les  plus  grandes  facilités  et  les  meilleures  garanties  aux  Anglais 
commerçant  en  France  et  aux  Français  commerçant  en  Angle- 
terre. On  renonça  mutuellement  à  de  vieux  usages,  comme  les 
droits  d'aubaine,  de  représailles  ;  enfin  on  rédigea  de  nouveaux 
tarifs,  infiniment  plus  favorables  aux  importations  réciproques. 
Au-si,  à  partir  de  ce  jour,  le  commerce  entre  les  deux  pays 
suivit-il  une  rapide  progression. 

L'industrie  française  avait  fait  pendant  le  cours  du  dix-hui- 
tième siècle  des  progrès  considérables,  non-seulement  dans  les 
villes,  mais  encore  dans  les  campagnes.  La  fabrication  des  tissus 
divers,  des  toiles  fines,  des  draps,  des  soieries,  des  dentelles  et 
celle  des  articles  de  Paris,  s'étaient  constam.ment  développées. 
La  Normandie  avait  une  industrie  cotonnière  qui  commençait 
à  lutter  avec  celle  de  l'Angleterre.  La  production  agricole  et 
viticole  avait  aussi  augmenté.  Si  les  chiffres  réunis  par  Arnould 
dans  sa  Balance  du  commerce  sont  exacts,  notre  commerce 
extérieur  s'éleva,  entre  les  années  1716  et  1789,  de  cent  dix- 
huit  millions  à  cinq  cent  quarante-deux  pour  l'exportation,  et 
de  quatre-vingt-quatorze  à  six  cent  onze  pour  l'importation. 


[1786]  TRxlITÉS   DE   COMMERCE.  93 

La  France  avait  donc  un  double  intérêt  à  multiplier  ses 
échanges  avec  l'étranger.  Cependant  le  traité  de  1786  souleva 
des  polémiques  très-vives  de  chaque  côté  du  détroit.  Pilt,  dont 
le  but  principal  était  de  remplacer  pour  les  produits  de  Tin- 
dustrie  anglaise  le  marché  américain  par  le  marché  français, 
soutint  au  Parlement  que  le  traité,  avantageux  aux  deux  pays, 
l'était  beaucoup  plus  à  l'Angleterre,  parce  qu'un  pays  manu- 
facturier gagnait  à  de  nouveaux  débouchés  dix  fois  plus  qu'un 
pays  agricole.  La  plupart  des  industries  françaises  se  plaigni- 
rent d'avoir  été  sacrifiées.  Il  est  certain  que  dans  les  six  années 
suivantes  (le  traité,  conclu  pour  douze  ans,  ne  fut  exécuté  que 
jusqu'en  1792)  les  importations  de  la  France  en  Angleterre 
furent  inférieures  de  vingt-cinq  millions  aux  exportations.  La 
chambre  de  commerce  de  Rouen  entreprit  une  enquête,  dont  la 
conclusion  fut  que  les  manufactures  anglaises,  surtout  celles  de 
cotons  et  de  lainages,  avaient  sur  les  nôtres  une  supériorité 
marquée,  due  à  une  plus  grande  accumulation  de  capitaux,  au 
progrès  récent  de  l'oatillage  et  au  bon  marché  du  charbon. 
L'agriculture  anglaise  était  de  son  côté  supérieure  à  la  nôtre, 
sauf  la  production  viticole  '. 

L'œuvre  de  Vergennes  fut  complétée  par  un  troisième  traité 
de  commerce,  signé  au  mois  de  janvier  1787  avec  la  Russie. 
Jusque-là  on  n'en  avait  fait  aucun  avec  cette  puissance.  Nos 
relations  avec  elle  prirent  plus  d'activité,  et  il  devint  plus  aisé 
de  se  passer  des  intermédiaires. 

Le  gouvernement  profita  de  la  paix  et  des  bonnes  relations 
avec  l'Angleterre  pour  creuser  le  port  de  Cherbourg,  afin  de 
réaliser  le  vœu  formé  par  Colbert  d'avoir  un  port  militaire  et 
des  arsenaux  dans  la  Manche.  Louis  XVI  alla  en  personne 
visiter  les  travaux,  assisté  de  Fleurieu,  alors  directeur  des  ports 
et  des  arsenaux  (juin  1786),  et  se  fit  une  obligation  d'inspecter 
les  moindres  détails  des  armements  maritimes. 

On  organisa  dans  le  même  temps  un  voyage  de  découvertes 
autour  du  monde.  Deux  frégates  furent  mises  sous  les  ordres 
de  la  Pérouse,  dont  le  roi  rédigea  lui-même  les  instructions 
avec  Fleurieu.  Ces  instructions  étaient  aussi  variées  qu'éten- 
dues. La  Pérouse  devait  parcourir  l'Océanie  et  les  mers  du 
Nord,  se  montrer  partout  où  avaient  passé  les  navigateurs  an- 
glais, reconnaître  les  découvertes  déjà  faites,  les  rectifier,  les 

*  Dansin.  Observations  sur  le  traité  de  commerce  de  1786. 


94  LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME. 

compléter,  en  faire  de  nouvelles,  recueillir  des  informations 
de  toute  espèce  et  signaler  les  points  commerciaux  avantageux 
pour  la  France  dans  le  monde  peu  exploré  de  l'Océanie,  des 
Aléoutes,  du  Japon,  de  la  Chine  et  des  îles  d'Asie.  Il  emmenait 
avec  lui  une  mi-;sion  de  savants.  Malheureusement  il  disparut 
en  1788,  la  troisième  année  du  voyage,  dans  les  glaces  de  la 
mer  du  îNord. 

YI.  —  Les  finances  étaient  le  côté  fâcheux  de  la  situation. 
On  ne  vivait  que  d'anticipations  et  d'emprunts,  d'emprunts 
surtout.  Galonné  en  fit  un  chaque  année.  Celui  de  1783  avait 
été  de  cent  millions.  Celui  de  1784  fut  de  cent  vingt-cinq,  avec 
des  conditions  plus  favorables  pour  les  preneurs  ;  car  le  rem- 
boursement devait  avoir  lieu  en  vingt-cinq  ans  avec  primes.  Le 
Parlement  n'enregistra  qu'après  avoir  présenté  des  remon- 
trances. Calonne  avait  le  tort  de  promettre  dans  chaque  préam- 
bule de  ses  édits  des  économies  qu'il  ne  réahsait  pas,  une  libé- 
ration complète  du  trésor  pour  l'année  qui  devait  suivre,  et  la 
prospérité  la  plus  certaine  pour  l'avenir.  Il  avait  institué  une 
caisse  d'amortissement  à  l'exemple  de  l'Angleterre  ;  cette  caisse 
ne  fonctionna  pas.  Il  voulut  régler  les  marchés  de  bourse,  à 
cause  des  plaintes  que  soulevait  l'agiotage  ;  il  n'aboutit  qu'à 
produire  une  baisse  des  fonds. 

Au  mois  de  décembre  1785,  il  émit  un  nouvel  emprunt  de 
quatre-vingts  millions,  se  fondant  sur  la  disette,  sur  la  cherté 
des  vivres  qui  avait  été  extrême  toute  l'année,  et  sur  la  quan- 
tité des  secours  qu'il  avait  fallu  distribuer.  Le  Parlement, 
alarmé,  fit  à  deux  reprises  les  remontrances  les  plus  fortes,  et 
reçut  deux  fois  l'ordre  d'enregistrer.  Il  obéit,  mais  en  modi- 
fiant l'édit.  Le  roi  le  cita  à  Versailles,  tint  un  lit  de  justice,  et 
fit  biffer  en  sa  présence  les  modifications  introduites.  On  reve- 
nait ainsi  à  l'omnipotence  financière  du  dernier  règne. 

Calonne  ne  renonça  pas  aux  emprunts  ;  seulement  il  s'y  prit 
d'une  autre  manière,  afin  d'éviter  des  luttes  certaines.  Re- 
nonçant à  publier  de  nouveaux  édits,  il  rouvrit  des  emprunts 
fermés;  il  fit  emprunter  trente  millions  par  la  ville  de  Paris 
pour  le  compte  de  l'État.  En  février  1787,  il  demanda  soixante- 
dix  millions  aux  actionnaires  de  la  caisse  d'escompte.  Cette 
caisse  prospérait;  il  lui  donna  un  privilège  de  trente  ans  et 
porta  son  capital  de  trente  millions  à  cent  pour  étendre  ses 
services,  en  y  mettant  pour  condition  que  les  soixante-dix  mil- 


[1786]  ENfRARRAS  DES   FIZnANCES.  65 

lions  nouveaux  seraient  versés  au  trésor.  Mais  c'étaient  là  des 
expédients.  Les  fonds  éprouvaient  une  baisse  continue;  Galonné 
avait  inutilement  consacré  quelque  argent  à  en  faire  acheter 
pour  les  relever  ou  les  soutenir.  Les  recettes  diminuaient.  Le 
troisième  vingtième  finissait  le  31  décembre  1786.  Il  fallait  ab- 
solument aviser  et  changer  le  système. 

II  le  fallait  d'autant  mieux  qu'on  n'avait  cessé  nulle  part  de 
discuter  les  affaires  publiques  et  surtout  celles  de  finances. 
Après  le  bruit  qui  s'était  fait  autour  de  Necker,  il  n'était  plus 
possible  que  le  silence  revînt.  Les  banquiers,  les  gens  d'af- 
faires s'étaient  habitués  à  donner  leur  avis;  les  rentiers,  tous 
les  jours  plus  nombreux,  suivaient  avec  une  attention  particu- 
lière les  actes  du  gouvernement.  En  intéressant  plus  de  monde 
à  la  fortune  publique,  on  avait  créé  des  exigences  avec  les- 
quelles on  était  forcé  de  compter. 

Necker  publia  sur  V administration  des  finances  un  ouvrage 
capital,  le  premier,  ce  semble,  qui  présentât  un  tableau  com- 
plet des  ressources  du  pays,  de  leur  meilleur  emploi  possible 
et  du  développement  qu'elles  pouvaient  prendre.  II  y  fit  natu- 
rellement son  apologie,  et  il  critiqua  les  actes  de  Galonné  avec 
son  ton  déclamatoire  ordinaire.  Gar  il  avait  l'honnêteté  et  la 
conscience  bruyantes.  II  se  drapait  dans  sa  dignité  person- 
nelle, dans  son  patriotisme,  c'est-à-dire  son  zèle  pour  le  bien 
public;  il  attaquait  la  courtisanerie  et  déclarait  vouloir  mon- 
trer «  à  ceux  dont  Toeil  n'est  jamais  frappé  que  par  l'éclat  du 
rang  et  des  dignités,  qu'il  existe  encore  une  autre  grandeur, 
celle  du  caractère  et  de  la  vertu.»  Il  se  plaignit  qu'on  para- 
lysât les  assemblées  provinciales  ;  on  leur  avait,  en  effet,  inter- 
dit de  publier  leurs  procès-verbaux.  «Sans  doute,  écrivait-il, 
les  regards  publics  importunent  ceux  qui  gèrent  les  affaires 
avec  nonchalance,  mais  ceux  qu'un  autre  esprit  anime  vou- 
draient multiplier  de  toutes  parts  la  lumière.»  Les  ministres 
considérèrent  un  pareil  livre  comme  un  acte  de  trahison.  Le 
roi  se  sentit  blessé  ;  il  déclara  qu'il  ne  voulait  plus  «faire  de  son 
royaume  une  république  criarde  sur  les  affaires  d'Etat,  comme 
est  la  ville  de  Genève  et  comme  il  est  arrivé  pendant  l'adminis- 
tration de  M.  Necker \»  Vergennes,  Breteuil,  Ségur,  Ga- 
lonné, demandèrent  que  Necker  fût  exilé.  Louis  XVI  n'osa 
aller  jusque-là,  mais  son  ressentiment  fut  d'autant  plus  vif  que 

'  Ssulavie,  t.  IV,  cL.  xxxv. 


96  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

l'ouvrape  eut  un  pro  'igicux;  succès,  Droz  affirme  qu'il  s'en 
vendit,  tant  en  Europe  qu'en  France,  quatre-vingt  mille 
exemplaires. 

Galonné,  jugeant  avec  raison  les  mesures  de  détail  impuis- 
santes et  usées,  conçut,  avec  son  imagination  que  les  grands 
partis  n'eftrayaient  pas,  un  vaste  plan  de  réformes  radicales 
oiî  la  politique  tenait  autant  de  place  que  les  finances.  «  On  ne 
peut,  disait-il  dans  son  rapport  au  roi,  rétablir  solidement  les 
finances  que  par  la  réformation  de  ce  qu'il  y  a  de  vicieux  dans 

la  constitution  actuelle Ce  qui  est  nécessaire  pour  le  salut 

de  l'État  serait  impossible  par  des  opérations  partielles,  et  il 
est  indispensable  de  reprendre  en  sous-œuvre  l'édifice  entier 
pour  en  prévenir  la  ruine.  » 

Il  rédigea  donc  un  projet  où  s'amalgamèrent  les  mesures 
financières  et  les  mesures  politiques,  les  première?  réalisant 
des  vœux  qui  remontaient  à  Colbert  et  à  Yuuban,  les  secondes 
quelques-iines  des  idées  de  Turgot  et  de  Necker.  Il  aborda  les 
difficultés  de  front,  et  avec  sa  confiance  ordinaire  il  les  exagéra, 
comme  pour  exagérer  le  mérite  qu'il  aurait  à  triompher  d'ob- 
stacles devant  lesquels  ses  prédécesseurs  avaient  échoué. 
C'était  son  habitude  de  grossir,  non  d'atténuer  la  portée  de 
ses  actes. 

Il  attaqua  directement  les  abus,  ou  plutôt  le  premier  de 
tous,  l'inégalité  des  charges.  Il  proposa  de  créer  un  impôt  fon- 
cier général  et  permanent,  exclusif  de  tout  privilège,  sous  le 
nom  de  subvention  territoriale.  C'était  l'idée  de  Yauban,  idée 
vers  l'application  de  laquelle  on  gravitait  depuis  longtemps,  et 
dont  les  cinquantièmes  et  les  dixièmes  avaient  déjà  été  l'appli- 
cation partielle.  C'était  aussi  celle  de  Turgot.  Galonné  se  flat- 
tait de  la  réaliser  définitivement. 

Mais  il  fallait  prévoir  plusieurs  sortes  de  résistances,  celle 
des  intéressés  qui  défendraient  leurs  privilèges  ;  celle  des  corps 
ennemis  des  innovations,  comme  les  parlements,  ou  résolus, 
comme  le  clergé  et  les  états  provinciaux,  à  maintenir  leur  an- 
cien droit  de  voter  leurs  propres  contributions;  enfin  celle 
de  tous  les  contribuables  qui  devaient  s'alarmer  de  la  créa- 
tion d'un  nouvel  impôt.  Galonné,  pour  parer  à  ces  obliga- 
tions et  détruire  ces  résistances,  imagina  un  système  de  dis- 
positions très-compliquées.  Il  proposa  d'exempter  les  classes 
privilégiées,  clergé,  noblesse  et  magistrature,  de  la  capitation, 
ce  qui  constituerait  en  leur  faveur  une  sorte  d'indemnité.  Il 


(1786J  GALONNE  ET  LES    ABUS.  97 

proposa  ensuite  d'e'tendre  à  tout  le  royaume  l'institution  des 
assemblées  provinciales,  dont  l'utilité  et  la  popularité,  après 
ce  qui  s'était  passé  dans  le  Berry  et  la  haute  Guyenne, 
n'étaient  plus  douteuses.  Il  les  multipliait  même  beaucoup,  car 
il  créait  trois  sortes  d'assemblées  superposées,  pour  les  pa- 
roisses, les  districts  et  les  provinces.  A  la  masse  des  contri- 
buables, il  offrit  comme  appât  quelques  adoucissements  dans  le 
régime  des  tailles  et  des  gabelles,  l'abolition  de  la  corvée  des 
routes  et  des  facilités  pour  le  commerce  intérieur.  Enfin  il 
remaniait  le  budget  en  supprimant  vingt  millions  de  dépenses, 
en  augmentant  l'impôt  du  timbre  et  en  annonçant  une  inféoda- 
tion  de  domaines  sur  une  large  échelle. 

A  ces  mesures,  Galonné  en  ajoutait  une  autre  qui  n'avait 
guère  de  rapport  avec  elles,  mais  qui  devait  produire  un 
grand  effet,  en  donnant  une  haute  idée  de  sa  propre  puissance 
et  de  ce  que  nous  appellerions  aujourd'hui  le  libéralisme  de 
ses  vues.  II  proposait  de  rendre  un  était  civil  aux  protestants. 
Louis  XVI  y  était  depuis  longtemps  résolu  ;  ledit  était  préparé, 
mais  divers  motifs  en  avaient  retardé  la  promulgation. 

Un  plan  aussi  hardi  causa  naturellement  beaucoup  d'émo- 
tion etde  surprise.  Il  trouva  non-bculement  des  adhérents,  mais 
des  admirateurs  et  des  prôneurs  enthousiastes  à  la  cour,  témoin 
le  baron  de  Besenval.  Galonné  eut  le  mérite  de  comprendre 
qu'il  était  de  toute  nécessité  que  le  gouvernement  prît  une 
initiative  résolue,  et  rompit  avec  ce  qu'on  appelait  non  sans 
raison  \ei  préjugés.  Il  relevait  les  finances;  il  enlevait  définiti- 
vement aux  classes  supérieures  leur  privilège  territorial  depuis 
longtemps  battu  en  brèche  ;  il  complétait  l'uniformité  adminis- 
trative; il  effaçait  d'un  trait  de  plume  des  institutions  suran- 
nées qui  avaient  perdu  leur  vitalité  ou  n'en  avaient  conservé 
qu'autant  qu'il  fallait  pour  entraver  la  marche  du  gouverne- 
ment, et  il  créait  partout  des  assemblées  qui  donnaient  au 
pays  le  moyen  de  participer  à  ses  propres  affaires.  G'était  donc 
là  une  grande  et  féconde  conception.  Mais  il  y  avait  un  incon- 
vénient réel  à  présenter  en  bloc  un  trop  grand  nombre  de 
projets  de  lois,  dont  chacun  eût  été  discutable  isolément,  et 
parmi  les  objections  il  s'en  présentait  de  très-lortes.  C'était  une 
inconséquence  de  créer  le  privilège  pour  la  capitation,  quand 
on  le  supprimait  pour  la  contribution  foncière.  G'était  aussi  un 
acte  illibéral  que  de  détruire  les  derniers  vestiges  conservés 
jusque-là  de  l'ancien  droit  dti  voter  Imioôt.  On  alléguait  en 
VII.  7 


98  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

vain  que  ce  droit  se  réduisait  à  peu  de  chose,  que  les  assem- 
blées du  c\erryé  étaient  vues  avec  peu  de  faveur,  et  que  les 
états  provinciaux  n'étaient  appuyés  que  par  les  provinces  qui 
en  jouissaient. 

Il  ne  fallait  pas  songer  à  présenter  de  pareils  édits  aux  par- 
lements sans  y  soulever  des  tempêtes.  Galonné  y  songea  d'au- 
tant moins  que  les  dispositions  de  la  magistrature  lui  étaient 
personnellement  hostiles,  et  qu'il  les  avait  envenimées  par  ses 
querelles  avec  les  cours  de  Paris  et  de  Bordeaux.  Il  imagina  de 
proposer  au  roi  la  convocation  d'une  assemblée  de  notables, 
pareille  à  celles  qui  avaient  eu  lieu  sous  Henri  IV  et  sous 
Louis  XIII.  Il  se  fût  effravé  lui-même,  ainsi  que  Louis  XVI, 
d'une  réunion  d'états  généraux.  Il  pensa  qu'une  assemblée  de 
notables,  tous  choisis  par  le  roi,  aurait  le  même  effet;  qu'elle 
serait  vue  avec  faveur;  qu'elle  donnerait  par  son  vote  lauto- 
rité  nécessaire  aux  nouveaux  édits  ;  que  le  Parlement  n'oserait 
dès  lors  refuser  l'enregistrement,  et  que  s'il  le  refusait,  on 
pourrait  l'y  forcer  par  un  lit  de  justice  qui  serait  cette  fois  cou- 
vert d'applaudissements  universels.  Le  roi  se  récria  d  abord  à 
la  vue  du  déficit,  à  l'idée  d'une  assemblée  et  à  certains  détails 
du  plan;  mais  on  finissait  toujours  par  le  gagner  en  flattant 
son  amour  du  bien.  L'idée  d'imiter  Henri  IV  le  séduisit.  Ga- 
lonné dut  s'assurer  encore  le  concours  de  Vergennes  et  de 
Miromesnil.  Vergennes,  circonspect  et  peu  libéral,  hésita 
beaucoup  avant  de  se  prononcer.  Galonné  lui  représenta  qu'il 
était  acculé  à  un  abîme,  et  fit  luire  à  ses  yeux  l'idée  d'annuler 
le  Parlement,  devenu  l'épouvantail  des  ministres.  Miromesnil, 
dont  l'inaction  était  devenue  proverbiale,  garda  le  silence  et 
parut  approuver.  Le  reste  du  conseil  ne  fut  pas  consulté.  Le 
secret  fut  gardé  comme  s'il  se  fût  agi  d'un  complot.  Les  autres 
secrétaires  d'État  n'eurent  connaissance  des  édits  qu'avec  le 
public. 

Le  29  décembre  1786,  Louis  XVI  convoqua  les  notables,  à 
la  date  du  29  janvier  suivant,  «  pour  le  soulagement  du 
peuple,  l'ordre  des  finances  et  la  réformation  de  plusieurs 
abus  » .  L'assemblée  compta  cent  quarante-quatre  membres, 
savoir  sept  princes  du  sang,  quatorze  archevêques  et  évêques, 
trente-six  ducs  et  pairs,  maréchaux  de  France  et  gentilshom- 
mes, douze  conseillers  d'État  et  maîtres  des  requêtes,  trente- 
huit  magistrats  de  cours  souveraines,  douze  députés  des  pays 
d'états,  et  vingt-cinq  officiers  municipaux  des  grandes  villes. 


|1786]  CONVOCATION   DES   NOTABLES.  99 

Ainsi  la  noblesse  se  trouva  en  forte  majorité  et  le  tiers  ne 
compta  qu'un  petit  nombre  de  membres.  Il  est  vrai  qu'on 
avait  écarté  toute  idée  d'vine  représentation  nationale  ;  les  no- 
tables n'étaient  nullement  regardés  comme  des  mandataires 
du  pays.  On  voidait  simplement  une  extension  du  conseil,  un 
conseil  plus  étendu,  enfin  des  approbations  qui  eussent  un  ca- 
ractère plus  considérable.  Dans  ce  but,  Galonné,  avec  une 
générosité  égale  à  sa  confiance,  appela  à  taire  partie  de  l'as- 
semblée, non-seulement  des  personnages  connus  et  populaires 
en  leur  qualité  de  pbilautbropes,  comme  le  prince  de  Beauvau, 
les  ducs  de  Nivernois,  de  la  Rochefoucauld  et  de  Bétliune- 
Charost,  mais  plusieurs  de  ses  ennemis  déclarés,  comme  l'ar- 
cbevéque  de  Toulouse.  Il  mit  sa  conscience  à  taire  des  choix 
«  convenables  par  la  moralité,  le  talent  et  l'importance  per- 
sonnelle '.  »  Il  prit  même  le  soin  d'exclure  toute  personne  rem- 
plissant une  charge  à  la  cour. 

Galonné  était  plein  d'assurance.  Les  discussions  ne  l'ef- 
frayaient pas.  Il  pouvait  craindre  quelques  intrigues,  mais 
aucune  hostilité  de  partis,  puisque  les  partis  n'existaient  pas. 
Il  pécha,  il  est  vrai,  par  imprévoyance.  Il  ne  s'aperçut  pas  que 
l'aveu  brusquement  lancé  d'un  déficit  était  un  cri  de  détresse 
jeté  en  public  et  la  condamnation  de  sa  propre  gestion.  Il  ne 
se  douta  pas  non  plus  que  les  notables  dussent  se  demander 
s'ils  avaient  un  mandat  pour  voter  des  impôts. 

La  cour  fut  loin  de  partager  sa  confiance  ;  elle  sentait  la  foi- 
blesse  du  roi.  Les  vieux  courtisans  regardaient  toute  assemblée, 
quelle  qu'elle  fût,  comme  une  diminution  de  1  autorité  royale; 
ils  ne  manquèrent  pas  d'invoquer  la  tradition  de  Louis  XIV  et 
de  dire  que  Louis  XVI  donnait  sa  démission.  Les  ennemis  de 
Galonné  se  félicitèrent  de  penser  qu'il  courait  à  sa  chute  ;  ses 
amis,  dont  le  nombre  diminuait,  parurent  peu  disposés  à  le 
suivre  dans  une  expérience  risquée.  La  majorité  du  public  se 
renferma* dans  une  attentive  curiosité. 

Les  ministres  firent  pour  l'assemblée  un  règlement  plein  de 
précautions  défiantes.   Ils  la  divisèrent  en  sept  bureaux,  qu 
délibéraient  chacun  séparément  sous  la  présidence  d'un  prince 
et  n'avaient  aucunes  réunions  communes.  Les  voix  se  comp- 
taient par  bureaux  et  non  par  têtes. 

L'ouverture,  annoncée  pour  le  29  janvier,  fut  retardée  jus- 

1   Correspondance  de  Lafiiyette. 

«7. 


100  LIVRE   OUARANTE-QUAIRIEME. 

qu'au  22  février,  parce  que  le  travail  pre'paratoire  n'était  pas 
terminé.  La  mort  de  Vergennes  eut  lieu  dans  cet  intervalle,  et 
comme  Miromesnil  affectait  une  circonspection  silencieuse. 
Galonné  demeura  seul  pour  défendre  son  projet  et  représenter 
le  roi. 

VII.  — L'assemblée  s'ouvrit  à  Versailles  le  22  février  1787. 
Galonné  prit  la  parole  avec  son  aisance  ordinaire.  Il  présenta 
ses  projets  comme  l'œuvre  du  roi,  qui  en  voulait  le  succès;  il 
affecta  de  tourner  en  ridicule  l'économie,  telle  que  Necker 
l'avait  entendue.  Il  avoua  carrément  et  sans  détour  un  déficit 
qu'il  déclara  être  très-ancien  et  remonter  au  moins  à  l'époque 
de  Law;  il  se  fit  de  celte  ancienneté  un  arjjument  pour  y  parer 
sans  délai,  et  il  annonça  pompeusement  cette  réforme  dabus 
que  de  grands  rois  n'avaient  pas  su  faire. —  «  Que  restc-t-il, 
s'écri;iit-il,  pour  la  réformation  des  finances?  Les  abus.  Oui, 
c'est  dans  les  abus  mêmes  que  se  trouve  un  fonds  de  richesses 
aue  l'Etat  a  le  droit  de  réclamer.  » 

Les  notables,  quoique  bien  disposés  et  sachant  gré  au  roi 
de  la  franchise  avec  laquelle  il  s'adressait  à  eux  ' ,  parurent 
étonnés  que  le  ministre  leur  demandât  de  l'argent  sans  parler 
de  rendre  des  comptes,  et  proposât  une  réforme  des  abus,  c'est- 
à-dire  une  réforme  de  la  société  et  de  l'Etat,  à  l'unique  point 
de  vue  des  ressources  financières  qu'on  pouvait  en  tirer. 

L'extension  des  assemblées  provinciales  fut  d'abord  ap- 
prouvée dans  les  bureaux.  Ces  assemblées,  soumises  à  des 
règles  d'élection  analogues  à  celles  que  Turgot  avait  imaginées, 
devaient  se  réunir  cbaque  année,  répartir  les  charges,  proposer 
les  chemins,  les  canaux,  les  ateliers  de  charité,  faire  connaître 
les  besoins  des  provinces,  sans  avoir  toutefois  ni  juridiction  ni 
pouvoir  d'exécution.  On  convint  que  les  trois  ordres  y  délibé- 
reraient en  commun,  que  le  vote  y  aurait  lieu  par  tête;  que  le 
tiers  y  jouirait  d'une  représentation  double  et  pourrait  même 
avoir  deux  voix  sur  trois.  Seulement  les  présidences  seraient 
réservées  à  titre  d'honneur  aux  membres  du  clergé  et  de  la 
noblesse. 

La  subvention  territoriale  n'obtint  pas  la  même  faveur.  On 
repoussa  comme  impraticable  l'idée  de  la  percevoir  en  nature, 
et  avant  d'en  autoriser  la  perception  en  argent,  on  demanda  la 

1  LafayeUe  à  WasLington,  leure  du  13  janvier  1787. 


L'ASSEMBLEE  DES   :qOTABLES   EN   1787.  101 

communication  du  budget  et  l'évaluation  exacte  du  déficit. 
Galonné  soutint  que  l'assemblée  n'avait  qu'un  avis  à  donner  et 
que  cet  avis  portait  sur  la  forme  du  nouvel  impôt,  non  sur  le 
fond.  Les  notables  répondirent  qu'au  moins  devaient-ils  être 
éclairés  pour  motiver  leur  avis.  La  moindre  expérience  des 
assemblées  eût  fait  prévoir  une  pareille  demande.  Le  comte  de 
Provence ,  frère  du  roi  et  président  d'un  bureau ,  insista  pour 
que  le  budget  fût  communiqué.  Les  notables,  continuant  la 
discussion  sous  réserves,  demandèrent  encore  que  la  subven- 
tion eût  une  quotité  fixe  et  une  durée  limitée,  clauses  que  les 
parlements  présentaient  toujours  pour  l'enregistrement  des 
vingtièmes.  Ils  voulurent  réserver  le  vote  des  corps  privilégiés 
et  des  pays  d'états.  Ils  combattirent  l'idée  d'un  impôt  perpé- 
tuel qui  serait  affranchi  de  tout  vote  préalable.  Enfin  ils  rele- 
vèrent le  peu  d'utilité  qu'il  y  avait  à  exempter  les  ordres  privi- 
légiés d'une  ancienne  taxe,  la  capitalion,  pour  leur  en  imposer 
une  nouvelle,  la  subvention.  Ces  discussions  n'ont  plus  aujour- 
d'hui qu'un  intérêt  historique;  il  faut  pourtant  s'y  arrêter,  car 
les  temps  qui  ont  précédé  les  révolutions  ne  sont  pas  moins 
curieux  que  les  révolutions  mêmes. 

L'imprévoyance  de  Galonné  éclatait.  Il  s'était  persuadé  que 
les  notables,  reconnaissants  d'être  convoqués,  lui  prêteraient 
un  concours  docile  et  confiant.  Il  ne  s'était  pas  même  douté 
que  son  peu  de  considération  personnelle  pût  lui  nuire  en  face 
d'hommes  dont  le  plus  grand  nombre  joignaient  à  une  situa- 
tion très-indépendante  la  droiture  et  la  hauteur  du  caractère. 
Il  ignorait  si  bien  ce  qu'était  une  assemblée,  que  ses  ennemis 
lui  jouèrent  le  tour  spirituel  de  mettre  une  critique  qu'ils  pu- 
blièrent de  lui  sous  le  nom  du  ministre  anglais,  M.  Pitt. 

Il  voulut  négocier.  Il  eut  une  conférence  avec  Brienne,  qui 
passait  pour  le  chef  du  clergé.  Il  se  rendit  à  une  réunion  par- 
ticulière que  le  comte  de  Provence  tint  chez  lui  et  à  laquelle 
furent  appelés  six  membres  de  chaque  bureau.  Mais  sa  dexté 
rite  de  langage,  que  tous  les  contemporains  s'accordent  à 
vanter,  lui  servit  peu.  On  lui  demanda  des  comptes  en  règle. 
La  nécessité  des  états  généraux  pour  créer  un  impôt  nouveau 
fut  soutenue  vivement  par  des  prélats  présidents  d'états  provin- 
ciaux et  par  des  magistrats  qui  invoquaient  le  droit  ancien  de 
la  France. 

Il  fallut  que  le  roi  intervînt  et  rappelât  à  l'assemblée  par  un 
message,    qu'elle    avait   uniquement   à  se   prononcer    sur   la 


102  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

forme  de  l'impôt.  Elle  se  prononça  pour  la  perception  en  ar- 
gent, mais  persista  à  demander  des  comptes. 

En  attendant  qu'on  les  lui  fournît,  elle  examina  les  autres 
parties  du  projet.  Elle  accepta  la  liberté  du  commerce  inté- 
rieur pour  les  grains,  et  le  plan  pour  l'abolition  des  corvées, 
que  Galonné  proposait  d'ailleurs  de  remplacer  par  une  taxe 
pesant  uniquement  sur  les  roturiers.  Elle  demanda  que  les 
changements  à  introduire  dans  la  taille  fussent  soumis  à  l'exa- 
men préalable  des  assemblées  provinciales.  Elle  présenta  diffé- 
rentes propositions  au  sujet  des  douanes  et  des  gabelles.  Ces 
discussions  prirent  cinq  ou  six  semaines,  sans  qu'il  fût  possible 
dele«  abréger.  Le  projet  ministériel  en  sortit  modifié  et  amendé 
dans  toutes  ses  parties. 

Le  public  ne  tarda  pas  à  discuter  à  son  tour.  On  ne  parlait 
que  des  abus.  Beaucoup  de  gens  soutenaient  que  le  déficit  était 
imaginaire,  puisqu'on  ne  donnait  pas  de  comptes;  que  la  cour 
l'invoquait  comme  un  prétexte  pour  obtenir  un  impôt.  L'argent 
abondait  à  Paris,  l'agriculture  et  l'industrie  semblaient  pro- 
spérer; ces  circonstances  fortifiaient  les  soupçons.  La  cour 
n'était  rien  moins  que  populaire  ;  les  notables  le  devinrent.  Le 
public  s'habitua  à  les  considérer  comme  ses  défenseurs.  Leur 
rôle  grandit.  Necker  leur  adressa  des  notes,  en  réponse  aux 
attaques  que  Galonné  avait  lancées  plus  ou  moins  directement 
contre  lui. 

Galonné,  après  avoir  fait  les  efforts  les  plus  inutiles  pour 
persuader  et  entraîner  l'assemblée,  voyant  qu'elle  relevait  tout 
ce  que  ses  assertions  avaient  de  léger,  d'insuffisant  ou  de  con- 
tradictoire, désespéra  de  la  satisfaire,  et  prit  un  parti  qui 
donna  une  nouvelle  preuve  de  son  peu  d'expérience  et  de  per- 
spicacité. Il  en  appela  au  public.  Il  publia  son  projet  avec  un 
nouvel  exposé  de  motifs  qui  fut  rédigé  par  le  célèbre  avocat 
Gerbier,  et  qui  comprenait  son  apologie.  Il  l'envoya  partout, 
le  fit  crier  dans  les  rues  et  l'adressa  à  tous  les  curés  de  cam- 
pagne. Les  notables  y  étaient  représentés  comme  animés  de 
vues  contraires  aux  intérêts  du  peuple.  Ils  s'en  plaignirent  au 
roi.  Louis  XVI,  peu  satisfait  de  la  démarche  de  Galonné,  s'ex- 
prima sur  son  compte  en  termes  qui  pouvaient  être  pris  pour 
un  désaveu;  il  autorisa  les  notables  à  publier  de  leur  côté  leurs 
procès-verbaux.  De  cette  façon  le  public  fut  mis  tout  à  feit  de 
la  partie.  La  querelle,  en  changeant  de  terrain,  changea  de 
caractère.  Les  attaques  devinrent  personnelles  et  passionnées. 


[1787]  DISGRACE  DE   GALONNE.  103 

Aucune  accusation  ne  fut  pins  ménagée  à  Galonné.  On  lui  re- 
procha d'avoir  dissipé  et  même  pillé  les  fonds  publics.  On  de- 
manda son  renvoi  et  la  convocation  des  états  généraux. 

Il  se  trouva  tout  à  coup  isolé,  abandonné  des  autres  minis- 
tres, de  la  cour,  même  de  ses  plus  chauds  partisans.  Miroines- 
nil,  le  seul  de  ses  collègues  auquel  il  eût  fait  confidence  de  ses 
plans,  s'enferma  dans  un  silence  significatif,  et  passa  pour  se- 
conder sous  main  l'opposition  des  magistrats.  Breteuil,  ad- 
ministrateur de  la  maison  de  la  reine,  travailla  contre  lui. 
Louis  XVI  le  soutint  d'abord,  pour  ne  pas  paraître  céder  à  la 
pression  d'une  assemblée.  Il  lui  accorda  le  renvoi  de  Miromes- 
nil  et  son  remplacement  par  le  président  Lamoignon.  Mais 
Galonné  voulut  aussi  obtenir  celui  de  Breteuil.  La  reine  alors 
s'indigna,  et  ce  fut  lui  qui  dut  quitter  le  ministère,  le  8  avril-. 

Il  tomba  donc,  non  pour  avoir  conçu  un  plan  qui,  malgré 
ses  imperfections,  eût  mérité  un  meilleur  sort,  mais  par  sa  folle 
confiance  en  lui-même  et  par  son  inexpérience  complète  des 
assemblées.  Quand  il  fut  tombé,  ses  ennemis  s'acharnèrent 
sur  lui,  chose  inévitable,  le  traînèrent  dans  la  boue,  et  allè- 
rent jusqu'à  lui  reprocher  des  vices  que  ses  défauts  mêmes 
excluaient. 

Brienne,  qui  adressait  des  avis  secrets  au  roi  depuis  l'ouver- 
ture de  l'assemblée,  attendait  sa  succession.  Mais  Louis  XVI 
éprouvait  vme  instinctive  et  louable  aversion  pour  les  évéques 
de  cour  intrigants  et  corrompus,  et  il  voulait  garder  la  tradi- 
tion de  Louis  XIV,  qui  avait  exclu  systématiquement  les  prélats 
de  ses  conseils.  Brienne  se  servit  alors  du  crédit  qu'il  s'était 
ménagé  auprès  de  la  reine  pour  faire  appeler  à  la  direction  des 
finances  un  vieux  conseiller  d'Etat,  Fourqueux.  L'assemblée 
fut  peu  satisfaite  de  ce  choix,  et  voyant  que  les  projets  de  Ga- 
lonné n'étaient  pas  retirés,  elle  crut  que  Fourqueux  serait  sim- 
plement un  prête-nom;  que  Galonné  continuerait  de  tout  con- 
duire. On  demanda  au  roi  d'exiler  ce  dernier.  Le  roi  refusa 
d'abord,  puis  s'y  décida  quand  on  lui  eut  démontré  qu'il  s'était 
servi  d'effets  publics  pour  soutenir  des  spéculations  de  jeu. 

Le  public  désignait  Necker  comme  le  seul  homme  capable 
de  trancher  le  nœud  de  la  question  financière.  Necker,  se 
voyant  mis  en  cause  par  les  assertions  de  Galonné,  les  avait 
relevées  avec  autant  de  fierté  que  d'aigreur. 

Il  voulut  donner  à  son  tour  les  chiffres  des  divers  emprunts 
et  l'évaluation  du  déficit.  Il  déclara  avoir  emprunté  pour  son 


104  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

compte  plus  que  Galonné  ne  le  disait,  et  il  s'en  fit  un  me'rite, 
y  voyant  la  preuve  qu'il  avait  eu  plus  de  crédit.  Les  notables 
et  le  public,  hors  d'état  de  jufjer  une  contestation  dont  ils  ne 
possédaient  pas  toutes  les  pièces,  le  crurent  sur  parole,  quoique 
ses  évaluations  fussent  très-générales  et  de  la  nature  de  celles 
de  son  compte  rendu  '.  Le  roi  fut  irrité  du  scandale  de  cette 
polémique.  Défense  fut  faite  de  rien  imprimer  désormais  sur  ce 
sujet,  et  Necker  reçut  l'ordre  de  s'éloigner  de  Paris  immédia- 
tement. 

Le  23  avril,  Louis  XVI  se  rendit  à  l'assemblée,  dont  les 
acclamations  le  remercièrent  du  renvoi  de  Galonné,  lly  aj)porta 
l'édit  modifié  dans  quelques-unes  de  ses  parties,  plus  ou  moins 
conformément  aux  vœux  exprimés.  Restaient  les  deux  points 
essentiels,  la  subvention  et  le  timbre,  sur  lesquels  les  notables 
ne  s'étaient  point  prononcés.  L'assemblée  montra  peu  d'em- 
pressement, comme  si  elle  eût  attendu  un  contrôleur  général 
sérieux  et  capable  de  porter  le  poids  de  la  discussion.  Les 
ministres  Montmorin  et  Lanioignon,  qui  avaient  remplacé 
Vergennes  et  Miromesnil,  supplièrent  le  roi  de  rappeler 
Necker.  Il  y  consentait  malgré  ses  répugnances,  quand  Bre- 
teuil  lui  représenta  que  le  rappel  d'un  honnne  qu'il  venait 
d'exiler  serait  considéré  comme  un  acte  d'insigne  faiblesse,  et 
insista  carrément  pour  le  choix  de  Brienne,  dont  il  fit  valoir  le 
crédit  au  sein  de  l'assemblée.  Louis  XVI  céda,  en  témoignant 
un  découragement  profond  (l*'  mai). 

Brienne  avait  une  vanité  et  une  ambition  effroyables.  Il 
n'était  entré  (Jans  les  ordre>  et  n'y  était  resté  que  pour  devenir 
plus  facilement  premier  ministre. 

Il  avait,  dit  madame  de  Staël ,  grâce  à  son  costume  sacer- 
dotal, l'extérieur  réfléchi  d'un  homme  d'Etat.  Ses  grandes 
manières,  son  esprit  vit  et  tranchant,  une  certaine  facilité  su- 
perficielle, enfin  le  soin  qu'il  avait  pris  de  faire  beaucoup  van- 
ter son  administration  du  Languedoc,  lui  avaient  conquis  à  la 
cour  une  réputation  qu'il  étendit  encore  plus  loin;  mais  il  ne 
la  soutint  pas.  Il  avait  les  détauts  de  Galonné,  ses  goûts  fri- 
voles, ses  habitudes  de  plaisir,  sa  confiance  présomptueuse;  il 
avait  de  moins  la  fécondité  de  l'esprit  et  le  talent  de  plaire.  On 
lui  trouva  pourtant  un  mérite,  celui  de  l'avoir  renversé. 

11  refusa  le  cojicours  de  Necker,  le  sachant  trop  ambitieux 

*  Droz    Histoire  de  Louis  XVI,  t.  I. 


|1787]  nu  EN  NE.  103 

pour  demeurer  à  la  seconde  place.  Il  prit  le  titre  de  chef  du 
conseil  des  finances,  et  y  modifia,  avec  l'aide  de  plusieurs  di- 
recteurs généraux,  le  plan  proposé  aux  notables.  Il  fixa  le 
chiffre  de  la  subvention  à  quatre-vingts  millions;  en  revanche, 
il  rétablit  la  capilalion  pour  tout  le  monde.  Il  promit  quarante 
millions  d'économies  annuelles  au  lieu  de  vingt,  en  les  faisant 
porter  particulièrement  sur  la  maison  du  roi.  Enfin,  il  com- 
muniqua aux  notables  les  états  de  finances,  qu'il  avait  naguère 
demandés  en  leur  nom. 

Maïs  les  notables,  mis  en  présence  de  ces  états,  éprouvèrent 
un  embarras  qu'ils  n'avaient  pas  soupçonné.  Rien  n'était  moins 
clair;  la  forme  des  budgets  ne  ressemblait  pas  à  celle  qui  a  été 
adoptée  depuis  et  qui  est  en  usage  dans  les  gouvernements 
libres.  Tout  ce  qu'ils  purent  voir,  c'es.t  que  le  déficit  annuel 
réel  flottait  entre  cent  dix  nullions,  évaluation  de  Galonné,  et 
cent  quarante,  évaluation  de  Necker.  Ils  finirent  alors  par  s'en 
remettre  au  roi  pour  les  deux  édits  de  !a  subvention  et  du 
timbre,  c'est-à-du'e  par  s'abstenir,  en  se  déclarant  sans  mandats 
pour  engager  le  clergé  et  la  noblesse  dans  le  sacrifice  de  privi- 
lèges qui  constituaient  une  propriété. 

Ils  émirent  encore  dans  leurs  bureaux  de  nouveaux  vœux. 
Ils  demandèrent  que  le  contrôleur  général  fût  soumis  à  la  sur- 
veillance non-seulement  du  conseil  des  finances,  mais  de 
quelques  personnes  indépendantes  du  gouvernement  et  de  la 
cour.  Ils  insistèrent  pour  que  les  états  du  trésor  fussent  publiés 
annuellement.  Un  des  bureaux  demanda  que  l'assemblée  fût 
convoquée  tous  les  ciufj  ans. 

Les  notables  éprouvaient  une  répugnance  invincible  pour  la 
création  de  nouveaux  impôts  ;  ils  espéraient  que  ces  im[)ôts  ne 
seraient  pas  nécessaires,  et  ils  ne  voulaient  pas  que  le  gouver- 
nement leur  en  fit  endosser  la  responsabilité.  Ils  pensaient 
qu'avec  des  réformes  sérieuses,  une  administration  meilleure, 
et  en  obtenant  la  baisse  de  l'intérêt,  on  pourrait  arriver  à  dimi- 
nuer la  dette  et  les  charges.  Dans  tous  les  cas,  ils  sentaient 
que  de  grandes  mesures  n'étaient  possibles  que  de  la  part  d'as- 
semblées ayant  des  mandats.  La  Fayette,  qui  devait  à  sa  pré- 
coce réputation  un  certain  franc-parler,  prononça  dans  le  bu- 
reau que  présidait  le  comte  d'Artois,  les  mots  d'états  généraux 
et  même  d'assemblée  nationale.  On  s'en  exprimait  peu  et  avec 
des  précautions  oratoires,  pour  ménager  la  cour;  on  n'en  sen- 
tait pas  moins  qu'on  en  viendrait  là. 


106  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

La  reine  et  les  princes  pressèrent  le  roi  d'en  finir.  Brienne 
fit  peu  d'efforts  pour  retenir  une  assemblée  en  présence  de  la- 
quelle il  avait  changé  de  rôle  et  qui  pouvait  le  gêner  dans  son 
rôle  nouveau.  Louis  XVI,  s'emparant  de  la  vague  acceptation 
obtenue,  congédia  les  notables.  La  séance  de  clôture  eut  lieu 
le  27  mai.  Brienne  vanta  les  administrations  provinciales  désor- 
mais constituées.  C'était  le  seul  résultat  qui  fût  acquis. 

Brienne  avait  sauvé  tant  bien  que  mal  une  situation  compro- 
mise par  Galonné.  Mais  l'adhésion,  dans  la  forme  où  on  lavait 
obtenue,  ne  tranchait  rien.  Restait  l'aveu  qu'on  avait  fait  d'un 
déficit  énorme  et  de  prodigalités  imprévoyantes.  Restait  la 
condamnation  des  anciens  errements  financiers.  «Le  roi,  dit 
Lamoignon  dans  la  séance  de  clôture,  a  solennellement  promis 
que  le  désordre  ne  reparaîtrait  plus  dans  les  finances.  »  Enfin, 
on  avait  traité  les  privilèges  d'abus,  et  prononcé  ainsi  contre 
eux  une  condamnation  dont  il  n'était  plus  possible  de  les 
relever. 

On  a  reproché  aux  notables  de  n'avoir  rien  résolu  et  d'avoir 
éludé  la  grande  question  de  la  répartition  égale  de  l'impôt.  Le 
reproche  est  fondé  ;  l'assemblée  avorta.  On  a  pu  considérer  ses 
réserves  comme  des  fins  de  non-recevoir  pour  repousser  des 
sacrifices  qui  l'atteignaient.  On  a  pu  critiquer  son  langage  em- 
barrassé, quelquefois  déclamatoire,  et  sa  disposition  injuste  à 
faire  retomber  sur  Galonné  toute  la  responsabilité  du  passé. 
Mais  le  plus  grand  tort  des  notables  fut  d'être  sans  pouvoirs  et 
dès  lors  sans  force.  Il  leur  était  difficile  d'exercer  une  initiative. 
Furent-ils  coupables  de  s'être  jugés  sans  mandat?  Les  plus 
reprochables  ne  furent-ils  pas  ceux  qui  les  convoquèrent  dans 
la  pensée  d'obtenir  d'eux  une  ovation  et  des  adhésions  bruyantes, 
sans  voir  que  la  question  devait  être  portée  nécessairement 
devant  d'autres  juges  ? 

La  plus  grande  responsabilité  de  Tavortement  pèse  sur  la 
cour  et  sur  Galonné.  Malheureusement  Brienne  ne  fut  pas  plus 
adroit.  Il  crut  que  l'assemblée  une  fois  dissoute,  son  souvenir 
s'effacerait,  comme  «i  le  public  eût  pu  se  désintéresser  de 
questions  qu'on  avait  soulevées  devant  lui  sans  les  résoudre. 
Il  ne  vit  pas  que  les  notables,  retournant  dans  les  provinces, 
allaient  y  exprimer  leurs  mécontentements  ou  leur  inquiétude, 
et  y  faire  connaître  ce  qu'ils  avaient  appris.  La  Fayette  en 
jugeait  mieux  quand  il  écrivait  à  ses  amis  d'Amérique  que 
l'assemblée  s'était  conduite  avec  fermeté  et  patriotisme,    et 


[1787]  LES   NOUVEAUX    IMPOTSi  iOT 

qu'elle  avait  répandu   «l'habitude  de  penser  aux  affaires  pu- 
bliques '  » . 

VIII.  —  Aussitôt  les  notables  congédiés,  Lamoignon  proposa 
d'envoyer  les  édits  au  Parlement,  pour  les  faire  enregistrer 
collectivement  et  sans  délai.  Il  pensait  que  l'adhésion  telle 
quelle  obtenue  de  la  part  des  notables  préviendrait  toute  oppo- 
sition de  la  part  des  magistrats,  et  que  s'ils  en  faisaient  une, 
on  serait  dans  une  condition  excellente  pour  leur  forcer  la 
main,  parce  qu'on  aurait  les  applaudissements  du  public. 

Lamoignon  étaitunespritvain  et  superficiel.  Gomme  Brienne, 
il  se  croyait  né  pour  gouverner,  fort  de  sa  science  judiciaire  et 
de  l'ardeur  avec  laquelle  il  avait  embrassé  quelques-unes  des 
idées  de  l'école  philosophique.  Mais  il  ne  sut  pas  mieux  agir 
que  lui.  Encore  moins  sut-il  parler  en  homme  d'Etat;  il  acquit 
même  par  ses  maladresses  fréquentes  de  langage  une  notoriété 
compromettante. 

Brienne  fut  moins  confiant  que  le  nouveau  chancelier,  et  sa 
circonspection  s'explique;  car,  a  dit  M.  Mignet,  il  n'avait  que 
de  mauvais  partis  à  prendre.  Il  aima  mieux  faire  enregistrer  les 
édits  successivement,  en  commençant  par  ceux  qui  devaient 
soulever  la  moindre  opposition.  L'édit  sur  le  commerce  des 
grains  fut  enregistré  le  17  juin,  celui  qui  supprimait  la  corvée 
le  22,  et  celui  qui  établissait  les  assemblées  provinciales  le  27. 
Le  Parlement  ne  fit  ni  objections  ni  réserves. 

L'édit  du  timbre  vint  ensuite,  en  attendant  celui  de  la  sub- 
vention. Comme  il  s'agissait  d'un  nouvel  impôt,  le  Parlement 
demanda  qu'on  lui  en  démontrât  la  nécessité  et  qu'on  lui  com- 
muniquât les  états  de  finance.  On  lui  répondit,  ce  qui  était 
vrai ,  que  cela  ne  s'était  jamais  fait,  qu'il  sortait  de  ses  attribu- 
tions, et  que  tout  ce  qu'on  avait  pu  communiquer  de  ces  états 
avait  été  soumis  aux  notables.  Mais  c'était  lui  refuser  les  pièces 
du  procès.  Dès  lors  il  se  déclara  incompétent.  Un  conseiller, 
Sabatier  de  Castres,  dit  :  «  Ce  ne  sont  pas  des  états  qu'il  nous 
faut,  ce  sont  des  états  généraux.  »  La  proposition  fut  acclamée, 
non,  comme  on  l'a  prétendu,  à  cause  de  la  surprise  qu'elle 
causa,  mais  parce  que  l'idée  qu'elle  exprimait  se  traduisait  de 
jour  en  jour  davantage  en  vœu  populaire.  Dans  une  séance  à 
laquelle  assistaient  les  princes  et  les  pairs,  dont  la  présence 

*  Lettre  de  Lafayette  à  Jay,  mai  1787, 


108  IJVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

ajoutait  à  la  solennité  ordinaire,  il  fut  décidé  à  la  majorité  des 
voix  que  les  remontrances  exprimeraient  le  vœu  de  la  convo- 
cation des  états  fjénéraux  (16  juillet).  Les  membres  de  la  mino- 
rité étaient  au  fond  du  même  avis;  ils  reculaient  seulement 
devant  la  crainte  d'enjjajjer  leur  responsabilité. 

Le  roi  modifia  quelques  détails  de  Tédit  du  timbre,  en  limita 
la  durée  à  dix  ans,  et  le  renvoya  au  Parlement  avec  le  projet 
de  subvention.  Le  Parlement  persévéra  dans  sa  hVne  de  con- 
duite, et  déclara,  par  un  arrêt,  «que  la  nation,  représentée 
par  les  états  généraux,  était  seule  en  droit  d'octroyer  au  roi  les 
subsides  dont  le  besoin  serait  évidemment  démontré»  . 

On  a  dit  de  cet  arrêt  que  ce  fut  celui  du  destin.  Le  vœu 
exprimé  timidement  et  incidemment  par  les  notables,  inséré 
ensuite  dans  des  remontrances,  prenait  la  forme  la  plus  solen- 
nelle; car  le  Parlement  était  alors  la  plus  grande  autorité  mo- 
rale qu'il  y  eût  en  France,  et  de  plus  il  avouait  l'insuffisance 
de  son  contiôle  et  l'impuissance  de  ses  censures.  Quelque  im- 
portance qu'il  attacbàt  à  ses  attributions  traditionnelles,  il  re- 
connaissait que  la  situation  exigeait  un  remède  exceptionnel.  Il 
déclarait  perdue  l'espérance  de  la  jjuérir  par  les  voies  ordinaires. 

Un  tel  arrêt  était  le  premier  tintement  de  la  clocbe  qui  allait 
sonner  la  Révolution.  Cependant  le  Parlement  n'était  ni  impré- 
voyant ni  aveugle,  comme  on  le  lui  a  reprocbé.  C'est  à  d'au- 
tres, c'est  au  gouvernement,  c'est  aux  ministres  que  doivent 
être  adressés  de  pareils  reproches.  En  proclamant  que  la  nation 
avait  seule  le  droit  de  s'imposer  elle-même,  il  ne  fit  qu'expri- 
mer un  principe  traditionnel  de  la  monarchie,  principe  que 
le  gouvernement  n'osait  pas  contester,  même  quand  il  en  élu- 
dait l'application.  Le  Parlement  savait  qu'il  diminuait  son  rôle 
politique  ;  mais  il  y  avait  dans  ce  sacrifice  une  certaine  noblesse 
que  ses  ennemis  eussent  dû  comprendre  et  que  plusieurs  d'entre 
eux  eussent  mieux  fait  d  imiter.  Quoi  qu'on  puisse  dire  contre 
l'ancienne  magistrature,  elle  eut  l'incontestable  honneur  de 
parler  et  d'agir  seule  alors  avec  dignité  et  avec  un  esprit  d'ini- 
tiative aussi  éloigné  des  témérités  que  de  la  routine. 

On  faisait  d'ailleurs  et  assez  haut  dans  le  sein  de  l'assemblée 
de  curieux  calculs.  D'Eprémesnil,  dont  la  voix  éloquente, 
pleine  d'ardeur  et  d'entraînement,  exerçait  une  sorte  de  fasci- 
nation, prétendait  associer  le  contrôle  du  Parlement  à  celui  des 
états  généraux,  de  manière  à  les  rendre  indissolubles  et  à  les 
fortifier  l'un  par  l'autre.  D'autres  conseillers,  Duport  et  Fré- 


[1TS7J  RÉSISTANCE   DES    PARLEMENTS.  109 

teau,  voyaient  plus  loin  et  croyaient  que  des  changements  con- 
sidérables dans  les  bases  mêmes  du  gouvernement  étaient  deve- 
nus nécessaires.  Duport  était  un  des  membres  les  plus  jeunes, 
mais  c'était  aussi  un  des  esprits  les  plus  sérieux,  les  plus  puis- 
sants et  les  plus  originaux.  Sans  rival  dans  la  compagnie  comme 
criminaliste  et  publiciste,  il  dirigeait  à  son  gré  les  chambres 
des  enquêtes,  composées  de  jeunes  magistrats  qu'irritaient  les 
pamphlets  minislériels  et  qui  se  montraient,  dit  Sallier,  tou- 
jours prêts  à  aller  en  guerre. 

Après  l'arrêt,  le  Parlement  fut  mandé  à  Versailles,  où  un  lit 
de  justice  eut  lieu  le  6  août.  Le  roi  voulut  que  les  deux  édits  du 
timbre  et  de  la  subvention  fussent  enregistrés  sous  ses  veux,  de 
sa  propre  autorité.  Le  Parlement,  étant  rentré  au  palais,  déli- 
l)éra  sur  les  actes  du  lit  de  justice,  et  déclara  l'enregistrement 
illégal.  Jamais  la  foule  ne  s'était  pressée  si  nombreuse  et  si 
inquiète  autour  de  la  salle  des  séances.  Les  résultats  des  déli- 
bérations étaient  épiés  avec  une  telle  avidité  qu'ils  étaient  im- 
médiatement connus  et  répétés  au  debors  par  tous  les  échos. 
Ce  jour-là  le  public  couvrit  d'acclamations  à  leur  sortie  les 
magistrats  et  les  pairs  qui  siégeaient  avec  eux,  D'Eprémesnil, 
le  héros  du  jour,  fut  porté  en  triomphe.  On  s'arrachait  les  édits, 
les  pamphlets,  pour  les  lire  en  plein  air  dans  les  groupes.  Les 
sociétés  privées,  les  sj)ectacles,  les  promenades,  tout  était  en 
effervescence. 

Brienne  ne  comprit  pas  cette  agitation  ou  ne  voulut  pas  la 
comprendre.  Apres  avoir  foit  une  promesse  vague  de  convo- 
quer les  états,  promesse  qu'il  désavoua  aussilôl,  il  publia  le 
9  aoiit  un  règlement  sur  les  dépendes  de  la  maison  du  roi;  il 
fit  valoir  un  retranchement  de  900,000  livres  obtenu  sur  celle 
de  la  reine,  et  la  suppression  de  plusieurs  grandes  charges  lu- 
cratives dont  on  avait  exigé  que  certains  favoris  se  démissent. 
Il  s'imaginait  (|ue  ces  nouvelles  produiraient  un  grand  effet; 
elles  n'en  produisirent  aucun.  Que  faisaient  quelques  écono- 
nnes  de  détail  en  présence  du  déficit  et  des  nouveaux  impôts, 
quand  1  idée  de  convoquer  des  états  avait  été  jetée  comme  une 
iraiiiée  de  poudre?  Les  nouveaux  impôts  soulevaient  les  plus 
violentes  clameurs.  Le  peuple  de  Paris  donnait  à  la  reine  le 
surnom  de  madame  Déficit.  Le  13,  Duport  demanda  la  mise  en 
accusation  de  Galonné,  et  obtint  un  arrêt  qui  ordonnait  d'in- 
former sur  les  dilapidations  et  les  abus  d'autorité  commis  par 
l'ex-contrôleur  général. 


110  LIVRE   QUAr.ANTE-QUATRîEME. 

Le  Parlement  fut,  suivant  l'usage,  puni  de  sa  résistance  par 
l'exil.  Il  fut  envoyé  à  Troyes.  Les  deux  édits  du  timl)re  et  de  la 
subvention  furent  portés  à  l'enregistrement  de  la  chambre  des 
comptes  et  de  la  cour  des  aides.  Les  frères  du  roi  reçurent  Tor- 
dre de  les  y  présenter.  Le  comte  de  Provence,  qu'on  savait 
avoir  agréé  plusieurs  demandes  des  notables,  fut  acclamé  sur 
son  passage;  le  comte  d'Artois  fut  au  contraire  hué,  parce 
qu'on  lui  reprochait  ses  liaisons  avec  Galonné.  Les  deux  cours 
déclarèrent  qu'elles  enre^jislraient  comme  contraintes,  lilles 
demandèrent  le  rappel  du  Parlement.  «Nous  devons  à  la  nation 
et  au  roi,  dit  le  premier  président  des  comptes,  fidélité  et  fran- 
chise. »  Le  Ghâtelet  s'associa  à  ces  protestations. 

Brienne  ne  vit  là  qu'une  raison  pour  se  faire  nommer  prin- 
cipal ministre.  Il  soutint,  ce  qui  d'ailleurs  était  vrai,  qu'il  fal- 
lait mettre  plus  d'unité  dans  le  gouvernement.  Il  réalisa  ainsi 
son  ambition,  qui  était  d'égaler  la  fortune  de  Mazarin.  Ségur 
et  Castries,  ne  pouvant  accepter  qu'il  fût  au-dessus  d'eux,  don- 
nèrent leur  démission.  Il  les  remplaça,  le  premier  à  la  guerre 
par  son  propre  frère  le  comte  de  lirienne,  le  second  à  la  marine 
par  le  comte  de  la  Luzerne,  gouverneur  de  Saint-Domingue. 

Le  Parlement  déclara  qu'il  obéirait  à  l'ordre  d'aller  à  Troyes, 
mais  qu'il  y  rendrait  la  justice,  son  droit  étant  de  juger  partout 
où  il  se  trouvait.  Il  déclara  encore  formellement  que  les  minis- 
tres ne  pouvaient  disposer  «des  personnes  par  des  lettres  de 
cachet,  ni  des  propriétés  par  des  lits  de  justice,  ni  des  affaires 
civiles  et  criminelles  par  des  évocations  et  des  cassations,  ni 
suspendre  le  cours  de  la  justice  par  des  exils  particuliers  ou  des 
translations  arbitraires.  » 

Le  Parlement  était  à  peine  arrivé  à  Troyes  qu'il  reçut  les 
adresses  et  les  compliments  de  tous  les  bailliages  de  son  res- 
sort, puis  de  tous  les  tribunaux  de  France.  Jamais  exil  de  la 
magistrature  n'avait  produit  un  tel  effet.  Les  parlements  de 
province  embrassèrent  sa  cause  avec  une  extrême  ardeur,  et 
rendirent  arrêt  sur  arrêt.  «Tous,  dit  Droz,  s'élevaient  contre 
les  actes  arbitraires  et  contre  l'énormité  des  charges  publiques; 
tous  demandaient  le  rappel  des  magistrats,  la  convocation  des 
états  généraux  et  le  procès  de  Galonné.  »  Les  délibérations  de 
la  cour  de  Paris  venaient  d'être  cassées  ;  celle  de  Rennes  dé- 
clara que  ces  délibérations  méritaient  le  respect,  que  l'amour 
de  la  justice  les  avait  dictées,  qu'elles  étaient  des  actes  légi- 
times et  généreux.  On  remarqua  la  véhémence  des  cours  de 


[1787]  CONCESSIONS    DE   BRIENNE.  111 

Grenoble,  de  Toulouse,  de  Besançon.  Celle-ci  disait:  «Les 
coups  d'autorité  sans  cesse  renouvelés,  les  enregistrements 
forcés,  les  exils,  la  contrainte  et  les  rigueurs  mises  à  la  place 
de  la  justice,  étonnent  dans  un  siècle  éclairé,  blessent  une 
nation  idolâtre  de  ses  rois,  mais  libre  et  fière,  glacent  les 
cœurs ,  et  pourraient  rompre  les  liens  qui  attachent  le  souve- 
rain aux  sujets  et  les  sujets  au  souverain.  » 

Plusieurs  de  ces  parlements  s'opposèrent  aux  assemblées 
provinciales,  en  réclamant  le  maintien  des  états  provinciaux, 
qui  avaient  des  droits  plus  étendus,  et  leur  rétablissement  là  où 
on  les  avait  supprimés.  La  cour  de  Bordeaux  voulut  empêcher 
l'assemblée  de  Limoges  de  se  réunir.  On  la  punit  en  l'exilant 
à  Libourne.  Elle  s'y  rendit  en  protestant. 

Brienne  fit  casser  tous  ces  arrêts  par  des  arrêts  du  conseil.  Il 
se  hâta  cependant  de  conclure  une  réconciliation.  Il  négocia, 
et  il  fit  toutes  les  avances.  11  sacrifia  ou  réduisit  à  peu  près  à 
rien  l'édit  du  timbre.  Il  offrit  également  d'abandonner  la  sub- 
vention, si  le  second  vingtième,  qui  expirait  au  1"  janvier  de 
l'année  courante,  était  prorogé  pour  cinq  ans.  Le  Parlement 
débattit  ces  conditions.  Une  minorité  ardente  soutint  qu'on  ne 
pouvait  y  souscrire  sans  inconséquence,  après  s'être  déclaré 
incompétent  en  matière  de  nouveaux  impôts.  Mais  la  majorité 
considéra  que  le  vingtième  était  un  ancien  impôt,  qu'il  s'agis- 
sait uniquement  de  le  proroger  pour  un  temps  fixé,  et  que  cela 
était  conforme  aux  droits  et  aux  précédents  de  la  compagnie. 
Les  conditions  furent  donc  acceptées.  Le  Parlement  revint  à 
Paris  à  la  fin  de  septembre.  Il  y  rentra  au  milieu  des  acclama- 
tions populaires.  On  tirait  chaque  soir  des  fusées  autour  du 
palais;  on  forçait  les  habitants  du  quartier  à  illuminer.  Il  fallut 
rendre  des  arrêts  pour  faire  cesser  ce  désordre. 

Ainsi  il  ne  resta  rien  du  plan  financier  de  Galonné.  Brienne 
dut  chercher  d'autres  moyens  de  parer  au  déficit;  ceux  qu'il 
employait  n'étaient  que  dilatoires,  et  les  questions  soulevées 
n'étaient  pas  résolues. 

IX.  —  Les  puissances  étrangères  mirent  nos  embarras  à 
profit.  La  mort  du  grand  Frédéric,  le  17  août  1786,  compromit 
aussi  la  paix  de  l'Europe  ;  car  il  avait  exercé  dans  les  dernières 
années  de  sa  vie  une  sorte  d'arbitrage  ou  de  pouvoir  modéra- 
teur. Son  neveu  Frédéric-Guillaume,  qui  lui  succéda,  n'avait 
ni  ses  talents  ni  sa  renommée. 


112  LIVRE  QUARA?sTE-QUATRIÈME. 

Joseph  II  reprit  la  poursuite  de  ses  projets  ambitieux.  Il 
se  rapprocha  de  Catherine,  et  raccompapjna  dans  le  voya^je 
qu'elle  fit  en  Crime'e  au  commencement  de  Tan  1  787.  Ce  voyage 
causa  dans  toute  TEurope  une  alarme  naturelle.  On  crut  que 
les  deux  souverains  méditaient  un  partage  de  la  Turquie.  Le 
cabinet  français  ofd  it  ses  bons  offices  au  Divan  et  agit  dans  un 
sens  pacifique.  Le  mini-,tère  anglais  fit  le  contraire,  engagea  le 
Divan  à  prévenir  des  projets  dangereux  et  à  déclarer  les  hosti- 
lités à  la  Russie.  En  même  temps  il  arma  contre  Catherine 
Gustave  m,  prince  belliqueux  et  entreprenant,  qui  prétendait 
reconquérir  les  districts  de  la  Finlande  possédés  par  les  Russes. 

Nous  rencontrions  alors  à  peu  près  partout  la  rivalité  de 
l'Angleterre.  Le  second  Pitt  s'y  était  emparé  du  gouvernement, 
avait  constitué  un  ministère  puissant  aj)puyé  par  une  majorité 
sérieuse,  et  avait  enfin  réparé  par  de  sages  mesures  des  finances 
compromises.  H  avait  ramené  la  confiance,  rétabli  et  développé 
le  commerce  d'outre-mer  avec  l'Amérique  devenue  libre,  pro- 
fité de  Taccroissement  énorme  des  revenus  de  l'Inde.  Il  cher- 
chait à  prendre  une  revanche  sur  la  Finance,  et  il  jugeait  la 
situation  du  cabinet  de  Louis  XVI  avec  la  sagacité  et  l'expé- 
rience que  pouvait  avoir  alors  un  Anglais. 

Il  nous  prépara  un  échec  diploniati(|ue  en  Hollande. 

Là  Hollande  était  en  déclin  depuis  soix-inte  ans.  «Elle  a 
peur  de  tout,  disait  Broglie  en  1773,  souffre  tout,  se  plaint  de 
tout,  et  ne  se  garantit  de  rien  ' .  »  Ses  pertes  dans  la  guerre  d'A- 
mérique avaient  achevé  de  mettre  sa  faiblesse  à  nu.  Les  chefs 
du  vieux  parti  républicain  ou  de  l'aristocratie  marchande  de- 
meuraient attachés  à  la  France  ;  mais  les  Anglais  combattaient 
de  tous  leurs  efforts  notre  influence  à  Amsterdam.  Le  stat- 
houder  Guillaume  V,  appuyé  par  eux  et  par  le  nouveau  roi 
de  Prusse,  dont  il  avait  épousé  la  sœur,  entreprit  d'augmenter 
ses  attributions  et  de  fortifier  sa  prérogative.  Après  de  longues 
contestations  que  les  envoyés  français  et  prussien  Rayneval  et 
Gœrtz  ne  parvinrent  pas  à  apaiser,  un  incident  insignifiant 
amena  une  prise  d'armes.  La  princesse  d'Orange,  femme  du 
stathouder,  se  crut  insultée  par  la  province  de  Hollande  et  ré- 
clama le  secours  des  garnisons  prussiennes  les  plus  voisines. 

Montmorin,  successeur  de  Vergennes  aux  affaires  étran- 
gères, offrit  aux  belligérants  la  médiation  de  la  France,  et 
proposa  au  conseil  du  roi  de  l'appuyer  par  la  formation  d'un 

*  Mémoire  sur  la  politique  étrangère  en  1773.  Correspondance  de  Louis  XV, 


(17871  AFFAIRES    DE   HOLLANDE.  113 

camp  de  vingt  mille  hommes  à  Givet,  sous  les  ordres  de 
fouillé.  Galonné  avait  adopté  cette  idée.  Brienne  y  renonça, 
parla  crainte  de  compliquer  ses  embarras  financiers  et  de  s'ex- 
poser à  une  guerre  ;  car  les  Anglais  ne  cachaient  pas  leur 
jalousie  de  nos  armements.  Leur  envoyé  à  la  Haye,  Harris, 
plus  tard  lord  Malmeshury,  agissait  ouvertement  contre  nous. 
Ségur  et  Castries,  qui  étaient  de  l'avis  de  la  démonstration, 
ayant  quitté  le  ministère,  Brienne  l'emporta  dans  le  conseil, 
grâce  à  l'appui  de  Lamoignon  et  de  Malesherbes,  qui  venait 
de  s'y  laisser  ramener  et  que  le  désir  de  la  paix  entraîna  cette 
fois  dans  une  faute  regrettable. 

Au  mois  de  septembre  1787,  quinze  ou  vingt  mille  Prus- 
siens sortirent  de  Wesel  sous  les  ordres  de  Brunswick  et  enva- 
hirent les  Provinces-Unies.  Les  armées  prussiennes  avaient 
entre  autres  qualités  celles  d'être  toujours  prêtes  et  d'opérer 
leurs  mouvements  avec  une  célérité  surprenante.  Les  républi- 
cains hollandais,  d'ailleurs  désunis  entre  eux,  ne  pouvaient 
leur  opposer  que  de  mauvaises  troupes  qui  ne  surent  pas 
défendre  d'excellentes  forteresses.  Le  stathouder  entra  à  la 
Haye  en  maître  et  y  fit  la  loi.  Les  principaux  chefs  du  parti 
républicain  durent  se  réfugier  en  France ,  où  Brienne  se  con- 
tenta de  leur  offrir  l'hospitalité. 

Les  Anglais  avaient  fait  des  armements.  On  craignit  que  les 
hostilités  maritimes  des  Turcs  et  des  Russes  ne  leur  donnassent 
un  prétexte  pour  envoyer  une  flotte  dans  la  Méditerranée.  Le 
ministère  français  éveilla  sur  ce  sujet  les  craintes  de  l'Espagne, 
qui  intervint  et  fit  signer  un  désarmement  réciproque. 

Une  guerre  générale  fut  conjurée;  mais  la  Hollande  re- 
tourna sous  linfluence  de  l'Angleterre,  fortifiée  de  celle  de  la 
Prusse.  La  France  se  fit  accuser  de  déloyauté  ou  de  faiblesse 
pour  avoir  abandonné  ses  alliés.  On  prétend  que  Joseph  H  dit  : 
«  La  France  est  tombée,  je  doute  qu'elle  se  relève.  •>  La 
Fayette,  résumant  en  peu  de  mots  toute  cette  afiaire,  écrivait  à 
Washington  :  «  Nous  avons  été  surpris  ;  le  roi  de  Prusse  a  été 
mal  dirigé,  les  Hollandais  sont  ruinés,  et  l'Angleterre  se  trouve 
la  seule  puissance  qui  ait  gagné  au  marché  '.» 

X.  —  Brienne,  n'ayant  obtenu  en  réalité  qu'une  prorogation 
du  second  vingtième,  n'avait  pas  conjuré  le  déficit.  Il  revint 
aux  emprunts,  et  pour  éviter  des  enregistrements  successifs 

•  LeUre  du  9  octobre  1787. 

vi:.  8 


114  LIVRE   QUARANTE-QUATIIIEME. 

qui  seraient  devenus  de  plus  en  plus  difficiles,  il  ré5olut 
d'émettre  par  un  seul  et  même  édit  un  emprunt  de  quatre  cent 
vingt  millions,  réalisable  en  cinq  ans.  Il  y  joginit  une  promesse 
de  convoquer  les  états  généraux  dans  ce  même  délai,  en  se 
réservant  le  choix  du  moment.  Il  prépara  ensuite  l'édit  qui 
devait  rendre  aux  non-catholiques  l'état  civil.  Les  notables 
avaient  agréé  déjà  cette  dernière  mesure;  le  clergé  ne  la  com- 
battait plus  que  pour  la  forme,  et  l'évêque  de  Langres,  la 
Luzerne,  lui  avait  donné  hautement  son  approbation. 

Les  états  généraux  inspiraient  à  la  cour  beaucoup  d'appré- 
hensions et  de  répugnance.  On  les  promit,  mais  de  mauvaise 
grâce,  avec  toutes  les  réserves  et  arriére-pensées  possibles. 

Le  Parlement,  avec  lequel  on  avait  en  quelque  sorte  signé 
la  paix,  montrait  des  dispositions  conciliantes.  Cependant 
Brienne,  qui  tenait  à  paraître  agir  de  son  propre  mouvement, 
évita  de  conférer  et  de  s'entendre  avec  ses  chefs,  comme  c'était 
l'usage.  Louis  XA^I  alla  au  palais,  le  19  novembre,  tenir  une 
séance  solennelle.  Lamoignon,  animé  des  mêmes  sentiments 
que  Brienne,  parla  avec  une  hauteur  maladroite.  Il  reprocha 
au  Parlement  d'avoir  demandé  les  états  généraux;  il  déclara 
que  l'initiative  de  cette  convocation  devait  appartenir  au  roi 
seul;  il  insista  sur  ce  que  la  puissance  législative  appartenait 
tout  entière  à  la  couronne,  sur  ce  que  la  réunion  des  trois 
ordres  ne  pouvait  constituer  qu'un  conseil  plus  étendu,  com- 
posé des  membres  d'une  même  famille  dont  le  roi  était  le  chef. 
Il  appela  les  élats  généraux  «  les  grands  jours  de  l'amour  des 
Français  pour  leur  souverain»  .  Les  édits  furent  ensuite  proposés 
et  discutés.  Le  contrôleur  général  Lambert  exposa  que  le 
déficit  s'élevait. à  cent  quarante  millions. 

Plusieurs  conseillers,  l'abbé  Sabatier,  Fréteau,  Robert  de 
Saint-Vincent  et  d'Eprémesnil,  prirent  la  parole.  Robert  de 
Saint-Vincent,  personnage  avistère  et  grave,  se  plaignit  qu'on 
vînt  encore  proposer  un  emprunt  et  surtout  un  emprunt  aussi 
énorme.  Il  déclara  que  c'était  une  folie  de  croire  que  ce  serait 
le  dernier  ou  que  les  besoins  iraient  en  décroissant.  Toutes  les 
promesses  antérieures  étaient  vaines.  On  faisait  des  plans  pour 
cinq  ans,  et  il  n'y  avait  pas  de  contrôleur  général  qui  put 
durer  ce  temps.  L'unique  remède  était  dans  une  convocation 
d'états,  et  il  la  fallait  aussi  prochaine  que  possible.  Si  l'on 
attendait,  le  mal  empirerait.  On  y  serait  d'ailleurs  forcé  avant 
deux  ans,  après  avoir  perdu  un  temps  inutile   en  intrigues 


[19  NOVEMBRE  1787]       LE  ROI   AU   PARLEMEîST.  115 

péparatoires.  Sa  conclusion  était  de  voter  Temprunt  pour  un 
an  seulement. 

Malgré  ces  discours,  la  majorité  était  disposée  à  voter  les 
édits,  lorsque  Lanioignon  donna  maladi'oitement  au  roi  le  con- 
seil d'en  requérir  l'enregistrement.  La  surprise  fut  générale. 
Le  duc  d'Orléans  se  leva  et  dit  d'un  air  troublé  :  «  Mais,  sire, 
cet  enregistrement  est  illégal.  »  Louis  XVI,  non  moins  trou- 
blé, répondit  :  «  Si,  si,  il  est  légal  parce  que  je  le  veux.  »  Le 
duc  requit  alors  qu'il  fût  constaté  qu'il  avait  heu  du  très-exprès 
commandement  de  Sa  Majesté.  Louis  XVI  sortit  de  la  salle. 
Le  Parlement  déclara  qu'on  n'avait  pas  été  aux  voix,  et  «  qu'il 
n'entendait  pi^endre  aucune  part  à  la  transcription  ordon- 
née sur  ses  registres  ' .  » 

Le  roi,  de  retour  à  Versailles,  se  fît  apporter  les  registres  et 
ordonna  d'en  biffer  la  déclaration.  Le  duc  d'Orléans  fut  exilé  à 
sa  maison  de  Villers-Gotterets.  Les  conseillers  Sabatier  et  Fré- 
teau  furent  emprisonnés,  non  pour  leur  langage,  qui  avait  été 
plein  de  modération  et  de  déférence;  mais  parce  qu'on  les 
soupçonna  d'avoir  formé  un  complot  avec  le  duc. 

Ce  dernier  se  trouva  tout  à  coup  posé  en  chef  de  parti.  On 
ne  crut  pas  possible  que  le  premier  prince  du  sang  eût  fait  de 
l'opposition  sans  être  à  la  tète  d'un  complot.  Les  ministres  en 
jugèrent  ainsi,  et  le  public  en  jugea  comme  eux.  On  voyait 
alors  des  complots  partout,  explication  dont  les  gouverne- 
ments sont  trop  portés  à  abuser  quand  leurs  actes  ne  réussis- 
sent pas.  La  vérité  est  que  le  duc  d'Orléans  était  inconséquent 
et  ne  calculait  jamais  ses  démarches.  Il  avait  pris  l'habitude  de 
se  plaindre  de  la  cour  sans  avoir  réussi  à  s'en  détacher.  Il  fuyait 
les  occupations  sérieuses.  Il  ne  s'était  fait  de  célébrité  que  par 
son  luxe  et  ses  débauches.  Il  avait  naguère  étalé  son  amour  de 
l'argent  et  bravé  le  mécontentement  des  Parisiens,  en  spécu- 
lant sur  les  terrains  du  Palais-Royal  et  en  construisant  les  ga]v-- 
ries  actuelles,  malgré  les  propriétaires  des  rues  voisines.  Il 
avait  le  tort  de  se  laisser  conduire  par  des  intrigants  qui  abu- 
saient de  sa  crédulité  et  mettaient  son  immense  fortune  à  con- 
tribution. Il  ne  soutint  pas  son  rôle;  à  peine  arrivé  à  Villers- 


1  Annales  françaises  de  Sallier.  Sallier  était  membre  du  Parlement.  IJ  con- 
naissait à  merveille  l'esprit  de  son  corps,  qu'il  ne  flatte  pas  et  dont  il  caractérise 
les  fautes.  C'est  le  guide  le  plus  sûr  pour  cette  époque  de  notre  histoire  où  il 
a  été  témoin  et  acteur. 

8. 


116  LIVRE   QUARA^^TE-QUATRIE.ME. 

Cotterets,  il  écrivit  à  la  reine  pour  solliciter  son  rappel  à  la 
cour. 

Le  ParlemenI  ,  désirant  éviter  un  conflit,  commença  par 
faire  des  représentait  ions  d'un  ordre  f;éi  éral  au  sujet  de  la 
sûreté  personnelle ,  c'est-à-dire  delà  liberté  individuelle,  nu'il 
déclarait  la  première  des  propriétés.  11  attendit  jusqu'au  27  dé- 
cembre pour  réclamer  la  délivrance  fies  prisonniers  :  il  le  fit 
d'ailleurs  en  termes  fort  vifs;  car  il  piélcndit  qu'on  ne  pouvait 
violer  les  lois  fondamentales  sans  ébranler,  comme  disait 
Bossuet,  les  fondements  de  la  terre  et  préparer  la  chute  des 
empires.  Louis  XVI  répondit  :  «  i\Ion  Parlement  ne  doit  pas 
solliciter  de  ma  justice  ce  qu'il  doit  attendre  de  ma  bonté.  » 
Le  4  janvier  1788,1e  Parlement  prit,  sur  la  motion  de  Duport, 
un  arrêté  portant  que  les  minisires  abusaient  de  l'autorité  du 
roi,  que  les  lettres  de  cachet  étaient  nulles  et  illégales.  Dans 
les  remontrances  du  9 ,  il  ajouta  :  «  La  bienfaisance  des  rois , 
c'est  la  justice.  »  L'arrêté  fut  supprimé.  Le  Parlement  prépara 
d'autres  remontrances  plus  explicites,  celle  du  11  avril,  où  se 
déclarant  loi  vivante  aux  pieds  du  trône,  il  proclama  la  liberté 
un  droit  imprescriptible  et  la  justice  un  devoir  universel. 
Vérités  que  le  gouvernement  s'ob,-5tinait  à  nier,  tout  en  recon- 
naissant par  une  inconséquence  remarquable  les  inconvénients 
de  l'arbitraire  et  en  annonçant  sa  résolution  d'en  user  fort  peu. 
La  nouvelle  réponse  que  les  ministres  mirent  dans  la  bouche  du 
roi  n'était  pas  plus  adroite  que  la  première  :  «  Mon  Parlement 
doit  s'en  reposer  avec  respect  et  dans  le  silence  sur  ma  sagesse.» 
Cependant  le  duc  d'Orléans  fut  rappelé  au  bout  de  quelques 
semaines,  et  l'emprisonnement  des  deux  conseillers  commué 
en  un  simple  exil. 

Dans  l'intervalle  de  ces  discussions ,  l'édit  qui  accordait  un 
état  civil  aux  non-catholiques  fut  enregistré  à  une  très-grande 
majorité. 

Les  parlements  provinciaux  mirent  aussi  beaucoup  d'énergie 
dans  leurs  remontrances;  celui  de  Toulouse  se  distingua  par 
son  ardeur  et  sa  vivacité.  Contre  les  emprisonnements  arbi- 
traires, ils  furent  unanimes.  Il  le  furent  moins  sur  le  troisième 
vingtième  et  les  assemblées  provinciales.  Cotte  divergence  de 
vues,  d'ailleurs  plus  apparente  que  réelle,  fut  exploitée  par  les 
ministres,  qui  s'en  firent  un  argument  contre  le-,  inconvénients 
d'un  contrôle  trop  morcelé  et  trop  contradictoiie. 


[1787]  LES    ASSEMBLÉES    PROVINCIALES.  117 

XI.  —  La  mise  en  activité  des  assemblées  provinciales  était 
pour  toutes  les  parties  de  la  France  une  autre  cause  d'agita- 
tion. 

Galonné  avait  décidé  que  pour  la  première  fois  leurs  mem- 
bres seraient  nommés  par  le  roi;  qu'ils  nommeraient  les  mem- 
bi'es  des  assemblées  d'élections,  et  ces  derniers  à  leur  tour  les 
membres  des  assemblées  de  paroisses.  Plus  tard  on  procéderait 
à  l'inverse.  Les  membres  des  assemblées  de  paroisses  seraient, 
sauf  le  seigneur  et  le  curé  qui  en  faisaient  partie  de  droit, 
nommés  par  tous  les  habitants  payant  dix  livres  de  contributiorj. 
foncière  et  personnelle.  Puis  ce  seraient  eux  qui  nommeraient 
les  membres  des  assemblées  d'élection,  et  ces  derniers  ceux 
des  assemblées  provinciales.  Le  tout,  sauf  modifications  ulté- 
rieures. Les  notables  avaient  approuvé. 

Dans  la  pratique,  plus  d'une  difficulté  se  présenta.  On  s'était 
proposé  d'abord  d'avoir  autant  que  possible  une  assemblée  par 
généralité,  parce  que  les  généralités  formaient  des  circonscrip- 
tions d'étendue  moyenne;  mais  cette  division  ne  répondait  pas 
toujours  bien  aux  traditions  des  populations  ni  à  leurs  besoins 
actuels.  Ainsi  la  généralité  de  Tours  comprenait  la  Touraine, 
l'Anjou  et  le  Maine,  qui  avaient  autant  de  traditions  et  de 
capitales  différentes.  Celle  de  Moulins  comprenait  avec  le 
Bovsrbonnais  une  partie  du  Nivernais  et  de  la  Marche.  Plusieurs 
petites  provinces,  comme  l'Anjou,  la  Marche,  la  haute  xVu- 
vergne,  le  Périgord,  demandèrent  à  avoir  leurs  assemblées 
particulières.  De  là  des  prétentions  qu'on  fut  également  em- 
barrassé de  combattre  ou  de  satisfaire,  et  une  difficulté  qui 
retarda  la  réunion  de  quelques  assemblées,  ou,  quand  elles 
furent  réunies,  les  paralysa  '. 

La  Bretagne,  le  Languedoc  et  la  Franche-Comté  repous- 
sèrent la  nouvelle  institution,  parce  que  les  assemblées  avaient 
moiûs  de  liberté  et  d'autorité  que  leurs  anciens  états.  Dans  le 
Dauphiné,  le  Parlement  n'enregistra  l'édit  de  création  qu'en 
réservant  le  droit  des  états  et  en  s'attribuant  la  connaissance 
des  règlements  de  l'assemblée.  Celle-ci  ayant  ouvert  ses  séances 
sous  la  présidence  de  l'archevêque  de  Vienne,  Pompignan,  le 
Parlement,  qui  n'avait  pas  eu  connaissance  de  ses  règlements, 
lui  défendit  de  se  réunir.  L'arrêt  fut  cassé  ;  il  fit  des  remon- 
trances. Brienne  le  cita  par  lettres  de  cachet  à  Versailles,  pour 
y  répondre  de  sa  conduite. 

*  DeLaverjjne,  Assemblées  provinciales. 


118  LIVRE  QUARA]NTE-QUATRIEME. 

Le  parlement  de  Bordeaux,  exilé  à  Libourne  pour  s'être 
opposé  pareillement  à  la  tenue  de  l'assemblée  du  Limousin,  fut 
celui  qui  fit  les  remontrances  les  plus  vives.  Il  ne  voulait  voir 
dans  le  système  qu'un  moyen  détourné  pour  établir  de  nou- 
veaux impôts;  il  soutenait  que  la  constitution  des  anciens  états 
de  Guyenne  ne  pouvait  être  modifiée  que  par  une  décision  des 
états  généraux  de  France.  Il  demandait  en  attendant  qu'on  les 
convoquât  dans  les  formes  d'autrefois.  La  ville  de  Bordeaux, 
où  la  richesse  avait  développé  le  goût  de  l'indépendance,  et 
tous  les  corps  de  la  province ,  l'appuyaient. 

Ainsi  les  assemblées  provinciales  ne  purent  s'ouvrir  partout. 
En  revanche,  celles  qui  se  réunirent  firent  des  travaux  utiles 
et  eurent  des  discussions  étendues.  Non-seulement  elles  discu- 
tèrent tous  les  détails  locaux  de  l'administration,  des  impôts, 
du  commerce  et  surtout  de  l'agriculture;  mais  elles  répondi- 
rent aux  questions  que  leur  adressa  le  gouvernement. 

Douze  cents  propriétaires  environ  y  prirent  part.  Aucune 
lutte  n'eut  lieu  entre  les  trois  ordres,  et  malgré  la  diversité  des 
opinions,  les  dispositions  s'y  montrèrent  conciliantes.  Les 
membres  des  ordres  privilégiés  s'imposèrent  quelquefois  des 
sacrifices  particuliers  (assemblées  de  Caeu  et  d'Alençon)  ;  la 
noblesse  de  Bourgogne  se  prononça  pour  l'égalité  des  charges. 
Nul  doute  que  le  système  n'eût  eu  des  effets  plus  considérables 
s'il  eût  été  appliqué  plus  tôt  et  plus  complètement.  Réduit  à 
une  sphère  restreinte  et  encore  embarrassé  de  rouages  un  peu 
compliqués ,  tels  que  les  syndicats  et  les  commissions  intéri 
maires,  il  donna  des  résultats  heureux;  il  forma  la  plupart  des 
rédacteurs  des  cahiers  de  89  et  les  hommes  les  plus  éclairés  de 
l'Assemblée  constituante. 

On  était  généralement  d'avis  qu'il  feUait  développer  l'insti- 
tution en  établissant  l'élection  directe,  et  en  attribuant  aux 
assemblées  autant  de  droits  que  les  états  des  provinces  en 
avaient  jamais  exercé.  On  se  disait  encore  qu'une  représenta- 
tion du  pays  entier  au  moyen  des  états  généraux  ne  pouvait 
manquer  de  s'établir;  que  le  pouvoir  oriental  ou  asiatique 
formait  un  contraste  trop  grand  avec  la  liberté  de  penser  et 
d'écrire  qui  existait  dans  la  nation'.  La  Fayette  ajoutait,  dans 
ses  lettres  à  Washington,  que  les  embarras  financiers  hâte- 
raient la  réunion  de  l'Assemblée  nationale,  et  il  s'imaginait  que 

*  Lettres  de  Lafayette.  Discours  de  Pompignan  à  l'assemblée  provinciale 
du  Duiipliiut.-, 


[mai  1788]  EDITS    DE   LAMOIGNON.  ll'J 

la  France,  dotée  de  cette  assemblée,  laisserait  loin  derrière 
elle  les  autres  nations  de  l'Europe  '. 

XII.  —  Pendant  que  Torage  grondait,  Brienne  s'occupait 
d'accroître  sa  fortune.  L'archevêché  de  Sens  était  vacant;  il 
se  le  fît  donner,  à  cause  des  revenus  qui  étaient  très-supé- 
rieures à  ceux  de  l'archevêché  de  Toulouse.  Il  posséda  dès 
lors  en  bénéfices  ecclésiastiques  six  cent  soixante-dix-huit  mille 
livres  de  rente.  Cette  avidité  acheva  de  le  discréditer  et  fit  mieux 
ressortir  le  désintéressement,  d'ailleurs  un  peu  fastueux,  de 
Necker. 

Il  ne  se  pressa  pas  de  prendre  un  parti  au  sujet  des  états 
généraux.  Il  voulut  gagner  du  temps,  sachant  les  répugnances 
de  la  cour.  Mais  pour  le  Parlement,  c'était  autre  chose.  La 
guerre  avait  été  imprudemment  rallumée;  il  fallait  l'éteindre. 
On  ne  pouvait  laisser  se  prolonger  entre  le  Parlement  et  le 
ministère,  soutenant  l'un  la  cause  de  la  liberté,  l'autre  celle  de 
l'arbitraire,  une  discussion  ou  plutôt  un  dialogue  dans  lequel 
le  public  était  pris  comme  à  partie.  D'ailleurs,  si  l'emprunt  en- 
registré d'autoi'ité  avait  été  émis,  les  preneurs  ne  venaient 
pas. 

Brienne  eut  l'idée  d'en  revenir  au  système  de  Maupeou, 
contre  lequel  il  avait  protesté  autrefois.  Mais  Lamoignon,  qui 
avait  protesté  aussi,  rappela  que  Maupeou  avait  laissé  des  sou- 
venirs odieux;  que  le  Parlement  reconstitué  par  lui  n'avait  pas 
tardé  à  manifester  des  prétention»  plus  ou  moins  semblables  à 
celles  de  l'ancien;  enfin  il  objecta  que  le  roi  ne  pouvait  donner 
un  démenti  public  à  l'un  des  premiers  actes  de  son  règne  et  au 
plus  populaire. 

Il  imagina  donc  un  système  nouveau  plus  rationnel ,  qui 
consistait  :  1°  à  réduire  les  ressorts  trop  étendus  en  créant  des 
grands  bailliages;  2°  à  ôter  au  parlement  de  Paris  ses  attribu- 
tions politiques,  pour  les  transférer  à  cette  cour  plénière,  dont 
l'idée  était  ancienne  comme  le  nom  et  qui  serait  enfin  consti- 
tuée sur  de  sérieuses  bases. 

Le  plan,  lentement  élaboré  et  modifié  à  plusieurs  reprises, 
ne  transpira  pas  tout  entier.  Mais  les  magistrats  surent  que  le 
ministère  préparait  des  projets,  qu'il  tenait  prêtes  des  lettres 
de  cachet,  et  que  le  parti  était  pris  de  fermer  le  palais  lors  de 

*  LafayeUe  à  Washington ,  lettres  du  4  février  et  18  mars  1789. 


120  LIVRE   QUARAiNTE-QUATRIEME. 

la  publication  des  décrets,  de  manière  que  le  Parlement  ne 
pût  s'assembler  ni  rien  décider  en  corps.  Dés  lors,  la  lutte 
journalière  prit  un  caractère  particulier  d'aigreur.  Un  arrêt 
s'étant  servi  du  mot  de  despotisme  ^  les  ministres  répondirent 
en  déclarant  qu'on  ne  laisserait  pas  se  former  d'aristocratie. 
Les  pairs  affectaient  alors  d'assister  aux  séances.  Les  plus 
assidus  étaient  les  duc  de  Luynes,  d'Aumont,  de  la  Roche- 
foucauld, d'Uzès,  de  Villars-Brancas,  de  Prasiin,  de  Fitz- 
James,  de  Luxembourg-Piney,  de  Charost,  ce  dernier  jouissant 
d'une  grande  popularité,  enfin  le  duc  de  Glermont-Tonnerre, 
évéque  de  Chàlons. 

Les  gouverneurs  de  provinces  reçurent  l'ordre  de  se  tenir  à 
leur  poste  le  8  mai,  et  Lamoignon  députa  dans  les  villes  de 
parlements  des  conseillers  d'Etat,  porteurs  de  lettres  cachetées 
qu'ils  devaient  ouvrir  ce  jour-là.  Une  imprimerie  secrète, 
installée  à  Versailles,  y  prépara  des  oidonnances.  Le  3,  un 
des  ouvriers  lança  par  une  fenêtre  un  avis  qui  fut  porté  chez 
Duport.  Le  Parlement  en.  eut  connaissance  pendant  la  séance 
à  laquelle  les  pairs  assistaient.  DEprémesnil,  ne  pouvant  incri- 
miner des  ordonnances  non  rendues,  dont  on  ne  connaissait 
que  vaguement  les  dispositions,  proposa  de  rédiger  une  décla- 
ration des  principes  fondamentaux  de  la  monarchie. 

En  conséquence,  dès  le  lendemain,  le  Parlement,  alarmé 
«  des  motifs  qui  portaient  les  ministres  à  vouloir  anéantir  les 
lois  et  les  magistrats  »  ,  déclara  unanimement  «  que  la  France 
était  une  monarchie  gouvernée  par  le  roi,  suivant  les  lois  »  ; 
que  les  lois  fondamentales  consacraient,  outre  l'hérédité  du 
trône  dans  la  maison  régnante,  «  le  droit  de  la  nation  d'accor- 
der librement  des  subsides  par  l'organe  des  états  généraux 
régulièrement  convoqués  et  composés;  les  coutumes  et  caj)itu- 
lations  des  provinces;  l'inamovibililé  des  magistrats  »  ;  le  droit 
des  cours  d'enregistrer  les  édits;  le  droit  de  chaque  citoyen  de 
n'être  jamais  jugé  que  par  ses  juges  naturels,  et  celui  de  n'être 
jamais  arrêté  arbitrairement. 

Les  remontrances  qui  furent  rédigées  après  l'arrêt  en  accu- 
sèrent la  portée,  malheureusement  avec  la  passion  et  les  excès 
de  langage  qu'on  n'évitait  plus.  Elles  ne  parlaient  que  du  des- 
potisme, de  la  nécessité  de  le  prévenir  et  d'empêcher  que  les 
ministres  étendissent  leur  pouvoir  sous  le  nom  du  roi.  Le  Par- 
lement, qu'on  croyait  frappé  de  léthargie,  s'était  éveillé,  et 
n'avait  vu  pour  la  nation  qu'une  ressource  :  la  nation  elle- 


ARRESTATION  DE  D'ÉPRÉMESNIL  ET  M  ON  TS  ABERT.    121 

même.  On  ajoutait  que  le  roi  avait  déjà  fait  paisiblement  de 
grands  pas  vers  la  justice  et  la  nation  vers  la  liberté;  enfin 
«  que  les  magistrats  devaient  cesser  d'être  avant  que  la  nation 
cessât  d'être  libre.  » 

Le  roi  cassa  l'arrêt,  et  il  ordonna  l'arrestation  de  d'Eprémesnil 
et  de  Montsabert.  Ce  dernier  était  un  jeune  conseiller,  qui  avait 
dénoncé  quelques  jours  auparavant  des  abus  dans  le  mode  de 
perception  des  vingtièmes.  Avertis  à  temps  par  un  secrétaire 
d'État,  ils  se  réfugièrent  tous  les  deux  au  palais.  Les  chambres 
demandèrent  aussitôt  qu'on  tînt  une  assemblée  générale  et  que 
l'on  convoquât  les  pairs.  La  cour,  toutes  chambres  réunies, 
déclara  les  deux  magistrats  «  sous  la  sauvegarde  du  roi  et  de 
la  loi  »  ,  et  le  premier  président  se  rendit  à  Versailles  avec  une 
députation  pour  solliciter  leur  liberté. 

La  journée  se  passa  ainsi,  les  magistrats  demeurant  sur  leurs 
sièges  pendant  qu'une  foule  émue  entourait  le  palais;  les  pairs 
étaient  nombreux,  malgré  la  défense  que  le  roi  lexir  avait  faite 
d'obéir  à  la  convocation.  La  députation  revint  très-tard  de 
Versailles;  on  avait  allégué  un  vice  de  forme  pour  ne  pas  la 
recevoir.  Dans  la  nuit,  un  détachement  de  gardes  fi-ançaises 
arriva.  L'aide-major  d'Agoult  apportait  l'ordre  du  roi  d'ar- 
rêter les  deux  conseillers  dans  la  grand'chambre  ou  ailleurs. 
Introduit  dans  ime  salle  silencieuse  et  mal  éclairée,  en  pré- 
sence de  cent  vingt  magistrats  auxquels  s'étaient  joints  des 
prélats  et  des  maréchaux,  il  éprouva  un  instant  d'hésitation. 
La  cour  voulut  délibérer  sur  l'ordre;  il  insista  pour  sa  prompte 
exécution.  Les  assistants  se  levèrent  en  s'écriant  :  «  Nous 
sommes  tous  d'Eprémesnil  et  Montsabert.  «  Il  sortit  pour  aller 
chercher  de  nouvelles  instructions.  Le  Parlement  ne  put 
envoyer  une  seconde  députation  à  Versailles,  car  toutes  les 
issues  étaient  gardées.  Le  lendemain,  à  onze  heures  du  matin, 
d'Agoult  rentra,  assisté  d'un  officier  de  robe  courte  qu'il  somma 
de  lui  désigner  les  deux  conseillers.  D'Eprémesnil  se  leva  et 
dit  :  «Je  suis  le  magistrat  que  vous  venez  cherchez  à  main 
armée  jusque  dans  le  sanctuaire  de  la  loi.  »  Il  protesta  hau- 
tement contre  les  ordres  qu'il  dit  avoir  été  surpris  au  roi,  et  il 
suivit  les  gardes-françaises.  ^Montsabert  fit  de  même.  Ils  furent 
emmenés,  l'un  à  Sainte-Marguerite,  l'autre  à  Pierre-Scize.  Le 
Parlement  arrêta  qu'on  représenterait  au  roi  qu'il  eût  été 
attendri,  s'il  eût  pu  être  témoin  du  triste  et  morne  silence  de 
l'assemblée  et  de  la  noble  fierté  des  magistrats  enlevés,  fierté 


122  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

partagée  par  tous  les  pairs  et  magistrats  présents,  comme  si 
cette  disgrâce  eût  été  personnelle  à  chacun  d'eux  '. 

XIII.  —  Le  Parlement  fut  mandé  à  Versailles  le  8  mai.  Le 
roi  lui  reprocha  qu'il  n'y  eût  pas  d'écarts  auxquels  il  ne  se  fût 
livré  depuis  une  année.  Puis  le  garde  des  sceaux  lut  six  édits 
dont  il  requit  l'enregistrement  sans  discussion. 

Le  premier  de  ces  édits  créait  quarante-sept  grands  bail- 
liages pour  diminuer  les  ressorts  trop  étendus ,  rapprocher  la 
justice  des  justiciables  et  la  rendre  moins  coûteuse.  Ces  grands 
bailHages  devaient  juger  tous  les  procès  civils  dont  l'objet 
n'excédait  pas  vingt  mille  livres,  et  les  procès  criminels  où  les 
accusés  n'étaient  ni  ecclésiastiques  ni  nobles.  On  réduisait  dès 
lors  le  nombre  des  conseillers  des  parlements,  surtout  à  Paris, 
où  l'on  ne  conservait  que  la  grand'chambre  et  une  chambre 
des  enquêtes.  Le  second  édit  supprimait  tous  les  tribunaux 
d'exception,  c'est-à-dire  les  juridictions  administratives.  Le 
troisième  simj)lifiait  la  procédure  et  réformait  la  législation  cri- 
minelle en  donnant  plus  de  garanties  aux  accusés.  Un  autre 
enfin,  le  plus  important,  rétablissait,  c'était  le  terme  employé, 
une  cour  plénière,  chargée  seule  de  l'enregistrement  des  lois 
pour  tout  le  royaume.  Cette  cour  était  composée  de  membres 
nommés  à  vie  et  inamovibles,  savoir  le  chancelier  ou  le  garde 
des  sceaux,  les  princes  et  les  pairs,  quelques  officiers  de  la 
couroniie,  deux  archevêques,  deux  évêques,  deux  maréchaux, 
deux  gouverneurs,  deux  lieutenants  généraux,  quatre  persoimes 
qualifiées,  dixconseillers  d'Etat,  la  grand'chambre  du  Parlement 
de  Paris,  un  membre  de  chaque  Parlement  de  province,  deux 
membres  de  la  chambre  des  comptes  et  deux  de  la  cour  des 
aides.  Elle  devait  enregistrer  les  impôts  nouveaux ,  sous  la 
réserve  de  l'avis  des  états  généraux.  Quant  aux  emprunts,  le 
roi  se  réservait  de  les  faire  de  sa  seule  volonté  et  sans  vérifica- 
tion préalable.  La  cour  plénière  pouvait  rédiger  des  remon- 
trances, mais  le  roi,  après  en  avoir  pris  connaissance  dans  des 
formes  déterminées,  demeurait  maître  de  passer  outre.  En  cas 
de  désobéissance  ou  de  forfaiture  de  la  part  des  parlements, 
c'était  elle  qui  jugeait  et  sans  appel.  Tous  ces  édits  furent  pré- 
sentés par  le  garde  des  sceaux  comme  devant  rassurer  la  tran- 
quillité publique  ébranlée  ^ 

*  Soulavie,  t.  VI,  cb.  ix. 


[1788]  LA   COUR   PLÉNIERE.  123 

Lamoîgnon  combinait,  comme  Maupeon  ,  une  réforme  judi- 
ciaire préparée  et  désirée,  avec  une  réforme  politiqiie.  Il  y 
avait  pourtant  entre  ces  édits  et  le  coup  d'Etat  de  jMaupeou 
d'importantes  différences.  Il  ne  détruisait  pas  les  parlements; 
il  se  ])ornait  à  réduire  leurs  attributions  et  à  diminuer  le  nom- 
bre de  leurs  membres;  il  évitait  aussi  de  procéder  par  les  em- 
prisonnements et  les  lettres  de  cachet.  En  second  lieu,  il  n'en- 
levait le  contrôle  politique  aux  corps  judiciaires  que  pour  le 
transférer  à  une  institution  spéciale,  la  cour  plénière,  innova- 
tion qui  avait  un  côté  heureux,  celui  de  créer  un  corps  poli- 
tique indépendant  de  la  justice.  Le  mal  était  que  la  cour 
plénière  ne  pouvait  passer  pour  la  représentation  du  pays,  et 
qu'elle  ne  dispensait  pas  de  recourir  à  cette  représentation. 
Elle  n'avait  de  plus  ni  indépendance  ni  autorité;  il  n'était  pas 
juste  de  la  comparer,  comme  quelques-uns  le  firent,  à  une 
chambre  des  lords.  Enfin  Brienne  et  Lamoignon  ne  manquèrent 
pas  de  répéter  dans  le  préambule  de  leurs  édits  les  théories 
ressassées  par  les  ministres,  à  savoir  que  le  roi  exerçait  seul  la 
puissance  souveraine,  ne  la  partageait  avec  personne  et  n'en 
devait  compte  qu'à  Dieu;  que  les  états  généraux  ne  pouvaient 
être  pour  lui  qu'un  conseil  plus  étendu;  qu'il  demeurait  tou- 
jours V arbitre  souverain  de  leurs  représentations  et  de  leurs 
doléances.  Avec  de  pareilles  déclarations,  la  cour  plénière  ne 
parut  qu'un  moyen  réservé,  dont  le  roi  et  les  ministres  enten- 
daient se  servir  pour  éluder  ou  annuler  l'action  des  états  géné- 
raux. 

Il  n'y  eut  qu'une  voix  contre  les  nouveaux  édits,  parce  qu'il 
était  impossible  de  se  méprendre  sur  leurs  deux  véritables 
objets,  l'amoindrissement  des  parlements  trouvés  gênants,  et  des 
réserves  pour  l'avenir  en  faveur  du  gouvernement  absolu  et 
personnel. 

Ce  fut  en  quoi  Brienne  s'abusa  et  mérita  d'être  appelé  le 
Maupeou  impuissant  de  Louis  XVI.  Il  resta,  en  effet,  au- 
dessous  de  son  modèle,  dont  il  n'eut  ni  l'audace  ni  la  fran- 
chise brutale.  Sa  prétention  de  rétablir  avec  la  cour  plénière 
une  des  antiqties  institutions  de  la  monarchie,  était  puérile  et 
fausse.  Les  cours  plénières  tenues  par  les  anciens  rois,  outre 
qu'elles  étaient  tombées  en  désuétude  depuis  plusieurs  siècles, 
n'avaient  jamais  eu  d'attributions  déterminées,  ou  si  elles  en 
avaient  eu,  personne  ne  savait  lesquelles,  Brienne  s'était  ima- 
giné éviter  l'accusation  de  nouveauté;   il   ne  réussit  qu'à  se 


124  LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME. 

rendre  ridicule,  un  des  plus  grands  maux,  dit  Montyon,  dont 
puisse  être  atteint  un  gouvernement,  parce  que  le  ridicule 
conduit  au  mépris  et  le  mépris  à  l'insubordination. 

Brienne  et  Lamoignon  s'abusaient  aussi  sur  leur  autorité 
personnelle  et  sur  leur  popularité.  «  Brienne,  dit  Soulavie,  fut 
pendant  son  ministère  persuadé  que  sa  réputation  d'ami  de  la 
philosophie  déguisait  ses  procédés  arbitraires  dans  le  gouver- 
nement ,  et  que  ses  ordres  désespérants  devaient  être  pris  en 
bonne  part,  en  vertu  de  ses  plans  philosophiques.  »  Il  s'ima- 
ginait donc  cire  libéral  parce  qu'il  était  sans  principes  et  qu'il 
avait  réalisé  quelques  idées  de  ses  prédécesseurs,  plus  ou  moins 
stériles  avant  lui,  comme  celle  des  assemblées  provinciales. 
Lamoignon  s'exagérait  de  la  même  manière  la  portée  et  l'elfct 
de  ses  réformes  judiciaires.  Elles  répondaient  sans  doute  à  un 
vœu  des  notables.  Malesherbes  s'y  était  associé.  Elles  étaient 
sages  sur  plus  d'un  point,  mais  elles  étaient  loin  de  l'être  sur 
tous.  Pourquoi  soumettre  les  membres  des  deux  premiers 
ordres  à  une  autre  juridiction  criminelle  que  celle  du  tiers 
état,  c'est-à-dire  constituer  un  nouveau  privilège  aussi  inutile 
que  blessant?  Pourquoi,  si  l'on  devait  modifier  le  système 
vicieux  des  anciennes  circonscriptions,  créer  un  tel  nombre  de 
grands  bailliages  que  le  but  principal  de  cette  création  parût 
être  d'avoir  des  places  à  offrir? 

Le  public  ne  vit  que  le  mauvais  côté  des  changements  aibi- 
traires  qu'on  lui  imposait  en  bloc,  et  parmi  lesquels  il  n'avait 
pas  même  la  faculté  de  faire  un  choix.  Les  parlements  étant 
privés  de  leurs  droits  politiques ,  et  personne  ne  prenant  au 
sérieux  le  contrôle  de  la  cour  plénière,  on  se  rejeta  sur  celui 
des  états  généraux  comme  le  seul  possible  et  le  seul  efficace  '. 
Ainsi  Brienne  n'aboutit  qu'à  rendre  les  états  généraux  inévita- 
bles et  plus  périlleux  qu'ils  ne  l'auraient  été  autrement;  car  ils 
devaient  se  trouver  chargés  par  le  fait  de  cette  réforme  de  la 
constitution  que  le  gouvernement  avait  voulu  et  n'avait  pas  su 
faire. 

XIV.        Le  Parlement  repoussa  les  édits.  Le  roi  voulut  que 

*  Mirabeau  écrivait  peu  auparavant  (lettre  àMontmorin  du  18  avril  1788)  : 
«  Je  ne  ferai  jamais  la  guerre  aux  parlements  qu'en  présence  de  la  nation.  Là 
et  seulement  là  ils  peuvent  être  rendus  et  réduits  à  leur  caractère  de  simples 
ministres  de  la  justice.  »  Il  voulait  qu'on  les  gardât  comme  instrument  de 
contrôle ,  jusqu'à  ce  qu'on  en  eût  établi  un  autre  qui  fût  meilleur. 


M7S8]  OPPOSITION   DES   PARLEMENTS  ET  DU  CLERGE.  125 

la  courplénière  s'assemblât  aussitôt.  Les  membres  de  la  (jrand' 
chambre  refusèrent  d'en  faire  partie.  Comme  on  avait  fermé  le 
palais  et  qu'il  leur  était  interdit  de  délibérer  sur  les  affaires 
publiques,  chacun  d'eux  envoya  individuellement  sa  protesta- 
tion au  (jarde  des  sceaux.  Lamoignon  insista;  ils  déclarèrent 
qu'ils  persévéreraient  dans  leur  refu-,  jusqu'au  dernier  soupir. 
On  savait  que  les  dispositions  des  pairs  étaient  les  mêmes,  on 
évita  donc  de  les  convoquer,  et  l'ouverture  de  la  cour  plénière 
fut  ajournée  forcément. 

La  haute  magistrature  se  montra  unanime.  Le  fils  et  le 
pendre  du  garde  des  sceaux  afl^cterent  de  ne  pas  se  séparer 
de  la  grand'chambre.  La  chambre  des  comptes  et  la  cour  des 
aides  protestèrent.  Le  Châtelet  refusa  de  prendre  connaissance 
des  édits  quand  on  les  lui  porta;  il  motiva  son  refus  sur  la  vio- 
lation des  lois  et  l'avilissement  de  la  magistrature.  Dans  les 
villes  de  parlement,  les  commandants  reçurent  l'ordre  de  faire 
transcrire  les  édits  au  palais  de  justice;  presque  partout  les 
magistrats  s'absenlèrent.  Les  quatre-vingt-six  membres  du 
parlement  de  Rouen  prirent  entre  eux  l'engagement  solidaire 
de  la  résistance.  A  Rennes,  le  gouverneur  fut  obligé  de  se  faire 
accompagner  de  la  force  armée.  Les  magistrats  acceptants 
étaient  traités  d'infâmes  et  de  traîtres  à  la  patrie. 

La  création  des  bailliages  fut  le  seul  point  sur  lequel  l'opi- 
nion se  partagea.  Elle  était  avantageuse  à  quelques  villes  et  à 
l'ambition  des  juges  inférieurs.  Les  intendants  exploitèrent 
ces  circonstances.  Cependant  trois  ou  quatre  tribunaux  en  tout 
donnèrent  une  adhésion  sans  réserve;  car  on  avait  l'exemple 
des  créations  de  Maupeou  qui  n'avaient  pas  duré ,  et  les  chan- 
gements actuels  paraissaient  autrement  désespérés.  Les  protes- 
tations affluèrent  ;  les  avocats  cessèrent  de  plaider.  La  justice 
entière  fut  mise  en  désarroi. 

Brienne  eut  l'idée  de  s'adresser  au  clergé  pour  lui  demander 
un  sacrifice  pécuniaire  et  un  appui.  Il  considérait  que  le  clergé, 
dont  il  avait  autrefois  présidé  les  assemblées,  devait  se  ratta- 
cher à  lui  comme  à  un  intermédiaire  conciliant  entre  l'Eglise  et 
les  philosophes.  Là  encore  sa  déception  fut  complète.  Le 
clergé  ne  l'estimait  pas.  La  fraction  plus  particulièrement  pré- 
occupée des  intérêts  religieux  lui  était  hostile;  elle  avait  déjà 
vivement  agi  auprès  de  Louis  XYI  pour  empêcher  qu'il  fût 
nommé  archevêque  de  Pans.  Une  autre  fraction,  qui  commen- 
çait à  s'élever  sous  la  direction  de  ïhémines,  évêque  de  Blois, 


J26  LIVRE  QUxVRA^'TE-QUATRlEME. 

comprenait  la  nécessité  de  changer  de  système,  de  ne  plus  s'en- 
fermer dans  d'éternelles  doléances  contre  l'esprit  du  siècle, 
dans  la  défense  des  franchises  ecclésiastiques  et  l'hostilité  tra- 
ditionnelle contre  les  parlements.  Les  prélats  qui  avaient  pris 
part  aux  assemblées  provinciales  ou  à  celle  des  notables,  sen- 
taient que  pour  défendre  la  consfitutioii  du  clergé,  que  détrui- 
saient les  plans  de  Galonné,  il  fallait  combiner  cette  défense 
avec  celle  des  autres  libertés  publiques  également  menacées. 
Enfin  il  se  faisait  contre  les  prélats  de  cour,  habitués  à  con- 
duire les  délibérations  du  clergé ,  une  réaction  puissante  dont 
ils  ne  se  doutaient  pas. 

L'assemblée  de  1788  parla  donc  un  nouveau  langage,  et  ce 
symptôme-là  n'était  pas  à  coup  sûr  un  des  moins  significatifs. 
«Notre  silence,  dit-elle  dans  ses  remontrances  du  15  juin, 
serait  un  crime  dont  la  nation  et  la  postérité  ne  voudraient 
jamais  nous  absoudre.  »  Elle  protesta  contre  l'édit  de  justice 
du  A  mai;  elle  déclara  que  si  l'organisation  de  la  magistrature 
devait  être  modifiée,  elle  ne  pouvait  l'être  que  par  les  états 
généraux.  Elle  ajouta  que  les  remontrances  étaient  du  devoir 
des  cours;  que  le  roi  s'était  imposé  l'obligation  de  les  entendre; 
que  la  cour  plénière  ne  rcpi'ésentait  rien,  qu'elle  «  rappelait 
un  ancien  trône  sans  rappeler  les  ancieiines  idées  »  ;  que  si 
l'uniformité  était  une  chose  bonne,  le  respect  des  lois  existantes 
et  celui  des  contrats  anciennement  faits  avec  les  provinces  était 
chose  meilleure  encore.  «  Le  peuple  français  n'est  pas  impo- 
sable à  volonté.  Les  Francs  sont  un  peuple  libre.  »  L'ancien 
droit  du  royaume  s'est  conservé  tout  entier  dans  les  pays  d'é- 
tats. Le  clergé  dans  ses  assemblées  en  offre  aujourd'hui  les 
principes  et  les  formes;  il  les  a  toujours  conservés  et  réclamés, 
non  comme  des  privilèges,  mais  comme  des  restes  des  anciennes 
franchises  de  la  nation.  Si  ces  franchises  sont  suspendues,  elles 
ne  sont  pas  détruites.  Si  les  parlements  ont  vérifié  de  leur  auto- 
rité particulière  les  impôts,  ils  ont  eu  pour  le  faire  un  titre 
coloré.  La  nation  les  a  appelés  des  états  raccourcis  au  petit 
pied.  Enfin  le  clergé,  «  portant  la  vérité  au  pied  du  trône  »  , 
adressait  au  roi  ses  prières  et  ses  supplications.  «  Le  trône  et 
l'autel,  disait-il,  reposent  sur  les  mêmes  bases  et  ont  les  mêmes 
ennemis.  » 

Brienne  fut  accablé  de  ces  remontrances.  Il  n'obtint  pas 
même  du  clergé  la  faible  contribution  à  laquelle  il  avait  limité 
sa  première  demande  d'argent. 


[17S8]      AGITATION'  DE  LA  BRETAGA'E  ET  DU  DAUPHINE.        12T 

La  noblesse  n'était  pas  moins  animée.  Elle  fit  partout  des 
représentations.  Elle  soutint  les  parlements.  Elle  demanda  le 
maintien  ou  le  rétablissement  des  états  provinciaux  et  des  libertés 
provinciales. 

A  Rennes,  la  commission  intermédiaire  des  états  de  Bre- 
tagne protesta.  Tous  les  gentilshommes  qui  se  trouvaient  dans 
la  ville  signèrent  une  adresse  et  la  présentèrent  au  gouverneur, 
le  comte  de  Tbiars,  pour  qu'il  la  transmît  au  roi.  Ils  y  accu- 
saient les  ministres  d'ébranler  le  trône ,  de  vouloir  remplacer 
les  magistrats,  obstacles  à  leur  volonté,  par  des  magistrats 
amovibles,  c'est-à-dire  courtisans  et  placés  sous  leur  dépen- 
dance; ils  déclaraient  que  la  cour  plénière,  condamnée  par 
l'opinion  publique,  ne  se  réunirait  pas,  Thiars  reçut  l'ordre  de 
faire  entrer  des  troupes  dans  la  ville.  L'effervescence  ne  fit 
que  croître;  le  peuple  avait  pendu  l'intendant  en  effigie.  Les 
officiers  des  régiments  de  Penthièvre  et  de  Rohan  manifestaient 
leur  répugnance  à  agir  contre  le  parlement.  Les  magistrats 
exilés  par  lettres  de  cachet  déclarèrent  qu'ils  obéiraient  pour 
éviter  l'effusion  du  sang,  et  calmèrent  eux-mêmes  cinq  cents 
gentilshommes  qui  accouraient  pour  les  défendre. 

Le  ministres  ayant  menacé  de  frapper  les  perturbateurs  de 
l'ordre  public,  la  commission  intermédiaire  des  états  renvoya 
ce  titre  aux  ministres.  Douze  cents  gentilshommes  environ 
s'assemblèrent  à  Saint-Brieuc  ety  signèrent  un  mémoire  contre 
les  édits,  contre  la  violation  de  lois,  contre  l'exil  du  parle- 
ment de  Rennes.  «Sire,  disaient-ils  au  roi,  hâtez-vous  de 
retirer  ces  édits  que  tout  le  royaume  s'accorde  à  nommer 
désastreux,  inconstitutionnels.  Retirez-les,  qu'ils  soient  efl-acés 
de  votre  règne  et  de  la  mémoire  des  hommes.  Votre  Majesté 
est  trop  juste  pour  ne  vouloir  pas  régner  par  les  lois.  »  Douze 
députés  portèrent  le  mémoire  à  Paris  pour  le  remettre  à 
Louis  XVI  en  personne;  ils  avaient  pour  instructions  de  ne  voir 
ni  Brienne  ni  Lamoignon.  A  peine  arrivés,  ils  furent  envoyés  à 
la  Bastille.  Les  gentilshommes  breton^  dressèrent  un  second 
mémoire  et  firent  partir  dix-huit  nouveaiîx  députés.  Ne  recevant 
pas  de  nouvelles  assez  promptes  de  ces  derniers,  ils  en  firent 
partir  cinquante  autres,  enlet  chargsani  de  réclamer  la  liberté 
de  tous  les  Bretons  exilés  ou  emprisonnés,  le  rétablissement  du 
parlement  et  une  satisfaction  poui  ia  violation  de  la  constitu- 
tion provinciale. 

Le  Dauphiiié  fut  le  théâtre  de  scènes  qui  eurent  encore  plus 


128  LIVRE    QUARxVNTE-QUATRlEME. 

de  portée,  A  Grenoble  comme  à  Rennes,  les  édits  avaient  été 
enrepiatrés  militairement  et  des  ordres  d'exil  transmis  aux 
membres  du  parlement.  Les  habitants  sonnèrent  le  tocsin,  qui 
retentit  de  clocher  en  clocher  dans  les  montagnes.  Les  paysans 
accoururent,  brisèrent  les  voitures  des  mapislrats  prêts  à  partir 
et  les  retinrent  de  force.  Les  soldats  hésitaient  à  tirer  sur  le 
peuple.  Les  paysans  dauphinois  envahirent  Thôtel  du  gouver- 
neur, le  duc  de  Clermont-Tonnerre,  et  le  menacèrent  de  le 
pendre  au  lustre  de  son  salon  s'il  ne  leur  livrait  pas  les  cleb 
du  palais  de  justice.  Il  dut  céder;  ce  furent  encore  les  magis- 
trats réintégrés  qui  calmèrent  les  esprits.  Mais  on  ne  s'en  tint 
pas  là.  Une  assemblée,  composée  de  membres  des  trois  ordres, 
se  réunit  spontanément  à  Thôtel  de  ville  pour  adhérer  aux  pro- 
testations du  parlement.  Tz'ois  cents  gentilshommes  jurèrent 
sur  leurs  épées  de  défendre  les  droits  du  Dauphiné,  et  les  prin- 
cipaux habitants  furent  invités  à  venir  délibérer  «  sur  l'état 
actuel  de  la  province  et  de  tout  le  royaume  »  . 

Le  21  juillet,  six  cents  députés  se  réunissaient  au  château 
de  Vizille.  Le  gouvernement  n'osa  s'v  opposer,  sachant  que  les 
troupes  n'étaient  pas  bien  disposées  et  que  le  peuple  l'était 
mal.  Il  se  contenta  d'exiger  que  l'assemblée  se  tînt  hors  de  Gre- 
noble, et  de  la  faire  surveiller  ou  protéger  par  vingt  mille 
hommes  placés  sous  les  ordres  du  maréchal  de  Vaux,  succes- 
seur de  Clermont-Tonnerre. 

Un  homme  nouveau  s'y  révéla  tout  à  coup.  Mounier,  juge 
royal  à  Grenoble,  avait  été  l'organisateur  de  l'assemblée  de 
Vizille,  il  en  devint  le  secrétaire  et  ce  fut  lui  qui  la  dirigea.  A 
trente  ans,  il  possédait  déjà  l'autorité  personnelle  que  donnent 
une  probité  éprouvée  et  la  fermeté  connue  du  caractère.  Il  sut 
y  joindre  bientôt  l'ascendant  supérieur  que  donnent  une  vue 
nette  des  choses,  une  volonté  décidée,  la  conviction  de  ce 
qu'il  faut  obtenir,  et  celle  du  point  où  l'on  doit  s'arrêter. 

L'assemblée,  après  avoir  commencé  par  substituer  à  la  corvée 
des  chemins  un  impôt  payé  également  par  les  trois  ordres, 
décida  qu'elle  demanderait  au  roi,  «  dans  de  très-respec- 
tueuses représentations»  ,  les  anciennes  libertés  delà  province, 
c'est-à-dire  le  maintien  du  parlement  et  le  rappel  des  états 
supprimés  par  Richelieu.  Elle  ajouta  que  si  ces  anciennes 
libertés  devaient  être  modifiées  et  revêtir  des  formes  nouvelles, 
ce  ne  pouvait  être  que  par  le  concours  des  trois  ordres  et  le 
vote  préalable  des  états  généraux.  Enfin  elle  émit  lavis  que 


[1788]  BEARN    ET    FRANCHE-COMTÉ.  129 

dans  les  états  soit  provinciaux,  soit  généraux,  tous  les  députés 
devaient  être  élus ,  le  tiers  avoir  une  représentation  double  et 
les  votes  se  compter  par  têtes.  Elle  s'ajourna  jusqu'au  1"  sep- 
tembre pour  attendre  la  réponse  du  roi.  Le  vote  fut  unanime; 
les  trois  ordres  montrèrent  un  égal  empressement,  et  l'assem- 
blée déclara  en  se  séparant  que  si  elle  soutenait  les  droits  par- 
tic:  liers  de  la  province,  «  elle  n'abandonnait  pas  ceux  de  la 
nation  »  . 

Ainsi ,  lorsque  le  gouvernement  prenait  des  mesures  qui 
mettaient  le  royaume  en  comlnislion,  qu'il  flottait  ensuite  irré- 
solu entre  leur  retrait  et  leur  maintien,  et  que  le  ministère  ne 
savait  plus  imprimer  de  direction,  une  voix  s'élevait  du  sein 
même  du  pays  pour  dire  ce  qu'il  fallait  faire.  Ce  jour-là,  le 
pouvoir  s'était  déplacé.  Le  pays  allait  entreprendre  lui-même 
la  révolution  que  les  ministres  étaient  incapables  de  diriger. 
Les  décisions  de  Vizille  retentirent  dans  toute  la  France. 

Le  Béarn  fut  la  première  province  où  les  scènes  de  Grenoble 
eurent  de  l'écho.  Le  parlement  de  Pau  avait  été  interdit  et 
exilé.  Le  19  juin,  le  peuple  de  la  ville  s'ameuta,  courut  au 
palais  de  justice,  en  brisa  les  portes  et  demanda  le  rappel  des 
magistrats.  Le  commandant  dut  céder.  Les  magistrats  remon- 
tèrent sur  leurs  sièges,  et,  comme  à  Grenoble,  ce  furent  eux 
qui  dissipèrent  les  attroupements.  Le  syndic  des  états  de  Béarn 
déposa  au  greffe  une  protestation  contre  les  édits;  la  noblesse 
rédigea  une  adresse  au  roi.  Le  duc  de  Guicbe,  que  la  cour 
savait  populaire  dans  la  province,  y  fut  envoyé  pour  calmer  les 
esprits.  Les  gentilshommes  vinrent  se  présenter  à  lui ,  suivis 
d'un  cortège  nombreux  de  montagnards  et  précédés  du  berceau 
de  Henri  IV  qu'on  gardait  comme  une  relique  au  château  de 
Pau.  «Nous  ne  sommes  point  des  rebelles,  disaient-ils,  nous 
réclamons  notre  contrat  et  la  foi  des  serments  d'un  roi  que 
nous  aimons...  Qu'il  tienne  tout  de  notre  amour,  et  rien  de  la 
force.  Notre  sang  est  à  lui  et  à  ia  patrie.  » 

Si  Brienne  put  se  vanter  qu'il  n'y  eût  de  troubles  que  dans 
trois  provinces,  il  y  eut  de  l'agitation  dans  toutes.  Le  parle- 
ment de  Besançon  fut  interdit  et  exilé  comme  les  autres,  il 
avait  réclamé  les  anciens  états  de  la  Franche-Comté ,  dans  les 
formes  et  les  conditions  où  on  les  convoquait  avant  la  réunion 
du  pays  à  la  couronne  en  1676.  Le  14  juin,  cent  gentilshommes 
francs-comtois  s'assemblèrent  pour  protester  et  pour  adresser 
au  roi  le  même  vœu.  Quelques  jours  après,  la  noblesse  de  la 
vu.  d 


130  LIVRE  QUARA>'TE-QUATRIE.ME. 

pénëralité    de    Bordeaux   demanda    les   anciens   états    de    la 
Guyenne.  On  eût  dit  qu'un  mot  d'ordre  eût  été  donné. 

XV.  —  Brienne  gardait  son  sann-froid  et  même  une  cer- 
taine assurance.  Cependant  il  avait  é[)uisé  les  sévérités.  Il  avait 
exilé  presque  tous  les  parlements.  Il  en  avait  cité  un  tout 
entier,  celui  de  Pau,  à  Versailles  pour  y  rendre  compte  de  sa 
conduite.  Il  avait  recouru  vainement  à  des  pamphlets  agressifs 
contre  ses  adversaires  et  à  de  vastes  déploiements  de  troupes. 
L'armée  obéissait  à  regret;  les  officiers,  qui  appartenaient  en 
grand  nombre  à  la  noblesse,  en  partageaient  les  sentiments. 
Le  roi,  quoiqu'on  s'efforçât  de  lui  dissimuler  les  résistances,  eût 
révoqué  les  mesures  prises,  s'il  n'eût  été  arrêté  par  la  crainte 
de  se  déjuger.  Il  passait  ses  journées  à  la  chasse,  cherchant 
dans  la  fatigue  physique  une  diversion  à  ses  ennuis.  Breteuil, 
le  conseiller  intime  de  la  reine  et  l'auteur  de  l'élévation  de 
Brienne  au  nlini^tere,  donna  sa  démission  à  l'occasion  des 
poursuites  contre  les  députés  bretons. 

Brienne,  que  INIarmoutel  représente  irrésolu  dans  sa  témérité 
et  pu-illanime  dans  hon  audace,  se  vit  dans  l'impuissance  de 
soutenir  les  édits.  Il  s'était  vanté  d'avoir  tout  prévu,  même  la 
guerre  civile,  et  il  était  hors  d'état  de  la  faire.  Il  ne  pouvait  songer 
à  l'emploi  de  la  force,  puisqu'il  n'était  plus  maître  de  l'armée. 
Il  annonça,  le  8  août,  que  les  états  généraux  seraient  convo- 
qués pour  le  1"  mai  de  l'année  suivante,  et  que  la  cour 
plénière  serait  suspendue  en  attendant.  La  déclaration  porta 
que  le  roi  voulait  remettre  à  la  nation  l'entier  exercice  de  ses 
droits  et  désirait  se  rapprocher  de  ses  sujets. 

C'était  reconnaître  avec  netteté  et  franchise  que  le  temps  des 
demi-mesures  était  passé.  Malheureusement  on  le  reconnais- 
sait un  peu  tard,  et  quand  on  avait  eu  la  main  foicée.  Il  était 
clair  que  le  roi,  adoptant  tour  à  tour  les  partis  qu'on  lui  iaisait 
prendre  et  souvent  les  plus  opposés,  n'avait  aucune  volonté. 
Quant  à  Biienne,  il  achevait  de  se  déconsidérer  par  l'aveu  de 
son  impuissance. 

Tous  les  hommes  sensés  sentaient  que  la  France  était  aban- 
donnée à  elle-même.  «Je  le  dis  sans  haine  et  sans  prétention, 
écrit  Sallier,  je  le  dis  avec  la  douleur  que  doit  inspirer  à  tout 
homme  de  bien  le  sentiment  des  malheurs  afireux  que  la  révo- 
lution a  versés  sur  l'humanité;  aucune  vue  d'intérêt  public, 
aucune  pensée  d  une  politique  grande  et  sage  ne  dirigea  les 


[août  1788]  CHUTE   DE   BRIENNE.  131 

conseils  de  Louis  XVI'.  »  «  La  crise,  dit  Marmontel ,  n'est 
arrivée  que  p;ir  Timprudence  de  ceux  qui  se  sont  obstinés  à  la 
croire  impossible.  » 

Le  mouvement  lancé,  on  eût  pu  le  diriger  encore  en  met- 
tant à  profit  l'accord  que  les  trois  ordres  avaient  montré  dans 
les  assemblées  provinciales;  on  eût  pu  calmer  les  pays  d'états 
en  donnant  à  leurs  nouvelles  assemblées  autant  de  libertés 
qu'en  avaient  eu  les  anciennes;  on  eût  pu  faire  appel  aux  dé- 
vouements, et  tracer  aux  états  généraux  un  programme  dont 
les  remontrances  libérales  du  clergé  ou  du  Parlement  conte- 
naient les  bases.  Mais  Brienne  n'avait  nullement  l'autorité 
nécessaire,  et  n'y  songea  même  pas. 

Dès  qu'il  eut  fixé  la  date  de  la  convocation  des  états  géné- 
raux, il  adressa  à  toutes  les  municipalités  et  à  toutes  les  acadé- 
mies une  invitation  de  faire  des  recherches  sur  la  constitution, 
la  forme  et  les  droits  des  anciennes  assemblées.  Le  gouverne- 
ment, qu'on  accusait  de  rompre  avec  les  traditions,  prétendai' 
au  contraire  y  revenir  scrupuleusement.  En  réalité,  il  faisait 
encore  acte  d'imprévoyance.  Il  montrait  ne  pas  bien  savoir  ce 
qu'il  voulait  faire.  Il  soulevait  des  polémiques  tellement  irri- 
tantes, que  Brienne  fut  accusé  d'avoir  cherché  perfidement  à 
mettre  aux  prises  les  passions  rivales  des  trois  ordres. 

Ces  dangers  n'échappèrent  pas  aux  esprits  clairvoyants. 
Malesherbes,  qui  s'était  laissé  rappeler  au  conseil  par  Lamoignon 
et  avait  travaillé  aux  réformes  judiciaires,  mais  qui  se  bornait 
à  donner  des  avis  sur  les  questions  politiques,  comme  pour 
dégager  sa  responsabilité,  exprima  ses  craintes  dans  plusieurs 
mémoires  qui  furent  soumis  au  roi.  Il  y  rappela  que  l'Angle- 
terre avait  laissé  faire  la  révolution  d'Amérique  sans  en  com- 
prendre le  danger;  il  montra  les  Pays  Bas  autrichiens  mis 
récemment  et  tout  à  coup  en  effervescence  par  des  mesures 
dont  les  mimstres  de  Joseph  II  n'avaient  pas  calculé  la  portée. 
Il  soutint  qu'inspirer  la  confiance  était  nécessaire ,  et  qu'il 
fallait  une  franchise  complète  pour  la  commander.  Il  conseilla 
de  remplacer  les  étals  généraux,  vieille  machine  aux  rouages 
embarrassés,  par  V assemblée  nationale,  qui  devait  être  le  cou- 
ronnement des  assemblées  provinciales,  et  qui,  étant  formée  de 
leurs  délégués,  éviterait  le  trouble  des  élections  populaires.  11 


'  Annales  françaises ,  livre  vni. 


132  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

représenta  aussi  la  nécessité  de  définir  et  de  délimiter  exacte- 
ment les  pouvoirs  '. 

Un  plan  semblable,  dont  l'auteur  était  Dufresne  Sainl-Léon, 
fut  présenté  à  Brienne  par  Morellet.  Il  y  étciit  dit  que  les  pio- 
messes  du  roi  auraient  toujours  peu  d'effet,  parce  que  leur 
réalisation  tenait  à  des  ministres  qui  changeaient;  qu'il  fallait 
pour  le  peuple  une  garantie  de  ces  promesses ,  et  que  la 
garantie  d'une  assemblée  nationale  était  bien  plus  sûre  que 
celle  des  états  généraux. 

Mais  Brienne  vivait  au  jour  le  jour.  Il  croyait  que  l'annonce 
des  états  et  la  suspension  de  la  cour  plénière  suffiraient  pour 
satisfaire  le  public.  On  lui  a  prêté  ce  mot,  qui  exprime  bien  sa 
situation  :  «  Il  y  a  tant  de  hasards,  et  il  n'en  faut  qu'un  pour 
nous  sauver.  » 

Il  avait  aussi  des  préoccupations  plus  urgentes.  Les  fonds 
allaient  manquer  au  trésor.  Le  16  août,  il  fit  brusquement 
signer  au  conseil  un  arrêt  par  lequel  le  trésor  ne  payerait  mo- 
mentanément que  trois  cinquièmes  en  espèces  et  deux  cin- 
quièmes en  papier.  Avant  d'en  venir  là,  il  avait  pris  l'argent 
qui  se  trouvait  dans  la  caisse  des  invalides  et  celui  des  loteries 
de  charité.  La  situation  de  la  caisse  d'escompte  devenait  cri- 
tique ,  car  elle  était  créancière  du  trésor  et  ne  pouvait  se  faire 
payer.  Le  18  août,  Brienne,  malgré  les  administrateurs,  pro- 
nonça la  suspension  de  ses  payements  en  numéraire  et  donna 
un  cours  forcé  à  ses  billets.  Il  arguait  du  privilège  que  Galonné 
lui  avait  vendu.  La  consternation  fut  au  comble.  La  cour 
s'épouvanta.  La  reine  et  le  comte  d'Artois  demandèrent  au 
roi  le  renvoi  du  malencontreux  ministre. 

Brienne  fit  proposer  le  contrôle  général  à  Necker,  qu'il 
avait  écarté  jusque-là ,  mais  que  la  France  entière  croyait  le 
seul  homme  capable  de  sauver  les  finances.  Necker,  ne  vou- 
lant ni  s'associer  à  un  ministre  déconsidéré ,  ni  dépendre  d'un 
supérieur,  demanda  à  être  nommé  directeur  général  des 
finances  et  ministre  d'Etat,  avec  la  surveillance  des  autres 
départements  ministériels. 

Louis  XYI,  qui  ne  pouvait  lui  pardonner  d'avoir  attaqué 
les  ministres  précédents  et  pris  le  public  pour  juge,  le  re- 
gardait presque  comme  un  ennemi  et  un  révolutionnaire. 
11   céda   pourtant   à   la  nécessité   et  se  résigna.  Brienne   dut 

1  Boissy  d'Anglas,  Vie  de  Malesherbes. 


[1788]  SECOND  MINISTÈRE   DE  NEGKER.  135 

quitter  la  place.  On  Tindemnisa  en  lui  promettant  pour  lui- 
même  le  chapeau  du  cardinal  que  la  reine  envoya  solliciter  à 
Rome ,  pour  son  neveu  la  coadjutorerie  de  rarchevéché  de 
Sens,  et  pour  les  autres  membres  de  sa  famille  des  places  et 
des  grâces.  Ces  faveurs  le  consolèrent.  Il  e'tait  déjà  accablé  de 
pensions  et  de  bénéfices.  En  se  retirant,  il  s'écarta  de  Ver- 
sailles le  moins  qu'il  put,  et  essaya  d'y  entretenir  des  intelli- 
gences; cependant  on  l'obligea  bientôt  à  s'éloigner  tout  à  fait, 
et  il  alla  passer  quelque  temps  en  Italie. 

La  nouvelle  de  sa  retraite  causa  une  explosion  de  joie  à 
Paris.  Les  prisonniers  bretons  illuminèrent  à  la  Bastille.  Cette 
joie  populaire  dégénéra  en  désordres.  Chaque  soir  le  peuple  se 
répandait  dans  les  rues.  On  forçait  d'illuminer  les  maisons;  on 
cassait  les  vitres  de  ceux  qui  résistaient;  on  quêtait  pour  des 
fusées.  La  police  dut  intervenir.  Le  peuple  s'arma  de  cannes 
et  de  massues.  Les  agitateurs  promenèrent  un  mannequin  qui 
représentait  l'archevêque  de  Sens,  et  lui  firent  faire  amende 
honorable  devant  le  Parlement.  On  voulut  incendier  les  corps 
de  garde.  Les  soldats  se  défendirent  et  le  sang  coula. 

Dans  les  provinces,  l'effet  produit  fut  le  même.  Grenoble 
illumina.  Il  n'y  eut  guère  de  ville,  si  petite  qu'elle  fût,  où  la 
rentrée  de  Necker  ne  fût  saluée  avec  des  transports  d'allé- 
gresse. 

XVI.  —  Necker  revint  ainsi  au  pouvoir  porté  par  la  voix 
publique  et  comme  un  sauveur.  Paris  se  remplit  de  brochures, 
d'estampes,  d'allégories,  dont  il  était  le  héros.  On  ne  voyait 
pas  encore  tout  le  danger  de  la  crise  politique,  bien  que  l'agi- 
tation produite  au  sein  des  classes  supérieures  descendît  de 
degré  en  degré  jusque  dans  les  rangs  populaires.  Mais  on  était 
en  pleine  crise  financière,  et  les  intempéries  des  saisons,  qui 
avaient  sévi  cette  année  d'une  manière  exceptionnelle  dans  le 
rayon  de  Paris,  faisaient  craindre  une  crise  des  subsistances. 
Toutes  les  affaires  étaient  suspendues.  On  souffrait  déjà  de  la 
disette,  de  la  cherté  et  de  la  misère. 

Qu'allait-on  faire  des  édits?  Les  maintenir  était  un  danger; 
les  retirer  semblait  une  faiblesse.  Lamoignon  proposa  de 
renoncer  à  la  cour  plénière  et  de  conserver  le  reste ,  sauf 
quelques  modifications.  Dans  ce  but,  il  annonça  un  lit  de  jus- 
tice et  il  convoqua  la  grand'chambre  du  parlement  de  Paris. 
Mais  le  temps  des  moyens  termes  était  passé.  Les  magistrats 


134  LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME. 

tinrent  une  réunion  privée  le  13  septembre;  ils  y  convinrent 
de  rester  fidèles  à  leurs  serments  et  de  protester  contre  toute 
mesure  qui  ne  serait  pas  l'œuvre  des  états  généraux.  Lamoi- 
gnon  n'était  à  leurs  yeux  qu'un  apostat  et  un  traître.  Necker 
demanda  au  roi  son  renvoi  et  fut  appuyé  par  la  reine.  Lamoi- 
gnon  résista;  car  étant  resté  étranger  à  quelques  actes  de 
Brienne,  ou  du  moins  se  disculpant  d'y  avoir  participé  ',  il  pré- 
tendait que  sa  responsabilité  était  dégagée.  On  finit  par  acheter 
sa  retraite  avec  de  l'argent  et  des  emplois  pour  sa  famille 
(M  septembre).  Les  sceaux  furent  donnés  à  Barentin,  premier 
président  de  la  cour  des  aides,  magistrat  honnête,  qui  avait 
défendu  l'bonneur  de  son  corps.  On  rappela  les  parlements 
exilés.  On  annula  les  édits  et  on  révoqua  les  lettres  de  cachet 
envovées  aux  Bretons.  Ceux  de  ces  derniers  qui  se  trouvaient 
à  la  Bastille  furent  mis  en  liberté. 

La  retraite  de  Lamoignon  fut  saluée  par  la  même  joie  popu- 
laire et  les  mêmes  désordres  que  celle  de  Brienne.  On  fit  des 
démonstrations  devantla  statue  de  Henri  IV,  le  seul  des  Bour- 
bons, disait-on,  qui  eût  aimé  le  peuple.  On  arrêtait  les  pas- 
sants pour  leur  faire  crier  :  Tive  Henri  IV  et  au  diable  Lamoi- 
gnon! Une  quantité  de  vagabonds  et  de  malheureux,  accourus 
des  campagnes  environnantes  pour  chercher  des  secours  à 
Paris,  se  mêlaient  activement  aux  troubles.  Le  commandant 
du  guet  chargea  la  foule  avec  ses  soldats  le  sabre  au  poing.  Des 
bandes ,  où  les  femmes  furent  les  plus  ardentes ,  coururent 
brûler  sa  maison  ainsi  que  celles  des  deux  ministres  disgraciés. 
Les  troupes  tirèrent  dans  la  rue  Saint-Dominique  et  dans  la  rue 
Meslay.  Le  duc  d'Orléans  se  montra  et  fut  acclamé  ,  ce  qui 
donna  à  ses  ennemis  l'occasion  de  dire  qu'il  avait  payé  les 
ém  entiers. 

Le  Parlement,  réinstallé  le  24  septembre,  ouvrit  une 
enquête  au  sujet  des  troubles,  mais  il  la  fit  avec  mollesse  et  en 
recherchant  les  foutes  des  militaires  chargés  de  la  répression. 
Il  ferma  les  yeux  sur  le  danger  de  manifestations  dirigées 
contre  des  ministres  qu'il  avait  combattus,  et  il  parut  ménager 
sa  popularité.  La  passion  politique  était  partout;  elle  avait 
envahi  l'enceinte  du  palais.  Les  magistrats  étaient  devenus  un 
parti;  ils  avaient  lutté;  ils  étaient  animés  de  la  chaleur  de  la 
lutte.  Ils  accablaient  ^vecker  d'éloges  et  d'encens.  Un  conseil- 

i  Mémoires  de  Bezenval,  de  Marmontel. 


[1788]  POLITIQUE   DE  INECKER.  135 

1er,  Fitz-Gerald,  fit  mettre  Brienne  et  Lamoignon  en  accusa- 
tion. 

Necker  avança  l'ouverture  des  états  généraux  et  la  fixa  au 
mois  de  janvier  suivant.  L'avis  commun,  même  de  ceux  qui 
avaient  vu  la  convocation  avec  regret,  était  qu'il  fallait  s'exé- 
cuter sans  délai,  et  ne  pas  prolonger  une  attente  ï:iécessaire- 
ment  pleine  d'agitation  '.  Seulement  le  Parlement,  en  enregis- 
trant l'édit  de  convocation,  ajouta  qu'on  suivrait  les  formes 
de  1614  pour  ne  pas  s'écarter  de  la  tradition,  et  couper  court 
à  tout  projet  d'innovation.  Cette  décision  imprudente,  pro- 
posée par  Robert  de  Saint-Vincent,  fat  prise  un  peu  à  la  hâte, 
malgré  une  très-vive  résistance  de  Duport  et  de  quelques 
autres  magistrats. 

Les  parlements  de  province  firent  leur  rentrée  comme  celui 
de  Paris,  au  milieu  d'ovations  qui  montrent  à  quel  point 
l'esprit  d'indépendance  s'était  répandu.  A  Dijon,  la  Liberté  fut 
promenée  sur  un  char  antique,  et  une  jeune  fille  représentant 
la  Patrie  décerna  une  couronne  civique  au  premier  pré><ident. 

Necker  s'occupait  jour  et  nuit  de  parer  à  la  disette,  aug- 
mentée par  la  rigueur  d'un  hiver  précoce,  et  de  pourvoir  aux 
besoins  financiers.  Il  interdit  l'exportation  du  blé,  proposa  des 
primes  pour  l'importation,  et  rendit  quelque  activité  au  com- 
merce, qui  s'abstenait.  II  pourvut  à  tout  sans  secousse,  sans 
bruit,  et  sans  recourir  à  aucune  mesure  extraordinaire.  «  La 
banqueroute,  dit  Montyon,  bon  juge  en  pareille  matière,  et 
juge  prévenu  contre  lui,  semblait  inévitable;  cependant  elle  fut 
évitée  sans  coup  de  force,  sans  contrainte,  sans  impôts,  sans 
emprunts,  sans  ces  billets  d'Etat  si  effrayants,  si  funestes,  dont 
il  ne  fut  fait  aucun  usage  et  qui  môme  ne  parurent  point.  Il  fut 
pourvu  à  tous  les  besoins  séparément  et  pour  le  moment.  »  Le 
principal  secret  de  Necker  fut  d'inspirer  la  confiance.  Il  prêta 
à  l'Etat  deux  millions  de  sa  propre  fortune;  avec  cela  il  obtint 
d'autres  prêts;  il  négocia  des  atermoiements.  Tous  les  paye- 
ments se  firent  en  argent  avec  une  régularité  ponctuelle;  les 
fonds  publics  montèrent  en  un  seul  jour  de  30  pour  100. 

Malheureusement  sa  sûreté  de  coup  d'œil  et  de  décision 
n'allait  guère  au  delà  des  questions  d'affaires.  Devenu  en  tait 
premier  ministre ,  il  ne  prit  pas  plus  que  ses  prédécesseurs 

ï  C'était,  entre  autres,  l'avis  de  FerranJ,  de  MalesberLes  et  de  Ballly. 
Sallier,  Annales  françaises. 


136  LIVRE   QUARAr^TE-QUATRIEME. 

l'initiative  nécessaire  pour  imprimer  une  direction  aux  événe- 
ments; il  fut  même  timide  là  où  ils  avaient  été  téméraires.  On 
a  pu  dire  de  lui  qu'il  ordonnait  aux  choses  de  s'arranger  toutes 
seules. 

La  convocation  des  états  généraux  ne  lui  déplaisait  pas.  Car 
il  comprenait  le  danger  «  de  principes  d'administration  qui 
changeaient  au  gré  des  ministres  et  de  ministres  qui  changeaient 
au  gré  de  l'intrigue  »  .  «  Aucune  idée  générale,  ajoutait-il,  n'a- 
vait le  temps  de  s'établir;  aucun  bienfait  ne  pouvait  se  conso- 
lider. »  Mais  absorbé  par  d'autres  soins,  il  n'attacha,  ses  décla- 
rations le  prouvent,  qu'un  intérêt  secondaire  aux  questions 
préliminaires  qu'il  eût  fallu  régler,  comme  la  composition  de 
l'assemblée,  la  forme  de  ses  délibérations,  la  loi  électorale. 
L'exemple  de  ce  que  Mounier  avait  fait  dans  le  Dauphiné  eût 
dû  l'éclairer;  il  ferma  les  yeux.  Il  attendit  que  l'opinion  publi- 
que se  prononçât  sur  chacune  des  questions  non  résolues. 
Peut-être  aussi  craignait-il  de  heurter  la  cour,  dont  il  était  peu 
aimé,  et  le  roi,  qui  adoptait  ses  plans,  mais  avec  plus  de  doci- 
lité que  de  confiance. 

Cependant  la  seule  annonce  des  états  et  la  déclaration  du 
Parlement  qu'ils  auraient  lieu  dans  les  formes  de  161-4,  soule- 
A'aient  des  débats  graves  et  irritants. 

Il  s'agissait  d'abord  de  savoir  si  le  tiers  aurait  une  représen- 
tation double  de  celles  des  autres  ordres.  Le  doublement  n'était 
pas  un  fait  nouveau.  On  citait  plus  d'un  précédent.  Il  existait 
dans  les  états  du  Languedoc.  Il  avait  été  admis  par  les  nota- 
bles de  1787  pour  les  assemblées  provinciales.  On  invoquait  en 
sa  faveur  des  arguments  irrésistibles,  le  progrès  des  lumières, 
l'intérêt  des  grandes  villes,  ceux  des  capitalistes,  du  commerce, 
de  l'industrie  puissamment  développée  depuis  un  siècle  et  demi. 
On  disait  que  le  tiers  ne  formait  plus  un  corps  à  part,  ayant 
des  intérêts  distincts;  que  ses  intérêts,  en  se  multipliant,  étaient 
devenus  non-seulement  ceux  de  l'immense  majorité  de  la  na- 
tion, mais  ceux  de  la  nation  elle-même.  On  di.-,ait  qu'il  renfer- 
mait vingt-cinq  millions  de  Français,  et  que  les  deux  autres 
ordres  n'en  comptaient  guère  que  deux  cent  mille.  On  ajou- 
tait que  sans  une  double  représentation  il  serait  sacrifié  aux 
ordres  privilégiés  et  opprimé  par  eux;  qu'avec  elle  il  était  à 
peine  leur  égal,  les  ecclésiastiques  et  les  nobles  ayant  l'avan- 
tage de  la  foi'tune,  du  rang  et  du  crédit.  On  disait  encore  que 
le  bas  clergé  et  la  petite  noblesse  tenaient  dans  les  états  une 


[1788]  LA   QUESTION   DU   VOTE  DES    ORDRES.  137 

place  excessive,  ce  qui  constituait  en  leur  faveur  un  privilège 
tout  à  fait  abusif. 

Quant  à  revenir  aux  règles  suivies  en  1614,  on  observait 
qu'elles  n'avaient  pas  été  les  mêmes  que  celles  des  assemblées 
précédentes;  que  dès  lors  elles  ne  pouvaient  faire  autorité.  On 
constatait  que  les  États  tenus  pendant  la  minorité  de  Louis  XIII 
avaient  avorté;  que  leurs  doléances  avaient  été  négligées  ou 
n'avaient  eu  que  des  effets  éloignés;  on  était  frappé  des  luttes 
qui  avaient  éclaté  entre  les  trois  ordres,  du  rôle  restremt  auquel 
le  tiers  avait  été  réduit ,  enfin  de  l'intervention  ambitieuse  que 
le  Parlement  avait  prétendu  exercer.  Depuis  cent  soixante- 
quinze  ans  tout  avait  changé.  Plus  on  s'efforçait  de  se  rattacher 
au  passé,  plus  un  retour  pur  et  simple  à  ce  passé  paraissait 
impossible.  La  prétention  du  Parlement  de  revenir  aux  formes 
de  161-4  semblait  une  insulte  pour  le  tiers.  Elle  n'eut  pas  plus 
de  succès  que  n'en  avait  eu  l'idée  de  rétablir  la  cour  pléniere. 

En  général  le  clergé  et  la  noblesse  se  prêtaient  à  la  double 
représentation  du  tiers.  Mais  la  question  en  soulevait  une 
autre,  celle  de  savoir  si  les  ordres  voteraient  chacun  séparé- 
ment, ou  s'ils  se  réuniraient  dans  une  chambre  commune, 
auquel  cas  il  était  difficile  que  le  vote  eût  lieu  autrement  que 
par  tète.  Avec  ce  dernier  système  le  tiers  était  à  peu  près  sûr 
de  la  majorité,  puisqu'il  lui  suffisait  d'obtenir  dans  les  autres 
ordres  quelques  voix  qui  ne  pouvaient  lui  faire  défaut. 

Les  partisans  du  vote  par  ordres,  autrement  dit  des  trois 
chambres,  soutinrent  qu'il  n'y  avait  pas  d'autre  moyen  de  con- 
server au  clergé  et  à  la  noblesse  une  influence  sérieuse ,  et  que 
le  tiers  ne  courait  aucun  danger  d'être  opprimé,  puisqu'il  pos- 
sédait la  garantie  du  veto,  j)ar  lequel  chaque  ordre  pouvait 
s'opposer  à  ce  qu'avaient  voté  les  deux  autres.  La  séparation, 
établie  en  principe,  n'excluait  d'ailleurs  nullement  les  délibé- 
rations et  les  décisions  communes  dans  les  cas  nécessaires.  On 
fit  à  ce  système  Tobjection  qu'il  condamnait  les  états  à  un  rôle 
négatif  et  à  l'impuissance  des  diètes  polonaises.  Mounier, 
Malouet,  Lally-Tolendal  n'eurent  aucune  peine  à  démontrer 
qu'avec  trois  chambres  et  le  veto  on  n'arriverait  jamais  à  faire 
une  loi.  Il  faudrait  des  lors  désespérer  des  réformes  constitu- 
tionnelles qu'on  attendait  de  l'Assemblée,  et  qu'elle  seule  était 
capable  de  réaliser. 

L'idée  de  créer  deux  chambres  comme  en  Angleterre  se  pré- 
sentait naturellement.  Mais  si  l'Angleterre  nous  offrait  l'exemple 


138  LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME. 

de  la  liberté  politique,  il  n'en  régnait  pas  moins  contre  elle  des 
préiiijjés  très-défavorables.  On  se  défiait  d'une  imitation  trop 
complète;  sa  constitution  n'était  même  pas  toujoui's  bien  com- 
prise. Mouriier,  se  fondant  sur  ce  qui  s'était  passé  dans  le  Dau- 
phiné,  où  les  trois  ordres  s'étaient  unis  pour  modifier  leur  oi^ja- 
nisation  en  vue  de  besoins  nouveaux,  pensait  qu'une  innovation 
aussi  considérable  que  la  dualité  des  chambres  ne  pouv.iit  se 
faire  par  un  décret  royal  et  devait  éti'e  réservée  aux  états  con- 
stituants. 

D'ailleurs,  au-dessus  de  ces  questions  de  formes  une  aufre 
s'élevait  qui  les  dominait  toutes,  celle  du  privilège  des  deux 
ordres  supérieurs.  La  France  se  levait  pour  le  repousser;  elle 
voulait  l'égalité  civile  et  politique  sans  restriction;  elle  la  vou- 
lait avec  la  violence  de  ces  passions  trop  contenues  qui  sentent 
enfin  l'heure  d'éclater. 

XVII.  —  Ce  qui  a  donné  à  la  Révolution  une  force  terrible, 
c'est  qu'elle  a  attaqué- la  société  plus  que  le  gouvernement. 
Elle  a  été,  pour  employer  nos  expressions  modernes,  plus  sociale 
que  politique. 

La  société  française  ne  comprenait  pas  seulement  des  distinc- 
tions de  classes  et  des  différences  naturelles  de  i^ang  et  de  for- 
tune; elle  comprenait  encore  une  infinité  de  distinctions  artifi- 
cielles qui  se  multipliaient  tous  les  jours,  tandis  que  les  habitudes 
de  la  vie,  l'éducation  plus  répandue  et  plus  uniforme,  la  com- 
munauté des  intérêts,  souvent  même  celle  des  opinions,  tendaient 
à  établir  un  niveau  commun.  Peut-être  n'y  avait-il  pas  de  pays 
où  les  hommes  se  ressemblassent  plus  qu'en  France  ;  c'était 
précisément  une  des  raisons  qui  rendaient  les  distinctions  chères 
aux  uns,  odieuses  aux  autres,  et  les  froissements  d'amour-propre 
plus  nombreux.  Les  classes,  dit  M.  de  Carné,  se  rapprochaient 
pour  se  détester,  parce  que  leurs  préjugés  les  empêchaient  de 
se  confondre.  Rivales  autrefois,  elles  devenaient  ennemies. 

En  Angleterre,  la  noblesse,  sacrifiante  la  réalité  de  la  puis- 
sance des  privilèges  surannés,  s'était  transformée  en  une  aris- 
tocratie politique  ouverte,  fortement  associée  à  la  grandeur  du 
pays;  les  classes  différentes  s'étaient  mêlées  et  pénétrées;  elles 
subissaient  les  mêmes  charges  et  jouissaient  à  peu  près  des 
mêmes  droits.  On  n'avait  gardé  que  le  privilège  de  la  pairie. 
En  France,  la  noblesse  n'avait  pas  suivi  la  même  voie;  elle 
n'avait  pas  cessé  de  perdre  en  force  et  de  gagner  en  nombre. 


[1788]  LA   QUESTION    SOCIALE.   L'ÉGALITÉ.  139 

En  admettant  dans  son  sein  beaucoup  de  familles  anoblies  et 
même  anoblies  récemment,  elle  avait  agfjravé  l'odieux  de  ses 
privilèges,  honorifiques  ou  autres.  Elle  s'était  elle-même  divi- 
sée; car  elle  comprenait  des  éléments  divers,  peu  homogènes, 
qui  s'observaient  avec  jalousie.  Le  clergé  n'était  pas  plus  uni; 
les  curés  et  les  vicaires  de  campagne  étaient  loin  d'avoir  les 
mêmes  idées  ni  les  mêmes  intérêts  que  les  prélats  et  surtout  les 
prélats  de  cour. 

Nulle  part  les  rivalités  de  classes  n'éclataient  d'une  manière 
plus  fâcheuse  que  dans  l'armée  et  la  marine.  Les  places  d'offi- 
ciers étaient  généralement  réservées  aux  nobles,  par  la  raison 
que  la  noblesse  ne  leur  permettait  que  les  emplois  militaires. 
Cependant  il  avait  toujours  fallu  y  admettre  des  roturiers,  prin- 
cipalement en  temps  de  guerre;  car  alors  les  nobles  ne  suffi- 
saient pas.  On  avait  eu  ainsi  dans  la  marine  deux  classes  ri- 
vales d'officiers ,  les  officiers  rouges  qui  étaient  nobles,  et  les 
officiers  bleus  qui  ne  l'étaient  pas.  Les  ministres  de  Louis  XYI 
eurent  la  malencontreuse  idée  d'exiger  des  officiers  de  terre  ou 
<ie  mer  (ordonnances  de  1781  et  de  178G)  la  preuve  de  quatre 
quartiers  de  noblesse,  s'ils  n'étaient  fils  de  chevaliers  de  Saint- 
Louis.  Ces  ordonnaiiCes  soulevèrent  tant  de  récriminations,  que 
les  chefs  de  l'armée  en  réclamèrent  aussitôt  la  suppression 
comme  urgente  '. 

On  avait  aussi  exigé  pour  les  présentations  à  la  cour,  afin 
d'écarter  des  sollicitations  importunes,  la  preuve  de  plusieurs 
générations  de  noblesse.  Nouvelle  source  de  plaintes  et  de 
récriminations. 

Les  froissements  et  les  querelles  éclataient  encore  là  où  les 
ordres  se  trouvaient  en  présence  ou  plutôt  en  conflit.  Aux  états 
de  Bretagne,  en  J757,  une  querelle  entre  les  nobles  et  les  dé- 
putés du  tiers  avait  amené  ime  longue  série  de  duels.  Les 
duels  y  recommencèrent  en  1788  dans  des  circonstances  ana- 
logues. La  distinction  des  ordres  entretenait  des  luttes  que  la 
discussion  en  commun  eût  au  moins  amorties. 

La  question  des  privilèges  était  délicate  et  avait  quelque 
chose  d'irritant.  Parmi  les  memhres  des  deux  premiers  ordres 
plus  d'un  résistait  aux  sacrifices  qu'on  lui  demandait;  il  n'était 
pas  rare  de  voir  des  nobles  défendre  leur  immunité  d'impôt 

1  Mémoires  de  Grimoard,  1788.  Grimoard  était  un  des  officiers  supérieurs 
que  le  roi  chargeait  de  ses  missions  particulières. 


140  LIVRE   QUABANTE-QUATRIEME. 

comme  un  droit  sacré.  Cependant  la  force  de  l'opinion  était 
telle  que  le  clergé  et  la  noblesse  se  montrèrent  dans  les  assem- 
blées provinciales  prêts  à  faire  de  grandes  concessions,  au  moins 
quant  aux  privilèges  financiers  '.  Le  gouvernement,  là  comme 
ailleurs,  ne  prit  l'initiative  d'aucun  plan,  d'aucun  système.  S'il 
toucha  aux  privilèges,  ce  fut  toujours  en  y  mêlant  un  intérêt 
fiscal,  et  le  désir  de  détruire  des  résistances  fondées  sur  des 
droits,  c'est-à-dire  sur  des  libertés.  11  n'entreprit  nullement  de 
satisfaire  le  besoin  d'égalité  qui  tourmentait  le  pays  :  il  se  fit 
même  accuser  de  vouloir  maintenir  la  distinction  des  ordres 
pour  les  opposer  les  uns  aux  autres. 

Le  débat  une  fois  posé  sur  ce  terrain,  la  toute-puissance  du 
tiers  se  révéla,  plus  grande  encore  qu'on  ne  le  soupçonnait. 
On  s'aperçut  que  la  classe  moyenne  s'était  élevée  piir  ses  pro- 
pres forces,  en  dehors  de  la  cour  et  du  gouvernement;  qu'elle 
possédait  des  fortunes  considérables  commerciales,  industrielles 
et  mêmes  territoriales;  qu'elle  remplissait  à  peu  près  tous  les 
emplois  exigeant  des  lumières  et  du  talent.  Elle  comptait  dans 
son  sein  les  gens  de  loi,  les  avocats,  dont  le  rôle  avait  grandi, 
le  corps  des  ingénieurs,  qui  s'était  formé,  La  plupart  des  offi- 
ciers des  armes  savantes,  du  génie  et  de  l'artillerie,  lui  appar- 
tenaient. L'enseignement  de  TUniversité,  en  dépit  de  ses 
défauts,  de  la  part  trop  faible  qu'il  faisait  aux  sciences  et  de 
la  part  trop  forte  qu'il  faisait  à  la  déclamation  et  à  l'histoire 
ancienne,  avait  augmenté  l'instruction  movenne.  Une  généra- 
tion ardente  s'était  élevée  qui  sentait  sa  valeur  et  brûlait  d'en- 
trer dans  l'arène.  Ce  furent  les  écrivains  de  cette  jeune  géné- 
ration qui  prirent  la  plume  pour  traiter  les  questions  soulevées 
parla  convocation  des  états  généraux,  et  leur  première  atta- 
que fut  dirigée  contre  les  privilèges  dont  ils  ne  jouissaient  pas. 

XVIIL  — Necker,  voyant  que  la  question  de  la  double  repré- 
sentation du  tiers  et  celle  du  vote  par  tète  étaient  vivement 
débattues,  reculant  d'ailleurs  devant  la  responsabilité  de  les 
résoudre  lui-même,  eut  l'idée  de  rappeler  les  notables  et  de 
leur  demander  un  avis.  Pendant  les  délais  de  la  convocation, 
les  municipalités,  les  corporations,  les  commissions  intérimaires 
des  administrations  provinciales ,  envoyèrent  une  foule  d'a- 
dresses favorables  au  doublement  du  tiers  et  préjugeant  la  solu- 

1   Ils  l'annoncèrent  dans  les  conférences  préparatoires  aux  états  généraux. 


[hovembre  1T88]         RAPPEL   DES   NOTABLES.  141 

tion.  Des  comités  organisés  à  Paris  imprimaient  le  mouvement. 

Ce  mouvement  échappait  à  ceux  qui  l'avaient  lancé  et  qui 
s'en  étaient  crus  maîtres. 

Le  Parlement,  déchiré  par  des  pamphlets  agressifs,  accusé 
d'impuissance  et  traité  d'institution  vieillie,  essaya  de  recon- 
quérir sa  popularité  et  de  reprendre  la  conduite  des  événe- 
ments. Il  rendit,  le  5  décembre,  à  la  majorité  de  six  voix,  un 
arrêt  interprétatif  de  sa  déclaration  du  24  septembre.  Il  expli- 
qua qu'en  demandant  le  retour  aux  formes  de  1614,  il  n'avait 
rien  entendu  statuer  sur  le  nombre  des  députés,  nombre  qu'au- 
cune loi  ne  fixait  et  qui  devait  être  déterminé  suivant  «  la  raison, 
la  liberté,  la  justice  et  le  vœu  général  » .  Il  supplia  aussi  le  roi 
de  consacrer  d'avance  plusieurs  principes  fondamentaux,  tels 
que  la  périodicité  régulière  des  Etats  généraux;  la  répartition 
égale  des  impôts;  la  responsabilité  des  ministres,  que  les 
états  pourraient  mettre  en  accusation  et  dont  le  jugement  lui 
serait  réservé  ;  l'incapacité  pour  les  cours  souveraines  de 
concourir  à  l'exécution  d'aucune  loi  que  les  Etats  n'auraient 
pas  consentie;  enfin,  la  liberté  individuelle  et  la  liberté  de  la 
presse,  celte  dernière  sous  la  responsabilité  personnelle  des 
auteurs.  Sages  demandes  qu'allaient  reproduire  les  cahiers  des 
bailliages,  mais  auxquels  le  public  fit  peu  d'attention,  parce 
qu'il  regardait  le  rôle  politique  des  anciens  corps  judiciaires 
comme  fini.  Le  roi  eut  le  tort  de  n'en  pas  tenir  plus  de  compte. 
Il  répondit  sèchement ,  comme  s'il  eût  été  heureux  de  triom- 
pher du  discrédit  du  Parlement  et  de  ses  contradictions  appa- 
rentes ou  réelles,  que  les  états  régleraient  tous  ces  points. 

Les  notables,  dont  les  séances  s'étaient  ouvertes  le  6  novem- 
bre, n'eurent  pas  plus  d'autorité  ni  de  succès.  Ils  appartenaient 
presque  tous  aux  deux  ordres  supérieurs ,  qu'ils  ne  représen- 
taient même  pas,  et  ils  n'avaient  que  des  avis  à  donner.  Ils 
demandèrent  à  l'unanimité  le  maintien  des  usages  anciens,  en 
tant  que  ces  usages  ne  seraient  pas  incompatibles  avec  les 
besoins  nouveaux.  Le  prince  de  Conti,  jusque-là  connu  par  son 
opposition ,  protesta  dès  le  premier  jour  contre  tous  les  systè- 
mes, c'est-à-dire  contre  toute  prétention  de  modifier  la  constitu- 
tion traditionnelle.  Un  seul  bureau  se  prononça  pour  le  dou- 
blement du  tiers,  et  encore  à  la  majorité  d'une  voix.  Les 
Etals  généraux  devaient,  disait-on,  représenter  la  France  et 
l'ensemble  de  ses  intérêts,  non  le  chiffre  de  ses  habitants,  ni 
des  professions  différentes  ou  des  intérêts  particuliers.  Avec 


142  LIVRE   QUARANTE-QUATRIÈME. 

une  représentation  double,  le  tiers  arriverait  à  rlicter  toutes  les 
décisions;  le  calcul  était  certain.  Le  résultat  serait  la  fusion  des 
ordres  dans  une  assembU-e  unique,  système  plein  de  dan^jerset 
propre  aux  surprises.  Si  Ton  ouvrait  la  porte  aux  innovations, 
où  devait  on  s'arrêter?  Si  Ton  cbercbait  des  exemples  étran- 
gers, où  les  prendrait-on?  En  Amérique,  en  Angleterre,  dans 
l'bistoire  ancienne? 

Les  notables  se  bornèrent  donc  à  admettre  une  loi  électorale, 
d'ailleurs  fort  large,  n'imposant  aux  électeurs  d'autre>  condi- 
tions qu'un  domicile  reconnu  et  le  payement  d'une  contribu- 
tion,  et  à  accepter  le  principe  de  l'égalité  des  impôts,  mais  en 
réservant  le  mode  de  répartition.  Ils  accusèrent  les  écrivains 
du  tiers  d'envenimer  le  débat  et  d'attaquer  la  propriété  en 
déclamant  contre  les  droits  féodaux.  Ils  soutinrent  que  ces  écri- 
vains étaient  au  sem  même  du  tiers  une  minorité ,  sans  mission 
et  sans  titre  pour  parler  en  son  nom. 

Ainsi  les  notables,  qui,  dix-buit  mois  plus  tôt,  s'étaient  pro- 
noncés pour  introduire,  la  liberté  dans  le  gouvernement,  ne 
semblèrent  plus  occupés  r|ue  de  défendre  la  position  très-atta- 
quée  des  ordres  supérieui's.  Le  public,  qui  s'était  attendu  à  les 
voir  opiner  pour  le  doublement  du  tiers  et  même  pour  le  vote 
par  tête,  éprouva  une  déception  complète  '.  On  les  accusa  d'être, 
comme  le  Parlement,  en  arrière  de  l'opinion,  de  ne  pas  com- 
prendre les  besoins  du  temps,  et  de  défendre  le  privilège  parce 
qu'ils  appartenaient  aux  ordres  privilégiés  *. 

Conti  présenta  au  roi  après  l'assemblée  une  pétition  signée 
de  cinq  des  princes  du  sang;  les  deux  autres,  le  comte  de  Pro- 
vence et  le  duc  d'Orléans,  s'étaient  abstenus.  Ces  princes  dénon- 
çaient ce  qu'ils  appelaient  un  système  d'insubordination  rai- 
sonnée  et  le  mépris  des  lois  de  l'Etat.  Ils  représentaient  toute 
altération  des  droits  essentiels  des  deux  premiers  ordres  comme 
compromettant  l'équilibre  ancien  des  forces  de  la  nation,  ce 
qui  devait  laisser  le  despotisme  et  la  démocratie  sans  contre- 
poids. Dans  le  cas  où  ces  droits  seraient  méconnus,  ils  mena- 
çaient de  faire  une  scission,  et  d'appeler  le  peuple  à  la  guerre 
civile  en  donnant  le  signal  du  i-efus  de  l'impôt.  Ainsi  avaient 


*  Mémoires  de  Marmontel. 

2  La  tradition  a  condamné  en  bloc  les  notables  comme  le  Parlement,  parce 
qu'elle  ne  distingue  pas  et  ne  s'arrête  qu'au  résultat  final.  Mais  rien  ne  serait 
plus  injuste  et  plus  laux  que  d'étendre  cette  condamnation  aux  actes  antérieurs. 


|1788]  LE   DOUBLEMENT   DU  TIERS.  143 

ag^i  autrefois  les  princes  du  sang  leurs  prédécesseurs,  sous 
Louis  XI  et  pendant  la  Fronde. 

Ces  dispositions  étaient  loin  d'être  partagées  par  toute  la 
noblesse.  Sans  parler  de  la  minorité  du  cinquième  bureau,  qui 
avait  déclaré  que  maintenir  les  privilèges  des  ordres  «  c'était 
marquer  les  membres  du  tiers  d'un  signe  d'bumiliation  qui 
entretiendrait  une  jalousie  et  une  division  éternelles  »  ,  trente 
ducs  et  pairs  adressèrent  au  roi  leur  renonciation  à  leurs  privi- 
lèges pécuniaires.  Mais  rien  ne  put  compenser  l'effet  produit 
par  la  démonstration  des  princes  du  sang.  Ces  princes  arbo- 
raient manifestement  leur  drapeau  et  se  metlaient  en  travers 
du  vœu  public.  Aussi  leur  déclaration  fut-elle  accueillie  comme 
un  de  ces  premiers  coups  de  feu  qui  se  tirent  de  loin  avant  le 
combat.  On  se  dit  que  s'il  fallait  combattre,  on  combattrait, 
mais  qu'on  était  sûr  de  la  victoire;  que  c'était  là  le  langage  de 
cinq  gentilshommes  mécontents,  et  rien  de  plus. 

Les  adresses  en  faveur  de  la  double  représentation  du  tiers 
tombèrent  comme  une  pluie.  L'émoi  gagna  jusqu'à  la  petite 
bourgeoisie,  babiluellement  indifférente.  Les  cafés,  les  lieux 
de  réunion  prirent  un  aspect  tumultueux.  On  y  déchirait  publi- 
quement le  réquisitoire  des  princes.  On  y  colportait  des  péti- 
tions, quelques-unes  de  la  dernière  violence,  vérilables  appels 
à  la  révolte.  On  s'y  jetait  avec  fureur  sur  des  brochures  où  il 
n'était  plus  question  que  du  despotisme,  des  chaînes  de  la  féo- 
dalité, de  la  dégradation  de  la  nation  qui  était  souveraine,  de 
^ab^uidité  des  abus  appelés  usages,  du  réveil  du  peuple  '.  On 
citait  les  paroles  de  Catilina  dans  Salluste  :  «  Quin  igitur  exper- 
giscimini;  en  illa,  illa  quam  optastis  libertas.  » 

La  fameuse  biochure  de  l'abbé  Sieyès  éclata  comme  le 
canon  d'alarme.  Qu'est-ce  que  le  tiers  état?  Rien.  Que  doit-il 
être?  Tout.  Factum  ardent,  rempli  d'attaques  contre  l'oisiveté 
et  la  fainéantise  des  classes  supérieures,  mais  enflammé  de  la 
passion  du  jour,  concluant  qu'il  n'y  avait  pas  d'accord  pos- 
sible entre  les  trois  ordres,  que  leur  distinction  était  contraire 
à  la  raison,  et  qu'il  appartenait  au  tiers  de  décréter  à  lui  seul 
la  réunion  d'une  assemblée  constituante.  L'elfet  fut  celui  d'une 
traînée  de  poudre.  Un  premier  club  s'organisa  aussitôt.  Servan 
demanda  une  déclaration  des  droits  de  l'homme  et  du  citoyen. 
On  se  mit  à  faire  des  programmes  pour  les  assemblées  de  bail- 

'  Rabaut  Saint-Etienne,  Histoire  de  la  Constituante. 


14i  LIVRE   QUARxlNTE-QUATRlÈ.ME. 

liapes  et  la  rédaction  de  leurs  cahiers.  Le  mot  d'ordre  fut  de 
nommer  des  députés  patriotes. 

On  avait  laissé  à  la  presse  une  fi^rande  liberté.  Des  écrits  de 
toute  nature  s'imprimaient  et  >,e  disfrihuaient  gratuitement.  Le 
Parlement  s'alarma.  Le  premier  président,  d'Ormesson,  repré- 
senta (le  22  décembre)  le  danger  que  couraient  les  lois,  aussi 
bien  les  lois  civiles  que  les  lois  politiques;  il  dénonça  l'anar- 
chie. «  On  croit,  disait-il,  conduire  l'État  à  une  réforme,  et 
on  ne  le  conduit  qu'à  sa  ruine.  »  Mais  on  n'osait  sévir,  tant  on 
se  sentait  débordé.  On  ne  fit  que  des  poursuites  insignifiantes. 

Jusque-là  Necker  avait  pratiqué  ce  que  M.  de  Larcy  appelle 
«  l'abstention  dans  le  doute  »  .  11  s'était  imposé  la  loi,  il  nous 
l'apprend  lui-même ,  de  ne  plus  faire  le  même  bruit  que  dans 
son  premier  ministère.  11  voulait  prendre  Vopinion  publique 
pour  boussole.  Quand  il  la  vit  s'exprimer  d'une  manière  aussi 
formelle,  il  jugea  que  la  double  représentation  du  tiers  était 
une  nécessité,  et  il  se  prononça  pour  elle,  en  déclarant  qu'il 
suivrait  les  avis  des  notables  sur  tous  les  points,  hormis  celui-là. 
n  C'est  une  grande  erreur,  a-t-il  écrit  plus  tard,  que  de  pré- 
tendre lutter  avec  des  vieilleries  contre  toute  la  vigueur  des 
principes  de  la  justice  naturelle,  lorsque  cette  justice  reprend 
son  élan  et  se  trouve  secondée  par  le  vœu  général  d'une 
nation La  grande  habileté  dans  les  affaires,  c'est  de  se  pro- 
curer le  mérite  du  sacrifice,  avant  le  moment  où  ce  même 
sacrifice  ne  paraîtra  qu'une  obligation  '.  » 

Kecker  avait  raison  quand  il  accusait  les  notables  de  s'être 
montrés  intéressés  et  imprévoyants,  mais  il  ne  s'aperçut  pas 
qu'il  avait  lui-même  manqué  de  clairvoyance  en  les  consultant. 
Il  se  fit  également  illusion  sur  l'à-propos  d'une  concession  déjà 
tardive.  11  s'imagina  que  le  tiers  lui  aurait  une  grande  recon- 
naissance du  bienjait.  Suivant  madame  de  Staël,  sa  fille,  il 
croyait  habile  de  dérober  aux  députés  futurs  le  bien  qu'ils  vou- 
laient faire,  afin  de  ne  pas  les  lais-er  accaparer  l'amour  du 
peuple.  Grâce  au  doublement  du  tiers,  il  se  flattait  d'obtenir 
de  l'assemblée  une  répartition  plus  juste  des  impôts,  une  légis- 
lation plus  éclairée  et  l'abandon  définitif  d'usages  vieillis.  Il 
considérait  que  Galonné  et  Brienne  s'étaient  perdus  pour  avoir 
agi  à  l'aveugle  et  avoir  été  personnellement  décriés.  Il  avait 
pour  lui-même  l'optimisme  de  l'orgueil  et  celui  de  l'honnêteté. 

^  Sur  l'adminisiration  de  Necker  par  lui-même,  1791. 


[1788]  LES   DERNIERS   ÉTATS   PROVINCIAUX.  145 

li  n'eut  pas  de  peine  à  engager  le  roi  qui  commençait  à  subir 
son  ascendant,  ni  même  la  reine,  à  prévenir  le  vœu  de  la 
nation.  Il  annonça  que  Louis  XVI  serait  le  restaurateur  de  la 
société  française.  La  cour  avait  d'ailleurs  à  l'égard  du  tiers  état 
une  arrière-pensée  :  elle  se  flattait  de  le  gagner  et  de  le  trouver 
docile,  tandis  que  le  langage  lier  des  parlements,  l'attitude 
insoumise  de  la  noblesse,  suz'tout  de  celle  de  Bretagne,  même 
le  manifeste  menaçant  des  princes,  l'avaient  blessée.  Elle  re- 
gardait en  arriére  plus  que  devant  elle,  et  ses  ressentiments 
nuisaient  à  sa  prévoyance. 

Le  27  décembre,  Necker  publia  une  sorte  dédit  qu'il  inti- 
tula le  Résultat  du  conseil.  11  déclara  que  le  tiers  aurait  une 
représentation  double,  et  que  le  nombre  des  députés  serait 
réparti  suivant  la  population  des  bailliages.  Il  laissait  à  l'as- 
semblée le  soin  de  faire  son  règlement,  de  déterminer  la  forme 
de  ses  délibérations  et  de  ses  votes,  et  de  prendre  l'initiative  des 
grandes  lois  sur  l'administration  provinciale,  la  presse  et  autres 
sujets  de  cette  importance.  Il  ne  disait  rien  de  la  nature  et  de 
la  forme  de  ses  rapports  avec  le  gouvernement.  Il  fit  suivre 
l'édit  d'un  manifeste  où  il  parlait  avec  son  orgueilleuse  emphase 
«du  bruit  sourd  de  l'Europe  favorisant  vaguement  toutes  les 
idées  généreuses  » . 

Le  club  de  la  Révolution  illumina,  pendant  que  les  gens  de 
la  cour  attaquaient  le  Résultat  du  conseil  comme  une  insulte 
faite  aux  notables,  et  le  manifeste  comme  l'acte  insolent  d'un 
ministre  qui  donnait  ses  propres  sentiments  pour  les  sentiments 
du  roi. 

XIX.  —  L'agitation  de  Paris  s'étendait  à  toute  la  France. 

Les  états  du  Daupbiné  s'étaient  assemblées  à  Romans,  le 
10  septembre,  dans  les  conditions  demandées  par  l'assemblée 
de  Vizille.  Le  clergé  y  compta  quarante-huit  membres,  la  no- 
blesse cent  quatre-vingt-dix,  et  le  tiers  plus  de  quatre  cents. 
On  y  arrêta  les  bases  d'une  réorganisation  qui  fut  sanctionnée 
presque  aussitôt  par  un  arrêt  du  conseil.  On  convint  que  l'as- 
semblée serait  composée  à  l'avenir  de  cent  quarante-quatre 
députés,  savoir:  vingt-quatre  du  clergé,  quarante-huit  de  la 
noblesse,  soixante-douze  du  tiers,  et  qu'elle  se  réunirait  tous  les 
ans.  On  détermina  les  conditions  de  l'électorat  et  de  l'éligibi- 
lité; la  principale  étaituncensde  quarante livresd'impôtfoncier, 
que  Mounier  fit  admettre  malgré  les  objections  d'une  partie  de  la 
VII.  13 


i;C  LIVRE   QUARA^'TE-QUATRIEME. 

noblesse'.  On  fit  des  élections  immédiates,  et  les  nouveaux 
états  s'assemblèi'ent  le  1"  décembre. 

Necker  voulait  étendre  ce  système  à  toutes  les  provinces, 
c'est-à-dire  y  assurer  au  tiers  une  représentation  double  et 
donner  aux  assemblées  des  droits  au  moins  égaux  à  ceux  des 
anciens  états.  Seulement  il  voulait  laisser  à  chaque  province  la 
liberté  de  faire  elle-même  ce  changement  organique,  et  aux 
états  généraux  le  pouvoir  de  le  sanctionner  définitivement. 

Cette  manière  de  procéder  avait  un  inconvénient.  Elle  pro- 
longeait une  agitation  qu'on  eût  pu  modérer,  et  laissait  à  des 
vues  très-divergentes  la  facilité  de  se  produire.  Le  svstème, 
accepté  avec  empressement  à  Moulins  pour  le  Bourbonnais,  et 
à  Yalenciennes  pour  le  Hainaut,  fut  très-conteslé  dans  la  Nor- 
mandie et  la  Bourgogne.  En  Normandie,  un  parti  qui  n'était 
pas,  il  est  vrai,  unanime,  demanda  le  rétablissement  des  an- 
ciennes libertés  et  repoussa  les  libertés  octroyées.  A  Dijon, 
soixante-deux  membres  de  la  noblesse  écrivirent  au  roi  qu'ils 
consentaient  au  partag'e  égal  des  impôts  et  à  l'élection  de» 
députés  du  tiers  nommés  d'office  jusque-là,  mais  qu'ils  étaient 
prêts  à  défendre  sur  toiit  autre  point  les  anciens  usages  de  la 
province^M^^M'aM  dernier  soupir. 

Dans  les  états  du  Languedoc,  qui  tinrent  leur  dernière 
assemblée  à  Montpellier,  les  deux  ordres  supérieurs  renoncè- 
rent seulement  à  leurs  privilèges  pécuniaires;  on  eut  d'autant 
plus  de  peine  à  s'entendre  sur  le  principe  de  l'élection,  que  le 
droit  de  siéger  aux  états  y  était  communément  attaché  à  des 
évêchés,  à  des  baronnies  ou  à  de»  offices  municipaux.  On  finit 
par  remettre,  d  un  commun  accord,  la  réforme  organique  à  la 
décision  des  états  généraux. 

Dans  la  Franche-Comté,  il  en  fut  de  même,  avec  cette  diffé- 
rence que  l'accord  ne  pouvant  s'établir,  et  la  lutte  prenant  une 
vivacité  exceptionnelle,  Necker  déclara  l'assemblée  dissoute  et 
remit  de  sa  propre  autorité  la  décision  aux  états  généraux.  Cette 
mesure  fut  loin  de  calmer  les  esprits.  La  majorité  du  clergé  et 
de  la  noblesse  protesta  ;  la  minorité  fit  une  déclaration  expresse 
dans  le  sens  opposé.  Le  parlement  de  Besançon  rendit  un  arrêt 
portant  que  la  constitution  de  la  province  ne  pouvait  être  mo- 
difiée que  par  la  nation  franc-comtoise  ;  qu'elle  ne  dépendait 
donc  pas  des  états  généraux  du  royaume,  et  que  les  députés  de 

*  Ce  cens  variait  d'ailleurs  suivant  que  les  communes  étaient  urbaines  ou 
rurales.  Même  dans  les  communes  rurales,  il  n'était  pas  uniforme. 


[1788J  TROUBLES    DE   BRETAG^sE.  147 

la  Franche-Comté  aux  états  généraux  ne  pouvaient  être  légiti- 
mement élus  que  par  les  états  du  pays  assemblés  suivant  Tusage 
ancien.  Ces  résistances  et  ces  prétentions  causèrent  des  troubles 
que  l'embarras  et  la  faiblesse  des  autorités  aggravèrent. 

En  Provence,  les  états,  qu'on  n'avait  pas  réunis  depuis  qua- 
rante-huit ans,  furent  tumultueux.  Le  tiers  prétendit  à  la  dou- 
ble représentation.  Les  ordres  privilégiés  n'y  consentirent  qu'à 
regret  et  voulurent  maintenir  leur  immunité  d'impôt,  sauf  à 
contribuer  aux  charges  publiques  par  des  dons  gratuits.  On  ne 
décida  rien  ;  la  division  alla  croissant  et  les  esprits  s'échauffè- 
rent avec  une  ardeur  toute  méridionale. 

Mais  nulle  part  l'agitation  ne  fut  aussi  forte  qu'en  Bretagne. 
Là  tout  le  monde  était  en  effervescence.  La  noblesse  protes- 
tait contre  la  seconde  convocation  des  notables  ;  la  bourgeoisie 
des  villes,  appuyée  par  le  clergé  inférieur,  poussait  les  corps 
municipaux  de  Quimper,  de  Nantes,  à  se  prononcer  pour  le 
doublement  du  tiers. 

Necker  eut  soin  de  n'assembler  les  états  de  Bretagne  que  le 
29  décembre,  après  le  résultat  du  conseil.  Ils  s'ouvrirent  par 
l'exposé  des  vœux  des  municipalités,  savoir,  l'égalité  absolue 
des  ordres  en  matière  d'impôt,  le  doublement  du  tiers,  l'élec- 
tion de  ses  députés  à  la  place  de  la  désignation  des  maires  qui 
le  représentaient  ordinairement,  et  le  vote  par  tête.  Des  confé- 
rences s'ouvrirent  entre  des  délégués  désignés  par  les  trois  or- 
dres, puis  se  rompirent  aussitôt  sur  une  difficulté  de  formes 
que  le  tiers  considéra  comme  une  fin  de  uon-recevoir.  Il  faut 
rappeler  que  le  tiers  n'envoyait  aux  états  que  quarante-deux 
membres,  el  que  la  noblesse  pouvait  y  envoyer  jusqu'à  huit  ou 
neuf  cents  représentants  ;  que  l'assemblée  était  donc  essentiel- 
lement aristocx'atique  ;  qu'on  reprochait  aux  nobles  d'en  pro- 
fiter pour  se  voter  des  subsides  nombreux,  sous  la  forme  indi- 
recte depensionsmilitaires  oude  subvention  à  des  établissements 
d'éducation  réservés  aux  gentilshommes.  La  réforme  de  cette 
constitution  vicieuse  avait  déjà  été  demandée,  entre  autres  par 
l'avocat  Gohier  ' . 

Necker  suspendit  l'assemblée  pour  un  mois.  Le  tiers  se  retira. 
La  noblesse  refusa  de  se  séparer  et  adressa  au  roi  des  remon- 
trances. La  municipalité  de  Rennes  décida  qu'elle  agirait  indé- 
pendamment des  états.  Les  étudiants  formèrent  des  bandes 

*  De  Garué,  [es  Etais  de  Brrlac/ne. 

10. 


148  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

pour  la  soutenir  et  mirent  à  leur  tête  le  futur  général  Moreau. 
La  noblesse  déclara  qu'elle  était  prête  aux  sacrifices  néces- 
saires, mais  qu'elle  combattrait,  comme  elle  avait  toujours  fait, 
pour  les  droits  et  usages  anciens  de  la  prorince,  et  accusa  le 
tiers  d'agir  inconstitutionnellement.  Le  Parlement  prit  des  ar- 
rêtés inutiles  pour  dissiper  les  attroupements.  Une  collision  eut 
lieu  le  20  janvier  1789.  Les  nobles,  obligés  de  se  réfugier  dans 
la  salle  des  états,  eurent  deux  gentilshommes  tués  et  deux 
blessés.  La  jeunesse  de  Nantes  accourut  prêter  main-forte  aux 
étudiants  de  Rennes  ;  on  annonça  l'arrivée  de  celle  d'Angers  et 
radhésion  de  celle  de  Brest. 

Le  gouverneur  et  l'intendant  parvinrent  à  arrêter  l'effusion 
du  sang.  Le  jour  même  de  l'émeute,  Kecker  autorisait  les  re- 
présentants des  municipalités  de  la  province  à  s'assembler  à 
l'hôtel  de  ville  de  Rennes  pour  convenir  des  demandes  qu'ils 
présenteraient  aux  états.  La  plupart  des  gentilshommes  protes- 
tèrent et  quittèrent  la  ville.  Les  deux  ordres  supérieurs  remon- 
trèrent au  roi  que  ces"  troubles  étaient  le  prélude  d'une  révo- 
lution; qu'il  était  urgent  de  prohiber  le  port  d'armes,  les 
attroupements,  les  associations.  Ils  reprochèrent  à  îsecker,  en 
termes  violents,  d'avoir  encouragé  le  mouvement  par  sa  con- 
descendance pour  le  tiers. 

Necker  avait  eu  le  tort  de  ne  pas  prévoir  le  péril  d'une  lutte 
entre  les  trois  ordres.  Il  eut  un  tort  plus  impardonnable,  celui 
de  ne  pas  comprendre,  après  ce  qui  s'était  passé  aux  états  de 
Bretagne,  la  nécessité  de  prévenir  une  pareille  lutte  dans  les 
états  généraux. 

XX.  —  Il  publia,  le  24  janvier,  le  règlement  des  élections. 
Le  nombre  des  députés  était  de  douze  cents,  un  quart  pour  le 
clergé,  un  quart  pour  la  noblesse,  une  moitié  pour  le  tiers. 
L'élection  devait  se  faire  directement  pour  les  hauts  dignitaires 
ecclésiastiques  et  la  noblesse,  à  deux  degrés  pour  le  clergé  in- 
férieur, à  deux  ou  trois  degrés  pour  le  tiers,  suivant  l'étendue 
des  bailliages.  Etait  électeur  tout  Français  âgé  de  vingt-cinq 
ans  et  payant  une  contribution.  Là  où  l'on  admettait  plusieurs 
degrés,  les  ecclésiastiques  devaient  nommer  un  électeur  du 
second  degré  sur  vingt,  les  habitants  des  campagnes  et  les  cor- 
porations d'arts  et  métiers  un  sur  cent,  toutefois  de  manière 
que  la  plus  petite  paroisse  eût  au  moins  deux  électeurs  du 
même  degré,  et  que  les  habitants  des  villes  ou  les  corporations 


LES   CAHIERS   DE  1789.  149 

d'arts  libéraux  en  eussent  au  moins  deux  sur  cent.  Ces  condi- 
tions turent  léfjèrement  moditie'es  pour  la  ville  de  Paris,  qui 
obtint  le  chiffre  proportionnellement  élevé  de  quarante  repré- 
sentants. On  arriva  ainsi  à  obtenir  une  représentation  équita- 
blenient  répartie. 

Il  n'y  eut  aucun  cens  d'éligibilité,  et  aucune  incompatibilité 
ne  fut  établie. 

Le  travail  préparatoire  fut  d'autant  plus  long  qu'il  se  com- 
pliqua de  la  rédaction  des  cahiers.  Cette  rédaction  eut  lieu,  con- 
formément à  l'usage  ancien,  dans  les  élections,  puis  dans  les 
bailliages.  Les  trois  ordres  y  travaillèrent  comme  ils  l'enten- 
dirent, isolés  ou  réunis  ;  la  liberté  qui  fut  laissée  partout  em- 
pêcha qu'on  suivît  de  règle  commune.  Cependant  la  très-grande 
majorité  des  bailliages  rédigea  trois  cahiers  distincts. 

Ces  cahiers  exprimèrent  les  vœux  de  la  France  sur  toutes  les 
questions  de  la  politique  et  de  l'administration.  Il  ne  s'agissait 
de  rien  moins  que  d'une  refonte  complète  des  institutions;  car 
tout  ce  qui  s'était  passé  depuis  deux  ans  conduisait  là. 

«Les  cahiers  de  1789,  dit  Tocqueville,  resteront  comme  le 
testament  de  l'ancienne  société  française,  l'expression  suprême 
de  ses  désirs,  la  manifestation  authentique  de  ses  volontés  der- 
nières. »  Refaire  une  France  nouvelle  était  une  prétention 
avouée.  C'est  pour  cela  que  la  date  de  1789  sera  toujours  me;- 
morable,  quoiqu'on  ait  trop  souvent  oublié  que  la  ligne  de 
démarcation  entre  l'ancien  régime  et  le  nouveau  ne  pouvait 
être  si  tranchée  ni  si  absolue  que  le  passé  dût  rester  à  jamais 
un  livre  fermé. 

Une  autre  raison  de  l'importance  des  cahiers  de  1789,  c'est 
qu'ils  furent,  comme  l'observe  M.  de  Poncins,  rédigés  en  pleine 
liberté,  longuement  discutés  entre  les  intéressés  et  mûrement 
réfléchis.  Beaucoup  de  leurs  rédacteurs,  ayant  fait  partie  des 
assemblées  provinciales,  arrivaient  dans  les  bailliages  avec  un 
esprit  pratique  et  des  opinions  arrêtées  sur  les  questions  à 
résoudre.  Aussi  la  délibération  se  fit-elle  paisiblement  et  avec 
une  entente  remarquable,  sauf  en  Bretagne  et  en  Provence. 
Cette  entente  fut  le  résultat  du  rapprochement  qui  avait  com- 
mencé à  s'opérer  entre  les  ordres  dans  les  assemblées  provin- 
ciales. Elle  fait  regretter  que  l'essai  de  ces  assemblées  n'ait  pas 
été  plus  complet.  Elle  prouve  que  la  marche  fâcheuse  suivie 
plus  tard  par  la  révolution  n'était  pas  aussi  fatale  qu'on  l'a 
cru,  et  qu'une  gueiTe  civile  pouvait  être  évitée.  Les  cahiers 


150  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

sont  unanimes  sur  un  grand  nombre  de  questions  ;  les  diver- 
gences qu'ils  présentent  sur  quelques-unes  sont  loin  d'exclure 
une  conciliation.  Ajoutons  qu'ils  renferment  les  principes  de 
toutes  les  grandes  questions  qui  ont  été  résolues  depuis  quatre- 
vingts  ans,  et  de  celles  qui  sont  agitées  encore  sans  être  arrivées 
à  leur  solution  définitive.  On  y  revient  sans  cesse  et  on  a  raison, 
bien  qu'il  faille  en  les  admirant  se  garantir  des  enthousiasmes 
exagérés,  et  ne  pas  perdre  de  vue  les  conditions,  les  passions 
ou  les  erreurs  du  temps  où  ils  ont  été  rédigés. 

Ils  s'occupent  d'abord  de  poser  les  bases,  d'élever  les  co- 
lonnes de  la  constitution.  Nulle  part  la  monarchie  n'y  est  mise 
en  discussion,  quoique  tout  le  reste  le  soit.  Seulement  on  éta- 
blit la  division  des  pouvoirs,  si  nécessaire  et  jusque-là  si  impar- 
faitement entrevue.  Le  souverain  a  le  pouvoir  exécutif  et  jouit 
de  l'inviolabilité;  la  grande  majorité  des  cahiers  s'accorde  à 
demander  qu'd  gouverne  par  des  ministres  responsables,  la 
medleure,  la  plus  naturelle,  la  plus  efficace  des  garanties 
contre  l'arbitraire  gouvernemental  ou  contre  l'incapacité  de 
ministres  favoris,  deux  plaies  que  le  règne  de  Louis  XVI  avait 
achevé  de  mettre  à  nu. 

Le  souverain  partage  le  pouvoir  législatif  avec  la  nation. 
Celle-ci  exerce  son  droit  par  l'intermédiaire  d'une  représenta- 
tion régulière  et  périodique.  Le  pouvoir  judiciaire  est  confié  à 
une  .magistrature  inamovible,  qui  n'a  point  d'aulorité  politique 
et  demeure  étrangère  à  la  confection  des  lois. 

L'assemblée  représentative  doit  se  réunir  à  des  époques 
fixées.  Les  cahiers  varient  quant  à  la  durée  et  aux  intervalles 
de  ces  époques.  Ses  décisions  doivent  être  sanctionnées  par  la 
couronne  pour  avoir  force  de  loi,  mais  ne  sont  assujetties  à 
aucun  enregistrement  des  parlements.  Tout  acte  émané  de  la 
couronne  dans  l'intervalle  des  sessions,  doit  être  considéré 
comme  acte  d'administration  provisoire,  et  dès  lors  soumis  à 
l'assemblée  dans  sa  session  la  plus  prochaine,  ce  qui  s'accorde 
avec  la  responsabilité  des  ministres.  Les  députés  sont  inviola- 
bles, ce  qui  garantit  leur  liberté;  ils  ne  peuvent  accepter  ni 
emploi  ni  faveur  de  la  cour,  ce  qui  garantit  leur  indépendance. 

Après  avoir  établi  cette  sage  division  des  pouvoirs  qui  est 
la  base  des  gouvernements  représentatifs,  les  cahiers  abordent 
des  questions  de  circonstance.  Presque  tous  insistent  sur  la 
nécessité  des  mandats  impératifs  ;  ils  s'attachent  à  lier  les  dé- 
putés dans  la  mesure  la  plus  étroite.  Évidemment  la  pensée 


[1789]  Y02TTX  EXPRIMES.  151 

qui  domine  est  la  crainte  des  défections,  des  surprises.  Plus 
grande  est  l'entreprise  de  changer  la  constitution,  plus  on  en 
redoute  Tavortement.  On  ne  voit  pas  que  le  mandat  impératif 
absolu  aboutit  à  une  impossibilité;  qu'il  empêche  Taccord  entre 
les  vues  et  les  opinions  divergentes  ;  que  le  recours  aux  man- 
dants sera  presque  toujours  impraticable. 

Beaucoup  de  cahiers  demandent  une  modification  plus  ration- 
nelle des  bailliages,  destinés  à  devenir  les  circonscriptions 
électorales.  Le  principe  de  la  double  représentation  du  tiers 
est  admis.  Celui  du  vote  par  tête  est  contesté.  Le  tiers  le  de- 
mande unanimement.  Le  clergé  hésite  et  varie,  la  noblesse 
est  divisée.  Quelquefois  elle  se  borne  à  des  réserves  ;  elle  admet 
le  vote  par  tête  pour  l'impôt  (noblesse  de  Clermont  en  Beau- 
voisis).  L'essentiel  pour  elle  est  de  conserver  sa  constitution 
originaire;  elle  ne  veut  pas  être  annulée  politiquement.  L'idée 
d'avoir  deux  chambres ,  une  chambre  hante  et  une  chambre 
des  communes  comme  en  Angleterre,  se  fait  jour  çà  et  là,  mais 
vaguement,  comme  une  sorte  d'expédient  (cahiers  de  plusieurs 
paroisses  du  bailliage  de  Nemours). 

La  nécessité  de  régler  toutes  ces  questions  dès  le  début  est 
regardée  comme  si  urgente,  qu'un  grand  nombre  de  cahiers 
enjoignent  aux  députés  de  ne  voter  ni  impôt  ni  emprunt,  sous 
quelque  forme  que  ce  soit,  avant  l'établissement  des  bases  con' 
stitutionnelles. 

Sur  la  question  de  l'impôt,  l'unanimité  est  à  peu  près  com- 
plète. On  veut  une  assiette  uniforme  et  une  répartition  égale. 
Les  ordres  privilégiés  acceptent  le  principe  dans  plusieurs  pro- 
vinces (noblesse  de  Guyenne,  clergé  d'Aix)  ;  quelquefois  ils  en 
font  la  déclaration  expresse  (bailliage  de  Mantes).  Souvent,  il 
est  vrai,  ils  réclament  une  indemnité  ;  ainsi  le  clergé  est  prêt 
à  se  soumettre  à  l'impôt  commun  si  l'Etat  se  charge  de  sa  dette 
particulière.  Ou  bien  ils  veulent  rester  maîtres  de  la  réparti- 
tion, de  peur  que  l'Etat  ne  la  fasse  sans  contrôle.  En  général, 
quand  le  tiers  demande  l'égalité,  la  noblesse  réclame  la  liberté; 
elle  veut  prévenir  les  abus  et  les  ingérences  administratives  exa- 
gérées. C'étaient  là,  après  tout,  des  préoccupations  légitimes, 
des  désirs  qui  étaient  loin  de  s'exclure  et  qu'un  gouvernement 
franc  et  à  longue  vue  eût  pu  concilier.  On  est  d'accord  égale- 
ment sur  le  principe  de  l'abolition  des  droits  féodaux,  quoi- 
qu'on ne  le  soit  pas  sur  les  conditions  du  rachat,  question,  en 
«ffet,  très-complexe  et  pleine  de  difficultés.   Les   privilèges 


152  LIVRE  QUAP.ANTE-QUx\.TPtIÈ.ME. 

locaux  des  villes,  des  bourgs,  des  corporations,  sont  résolu- 
ment sacrifiés.  On  peut  dire  que  le  principe  du  privilège  est 
abandonné  ;  tout  le  monde  se  résigne  au  sacrifice  et  au  dévoue- 
ment, les  uns  par  enthousiasme,  d'autres  par  conviction,  tous 
par  le  sentiment  de  la  nécessité.  Il  n'y  eut  qu'un  privilège  dans 
lequel  la  noblesse  se  reti'ancha  et  dont  elle  entreprit  une  dé- 
fense sérieuse,  celui  dont  elle  jouissait  pour  les  grades  mili- 
taires, parce  que  c'était  à  ses  yeux  une  question  d'honneur. 

Pour  la  liberté  individuelle,  tous  les  ordres  furent  unanimes 
et  la  noblesse  se  montra  la  plus  ardente.  On  ne  voulait  plus  de 
lettres  de  cachet  ;  on  exigeait  au  moins  un  tribunal  qui  les  au- 
torisât dans  le  cas  exceptionnel  où  elles  auraient  un  but  utile. 
On  réclamait  l'inviolabilité  du  secret  des  lettres.  On  demandait 
l'abolition  de  la  mainmorte,  dernière  trace  de  servitude  qui 
n'existait  plus  que  sur  un  point  unique  du  l'oyaume,  dans  un 
district  de  la  Franche-Comté.  Au  reste,  c'étaient  là  des  réformes 
accomplies  ou  près  de  l'être.  Il  faut  en  dire  autant  de  la  liberté 
de  conscience  accordée  aux  protestants  ;  le  clergé  lui-même  l'ac- 
ceptait. Une  liberté  moins  bien  établie  était  celle  de  la  presse. 
On  en  sentait  la  nécessité,  tout  en  comprenant  que  le  gouver- 
nement et  la  société  exigeaient  des  garanties.  En  général,  les 
cahiers  demandèrent  la  suppression  de  la  censure,  qu'ils 
jugeaient  arbitraire  et  oppressive  ;  ils  croyaient  trouver  une 
meilleure  garantie  dans  la  responsabilité  des  auteurs  et  des  im- 
primeurs. A  la  question  de  la  presse  se  rattachait  celle  de  l'in- 
struction. Étendre  etaméliorer  l'instruction  était  le  vœu  général. 
Le  clergé  demandait  qu'on  étabht  partout  des  écoles  gratuites. 
Les  laïques  s'en  occupaient  à  un  autre  point  de  vue.  Beaucoup 
d'entre  eux  voulaient  un  enseignement  agricole  et  industriel. 
Quelques-uns  demandaient  qu'on  enseignât  les  principes  élé- 
mentaires de  la  morale  et  de  la  constitution.  Toutefois  on  s'en 
tenait  sur  la  plupart  de  ces  points  à  des  vues  plus  ou  moins 
vagues.  On  se  contentait  de  signaler  un  besoin  du  temps. 

Les  cahiers  touchaient  encore  à  un  grand  nombre  d'autres 
objets. 

En  matière  de  finances,  ils  s'accordaient  à  demander  aux 
états  généraux  un  contrôle  réel  et  plus  efficace  que  celui  des 
parlements,  particulièrement  le  vote  annuel  du  budget  avec 
désignation  spéciale  des  crédits  affectés  à  chaque  ministère.  Ils 
voulaient  une  liste  civile  pour  le  roi,  une  diminution  du  nom- 
bre des  emplois  publics ,  une  réduction  des   pensions   à   un 


[1789]  VOEUX  EXPRIMÉS.  153 

maximum  très-bas.  Il»  proposaient  beaucoup  de  changements 
de  détail,  entre  autres  la  suppression  de  la  loterie  et  une  taxe 
sur  le  luxe.  Quelques-uns  allaient  jusqu'à  l'impôt  proportion- 
nel ou  progressif. 

Pour  l'administration  intëi'ieure,  ils  combattent  la  centralisa- 
tion et  ses  excès.  Ils  veulent  réduire  les  attributions  du  conseil 
d'État,  supprimer  le»  intendants.  Quelques-uns  vont  jusqu'à 
proposer  la  suppression  des  gouverneurs  de  provinces,  des 
agents  des  eaux  et  forêts,  des  receveurs  et  contrôleurs  des 
finances,  des  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées.  L'idée  domi- 
nante est  que  la  province  soit  maîtresse  d'elle-même;  qu'elle 
nomme  autant  que  possible  ses  propres  fonctionnaires;  qu'elle 
ait  son  assemblée  ou  son  administration,  librement  élue,  exé- 
cutant les  lois  faites  par  les  états  généraux,  obligée  de  leur 
rendre  compte,  et  servant  d'intermédiaire  entre  eux  et  des 
municipalités  également  électives.  Les  cahiers  s'attachent  à 
déterminer  les  attributions  de  chaque  assemblée  et  leurs  rap- 
ports communs.  On  ne  soupçonne  pas  l'inconvénient  de  confier 
l'action  à  des  conseils;  on  n'a  qu'une  pensée,  celle  que  le  pays 
doit  faire  ses  affaires  lui-même.  D'ailleurs  les  assemblées  de 
divers  degrés  pourront  déléguer  l'action  à  des  commissaires.  Le 
gouvernement  pourra  envoyer  de  temps  à  autre  des  missi  domi- 
nici  ou  des  maîtres  des  requêtes  en  tournée.  Enfin,  on  pourra 
confier  à  des  fonctionnaires  spéciaux  les  attributions  particu- 
lières qu'il  y  aurait  inconvénient  à  laisser  à  des  conseillers  élus, 
certains  détails  de  finances  par  exemple. 

Yoilà  pour  l'ensemble;  quant  au  détail,  il  est  infini.  Signa- 
lons parmi  les  vœux  celui  d'abolir  la  mendicité;  on  y  parvien- 
dra en  créant  des  moyens  de  travail  pour  tout  le  monde  et  des 
institutions  de  crédit  pour  les  pauvres;  celui  d'abolir  le  tirage 
pour  la  milice,  tirage  en  effet  plein  d'injustice  et  d'abus;  celui 
de  favoriser  la  division  des  propriétés  et  des  exploitations,  le 
partage  des  biens  communaux ,  le  partage  égal  des  succes-=^ 
bions,  etc. 

En  ce  qui  touche  la  justice,  les  cahiers  demandent  l'exécu- 
tion de  la  plupart  des  réformes  préparées  par  Lamoignon  et 
dont  l'utilité  est  reconnue,  c'est-à-dire  la  suppression  des  justices 
administratives,  et  même  celle  des  justices  seigneuriales,  ces 
dernières  devant  être  remplacées  avantageusement  par  des 
justices  de  paix;  une  distribution  de  tribunaux  meilleure  et  plus 
à  portée  des  justiciables,  la  diminution  des  degrés  de  juridic- 


154  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

tion ,  la  suppression  de  la  vénalité  des  charges.  Les  magistrats 
devront  être  choisis  par  le  roi,  mais  ils  seront  inamovibles  et  le 
choix  portera  sur  des  listes  de  candidats  dressées  par  les  états 
provinciaux.  On  voudrait  même  que  les  juges  de  paix  fussent 
élus  par  les  justiciables,  comme  les  prud'hommes  l'étaient  dans 
les  anciennes  coutumes. 

A  ces  demandes  s'ajoute  celle  de  l'unité  de  la  législation, 
vœu  très-ancien  dont  on  s'était  rapproché  de  plus  en  plus  sans 
parvenir  à  le  réaliser  jamais.  On  voulait  que  ce  code  unique, 
si  désiré,  fût  préparé  par  une  commission  de  jurisconsultes  et 
voté  par  les  états  généraux.  Les  cahiers  se  prononcent  pour 
l'adoucissement  des  lois  pénales,  œuvre  déjà  commencée;  ils 
insistent  sur  la  justice  de  l'égalité  des  peines. 

Enfin  les  cahiers  s'occupent  de  la  religion  et  de  l'Eglise, 
quoique  ceux  de  la  noblesse  et  du  tiers  le  fassent  à  un  point 
de  vue  particulier.  On  sent  combien  il  importe  que  le  clergé, 
qui  politiquement  a  formé  jusque-là  un  corps  à  part,  se  mette 
en  harmonie  avec  les  "nouvelles  institutions.  En  général  on 
semble  admettre  que  les  réformes  à  opérer  dans  l'ordre  ecclé- 
siastique doivent  être  l'œuvre  de  l'Etat  :  idée  qui  s'explique 
par  la  situation  que  le  clergé  a  eue  longtemps  vis-à-vis  de  la 
couronne,  ou  par  le  progrès  de  l'irréhgion  ;  en  effet,  quelques 
cahiei's  portent  les  traces  d'une  hostilité  marquée. 

D'abord  il  faut  supprimer  les  abus.  On  veut  une  distribution 
plus  égale  et  plus  juste  des  revenus  ecclésiastiques,  certaines 
prélatures  étant  pourvues  de  dotations  princières  pendant  que 
le  clergé  paroissial  demeure  dans  un  état  souvent  voisin  de  la 
misère.  On  veut  des  règles  pour  la  collation  des  bénéfices  et 
pour  en  empêcher  le  cumul.  On  veut  exiger  que  les  religieux 
se  soumettent  à  la  conventualité.  Les  couvents  qui  n'observent 
plus  leur  règle  ou  qui  n'ont  pas  un  nombre  suffisant  de  moines 
et  de  religieuses  seront  supprimés.  La  plupart  des  ordres  mo- 
nastiques étaient  eu  décadence.  Un  règlement  de  17G8  avait 
déjà  fermé  plusieurs  couvents;  on  accusait  le  clergé  de  n'être 
pas  assez  sévère  pour  ces  fermetures.  On  demandait  encore  la 
suppression  des  quêtes  monacales,  le  rachat  des  dîmes,  tout 
au  moins  leur  retour  à  leur  première  destination,  au  soulage- 
ment des  pauvres. 

Dorénavant  les  assemblées  du  clergé  n'ont  plus  de  raison 
d'être.  Le  clergé  lui-même  ne  les  défend  pas;  composées  pres- 
que uniquement  de  prélats  de  cour,  elles  ont  brillé  tristement 


(1789]  OBSERVATIONS   SUR   CES    VOEUX.  155 

par  leur  impuissance.  Il  demande  à  la  place  la  liberté  de  ses 
conciles  provinciaux,  qui  seront  chargés  de  la  discipline.  Il  de- 
mande que  la  collation  des  bénéfices  cesse  d'être  confiée  à  l'ar- 
bitraire d'un  homme,  et  le  soit  désormais  à  un  conseil  de  con- 
science. Quelques  cahiers  parlent  encore  de  la  possibilité  de 
remanier  le  concordat  et  de  revenir  à  des  élections  canoniques. 
Il  s'était  fait  depuis  longtemps  une  scission  dans  le  sein  du 
clergé.  Le  bas  clergé  reprochait  au  clergé  supérieur  de  se  dé- 
charger trop  habituellement  des  devoirs  de  son  état.  Déjà, 
en  1765,  un  grand  nombre  de  curés  du  diocèse  de  Chartres 
avaient  signé  une  adresse  au  roi  pour  obtenir  une  meilleure 
distribution  des  revenus  ecclésiastiques.  Les  privilèges  de  nais- 
sance étaient  devenus  aussi  impopulaires  dans  l'Église  que  dans 
le  reste  de  la  nation.  Les  cahiers  des  trois  ordres  étaient  una- 
nimes sur  la  nécessité  d'améliorer  le  sort  des  curés  et  des  des- 
servants. 

En  acceptant  le  droit  commun  pour  l'impôt,  le  clergé  eût 
généralement  désiré  que  l'Etat  le  déchargeât  de  sa  dette.  Mais 
les  cahiers  des  ordres  laïques  étaient  contraires  à  ce  vœu.  Ils 
expriment  même  au  sujet  des  biens  ecclésiastiques  des  disposi- 
tions inquiétantes.  Tout  en  repoussant  l'idée  d'une  spoliation, 
ils  pensent  que  l'Etat  pourra  en  vendre  une  partie  pour  se  pro- 
curer des  ressources. 

Tel  est  le  résumé  de  ces  cahiers  célèbres,  qu'on  a  tant  de 
raisons  d'invoquer  encore  aujourd'hui;  car  jamais  la  France 
ne  fut  consultée,  jamais  elle  n'eut  l'occasion  d'exprimer  ses 
vœux  avec  autant  de  liberté. 

Et  pourtant  notons  trois  choses  :  1»  Ces  cahiers  qui  deman- 
dent le  gouvernement  constitutionnel  sont  muets,  ou  peu  s'en 
faut,  sur  ce  qu'on  peut  appeler  son  mécanisme,  sur  l'étendue 
des  attributions  de  l'assemblée  et  la  nature  de  ses  rapports 
avec  la  couronne.  Ici  leurs  rédacteurs  n'ont  ni  pratique  ni  ex- 
périence; il  y  a  des  questions  qu'ils  ne  se  posent  pas,  qu'ils 
ne  soupçonnent  pas  même.  C'est  une  lacune  excusable,  mais 
frappante. 

2°  Ils  pèchent  par  leur  universalité.  Leur  prétention  de  tout 
reconstruire  est  excessive,  pour  ne  pas  dire  plus.  C'était  alors 
une  erreur  générale  ;  le  gouvernement  lui-même,  les  ministres, 
Lamoignon,  avaient  donné  Texemple  de  penser  et  d'agir  ainsi. 
Le  Parlement  seul,  plus  expérimenté,  eut  le  bon  sens  ae 
signaler  ce  danger  dans  ses  dernières  remontrances.  Combien 


156  LIVRE  QUARANTE-QUATRIEME. 

n'est-il  pas  à  regretter  que  les  cahiers  n'aient  pas  posé  un  cer- 
tain nombre  de  questions  fixées  d'avance  et  déterminées  par 
leur  objet,  dans  lesquelles  la  Constituante  se  serait  heureuse- 
ment renfermée! 

Signalons  en  dernier  lieu  une  disposition  fâcheuse  à  tout 
soumettre  à  la  réglementation  de  l'Etat. 

XXI.  —  Les  élections  se  firent  avec  beaucoup  de  liberté. 
Necker  évita  de  les  influencer  et  de  recommander  des  candi- 
dats. Tous  les  intérêts  étaient  en  jeu,  toutes  les  ambitions 
suscitées.  C'était  un  des  moments  les  plus  solennels  qu'il  y  eût 
eu  dans  l'histoire.  On  était  persuadé  qu'on  allait  fixer  les  des- 
tinées de  la  France,  et  que  les  destinées  de  la  France  intéres- 
saient celles  du  genre  humain. 

Cependant  les  élections  furent  calmes,  excepté  sur  trois 
points  :  la  Provence,  la  Franche-Comté  et  la  Bretagne. 

Les  états  de  Provence,  assemblés  le  25  janvier,  furent  très- 
orageux.  Les  nobles  possesseurs  de  fiels  et  les  dignitaires  ecclé- 
siastiques, qui  composaient  seuls  la  représentation  des  ordres 
supérieurs,  prétendirent  nommer  les  députés  d'après  les  an- 
ciennes formes.  Le  tiers  résista.  Mirabeau  parla  à  la  noblesse 
de  liberté  et  de  constitution  avec  une  force  calme  et  sûre  d'elle- 
même;  dès  le  premier  jour  la  puissance  de  son  génie  oratoire 
se  révéla.  Mais  il  s'adressait  à  des  hommes  dont  une  année  de 
lutte  avait  surexcité  les  passions;  en  môme  temps  sa  détestable 
réputation,  ses  querelles  avec  son  père,  ses  débauches,  ses 
folies,  dont  la  province,  on  pourrait  dire  la  France  entière, 
avait  été  témoin,  enfin  sa  vénalité  trop  avérée,  détruisaient  l'au- 
torité de  sa  parole.  On  lui  contesta  le  titre  de  son  fief,  c'est-à- 
dire  le  droit  de  siéger  dans  la  chambre  des  nobles.  Il  se  rejeta 
du  côté  du  tiers,  qui  l'adopta,  et  il  adressa  aux  ordres  privilé- 
giés une  sorte  de  sommation  de  renoncer  à  leurs  privilèges.  Son 
éloquence,  dont  il  savait  habilement  ménager  les  effets,  lui 
valut  autant  de  popularité  d'un  côté  que  de  colères  de  l'autre. 
Les  grandes  villes  l'accablèrent  d'ovations  et  le  désignèrent 
pour  leur  candidat  aux  états  généraux.  Le  gouverneur  de  Mar- 
seille, en  présence  d'une  émeute  causée  par  la  cherté  des  blés, 
eut  recours  à  lui  pour  l'aider  à  la  calmer.  Il  en  calma  une 
autre  à  Aix,  où  le  peuple  avait  déjà  pillé  des  greniers  d'abon- 
dance (février  1789).  Il  fut  élu  par  le  liers  du  bailliage  d'Aix  et 
par  celui  de  Marseille.  Les  ordres  supérieurs  de  la  Provence 


LES   ELECTIONS   DE   1789.  157 

finirent  par  abandonner  leurs  privilèges,  mais  seulement  lors- 
qu'i^s  eurent  vu  les  nobles  non  possesseurs  de  fiefs  et  le  clergé 
inférieur  se  ranger  du  côté  du  tiers. 

Dans  la  Francbe-Comté ,  Besançon  eut  une  émeute  causée 
par  la  protestation  du  clergé ,  de  la  noblesse  et  du  parle- 
ment. Le  peuple  de  la  campagne  commença  à  conspirer 
contre  les  châteaux.  Le  haut  clergé  s'abstint  de  nommer  des 
députés. 

Necker  avait  publié  un  règlement  spécial  pour  les  élections 
de  la  Bretagne;  il  avait  consenti  que  la  noblesse  et  le  haut 
clergé  suivissent  les  anciens  usages  de  la  province,  pendant 
que  le  tiers  et  le  bas  clergé  se  réuniraient  dans  chaque  séné- 
chaussée pour  le  choix  de  leurs  représentants.  Un  millier  de 
nobles  environ  s'assemblèrent  à  Saint-Biùeuc  vers  la  fin  d'avril. 
Ils  renouvelèrent  leur  déclaration  d'agréer  une  représentation 
plus  large  de  l'Eglise  et  du  tiers,  ainsi  qu'une  répartition  plus 
égale  des  impôts  consentis  et  votés  légitimement;  mais  ils  re- 
poussèrent tout  autre  changement  à  leur  antique  constitution 
provinciale.  Comme  ils  étaient  fondés  en  droit,  le  Parlement 
les  appuya.  Ils  s'abstinrent  et  ne  nommèrent  point  de  députés. 
Ce  fut  un  malheur,  et  un  malheur  d'autant  plus  grand  que  le 
tiers  de  la  Bretagne ,  animé  par  ce  refus ,  fit  les  choix  les 
plus  révolutionnaires.  Les  députés  arrivèrent  à  l'assemblée 
convaincus  qu'il  fallait  se  passer  du  concours  des  autres 
ordres. 

Dans  le  Dauphiné  ce  fut  autre  chose.  Les  états  procédèrent 
directement  avec  le  règlement  de  Necker.  Les  membres  de 
chacun  des  ordres  s'adjoignirent  un  nombre  égal  d'électeurs  de 
leur  choix,  puis,  forts  de  cette  adjonction,  nommèrent  leurs 
députés,  les  uns  par  acclamation,  comme  jMounier,  les  autres 
au  scrutin.  Nulle  province  n'eut  une  représentation  aussi  émi- 
nente.  Après  Mounier  venaient  Glermont- Tonnerre  Virieu , 
l'archevêque  de  Vienne  Pompignan,  Barnave.  L'accord  fat  si 
complet  que  les  trois  ordres  ne  rédigèrent  qu'un  seul  cahier 
commun.  La  réunion  des  ordres  pour  une  délibération  com- 
mune dans  les  états  généraux  fut  le  premier  des  vœux  expri- 
més. Mounier  soutint  que  la  procuration  donnée  aux  députés 
ne  devait  avoir  qu'un  caractère  général;  qu'ils  ne  seraient  pas 
forcés  de  délibérer  sur  les  points  traités  dans  le  cahier  et  em- 
pêchés de  délibérer  sur  d'autres;  qu'enfin  ils  resteraient  maîtres 
de  décider  dans  quel  cas  ils  devaient  s'adresser  à  leurs  com- 


158  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

mettnnts.  Les  électeurs,  flisait-il,  présentent  des  mémoires,  ils 
ne  sauraient  dicter  des  lois  '. 

Les  élections  ainsi  faites  donnèrent  onze  cent  trente-neuf  dé- 
putés ,  savoir  :  deux  cent  quatre-vingt-onze  pour  le  clergé, 
deux  cent  soixante-dix  pour  la  noblesse  et  cinq  cent  soixante- 
dix  huit  pour  le  tiers.  La  majorité  libérale  se  trouva  très-forte, 
par  la  raison  que  le  clergé  inférieur  était  nombreux  et  que  Ton 
comptait  environ  quatre-vingts  prélats  ou  grands  seigneurs  fa- 
vorables aux  idées  nouvelles.  En  général,  la  députation  fut  très- 
briguée.  Le  duc  d'Orléans  tint  à  se  faire  élire  comme  député 
de  la  noblesse.  Jusque-là  les  princes  du  sang  ne  s'étaient  ja- 
mais soumis  à  l'élection;  mais  il  n'existait  pas  de  loi  qui  les  en 
empêchât. 

Malgré  le  calme  général  des  élections  et  la  sagesse  de  la  plu-^ 
part  des  vœux  exprimés  dans  les  cahiers,  les  discussions  des 
assemblées  prépai'atoires  inspirèrent  aux  hommes  clairvoyants 
des  inquiétudes  justifiées,  tant  l'inexpérience  était  grande  et  les 
pi'étenfions  excessives,  tant  on  manquait  de  la  pratique  de  la 
vie  publique  et  de  la  connaissance  des  affaires  politiques.  Paris 
était  rempli  de  réunions  ou  de  clubs  qui  se  tenaient  partout, 
même  en  plein  air.  Au  Palais-Royal  des  orateurs  improvisés 
montaient  sur  des  chaises  et  se  faisaient  applaudir  par  des  dis- 
cours excentriques.  Leur  thème  ordinaire  était  la  guerre  aux 
privilé'jes ,  et  à  force  d'en  chercher  ils  en  trouvaient  partout. 

Malouet,  dans  l'assemblée  du  bailliage  de  Piiom,  s'efforça  de 
prêcher  la  concorde,  la  justice,  la  modéi'ation,  le  sentiment  de 
la  liberté  légale,  de  préparer,  comme  il  le  dit,  «l'unité  de  vues, 
de  sentiments  et  d'intérêts  dans  toutes  les  classes  de  la  nation  »  . 
Il  voulait  que  chacun  se  considérât  comme  membre  de  la  grande 
famille.  Il  vantait  Necker  d'avoir  «  recommandé  les  droits  des 
peuples  à  la  conscience  des  rois»  . 

Les  élections  terminées,  il  conseilla,  de  concert  avec  d'au- 
tres députés,  à  Necker  et  à  Montmorin  de  tracer  à  l'assemblée 
le  plan  de  ses  travaux,  de  lui  indiquer  les  sujets  à  traiter,  de 
régler  d'avance  les  concessions  essentielles  qu'on  était  décidé 
à  faire  et  de  poser  les  bornes  qu'on  ne  voulait  pas  franchir, 
afin  d'éviter  des  discussions  interminables  qu'on  ne  serait  plus 
maître  de  diriger.  Malouet,  l'archevêque  de  Bordeaux  Gicé  et 
l'évêque  de  Langres  la  Luzerne ,  demandèrent  que  le  gouver- 

'  Mouiller,  Nouvelles  observations  sur  les  Éiats  généraux ,  1789,  p.  234  et 
suiv. 


[1TS9]  MALOUET.   MOUNIER.  159 

nement  s'attribuât  la  vérification  des  pouvoii's,  sauf  à  laisser  à 
l'assemblée  celle  des  élections  contestées,  ou  qu'il  fît  un  règle- 
ment pour  cette  vérification ,  et  qu'il  tranchât  d'avance  la  dif- 
ficile question  du  vote  par  tête  ou  par  ordre. 

«Du  moment,  disait  Malouet,  qu'en  manifestant  vos  embar- 
ras vous  êtes  obligés  d'invoquer  les  conseils  et  les  secours  de  la 
nation,  vous  ne  pouvez  plus  marcher  sans  elle;  c'est  dans  sa 
force  qu'il  faut  puiser  la  vôtre;  mais  il  faut  que  votre  sagesse 
gouverne  sa  force;  si  vous  la  laissez  agir  sans  frein  et  sans 
guide,  vous  en  serez  écrasés.  Il  ne  faut  donc  pas  attendre  que 
les  états  généraux  vous  demandent  ou  vous  ordonnent;  il  faut 
vous  hâter  d'offrir  tout  ce  que  les  bons  esprits  peuvent  désirer 
en  limites  raisonnables  soit  de  l'autorité,  soit  des  droits  natio- 
naux. Tout  doit  être  combiné  et  prévu  dans  le  conseil  du  roi 
avant  l'ouverture  des  états  généraux...  Prenez  une  attitude, 
car  vous  n'en  avez  pas  '.  » 

L'évéque  de  Langres  proposa  de  diviser  les  états  en  deux 
chambres,  dont  l'une  serait  composée  de  toute  la  noblesse,  en 
y  comprenant  les  ecclésiastiques  nobles  et  les  nobles  élus  par 
le  tiers.  11  invoqua  la  nécessité  de  pondérer  les  pouvoirs  :  il 
représenta  le  péril  d'une  chambre  unique  et  l'impossibilité  de 
trois.  Mounier  voulait  aussi  une  seconde  chambre,  mais  il  la 
disait  moins  nécessaire  pour  créer  la  constitution  que  pour  la 
maintenir,  et  il  était  d'avis  qu'elle  fût  établie  par  les  états  (gé- 
néraux. Sa  raison  la  plus  sérieuse  était  qu'il  craignait  d'offrir 
aux  ordres  supérieurs  le  moyen  de  se  perpétuer  par  une  cham- 
bre haute.  Il  aimait  mieux  la  composer  des  hommes  qui  au- 
raient rempli  les  plus  grandes  fonctions  de  l'Etat,  de  manière  à 
donner  à  la  couronne  des  conseillers  éprouvés  et  à  vie.  D'après 
son  plan,  une  partie  des  membres  eût  été  nommée  par  le  roi, 
l'autre  élue  dans  des  catégories  d'éligibles  déterminées. 

Necker  repoussa  tous  ces  conseils.  Il  craignit  de  prendre  une 
trop  grande  responsabilité  vis-à-vis  de  la  nation.  Il  s'était  déjà 
exposé  à  de  violentes  récriminations  en  se  prononçant  sur  le 
doublement  du  tiers.  Il  crut  qu'en  laissant  aux  états  généraux 
le  soin  de  tout  régler,  il  s'acquerrait  mieux  la  reconnaissance 
du  public.  11  ne  vit  pas  le  danger  de  cette  sorte  d'abdication. 
Partageant  l'inexpérience  générale,  et  soutenu,  dit  Malouet, 
par  la  rectitude  de  ses  intentions  et  la  vanité  de  ses  espérances, 

1  Mémoires  de  Malouet,  t.  1",  p.  252. 


160  LIVRE   QUARANTE-QUATRIEME. 

il  ne  comprit  pas  que  la  décision,  toujours  nécessaire  aux  gou- 
vernements, Test  encore  davantage  dans  les  moments  critiques 
où  l'obéissance  n'est  plus  certaine'. 

Or,  pendant  qu'une  inquiétude  vague  régnait  à  la  cour,  que 
déjà  les  vieux  courtisans  cherchaient  à  rallier  dans  l'armée,  dans 
les  parlements  les  soutiens  qu'ils  pouvaient  avoir,  les  troubles 
commençaient  à  Paris.  La  population  ouvrière  avait  beaucoup 
augmenté  depuis  un  demi-siècle,  et  les  changements  apportés 
au  ré'rime  des  corporations  l'avaient  rendue  moins  disciplinée. 
Mais  le  danger  principal  était  celui  de  la  population  flottante 
attirée  dans  la  ville  par  le  besoin  d'échapper  à  la  misère. 

Le  28  avril,  la  maison  d'un  fabricant  de  papiers  peints,  Ré- 
veillon, fut  mise  au  pillage  dans  le  faubourg  Saint-Antoine. 
Réveillon  fut  lui-même  poursuivi,  n'échappa  qu'à  grand'peine 
et  fut  brûlé  en  effigie.  La  force  armée,  qui  eût  pu  prévenir 
l'émeute ,  arriva  trop  tard  ;  elle  dut ,  pour  faire  évacuer  la 
maison,  livrer  un  combat  où  deux  cents  personnes  périrent.  La 
foule  avait  été  ameutée  avec  une  question  de  salaire;  peut-être 
n'était-ce  qu'un  prétexte.  On  trouva  les  chefs  nantis  d'argent, 
qu'on  accusa  le  duc  d'Orléans  d'avoir  distribué.  Cette  émeute 
était  un  avertissement  que  le  gouvernement  ne  comprit  pas,  11 
ne  vit  pas  que  Paris  était  devenu  un  foyer  d'incendie  facile  à 
enflammer.  Il  montra  même  dans  les  poursuites  une  faiblesse 
telle  que  le  désordre,  le  sang  versé,  l'impunité  des  coupables, 
tout  retomba  sur  lui. 

Ce  tut  au  milieu  de  ces  incertitudes  et  sous  ces  auspices  sinis- 
tres que  les  députés  des  états  généraux  s'assemblèrent,  le  5  mai, 
à  Versailles,  où  on  leur  avait  préparé  une  salle  dans  le  palais. 


'  Mémoires  de  Malouet,  t.  I",  p.  280. 


LIVRE    QUARANTE-CINQUIÈME. 

ASSEMBLÉE    CONSTITUANTE 

PREMIÈRE  PARTIE.  1789. 

I.  —  Le  2  mai,  les  membres  des  états  furent  présentés  au 
roi.  Le  5,  l'ouverture  se  fit  à  Versailles.  Les  députés  se  ren- 
dii'ent  en  corps  à  l'église  Saint-Louis.  La  cour  avait  pris  soin 
de  régler  avec  le  moindre  détail  le  cérémonial  et  le  costume 
des  ordres.  Celui  de  la  noblesse  était  éclatant.  La  procession 
eut  un  caractère  imposant  de  solennité.  Le  plus  vif  enthou- 
siasme respire  dans  les  écrits  contemporains.  On  espérait  la 
prospérité,  la  liberté  et  la  concorde  universelles.  «  C'était,  dit 
madame  de  Staël,  un  spectacle  bien  nouveau  pour  des  Fran- 
çais. »  L'évéque  de  Nancy,  la  Fare,  prononça  un  discours 
plein  de  sentiments  généreux,  qui  fut  applaudi  malgré  la  sain- 
teté du  lieu. 

«  Le  roi,  dit  Marmontel,  dans  tout  l'appareil  de  sa  majesté, 
accompagné  de  la  reine  et  des  deux  princes  ses  frères,  des 
princes  de  son  sang,  des  pairs  de  son  royaume,  des  officiers  de 
sa  couronne,  de  son  garde  des  sceaux  et  du  ministre  de  ses 
finances,  se  rendit  à  la  salle  des  états  assemblés.  Il  parut  avec 
une  dignité  simple,  sans  orgueil,  sans  timidité,  portant  sur  le 
visage  le  caractère  de  bonté  qu'il  avait  dans  le  cœur,  douce- 
ment ému  du  spectacle  et  du  sentiment  que  les  députés  d'une 
nation  fidèle  devaient  inspirer  à  son  roi.  » 

Il  se  contenta  de  dire  en  peu  de  mots  que  le  royaume  était 
endetté.  Il  invita  les  députés  à  combler  le  déficit,  et  loua  les 
ordres  privilégiés  de  leur  disposition  à  faire  des  sacrifices  pécu- 
niaires. Il  les  pria  de  n'écouter  que  les  conseils  de  la  sagesse 
et  de  la  prudence. 

Necker  exposa  ensuite  longuement  l'état  des  finances.  Il  dé- 
clara que  le  déficit  annuel,  déjà  réduit,  s'élevait  encore  à  cin- 
quante-six millions;  il  exposa  ses  plans  pour  établir  l'équi- 
libre. Mais  il  ne  parla  pas  de  la  dette  flottante,  dont  le  chiffre 
vu.  11 


162  LIVRE   QUARxiNTE-CINQUIÈ.ME. 

était  énorme.  Pour  le  reste,  il  se  renferma  dans  des  considé- 
rations morales  assez  vagues,  exposées  avec  sa  rhétorique 
ordinaire  ou,  suivant  sa  propre  expression,  avec  une  teinte 
de  sensibilité.  Il  conseilla  aux  ordres  supérieurs  d'abandonner 
leurs  privilèges  pécuniaires,  après  quoi  ils  régleraient  le  mode 
de  leurs  délibérations.  Il  prouva  son  inexpérience  du  gouver- 
nement parlementaire  par  la  manière  dont  il  livra  les  députés 
à  eux-mêmes,  en  leur  demandant  les  moyens  de  fonder  d'une 
manière  solide  la  prospérité  du  royaume.  «  Cherchez-les,  Mes- 
sieurs, leur  dit-il,  et  indiquez-les  à  votre  souverain.  » 

Ce  discours  de  Necker  eut  peu  de  succès.  On  trouva  qu'il 
avait  parlé  comme  il  l'eût  fait  devant  une  administration  pro- 
vinciale. Dès  le  premier  jour,  l'assemblée  comprit  qu'elle 
n'avait  pas  en  face  d'elle  un  gouvernement  résolu  et  capable 
de  la  conduire. 

Le  clergé  et  la  noblesse  se  retirèrent  dans  deux  salles  qui 
leur  étaient  réservées.  Le  tiers  demeura  dans  la  salle  com- 
mune, ayant  l'air  d'être  chez  lui  et  d'attendre  les  autres  ordres. 
Il  commença  par  demander  que  la  vérification  des  pouvoirs  se 
fît  en  commun,  alléguant  que  les  membres  de  l'assemblée 
devaient  être  non  les  députés  de  tel  ou  tel  ordre,  mais  les  re- 
présentants de  la  nation  '. 

La  noblesse,  dont  les  séances  étaient  secrètes  pendant  que 
cel'-es  du  tiers  étaient  publiques,  se  hâta  de  voter  que  chaque 
ordre  ferait  la  vérification  séparément.  Le  clergé  prit  la  môme 
décision,  mais  à  une  faible  majorité  et  sans  repousser  une 
entente  commune.  Des  conférences  s'ouvrirent  entre  des  com- 
missaires désignés  par  les  trois  chambres.  Le  clergé  et  la  no- 
blesse y  annoncèrent  l'intention  d'abandonner  leurs  privilèges 
pécuniaires  ;  mais  sur  la  question  de  la  vérification  en  com- 
mun, aucun  accord  ne  fut  obtenu.  La  noblesse  tint  bon.  Le 
tiers  alors  décida,  sur  la  proposition  de  Mirabeau,  qu'il  invi- 
terait le  clergé,  a  au  nom  du  Dieu  de  paix» ,  à  s'unir  à  lui. 

Ce  premier  débat  eut  le  tort  de  faire  perdre  un  temps  pré- 
cieux et  d'aigrir  les  esprits.  Necker  aurait  dû  prévoir  ces  dif- 
ficultés, les  prévenir,  et  ne  pas  laisser  le  vote  par  tête  ou  par 
ordre  suspendu  comme  un  prix  de  victoire.  Il  avait  cru  que 
l'union  des  ordres  se  ferait  vite,  et  qu'il  pourrait  alors  faire 
voter  à  l'assemblée  un  plan  financier  comprenant  trois  nou- 

1  Discours  de  Chapelier,  séance  du  13  mai. 


LES  ETATS  DEVIENNE:>}T  L'ASSEMBLÉE  NATIONALE.  163 

veaux  emprunts  et  la  consolidation  de  la  dette  flottante.  Il 
attendit  ce  moment  avec  impatience.  Il  témoigna  de  la  sur- 
prise et  se  montra  déconcerté. 

Le  roi,  voyant  que  les  conférences  entre  les  ordres  n'avaient 
pas  abouti,  ordonna  par  un  message  qu'elles  fussent  reprises 
sous  la  présidence  du  garde  des  sceaux,  et  proposa  pour  la 
vérification  des  pouvoirs  un  moyen  terme  qui  eût  pu  être 
accepté  sans  préjuger  absolument  la  question  de  la  délibéra- 
tion en  commun.  La  noblesse  commit  la  faute  de  n'accueillir 
cette  proposition  qu'en  la  modifiant.  Le  tiers  repoussa  les  mo- 
difications. 

Plusieurs  circonstances  influèrent  sur  les  dispositions  du 
tiers  et  l'encouragèrent  à  tenir  bon.  Il  avait  vu  dès  le  premier 
jour  la  noblesse  soulever  des  chicanes  et  de  misérables  ques- 
tions d'étiquette.  Il  délibérait  dans  la  salle  commune,  en  pré- 
sence de  trdjunes  où  s'entassait  un  public  nombreux.  Malouet 
demanda  qu'elles  fussent  évacuées.  Volney  s'y  opposa  et  sou- 
tint que  les  délibérations  devaient  avoir  lieu  en  présence  de  la 
nation.  Les  tribunes  exercèrent  dès  lors  une  pression  marquée 
sur  les  députés.  L'agitation  des  esprits  était  extrême  à  Paris  e; 
même  à  Versailles.  On  s'initait  de  lenteurs  qu'on  ne  com- 
prenait pas.  Les  journaux,  fort  multipliés,  retentissaient  de 
l'impatience  générale.  Les  orateurs  du  Palais- Royal  accu- 
saient la  cour  de  conspiration  et  dénonçaient  déjà  l'inaction 
de  l'assemblée. 

D'un  autre  côté,  le  gouvernement  ne  tranchait  pas  le  débat 
engagé.  La  chambre  du  clergé,  pacifique  et  conciliante  par  sa 
nature,  évitait  de  se  prononcer;  son  excès  de  prudence  la  fit 
accuser  de  duplicité.  La  fraction  du  parti  nobiliaire  qui  vou- 
lait entretenir  la  division  des  ordres  et  réduire  les  états  à  l'im- 
puissance, fraction  plus  ou  moins  dirigée  par  les  Polignac  et 
quelques  personnages  de  la  cour,  mit  ces  hésitations  à  profit. 
Elle  l'emporta,  et  les  conférences  furent  abandonnées  définiti- 
vement le  9  juin,  après  un  mois  de  contestations  déplorables. 

Le  10,  dans  la  chambre  du  tiers,  l'abbé  Sieyès,  député  de 
Paris,  proposa  de  sommer  les  autres  ordres  de  se  réunir  aux 
députés  des  communes.  «  L'assemblée,  dit-il,  juge  qu'elle  ne 
peut  plus  attendre  dans  l'inaction  les  classes  privilégiées  sans 
se  rendre  coupable  envers  la  nation,  qui  a  droit,  sans  doute, 
d'exiger  d'elle  un  meilleur  emploi  de  son  temps.  Elle  juge  que 
c'est   un   devoir   pressant  pour  tous  les  représentants  de    la 

11. 


1(54  LIVRE   QUARAINTE-CIISiQUIÈME. 

nation,  quelle  que  soit  la  classe  de  la  nation  à  laquelle  ils 
appartiennent,  de  se  former  sans  autre  délai  en  assemblée 
active,  capable  de  commencer  et  de  remplir  l'objet  de  leur 
mission.  »  La  sommation  proposée  fut  remplacée  par  une 
simple  invitation,  mais  qu'on  formula  dans  les  termes  les  plus 
précis.  Le  tiers  était  assuré  d'obtenir  la  majorité  sur  le  nombre 
total  des  députés  élus;  car  il  était  unanime  et  il  pouvait 
compter  sur  un  certain  nombre  de  membres  des  autres  ordres. 
Il  ne  s'agissait  donc,  comme  le  disait  Sieyès,  que  de  couper  le 
cable  qui  retenait  le  vaisseau  au  rivage. 

Le  12,  on  entama  la  vérification  des  pouvoirs  et  l'on  com- 
mença l'appel  des  bailliages.  Le  13,  trois  curés  vinrent  se 
réunir  aux  communes  ;  ils  furent  reçus  avec  acclamations.  Sept 
ou  buit  autres  se  présentèrent  le  lendemain.  Dès  lors,  l'as- 
semblée se  déclara  constituée,  et  décida  qu'elle  attendrait  les 
députés  des  autres  ordres.  Elle  voulut  se  donner  un  nom  pour 
remplacer  celui  d'états  généraux,  qui  supposait  trois  états  ou 
ordres  différents,  et  après  plusieurs  jours  d'une  discussion 
orageuse,  elle  adopta,  à  la  majorité  de  quatre  cent  quatre- 
vingt-onze  voix  contre  quatre-vingt-dix,  celui  d'Assemblée 
nationale.  Ce  nom  fut  proclamé  aux  cris  de  Vive  le  roi!  et 
bruyamment  applaudi  par  les  tribunes.  L'assemblée  se  déclara 
encore  «  une  et  indivisible  »  .  Elle  décida  qu'aucun  vote  ne 
pourrait  invalider  ses  actes  ;  que  tout  impôt  non  voté  par  elle 
serait  illégal  ;  enfin  qu'elle  s'occuperait  immédiatement  de  re- 
chercber  les  causes  de  la  disette  et  de  la  misère  publique. 

Ces  motions  furent  inspirées  par  Sieyès  ;  Chapelier  et  Target 
les  proposèrent.  Sieyès,  esprit  ingénieux  et  audacieux,  avait 
le  talent  de  rédiger  en  formules  des  théories  qui  n'étaient  pas 
toujours  des  vérités  essentielles,  mais  qui  répondaient  aux 
besoins  et  aux  passions  du  moment.  Sa  parole  était  austère, 
sa  logique  puissante.  Il  semblait  traiter  la  politique  comme 
une  science,  et  la  société  comme  une  machine  dont  le  méca- 
nismeétaità  reconstruire.  Il  savait  d'ailleurs  ne  se  montrer  qu'au 
moment  où  il  fallait  prendre  une  décision.  Les  députés  se  con- 
naissaient peu,  et  n'étaient  encore  ni  divisés  en  partis  ni  rangés 
en  groupes  d'opinion.  S'ils  comptaient  parmi  eux  des  admi- 
nistrateurs et  des  légistes  expérimentés,  l'expérience  politique 
leur  faisait  entièrement  défaut.  Sieyès  s'empara  d'eux  ;  ils  su- 
birent son  ascendant  et  le  suivirent  où  il  voulut  les  mener. 
Mirabeau  eut  moins  d'influence  au  début,  à  cause  de  sa 


[mai  1T89|  SIEYÈS,   MIRABEAU,  MOUNlEPi.  165 

réputation  détestable,  qui  inspirait  autour  de  lui  une  instinctive 
défiance.  Représentant  d'une  des  familles  les  plus  anciennes 
de  la  Provence,  il  s'était  vu  réduit,  par  la  dureté  de  son  père 
et  des  écarts  de  jeunesse,  à  une  misérable  vie  d'aventures  dans 
laquelle  il  avait  perdu  toute  considération.  Enfermé  longtemps 
à  Vincennes,  il  en  était  sorti  pour  vivre  de  sa  plume,  et  s'était 
mis  aux  gages  des  ministres  ou  de  quelques  faiseurs.  Il  avait 
alorsécrit  trente  volumes  d'élucubrafionsbàtives,  avec  la  même 
verve  exubérante  que  son  père,  quoique  avec  un  sens  plus 
juste  et  une  forme  plus  contenue.  Son  cerveau  bouillonnait,  et 
ses  idées  se  ressentaient  de  l'énergie  de  son  tempérament. 
L'Assemblée  fut  promptement  frappée  de  l'habileté  ménagée 
de  son  éloquence,  calme,  vigoureuse,  pleine  de  noblesse,  et 
quand  il  le  fallait,  de  chaleur,  admirable  instrument  dont  il 
avait  le  talent  d'être  toujours  maître.  Quoique  défiguré  par  la 
petite  vérole,  il  avait  un  visage  d'une  laideur  superbe,  et  la 
prétention  de  déconcerter  ses  adversaires  rien  qu'en  leur  mon- 
trant sa  hure  et  sa  crinière. 

Pourtant  ses  premiers  discours manquèrentdenetteté  comme 
sa  conduite.  Sieyès,  avec  ses  décisions  tranchantes  et  son  ton 
doctoral,  l'emporta  sur  lui.  Mirabeau  n'eût  pas  voulu  que  le 
tiers  se  déclarât  la  nation,  ce  qui  était  une  sorte  d'usurpation 
à  l'égard  des  autres  ordres,  ni  qu'on  refusât  au  roi  le  pouvoir 
de  dissoudre  l'Assemblée,  ce  qui  était  un  attentat  contre  la 
monarchie.  Mais  les  auteurs  de  ces  déclarations  répondirent 
qu'elles  étaient  nécessaires  parce  qu'elles  étaient  défensives,  et 
qu'on  ne  pouvait  reconnaître  au  roi  le  droit  de  dissolution  tant 
qu'il  n'y  aurait  pas  pour  lui  obligation  établie  de  convoquer  de 
nouveau  les  électeurs  dans  un  temps  donné.  L'Assemblée  leur 
donna  gain  de  cause,  parce  qu'elle  était  convaincue  qu'elle 
avait  la  mission  et  le  devoir  de  sauver  la  France  du  gouverne- 
ment arbitraire  et  personnel. 

Mounier  était  peut-être  le  seul  député  qui  eût  des  principes 
arrêtés  et  presque  tous  justes,  avec  la  trempe  de  caractère 
nécessaire  pour  les  faire  triompher.  «  C'était,  dit  madame  de 
Staël,  un  homme  passionnément  raisonnable,  plus  éclairé  qu'é- 
loquent, mais  constant  et  ferme  dans  sa  route,  tant  qu'il  lui 
fut  donné  d'en  choisir  une.  »  Ayant  réalisé  l'union  des  ordres 
dans  le  Dauphiné,  il  s'était  flatté  d'obtenir  le  même  succès 
dans  les  états  généraux;  il  avait  vu  à  regret  naitre  des  contes- 
tations qui  devaient  mener  à  la  discorde  et  à  la  haine.    Un 


166  LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME. 

groupe  d'hommes  intelligents,  à  vues  droites  et  élevées,  comme 
Malouet,  se  rattachait  à  lui.  Malheureusement,  ces  hommes 
n'eurent  pas  au  début  l'empire  qu'ils  eussent  forcément  con- 
quis si  l'AssemLlée  eût  commencé  par  les  grandes  discussions 
politiques.  D'ailleurs  ils  ne  se  connaissaient  pas  encore  et 
n'avaient  pas  l'expérience  parlementaire  nécessaire  pour  savoir 
former  un  parti  ;  Mounier  manquait  aussi  de  quelques-unes  des 
qualités  qu'il  eût  fallu  pour  en  rallier  un  autour  de  lui.  «D'un 
caractère  inflexible  comme  son  esprit,  il  ne  savait,  dit  M.  de 
Lavergne,  qu'avoir  raison.  » 

Le  tiers  fut  donc  réduit  pendant  un  certain  temps  à  faire  de 
la  stratégie.  Se  sentant  l'organe  d'une  opinion  dont  la  force 
n'avait  jamais  été  plus  irrésistible,  animé  de  passions  que  la 
lutte  envenimait,  entouré  de  périls  et  de  menaces  trop  réels 
pour  qu'il  n'en  fût  pas  ému,  et  trop  peu  pour  l'intimider 
sérieusement,  il  prit  pour  premiers  chefs  les  hommes  qui  lui 
conseillèrent  des  résolutions  hardies. 

Ces  résolutions  devaient  augmenter  sa  force,  car  elles  aug- 
mentèrent sa  popularité.  Elles  soulevèrent  l'enthousiasme  de 
Paris.  Elles  achevèrent  d'irriter  le  public  contre  les  ordres 
supérieurs.  Les  députés  sentirent  en  les  prenant  qu'ils  se  cou- 
vraient d'un  bouclier  contre  les  attaques  ouvertes  ou  cachées 
de  la  cour  et  contre  la  menace  d'une  dissolution. 

IL  —  La  chambre  de  la  noblesse,  ou  plutôt  la  majorité  qui 
la  dominait,  déclara  que  les  décisions  des  communes  portaient 
atteinte  aux  lois  fondamentales  de  la  monarchie.  Le  marquis 
de  Montesquieu  proposa  de  demander  au  roi  la  formation 
d'une  chambre  haute,  composée  des  deux  ordres  supérieurs; 
la  proposition  fut  écartée  comme  n'étant  pas  moins  contraire 
à  ces  lois.  Les  orateurs  étaient  très-passionnés.  Ferrières,  qui 
était  de  la  majorité,  nous  le  prouve.  «  On  déclamait,  dit-il, 
avec  emphase  contre  les  usurpations  du  tiers.  On  parlait  des 
intérêts  de  l'ordre,  des  éléments  de  la  monarchie,  des  formes 
constitutionnelles,  de  la  fermeté,  de  l'attachement  aux  prin- 
cipes, aux  usages  antiques.  »  On  disait  la  conservation  de  la 
noblesse  nécessaire  à  celle  de  la  couronne.  Comme  on  déli- 
bérait à  huis  clos,  l'esprit  de  corps,  ne  trouvant  point  de  con- 
tre-poids, entraînait  à  un  langage  et  à  des  votes  exclusifs  et 
belliqueux. 

Le   clergé   suivit  une  marche  contraire.   Il  vota  le    19,  à 


[mai  1789]  SERMENT   DU   JEU   DE   PAUME.  167 

une  faible    majorité  toutefois,  Tunion    avec   les  communes. 

La  cour  sentit  qu'elle  devait  enfin  se  prononcer.  On  annonça 
une  séance  royale  pour  le  22,  et  la  salle  des  états  fut  fermée 
pour  qu'on  fit  les  préparatifs  nécessaires. 

Le  bruit  d'une  dissolution  courut.  Les  propos  inconsidérés 
des  courtisans  et  de  quelques  membres  de  la  noblesse  parurent 
le  confirmer.  L'assemblée  était  sans  communication  du  gou- 
vernement. Le  20,  les  députés  alarmés  voulurent  se  réunir  et 
s'entendre.  Trouvant  leur  salle  ordinaire  fermée  sans  qu'on  les 
eût  avertis,  ils  en  cherclièrent  une  autre.  Bailly,  président 
provisoire  du  tiers,  fit  ouvrir  celle  du  Jeu  de  paume,  qui  était 
grande  et  vaste,  mais  sans  tables  ni  sièges,  avec  des  murs 
tristes  et  nus.  Six  cents  députés,  auxquels  la  foule  faisait  cor- 
tège, s'v  rendirent  pour  cliercber  les  moyens  de  mettre  la  re- 
présentation nationale  à  l'abri  d'un  caprice  du  pouvoir.  Ils 
étaient  fort  animés;  quelques-uns  proposaient  de  marcher  en 
corps  à  Paris. 

Mounier,  convaincu  qu'il  fallait  absolument  déterminer  le 
caractère  et  la  portée  d'un  acte  aussi  considérable  que  celui 
qu'on  allait  faire,  s'empressa  de  rédiger  avec  Sieyès  une  for- 
mule de  serment  dont  il  pesa  tous  les  termes.  Les  considérants 
portaient  que  «  l'Assemblée  nationale  étant  appelée  k  fixer  la 
constitution  du  royaume,  à  opérer  la  régénération  de  l'ordre 
public  et  à  maintenir  les  vrais  principes  de  la  monarchie,  rien 
ne  pouvait  l'empêcher  de  continuer  ses  délibérations  en  quel- 
que lieu  qu'elle  fût  forcée  de  s'établir»  .  Bailly  donna  lecture 
de  la  formule  suivante:  «Vous  prêtez  le  serment  solennel  de 
ne  jamais  vous  séparer,  de  vous  rassembler  partout  où  les  cir- 
constances l'exigeront,  jusqu'à  ce  que  la  constitution  du 
royaume  soit  établie  et  affermie  sur  des  fondements  solides.  » 
Il  monta  sur  une  chaise,  et  les  députés,  debout,  étendant  la 
main, jurèrentd'une  voix  unanime.  Un  seul  refusa.  L'Assemblée 
vota  encore  qu'elle  ne  se  séparei'ait  pas  après  la  séance  royale, 
et  qu'elle  resterait  dans  sa  salle  pour  y  poursuivre  ses  travaux. 

Le  tiei^s  était  impatient  de  recevoir  les  membres  du  clergé 
qui  devaient  s'unir  à  lui.  Comme  le  21  il  n'avait  pas  encore 
de  local  à  sa  disposition,  le  clergé  lui  ouvrit  léglise  Saint- 
Louis.  Dès  qu'il  y  fut  entré,  cent  quarante-neuf  ecclésiasti- 
ques, ayant  à  leur  tète  Cicé  et  Pompignan,  archevêques  de 
Bordeaux  et  de  Vienne,  s'y  présentèrent.  D'unanimes  trans- 
ports les  accueillirent. 


168  LIVRE   QUARANTE-GINQUIÉVIE. 

Le  roi  et  la  reine  s'étaient  retirés  à  Marly  pour  consacrer 
quelques  jours  au  deuil  du  Dauphin,  leur  fils  aîné.  Ce  fut  là 
qu'on  discuta  le  plan  de  la  séance  royale.  On  dut  reg^retter 
alors  de  n'avoir  pas  pris  plus  tôt,  quand  on  aurait  eu  le  bénéfice 
de  l'initiative,  un  parti  qu'il  fallait  prendre  maintenant  sous  le 
coup  de  l'obligation  ;  car  on  était  mis  en  demeure  par  les  der- 
niers actes  du  tiers. 

Quelques  membres  du  clergé,  de  la  noblesse  ou  du  Parle- 
ment conseillèrent  de  traiter  ces  actes  de  rébellion.  Mais 
c'était  décréter  la  guerre  civile  et  la  décréter  étourdimenl,  par 
dépit.  C'était  ajouter  une  nouvelle  preuve  d'imprévoyance  à 
celles  qu'on  avait  déjà  données.  C'était  défier  l'opinion  publi- 
que après  l'avoir  surexcitée.  Une  dissolution  n'eût  rien  résolu; 
le  lendemain,  les  difficultés  se  seraient  retrouvées  plus  graves, 
les  esprits  plus  envenimés.  Un  coup  d'Etat  eût  supposé  une 
force  qu'on  n'avait  guère  et  un  plan  qu'on  n'avait  pas. 
Louis  XYI,  qui  d'ailleurs  éprouvait  l'horreur  du  sang,  eut  la 
sagesse  de  résister  à  ces -conseils  imprudents. 

Necker  arrêta  un  projet.  Il  proposa  de  déclarer  que  les  trois 
ordres  délibéreraient  et  voteraient  ensemble  sur  les  questions 
d'intérêt  commun,  non  sur  les  autres;  qu'aucun  acte  des  états 
n'aurait  de  force  sans  la  sanction  royale  ;  enfin  que  les  privi- 
lèges des  ordres  supérieurs  seraient  supprimés,  et  les  mem- 
bres du  tiers  admis  à  tous  les  emplois. 

Si  ce  règlement  eût  précédé  toutes  les  contestations,  il  eût 
été  assurément  accueilli  avec  faveur,  et  les  états  eussent  suivi 
une  autre  marche  ;  mais  au  point  où  l'on  était  arrivé ,  la 
question  du  vote  se  trouvait  déjà  résolue  par  plus  de  huit  cents 
membres  et  elle  l'était  autrement.  On  allait  donc  imposer  un 
mode  de  délibération  déjà  repoussé,  qui  avait  encore  le  tort 
d'être  compliqué,  plein  de  lenteurs  et  de  contestations.  On 
allait  irriter  contre  la  couronne  beaucoup  de  députés  disposés 
à  la  soutenir.  L'initiative  au  sujet  des  privilèges  était  louable. 
Il  eût  fallu  ne  pas  s'y  arrêter  et  régler  d'autres  questions  con- 
stitutionnelles, comme  la  périodicité  des  états  généraux  et  les 
rapports  de  l'Assemblée  avec  la  couronne. 

Le  conseil  commit  la  faute  de  modifier  ce  plan  et  d'une  ma- 
nière fâcheuse.  Il  décida  que  les  trois  chambres  ne  pourraient 
se  réunir  qu'avec  l'autorisation  royale,  et  pour  régler  les  ques- 
tions qui  ne  toucheraient  en  rien  à  la  constitution  ancienne  des 
trois  ordres.  Il  annula  les  délibérations  du  tiers  comme  incon- 


[1780]  SEANCE  ROYALE  DU   23  JUIN.  169 

stitutionnelles.  Enfin,  il  voulut  que  la  suppression  des  privi- 
lèges pécuniaires  et  l'admissibilité  du  tiers  aux  emplois  fussent 
subordonnés  aux  votes  du  clergé  et  de  la  noblesse.  Les  minis- 
tres combattirent  vainement  ces  modifications  périlleuses  et 
inopportunes.  L'influence  de  quelques  personnages  de  la  cour 
remporta.  Necker  refusa  d'assister  à  la  séance  royale. 

Cette  séance  eut  lieu  le  23.  Le  roi  y  exprima  des  plaintes 
vagues,  mais  empreintes  d'une  amertume  qui  contrastait  avec 
le  ton  confiant  de  son  premier  discours  ;  il  déclara  que  si  on 
l'abandonnait,  il  ferait  seul  le  bien  de  son  peuple.  Et  il 
ajouta:  «Réfléchissez,  Messieurs,  qu'aucun  de  vos  projets, 
aucune  de  vos  dispositions  ne  peut  avoir  force  de  loi  sans  mon 
approbation  spéciale.»  Ensuite  le  garde  des  sceaux  Barentin 
lut  un  règlement  en  quinze  articles  pour  les  états,  règlement 
tardif  qui  fit  rassembler  la  séance  aux  lits  de  justice,  dans  les- 
quels on  fermait  la  bouche  aux  parlements.  Barentin  ajouta  à 
cette  lecture  l'énumération  des  bienfaits  du  roi.  Ils  con- 
sistaient à  reconnaître  la  nécessité  de  rautorisatiou  des  états 
pour  tous  les  impôts,  et  pour  les  emprunts  jusqu'à  concur- 
rence de  cent  millions  en  cas  de  guerre  ;  à  promettre  la  publi- 
cation annuelle  du  budget  (états  des  revenus  et  dépenses)  par 
département,  et  le  remplacement  de  la  taille  par  un  impôt 
proportionnel.  Les  états  devaient  discuter  la  question  de  la 
conversion  possible  des  privilèges  personnels  en  contribution 
pécuniaire,  la  question  des  lettres  de  cachet,  celle  de  la 
liberté  de  la  presse,  plusieurs  réformes  proposées  pour  la  jus- 
tice et  les  finances.  Enfin  on  réglait  l'organisation  des  assem- 
blées provinciales,  qui  devaient  se  composer  partout  de  deux 
dixièmes  de  membres  du  clergé,  trois  dixièmes  de  la  noblesse 
et  cinq  dixièmes  du  tiers,  tous  élus  par  leurs  ordres,  tous  déli- 
bérant en  commun. 

Cette  déclaration  eut  devant  les  états  le  même  sort  que  le 
décret  de  Lamoignon  avait  eu  devant  le  Parlement.  Elle  fut 
écoutée  avec  surprise  et  stupeur,  parce  qu'elle  ne  répondait 
plus  à  la  pensée  du  moment,  et  que  les  hauteurs  du  langage 
royal  étaient  depuis  longtemps  une  arme  émoussée.  De  rares 
applaudissements  se  firent  entendre  dans  les  rangs  des  deux 
premiers  ordres;  la  majorité  parut  mécontente.  Le  roi  se  leva, 
ordonna  aux  députés  de  se  retirer  et  de  se  réunir  le  lendemain 
dans  leurs  chambres  respectives. 

Une  partie  du  clergé  et  de  la  noblesse  le  suivirent.  Le  tiers 


170  LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME. 

resta  en  séance  avec  les  députés  nobles  et  ecclésiastiques  qui 
s'étaient  déjà  unis  à  lui.  Le  marquis  de  Dreux-Brézé,  grand 
maître  des  cérémonies,  vint  rappeler  la  volonté  du  roi.  «  Nous 
sommes  assemblés,  dit  Mirabeau,  par  la  volonté  nationale. 
Nous  ne  sortirons  que  par  la  force'.  »  Sieyès  ajouta  :  «  Nous 
sommes  aujourd'hui  ce  que  nous  étions  hier.  Délibérons.  » 

L'Assemblée  déclara  qu'elle  persistait  dans  tout  ce  qu'elle 
avait  arrêté  précédemment.  Mirabeau  fit  décréter  l'inviolabi- 
lité des  députés.  On  ajouta  qu'ils  seraient  à  l'abri  de  toutes 
actions  personnelles  ou  même  civiles  non  autorisées  par  l'As- 
semblée, et  que  les  auteurs  de  tout  attentat  contre  la  repré- 
sentation nationale  seraient  infâmes  et  traîtres  à  la  patrie.  Tous 
les  membres  présents  cédèrent  à  l'entraînement,  convaincus 
qu'ils  remplissaient  un  devoir  en  restant  pour  donner  à  la 
France  une  constitution. 

Louis  XVI  rentrait  au  palais  après  cet  acte,  que  Malouet 
appelle  une  violence  timide,  quand  il  apprit  les  résolutions 
audacieuses  du  tiers.  La  cour  en  éprouva  une  surprise  d'au- 
tant moins  explicable  qu'elles  avaient  été  annoncées.  Ce  fut 
pour  elle  comme  un  coup  de  tonnerre. 

Necker  voulut  se  retirer.  Ses  préparatifs  étaient  faits;  une 
chaise  l'attendait  dans  la  cour  de  l'hôtel  du  contrôle.  Le  roi 
l'appela  et  le  pria  de  rester.  Un  certain  nombre  de  députés, 
inquiets  de  l'effet  que  produirait  sa  retraite  et  cherchant  en- 
core des  moyens  de  conciliation,  coururent  à  son  hôtel,  le 
supplièrent  de  ne  pas  quitter  le  ministère  et  triomphèrent  de 
ses  hésitations.  Il  resta,  moitié  pour  jouir  de  sa  popularité,  car 
on  le  portait  aux  nues,  moitié  pour  prévenir  un  éclat.  Paris  et 
Versailles  étaient  en  proie  à  une  agitation  extraordinaire,  et 
les  nouvelles  de  certaines  provinces  très-inquiétantes. 

Il  représenta  au  roi  qu'un  seul  parti  demeurait  à  prendre, 
celui  de  vouloir  l'union  des  ordres  ;  que  les  prétentions  des 
ordres  supérieurs  étaient  perdues  ;  que  s'ils  se  séparaient  de  la 
nation,  c'était  leur  ruine;  que  dissoudre  les  états,  c'était  jeter 
la  France  dans  la  guerre  civile  et  décréter  la  banqueroute.  On 
ne  pouvait  invoquer  l'ancienne  constitution,  puisque  les  cahiers 
avaient  précisément  pour  objet  d'en  préparer  la  refonte  et  le 
renouvellement. 

L'archevêque  de  Bordeaux,  Cicé,  décida  le  lendemain  ceux 

^  La  phrase  déclamatoire  attribuée  à  Mirabeau  paraît  avoir  été  arrangée. 
V.  Founiier,  YEspril  dans  l'histoire. 


[juin  1789]  RECNIO>-    DES    ORDRES.  171 

des  membres  du  clergé  qui  résistaient  encore  à  s'unir  aux 
communes.  Lally-Tollendal,  orateur  brillant,  déjà  célèbre  par 
le  talent  qu'il  avait  déployé,  sans  succès  il  est  vrai,  pour  faire 
réliabiliter  la  mémoire  de  son  père,  s'efforça  de  démontrer  à 
la  noblesse  dans  un  magnifique  discours  la  nécessité  du  sacri- 
fice :  «  11  est,  dit-il,  une  force  des  choses  qui  l'emporte  sur  celle 
des  personnes.  Une  grande  révolution  est  commencée,  rien  ne 
l'empêchera.  Il  ne  tient  qu'à  la  noblesse  d'y  concourir  et  de 
s'y  assurer  une  place  d'honneur.  »  D'Eprémesnil  répondit  avec 
sa  fougue  ordinaire  que  le  devoir  de  la  noblesse  était  précisé- 
ment d'empêcher  les  révolutions.  Ce  fut  lui  qui  l'emporta,  et 
la  proposition  fut  rejetée  après  une  séance  des  plus  orageuses. 
Mais  quarante-sept  gentilshommes,  le  duc  d'Orléans  en  tête, 
firent  scission  et  se  rendirent  aux  communes  ;  on  comptait 
parmi  eux  les  noms  les  plus  illustres.  Quelques  autres  décla- 
rèrent qu'ils  voulaient  en  référer  à  leurs  commettants. 

Ainsi  la  réunion  s'acheva  toute  seule  avant  que  le  roi  et 
son  conseil  eussent  pris  un  parti.  Elle  s'acheva,  il  est  vrai,  au 
grondement  de  l'émeute.  L'archevêque  de  Paris  était  menacé 
dans  les  rues  de  Versailles,  poursuivi  dans  son  hôtel  et  forcé 
d'adhérer.  Necker,  sur  des  avis  prudents,  fit  retirer  les  troupes 
qui  entoui^aient  la  salle  des  états ,  de  peur  d'une  collision.  L'As- 
semblée recevait  des  adresses  chaleureuses.  Une  députation 
du  peuple  de  Paris  vint  lui  promettre  assistance.  Bailly,  tout 
entier  aux  difficultés  du  moment  et  jugeant  nécessaire  de  mon- 
trer l'Assemblée  appuyée  par  le  sentiment  public,  fit  admettre 
cette  députation,  sans  se  douter  qu'il  créait  un  précédent  dan- 
gereux. Sa  droiture,  son  attitude  simple  et  digne  lui  donnaient 
une  grande  autorité  personnelle,  et  de  président  provisoire  du 
tiers  il  était  devenu  en  fait  le  président  des  états  ;  mais  l'expé- 
rience politique  lui  manquait. 

Mirabeau,  plus  clairvoyant,  sentit  qu'il  fallait  se  hâter  de 
calmer  l'orage  prêt  à  se  déchaîner.  Le  27,  il  exprima  l'espé- 
rance qu'une  lutte  était  conjurée,  et  il  proposa  une  adresse  aux 
Français  pour  recommander  l'ordre  public  et  la  concorde. 
L'Assemblée  ne  lui  prêta  qu'ime  oreille  distraite,  car  elle  atten- 
dait en  ce  moment  même  l'arrivée  des  derniers  députés  de  la 
noblesse.  Les  ordres  réitérés  du  roi  et  les  lettres  pressantes  du 
comte  d'Artois  avaient  triomphé  de  leur  résistance.  Ils  entrèrent 
enfin,  déclarant  qu'ils  se  conformaient  aux  désirs  de  Sa  Majesté. 
«Messieurs,  dit  Bailly  en  les  recevant,  la  famille  est  com- 


172  LIVRE   QUARANTE-CINQUIEME. 

plèle.  »  Versailles  s'illumina  spontanément  dans  la  soirée. 
On  se  figura,  sans  le  croire,  que  la  révolution  était  achevée. 
La  question  la  plus  irritante  était  résolue,  mais  elle  ne  Tétait 
pas  de  manière  à  câliner  l'irritation.  Les  communes  étaient 
aigries  ;  la  noblesse  vaincue  cédait  à  regret  et  croyait  se  sacri- 
fier pour  le  roi.  Le  clergé  suivait  les  événements.  Le  roi,  pre- 
nant coup  sur  coup  des  décisions  tardives  et  contradictoires, 
ne  faisait  que  donner  la  mesure  de  sa  faiblesse,  peut-être  de 
ses  alarmes.  Les  concessions  qui,  faites  à  temps,  eussent  sauvé 
son  autorité,  ne  servaient  plus  qu'à  la  ruiner.  Les  vieux  cour- 
tisans gémissaient  et  s'indignaient. 

IIL  —  Le  30  juin,  plusieurs  députés  demandèrent  qu'on  se 
prononçât  sur  la  valeur  des  mandats  impératifs  ;  on  craignait 
que  ces  mandats  ne  fussent  opposés  comme  fins  de  non-recevoir 
aux  mesures  adoptées  déjà  ou  sur  le  point  de  l'être.  Talleyrand 
proposa  de  les  annuler.  Sieyès  fit  décider,  ce  qui  était  plus 
juste,  que  chacun  aurait  la  faculté  de  s'abstenir,  et  au  besoin 
d'en  référer  à  ses  commettants  ;  mais  que  les  voix  des  abstenants 
ne  seraient  pas  comptées  et  que  l'Assemblée  poursuivrait  la 
marche  de  ses  délibérations,  car  la  nécessité  d'agir  était  ur- 
gente, et  en  respectant  les  scrupules  légitimes,  on  éviterait 
qu'ils  devinssent  une  arme  de  parti. 

L'Assemblée  arrêta  ensuite  son  règlement  intérieur  et  forma 
ses  bureaux.  Mounier,  estimant  le  prix  du  temps,  fit  décider 
qu'on  s'occuperait  immédiatement  de  la  constitution,  sans  pré- 
judice des  questions  urgentes. 

On  put  croire  un  instant  l'accord  rétabli.  Les  dispositions 
réciproques  semblèrent  bienveillantes  et  courtoises.  L'arche- 
vêque de  Vienne,  Pompignan,  prélat  populaire,  fut  choisi 
pour  président.  La  noblesse  continuait  bien  d'avoir  une  réu- 
nion séparée,  mais  le  nombre  des  membres  de  cette  réunion 
se  réduisit  en  dix  jours  de  cent  trente  à  quatre-vingts. 

Malheureusement,  le  calme  de  la  rue  ne  se  rétablit  pas  avec 
la  même  facilité.  Une  première  émeute  eut  lieu  à  Paris,  au 
sujet  de  onze  soldats  des  gardes-françaises  que  le  duc  du  Châ- 
telet,  leur  colonel,  avait  envoyés  à  la  prison  de  l'Abbaye.  Ces 
gardes,  au  nombre  de  trois  mille  six  cents,  formaient  un  régi- 
ment privilégié  et  jouissant  d'une  grande  liberté;  la  plupart 
étaient  mariés  et  mêlés  à  la  vie  du  peuple.  Accablés  de  séduc- 
tions intéressées,  ils  faisaient  cause  commune  avec  lui  et  avaient 


[jDKN  1789]  LA    COUR  ET  LA   BOURGEOISIE.  173 

déjà  pris  part  à  plusieurs  de  ses  manifestations.  Le  30  juin,  un 
groupe  de  plusieurs  centaines  d'hommes  se  forma  au  Palais- 
Royal,  se  grossit  rapidement,  marcha  sur  la  prison,  en  enfonça 
les  portes  mal  défendues  par  les  dragons  qui  devaient  les 
garder,  délivra  les  prisonniers  et  les  promena  en  triomphe.  Le 
lendemain,  les  vainqueurs  envoyèrent  une  députation  à  l'As- 
semblée. Elle  refusa  de  la  recevoir.  Clermont-Tonnerre,  Mou- 
nier,  Mirabeau,  représentèrent  qu'on  ne  pouvait  pactiser  avec 
l'émeute.  Mais  les  députés,  craignant  de  s'aliéner  les  Pari- 
siens, firent  une  adresse  pour  recommander  l'union  et  la  paix, 
et  promirent  d'implorer  la  clémence  du  roi. 

Le  roi  exigea  que  les  coupables  fussent  réintégrés  dans  la 
prison,  après  quoi  il  les  libéra  et  les  licencia. 

Comme  de  nouveaux  troubles  étaient  à  craindre,  il  massa 
des  troupes  autour  de  Versailles  et  de  Paris.  Il  appela  de  pré- 
férence les  régiments  étrangers  qui  étaient  les  plus  sûrs,  car 
les  autres  étaient  travaillés  par  le  peuple.  La  venue  de  ces 
régiments  produisit  un  double  effet.  Le  groupe  des  courtisans 
qui  agissait  sans  le  roi  parla  tout  haut  de  s'en  servir  pour  réta- 
blir l'autorité  de  la  couronne,  pour  se  débarrasser  des  nova- 
teurs, des  philosophes,  des  partisans  du  gouvernement  anglais. 
Les  amis  de  l'Assemblée  furent  traités  de  factieux  '.  Les  éner- 
gumènes  demandèrent  une  exécution  militaire  et  une  dissolu- 
tion iuimédiate.  C'était  la  pire  des  conspirations,  car  c'était 
une  conspiration  en  paroles,  avec  provocation  et  défi.  Or,  le 
clergé,  la  noblesse,  les  courtisans  même  étaient  entourés  d'es- 
pions et  de  domestiques  infidèles  qui  répétaient  et,  comme  on 
peut  croire,  exagéraient  les  propos  tenus. 

En  même  temps  la  bourgeoisie  s'alarma.  Elle  crut  que  la 
cour  préparait  contre  l'Assemblée  des  mesures  du  genre  de 
celles  que  Lamoignon  et  Brienne  avaient  prises  contre  le  Par- 
lement '.  Elle  interpréta  comme  une  menace  la  déclaration  que 
le  roi  avait  faite  le  23  juin,  de  se  réserver  tout  ce  qui  concer- 
nait l'armée.  Elle  était  ardente,  enthousiasmée  et  presque 
fanatisée  par  la  victoire  du  tiers.  Elle  répétait  qu'il  fallait  en 
finir  avec  le  despotisme,  la  féodalité,  l'ignorance  et  les  abus. 
Elle  s'imaginait  être  à  la  veille  d'une  ère  nouvelle,  traitait  les 
résistances  de  préjugés  et  frémissait  à  la  pensée  d'une  dissolu- 

Mémoires  de  Weber. 
2  C'était  là  l'opinion  générale.  Beaulieu,  Essais  historiques  sur  la  Révolution. 
tome  l". 


174  LIVRE    QUARANTE-GIiNQUlÈME. 

tion  possible.  Les  rentiers  n'étaient  pas  les  moins  passionnés, 
parce  qu'une  dissolution  leur  semblait  la  banqueroute.  Donc, 
recloutant  la  mauvaise  foi  de  la  cour  et  croyant  à  des  projets 
sinistres,  la  bourgeoisie  remua  le  peuple.  Elle  prépara  Témeute, 
qu'elle  espérait  diriger.  De  l'argent  fut  distribué  dans  les  fau- 
bourgs par  des  ambitieux  qui  comptaient  recueillir  le  fruit  de 
leurs  sacrifices. 

On  croit  que  le  duc  d'Orléans  contribua  pour  de  grosses 
sommes.  L'idée  était  venue  à  quelques-uns  de  ses  familiers  de 
le  mettre  à  la  tête  du  peuple  de  Paris  et  de  le  faire  nommer 
lieutenant  général  du  royaume  ;  ils  spéculaient  sur  l'incapacité 
de  Louis  XVI,  le  caractère  réservé  du  comte  de  Provence, 
l'impopularité  du  comte  d'Artois  et  du  prince  de  Condé.  Ils 
disaient  que  c'était  le  seul  moyen  de  constituer  un  gouverne- 
ment national  sans  passer  par  les  désordres  inséparables  d'une 
révolution.  Au  fond,  ils  cherchaient  à  tirer  parti  des  événe- 
ments. Le  duc  ne  les  dirigeait  pas,  mais  les  laissait  faire. 

Mirabeau,  qui  apercevait  avec  sa  sûreté  de  vue  les  signes 
précurseurs  de  l'orage,  interrompit,  le  2  juillet,  le  débat  engagé 
sur  les  préliminaires  de  la  constitution,  fit  un  discours  éner- 
gique contre  l'agglomération  des  troupes,  et  proposa  une 
adresse  pour  supplier  le  roi  de  les  éloigner.  Il  représenta  les 
craintes  suscitées  partout,  une  collision  devenue  imminente,  la 
fidélité  même  des  soldats  mise  en  péril  et  pouvant  ébranler  le 
trône.  Il  demanda  que  la  sûreté  de  Paris  et  de  Versailles  fût 
immédiatement  confiée  à  une  garde  bourgeoise.  L'adresse  fut 
votée,  sauf  le  dernier  article ,  qui  parut  témoigner  trop  de 
défiance.  Le  11,  le  roi  répondit  par  un  message  que  la  pré- 
sence des  troupes  était  nécessaire  pour  l'ordre  public.  Il  offrit 
à  l'Assemblée  de  la  transférer  à  Soissons  ou  à  Noyon,  et  de  se 
rendre  lui-même  à  Compiègne  avec  la  cour. 

Cette  réponse  était  d'une  ambiguïté  malheureuse.  Une  trans- 
lation près  de  Compiègne,  au  milieu  d'un  camp ,  ne  devait 
rassurer  personne.  On  savait  que  les  courtisans  reprochaient  à 
Necker  d'avoir  convoqué  l'Assemblée  à  Versailles,  c'est-à-dire 
trop  près  de  Paris. 

Le  même  jour,  Necker  reçut  l'ordre  de  quitter  le  ministère 
et  de  s'éloigner  de  Versailles  en  toute  hâte.  Il  partit  en  poste 
pour  Bruxelles,  sans  même  avertir  sa  famille.  Ses  ennemis 
l'avaient  emporté.  Ils  l'accusaient  de  trahison  continue  depuis 
son  arrivée  aux  affaires.  Ils  lui  faisaient  un  crime  de  n'avoir 


[juillet  1789]     RENVOI  DE  NECKER.  TROUBLES  A  PARIS.  175 

pas  paru  à  la  séance  royale  du  23  juin  et  d'avoir  blâmé  les  pré- 
pai-atifs  militaires. 

Le  12,  on  apprit  à  Paris  son  renvoi  et  celui  des  autres  mi- 
nistres, Montmorin,  Saint-Priest  et  la  Luzerne.  On  apprit 
aussi  leur  remplacement  par  Breteuil,  le  familier  de  la  reine, 
la  Vauguyon  le  vieux  maréchal  de  Broglie  et  Foulon,  hommes 
de  cour  ou  hommes  de  résistance. 

IV.  —  Ces  choix  furent  accueillis  comme  un  défi.  La  cour, 
qui  avait  eu  le  tort  de  ne  jamais  agir,  soit  pour  se  concilier  les 
hommes  modérés  qui  étaient  nombreux,  soit  pour  éviter  les 
débats  irritants,  soit  pour  prendre  l'initiative  d'une  des  grandes 
réformes  exprimées  dans  les  cahiers,  soit  même  pour  déter- 
miner les  attributions  de  l'Assemblée  et  l'y  renfermer  ',  se  réfu- 
giait donc  dans  la  pensée  des  voies  militaires.  Elle  s'éloignait 
non-seulement  de  l'Assemblée,  mais  des  députés  qui,  comme 
les  Mounier,  les  Malouet,  les  Lally,  les  Glermont-Tonnerre, 
s'étaient  groupés  autour  de  Necker  dans  l'espérance  d'une 
entente. 

L'émeute  gronda  aussitôt.  Le  jardin  du  Palais-Royal,  lieu 
de  plaisir  envahi  depuis  plusieurs  mois  par  les  curieux,  les 
oisits,  les  étrangers,  les  agitateurs,  les  orateurs  populaires, 
enfin  par  les  jeunes  gens  pour  lesquels  la  politique  était  de- 
venue un  amusement  et  une  passion,  se  remplit  de  tumulte. 
Camille  Desmoulins,  un  de  ces  jeunes  gens,  monta  sur  une 
chaise,  fit  un  appel  aux  armes  et  arbora  une  feuille  d'arbre  à 
son  chapeau  en  signe  de  ralliement.  En  un  instant  les  arbres 
du  jardin  furent  dépouillés  ;  chacun  des  assistants  prit  la  co- 
carde verte.  On  alla  chercher  dans  une  boutique  de  figures  de 
cire  les  bustes  du  duc  d'Orléans  et  de  Necker  pour  les  porter 
en  triomphe. 

Des  troupes  étaient  massées  aux  Champs-Elysées,  sous  les 
ordres  du  baron  de  Besenval.  Elles  demeurèrent  d'abord  im- 
mobiles. Tout  à  coup  une  collision  éclata,  sans  qu'on  sût  com- 
ment, entre  les  dragons  du  régiment  Royal-Allemand  et  les 
gardes-françaises.  Le  prince  de  Lambesc,  à  la  tète  des  dra- 
gons, fit  une  charge  par  le  pont  tournant  dans  le  jardin  des 
Tuileries.  Une  panique   s'ensuivit.  Les  gardes-françaises,   se 

i  Droz  a  montré  parfaitement  qu'il  n'y  eut  pas  une  semaine,  pas  un  jour  où 
la  cour  n'eut  pu  agir  ainsi.  Au  lieu  de  cela,  elle  ne  fit  rpe  céder,  à  contre- 
temps, en  montrant  sa  faiblesse  et  plus  encore  son  mauvais  vouloir. 


176  LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME. 

joignant  aux  bandes  populaires,  tuèrent  trois  hommes  au  ré{}i- 
ment  de  Royal-Allemand,  Besen\al,  redoutant  une  lutte  plus 
pvaye,  n'ayant  pas  d'ordres  suffisamment  précis  et  de  moins 
en  moins  sûr  des  troupes,  se  replia  sur  Versailles. 

Il  s'était  formé  à  Paris,  spontanément  après  le  23  juin,  un 
comité  des  électeurs  pm'isiens  qui  s'était  installé  à  l'hôtel  de 
ville  à  côté  des  conseillers  municipaux.  C'étaient  des  électeurs 
de  second  degré,  les  vrais  commettants  des  députés  de  Paris, 
autorisés  à  se  croire  les  représentants  ou  les  délégués  des 
soixante  districts  que  Necker  avait  créés  pour  les  élections  de 
la  ville.  Ils  s'assemblèrent  le  soir  même,  se  déclarèrent  en  per- 
manence, convoquèrent  les  districts  et  les  chargèrent  d'orga- 
niser chacun  sur  l'heure  deux  cents  hommes  de  garde  bour- 
geoise pour  maintenir  l'ordre  en  rassurant  le  peuple  contre  une 
attaque  des  troupes  royales.  Tout  le  monde  courut  aux  dis- 
tricts, car  le  sentiment  de  cette  nécessité  était  général.  La  nuit 
se  passa  sur  le  qui-vive.  Les  rues  étaient  éclairées.  Plusieurs 
milliers  d'ouvriers  descendirent  de  Montmartre,  où  la  ville  leur 
fournissait  du  travail  ou  les  occupait  à  des  terrassements  '  ;  ils 
incendièrent  deux  des  barrières  récemment  construites  par 
Galonné,  monuments  odieux  parce  qu'on  accusait  l'octroi  de 
faire  enchérir  les  subsistances,  et  ils  se  répandirent  dans  Paris 
en  le  menaçant  du  feu  et  du  pillage. 

Le  13,  à  Versailles,  la  séance  fut  triste  et  solennelle.  Mou- 
nier  proposa  de  demander  le  rappel  des  ministres  disgraciés. 
Lally  fit  un  éloquent  panégyrique  de  Necker.  L'Assemblée,  se 
disant  interprète  de  la  nation,  déclai-a  que  le  contrôleur  généi'al 
emportait  son  estime  et  ses  regrets.  Plusieurs  députés  de  la 
noblesse  crurent  devoir  donner  aux  actes  du  tiers  une  adhé- 
sion chaleureuse  et  sans  réserve.  «Réunis  pour  la  constitution, 
s'écria  le  comte  de  Virieu,  faisons  la  constitution  :  resserrons 
nos  liens  mutuels,  renouvelons,  consacrons  les  glorieux  arrêtés 
du  17  juin.  Unissons-nous  à  cette  résolution  célèbre  du  20  du 
même  mois.  Jurons  tous,  oui,  tous,  tous  les  ordres  réunis, 
d'être  fidèles  à  ces  illustres  arrêtés  qui  seuls  aujourd'hui  peu- 
vent sauver  le  royaume.  »  Un  autre  (la  Rochefoucauld  ou  Gler- 
mont-Tonnerre)  ajouta  :  «La  constitution  sera  faite  ou  nous  ne 
serons  plus.  »  On  résolut  de  demander  une  seconde  fois  au  roi 
Péloignement  des  troupes,  cause  de  tout  l'effroi,  plus  la  créa- 

Les  témoignages  les  plus  suis  varient  entre  douze  et  vingt  mille. 


[juillet  178G]  PRISE   DE   LA    BASTILLE.  117 

lion  d  une  garde  bourgeoise.  Une  députation  de  quatre-vingts 
membres,  dont  faisaient  partie  tous  les  représentants  de  Paris, 
porta  ce  double  vœu  au  château.  Elle  n'en  rapporta  qu'une 
réponse  insignifiante.  Alors,  sur  la  proposition  de  la  Fayette, 
l'Assemblée  déclara  «  les  nouveaux  ministres  et  conseillers  du 
roi,  de  quelque  rang  et  état  qu'ils  pussent  être,  responsables 
des  événements.  »  Elle  se  constitua  en  permanence.  Une  moitié 
des  députés  devait  rester  dans  la  salle,  l'autre  venir  la  relever. 
La  Fayette,  vice-président,  occupa  le  fauteuil  pendant  la  séance 
de  nuit. 

A  Paris,  la  journée  du  13  fut  aussi  tumultueuse  que  la  nuit 
avait  été  pleine  d'inquiétude.  Le  peuple  se  porta  aux  greniers 
des  Lazaristes  et  en  tira  plus  de  cinquante  voitures  de  grain.  Il 
pilla  le  garde-meuble  de  la  couronne  et  les  boutiques  d'armu- 
riers pour  se  procurer  des  armes.  On  criait  que  les  troupes 
allaient  arriver;  on  fermait  les  boutiques  ;  on  sonnait  le  tocsin. 
Les  électeurs  appelèrent  à  l'hôtel  de  ville  le  prévôt  des  mar- 
chands Flesselles  et  les  officiers  municipaux.  Ces  derniers 
furent  obligés  de  siéger  sans  défense  au  milieu  du  peuple  dé- 
chaîné, ignorant  ce  que  ferait  la  cour,  risquant  d'être  désaA^oués 
par  elle,  en  butte  aux  soupçons  de  duplicité  et  de  trahison.  On 
se  hâta  d'organiser  la  milice  bourgeoise,  en  lui  donnant  pour 
signe  de  ralliement  une  cocarde  bleue  et  rouge.  On  nomma 
un  comité  pour  la  sûreté  et  les  approvisionnements.  Flesselles 
cherchait  à  gagner  du  temps,  promettait  des  fusils  et  n'en  don- 
nait pas. 

Cependant  des  motions  furieuses  se  succédaient  au  Palais- 
Royal.  On  n'y  parlait  de  rien  moins  que  de  prendre  et  de  dé- 
molir la  Bastille.  La  bourgeoisie  et  les  électeurs  qui  la  repré- 
sentaient estimaient  ce  projet  insensé.  On  se  croyait  à  peu  près 
sûr  de  faire  céder  le  roi,  attendu  que  les  troupes  refuseraient 
de  tirer  sur  le  peuple,  auquel  les  gardes-françaises  s'étaient 
mêlés.  Mais  comme  l'impatience  populaire  allait  croissant,  le 
comité  donna  l'ordre  de  forger  cinquante  "lille  piques.  Le  soir 
les  rues  furent  encore  illuminées  et  parcourues  par  des  pa- 
trouilles. Le  président  des  électeurs,  Moreau  de  Saint-Merry, 
passa  la  nuit  à  côté  d'un  baril  de  poudre,  prêt  à  faire  sauter 
l'hôtel  de  ville  s'il  le  fallait. 

Les  dispositions  des  troupes  n'étaient  pas  douteuses.  Elles 
ne  voulaient  pas  agir  contre  la  nation.  Les  officiers  avertissaient 
la  cour  de  ne  pas  compter  sur  elles.  Les  soldats,  séduits  par 
VII.  12 


178  LIVRE   QUARANTE-CINQUIÈME. 

l'exemple  des  gardes-françaises,  étaient  débauchés  par  les  hom- 
mes et  les  femmes  du  peuple  qui  venaient  fraterniser  avec  eux. 
Le  gouvernement  les  laissait  exposés  à  ce  danger  et  ne  leur 
donnait  aucun  ordre.  Il  s'était  imaginé  intimider  Paris  par  un 
simple  déploiement  de  troupes.  Eut-il  un  autre  plan?  On  le  lui 
a  reproché,  sans  jamais  l'avoir  su  ;  ce  qui  a  permis  de  dire  qu'il 
employa  la  force  autant  qu'il  était  nécessaire  pour  donner  la 
mesure  de  sa  faiblesse.  Tout  ce  qu'on  peut  affirmer,  c'est  qu'à 
partir  de  ce  jour,  la  cour  fut  intimidée  à  son  tour.  Elle  craignit 
les  défections  des  soldats.  Les  courtisans  allèrent  visiter  les  régi- 
ments qui  se  trouvaient  à  Versailles  pour  entretenir  leur  fidélité. 

Le  14,  le  mouvement  populaire  s'accentua.  Un  en  de  tra- 
hison s'éleva  contre  Flesselles,  qui  ne  donnait  pas  les  armes 
promises.  Le  comité  des  électeurs,  assiégé  dans  la  salle  qu'il 
occupait  et  menacé  d'en  être  expulsé,  fut  obligé  d'ordonner  des 
barricades  et  d'autres  mesures  de  défense.  Le  procureur  du  roi 
de  la  municipalité,  Elhys  de  Corny,  se  mit  à  la  tête  de  la  mul- 
titude et  la  conduisit  à  l'hôtel  des  Invalides.  Ces  derniers  ouvri- 
rent eux-mêmes  leurs  portes.  La  foule  s'y  précipita,  s'empara 
de  vingt-huit  mille  fusils  déposés  dans  les  caves,  et  enleva  tout, 
jusqu'aux  canons.  Les  troupes  qui  se  trouvaient  à  portée  ne 
bougèrent  pas,  le  roi  ayant  défendu  de  verser  une  seule  goutte 
de  sang.  On  vit  alors  des  soldats  quitter  leurs  régiments  pour 
se  mêler  à  la  foule.  Hommes  et  femmes  les  accostaient,  les  en- 
touraient et  les  faisaient  boire.  On  criait  :  Vive  le  roi!  vive  la 
nation  !  vive  la  liberté  !  périssent  les  aristocrates  !  Un  cri  do- 
mina bientôt  tous  les  autres,  celui  de  marcher  à  la  Bastille. 

La  Bastille,  vieille  forteresse  du  moyen  âge  convertie  en 
prison  d'Etat,  était  odieuse  aux  faubourgs,  qu'elle  dominait  de 
ses  huit  tours  et  de  sa  masse  redoutable.  Le  gouverneur,  de 
Launay.  n'avait  avec  lui  qu'une  garnison  insignifiante  de  trente- 
deux  Suisses  et  quatre-vingts  invalides,  sans  approvisionne- 
ments, tant  on  avait  peu  prévu  qu'elle  fût  attaquée.  Mais  ses 
hautes  murailles  garnies  de  canons  la  rendaient  imprenable.  Les 
électeurs,  obligés  de  suivre  le  mouvement  populaire,  envoyèrent 
xin  parlementaire  à  de  Launay  et  lui  demandèrent  de  ne  pas 
tirer  le  premier.  Il  y  consentait.  Cependant  la  foule  et  le  tumulte 
grossissaient.  Les  agents  du  comité  ne  purent  empêcher  les 
fusils  de  partir.  Bientôt  un  coup  de  canon  retentit  et  donna  le 
signal  du  combat. 

Il  Y  avait  en  avant  de  la  forteresse  une  première  enceinte , 


[juillet  1789]  FUREURS    POPULAIRES.  «79 

appelée  la  cour  du  gouvernement,  entre  les  fossés  et  les  ponts- 
levis.  Les  assaillants  y  pénétrèrent  malgré  les  balles  et  s'v  éta- 
blirent. Une  fois  logés  là,  ils  demandèrent  que  de  Launay  admît 
un  certain  nombre  d'hommes  de  la  garde  bourgeoise  dans  la 
place.  On  parlementa;  les  délais  accrurent  l'irritation  populaire. 
Tout  à  coup  on  vit  arriver  deux  bandes,  dont  une  de  gardes  fran- 
çaises, conduite  par  d'anciens  soldats,  Elie  et  Hulin,  avec  cinq 
canons  donnés  par  un  des  commandants  de  la  milice  bour- 
geoise. L'attaque,  rriéme  dans  ces  conditions,  était  fort  témé- 
raire. Mais  les  assaillants,  poussés  en  avant  par  une  foule  com- 
pacte, étaient  animésd'une  véritable  fureur.  Quelquesdécbarges 
leur  tuèrent  ou  blessèrent  plus  de  deux  cents  hommes,  ce  qui 
acheva  de  les  exaspérer.  Pendant  ce  temps,  les  invalides,  qui 
formaient  la  garnison,  voulaient  se  rendre.  De  Launay  perdit  la 
tète  ;  il  essaya  de  mettre  le  feu  aux  poudres  ;  les  siens  l'en  em- 
pêchèrent. Forcé  par  eux  d'admettre  quelques-uns  des  chefs 
du  peuple,  il  capitula,  moyennant  la  promesse  jurée  par  Elie 
et  Hulin  que  tous  les  défenseurs  et  prisonniers  de  la  Bastille 
auraient  la  vie  sauve. 

Mais  la  multitude  furieuse  n'obéissait  plus  à  ses  chefs.  Oa 
voyait  au  milieu  d'elle  de  ces  hommes  à  figure  sinistre  qui  pa- 
raissent avec  les  émeutes,  et  pour  qui  les  révolutions  sont  la 
liberté  du  crime.  De  Launay  était  à  peine  arrivé  à  la  place  de 
Grève ,  que  plusieurs  des  brigands,  c'est  le  nom  qu'on  leur 
donnait,  se  jetèrent  sur  lui.  Ils  l'arrachèrent  aux  mains 
d'Hulin ,  lui  coupèrent  la  tète,  et  l'un  d'eux  la  promena  au 
bout  d'une  pique.  Le  cortège  sanglant  des  vainqueurs  envahit 
l'hôtel  de  ville  et  la  salle  où  le  comité  des  électeurs  opposait 
depuis  plusieurs  heures  la  plus  courageuse  résistance.  Fies- 
selles  fut  enlevé  pour  être  conduit  au  Palais-Royal,  où  un  tri- 
bunal devait  le  juger  comme  traître.  A  peine  avait-il  passé  le 
seuil  de  la  porte  qu'un  coup  de  pistolet  l'étendit  roide  mort. 
D'autres  victimes  périrent  encore  dans  la  bagarre.  Plusieurs 
des  soldats  de  la  Bastille,  quelques-uns  mêmes  des  prisonniers 
qu'on  en  tira,  furent  massacrés.  Les  autres  ne  durent  leur 
salut  qu'aux  gardes-françaises,  qui  se  sérièrent  pour  leur  faire 
cortège.  Des  bandes  féroces  et  hideuses  parcouiurent  les  prin- 
cipales rues  de  Paris;  les  têtes  de  de  Launay  et  de  Flesselles 
furent  portées  jusqu'au  Palais-Royal.  Ce  jour-là ,  la  bête  féroce 
était  déchaînée.  Gomme  le  duc  de  Liancourt  le  dit  au  roi,  ce 
n'était  pas  une  révolte,  c'était  une  révolution. 

12. 


180  LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME. 

Y.  —  L'Assemblée  siégeait  en  permanence,  quand  ces  nou- 
velles luguLres  lui  furent  apportées.  INIirabeau  avait  demandé 
que  les  ministres  fussent  cités  à  la  barre.  On  envoyait  au  châ- 
teau députation  sur  députation,  le  tout  inutilement  ;  car  la  cour 
ne  savait  à  quoi  se  résoudre.  Les  nouveaux  ministres  n'étaient 
même  pas  d'accord  entre  eux.  Le  bruit  courait  qu'ils  avaient 
formé  le  plan  de  cerner  l'Assemblée,  de  l'obligera  accepter 
purement  et  simplement  la  délibération  du  23  juin,  puis 
de  la  dissoudre;  qu'ils  avaient  reculé  ensuite  devant  l'exé- 
cution. 

Le  15,  une  nouvelle  députation  partit,  plus  pressante  encore 
que  les  précédentes.  L'Assemblée  était  fort  émue,  car  c'était 
aux  fautes,  aux  menaces  et  aux  mauvais  calculs  de  la  cour 
qu'elle  imputait  les  événements  de  Paris.  Mirabeau,  s'adressant 
aux  membres  de  la  députation,  eut  un  mouvement  d'éloquence 
superbe,  et  Glermont-Tonncrre  s'écria  :  «  Il  faut  que  les  rois, 
comme  les  autres  liemmes,  achètent  l'expérience.  »  Tout  à 
coup  on  annonça  l'arrivée  du  roi. 

Louis  XVI,  sollicité  par  le  duc  de  Liancourt  et  d'ailleurs 
répugnant  à  l'effusion  du  sang,  venait  à  l'Assemblée  avec  ses 
deux  frères.  A  cette  nouvelle,  l'émotion  redoubla.  On  convint 
de  l'accueillir  avec  un  respect  silencieux  ;  un  député  prononça 
■  le  mot  célèbre  :  «  Le  silence  des  peuples  est  la  leçon  des 
rois.  »  Cependant,  dès  qu  il  parut,  le  cri  accoutumé  de  Vive  le 
roi!  n'en  sortit  pas  moins  de  toutes  les  bouches.  Il  annonça 
que  les  troupes  avaient  reçu  l'ordre  de  s'éloigner  de  Paris  et 
de  Versailles  ;  qu'il  venait  démentir  les  faux  bruits  et  qu'il  ne 
ferait  rien  que  d'accord  avec  la  nation.  11  ajouta  :  «  Messieurs, 
c'est  moi  qui  me  lie  à  vous.  »  A  ces  mots,  un  enthousiasme 
général  éclata.  Il  voulut  retourner  au  château  à  pied;  tous  les 
dépulés  l'escortèrent.  Des  habitants  de  Versailles,  des  soldats 
se  joignirent  au  cortège  et  le  suivirent  jusque  dans  la  chapelle, 
où  un  Te  Deum  fut  chanté.  «  Les  drapeaux  flottant  dans  les 
airs,  dit  Ferrières,  le  bruit  des  tambours,  des  trompettes,  des 
timbales  ;  le  chant  vif  et  animé  des  fanfares,  des  marches  mili- 
taires, les  cris  de  Vive  le  roi  !  vive  la  nation  !  donnaient  à  cette 
entrée  pacifique  du  monarque,  du  peuple  et  des  députés,  l'ap- 
parence d'un  triomphe  national.  » 

L'Assemblée  se  livra  sans  réserve  à  la  joie  de  la  réconcilia- 

'  tion.  Elle  demanda  au  roi  de  lui  assurer  un  libre  accès  auprès 

de  lui  et  de  communiquer  désormais  avec  elle  sans  intermé- 


[jL-iLLET  1789]      LE   ROI    A   L  HOTEL   DE    VILLE.  181 

diaire.  Puis  elle  se  hâta  d'envoyer  une  députation  nombreuse 
à  rhôtel  de  ville  de  Paris. 

Paris  était  étourdi  de  la  prise  de  la  Bastille  et  de  la  facilité 
de  sa  victoire.  Le  peuple,  ne  pouA'ant  croire  à  son  succès, 
avait  passé  la  nuit  à  élever  des  barricades  et  des  retranche- 
ments, à  dépaver  les  rues,  à  porter  des  pierres  dans  les  étages 
supérieurs  des  maisons  pour  les  jeter  sur  les  troupes  dont  il 
attendait  l'entrée.  On  forgeait  des  piques  ;  on  faisait  la  garde 
aux  barrières.  Le  comifé  des  électeurs  siégeait  toujours,  car  il 
n'y  avait  plus  d'autorités. 

La  députation  de  l'Assemblée  étant  arrivée  à  l'hôtel  de  ville, 
la  Fayette  y  lut  aux  électeurs  le  discours  de  Louis  XVI,  et 
Lallv  adressa  aux  assistants  un  éloquent  appel  à  la  concorde, 
dans  lequel  il  eut  soin  de  faire  applaudira  plusieurs  reprises  le 
nom  du  roi.  Gomme  il  était  urgent  de  constituer  des  autorités 
municipales,  les  électeurs  présents  nommèrent  par  acclamation 
Bailly  maire  et  la  Fayette  commandant  de  la  milice.  Les  deux 
élus  acceptèrent  ces  charges  périlleuses  provisoirement,  en 
réservant  le  vote  des  districts.  Ils  allèrent  célébrer  un  TeDeum 
à  la  cathédrale,  puis  rentrèrent  à  l'hôtel  de  ville  sans  désem- 
parer, pour  assurer  les  subsistances  et  organiser  la  milice,  que 
la  Favette  baptisa  du  nom  de  garde  ?iationale. 

Les  membres  les  plus  influents  de  l'Assemblée,  se  sentant 
maîtres  de  la  cour,  cédaient  à  un  élan  naturel  d'enthousiasme 
et  d'espérance  ;  ils  se  flattaient  de  calmer  Paris  et  de  devenir 
maîtres  de  la  France.  Ils  en  étaient  convamcus,  parce  qu'ils 
se  sentaient  le  dévouement  nécessaire  pour  v  parvenir.  Mou- 
nierfît  à  la  séance  du  lendemain  une  relation  émue  des  scènes 
de  l'hôtel  de  ville.  Il  dit  que  l'amour  du  roi  et  celui  de  la  patrie 
exaltaient  les  âmes.  Il  appela  la  Fayette  «  un  héros  dont  le 
nom  était  cher  à  la  liberté  dans  les  deux  mondes  »  .  Il  annonça 
que  l'institution  de  la  garde  nationale  venait  d'être  ratifiée  par 
le  roi,  et  l'Assemblée  applaudit,  voyant  dans  cette  garde  une 
force  publique  mise  a  sa  disposition.  Les  rares  opposants  qui 
avaient  jusque-là  excipé  de  leurs  mandats  pour  s'abstenir, 
déclarèrent  renoncer  à  l'abstention.  Un  message  de  Louis  XVI 
annonça  la  démission  des  ministres,  le  rappel  de  Necker  et  sa 
volonté  de  se  rendre  à  Paris. 

A  Paris,  en  effet,  le  cri  public  demandait  le  rappel  de  Necker 
et  la  présence  du  roi.  On  ajoutait  à  ces  vœux  celui  de  la  démoli- 
tion de  la  Bastille,  que  les  électeurs  se  crurent  forcés  de  décréter. 


182  LIVRE  QUARA^^TE-CINQUIEME. 

Le  17,  Louis  XVI,  accompagné  d'un  cortéjje  de  députés,  se 
rendit  à  Paris.  Il  passa  au  milieu  de  cent  mille  hommes  de  la 
garde  nationale,  armés  et  ranp[és  en  haie.  Sur  tout  son  pas- 
sage il  n'entendit  qu'un  cri  :  Vive  la  nation!  Bailly,  qui  était 
allé  à  mi-chemin  de  Versailles  lui  porter  les  clefs,  suivant 
l'usage,  lui  présenta,  lorsqu'il  entra  à  l'hôtel  de  ville,  la  nou- 
velle cocarde  parisienne,  où  la  Fayette  avait  joint  aux  couleurs 
de  Paris,  rouge  et  hleu,  le  hlanc,  couleur  royale.  Lallv  parla 
encore  avec  chaleur  pour  célébrer  l'union  du  roi  et  de  la  na- 
tion, et  au  retour  les  cris  de  Vive  le  roi!  éclatèrent. 

Le  dévouement  de  Bailly,  de  la  Fayette,  de  Mounier,  de 
Lally,  devait-il  assurer  l'ordre  public,  rendre  au  gouverne- 
ment sa  force  et  fonder  la  liberté?  Malheureusement  tout  affir- 
mait que  la  vraie  victoire  était  celle  du  peuple,  auqviel  le  roi 
et  l'Assemblée  venaient  rendre  un  égal  hommage.  Vérité  que 
Baillv  lui-même  exprima,  en  insérant  dans  le  discours  attendri 
qu'il  fit  à  Louis  XVI,  cette  phrase  qui  lui  fut  tant  reprochée  : 
«  Sire,  Henri  IV  avait  conquis  son  peuple;  aujourd'hui  le 
peuple  a  reconquis  son  roi.  »  La  royauté,  vaincue  sans  com- 
bat, n'avait  plus  ni  pouvoir  ni  prestige.  L'Assemblée  ne  pou- 
vait gouverner.  Paris  n'avait  pas  de  municipalité  constituée. 
La  Fayette,  Bailly  étaient  des  médiateurs  sans  autre  force 
qu'une  autorité  morale  éphémère  et  bien  peu  sûre. 

VI.  —  Le  18,  les  voitures  roulaient  à  Paris.  Mais  les  bandits 
envahissaient  les  campagnes;  ils  y  commirent  des  pillages  et 
des  meurtres  que  les  autorités  furent  presque  partout  im- 
puissantes à  poursuivre. 

Le  désordre  s'étendait  à  la  France  entière.  Partout  le  peuple 
était  agité  par  la  crainte  de  la  disette  et  l'opinion  accréditée 
des  accaparements.  Partout  aussi  la  bourgeoisie  était  surexcitée 
par  la  lutte  de  l'Assemblée  contre  les  privilégiés  et  la  cour. 
Dès  le  mois  de  juin,  les  habitants  de  Marseille,  autorisés  par 
la  chambre  de  commerce  et  le  corps  de  ville,  s'étaient  armés 
malgré  le  parlement  de  Provence ,  pour  soutenir  les  états  gé- 
néraux. Dans  beaucoup  de  villes,  particulièrement  dans  celles 
de  Bretagne,  où  les  députés  bretons  entretenaient  d'activés  cor- 
respondances, on  recevait  avec  une  anxiété  fiévreuse  les  nou- 
velles et  les  bruits  de  Paris  ou  de  Versailles.  On  essayait  de 
gagner  les  troupes.  On  répétait  que  si  l'Assemblée  était  me- 
nacée, on  irait  la  secourir.  A  Rennes,  à  Saint-Malo,  les  jeunes 


[juillet  1789]     ANARCFUE   DANS    LES    PROVINCES.  183 

gens  s'organisaient  et  s'armaient  dans  ce  but.  A  Grenoble,  une 
nombreuse  réunion  publique  décida  que  le  jour  oii  la  moindre 
atteinte  serait  portée  à  la  liberté  de  l'Assemblée,  on  refuserait 
l'impôt.  A  Lyon,  après  une  émeute  et  des  coups  de  feu  tirés 
aux  barrières,  les  trois  ordres  s'unirent  pour  rédiger  une 
adresse  à  l'Assemblée.  A  Gaen ,  le  peuple  enleva  la  citadelle. 
Un  jeune  officier  de  dragons,  Belzunce,  fut  massacré.  Il  y 
eut  une  écbauffourée  à  Strasbourg,  une  émeute  à  Rouen 
où  tous  les  habitants  s'armèrent.  Au  Havre,  on  pilla  les 
établissements  de  la  marine  pour  avoir  des  armes.  La  garde 
nationale  fut  organisée  à  Dijon  et  à  Bordeaux.  Beaucoup 
de  muin'cipalités  réduisirent  le  prix  du  pain  pour  éviter  des 
troubles. 

Dans  les  campagnes,  il  ne  fut  pas  rare  de  voir  les  paysans 
s'armer,  se  porter  contre  les  couvents  et  les  châteaux,  v  re- 
chercher les  dépôts  de  grains  pour  les  piller,  et  les  archives 
pour  les  brûler.  Ils  rançonnaient  les  gentilshommes  et  leurs 
intendants.  Quelques  meurtres  furent  commis  avec  des  raffine- 
ments de  barbarie  '. 

L'Assemblée  nationale  demeurant  debout  comme  la  seule 
autorité  qui  pût  être  obéie,  tous  les  yeux  se  tournaient  vers 
elle.  Les  cours  souveraines,  l'Université  lui  envoyèrent  des 
députations.  On  lui  demandait  instinctivement  l'attitude  éner- 
gique, décisive,  que  rendait  nécessaire  l'état  de  paralysie  du 
pouvoir, 

Lally  se  hâta  de  dénoncer  l'anarchie.  Il  proposa,  dans  la 
séance  du  20,  d'adresser  une  proclamation  aux  Français  «  j)our 
réunir  les  parties  éparses  d'un  gouvernement  qu'on  cherchait 
et  qu'on  ne  trouvait  plus  »  ,  et  de  décréter  partout  l'ins'titution 
de  gardes  bourgeoises,  afin  de  garantir  Tordre  public  néces- 
saire au  travail  d'une  constitution.  L'Assemblée  eut  le  tort 
d'hé>iter.  Quelques  députés  exprimèrent  des  doutes  sur  la 
réalité  du  danger.  Buzot  et  Robespierre  dirent  qu'il  fallait 
craindre  de  mécontenter  les  Parisiens,  dont  les  forces  pour- 
raient encore  être  utiles  contre  le  despotisme.  «  Hier,  dit 
Buzot,  nous  applaudissions  à  l'héroïsme  des  Parisiens.  Aujour- 
d'hui les  appellerons-nous  des  rebelles?  Les  punirons-nous 
d'avoir  sauvé  la  patrie?»  Lally  répondait  en  vain  :  «Vous  com- 
promettez la  liberté.  »  Pour  la  première  fois  l'Assemblée  recula 

*  Au  Mans,  en  Provence,  à  Poleymieux  près  de  L^on. 


184  LIVRE   QUA^.A^'TE-GINQU1È.ME. 

devant  Tiniliative  qu'elle  avait  eu  jusque-là  la  hardiesse  de 
prendre.  Elle  vota  un  ajournement  quand  on  lui  demandait  un 
prrand  acte  politique. 

Les  meurtres  continuèrent.  Le  22,  l'ancien  intendant  Fou- 
lon, qu'on  disait  avoir  conseillé  la  banqueroute,  fut  arrêté  à 
Vitry  par  des  paysans,  sous  le  prétexte  qu'il  avait  accaparé  des 
blés,  en  réalité  par  l'ordre  d'un  comité  parisien  qui  venait  de 
prononcer  vingt  arrêts  de  proscription  ou  de  mort.  Il  fat  traîné 
à  l'hôtel  de  ville.  Les  électeurs  décidèrent  de  l'envoyer  à  la 
prison  de  l'Abbaye,  en  attendant  que  l'Assemblée  nationale 
nommât  un  tribunal  pour  le  jujjcr.  Les  hommes  qui  remplis- 
saient la  place  de  Grève  craignirent  qu'on  ne  leur  enlevât  leur 
victime  ;  ils  envahirent  l'hôtel  de  ville  et  y  organisèrent  une 
espèce  de  tribunal  pour  juger  sur-le-champ  le  malheureux 
vieillard.  La  Fayette  parut,  mais  ne  réussit  qu'un  instant  à  les 
calmer.  Foulon  fut  enlevé,  traîné  sur  la  place  et  pendu  à  un 
réverbère.  Un  brigand  lui  coupa  la  tête  et  la  promena  au  bout 
d'une  pique. 

Son  gendre,  Berthier  de  Souvigny,  intendant  de  Paris,  eut 
un  sort  pareil.  La  fureur  populaire  alla  le  chercher  à  Com- 
piègne.  Les  électeurs,  n'ayant  pas  réussi  à  le  faire  évader,  vou- 
lurent l'envoyer  à  la  prii-on  de  l'Abbaye.  Comme  on  l'y  con- 
duisait, il  fut  arraché  des  main»  de  son  escorte.  Il  essaya  de  se 
défendre  ;  il  fut  massacré ,  et  l'on  promena  encore  sa  tète  dans 
les  rues. 

Le  23,  la  Fayette  donna  sa  démission.  On  le  pressa  de  la 
reprendre  immédiatement,  sans  quoi  tout  était  perdu. 

Le  soir  même,  Lally  renouvela  la  proposition  d'adresse, 
dont  il  avait  modifié  les  termes.  Elle  fut  adoptée,  mais  elle 
était  pâle  et  peu  significative.  L'Assemblée  se  bornait  à  constater 
un  concert  parfait  entre  le  chef  et  les  représentants  de  la  na- 
tion; elle  invitait  tous  les  Français  à  la  paix,  au  maintien  de 
l'ordre  et  au  respect  des  lois,  conditions  de  la  liberté.  Elle  se 
réservait  de  poursuivre  les  crimes  politiques  et  d'indiquer  le 
tribunal  qui  les  jugerait. 

Ce  fut  alors  que  le  jeune  et  éloquent  Barnave  prononça  au 
sujet  des  victimes  le  mot  qu'il  devait  tant  se  reprocher  :  «  Ce 
sang  était-il  donc  si  pur?  »  Mirabeau  parla  aussi  un  langage 
ambigu  ;  mais  il  demanda  qu'on  se  hàtat  de  convoquer  les  dis- 
tricts pour  former  une  municipalité  légale  et  mettre  un  terme 
à  un  gouvernement  d'électeurs  sans  mandat  ;  ce  qui,  du  reste. 


[juillet  1789]  RETOUR    DE   NECKEK.  185 

se  fit.  Il  ménageait  sa  popularité,  ayant  alors  l'ambition  de 
devenir  maire  de  Paris. 

En  présence  de  cette  faiblesse  publique,  les  meurtres  de 
de  Launay,  de  Flesselles,  de  Foulon,  de  Berthier,  trouvaient 
d'impudents  apologistes.  Paris  retentissait  de  promenades  noc- 
turnes au  cbant  du  Ça  ira!  et  au  cri  :  Les  aristocrates  à  la  lan- 
terne! Bailly  et  la  Fayette  ne  reculèrent  devant  aucun  danger. 
Bailly  avait  fait  le  sacrifice  de  sa  vie  ;  il  a  écrit  dans  ses  Mé- 
moires qu'il  marchait  la  nuit  avec  sa  conscience.  Mais  ne  pou- 
vant rien  punir,  ils  ne  pouvaient  tout  empêcher,  et  cette  im- 
puissance fit  naturellement  révoquer  en  doute  leur  énergie. 

Hors  de  Paris,  la  répression  des  crimes  ne  se  fit  pas  mieux. 
On  cite  la  commission  intérimaire  àcè  états  du  Dauphiné,  qui 
assembla  des  milices,  les  fit  marcher  avec  les  troupes  prévô- 
tales,  poursuivit  les  incendiaires  lorsque  déjà  trente  châ- 
teaux dans  la  province  étaient  devenus  la  proie  des  flammes, 
et  exécuta  une  vingtaine  de  bandits.  Des  gentilshommes  du 
Maçonnais  détruisirent  une  bande  de  chauft'eurs.  Un  seul  Par- 
lement, celui  de  Douai,  osa  prendre  quelques  mesures  éner- 
giques. 

Necker  rentra  le  28  à  Versailles.  Il  avait  appris  en  même 
temps,  en  arivant  à  Bûle,  les  événements  de  Paris  et  son  rap- 
pel. A  peine  de  retour,  il  alla  remercier  des  vœux  exprimés 
pour  lui  l'Assemblée,  puis  la  nouvelle  municipalité.  Il  compro- 
mit courageusement  sa  popularité  en  flétrissant  les  meurtres 
qui  avaient  souillé  la  victoire  du  peuple,  et  en  demandant  la- 
mise  en  liberté  de  Besenval,  arrêté  par  les  autorités  de  la  com- 
mune de  Villenauxe.  L'Assemblée  se  contenta  de  déclarer 
Besenval  placé  sous  la  sauvegarde  des  lois. 

Necker  comprit  aussi  la  nécessité  de  gouverner  avec  elle,  en 
lui  inspirant  confiance  et  en  choisissant  dans  son  sein  une  partie 
des  ministres.  11  eut  le  bon  esprit,  en  reconstituant  son  minis- 
tère le  4  août,  avec  Montmorin,  la  Luzerne  et  Saint-Priest, 
de  donner  les  sceaux  à  rarchevéque  de  Bordeaux,  Cicé,  la 
feuille  des  bénéfices  à  l'archevêque  de  Vienne,  Pompignan,  et 
la  guerre  à  la  Tour  du  Pin,  tous  les  trois  députés.  Ces  choix 
furent  applaudis  ;  mais  les  circonstances  étaient  trop  graves 
pour  s'arrêter  à  des  demi-mesures.  Il  eût  fallu  constituer  un 
ministère  homogène  ayant  un  plan  arrêté,  et  appeler  à  le  sou- 
tenir les  hommes  éminents  de  l'Assemblée,  fût-ce  Mirabeau  lui- 
même.  Le  moment  était  venu  de  grouper  autour  de  soi  les 


186  LIVRE    QUARANTE-CINQUIEME. 

grandes  influences  et  les  grands  talents.  On  le  fit  trop  impar- 
faitement, parce  que  Necker  comptait  toujours  sur  lui-même, 
et  que  le  roi  ou  plutôt  la  cour  craignaient  de  se  mettre  en 
tutelle. 

VII.  —  Un  comité  de  trente  membres  avait  été  nommé  avant 
les  événements  de  Paris  pour  préparer  la  constitution,  et  le 
9  juillet,  ce  comité  avait  présenté  un  premier  rapport  par  l'or- 
gane de  Mounier.  Les  députés  étaient  pressés  d'accomplir 
l'œuvre  pour  laquelle  ils  avaient  reçu  de  leurs  commettants 
un  mandat  exprès. 

La  France  avait-elle,  oui  ou  non,  une  constitution?  Mou- 
nier reconnut  qu'il  existait  des  traditions,  des  principes,  mais 
point  de  constitution  dans  le  vrai  sens  du  mot ,  puisqu'on  ne 
pouvait  citer  ni  règles  précises  ni  lois  écrites,  et  qu'en  fait,  les 
pouvoirs  étaient  confondus.  Au  surplus,  quelque  opinion  qu'on 
eût  à  ce  sujet,  l'essentiel  était  de  fixer  les  principes,  de  les 
appliquer  et  d'établir  la  séparation  des  pouvoirs.  Deux  pensées 
devaient  présider  à  ce  grand  travail  :  une  fidélité  inviolable  à 
la  couronne,  dont  il  fallait  respecter  et  garantir  l'indépendance, 
et  la  nécessité  d'opposer  à  l'arbitraire  des  obstacles  désormais 
invincibles. 

Le  10,  la  Fayette  demanda  que  la  constitution  fat  précédée 
«J'une  déclaration  des  droits  de  l'bomme,  comme  on  avait  fait 
en  Amérique.  Il  voulait  présenter  aux  esprits  quelques  idées 
simples,  propres  à  les  saisir,  nullement  mystérieuses  comme 
les  théories  politiques  anglaises.  Il  lut  un  projet  qui  fut  envové 
au  comité. 

Jamais  délibérations  n'eussent  exigé  plus  de  calme  et  de 
sang-froid.  Or,  elles  commencèrent  au  bruit  de  l'émeute,  en 
p^ein  bouillonnement  des  passions  populaires.  Chose  remar- 
quable, les  rédacteurs  des  cahiers,  sollicitant  des  innovations 
qui  devaient  changer  toutes  les  institutions  politiques  et  sociales 
du  pays,  ne  s'étaient  pas  doutés  un  seul  instant  que  ces  inno- 
vations dussent  causer  une  révolution,  même  une  secousse. 
L'Assemblée  ne  le  prévoyait  pas  davantage. 

Elle  ne  vit  dans  le  soulèvement  de  Paris  qu'un  motif  de  plus 
de  poursuivre  son  œuvre  sans  relâche.  Le  14  juillet,  elle 
nomma  un  nouveau  comité  de  huit  membres,  qui  furent  Mou- 
nier, Talleyrand,  évéque  d'Autun,  Sieyès,  Clermout-Tonnerre, 
Lally,  Cicé,  Chapelier  et  Bergasse. 


i 


[juillet  1T89]      LA   DECLARATION    DES    DROITS.  1S7 

Le  27,  Cicé  présenta  le  projet  des  deux  premiers  chapitres 
de  la  constitution ,  contenant  la  déclaration  des  droits  et  les 
principes  du  gouvernement Jrançais.  Clermont-Tonnerre  donna 
l'analyse  des  cahiers.  Il  constata  onze  principes  avoués  et 
admis  par  tous  les  cahiers  : 

1°  Le  gouvernement  français  est  un  gouvernement  monar- 
chique ; 

2°  La  personne  du  roi  est  inviolable  et  sacrée  ; 

3°  La  couronne  est  héréditaire  de  mâle  en  mâle; 

4°  Le  roi  est  dépositaire  du  pouvoir  exécutif; 

5°  Les  agents  de  l'autorité  sont  responsables; 

6°  La  sanction  royale  est  nécessaire  à  la  promulgation  de  la 
loi  ; 

7°  La  nation  fait  la  loi  avec  la  sanction  royale; 

8°  Le  consentement  national  est  nécessaire  à  l'emprunt  et  à 
l'impôt  ; 

9°  L'impôt  ne  peut  être  accordé  que  d'une  tenue  d'états 
généraux  à  l'autre  ; 

10°  La  propriété  sera  sacrée  ; 

11°  La  liberté  individuelle  sera  sacrée. 

Après  ces  onze  points  hors  de  discussion,  Clermont-Ton- 
nerre posa  dix-huit  questions  constitutionnelles  sur  lesquelles 
les  cahiers  ne  donnaient  pas  de  solution  uniforme. 

La  discussion  s'ouvrit  le  1"  août  sur  la  déclaration  des 
droits.  Les  députés  se  félicitaient  de  commencer  leur  œuvre, 
semblables,  dit  Droz,  à  des  marins  qui  entrevoient  le  port. 
Toutefois  l'opportunité  de  celte  déclaration  fut  débattue  pen- 
dant trois  jours.  Quelques-uns  sentant  l'inconvénient  de  trop 
faire  table  rase  et  de  creuser  un  abîme  entre  l'ancien  régime 
et  le  nouveau,  étaient  d'avis  qu'on  se  renfermât  dans  les  ques- 
tions posées  par  les  cahiers  Un  membre  du  clergé  proposa  de 
déclarer  les  devoirs  en  même  temps  que  les  droits,  et  cette 
proposition  ne  fut  écartée  qu'à  une  faible  majorité.  D'autres 
représentèrent  qu'on  risquait  de  perdre  un  temps  précieux  en 
discussions  métaphysiques,  et  de  faire,  au  lieu  d'un  livre  utile, 
une  préface  dangereuse.  Mounier  soutint  qu'il  fallait  s'en  tenir 
à  un  petit  nombre  de  vérités  de  fait,  et  «  en  tirer  au  plus  vite 
la  véritable  conséquence,  afin  d'empêcher  que  d'autres  n'en 
tirassent  une  fausse  ».  «  A  quoi  bon,  disait-il,  transporter 
l'homme  dans  les  forêts  pour  le  reporter  sur-le-champ  au  milieu 
de  la  France?  »  Ces  raisons  n'empêchèrent  pas  l'Assemblée  de 


188  LIVRE   QUARANTE-CINQUIEME. 

décider  que  la  première  discussion  serait  celle  de  la  déclaration 
des  droits  ;  qu'on  ne  pouvait  procéder  logiquement  d'une  autre 
manière,  ni  s'appuyer  sur  des  recherches  historiques,  puis- 
qu'on ne  s'était  jamais  entendu  sur  ce  qu'on  appelait  les  lois 
fondamentales  du  pays. 

Seulement  la  discussion  des  principes  ne  dispensant  pas  de 
celle  des  affaires  urgentes,  il  fallut  consacrer  à  celles-ci  con- 
curremment une  partie  des  séances.  Le  3  août,  un  député  fit, 
au  nom  du  comité  des  rapports,  le  plus  triste  tahleau  du  hri- 
gandage  dans  les  campagnes.  Il  disait  :  «  Les  impôts,  les  rede- 
vances seigneuriales,  tout  est  détruit;  les  lois  sont  sans  force, 
les  magistrats  sans  autorité  ;  la  justice  n'est  plus  qu'un  fantôme 
qu'on  cherche  inutilement  devant  les  trihunaux.  »  On  fut 
obligé  de  déclarer  que  tovis  les  impôts,  toutes  les  redevances 
continueraient  d'être  payés  jusqu'à  ce  que  l'Assemblée  eût  pu 
émettre  un  vote  de  finances. 

Le  duc  d'Aiguillon,  fils  du  célèbre  et  impopulaire  ministre 
de  Louis  XV,  eut  alors  l'idée  de  proposer  le  rachat  des  droits 
féodaux  onéreux.  Il  lut  au  club  breton  de  Versailles  un  projet 
pour  lequel  les  nobles  s'enthousiasmèrent,  croyant  le  moment 
venu  de  faire  un  généreux  sacrifice.  Le  4,  à  la  séance  du  soir, 
le  vicomte  de  Noailles  prit  les  devants  et  proposa  de  déclarer 
trois  choses  :  que  les  charges  pvibliques  seraient  supportées  par 
to,ut  le  iTionde,  que  tous  les  droits  pécuniaires  seraient  rache- 
tables  et  que  la  servitude  personnelle  serait  abolie.  A  ce  prix, 
on  attirerait  sur  l'Assemblée  les  bénédictions  des  campagnes  et 
on  assurerait  la  tranquillité  publique. 

Puisque  l'égalité  de  l'impôt  était  une  chose  convenue,  il 
était  habile  aux  députés  nobles  de  la  proclamer  avant  qu'elle 
fût  écrite  dans  la  constitution.  Le  tort  était  de  ne  l'avoir  pas 
feit  plus  tôt.  Il  était  surtout  habile  de  sacrifier  les  droits  féo- 
daux, détestés  comme  les  débris  d'un  régime  suranné,  dont 
on  ne  voyait  plus  que  les  vices  parce  que  ce  qu'il  avait  eu  de 
protecteur  autrefois  était  détruit.  Ces  déclarations  devaient 
produire  beaucoup  plus  d'effet  que  des  discussions  abstraites 
sur  les  principes  du  gouvernement. 

Aussi  la  motion  souleva-t-elle,  après  le  premier  moment  de 
surprise,  un  enthousiasme  excessif  et  contagieux.  Les  offres  de 
sacrifices  renchérirent  les  unes  sur  les  autres.  Les  nobles  offri- 
rent tous  leurs  privilèges,  quels  qu'ils  fussent,  financiers,  hono- 
rifiques ou  autres.  Beauharnais  proposa  de  décréter  l'égalité 


[1789]  LA  ISCIT   DU   4  AOUT.  189 

des  peines  et  l'admissibilité  égale  de  tous  les  Français  à  tous 
les  emplois. 

Le  clergé  offrit  l'abandon  de  ses  dîmes,  laissant  à  l'Assemblée 
le  soin  de  pourvoir  d'une  autre  manière  aux  services  auxquels 
elles  étaient  destinées.  Un  curé  offrit  d'abandonner  son  casuel, 
ce  qu'on  ne  voulut  pas  accepter.  Les  députés  du  tiers  état, 
entraînés  à  leur  tour,  offrirent  le  sacrifice  des  privilèges  des 
provinces,  des  villes,  des  corporations.  L'holocauste  fut  com- 
plet. On  décréta  à  la  hâte  et  séance  tenante,  en  se  réservant 
une  rédaction  qu'on  n'avait  pas  le  temps  d'achever  ni  même 
de  faire,  l'abolition  de  toute  servitude  et  mainmorte,  la  faculté 
de  rembourser  les  droits  seigneuriaux,  l'abolition  des  justices 
seigneuriales,  celle  du  droit  nobiliaire  de  la  chasse,  celle  des 
colombiers  et  de»  garennes,  celle  de  tous  privilèges  et  immu- 
nités pécuniaires,  le  rachat  des  dîmes,  l'égalité  des  impôts, 
l'admission  de  tous  les  citoyens  aux  emplois  civils  et  mili- 
taires, l'abandon  des  privilèges  particuHers  des  provinces  et 
des  villes,  la  suppression  de  la  pluralité  des  bénéfices,  celle 
des  pensions  obtenues  sans  titre,  la  réformation  des  jurandes. 
Le  duc  de  Liancourt  proposa  de  frapper  une  médaille  pour 
consacrer  le  souvenir  de  l'union  des  ordres,  et  l'archevêque 
de  Paris  demanda  qu'un  Te  Deuin  fût  célébré  en  l'honneur 
de  cette  nuit  mémorable.  Lally-Tollendal  vota  pour  qu'on 
décernât  à  Louis  XVI  le  titre  de  Restaurateur  de  la  liberté 
française,  et  l'Assemblée  se  sépara  aux  cris  répétés  de  :  Vive 
le  roi  ! 

Huit  jours  furent  nécessaires  pour  rédiger  tous  ces  décrets 
et  achever  ce  qu'on  a  appelé  la  liquidation  ou  la  Saint-Barthé- 
lémy des  privilèges.  On  s'aperçut  alors  du  péril  de  décisions 
trop  précipitées.  Car  il  y  avait  dans  les  droits  féodaux  deux 
parts  à  faire.  Les  uns,  ne  constituant  pas  une  propriété,  pou- 
vaient et  devaient  être  sacrifiés  ;  les  autres  en  constituaient  une 
et  devaient  être  maintenus,  sauf  un  rachat  facultatif  soumis  à 
des  régies.  On  fit  cette  distinction,  mais  on  la  fît  inal  et  à  la 
hâte,  parce  qu'après  avoir  ajourné  trop  longtemps  ce  qui  était 
un  besoin  public,  on  se  sentait  pressé  d'en  finir  à  tout  prix. 
Apres  avoir  laissé  venir  la  tempête ,  on  jetait  la  cargaison  à  la 
mer. 

La  nuit  du  4  août  a  laissé  un  grand  souvenir.  Elle  marquait 
l'adhésion  formelle  et  complète  des  ordres  supérieurs  aux  prin- 
cipes nouveaux  inaugurés  par  l'Assemblée.  Elle  faisait  dispa- 


190  LIVRE   QDAr.ANTE-GI^'QUIÈ.ME. 

raître  tous  les  privilèges,  toutes  les  distinctions  sociales  de 
l'ancien  régime.  On  put  se  faire  un  instant  l'illusion  de  c,  >irc 
que  la  terrible  question  de  l'e'galité  était  résolue  et  ne  vien- 
drait plus  embarrasser  celle  de  la  constitution  d'un  gouverne- 
ment libre. 

Jugée  de  sang-froid  aujourd'hui,  cette  séance  donne  la  me- 
sure de  ce  que  peuvent  l'imprévoyance  humaine  et  l'efferves- 
cence d'une  assemblée.  Il  fallait  au  moins  plusieurs  mois  pour 
remplacer  ce  qu'on  venait  de  détruire.  Et  après  avoir  opposé 
si  lonj^jtemps  au  vœu  public  de  maladroites  résistances,  était-il 
plus  habile  de  se  faire  un  autre  point  d'honneur,  celui  de 
l'émulation  des  sacrifices  irréfléchis?  Mirabeau,  absent  cette 
nuit-là,  jugea  sévèrement  ce  tourbillon  électrique. 

La  noblesse  n'y  gagna  rien.  Elle  n'eut  le  lendemain,  ni  dans 
l'Assemblée  ni  ailleurs,  une  influence  supérieure  à  celle  de  la 
veille.  Elle  n'en  fut  pas  mieux  protégée  contre  les  soupçons. 
Car  lorsqu'il  fallut  expliquer  tous  ces  votes  inconsidérés,  les 
restrictions  les  plus  simples  ou  les  mieux  justifiées  soulevèrent 
de  telles  réciiminations  qu'elle  dut  y  renoncer. 

La  suppression  des  dîmes  ecclésiastiques  causa  beaucoup 
d'embarras.  Les  abbés  Sieyés  et  Maury  la  combattirent  avec 
force  et  voulurent  lui  substituer  un  rachat  facultatif.  Sieyès 
prouva  par  des  raisonnements  serrés,  irréfutables,  que  la  dîme 
ét'ait  une  redevance  ancienne  dont  l'Etat  n'avait  aucun  droit 
de  disposer,  et  que  la  suppression  serait  onéreuse ,  puisqu'il 
faudrait  constituer  une  dotation  pour  le  clergé,  dotation  contre 
laquelle  s'élevaient  de  très-fortes  objections.  Il  parla  avec  hu- 
meur et  amertume.  Caractère  absolu,  espiit  peu  sympathique, 
il  avait  eu  jusque-là  le  talent  d'apporter  toujours  un  plan 
arrêté,  une  théorie  toute  prête.  On  lui  attribuait  le  mérite 
d'avoir  voulu  des  l'origine  et  réalisé  l'union  des  ordres,  main- 
tenant un  fait  accompli.  Il  avait  voulu  aussi  la  suppression  des 
privilèges,  mais  il  prouva  que  la  dîme  n'était  pas  un  privilège. 
En  descendant  de  la  tribune,  il  s'écria  :  «  Ils  veulent  être 
libres  et  ne  savent  pas  être  justes.  "  L'Assemblée  passa  outre, 
entraînée  par  quelques  sophismes  de  Mirabeau  et  parla  crainte 
de  se  déjuger. 

Le  13  août,  la  déclaration  fut  présentée  au  roi ,  qui  accepta 
le  titre  de  Restaurateur  de  la  liberté  française  et  fit  chanter  un 
Te  Deum. 

L'état  de  la  France  était  malheureusement  tel,  que  tout 


[aodt  1789J     MESURES  DE  KE^KER  ET  DE  Là  FAYETTE.  iOl 

contribuait  à  l'aggraver.  La  suppression  du  droit  seigneurial 
de  chasse  fut  interprétée  par  les  paysans  dans  le  sens  de  la 
liberté  du  jjraconnage,  et  devint,  en  l'absence  de  la  police  né- 
cessaire, une  nouvelle  cause  d'insécurité.  La  discussion  sur  les 
droits  féodaux  et  les  dinies  eut  pour  effet  que  les  paysans  ces- 
sèrent de  les  payer  avant  qu'on  les  eût  remplacés.  L'Assemblée 
publia  des  instructions  réitérées  sur  ces  points.  Tout  fut 
inutile. 

Vin.  —  Necker  vint  à  l'Assemblée  le  7  août,  avec  le  garde 
des  sceaux.  C'était  la  première  fois  que  des  ministres  entraient 
en  rapport  direct  avec  elle.  Ils  lui  exposèrent  le  désordre  qui 
régnait  et  la  prièrent  de  dicter  des  mesures  de  répression 
qu'ils  feraient  exécuter.  Necker  demanda  le  vote  d'urgence 
d'un  nouvel  emprunt  de  trente  millions  pour  parer  à  des 
besoins  extraordinaires  ;  car  il  fallait  pourvoir  aux  subsistances, 
piiyer  des  ateliers  publics  et  suppléer  à  l'impôt  qui  se  perce- 
vait mal.  Une  partie  des  agents  de  iinances  éiaient  en  fuite  ;  de 
nombreux  registres  étaient  détruits;  des  bureaux  d'octroi,  des 
bâtiments  de  douanes  avaient  été  démolis. 

L'Assemblée  était  peu  di.-.posée  à  s'associer  à  dos  mesures 
forcément  impopulaires.  Elle  créa  deux  comités  pour  la  police 
et  l'administration.  Elle  chargea  les  municipalités  de  veiller  à 
l'ordre  public,  d'organiser  des  gardes  bourgeoises  qui  prête- 
raient un  serment  civique  et  de  désarmer  les  gens  sans  aveu. 
Elle  les  investit  aussi  du  droit  de  requérir  les  troupes.  Le 
décret  eut  le  tort  d'être  rédigé  avec  ambiguïté  :  on  semblait 
imputer  les  troubles  aux  amis  du  despotisme  et  aux  aristo- 
crates. 

Le  projet  d'emprunt  fut  surtout  mal  reçu.  Beaucoup  de 
députes  étaient  embarrassés  de  voter  aucun  impôt  avant  d'avoir 
fait  la  constitution;  d'autres,  propriétaires  fonciers  et  peu  au 
courant  des  questions  de  crédit,  craignaient  de  favoriser  ce 
qu'ils  appelaient  le  parti  des  agioteurs  '.  Le  résultat  de  ces 
mauvais  vouloirs  fut  qu'on  réduisit  l'intérêt  de  l'emprunt  à 
quatre  et  demi  pour  cent  au  lieu  de  cinq  que  Necker  deman- 
dait ;  on  se  fonda  sur  ce  qu'il  s'agissait  d'une  souscription  pa- 
triotique. Necker  avait  sous  la  main  des  preneurs  qui  se  re- 
tirèrent. Il  dut  revenir,  le  27  août,  annoncer  qu'il  n'avait  pas 

*  Mémoires  fie  Ferrières. 


192  LIVRE   QUARANTE-GINQUJÈ.ME. 

obtenu  plus  de  deux  millions,  qu'il  fallait  fermer  cet  emprunt 
et  en  ouvrir  un  nouveau  en  cinq  pour  cent  de  quatre-vingts 
millions,  dont  moitié  payable  en  effets  publics.  Cette  fois  l'As- 
semblée vota  sans  discussion,  mais  le  second  emprunt  n'eut 
pas  beaucoup  plus  de  succès  que  le  premier. 

Ni  le  calme  ni  la  confiance  ne  se  rétablii'ent. 

Paris  était  toujours  alarmé  de  la  disette  et  de  la  difficulté 
des  arrivages.  Le  travail  manquait  ;  la  municipalité  se  voyait 
assaillie  de  réclamations  par  les  corps  de  métiers  ;  les  boutiques 
des  boulangers  étaient  envahies  par  des  attroupements.  Pour 
comble  de  désordre ,  les  assemblées  de  district ,  dont  les  attri- 
butions étaient  mal  définies,  prenaient  chacune  des  arrêtés 
d'urgence. 

Pendant  que  des  processions,  des  démonstrations  militaires 
et  des  fêtes  patriotiques  occupaient  le  peuple,  la  Fayette  orga- 
nisa la  garde  nationale.  Il  la  composa  de  vingt  cinq  mille  bour- 
geois et  de  six  mille  anciens  militaires;  ces  derniers  recevaient 
une  solde,  on  les  recruta  en  jjartie  dans  les  gardes-françaises. 

On  forma  aussi,  le  19  septembre,  une  municipalité  ou  une 
commune  légalement  élue,  composée  de  trois  cents  représen- 
tants des  districts.  Aussitôt  installée,  elle  mit  des  conditions  à 
la  liberté  de  la  presse  et  au  colportage  ;  elle  défendit  les  attrou- 
pements séditieux;  elle  interdit  les  discours  et  les  motions  pu- 
bliques partout  ailleurs  que  dans  les  assemblées  de  district. 
La  Fayette  visita  les  ateliers  de  Montmartre  et  en  licencia  une 
partie. 

La  presse  révolutionnaire  discuta  beaucoup  le  mode  de 
reconstitution  de  la  municipalité.  Sa  tendance  était  d'exagérer 
les  pouvoirs  municipaux  et  de  diminuer  ceux  de  l'Assemblée 
nationale.  Elle  soutenait  que  la  volonté  des  députés  devait  être 
subordonnée  à  celle  de  leurs  commettants.  Elle  critiqua  vive- 
ment aussi  la  constitution  de  la  garde  nationale ,  trouvant 
qu'on  excluait  trop  de  monde  ;  que  les  officiers  étaient  trop 
pris  dans  les  familles  riches;  que  l'uniforme  et  les  épaulettes 
étaient  contraires  aux  principes  de  l'égalité. 

IX.  —  Cependant  l'Assemblée  continuait  de  discuter  la  dé- 
claration des  droits.  Une  des  difficultés  était  de  savoir  ce  qu'on 
y  mettrait  et  ce  qu'on  n'y  mettrait  pas.  On  s'attachait  surtout 
à  y  faire  entrer  les  principes  qui  répondaient  le  mieux  aux 
préoccupations  présentes,  comme  ceux-ci  :  Les  distinctions 


{août  1789]       LA    SÉPARATION   DES   POUVOIRS.  193 

sociales  ne  peuvent  être  fondées  que  sur  l'utiHté  commune 
(art.  1"),  ou  :  Le  principe  de  toute  souveraineté  réside  expressé- 
ment dans  la  nation.  Chaque  jour  une  question  incidente  se 
présentait.  La  liberté  individuelle  soulevait  un  débat  sur  la 
dureté  des  lois  criminelles;  la  liberté  des  cultes  un  débat  sur  la 
religion;  la  libre  communication  des  pensées  un  débat  sur  la 
presse.  On  finit  par  s'en  tenir  à  l'expression  de  vérités  très- 
générales,  s'adressant,  comme  disait  Duport,  à  tous  les 
hommes,  à  tous  les  temps,  à  tous  les  pays. 

Quelques-unes  de  ces  vérités  appelaient  pourtant  un  com- 
mentaire. En  disant  que  la  souveraineté  était  dans  la  nation,  il 
eût  fallu  déterminer  à  quelles  conditions  elle  devait  être  délé- 
guée et  exercée.  La  cour  vit  dans  cet  article  un  amoindrisse- 
ment de  la  royauté  ;  les  agitateurs,  de  leur  côté,  ne  manquèrent 
pas  de  l'interpréter  dans  le  même  sens. 

On  passa  ensuite  à  la  constitution.  La  première  question 
était  celle  de  la  séparation  des  pouvoirs  législatif  et  exécutif. 
Or,  c'était  une  question  complexe,  qui  impliquait  celle  de  la 
forme  et  des  conditions  du  pouvoir  législatif.  Aurait-on  une 
assemblée  unique  ou  deux  assemblées,  et  comment  seraient 
réglés  les  conflits  entre  le  pouvoir  législatif  et  la  couronne? 

Meunier,  Lally,  Glermont-Tonnerre  demandaient  qu'il  y  eût 
deux  assemblées,  l'une  de  six  cents  députés  élus,  l'autre  de  deux 
cents  sénateurs  nommés  à  vie  par  le  roi  sur  des  listes  dressées 
par  les  députés  ou  par  les  bailliages  électoraux.  Le  sénat  devait 
être  chargé  de  juger  les  ministres  et  tenir  la  balance  en  cas  de 
conflit.  Il  devait  discuter  et  voter  toutes  les  lois  concurremment 
avec  la  chambre  élective,  sauf  les  budgets  et  les  lois  de 
finance,  réservées  exclusivement  à  cette  dernière.  Sa  compo- 
sition excluait  toute  idée  de  reconstitution  des  ordres  supé- 
rieurs. Les  défenseurs  du  système  alléguaient  qu'une  assemblée 
unique  «  court  perpétuellement  le  danger  d'être  entrahiée  par 
l'éloquence,  séduite  par  des  sophismes,  égarée  par  des  in- 
trigues, enflammée  par  des  passions,  emportée  par  des  mou- 
vements soudains  qu'on  lui  communique,  arrêtée  par  des  ter- 
reurs qu'on  lui  inspire,  par  une  espèce  de  cri  public  même  dont 
on  l'investit  et  contre  lequel  elle  n'ose  pas  seule  résister.  Plus 
son  pouvoir  est  étendu  et  moins  sa  prudence  est  avertie.  Elle 
se  porte  avec  une  sécurité  entière  à  une  décision  dont  elle  est 
sûre  que  personne  n'appellera.  » 

Les   mêmes  députes  soutenaient  encore  que  le  roi  devait 


494  LIVRE  QUARANTE-CIIÎîQUIÈME. 

sanctionner  les  lois  et  avoir  un  droit  de  veto.  Sans  doute,  il 
participerait  ainsi  à  la  puissance  législative,  mais  autrement  le 
corps  lé(;islatif,  étant  permanent  et  ayant  seul  Tinitiative  des 
lois,  deviendrait  omnipotent,  et  le  pouvoir  exécutif  serait  à  sa 
merci.  On  devait  empêcher  que  l'Assemblée  pût  s'emparer 
jamais  d'une  souveraineté  absolue  et  sans  appel.  Il  fallait  que 
le  roi,  s'il  exerçait  son  veto,  prononçât  la  dissolution  du  corps 
législatif  et  en  fît  élire  un  autre  dans  l'année.  Lally  développa 
ces  idées  en  s'appuvant  sur  Montesquieu  et  sur  les  publicistes 
anglais  et  américains.  «  Un  pouvoir  unique,  disait-il,  finira 
partout  dévorer;  deux  se  combattront,  trois  se  maintiendront 
en  équilibre.  »  Pour  compléter  le  système,  Mounier  voulait 
faire  une  loi  électorale.  Il  exigeait  des  électeurs  un  an  de  do- 
micile et  le  payement  d'une  contribution  équivalente  à  trois 
journées  de  travail. 

C'était  là  un  ensemble  d'idées  parfaitement  sages.  Les  mem- 
bres du  comité  de  constitution  avaient  aperçu  la  forme  du  gou- 
vernement qu'il  (allait  donner  à  la  France  ;  cette  forme  dont 
on  n'a  jamais  pu  s'écarter  depuis  sans  y  revenir  et  qui  assure 
à  la  fois  au  pouvoir  la  plénitude  de  son  exercice,  à  la  liberté 
ses  plus  solides  garanties.  Ils  pouvaient  se  tromper  sur  quelques 
points.  Ainsi  Mounier  avait  tort  de  ne  pas  vouloir  que  le  roi 
eût  l'initiative  des  lois,  ni  qu'un  député  pût  entrer  dans  le  mi- 
'  nistère.  Mais  des  erreurs  de  détail  n'ôtent  rien  à  la  vérité  et  à 
la  grandeur  du  système.  S'il  ne  triompha  pas,  ce  fut  un  mal- 
heur dont  on  se  ressentit  longtemps,  dont  nous  nous  ressen- 
tons encore. 

Malheureusement  aussi,  l'Assemblée  était  loin  de  délibérer 
avec  le  calme  et  le  sang-froid  nécessaires.  Discutant  le  matin 
des  questions  de  principe  et  le  soir  des  questions  d'urgence 
qui  avaient  souvent  un  caractère  irritant,  elle  se  laissa  dériver 
au  courant  des  passions  du  jour  et  saisir  de  la  fièvre  révolution- 
naire qui  agitait  Paris.  L'idée  de  la  souv^eraineté  de  la  nation 
dominant  tout,  on  voulait  que  la  toute-puissance  fût  dans  l'as- 
semblée élue;  que  la  part  de  souveraineté  déléguée  au  roi  fût 
renfermée  dans  les  limites  strictement  nécessaires.  On  soute- 
nait que  le  pouvoir  exécutif  ou  la  couronne  devait  dépendre 
du  pouvoir  législatif.  On  redoutait  le  droit  de  sanction  ou  de 
veto  demandé  pour  le  roi,  comme  un  moyen  d'annuler  l'Assem- 
blée et  de  reconstituer  le  despotisme  qu'on  prétendait  rendre 
mpossible.  Ou  était  si  las  d'avoir  vu  la  royauté  se  mettre  au- 


[àCLT  1789]  LE    VETO.  195 

dessus  de  tout  contrôle,  qu'on  ne  croyait  pas  pouvoir  l'en- 
chaîner trop  fortement.  On  regardait  toujours  derrière  soi  un 
passé  ren)pli  d'abus.  On  n'était  préoccupé  que  d'empêcher  à 
l'avenir  le  retour  de  ces  abus. 

Les  mêmes  sentiments  faisaient  repousser  la  chambre  haute. 
Elle  semblait  un  moyen  indirect  de  rendre  la  prépondérance 
aux  deux  ordres  supérieurs  qu'on  venait  de  détruire  et  aux- 
quels la  nuit  du  4  août  avait  porté  le  dernier  coup.  On  disait 
qu'elle  servirait  à  constituer  une  noblesse  nouvelle,  plus  puis- 
sante que  l'ancienne,  parce  qu'elle  serait  un  des  grands  corps 
de  l'Etat  et  la  vraie  régulatrice  du  gouvernement.  Les  dé[)utés 
nobles  n'étaient  pas  les  moins  hostiles  à  ce  projet.  Ils  trou- 
vaient absurde  d'avoir  détruit  la  noblesse  pour  la  reconstituer 
autrement,  et  refusaient  d'admettre  que  Necker  pût  être 
chargé  d'une  pareille  reconstitution'. 

Le  despotisme  et  l'aristocratie  étaient  donc  deux  fantômes 
que  l'esprit  révolutionnaire  et  la  presse  parisienne,  son  prin- 
cipal organe,  apercevaient  partout.  Lally  eut  le  courage  de 
prendre  ces  deux  fantômes  à  partie  ;  mais  son  dévouement  fut 
inutile.  L'Assemblée,  qui  n'avait  pas  su  faire  la  loi  à  la  révo- 
lution, n'eut  pas  non  plus  l'énergie  ou  le  bon  sens  de  se  pro- 
noncer pour  les  idées  justes.  Elle  se  laissa  persuader  par  Sieyès 
que  la  logique  repoussait  la  chambre  haute  et  le  veto.  Rabaut 
Saint-Etienne  ajouta  que  l'existence  de  deux  chambres  créerait 
des  conflits  ;  que  c'était  là  un  système  expliqué  en  Angleterre 
par  les  circonstances,  qui  avaient  amené  une  transaction,  mau- 
vaise en  France,  où  personne  ne  voulait  d'une  importation  poli- 
tique anglaise. 

Le  débat  fut  plus  rude  sur  le  veto  que  sur  la  chambre  haute, 
parce  que  l'idée  de  la  sanction  royale  se  trouvait  exprimée 
dans  la  majorité  des  cahiers,  et  que  le  roi,  dépouillé  de  ce 
droit,  n'eût  plus  été  évidemment  que  le  pi'emier  magistral 
d'une  république.  C'était  changer  toutes  les  conditions  de  la 
monarchie.  Mirabeau  le  comprit,  et  il  soutint  la  nécessité  de 
la  sanction,  en  ajoutant  que  le  correctif  devait  être  dans  la 
permanence  des  assemblées  et  la  responsabilité  des  ministres. 
Il  se  servait,  il  est  vrai,  d'arguments  curieux  prouvant  bien 
l'esprit  et  les  préoccupations  du  temps.  Il  prétendait  que 
l'aristocratie  pouvait  renaître  de   l'Assemblée   elle-même,  si 


1  Mémoires  de  Feiiières. 

13. 


196  LIVRE    QUARANTE-CINQUIEME. 

jamais  celle-ci  se  séparait  du  peuple,  l'éloignait  de  la  tribune 
et  le  privait  de  ses  libertés;  qu'alors  le  peuple  serait  beurcux 
de  trouver  contre  elle  un  défenseur  dans  le  roi. 

Ces  discussions  eurent  un  contre-coup  naturel  à  Paris.  Le 
Palais-Royal  retentit  de  motions  contre  les  députés  aristocrates 
qui  voulaient  rétablir  le  despotisme.  On  y  résolut  de  marcher 
sui  Versailles  si  le  veto  était  admis.  On  dressa  des  listes  de 
suspects,  Mounier  en  tête.  Le  30  août,  un  certain  marquis  de 
Saint-IIuruge,  gentilhomme  ruiné,  que  la  hauteur  de  sa  taille, 
la  force  de  sa  voix  et  un  langage  incendiaire  avaient  rendu 
populaire,  réunit  quelques  centaines  d'hommes  et  partit  à  leur 
tête  pour  envahir  l'assemblée.  La  Fayette  les  fit  disperser.  Les 
journalistes  Lousta'ot  et  Marat  eurent  l'idée  de  citer  les  députés 
de  Paris  à  rendre  compte  devant  les  districts,  qui  déposeraient 
les  traîtres  et  inviteraient  le  reste  de  la  France  à  suivre  leur 
exemple.  L'assemblée  reçut  des  menaces  écrites.  Elle  s'en 
indifl^na  d'abord.  Elle  prit  ensuite  le  parti  de  les  mépriser,  ce 
qu'on  lui  représenta  comme  plus  magnanime.  Il  est  vrai  de 
dire  que  la  commune  de  Paris  se  chargea  de  la  répression, 
refusa  d'au  loriser  une  assemblée  générale  des  districts  demandée 
par  les  m- neurs  du  Palais-Pioyal,  chassa  du  jardin  les  agita- 
teurs et  mit  Saint-Huruge  en  piison. 

Ce  fut  donc  sous  le  coup  de  l'intimidation  que  l'Assemblée 
poursuivit  son  œuvre.  Elle  vota  le  8  septembre,  à  une  très- 
grande  majorité,  la  permanence  du  corps  législatif.  Le  10,  elle 
'epoussa  la  chambre  haute  par  quatre  cent  quatre-vinyt-dix- 
neuf  voix  contre  quatre-vingt-neuf;  il  y  eut  cent  vingt-deux 
abstentions.  Beaucoup  de  députés  étaient  absents  ce  jour-là 
par  calcul.  Une  partie  des  nobles  et  des  évéques  évitèrent  de 
voter,  parce  que  la  question  pouvait  les  concerner. 

L'abstention  par  calcul  ou  par  imprévoyance  commençait  à 
se  propager.  Beaucoup  de  députés  étaient  publiquement  dé- 
clarés suspects  ;  d'autres  craignaient  de  l'être.  On  ressentait  un 
malaise  général.  Un  groupe  nombreux  de  l'ancienne  majorité 
de  la  noblesse  ne  cachait  pas  sa  jalousie  contre  les  Clermont- 
Tonnerre,  les  Lally,  les  la  Fayette,  qu'il  traitait  d'ambitieux, 
d'intrigants,  ayant  sacrifié  les  intérêts  communs  de  l'ordre  à 
leur  cabale  et  n'aspirant  qu'à  devenir  les  premiers  sénateurs  '. 
Volney,  témoin  de  ce  malaise,  proposa  à  TAssemblée  de  se 

*  Mémoires  de  Feirières. 


[SEPTEMBRE  1789]  LE    VETO.  197 

dissoudre  pour  qu'on  fît  de  nouvelles  élections,  cette  fois  sans 
distinction  d'ordres.  Un  membre  de  la  noblesse  émit  Tidée 
qu'aucun  des  députés  ne  fût  rééligible.  Mirabeau  fit  écarter 
ces  motions,  au  moins  très-irréflécbies, 

La  discussion  sur  le  veto  fut  de  la  dernière  vivacité.  Cepen- 
dant la  nécessité  de  la  sanction  était  si  évidente,  que  ses  adver- 
saires s'évertuaient  à  combiner  quelques  moyens  termes.  Bar- 
nave  et  Pétion  ima^jinerent  un  veto  non  absolu,  mais  suspensif, 
qui  s'étendrait  seulement  à  la  durée  de  deux  ou  trois  léf|isla- 
tures.  C'était  bien  armer  le  roi  d'un  moyen  dilatoire  dans  le  cas 
de  conflit  avec  l'Assemblée;  ce  n'était  pas  sauver  son  autorité, 
ni  son  indépendance.  Necker  comnn't  une  imprudence  fatale. 
Il  engagea  Louis  XVI  à  déclarer  qu'il  se  contenterait  du  veto 
suspensif.  Cette  déclaration  leva  les  scrupules  des  esprits  flot- 
tants et  perdit  tout.  Six  cent  soixante-quinze  voix  se  prononcè- 
rent pour  le  veto  suspensif  étendu  à  trois  lé^jislatures,  contre 
trois  cent  vingt-cinq  que  les  intelligents  auteurs  de  la  constitu- 
tion, combattant  une  concession  malbeureuse,  surent  garder 
pour  le  veto  absolu  (11  be{)teinbre). 

L'Assemblée  proclama  ensuite  à  l'unanimité  l'inviolabilité  du 
roi,  l'indivisibilité  et  l'héiédité  du  trône. 

Presque  aussitôt  un  débat  s'engagea  sur  la  sanction  des  dé- 
crets du  4  août.  Le  roi  se  disait  prêta  les  accepter,  mais  faisait 
de  justes  réserves  sur  les  formes  et  les  délais  de  leur  applica- 
tion (21  septembre).  Ces  réserves  déplurent  à  quelques  dépu- 
tés, qui  soutinrent  que  le  veto  était  inapplicable  aux  décrets 
constitutionnels,  Mirabeau  proposa  de  demander  simplement 
au  roi  la  sanction  des  princii)es,  sauf  à  la  législature  d'en  régler 
ensm'te  raj)p1ica(ion.  Le  débat  prit  tout  à  coup  un  caractère 
irritant  :  Lally  déclara  le  moment  venu  de  décbirer  les  voiles, 
de  défendre  l'autorité  royale  qu'on  voulait  trop  affaiblir,  de 
repousser  hautement  l'accusation  de  reformer  une  aristocratie. 
Il  mit  toute  son  éloquence  à  tonner  contre  les  fautes  commises 
et  contre  ce  qu'il  appela  l'exagération  de  l'héroïsme.  La  tâche 
de  l'Assemblée  devait  être  non  de  désorganiser  les  pouvoirs, 
mais  d'en  régler  l'exercice.  Il  s'agissait  de  savoir,  connue  le 
disait  Mounier,  si  la  France,  incapable  de  supporter  la  servi- 
tude, saurait  mieux  mériter  la  liberté.  Sur  les  huit  membres  du 
comité  de  constitution,  quatre,  Mounier,  Lally,  Clermont-Ton- 
nerre  et  Bernasse,  déclarèrent  se  retirer. 


198  LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME. 

X,  —  L'Assemblée  fut  tristement  surprise  lorsque  Necker 
vint  lui  annoncer,  le  24  septembre,  que  les  emprunts  ne  se  sou- 
scrivaient pas,  et  lui  demander  une  contribution  extraordinaire 
d'un  quart  du  revenu.  Il  avait  en  matière  de  finance  la  promp- 
titude de  coup  d'œil  qui  lui  manquait  en  politique.  II  voyait 
les  débals  delà  constitution  se  prolonger.  Il  ne  voulait  pas  dif- 
férer plus  longtemps  la  création  de  ressources  pour  assurer 
l'équilibre  du  budget. 

Les  députés  demeurèrent  frappés  de  stupeur.  Depuis  f|uel- 
que  temps  ils  consacraient  deux  séances  par  semaine  aux  ques- 
tions de  finances;  ils  avaient  pris  des  mesures  pour  faciliter  les 
arrivages  de  grains,  et  ils  venaient  de  voter  la  veille  encore 
une  réforme  de  l'impôt  du  sel.  Ils  auraient  voulu  réformer  en 
entier  le  système  financier  avant  de  voter  une  contribution 
quelconque,  car  toute  la  nation  attendait  d'eux  un  allégement 
de  ses  charges.  D'un  autre  côté,  repousser  les  propositions  de 
Necker  avec  la  disette  et  les  troubles,  c'était  précipiter  un  bou- 
leversement. 

Une  discussion  confuse  s'engagea.  Nul  moyen  ne  se  présen- 
tait d'échapper  au  terrible  dilemme.  L'Assemblée  parut  sur  le 
point  de  faiblir  et  de  céder  à  la  crainte  de  l'impopularité.  Mi- 
rabeau se  leva  et  appuya  le  projet  ministériel,  que  le  gouver- 
nement s'était  contenté  de  présenter  sans  nommer  de  commis- 
saires pour  le  défendre.  Il  soutint  qu'on  devait  le  voter,  en 
'  laissant  au  ministre  toute  la  responsabilité  de  mesures  qu'on 
n'avait  pas  le  temps  d'examiner.  Il  démontra  que  si  la  banque- 
route avait  lieu,  l'Assemblée  était  perdue  et  son  œuvre  anéan- 
tie. N'avait-elle  pas  été  convoquée  précisément  pour  conjurer 
ce  fantôme  menaçant?  Enfin,  dans  la  célèbre  séance  du  26, 
craignant  tout  à  coup  une  défaillance  de  l'Assemblée  qu'il  avait 
cru  tenir  dans  sa  main ,  il  eut  une  de  ces  inspirations  mémo- 
rables qui  enlèvent  un  auditoire  :  il  fit  de  la  hideuse  banque- 
route un  tableau  si  saisissant,  que  lorsqu'il  s'écria  :  La  banque- 
route est  là;  elle  menace  de  consumer  vous,  votre  honneur, 
vos  fortunes,  et  vous  délibérez;  l'Assemblée  se  leva  frémis- 
sante et  vota  de  confiance  le  projet  de  Necker  à  l'unanimité. 

Mirabeau  parlait  aux  sens  autant  qu'à  l'esprit.  Son  geste , 
son  regard,  le  son  de  sa  voix,  l'abondance  et  la  sonorité  de  ses 
paroles,  produisaient  un  efiet  puissant.  «  Son  éloquence,  dit 
Ferrières,  semblable  à  un  fort  marteau  entre  les  mains  d'un 
artiste  habile,  façonnait  à   sa  volonté   des  hommes   quil  ne 


[ocTOBEL  Î7S9]       LES   EMPRU:NTS.   MIRABEAU.  192 

s'agissait  pas  de  convaincre,  qu'il  (allait  étourdir,  subjuguer. 
Mirabeau  leur  imprimait  toutes  les  formes,  tous  les  mouve- 
meuts,  toutes  les  passions.  »  L'assemblée,  dont  il  avait  eu  tant 
de  peine  à  vaincre  les  réserves  et  les  répugnances,  ne  lui  résista 
plus  ;  elle  reconnut  en  lui  son  chef  et  son  maître. 

XI.  —  Louis  XVI  appela  le  régiment  de  Flandres  à  Ver- 
sailles. Les  gardes  du  corps  fêtèrent  ce  régiment  suivant  l'usage, 
et  donnèrent,  le  1"  octobre,  un  repas  aux  officiers  dans  la 
salle  de  spectacle  du  château.  Les  courtisans  commirent  l'im- 
prudence de  s'y  rendre  et  de  remplir  les  loges.  Louis  XVI  et 
la  reine  y  parurent.  On  porta  leur  santé;  la  musique  militaire 
joua  l'air  «  0  Richard,  ô  mon  roi,  l'univers  t'abandonne.  »  La 
salle  retentit  d'acclamations;  les  officiers  escaladèrent  la  loge 
royale,  aux  applaudissements  de  l'assistance,  pour  protester  de 
leur  dévouement.  La  reine  se  montra  encore  aux  soldats  le 
lendemain  et  sollicita  leur  enthousiasme.  Les  femmes  distri- 
buèrent dans  le  palais  des  cocardes  blanches. 

Ces  démonstrations  étaient  peu  dangereuses.  A  quoi  eût  servi 
un  seul  régiment?  Mais  elles  ressemblaient  à  une  provocation. 
Le  roi  et  la  reine  en  s'y  mêlant  en  assumèrent  la  responsabilité 
aux  yeux  du  public.  A  Paris,  la  malveillance  les  exagéra  et  y 
ajouta  des  détails  fâcheux.  On  raconta  que  la  cocarde  tricolore 
avait  été  foulée  aux  pieds.  L'irritation  augmenta  quand  on  vit 
paraître  sur  les  promenades  des  jeunes  gens  portant  une  cocarde 
noire  en  signe  du  deuil  de  la  monarchie.  On  ne  pouvait  plus 
craindre,  comme  au  mois  de  juillet,  que  l'armée  marchât  sur 
Paris;  mais  on  croyait  que  le  roi  voulait  s'éloigner  sous  borme 
escorte,  et  se  retirer  dans  la  citadelle  de  Metz,  où  commandait 
le  marquis  de  Bouille.  Ce  dernier  bruit,  répandu  par  des  roya- 
listes, ne  manqua  pas  d'être  exploité  par  les  agitateurs.  Les 
journaux  demandèrent  que  Louis  XVI  vînt  s'établir  à  Paris 
pour  lui  donner  un  démenti  public.  «  Il  y  avait  malheureuse- 
«  meut  autour  du  roi  et  de  la  reine,  dit  Malouet,  un  bourdou- 
«  nement  de  conseils  violents  en  projet,  mais  sans  aucune 
«  tenue  et  sans  capacité  dans  l'exécution.  C'en  était  assez  pour 
«  exaspérer  les  patriotes  et  les  porter  aux  dernières  extrémités  ; 
«  c'en  était  trop  peu  pour  leur  imposer.  » 

L'Assemblée  se  sentait  de  son  côté  dans  une  situation  fausse. 
Elle  redoutait  l'exécution  des  menaces  que  Paris  lui  adressait; 
mais  elle  n'avait  pas  la  force  nécessaire  pour  leur  résister;  et 


209  LIVRE    QUARANTE-GI^■QUIE.ME. 

comment  l'eût-elle  fait,  n'étant  nullement  rassurée  cot\t»e  les 
projets  de  la  cour?  La  majorité  voyait  toujours  se  dresser  de- 
vant elle  le  spectre  du  despotisme.  Elle  se  disait  que  l'égalité, 
la  liberté,  les  droits  de  la  nation,  n'étaient  pas  encore  p^aran- 
tis;  que  la  révolution  était  seulement  commencée,  qu'il  fallait 
l'achever.  L'idée  de  se  transférer  à  Tours  ou  à  Soissons  vint  à 
quelques  députés,  mais  ne  fut  pas  même  proposée;  c'eût  été 
une  abdication. 

Le  6  octobre,  le  roi  envoya  sa  réponse  sur  les  premiers  arti- 
cles de  la  constitution.  Il  v  donnait  son  adhésion,  mais  réser- 
vait son  approbation  définitive  pour  le  moment  où  la  constitu- 
tion lui  serait  présentée  dans  son  ensemble.  Encore  y  mettait-il 
pour  condition  que  le  pouvoir  exécutif  serait  pleinement  sauve- 
gardé. Il  ajoutait  qu.'il  n'avait  pas  dans  le  moment  présent  la 
plénitude  d'action  nécessaire  pour  assurer  les  subsistances, 
l'ordre  public  et  la  rentrée  des  impôts;  et  qu  on  ne  devait  j)as 
supprimer  les  institutior.s  judiciaires  sans  les  rensplacer  aussi- 
tôt. Jamais  la  cour  n'avait  tenu  un  langage  aussi  juste  et  aussi 
sincère.  Robespierre  se  récria  contre  ces  fins  de  non-recevoir. 
Mirabeau  répondit  qu'il  y  avait  assez  lonjjtemps  qu'on  attaquait 
et  qu'on  ébranlait  le  pouvoir  exécutif;  qu'il  fallait  seulement 
demander  au  roi  d'envoyer  sa  réponse  contre-signée  par  un  mi- 
nistre, de  donner  des  éclaircissements  nécessaires  sur  les  faits 
récents  qui  avaient  causé  des  alarmes,  et  d'empêcher  que  ces 
jaits  se  renouvelassent.  Il  parlait  encore  quand  l'Assemblée  fut 
envahie. 

XII.  —  Le  peuple  s'était  soulevé  à  Paris.  La  récolte  de 
l'année  passait  pour  bonne,  mais  les  grains,  n'étant  pas  battus, 
ne  venaient  pas  sur  les  marchés,  et  les  prix  ne  baissaient  pas. 
Le  peuple,  qui  ne  pouvait  comprendre  le  maintien  de  la  cherté, 
en  accusait  les  accapareurs  et  les  aristocrates.  Le»  journaux 
n'entretenaient  le  public  que  des  spéculations  entreprises  par 
Louis  XY  sur  les  blés ,  et  de  ce  qu'ils  appelaient  le  pacte  de 
famine. 

Le  5  octobre,  au  matin,  le  pûin  manqua  chez  quelques  l>ou- 
langers.  Cette  circonstance  fortuite  ou  préparée  fut  le  signal  de 
l'émeute.  Une  femme  prit  un  tambour  et  battit  le  rappel.  Des 
centaines  d'autres  s'assemblèrent  et  marchèrent  à  l'hôtel  de 
ville ,  demandant  du  pain  et  chantant  le  Ça  ira  !  Des  hommes 
armés  s'en  mêlèrent,  et  la  foule  se  p;rossit  avec  une  effrovable 


[178D]  LES   JOURNÉES   D'OGTOHRE.  201 

rapidité.  Les  femmes,  sur  lesquelles  la  garde  bourgeoise  n'osa 
tirer,  envahirent  l'hôtel  de  ville,  y  enlevèrent  des  fusils  et  des 
armes,  et  voulurent  y  mettre  le  feu.  Un  des  vainqueurs  de  la 
Bastille,  le  clerc  d'huissier  Maillard,  parvint  à  le  sauver  en 
leur  offrant  de  se  mettre  à  leur  tête  et  de  les  conduire  à  Ver- 
sa il  ies  pour  demander  du  pain  au  roi.  Il  était  connu;  il  les  en- 
traîna aux  Champs-Elysées,  où  elles  se  trouvèrent  au  nombre 
de  sept  à  huit  mille  avec  des  piques  et  des  fusils.  Elles  parti- 
rent, suivies  d'hommes  armés  et  de  volontaires  de  la  Bastille. 

Le  tocsin  sonnait;  on  battait  la  générale.  Dans  tous  les  quar- 
tiers des  attroupements  se  formaient,  et  l'on  entendait  crier  : 
Du  pain  et  Versailles!  Le  conseil  de  la  commune  s'assembla; 
les  gardes  nationaux  prirent  les  armes.  Mais  ceux  qui  avaient 
servi  dans  les  gardes-fx'ançaises  déclarèrent  à  la  Fayette  qu'ils  ne 
pouvaient  tirer  sur  des  hommes  affamés ,  et  qu'il  fallait  ame- 
ner le  roi  à  Paris,  pour  en  finir  avec  les  conspirations  qui 
entretenaient  la  disette.  Après  plusieurs  heures  de  tumulte, 
la  Fayette  se  fît  autoriser  et  même  ordonner  par  la  commune  de 
se  rendre  à  Versailles.  A  quatre  heures  il  annonça  qu'il  allait 
partir  avec  des  troupes  et  quatre  commissaires  municipaux.  II 
choisit  les  compagnies  bourgeoises  les  meilleures  et  les  plus 
sûres,  et  il  promit  aux  gardes-françaises  de  contribuer  à  leur 
faire  rendre  leur  poste  d'honneur  auprès  du  roi,  privilège  dont 
leur  corps  était  privé  depuis  plusieurs  mois. 

Les  femmes  avaient  atteint  Versailles  à  trois  heures  sans  que 
les  émissaires  de  la  Fayette  eussent  réussi  à  les  arrêter,  Le  roi 
rentra  de  la  chasse.  On  rangea  précipitamment  les  soldats  du 
régiment  de  Flandres  et  quelques  autres  dans  la  cour  du  châ- 
teau, dont  on  ferma  les  grilles.  Les  femmes  se  portèrent  alors 
sur  l'Assemblée,  restée  sans  défense;  car  l'amiral  d'Estaing 
n'avait  pas  eu  le  temps  de  réunir  la  garde  nationale  de  la  ville 
pour  la  protéger.  Mounier  présidait.  Averti  du  danger  quelques 
moments  auparavant  par  Mirabeau,  il  avait  refusé  de  lever  la 
séance  et  répondu  au  terrible  député  dont  la  conduite  ambi- 
guë excitait  ses  soupçons  :  «  Nous  mourrons  tous,  tous,  enten- 
dez-le bien!  »  On  parlementa.  Les  femmes  consentirent  d  abord 
à  ce  qu'on  n'admît  dans  la  salle  que  Maillard  avec  quelques- 
unes  d'elles  pour  parler  au  nom  des  autres.  Bientôt  elles  en- 
ioncèrent  les  portes  et  s'y  précipitèrent.  Maillard  déclara  que 
la  disette  était  produite  par  une  conspiration,  et  demanda  que 
l'Assemblée  fit  distribuer  du  pain.  On  décida,  au  milieu  du 


202  LIVRE   QUARA^-TE-GINQUIEME 

tumulte  et  des  cris,  qu'une  députation  serait  envoyée  au  roi. 
Une  partie  des  femmes  raccompagnèrent  en  criant  :  Du  pain, 
et  parler  au  roi! 

Aux  grilles  du  château  on  en  admit  douze,  rjui  entrèrent  avec 
la  députation.  Louis  XVI  les  reçut  d'un  air  bienveillant,  et  leur 
promit  d'envoyer  du  pain  à  Paris.  Elle  .sortirent  en  criant  : 
Vive  le  roi!  Mais  la  foule  se  crut  trahie  et  se  jeta  sur  elles.  On 
eut  la  plus  grande  peine  à  les  lui  arracher. 

La  cour,  tout  en  émoi,  donnait  des  ordres  et  des  contre- 
ordres.  Quelques  courtisans  furent  d'avis  que  le  roi  se  retirât  à 
Rambouillet.  Il  s'y  refusa,  ou  plutôt  ne  s'y  décida  pas.  Les 
soldats  du  régiment  de  Flandres  et  les  gardes  nationaux,  enfin 
réunis  par  d'Estaing,  montrèrent  beaucoup  d'hésitation.  Les 
femmes  pénétraient  dans  leurs  rangs,  et  faisaient  tout  pour 
ébranler  leur  fidélité.  La  foule  affamée  n'était  contenue  que 
par  des  distributions  de  pain  et  de  vin.  Dans  la  bagarre,  quel- 
ques coups  de  teu  partirent,  Deux  gardes  du  roi  furent  tués  et 
un  troisième  blessé  à  mort.  Le  peuple  se  répandait  en  menaces 
et  en  imprécations.  La  pluie  et  le  mauvais  temps  vinrent  à 
propos  empêcher  une  collision. 

La  soirée  se  passa  au  château  dans  l'indécision,  au  dehors 
dans  le  tumulte.  Loais  XYI  aurait  voulu  que  la  reine  s'éloi- 
gnât; elle  relusa.  Mounier  le  supplia  de  donner  une  adhésion 
pure  et  simple  aux  décrets  du  4  août,  concession  qu'il  avait 
jusque-là  déconseillée,  qii'il  jugeait  maintenant  inévitable. 
Louis  XYI  n'v  consentit  pas,  mais  promit  qu  il  ne  se  séparerait 
jamais  de  l'Assemblée.  Necker  demanda  qu'elle  vînt  au  château 
se  grouper  autour  de  lui.  Mais  l'Assemblée  ne  pouvait  elle- 
même  se  débarrasser  de  la  foule  qui  l'avait  envahie.  IMirabeau 
fit  d'inutiles  efforts  pour  l'arracher  à  cette  ignominieuse  pres- 
sion. En  vain  lut- on  un  message  du  roi  portant  que  des  ordres 
positifs  avaient  été  donnés  pour  faciliter  les  transports  des  grains 
sur  les  routes.  Les  femmes  demandèrent  que  l'Assemblée  (ixât 
le  prix  du  pain  et  de  la  viande.  Il  fallut  leur  faire  distribuer 
des  vivres,  et  la  salle  des  délibérations  servit  à  un  repas 
populaire. 

A  onze  heures  du  soir,  Mounier  vint  annoncer  que  le  roi 
acceptait  les  articles  déjà  votés  de  la  constitution. 

Au  moment  même  la  Fayette  aniva  aux  portes  de  Versailles 
avec  les  troupes  parisiennes.  Comme  des  volontaires  armés  de 
piques  s'y  étaient  mêlés,  il  les  arrêta  pour  leur  faire  prêter  le 


[octobre  1TS9]      LE   ROI    ET   L'ASSEMDLEE   A    PARIS.  203 

serment  civique  de  fidélité  à  la  nation,  à  la  loi  et  au  roi.  Ce 
seriiient  oLienu,  il  se  présenta  à  l'Assemblée,  lui  promit  que 
Tordre  serait  garanti,  et  de  là  courut  au  château,  accompagné 
des  commissaires  de  la  commune  de  Paris.  Il  y  montra  beau- 
coup de  respect,  de  douleur  et  de  courage,  mais  trop  de  sécu- 
rité; car  il  répondit  de  la  tranquillité  de  la  nuit,  si  les  gardes- 
françaises  reprenaient  leur  ancien  service,  et  si  les  gardes  du 
corps  adoptaient  la  cocarde  au  trois  couleurs.  Ces  deux  points 
lui  furent  accordés. 

L'Assemblée,  qui  dans  le  péril  s'était  déclarée  en  perma- 
nence, se  sépara  et  s'ajourna  au  lendemain  à  onze  heures. 
Versailles  retrouva  un  calme  apparent;  mais  la  foule,  à  qui  on 
avait  fait  des  distributions  de  vivres,  veilla,  encombrant  la 
place  d'armes  et  l'avenue  de  Paris. 

Le  6,  au  point  du  jour,  quelques  hommes,  s'apercevant 
qu'une  des  grilles  était  restée  ouverte,  pénéirèrent  dans  la 
cour  des  princes  et  le  jardin.  A  six  heures  la  foule  se  préci}>ita 
vers  l'escalier,  qu'elle  envahit;  un  des  gardes  du  corps  qui  s'y 
trouvait  en  faction  fut  massacré.  Les  autres  résistèrent  de  salle 
en  salle;  il  y  en  eut  encore  un  de  tué,  et  plusieurs  reçurent 
des  blessures  graves.  Les  assassins  forcèrent  les  portes  de  l'ap- 
partement de  la  reine;  on  la  fit  sauver  dans  celui  du  roi.  Ses 
malheureux  défenseurs  poursuivis  allaient  être  égorgés,  si  quel- 
ques députés  ou  d'autres  personnes  qui  se  trouvaient  là  n'eus- 
sent couru  à  leur  secours.  Yaudreuil  les  dégagea,  aidé  par  les  * 
gardes-françaises,  auxquels  il  rappela  que  les  gardes  du  corps 
avaient  sauvé  leur  régiment  à  Fontcnoy.  Enfin  la  Fayette,  qui 
avait  quitté  le  château  une  heure  auparavant,  revint  avec  son 
état-major,  arracha  au  peuple  des  prisonniers  qu'on  voulait 
[)endre,  et  fit  reculer  les  assaillants.  Il  était  temps;  deux  tètes 
de  victimes  étaient  déjà  promenées  sur  des  piques. 

La  foule  demandait  avec  des  cris  que  la  reine  se  montrât,  et 
que  le  roi  vînt  à  Paris.  Marie-Antoinette  parut  courageusement 
au  balcon.  La  Fayette  s'y  élança  à  côté  d'elle,  y  amena  le  roi, 
annonça  le  retour  de  la  cour  à  Paris,  et  présenta  à  la  foule 
un  garde  du  corps  avec  lequel  il  fit  sous  ses  yeux  un  échange 
de  cocarde.  Les  cris  de  Vive  le  roi!  Vive  la  nation!  écla- 
tèrent. 

L'Assemblée  rentra  en  séance  à  onze  heures.  Beaucoup  de 
députés  voulaient  qu'on  allât  en  corps  au  château.  Tout  à  coup 
on  apprit  le  départ  du  roi  pour  Paris.  Mirabeau  fit  déclarer 


20i  LIVRE  QUARANTE-GINQUIEMï:. 

que  l'Assemblée  s'y  rendrait  aussi,  étant  inséparable  de  sa  per- 
sonne, et  que  cent  députés  désignés  spécialement  l'accompa- 
g^neraient. 

Le  roi  partit  avec  la  reine  et  son  fils;  il  fut  précédé  du  régi- 
ment de  Flandres,  des  gardes  du  corps,  des  cent  députés  et  des 
troupes  parisiennes.  Le  vovage  fut  triste  et  lent.  Le  cortège 
marchait  en  désordre.  Les  troupes,  Tartillerie,  les  voitures  de 
grain  et  de  farine  étaient  mêlées  d'hommes  et  de  femmes  du 
peuple;  les  uns  à  pied,  les  autres  montés  sur  les  voitures  et  les 
trains  des  canons,  avec  des  branches  de  peuplier,  des  piques, 
des  rubans  tricolores,  des  chants  et  des  cris  révolutionnaires. 
Les  femmes  répétaient,  pour  signifier  que  la  disette  était  con- 
jurée :  «  Nous  amenons  le  boulanger,  la  boulangère  et  le  petit 
mitron.  » 

A  huit  heures  du  soir  la  famille  royale  atteignit  l'hôtel  de 
ville.  «  C'est  toujours,  dit  Louis  XVI  aux  représentants  de  la 
commune,  avec  plaisir  et  confiance  que  je  me  vois  au  milieu 
des  habitants  de  ma  boime  ville  de  Paris.  »  Il  pria  Bailly  de  ré- 
péter CCS  mots.  Bailly  oublia  de  dire,  avec  confiance.  La  reine 
le  lui  rappela  à  haute  voix.  «  Messieurs,  reprit  Bailly,  vous 
êtes  plus  heureux  que  si  je  l'avais  dit  moi-même.  » 

Le  roi,  la  reine,  le  Dauphin,  Monsieur  et  &Iadame  Elisa- 
beth, allèrent  s'établir  aux  Tuileries.  Pendant  plusieurs  jours 
la  foule  se  pressa  dans  le  jardin  pour  les  voir  aux  fenêtres  et 
leur  adresser  des  députations. 

XIII.  —  Le  peuple  chanta  victoire.  Le  roi  et  l'Assemblée 
ramenés  dans  Paris  le  rassuraient  contre  les  complots,  vrais  ou 
supposés,  delà  cour  et  de  l'aristocratie.  Une  contre  révolution 
n'était  plus  à  craindre.  Camille  Desmoulins  s'écria  dans  son 
journal  :  Consummatum  est.  La  révolution  est  terminée.  Et  il 
invita  la  nation  à  célébrer  des  réjouissances. 

Mais  cette  joie  fut  loin  d'être  générale.  La  cour  et  tout  ce 
qui  touchait  au  gouvernement  éprouvèrent  la  tristesse  humi- 
liante d'une  défaite,  avec  l'embarras  d'une  situation  fort  im- 
prévue. Les  classes  éclairées  et  intéressées  à  l'ordre  public 
souffrirent  de  la  même  gêne.  La  bourgeoisie,  naguère  si  ar- 
dente contre  les  privilégiés,  sentit  qu'il  fallait  maintenant  désar- 
mer l'émeute.  La  commune  de  Paris  adressa  une  proclamation 
aux  provinces,  afficha  des  arrêtés  contre  les  attroupements, 
prit  des  mesui'cs  contre  le  colportage  des  écrits  scandaleux  ou 


RETRAITE   DE   MOUNIER   ET   DES   MONARCHIENS.     205 

incendiaires.  Les  journaux  patriotes  déplorèrent  eux-mêmes  les 
excès  commis. 

L'Assemblée  était  déroutée.  La  majorité  flottante  semblait 
entraînée  par  les  événements.  Les  hommes  qui  avaient  eu  la 
prétention  et  l'espérance  de  les  conduire  ressentaient  un  dé- 
goût qui  se  traduisait  par  la  lassitude  ou  par  la  colère.  Cent 
vingt  députés  ne  reparurent  plus.  Mounier  et  Lally  se  retirèrent 
les  premiers;  ils  furent  suivis  par  Bergasse,  l'évéque  de  Lan- 
gres,  et  ceux  qui  avaient  montré  dans  la  lutte  le  plus  de  sagesse 
ou  d'esprit  de  conciliation.  Mounier  expliqua  sa  conduite  en 
déclarant  que  rien  n'était  possible  tant  qu'on  n'aurait  pas  puni 
les  crimes  d'octobre,  fermé  les  districts,  licencié  la  garde  natio- 
nale, force  trop  considérable  pour  obéir  à  une  municipalité  et 
n'être  pas  sous  la  main  du  pouvoir  exécutif;  enfin  tant  que 
l'action  des  municipalités  pourrait  empêcher  celle  du  souverain. 
Il  ajouta  que  le  roi  n'était  i  as  libre  et  ne  s'était  pas  rendu  libre- 
ment à  Paris  ;  que  l'Assemblée  ne  l'était  pas  davantage,  et  n'af- 
firmerait sa  liberté  qu'en  se  transportant  dans  une  autre  ville. 
Plus  il  avait  montré  de  confiance  au  mois  de  juillet,  plus  il 
montrait  maintenant  d'indignation.  Lally,  retiré  à  Genève, 
écrivit  qu'il  ne  voulait  p'us  voir  une  ville  coupable,  ni  une 
assemblée  plus  coupable  encore;  que  la  vue  du  ^îing  lui  faisait 
horreur;  que  tout  était  perdu  quand  le  roi  était  conduit  esclave 
à  Paris  au  milieu  des  as^assins,  que  des  coups  de  fusil  étaient* 
tirés  sur  les  carrosses  de  la  cour,  que  Bail ly  appelait  celte  jour- 
née un  beau  jour,  et  que  IMirabeau  s'écriait  en  pleine  assem- 
blée que  le  vaisseau  de  l'Etat  ne  s'en  élancerait  qu'avec  plus 
de  rapidité  vers  sa  régénération.  Il  s'emporta  jusqu'à  nommer 
l'Assemblée  une  caverne  d'anthropophages. 

Justifiées  par  la  conviction  qu'on  avait  fait  une  constitution 
impraticable,  déterminées  par  l'horreur  de  scènes  sanglantes 
et  d'émeutes  dont  le  triomphe  humiliait  la  royauté,  ces  retraites 
n'en  eurent  pas  moins  les  résultats  les  plus  funestes.  L'Assem- 
blée perdit  des  chefs  dont  la  voix  eût  pu  être  à  certains  jours 
écoutée  et  puissante.  La  phalange  active  des  monarchiens, 
comme  les  appelaient  leurs  adversaires,  pouvait  encore,  en  ser- 
rant ses  rangs,  jouer  un  rôle  important,  empêcher  beaucoup  de 
mal,  même  recouvrer  l'autorité  par  un  de  ces  retours  que 
laisse  toujours  possible  l'imprévu  des  révolutions.  Le  dépit  de 
la  supériorité  blessée  et  l'inexpérience  des  luttes  parlementaires 
contribuèrent  à  la  résolution  malheureuse  de  Mounier  et  de 


206  LIVRE   QUARAJSÏE-GINQUIEME. 

Lailv.  iNIalouet  et  quelques  autres  de  leurs  amis  firent  preuve 
d'un  jugement  plus  calme  en  restant  à  leur  posie  par  résigna- 
tion et  par  devoir.  Ils  comprirent  que  c  était  une  faute  d'ag- 
p-raver  Fabdication  des  ordres  supérieurs  par  celle  des  vrais 
amis  de  la  royauté. 

Chaque  jour  aussi,  quelques  grands  personnages  passaient  à 
l'étranger.  Le  comte  d'Artois  avait  donné  une  sorte  de  signal 
en  se  retirant,  dès  le  IG  juin,  à  la  cour  du  roi  de  Sardaigne, 
son  Leau-père.  Les  princes  de  Gondé  et  de  Conti  étaient  égale- 
ment sortis  de  France  sur  le  désir  exprimé  du  roi,  et  pour  évi- 
ter que  leur  présence  à  Versailles  ne  fit  croire  à  des  complots. 
Toutefois,  l'émigration  n'était  encore  qu'une  précaution  ou  une 
fuite.  Loin  de  faire  obstacle  à  la  révolution,  elle  la  servait. 

L'homme  vers  qui  se  tournaient  tous  les  yeux  et  toutes  les 
espérances  était  la  Fayette.  Car  avec  un  commandement  mili- 
taire mal  établi  et  circonscrit  à  un  rayon  limité  autour  de  Paris, 
il  n'en  était  pas  moins  le  seul  personnage  en  état  de  donner  un 
ordre  et  de  le  faire  exécuter.  Sa  gloire  d'Amérique ,  dont  la 
distance  augmentait  un  peu  le  prestige,  était  une  force  pour 
lui.  Il  en  avait  d'autres  encore,  l'honnêteté  et  la  sincérité  des 
convictions.  Sa  dignité  sans  morgue  et  sa  familiarité  habile 
plaisaient  à  la  bourgeoisie.  L'estime,  la  confiance  personnelle 
qu'il  inspirait,  profitaient  également  à  la  cause  de  la  révolution 
qu'il  avait  embrassée  et  à  celle  de  l'ordre  qu'il  défendait.  Son 
caractère  loyal  et  franc  faisait  pardonner  la  teinte  chimérique 
de  son  esprit  et  le  langage  parfois  ambigu  que  le  soin  de  sa 
popularité  lui  commandait.  A  Paris,  à  Versailles,  il  avait  mon- 
tré un  courage  et  un  dévouement  qui  eussent  défié  la  calom- 
nie, s'il  lui  eût  été  possible  de  tout  empêcher.  La  cour,  après 
l'avoir  traité  en  favori  après  la  guerre  d'Amérique,  l'avait  vu 
avec  de  vifs  ombrages  exprimer  des  vœux  libéraux  au  sein  des 
notables;  maintenant  elle  était  blessée  de  lui  devoir  son  salut 
et  forcée  de  reconnaître  qu'elle  le  lui  devait. 

On  rechercha  naturellement  les  auteurs  et  les  instigateurs 
de  l'émeute  d'octobre;  car  on  était  persuadé  qu'il  y  en  avait 
eu.  On  citait  deux  noms,  le  duc  d'Orléans,  Mirabeau. 

Le  duc  d'Orléans  ne  conspirait  pas,  quoi  qu'on  en  ait  dit  '. 
Mais  sa  réserve  à  la  cour,  son  attitude  à  l'Assemblée,  sa  pré- 


^  Droz,  tome  III,  discute  une  à  une  toutes  les  accusations  dirigées  contre  lui 
et  n'a  pas  de  peine  à  les  anéantir.  D'ailleurs  il  partit,  et  lagiiation  conùnua. 


[octobre  1789]  ROLE   DE  MIRABEAU.  207 

tention  de  marcher  avec  les  députés  populaires,  la  conduite 
louche  de  ses  amis,  faisaient  de  iui  le  point  de  mire  de  la  plu- 
part des  conspirateurs  et  agitateurs,  La  cour  et  hien  des  gens 
avec  elle  étaient  encore  persuadés  qu'il  n'y  avait  pas  de  révo- 
lution possible  si  elle  n'était  l'oeuvre  d'un  pnnce  du  sang;  on 
voulait  donc  que  ce  fût  la  sienne.  On  s'imaginait  qu'il  se  pro- 
posait de  faire  proclamer  Louis  XVll ,  et  de  prendre  la  ré- 
gence. La  Fayette  eut  deux  entrevues  avec  lui,  et  exigea  qu'il 
sortît  de  France,  Le  duc  résista,  objectantque  ce  serait  avouer 
sa  culpabilité;  puis  il  céda,  suivant  son  habitude.  Une  mission 
à  Londres  lui  fut  donnée  pour  colorer  son  exil.  Les  hommes 
qui  l'exploitaient  furent  les  seuls  qui  s'en  plaignirent. 

Mirabeau  n'était  pas  davantage  l'auteur  des  journées  d'octo- 
bre; mais,  pendant  que  le  duc  d'Orléans  livrait  son  nom  aux 
conspirateurs,  il  les  servait,  lui,  indirectement  par  son  langage 
à  l'Assemblée  et  les  votes  qu'il  lui  dictait.  Sa  conduite,  pleine 
de  contradictions  apparentes,  était  pour  les  Lally,  les  Mou- 
nier,  une  énigme  dont  l'émeute  leur  parut  l'explication.  Ils  le 
dénoncèrent  comme  un  tribun  qui  préparait  les  troubles  pour 
servir  son  ambition. 

Mirabeau  n'avait  rien  préparé.  L'enquête  le  démontra  plus 
tard.  Mais  dédaigné  par  Necker,  par  Montmorin,  par  la  reine, 
il  eût  voulu  forcer  la  cour  à  se  jeter  dans  ses  bras,  et  enlever 
de  haute  lutte  le  ministère.  Et  comme  il  était  trop  décrié  pour 
devenir  le  chef  des  monarchiens,  il  eût  voulu  s'imposer  à  l'As- 
semblée par  sa  popularité.  Voilà  pourquoi,  au  lieu  d'appuyer 
les  ministres  ou  Lally,  au  lieu  d'entranier  l'Assemblée  à  repous- 
ser les  menaces  et  à  poursuivre  les  crimes,  il  fijisait  vanter  son 
civisme  au  Palais-Royal  par  Camille  Desmoulins,  il  ne  fut  pour 
rien  dans  ces  troubles  qu'on  voulait  absolument  imputer  à  quel- 
qu'un, mais  il  s'était  exposé  à  ce  qu'on  les  lui  imputât. 

Il  saisit  d'un  coup  d'œil,  en  véritable  homme  de  gouverne- 
ment, les  dangers  de  la  situation;  l'Assemblée  délivrée  des 
complots  de  la  cour,  mais  pour  tomber  sous  le  joug  des  agita 
teurs  de  la  rue;  la  révolution  livrée  aux  aventuriers,  à  la  popu- 
lace et  aux  bandits;  la  cour,  les  ministres  si  déconsidérés,  (jue 
les  députés  les  plus  modérés  ne  croyaient  plus  exercer  d'in- 
fluence qu'en  raison  de  l'hostilité  qu'ils  leur  témoignaient;  les 
provinces  à  la  merci  d'une  guerre  civile,  peut-être  d'une  contre- 
révolution. 

Le  gouvernement  était  par  terre.  Louis  XVI  publiait  bien 


208  LIVRE    QUARA^-TE-CT:SQUIEME. 

qu'il  é(ait  venu  à  Paris  de  son  propre  mouvement;  on  ne  le 
croyait  pas. 

Kecker  était  usé.  Le  pu1)!ic,  qui  l'encensait  naguère,  avait 
fini  par  le  croire  incapable  de  rien  conduire,  même  les  finan- 
ces. Les  autres  ministres,  honnêtes  et  sensés,  n'étaient  pas 
plus  en  état  de  créer  un  régime  nouveau,  qu'ils  n'avaient  la 
volonté  de  revenir  au  régime  ancien.  L'administration,  elle 
aussi,  avait  besoin  d'être  renouvelée;  car  les  intendants,  les 
gouverneurs  de  province  étaient  déroutés,  réduits  à  l'impuis- 
sance, et  souvent  mal  disposés.  Les  parlements,  les  états  pro- 
vinciaux étaient  comme  suspendus.  On  sentait  que  leur  action 
était  nécessaire,  et  on  n'osait  pas  les  laisser  agir.  On  défendit 
aux  états  du  Dauphiné  de  s'assembler,  parce  qu'on  y  craignait 
l'influence  de  Mounier  (26  octobre) . 

De  réaction  aucun  signe,  sauf  un  mandement  hostile  d'un 
évêque,  celui  de  Tréguier.  La  révolution  comme  la  foudre  rou- 
lait sans  rencontrer  d'obstacle.  Mais  on  se  demandait  si  le  vent 
destructeur  n'avait  pas  fait  assez  de  ruines. 

o  Le  vaisseau  de  l'Etat,  écrivait  Mirabeau  au  comte  de  la 
Marck,  est  battu  par  la  plus  violente  tempête,  et  il  n'y  a  per- 
sonne à  la  barre...  On  ne  sortira  pas  de  là  sans  un  gouverne- 
ment plus  ou  moins  semblable  à  celui  de  l'Angleterre  '  « .  Le 
roi  devait  grouper  autour  de  lui  les  hommes  qui  avaient  le 
pouvoir  d'influencer,  d'entraîner,  de  calmer  l'Assemblée,  et 
former  avec  eux  un  parti  puissant. 

Il  fallait  d'abord  changer  le  ministère.  La  cour  elle-même  le 
sentait.  Duport,  Lameth  et  Barnave,  qui  formaient  un  trium- 
virat à  l'Assemblée  et  dans  le  club  breton,  tentèrent  de  rappro- 
cher la  Fayette  et  Mirabeau,  quoiqu'ils  eussent  peu  de  sympa- 
thie pour  le  premier  et  beaucoup  d'aversion  pour  le  second  ; 
l'union  de  ces  deux  hommes  semblait  nécessaire.  Un  député 
de  la  noblesse,  le  comte  de  la  Marck,  lié  récemment  avec  Mira- 
beau, dont  le  génie  l'avait  séduit,  essaya  de  faire  comprendre 
à  la  cour  qu'elle  devait  forcément  se  l'attacher.  Le  mois  d'oc- 
tobre se  passa  ainsi  en  négociations  ou  en  intrigues  pour  con- 
stituer un  nouveau  ministère,  mais  rien  n'aboutit.  Mirabeau, 
quoique  disposé  à  se  rattacher  à  la  Favette,  était  jaloux  de  lui. 
Il  ne  pouvait  ?ouffrir  ses  allures  de  dictateur,  ni  sa  vague  et 
abstraite  phraséologie.  De  son  côté,  la  Fayette  était  entier  et 

•  Correspondance  de  Mirabeau  avec  la  Marck,  Introduclion. 


[octobre  1789]  ROLE  DE  MIRABEAU.  209 

avait  la  prétention  de  diriger  la  révolution,  dont  il  se  regardait 
presque  comme  l'auteur  '.  Il  jugeait  Lameth  un  intrigant,  Bar- 
nave  et  Duport  des  égarés.  Il  disait  de  Mirabeau  :  «Je  ne  l'aime, 
ni  ne  l'estime,  ni  ne  le  crains.  Je  ne  vois  pas  pourquoi  je  cher- 
cherais à  m'entendre  avec  lui  *.  «  La  cour,  froissée  et  cachant 
peu  sa  répugnance  à  subir  la  loi,  laissa  ces  protecteurs,  qu'elle 
n'avait  pas  cherchas,  s'épuiser  dans  une  rivalité  stérile. 

Cependant  Mirabeau,  que  les  obstacles  ne  rebutaient  pas, 
n'abandonna  pas  la  partie.  Il  fit  présenter  en  secret  au  comte 
de  Provence  un  plan  hardi.  Considérant  que  la  situation  du 
roi,  sans  être  une  contrainte  formelle,  servait  de  prétexte  à  la 
désobéissance,  parce  qu'elle  autorisait  les  protestations  et  les 
espérances  contre-révolutionnaires,  il  émit  l'avis  que  le  roi  sor- 
tît de  Paris,  allât  à  Rouen,  y  appelât  l'Assemblée  afin  qu'elle 
fût  libre  elle-même;  qu'il  promulguât  une  partie  de  ses  décrets 
en  les  sanctionnant,  et  l'invitât  à  reviser  les  autres;  que  si 
l'Assemblée  ne  voulait  ou  ne  pouvait  obéir,  il  annonçât  immé- 
diatement d'autres  élections.  Le  plan  était  périlleux;  mais 
Mirabeau  disait  :  «  Il  ne  faut  pas  croire  sortir  du  péril  sans 
péril.  M  II  représentait  que  le  l'oi  ne  devait  plus  s'effacer  et  se 
faire  accuser  d'arrière-pensées;  que  le  temps  était  venu  pour 
lui  d'adopter  franchement  la  révolution,  à  la  condition  d'en 
être  toujours  le  maître  et  le  modérateur;  que  le  gouvernement 
devait  enfin  vouloir  quelque  chose.  Or,  Monsieur  craignait  de 
s'engager.  Le  roi  et  les  ministres  ne  voulurent  rien, 

*  Correspondance  de  1789,  passim,  tome  II  des  Mémoires  de  la  Fayette. 
2  Lettre  du  19  février  17'J0. 


i4 


LIVRE    QUARANTE-SIXIÈME. 


ASSEMBLEE    CONSTITUANTE. 


{deuxième    partie.    1789-1791.) 


1 .  —  Ce  fut  le  19  octobre  seulement  que  TAsseiTiblée  \nnt  sié- 
ger à  Paris,  dans  une  salle  pré[-arée  à  l'Arclievéché.  Elle  y 
vint  déjà  réduite  en  nombre,  car  un  quart  de  ses  membres  s'é- 
taient retirés;  et  pleine  d'apprében^ions,  car  elle  sentait  bien 
qu'elle  serait  à  demi  captive  comme  le  roi.  Des  listes  de  pro- 
scription lui  étaient  adressées  à  tilre  de  menace.  Labbé  Gré- 
p^oire  demanda  que  les  membres  du  clergé  fussent  garantis 
contre  les  insultes  publiques.  La  Commune  prit  l'engagement 
d'assurer  la  liberté  des  subrages  et  l'inviolabilité  des  députés. 

Le  21,  un  boulanger,  du  nom  de  François,  poursuivi  par 
le  peuple,  se  réfugia  dans  l'bôtel  de  ville.  La  ioule  l'en  arra- 
cba,  le  traîna  sur  la  place  de  Grève  et  le  pendit  à  un  réver- 
bère; on  promena  sa  tète  dans  les  rues.  La  Fayette  réunit  la 
garde  nationale,  s'empara  de  l'assassin,  le  fit  juger  militaire- 
ment au  Cbàtelet  et  voulut  qu'il  fût  exécuté  des  le  lendemain. 

Aussitôt  une  députation  de  la  Commxnie,  Bailly  en  télé,  se 
rendit  à  l'Assemblée  et  réclama  une  loi  martiale,  Mirabeau 
appuva  la  demande.  Robespierre  et  Buzot  prétendirent  que  le 
plus  sûr  moven  d'empécber  le  peuple  de  se  faire  ju&tice  lui- 
même,  était  de  créer  un  tribunal  pour  juger  les  ennemis  de  la 
révolution.  L'Assemblée  eut  le  bon  sens  de  repousser  cette  idée 
d'un  tribunal  révolutionnaire,  et  d  attribuer  simplement  au 
Cbàtelet  le  jugement  des  crimes  commis  contre  la  sécurité  pu- 
blique. Elle  décréta  la  loi  martiale,  dont  la  Fayette  avait  rédigé 
les  termes.  Toutes  les  municipalités  du  royaume  reçurent  le 
pouvoir  de  requérir  la  force  armée  en  arborant  un  drapeau 
rouge.  Le  roi  donna  immédiatement  sa  sanction. 

La  Fayette  parcourut  Paris  à  cheval  et  rassura  Ie5  gens 
effrayés.  La  Commune  fit  célébrer  avec  solennité  les  funérailles 
du  malheureux  boulanger.  Elle  établit  ensuite  un  comité  de 


[octobre  1789]  LA   LOI  MARTIALE.  21i 

recherches,  charge  spécialement  de  la  police.  La  Fayette,  che- 
valeresque et  jouant  sa  vie,  eut  alors  quelques  beaux  jours.  Il 
avait  Turdeur  de  la  révoluliou  ;  elle  était  pour  lui  une  foi, 
pres(|ue  un  fanatisme.  Il  rêvait  d'imiter  Washington,  et  il  était 
fier  de  se  voir  en  réalité  investi  du  même  rôle,  puisqu'il  com- 
manflait  la  force  armée  au  milieu  d'une  nation  insurgée  pour  la 
liberté.  Mais  il  fut  très-inférieur  à  son  modèle,  parce  qu'il 
ne  fonda  rien  et  ne  se  rendit  pas  maître  des  événements.  Il  ne 
servit,  comme  l'observe  Miiabeau,  qu'à  prolonger  un  état  de 
choses  nécessairement  transitoire  '. 

II.  —  Talleyrand  avait  remis  à  l'Assemblée  le  10  octobre,  au 
nom  du  comité  des  finances,  un  rapport  sur  les  biens  du  clerpé. 
Il  constatait  que  le  clergé  en  était  usufruitier,  et  il  concluait 
que  la  nation  pouvait  en  revendiquer  la  propriété.  Il  proposait 
qu'elle  lui  assurât  le  revenu  du  tiers  de  ces  biens  avec  un  pri- 
vilège spécial  et  un  minimum  de  traitement  pour  les  curés; 
qu'elle  disposât  du  reste  en  prenant  à  sa  charge  les  dettes  de 
l'ordre.  Il  calculait  que  l'Etat  ferait  de  cette  manière  un  gain 
annuel  de  cinquante  millions,  qui  pourrait  même  s'élever  à 
soixante-dix;  que  ce  gain  servirait  à  compenser  diverses  dimi- 
nutions d'impôts,  à  rembourser  les  offices  qu'on  supprimerait, 
et  à  former  une  caisse  d'amortissement  pour  la  dette  publique. 

Les  cahiers  exprimaient  presque  tous  le  vœu  que  le  clergé 
payât  une  part  de  contributions  plus  forte,  et  que  ses  revenus 
fussent  mieux  répartis.  Deux  choses  justes,  à  l'égard  desquelles 
le  clergé  avait  eu  le  tort  de  ne  pas  prendre  lui-même  une  utile 
initiative.  Maintenant  le  débat  s'ouvrait  pour  lui  dans  des  condi- 
tions plus  fâcheuses  ;  on  cherchait  des  ressources  à  tout  prix  ;  on 
voulait  par  politique  l'affaiblir;  les  passions  révolutionnaires 
étaient  déchaînées  et  les  passions  antireligieuses  commen- 
çaient à  l'être.  «  Le  peuple,  dit  Ferrieres,  se  montrait  jaloux 
des  richesses  qu'il  ne  possédait  pas.  Les  révolutionnaires  eurent 
peu  de  peine  à  l'ameuter  contre  celles  du  clergé.  »  Le 
Charles  IX,  de  Chénier,  qu'on  jouait  au  Théâtre- Français, 
donnait  lieu  tous  les  soirs  à  des  manifestations  bruyantes  et 
signiiicatives. 

La  discussion  fut  d'une  vivacité  extrême.  Thouret  et  d'autres 
orateurs  souùnrent  que  la  propriété  des  corps  n'était  pas  sou- 

1  Mirabeau,  l^r  décembre  1739,  Correspondance  avec  Laniark. 

14. 


212  LIVRE  0[tara:ste-sixiè:^ie. 

mises  aux  même  lois  que  celle  des  particuliers;  que  le  clergé 
avait  cessé  d'exister  comme  corps,  et  que  TEtat  était  d'autant 
mieux  fondé  à  réclamer  la  propriélé  de  ses  biens,  qu'il  était 
toujours  intervenu  pour  en  régler  l'emploi.  Les  abbés  Sieyès, 
Grégoire  et  Maury  n'eurent  aucune  peine  à  réfuter  ce  système 
et  cette  prétendue  distinction.  Ils  démontrèrent  victorieuse- 
ment que  si  les  bénéficiers  étaient  usufruitiers,  le  corps  était 
en  réalité  propriétaire;  que  la  perte  de  ses  privilèges  n'entraî- 
nait nullement  sa  dissolution,  et  que  l'Etat  ne  pouv'ait  la  pro- 
noncer. 

Ils  repoussèrent  Tidée  d'un  traitement  ou  d'un  salaire. 
L'abbé  Maury,  aussi  intrépide  qu'éloquent,  resta  longtemps 
sur  la  brèche.  Mirabeau  le  combattit  avec  plus  de  force  ora- 
toire que  de  logique.  Apres  avoir  vainement  contesté  au  clergé 
son  droit  de  propriété,  ce  qui  n'était  pas  souteuable,  il  se  ra- 
battit sur  un  amendement  ambigu  portant  que  les  biens  ecclé- 
siastiques étaient  à  .la  disposition  de  la  nation.  Avec  cette 
rédaction  va^ue  et  l'assurance  d'un  minimum  de  dotation  pour 
les  curés,  il  obtint,  le  20  novembre,  une  majorité  de  cinq  cent 
soixante-huit  voix  contre  trois  cent  quarante-six.  L'Assemblée 
fit  comme  dans  la  discussion  du  veto;  elle  adopta  un  moyen 
terme  qui  leva  les  scrupules  des  esprits  flottants. 

A  propos  de  lois  de  finances  qui  étaient  urgentes,  Mirabeau 
renouvela,  le  6  r.ovembre,  le  vœu  d'appeler  les  ministres  à 
l'Assemblée,  sans  attendre  que  la  constitution  eût  fixé  ce  point. 
Il  n'y  avait  pas  d'accord  entre  les  pouvoirs,  ni  de  responsabilité 
ministérielle  possibles  autrement.  Là-dessus  débat  très-vif.  On 
objecta  que  la  présence  des  ministres  gênerait  la  liberté  des 
opinions  et  favoriserait  la  corruption  ;  que  ce  serait  un  empié- 
tement du  pouvoir  exécutif  sur  le  législatif,  une  application  du 
système  anglais,  système  bâtard  qui  exciterait  les  ambitions 
personnelles  et  exposerait  la  cause  nationale  à  des  défections. 
Ces  préjugés-là  étaient  très-enracinés;  Mounier  lui-même  les 
avait  partagés.  La  motion  trouva  pourtant  de  chaleureux  défen- 
seurs, comme  Clermont-Tonnerre  et  Garât.  Mirabeau  résuma 
leurs  arguments,  en  montrant  qu'il  était  absurde  que  l'élite 
de  la  nation  fût  déclarée  incapable  de  fournir  de  bons  minis- 
tres; que  la  confiance  accordée  par  les  électeurs  fût  un  titre 
d'exclusion  à  celle  du  roi;  que  l'Assemblée  nationale  et  le  mi- 
nistère fussent  condamnés  à  une  opposition  éternelle  sans  qu'il 
y  eût  moyen  de  les  accorder.  Sentant  que  sa  personnalité  était 


[novembre  1789]  LES    BIENS    DU  CLERGE.  213 

enjeu,  il  demanda  que  l'exclusion  portât  sur  lui  seul  et  sur  son 
contradicteur  Lanjuinais.  L'Assemblée,  embai-rassée,  renvova 
la  cjut'btion  au  comité  de  constitution.  Cependant  elle  fit  la 
faute,  sur  l'instance  du  rijjoureux  et  opiniâtre  Lanjuinais,  pour 
qui  le  désintéressement  était  la  première  loi,  de  décider  que 
tant  qu'elle  siégerait,  aucun  de  ses  membres  ne  pourrait  être 
ministre.  Décision  malheureuse,  à  laquelle  s'accordèrent  les 
partisans  de  l'abnégation,  les  députés  qui  redoutaient  la  cour, 
ceux  qui  craignaient  qu'on  les  accusât  de  se  rapprocher  d'elle, 
ceux  qui  détestant  la  révolution  voulaient  la  précipiter  au  lieu 
de  s'en  rendre  maîtres,  enfin  les  ennemis  de  Mirabeau  alors 
fort  nombreux;  car  les  nobles  libéraux,  les  Lameth,  les 
Grillon,  les  Noailles,  lui  étaient  aussi  personnellement  hostiles 
que  les  nobles  qui  regrettaient  l'ancien  régime.  Il  sortit  fu- 
rieux. 

Ce  fut  là  d'ailleurs  un  simple  incident  au  milieu  des  discus- 
sions de  finance. 

Necker,  qui  avait  tiré  un  grand  parti  de  la  Caisse  d'es- 
compte en  lui  faisant  des  emprunts  secrets,  proposa  de  la  dé- 
clarer banque  nationale,  moyennant  l'autorisation  d'augmenter 
son  capital  et  la  concession  d'un  privilège  de  plusieurs-  années. 
Ses  billets,  fixés  au  chiffre  maximum  de  deux  cent  quarante 
millions  gai'antis  par  la  nation,  seraient  reçus  dans  les  caisses 
publiques  comme  argent  comptant.  Ce  plan ,  longuement  dé- 
battu,  surtout  à  cause  de  la  demande  du  privilège,  finit  par 
être  adopté,  après  une  enquête  circonstanciée  qui  fut  jugée 
favorable. 

En  décidant  que  les  biens  du  clergé  étaient  à  sa  propre  dis- 
position, l'Assemblée  avait  décidé  virtuellement  qu'elle  en 
ferait  emploi.  Comment  cet  emploi  aurait-il  lieu?  Telle  était  la 
préoccupation  du  comité  des  finances.  Plusieurs  plans  furent 
proposés,  concurremment  avec  des  remaniements  d'impôts; 
car  on  demandait  de  créer  des  taxes  sur  le  luxe  et  d'abolir  les 
impôts  de  consommations  comme  vexatoires.  A  la  fin,  Treilhard 
proposa  de  décréter  simplement  la  vente  de  quatre  cents  mil- 
lions de  biens  du  clergé,  destinés  à  former  une  caisse  extraor- 
dinaire. Ce  décret  fut  voté  le  19  décembre.  L'Assemblée  crut 
avoir  sauvé  le  crédit  public  en  lui  donnant  une  hypothèque; 
mais  cette  hypothèque  n'avait  rien  de  certain  tant  que  les  dif- 
ficultés de  la  question  de  propriété  des  biens  ecclésiastiques 
n'étaient  pas  résolues. 


214  LIVRE    QUARANTE-SIXIÈME. 

Peu  de  jours  après,  le  24,  l'Assemblée  décréta  l'admissibi- 
lité des  non-cafboliques  à  tous  le-?  emplois.  Elle  allait  ainsi  au 
delà  de  l'édit  de  1787,  qui  s'était  borné  à  donner  aux  protes- 
tants l'état  civil. 

III. — L'Assemblée  discuta  ensuite  ou  plutôt  en  même  temps, 
car  tous  ces  projets  s'entre-croisaient,  deux  lois  qui  pour  elle 
n'en  faisaient  qu'une,  la  loi  électorale  et  la  loi  munici{)ale. 

Thouret  avait  déposé,  le  29  septembre,  le  rapport  d'un 
comité,  dont  Sieyès,  avec  son  esprit  ingénieux  et  ses  combi- 
naisons d'aritbmétique  politique,  avait  inspiré  les  principales 
décisions.  Thouret  demandait  que  la  représentation  dans  l'As- 
semblée fût  établie  sur  une  triple  base,  en  rapport  composé, 
disait-il,  du  territoire,  de  la  population  et  des  contributions. 
Pour  y  arriver,  il  proposait  ime  nouvelle  division  de  la  France 
en  quatre-vingts  départements,  sans  compter  Paris.  Chacun  de 
ces  départements  devait  être  divisé  en  districts  et  les  districts 
en  cantons.  Chaque  département,  district  ou  canton,  devait 
avoir  une  administration  élue,  comprenant  :  1°  un  conseil  qui 
se  réunirait  tous  les  ans;  2°  une  commission  executive  ou  direc- 
toire, choisie  par  les  membres  de  ce  conseil  et  permanente. 
Les  élections  se  feraient  à  plusieurs  degrés. 

Ce  système  nouveau  devait  donner  à  la  France  la  représen- 
tation la  plus  équitable,  appeler  partout  les  citoyens  à  faire 
eux-mêmes  leurs  affaires  et  détruire  les  anciennes  circonscrip- 
tions provinciales  ou  administratives  qui  avaient  de  grands 
défauts;  car  elles  étaient  inégales  et  bizarrement  enchevêtrées. 
Elles  gênaient  l'égalité  de  répartition  des  charges  publiques. 
Elles  entretenaient  des  oppositions  et  des  résistances  fâcheu- 
ses. Elles  étaient  souvent  en  contradiction  avec  les  intérêts 
nouveaux.  Leur  modification  avait  été  déjà  réclaïuée  plusieurs 
fois;  en  1788,  la  Normandie  avait  discuté  elle-même  sa  divi- 
sion possible  en  trois  départen»ents.  Enfin  la  Conslituante 
poursuivait  un  autre  but,  qui  n'était  pas  à  ses  yeux  le  moins 
important;  elle  voulait  empêcher  la  revendication  des  pri- 
vilèges locaux,  et  par  suite  des  tentatives  de  contre-révolu- 
tion. 

Le  débat  s'ouvrit  le  20  octobre.  Il  porta  d'abord  sur  les  con- 
ditions de  l'électorat  et  de  l'éligibilité.  Le  projet  exigeait  des 
électeurs  du  premier  degré,  appelés  citoyens  actifs,  la  qualité 
de  Français,  l'Age  de  vingt  et  un  ans,  un  domicile  d'un  an  et 


[kovembre   1789]      LA    LOI    DÉPARTEME^'TALE.  215 

le  payement  d'une  contribution  égale  à  trois  journées  rie  tra- 
vail. La  conlribulion  devait  être  de  dix  journées  pour  les  élec- 
teurs du  deuxième  degré,  et  d'un  marc  d'argent  évalué  cin- 
quante-cinq francs  pour  les  éligibles.  Toutes  ces  propositions 
furent  acceptées  sans  contestation  sérieuse.  On  ne  discuta  que 
la  question  du  cens.  Le  cens  paraissait  un^  garantie  nécessaire; 
il  avait  pour  lui  son  ancienneté  ;  car  il  existait  dans  beaucoup 
de  provinces,  dans  le  Daupbiné  par  exemple.  Une  très-forte 
majorité  l'adopta,  d'autant  mieux  qu'aux  termes  où  il  était 
réduit,  il  ne  constituait  pas  une  loi  d'exclusion.  Toutefois  la 
presse  révolutionnaire  de  Paris  en  jugea  autrement;  elle  s'es- 
crima contre  la  condition  du  marc  d'argent,  qu'elle  soutint 
devoir  créer  une  aristocratie  au  profit  des  bourgeois. 

Le  3  novembre,  on  aborda  la  discussion  des  circonscrip- 
tions. Un  député  de  Bretagne  observa  que  les  provinces  avaient 
pu  résister  aux  euipiélements  du  pouvoir  exécutif;  que  les 
départements  seraient  trop  petits  et  trop  faibles  pour  le  faire. 
Muabeau  représenta  que  le  système  de  la  division  de  la  France 
en  carrés  matbémati(|ue3  était  impraticable  et  ne  serait  accepté 
nulle  part.  On  reconnut  aussi  l'inconvénient  qu'il  v  avait  à 
multiplier  les  subdivisions  administratives  et  les  degrés  d'élec- 
tio.i.  Plusieurs  députés,  comme  Malouet,  demandèrent  qua- 
rante départements  dune  étendue  plus  grande,  et  dont  cha- 
cun eut  une  population  égale  à  celle  de  Paris.  D'autres  en 
proposèrent  cent  vitigt,  taillés  dans  la  circonscription  des 
anciennes  provinces,  en  supprimant  tout  intermédiaire  entre 
le  département  et  les  communes. 

Le  système  des  administrations  électives  avec  un  directoire 
exécutif,  conformément  aux  vœux  des  cahiers  et  à  l'exemple 
donné  par  les  dernières  assemblées  provinciales,  né  fut  l'objet 
d'aucune  contestation.  Ce  n'était  rien  moins  que  désarmer  le 
pouvoir  central,  et  l'inconvénient  eût  dû  frapper  les  yeux;  car 
les  messages  des  ministères  à  l'Assemblée  étaient  remplis  de 
plaiiiles  sur  le  droit  que  chaque  municipalité  s'arrogeait  de 
prendre  des  arrêtés,  et  sur  la  difficulté  qui  en  résultait  pour 
faire  exécuter  les  lois.  Mais  la  Constituante  se  préoccupait 
avant  tout  d'exclure  des  pouvoirs  publics  les  hommes  de  l'an- 
cien régime,  et  de  les  remplacer  par  des  hommes  attachés  au 
nouvel  ordre  de  choses.  Elle  ne  vit  pas  ou  ne  voulut  pas  voir 
qu'en  assurant  la  révolution  elle  désorganisait  le  gouverne- 
ment. 


216  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

La  discussion,  longue  et  confuse,  aboutit  à  un  décret  qui 
fut  rendu  le  22  décembre.  On  décida  que  la  France  serait  divisée 
en  déparlements,  quatre-vingts  environ;  que  cbaque  ville, 
bourg  ou  village,  conserverait  une  administration  municipale; 
que  chaque  département  aurait  un  nombre  de  districts  ou  ar- 
rondissements variant  de  trois  à  neuf,  et  cbaqvie  district  nn 
nombre  variable  de  cantons,  renfermant  chacun  environ  quatre 
lieues  carrées.  On  ajouta  que  chaqvie  département  aurait  un 
conseil  de  trente-six  membres,  et  élirait  un  nombre  de  députés 
déterminé  en  raison  de  son  territoire,  de  sa  population  et  de 
ses  contributions;  qu'il  n'y  aurait  partout  que  deux  degrés 
d'élection;  que  les  assemblées  des  électeurs  primaires  se  tien- 
draient au  chef-lieu  de  chaque  canton  quand  le  nombre  de  ces 
électeurs  ne  dépasserait  pas  six  cents,  et  seraient  fractionnées 
quand  ce  nombre  serait  plus  considérable;  qu'enfin  cent  élec- 
teurs primaires  éliraient  un  électeur  du  second  degré. 

Restait  à  faire  la  division  des  départements.  Un  comité  se  mit 
à  l'œuvre,  prit  connaissance  de  toutes  les  observations  qui  lui 
furent  adressées,  et  rendit,  le  23  février  1790,  le  décret  final 
qui  créa  quatre-vingt-trois  déparlements,  six  cents  districts  et 
quarante-huit  mille  communes. 

On  convint  que  Paris  aurait  une  organisation  particulière. 
Après  de  longues  discussions,  Sievès  fit  décider  qu'il  forme- 
rait un  département  fictif,  et  l'on  établit  sur  ses  plans  un  par- 
tage d'attributions  assez  compliqué  entre  ce  département  et  la 
commune. 

'luus  ces  décrets  s'exécutèrent  sans  peine.  Les  élections 
départementales  et  municipales  se  firent  en  général  avec 
calme.  On  n'eut  à  signaler  que  l'abstention  trop  commune  de 
la  noblesse  et  de  la  haute  bourgeoisie,  qui  furent  peu  repré- 
sentées dans  les  nouvelles  administrations. 

Il  n'y  eut  d'opposition  nulle  part.  Les  proA'inces  avec  leurs 
états  et  leurs  privilèges  étaient  rejetées  par  la  révolution  au 
rang  des  choses  surannées.  Les  institutions  qui  avaient  Joué  un 
rôle  libéral  au  commencement  de  la  crise,  étaient  maintenant 
regardées  comme  contraires  à  la  liberté.  Le  gouvernement  lui- 
même  les  vit  tomber  sans  regret,  car  elles  avaient  gêné  son 
action,  et  plus  d'un  courtisan  se  félicita  de  songer  que  le  roi, 
lorsqu'il  recouvrerait  son  autorité ,  n'aurait  plus  à  compter 
avec  des  obstacles  traditionnels. 

Tout  ce  qu'on  pouvait  craindre  était  une  protestation  des 


[décembre  1789]        LES   GLUFiS   ET  LES    FÉDÉRATIONS.        217 

parlements,  gardiens  des  lois  séculaires.  L'Assemblée  voulut  la 
prévenir.  Le  3  novembre,  Lametli  demanda  que  les  chambres 
de  vacations  fussent  prorogées  et  la  rentrée  des  parlements 
suspendue  jusqu'à  ce  qu'on  eût  fait  une  nouvelle  organisation 
judiciaire.  Le  roi  s'y  prêta,  et  plusieurs  arrêts  du  conseil  y 
pourvurent.  La  chambre  des  vacations  de  Paris  eut  Vidée  de 
protester  contre  l'arrêt  qui  la  concernait.  Le  garde  des  sceaux 
l'en  dissuada.  Celles  de  Rouen,  de  Metz  et  de  Rennes  décla- 
rèrent les  arrêts  de  prorogation  illégaux  et  refusèrent  de  les 
enregistrer.  L'Assemblée  émue  voulut  ordonner  des  poursuites. 
Le  garde  des  sceaux  se  fit  médiateur.  Le  parlement  de  Metz, 
qui  s'était  réuni  malgré  la  défense  du  roi,  se  sépara. 

La  résistance  de  la  chambre  des  vacations  de  Rennes  pouvait 
être  plus  sérieuse,  à  cause  de  l'esprit  connu  de  la  Bretagne. 
Mirabeau  prononça  contre  elle,  le  9  janvier  1790,  un  réquisi- 
toire foudrovant.  Il  soutint  que  l'enregistrement  n'avait  plus  de 
raison  en  face  de  l'Assemblée  nationale,  que  c'était  désormais 
une  sanction  irrationnelle  et  inutile;  que  les  parlements  ne  re- 
présentaient rien;  qu'ils  prétendraient  en  vain  recommencer 
contre  la  nation  l'opposition  stérile  et  intéressée  qu'ils  avaient 
laite  au  roi.  Entraîné  par  l'intérêt  et  la  passion  du  moment,  car 
il  était  loin  d'avoir  toujours  tenu  un  tel  langage,  il  eut  un  de 
ces  emportements  d'éloquence  qui  pulvérisent  les  ol)stacles. 
Les  huit  membres  de  la  cliamb're  des  vacations  de  Rennes 
furent  cités  devant  l'iVssemblée;  ils  parurent  à  la  barre,  et  pré- 
sentèrent des  réserves  basées  sur  le  traité  qui  liait  la  Bretagne 
à  la  couronne.  On  les  priva  des  droits  civiques  jusqu'à  ce  qu'ils 
eussent  prêté  le  serment  national. 

IV.  —  La  révolution  était  lancée  et  prenait  chaque  jour 
une  nouvelle  force.  Chaque  jour  il  devenait  plus  didicile  de 
résister  au  torrent.  Paris  fermentait.  Les  districts,  entre  autres 
celui  des  Cordeliers  que  Danton  présidait,  devenaient  violents. 
La  Commune,  attaquée  et  injuriée  toutes  les  fois  qu'elle  adop- 
tait des  mesui-es  de  police  et  de  répression,  se  crut  obligée 
d'admettre  le  public  à  ses  séances.  Les  journaux  ne  respec- 
taient rien.  Sieyès  proposa  une  loi  qui  déférait  les  délits  de  la 
presse  à  un  jury.  L'Assemblée  ajourna  cette  loi  et  ne  la  fit 
jamais.  La  presse  jouit  donc  de  la  plus  entière  impunité.  Le 
Chàtelet  ayant  voulu  faire  arrêter  Marat,  dont  le  journal  l'Ami 
du  peuple   était  une   perpétuelle   excitation   au   meurtre ,    la 


218  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

Fayette  recula  devant  la  crainte  d'une  émeute,  et  Marat  put 
rester  caché  ostensiblement. 

Le  Club  Ijreton,  ou  des  Amis  de  la  Constitution,  que  Duport, 
Barnave  et  Lameth  avaient  fondé  à  Versailles,  s'installa  à  l'aris 
dans  Tancieniie  église  des  Jacobins,  dont  il  prit  le  nom.  Son 
but  était  de  correspondre  avec  les  provinces  et  de  cond)attre 
sans  relâche  toute  réaction.  A.  l'orij'jine  il  ne  se  composait  que 
de  députés;  on  y  admit  successivement  plusieurs  catéjjories  de 
membres  adjoints  ;  il  finit  par  devenir  public  et  ouvrir  ses  portes 
à  l'anarchie. 

Malouet  et  plusieurs  députés  du  côté  droit  entreprirent  de 
fonder  un  autre  club,  celui  des  Impartiaux,  dont  les  membres 
devaient  prêter  le  serment,  tout  en  acceptant  les  faits  accomplis, 
de  fortifier  le  pouvoir  exécutif  et  de  veillera  ce  que  l'applica- 
tion des  grands  principes  reconnus  par  l'AssendjIée  se  fît  avec 
la  maturité  et  la  justice  nécessaires.  On  eut  soin  d'écarter  les 
ennemis  notoires  de  la  révolution;  on  s'autorisa  du  nom  de  la 
Fayette.  Mais  ce  second  £lub  eut  peu  de  succès.  Il  n'était  pas 
facile  de  jeter  l'ancre,  de  trouver  un  point  de  résistance  fixe, 
et  de  rallier  un  parti  moyen.  Beaucoup  d'esprits  libéraux  s'ef- 
frayaient, se  rejetaient  en  arrière,  et  grossissaient  peu  à  peu  le 
groupe  des  royalistes  ou  des  aristocrates.  Ces  derniers,  décon- 
certés et  sans  chefs,  se  bornaient  alors  à  une  guerre  de  plume. 
Leurs  journalistes  soutenaient  contre  la  presse  révolutionnaire 
de  spirituelles  et  vadlantes  polémiques,  mais  dont  le  seul  résul- 
tat fut  datliser  la  guerre  civile.  La  révolution  n'eut  pas  de 
modérateurs;  il  fallut  lui  céder  ou  lui  résister. 

Même  mouvement  dans  les  provinces.  Là  c'étaient  les  fédé- 
rations de  jeunes  gens  et  de  gardes  nationales  qui  se  multi- 
pliaient. Il  y  en  avait  dans  la  Bretagne,  l'Auvergne,  le  Dau- 
phiiié,  le  Nivernais,  la  Franche-Comlé.  On  passait  des  revues 
où  l'on  jurait  à  l'envi  de  soutenir  l'Assemblée  et  de  combattre 
la  contre-révolution. 

Ces  démonstrations,  ces  fêtes  civiques  entretenaient  les  dé- 
fiances Les  révolutionnaires  croyaient  à  des  complots  et  vou- 
laient qu'on  les  i assurât.  Le  comte  de  Provence  se  rendit  à  la 
Comnmne  le  26  décembre,  pour  se  disculper  publicjuement  du 
soupçon  d'avoir  favorisé  un  plan  formé  par  un  ancien  otlicier  de 
ses  gardes,  le  marquis  de  Tavras,  pour  enlever  le  roi.  Il  rappela 
les  sentiments  patriotiques  qu'il  avait  exprimés  dans  les  assem- 
blées de  notables,  et  Bailly,  peu  heureux  dans  ses  harangues. 


[février  17S0]       L'ADRESSE   AUX   PROVINCES.  219 

le  salua  du  titre  de  Premier  fondateur  de  l'égalité  politique.  Le 
roi  fut  sollicité  à  son  tour  de  répondre  aux  dénionstralions  con- 
ciliantes de  TAsseniblée  par  un  acte  public.  Il  se  rendit  à  la 
séance  du  4  février,  sans  être  annoncé  et  accompap^né  de  deux 
ministres.  Il  y  prononça  un  long  discours  où,  après  avoir  con- 
staté Finquiétude  générale,  bien  que  la  disette  eût  brureuse- 
nient  cessé,  et  la  nécessité  de  raffermir  le  pouvoir  exécutif,  il 
se  déclara  prêt  à  s'associer  à  tous  les  efforts  des  députés  j)our 
établir  une  liberté  sage  et  bien  ordonnée  ,  et  repousser  les 
attaques  contre  la  constitution  qu'ils  préparaient.  11  les  invita 
à  Làter  leurs  travaux,  à  achever  promplement  la  loi  judiciaire 
et  les  lois  propres  au  rétablissement  du  crédit. 

Les  députés  se  levèrent  dans  un  transpoit  d'enfliousiasme. 
Au  moment  où  Louis  XVI  fjuittait  la  salle,  ils  prêtèrent  le  ser- 
ment civique  de  rester  fidèles  à  la  nation,  îi  la  loi  et  au  roi,  et 
de  maintenir  la  constitution.  Le  même  seiment  fut  prêté  à 
riiôtel  de  ville  par  les  mendjres  de  la  Commune,  puis  répété 
par  Dailly  publiquement  sur  la  place  de  Grève.  On  le  répéta 
dans  tous  les  districts.  Les  antres  villes  imitèrent  l'exemple  de 
Paris;  ce  fut  partout  l'occasion  de  nouvelles  démonstrations 
nationales. 

Cependant  la  confiance  ne  revint  pas.  11  y  avait  là  une  dé- 
claration généreuse,  et  point  de  programme  de  gouvernement. 
Mirabrau  disait  avec  raison  :  «  Ce  n'est  pas  le  roi  qui  doit  par- 
ler; ce  sont  les  ministres.  »  On  craignit  que  Keeker,  dont  on 
croyait  reconnaître  le  style,  ne  préparât  une  demande  d'ar- 
gent. L'effet  du  discours  fut  d'ailleurs  détruit  par  rinq)rudence 
de  la  cour,  qui  piodiguait  des  mar(|ues  d'li(jnneur  aux  ennemis 
notoires  de  la  révolution,  et  cachait  peu  l'avei'sion  que  lui  in- 
spiraient ses  amis. 

On  apprit  aus.^i  que  dans  les  provinces  les  troubles  recom- 
mençaient par  suite  de  l'inaction  de  l'armée  et  de  la  suspension 
des  tribunaux.  Dans  la  Bretagne,  l'x^génois,  le  Quercy.  le 
Périgord ,  les  paysans  recommençaient  la  guerre  contre  les 
châteaux,  A  Nîmes,  le  peuple  avait  massacré  les  employés  de 
la  gabelle.  A  Lyon,  il  pillait  l'arsenal.  Les  gardes  nationales, 
quoique  organisées  pour  la  défense  de  l'ordre,  ofiraient  le  péril 
inhérent  à  toute  force  armée  ayant  un  caractère  politirjue.  Celle 
de  Toulon  avait  eu  déjà  une  collision  avec  les  ofliciers  de  la 
marine.  L'Assemblée  vola  le  11  février  une  adresse  aux  pro- 
vinces, œuvre  de  Talleyrand,  pour  leur  expliquer  ce  qu'elle 


220  LIVRE  OUA^.A^^TE-SIXIÉME. 

avait  fait  et  ce  qu'elle  prétendait  faire  encore.  Quelques  dépu- 
tés proposèrent  d'augmenter  le  pouvoir  des  minisires ,  ovl\ 
comme  disait  Malouet,  d'en  assurer  l'exercice  naturel.  Mais  la 
crainte  d'une  dictature  fit  qu'on  se  contenta  d'ajouter  quelques 
articles  à  la  loi  des  municipalités.  Elles  étaient  toutes-puis- 
santes, et  fort  peu  soumises  à  l'action  du  roi  ou  à  l'autorité 
des  départements.  Elles  étaient  en  outre  envahies  par  des  am- 
bitieux et  des  hommes  de  parti,  qui  aidaient  les  perturbateurs 
de  leur  faiblesse  ou  de  leur  connivence.  L'assemblée  les  déclara 
responsables  des  troubles  qu'elles  laisserait  commettre,  et 
donna  aux  officiers  municipaux  le  droit  de  requérir  la  force 
armée  (décret  du  20  février). 

Le  17,  Cazalès  interrompit  la  discussion  sur  les  municipali- 
tés pour  présenter  un  projet  de  dissolution  de  l'Assemblée.  Il 
se  fonda  sur  ce  que  les  trois  ordres  n'existaient  plus,  et  sur  la 
convenance  de  refaire  des  élections  en  vertu  de  la  nouvelle  loi 
électorale,  en  se  conformant  aux  circonscriptions  des  départe- 
ments. Il  était  aussi  urgeot  de  renouveler  la  chambre  que  les 
administrations  provinciales  et  les  municipalités.  Le  temps 
marcbait  vite,  et  l'on  avait  déjà  lait  tant  de  choses  que  le  mo- 
ment était  venu  d'obtenir  la  ratification  du  pays.  La  proposi- 
tion portait  encore  qu'aucun  des  députés  ne  serait  rééligible, 
et  que  la  nouvelle  assemblée  serait  convoquée  à  trente  lieues 
de  Paris. 

Cazalès  était  un  des  orateurs  les  plus  habiles  et  les  plus  vifs 
du  côté  droit.  Mais  l'Assemblée  ne  pouvait  admettre  le  reproche 
que  les  contre-révolutionnaires  lui  adressaient  d'avoir  outre- 
passé ses  mandats,  ni  l'obligation  de  consulter  le  pays  sur  ce 
qu'elle  avait  fait.  On  leur  répondit  en  leur  rappelant  le  ser- 
ment du  Jeu  de  paume.  Il  fallait  léguer  à  la  France  une  con- 
stitution, et  non  pas  la  jeter  au  hasard  d'élections  qui  pou- 
vaient produire  une  guerre  civile.  Les  députés  qui  n'avaient 
pas  assisté  à  la  célèbre  séance  voulurent  s'associer  à  ce  ser- 
ment, et  l'on  jura  de  nouveau  de  ne  pas  se  séparer  avant  que 
la  constitution  fût  achevée. 

Favras  fut  jugé  par  le  Chàtelet  et  exécuté  le  19  février  sur  la 
place  de  l'Hôtel  de  ville,  comme  atteint  et  convaincu  d'un 
complot  contre  la  sûreté  de  l'Etat.  Il  avait  été  dénoncé  par  les 
recruteurs  dont  il  s'était  servi.  ïl  mourut  fièrement,  poursuivi 
jusque  sur  l'chafaud  par  les  insultes  du  peuple.  Il  paraît  avoir 
appartenu  à  la  catégorie  de  ces  intrigants  de  haut  parage  que 


[mars  1790]  LES   ASSIGNATS.  221 

les  révolutions  font  surfjir'.  Quoiqu'il  n'eût  fait  aucune  des 
révélations  que  le  public  attendait,  le  bruit  courut  qu'on  le 
sacrifiait  pour  sauver  le  comte  de  Provence*.  Les  acquitte- 
ments que  Cbàtelet  prononça  dans  le  même  temps,  celui  de 
Besenval  et  de  quelques  officiers  supérieurs  inculpés  pour  les 
préparatifs  militaires  du  13  juillet,  celui  du  fermier  général 
Augeard,  auteur  d'un  plan  d'évasion  pour  le  roi,  ne  furent  pas 
mieux  jugés  par  les  journaux  révolutionnaires,  qui  les  traitè- 
rent de  scandale  et  de  trahison. 

V.  —  L'Assemblée  menait  de  front  la  discussion  de  tant  de 
lois  organiques,  qu'il  est  difficile  de  suivre  ses  travaux  sans 
confusion.  Cependant  il  imporle  de  rester  fidèle  à  Tordre  chro- 
nologique, tant  les  faits  extérieurs  avaient  d'influence  sur  ses 
décisions. 

Elle  avait  nommé  depuis  longtemps  un  comité  militaire.  Ce 
comité  proposait  pour  réduire  l'armée  permanente,  et  par  con- 
séquent les  charges  publiques,  d'établir  une  conscription  géné- 
rale, de  lever  chaque  année  un  contingent  d'hommes  destinés 
à  un  service  de  quatre  ans,  avec  faculté  de  remplacement,  et 
d'organiser  à  titre  de  réserve  des  milices  provinciales  actives. 
Toutefois  on  convint  de  maintenir  le  recrutement  par  en^ap^e- 
menfs  volontaires  jusqu'à  r.ouvel  ordre.  Au  mois  de  février  1 700 
on  s'occupa  de  déterminer  les  attributions  constitutionnelles  du 
corps  législatif  relativement  aux  questions  militaires.  On  décida 
qu'il  voterait  le  chiffre  des  dé[)enses  de  la  guerre,  celui  des 
contingents,  la  solde  de  chnque  grade;  qu'il  établirait  les  règles 
du  service,  celles  de  l'avancement,  la  forme  des  engagements; 
qu'il  autoriserait  l'adjonction  des  troupes  étrangères  aux  trou- 
pes françaises;  qu'il  ferait  un  code  pénal  militaire.  Enfin  la 
vénalité  des  grades  fut  abolie  sans  réserve. 

Le  6  mars,  Necker  vint  exposer  la  situation  financière.  Il 
évalua  le  déficit  prévu  pour  les  six  mois  qui  devaient  suivre  au 
chiffre  énorme  de  deux  cent  quatre-vingt-quatorze  millions; 
c'était  le  résultat  des  suppressions  d'impôts,  des  non-valeurs,  etc. 
Il  ajoutait  pourtant  que  la  régularité  des  payements  du  trésor 
était  assurée,  ainsi  que  l'approvisionnement  des  marchés; 
qu'on  pouvait  parer  à  ce  déficit  à  l'aide  de  quelques  ressources 


*  C'est  l'opiniou  de  Ferrières. 
-  Voir  Droz,  livre  II. 


222  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

et  en  recourant  à  de  larges  anticipations;  qu'enfin,  avec  lieau- 
coup  d'ordre  et  de  prudence  on  parviendrait  à  sortir  d'une 
situation  aussi  embarrassée.  Mais  il  repoussait  carrément  l'idée 
alors  très-répandue  d'émettre  des  billets  d'État,  parce  que  le 
nombre  des  billets  circulants  était  déjà  fort  considérable,  et 
qu'il  ne  serait  possdjle  de  retiier  les  billets  nouveaux  qu'à  des 
écbéances  trop  éloignées.  Il  demandait  aussi  que  l'Assemblée 
nonmiàt  elle-même  dans  son  sein  un  bureau  de  finances  pour 
l'assister. 

Une  circonstance  indisposa  l'Assemblée  :  ce  fut  la  publica- 
tion du  fameux  Livre  rouge,  qui  révélait  les  prodigalités  du 
roi,  les  pensions  énormes  des  princes  et  des  courtisans.  Quoi- 
que Louis  XVI  s'exécutât  en  livrant  ces  pièces  au  contrôle 
public,  ces  révélations  eurent  un  effet  naturellement  désas- 
treux. 

Quelques  jours  après,  le  19,  Bailly  vint  présenter,  au  nom 
de  la  commune  de  Paris,  un  projet  pour  la  vente  des  biens 
ecclésiastiques.  La  couronne  offrait  d'en  acbeter  une  quantité 
considérable,  cent  cinquante  ou  deux  cents  millions,  en  éche- 
lonnant les  termes  des  payements;  elle  devait  se  procurer  l'ar- 
gent en  émettant  des  obligations  hypothécaires  avec  un  intérêt 
fixe,  un  remboursement  à  long  terme,  des  primes  et  des  lots. 
L'opération,  ingénieusement  conçue,  devait  obtenir  un  succès 
facile.  Elle  servirait  à  diminuer  la  circulation  des  billets  alors 
discrédités  de  la  caisse  d'escompte.  La  ville  de  Paris  y  trouve- 
rait un  bénéfice  destiné  à  des  travaux  publics,  entre  autres,  à 
la  construction  d'un  palais  pour  l'Assemblée  nationale.  Bailly 
insistait  sur  l'urgence  de  procurer  du  travail  à  la  population 
parisienne  qui  avait  fait  la  révolution,  et  qui  en  souffrait  d'une 
manière  particulière,  à  cause  de  l'interruption  des  affaires  et 
de  la  retraite  des  familles  riches.  Les  autres  grandes  villes 
pourraient  se  charger  des  deux  cents  millions  restants  en  ten- 
tant une  opération  analogue. 

Les  propositions  de  la  ville  furent  jugées  avantageuses,  et 
acceptées  le  17  mars  sur  un  rapport  de  Thouret.  Mais  les  de- 
mandes de  Necker  furent  discutées.  On  contesta  ses  chiffres; 
on  lui  refusa  la  création  d'un  bureau  de  trésorerie  pris  dans 
l'Assemblée,  de  peur  que  les  députés  qui  en  feraient  partie 
n'engageassent  trop  levir  responsabilité.  Enfin  l'idée  d'une  émis- 
sion de  billets  comptait  de  très-nombreux  partisans. 

Un  député,  Anson,  le  présenta  le  7  avril  comme  un  moyen 


[mars  1793]         ATTAQUES   CONTRE  LE   CLERGÉ.  223 

d'une  simplicité  extrême  qui  dispensait  de  recourir  aux  antici- 
pations et  à  d'autres  opérafions  compliquées.  Dupont  de  Ne- 
mours et  l'archevêque  d'Aix  combattirent  le  cours  forcé,  et 
prétendirent  que  ce  serait  une  banqueroute  dé(jiiisée.  Maury 
ajouta  que  c'était  la  reproduction  des  théories  de  Law,  et  que 
le  résultat  serait  le  même.  On  contesta  cette  assimilation  en 
soutenant  que  les  assignats  auraient  une  garantie,  lanclis  que 
les  billets  de  Law  n'en  avaient  pas  eu.  Cazalés,  se  plaçant  au 
point  de  vue  politique,  dén)ontra  que  la  confiance  était  impos- 
sible, tant  que  le  gouvernement  serait  comme  suspendu,  et  la 
nation  incertaine  sur  les  rapports  du  roi  et  de  l'Assemblée. 
Riais  les  députés,  entraînés  par  une  inconcevable  illu>ion,  sé- 
duits par  quelques  so[)hismes,  et  '.'imaginant  qu'en  frappant 
lui  grand  coup  ils  allaient  prorlnire  immédiatement  un  grand 
eflel,  votèrent  le  décret  le  17.  Il  fut  publié  et  sanctionné  le  22. 

Le  jour  où  celte  émission  fut  proposée,  le  député  Cliasset 
déposa  un  rapport  sur  la  suppression  des  dîmes,  et  conclut  à 
déclarer  que  les  biens  du  clergé  seraient  régis  par  les  adminis- 
trateurs des  départements  ou  des  districts.  L'archevêque  d'Aix 
objecta  que  l'Assemblée,  en  mettant  les  biens  ecclésiastiques  à 
la  disposition  de  la  nation,  avait  repoussé  l'idée  de  lui  en  attri- 
buer la  propriété;  que  la  légitimité  de  la  vente  de  ces  biens 
serait  toujours  contestée,  et  dés  lors  leur  valeur  dépréciée. 
L'Etat  ne  pouvait  prendre  à  sa  charge  la  dette  du  clergé,  par 
la  raison  qu'on  ne  pouvait  enlever  aux  créanciers  Thypolbeque 
consentie.  «  Tous  pouvez,  s'écria-t-il,  nous  ravir  nos  biens, 
nous  ne  vous  les  donnons  pas.  »  Il  ajouta  que  le  seul  moyen  de 
tout  sauver,  était  que  le  clergé  fît  lui-même  sur  ses  biens-fonds 
un  emprunt  de  quatre  cents  millions,  et  il  ofirit  cet  emj)runt, 
en  déclarant  que  si  l'Assemblée  ne  l'acceptait  pas,  il  devrait 
prolester  et  demander  la  convocation  d'un  concile  national, 
ïhuuret  répondit  que  la  disposition  entraînait  la  propriété  ;  que 
l'Assemblée  l'avait  entendu  ainsi;  qu'il  n'y  avait  point  d'équi- 
voque, et  qu'on  ne  pouvait  revenir  sur  une  chose  jugée.  Les 
journaux  révolutionnaires  accusèrent  les  députés  du  clergé  et 
le  côlé  droit  de  recommencer  un  débat  terminé. 

Il  y  avait  déjà  quelque  temps  que  les  discussions  touchant  au 
clergé  prenaient  un  caractère  particulier  d'aigreur.  Garât  et 
d'autres  députés  avaient  attaqué  les  ordres  monastiques  avec 
une  violence  injurieuse  à  la  religion  catholique.  Un  chartreux, 
dora  Gerle,  membre  de  l'Assemblée,  eut  l'idée,  pour  couper 


zu  LIVRE  quara:ste-sixiéme. 

court  à  toute  équivoque,  de  demander,  le  12  avril,  une  décla- 
ration en  faveur  de  la  religion  catholique.  C'était,  dit  Maury, 
ieter  sur  un  baril  de  poudre  une  mcclie  allumée.  Un  tumulte 
indicible  s'éleva,  et  la  séance  fut  si  ora/jeuse  qu'il  fallut  remettre 
le  vote  au  lendemain. 

Hors  de  l'Assemblée  l'agitation  fut  pire  encore.  Pendant 
vinpt-quatre  heures  on  crut  à  une  émeute.  Les  patriotes  s'é- 
criaient que  le  clergé  conspirait,  qu'il  cherchait  à  soulever  les 
provinces;  que  les  calotins  n'étaient  plus  un  ordre;  qu'ils  ne 
devaient  plus  siéger  à  la  représentalion  nationale. 

Le  lendemain,  les  tribunes  furent  envahies;  une  foule  com- 
pacte entoura  la  salle,  La  Fayette  avait  doublé  les  postes.  Dom 
Gerie  retira  sa  motion,  plus  inopportune  encore  qu'inutile;  ou 
la  remplaça  par  quelques  considérants  mis  en  tête  de  la  loi. 
Mais  la  séance  dépassa  en  violence  tout  ce  qu'on  avait  vu.  Les 
députés  du  côté  droit  eurent  L>esoin  d'être  protégés  à  la  sortie 
par  les  gardes  nationaux;  l'abbé  Maury,  aussi  imperturbable 
devant  l'émeute  qu'à  la  tribune,  se  montra  au  peuple  armé  de 
deux  pistolets. 

Le  1-4,  on  vota  que  l'administration  des  biens  de  l'Eglise  mis 
à  la  disposition  de  la  nation  serait  confiée  aux  districts;  que  les 
membres  du  clergé  recevraient  un  traitement  en  argent,  et 
que  les  dîmes  seraient  abolies  à  partir  du  I"  janvier  suivant. 

La  dissolution  fut  ensuite  remise  sur  le  tapis.  On  fit  valoir 
que  la  plupart  des  cahiers  de  bailliages  ne  conféniient  de  pou- 
voirs que  pour  un  an;  que  l'année  allait  expirer;  que  plus  le 
temps  marchait,  plus  l'Assemblée  s'isolait  de  ses  commettants 
et  perdait  de  son  autorité  morale;  qu'il  y  avait  péril  à  prolon- 
ger une  situation  nécessairement  traiisitoire;  que  déjà  les  rangs 
des  députés  s'étaient  écîaircis;  que  bien  des  sièges  étaient  va- 
cants. Maury  présenta  ces  arguments  avec  sa  vigueur  accoutu- 
mée. Mais  c'était  le  côté  di'oit  qui  désirait  la  dissolution  ;  elle 
devait  favoriser  les  projets  ou  plutôt  les  espérances  des  contre- 
révolutionnaires.  Chapelier,  chargé  du  rapport,  répondit  que 
l'Assemblée,  s'étant  érigée  en  convention,  n'était  pas  dans  les 
conditions  d'une  législature  ordinaire.  D'autres  députés  repré- 
sentèrent la  folie  qu'il  y  aurait  à  faire  de  nouvelles  élections 
dans  un  moment  aussi  troublé,  quand  les  départements  n'avaient 
pas  encore  reçu  leur  organisation  complète  et  définitive.  Mira- 
beau termina  le  débat  en  rappelant  encore  une  fois  que  l'As- 
semblée avait  juré  d'achever  la  constitution,  et  il  enleva  le  vote 


[mars  1790]  RELATIONS  DE  MIRABEAU  AVEC  LA  COUR.  22.5 

en  lui  appliquant  le  mot  de  Scipion  :   «  Je  jure  que  vous  avez 
sauvé  la  patrie.  » 

VI.  —  Quoique  les  tentatives  de  Mirabeau  pour  s'entendre 
avec  la  cour,  arriver  au  ministère  et  diriger  la  révolution  eus- 
sent échoué  devant  les  répugnances  du  roi,  des  courtisans,  des 
ministres  et  de  l'assemblée,  il  était  bien  loin  d'avoir  abandonné 
ses  espérances;  il  poursuivait  le  pouvoir  avec  toute  la  ténacité 
de  son  orgueil. 

Au  mois  de  mars  1790,  le  comte  de  Mercy,  ambassadeur 
d'Autriche  à  Paris  et  familier  de  la  reine,  entreprit,  sur  la 
prière  de  Lamark,  qui  se  trouvait  alors  en  îîelgique,  de  mettre 
le  grand  orateur  en  rapports  directs  avec  Marie-Antoinette  et 
le  roi.  Les  souverains  le  reçurent  en  secret;  il  prit  des  enga- 
gements avec  eux  en  réservant  sa  liberté  d'action  ;  malheureu- 
sement il  accepta  une  somme  <i 'argent  pour  payer  les  dettes 
dont  il  était  criblé,  marché  dont  le  public  eut  bientôt  connais- 
sance et  qui  le  fit  accuser  de  s'être  vendu. 

Le  premier  conseil  qu'il  donna  au  roi  fut  de  ne  souffrir  au- 
tour de  lui  que  des  royalistes  constitutionnels,  et  de  se  pro- 
noncer contre  l'émigration.  Le  comte  d'Artois  passait  pour 
tramer  à  la  cour  de  Turin ,  où  il  s'était  réfugié,  des  complots 
ténébreux  dont  les  patriotes  s'alarmaient.  Mirabeau  demanda 
qu'on  les  fit  cesser.  La  reine  l'écouta  avec  une  certaine  faveur, 
car,  à  défaut  d'esprit  politique,  eile  avait  une  énergie  nerveuse 
et  de  la  promptitude  dans  la  décision.  Les  révolutionnaires  le 
savaient  et  la  craignaient  plus  que  le  roi. 

La  cour  songea  aussi  à  s'attacher  la  Fayette.  Elle  lui  offrit 
un  grand  titre  militaire  à  son  choix.  La  Fayette  refusa ,  pour 
rester  fidèle  à  ses  convictions  et  à  ses  serments.  Les  maux  dont 
on  se  plaignait  étaient  à  ses  yeux  des  maux  passagers.  II  les 
trouvait  préférables  aux  vices  de  l'ancien  régime  qu'on  oubliait 
trop.  Toute  tentative  de  contre-révolution  n'était  propre  qu'à 
produire  des  massacres.  Le  roi ,  selon  lui ,  devait  ranimer  la 
confiance  en  s'unissant  au  peuple  sans  réserve.  Il  pensait  que 
le  travail  de  la  constitution  durerait  tout  au  plus  quelques 
mois;  qu'elle  pourrait  être  terminée  le  14  juillet,  anniversaire 
de  la  prise  de  la  Bastille  ;  que,  ce  travail  achevé,  le  gouverne- 
ment reprendrait  sa  vigueur  première,  et  que  si  la  constitution 
était  défectueuse  sur  quelques  points,  il  serait  facile  de  la  mo- 
difier en  y  introduisant  une  seconde  chambre ,  la  faculté  de 
vu.  15 


226  LIVRE   QUARANTE-SIXIÈME. 

choisir  les  ministres  dans  l'Assemblée  et  la  responsabilité  mi- 
nistérielle \ 

Les  circonstances  appelèrent  bientôt  Mirabeau  à  prendre 
une  attitude  nouvelle.  Le  l^  mai ,  un  message  de  Moiitmorin 
apprit  à  l'Assemblée  l'intention  où  était  le  roi  d'armer  quatorze 
vaisseaux.  Une  querelle  maritime  s'était  élevée  entre  les  cours 
de  Londres  et  de  Madrid ,  au  sujet  de  navires  anglais  capturés 
par  les  Espagnols  dans  la  baie  de  Notka  en  Californie.  Quoique 
l'espérance  d'un  arrangement  ne  fût  pas  abandonnée,  l'Angle- 
terre armait.  La  France  devait  armer  aussi.  La  situation  trou- 
blée de  l'Europe  et  l'incertitude  qui  planait  sur  les  plans  de 
tous  les  cabinets  exigeaient  qu'on  prît  des  mesures  à  tout  évé- 
nement. 

L'Assemblée  applaudit  au  message,  car  c'était  un  acte  de 
confiance  et  un  acte  patriotique.  Mais  les  ré%'olutionnaires  de 
Paris  se  récrièrent  ;  une  guerre  pouvait  donner  au  loi  le  moyen 
d'opérer  une  contre-révolution.  Alexandre  Lameth  posa  im- 
médiatement la  question  constitutionnelle  de  savoir  si  le  droit 
de  faire  la  guerre  ou  la  paix  devait  appartenir  au  roi  ou  à  l'xVs- 
semblée,  et  il  la  trancha  en  faveur  de  l'Assemblée.  Pétion  sou- 
tint la  même  thèse,  et  s'efforça  de  démontrer  qu'une  assemblée 
était  plus  capable  de  gouverner  qu'on  ne  le  pensait.  Les  deux 
orateurs  parlèrent  un  langage  plein  de  passion ,  de  défiance  et 
d'aip^reur.  Mirabeau  prit  la  parole  à  son  tour  le  20.  Il  soutint 
au  contraire,  dans  un  discours  qui  fut  un  chef-d'œuvre  de  luci- 
dité et  d'habileté ,  qu'il  ftdlait  laisser  au  roi ,  chef  du  pouvoir 
exécutif,  un  droit  absolu,  en  assurant  au  corps  législatif  des 
garanties  pour  la  manière  dont  ce  droit  serait  exercé.  Il  pro- 
posa même  un  système  de  garanties  qui  aujourd'hui  paraîtrait 
excessif;  car  non  content  d'attribuer  à  l'Assemblée  le  vote  des 
fonds  et  la  discussion  en  présence  de  ministres  responsables,  il 
lui  traçait  la  marche  à  suivre  dans  les  cas  de  conflit  et  lui  réser- 
vait de  disposer  des  gardes  nationales.  Barnave  ne  montra 
guère  moins  d'habileté  ni  de  modération  en  défendant  la  thèse 
opposée.  Il  s'appuya  sur  des  raisons  théoriques  ,  comme  la 
distinction  des  pouvoirs  qui  voulait  que  le  chef  de  l'Etat  fût 
réduit  à  l'exécution,  et  sur  des  raisons  de  fait,  comme  celle-ci  : 
que  les  guerres  seraient  moins  à  redouter  avec  un  corps  légis- 
latif, nécessairement  plus  pacifique  qu'un  roi.  Le  lendemain  21, 

1  Correspondance,  entre  autres  le  mé/noire  du  14  avril  1790 


[avril  et  mai  1790]        TROUBLES    DU   MIDI.  227 

Mirabeau  répliqua  et  se  surpassa  lui-même.  Il  démolit  tous  les 
raisonnements  ou  lessophismes  qu'on  lui  opposait,  montraqu'on 
risquait  de  constituer  un  système  impossible,  s'éleva  avec  une 
majesté  fière  contre  la  recherche  de  la  popularité,  déclara  qu'il 
la  laissait  à  ses  adversaires,  qu'il  savait  qu'on  criait  dans  Paris 
la  grande  trahison  du  comte  de  Mirabeau;  que  sans  doute  la 
Roche  tarpéienne  était  près  du  Gapitole,  mais  qu'il  attendait 
la  destinée  de  son  nom  du  temps,  ce  juge  incorruptible  qui  fait 
justice  à  tous.  Il  enleva  la  majorité  flottante  de  l'Assemblée, 
aidé  d'ailleurs  par  la  Fayette ,  qui  vint  dire  à  la  tribune  quel- 
ques mots  écrits  à  l'appui  de  son  projet  de  décret.  Ce  jour-là, 
en  dépit  des  réserves  exprimées ,  le  triomphe  de  la  couronne 
fut  complet. 

Il  y  eut  à  Paris  une  agitation  facile  à  comprendre.  Les  jour- 
naux patriotes  se  remplirent  de  menaces  de  mort  contre  le 
traître.  On  vit  partout  des  groupes  ,  des  rassemblements ,  des 
menaces  d'émeute.  L'ordre  ne  fut  maintenu  ou  plutôt  rétabli 
que  par  l'intervention  de  la  garde  nationale  et  de  la  Fayette  en 
personne. 

Les  révolutionnaires  n'attaquaient  pas  seulement  le  côté 
droit  et  le  centre  de  l'Assemblée  ;  ils  attaquaient  aussi  le  Châ- 
telet,  qu'ils  disaient  dévoué  à  la  contre-révolution  ;  la  munici- 
palité, dont  ils  repoussaient  les  mesures  d'ordre  ;  la  garde  na- 
tionale, telle  que  la  Fayette  l'avait  organisée.  Une  de  leurs 
prétentions  était  d'obtenir  la  permanence  des  districts  créés 
pour  les  élections.  La  municipalité  s'y  refusait,  alléguant  que  ce 
serait  établir  la  permanence  de  l'agitation,  le  despotisme  de  la 
foule  et  l'anarchie.  Les  trois  cents  offraient  leur  démission  et 
sollicitaient  une  loi  municipale  particulière  pour  Paris.  L'As- 
semblée se  chargea  de  cette  loi.  Elle  organisa  une  commune 
composée  d'un  conseil  général  de  cent  quarante-quatre  mem- 
bres, et  d'un  conseil  d'administrateurs,  dont  elle  régla  les  dif- 
férentes attributions;  de  plus,  elle  supprima  les  districts  (le 
3  mai).  Malheureusement  elle  limita  beaucoup  trop  les  pou- 
voirs du  maire.  Elle  admit  le  public  aux  délibérations  du  con- 
seil général.  Elle  laissa  aux  districts  la  faculté  de  conserver  des 
comités  pendant  les  intervalles  des  élections,  c'est-à-dire  le 
moyen  de  se  réorganiser  au  premier  jour. 

Si  Paris  était  le  centre  de  l'agitation,  il  n'en  avait  pas  le  mo- 
nopole. Des  désordres  éclatèrent  dans  plusieurs  départements. 
A  Marseille ,  le  30  avril ,  les  volontaires  surprirent  deux  forts 

15. 


2-:8  LIVRE   QUARA:vTE-SIXIÉME. 

dont  celui  de  Notre  Dame  de  la  Garde ,  et  massacrèrent  le  com- 
mandant de  Beausset,  qui  avait  donne  Tordre  de  la  résistancp. 
Ce  lut  une  reproduclion  des  scènes  de  la  Bastille.  Le  bruit  cou- 
rait dans  tout  le  Midi  que  les  étrangers  allaient  entrer  en  France 
pour  y  faire  la  contre-révolution,  et  qu'ils  comptaient  sur  les 
officiers  du  roi.  La  Constituante  décréta  qu'une  enquête  aurait 
lieu  Mais  elle  redoutait  de  sévir.  Pendant  l'enquête,  la  muni- 
cipalité marseillaise,  soit  faiblesse,  soit  connivence,  fit  démolir 
les  forts,  contrairement  à  une  défense  expresse  du  ministre. 

Le  1*'  mai,  la  citadelle  de  Montpellier  fut  surprise  de  la 
même  manière,  avec  la  seule  différence  que  les  vainqueurs  en- 
voyèrent une  députation  à  l'Assemblée  pour  être  autorisés  à 
la  démolir. 

A  Valence,  le  commandant  Voisin  ,  ayant  fait  armer  le  fort 
pour  s'y  défendre,  iut  dénoncé  par  ses  propres  soldats  et  livré 
au  peuple,  qui  le  massacra. 

On  se  battit  le  10  mai  à  Montauban.  Les  catholiques,  inifés 
d'une  visite  laite  à  la -maison  des  Cordeliers  pour  la  vente  des 
biens  ecclésiastiques,  attaquèrent  les  protestants,  occupèreiit 
la  ville ,  et  ne  cédèrent  qu'à  l'arrivée  des  gardes  nationaux  de 
Bordeaux  qui  marchèrent  sur  eux.  A  Nimes,  l'hostilité  des  deux 
religions  causa  une  émeute  de  trois  jours  (du  13  au  15  jniii). 
La  Constituante,  pour  punir  la  municipalité  nimoise,  lui  retira 
le  droit  de  disposer  de  la  garde  nationale  et  des  troupes  de 
ligne.  On  se  battit  encore  le  10  juin  à  Avignon,  dont  les  habi- 
tants s'étaient  déjà  soulevés  contre  le  vice-légat,  et  avaient  or- 
garnisé  une  municipalité  ;  cette  fois  ils  constituèrent  une  assem- 
blée représentative  du  Comtal  Venaissin,  et  se  donnèrent  à  la 
France. 

VII.  —  On  termina  au  mois  de  mai  la  nouvelle  organisation 
judiciaire,  dont  on  s'occupait  depuis  plus  de  six  mois. 

Bergasse  en  avait  déterminé  les  principes.  Il  fallait,  selon 
lui ,  que  le  corps  judiciaire  eût  la  force  nécessaire  pour  mainte- 
nir les  lois,  et  n'eût  «aucune  activité  contre  le  régime  politique 
de  rÉtat.  »  On  lui  refusait  donc  toute  participation  à  la  puis- 
sauce  législative.  On  voulait  encore  réduire  le  nombre  des  ma- 
gistrats, détruire  la  vénalité  des  charges,  établir  la  justice  gra- 
tuite ,  la  mettre  à  la  portée  des  contribuables,  constituer  des 
garanties  contre  les  erreurs  des  juges  ou  leurs  excès  de  pouvoirs, 
assurer  les  améliorations  introduites  déjà  dans  la  procédure  et 


[mai  1790]     NOUVELLE   ORGANISATION   JUDICIAIRE.       22P 

les  lois  criminelles.  Thouret  proposa  dans  un  rapport  plus  cir- 
constancié un  système  de  tribunaux  correspondant  aux  cantons, 
aux  arrondissements  et  aux  départements.  Les  jugées  devaient 
être  élus  par  un  corps  électoral  spécial,  composé  des  admiius- 
trateurs  de  district,  des  électeurs  anciens  et  des  hommes  de 
loi.  La  justice  devait  être  débarrassée  à  tous  les  degrés,  soit 
des  privilèges  qui  la  gênaient ,  soit  des  pouvoirs  administratifs 
qui  compliquaient  son  exercice. 

L'Assemblée  ,  après  avoir  voté  la  suppression  des  parlements 
et  le  remboursement  des  charges,  discuta  les  nouveaux  projets. 
Duport  fit  admettre  le  jury  en  matière  criminelle ,  institution 
déjà  expérimentée  en  Angleterre  et  en  Amérique;  il  lutta  vai- 
nement pour  le  faire  admettre  en  matière  civile.  On  vota  la 
création  d'un  tribunal  sédentaire  dans  chaque  chef-lieu  de  dis- 
trict ou  d'arrondissement.  Duport  proposait  d'avoir  un  petit 
nombre  de  juges  faisant  des  tournées;  l'xVssemblée aima  mieux 
multiplier  les  tribunaux  et  les  juges  par  amour  de  la  symétrie 
administrative ,  et  pour  satisfaire  les  prétentions  des  petites 
villes  ou  l'ambition  des  gens  de  loi.  On  créa  aussi  une  justice  de 
paix  et  un  bureau  de  conciliation  par  canton.  On  établit  le 
principe  qu'il  n'y  aurait  que  deux  degrés  de  juridiction.  Les 
tribunaux  de  district  jugèrent  les  appels  les  uns  des  autres  ; 
l'idée  d'instituer  des  cours  ou  tribunaux  d'appel  fut  écartée, 
parce  qu'on  craignit  que  ce  ne  fût  une  manière  détournée  d'e  * 
revenir  aux  parlements. 

Le  point  le  plus  controversé  fut  l'élection  des  juges.  Malouet 
la  combattit,  en  soutenant  que  les  juges  n'étaient  pas  les  repré- 
sentants des  électeurs;  Gazalès,  en  montrant  que  la  justice  était 
un  attribut  de  la  souveraineté  ,  qu'elle  devait  émaner  du  roi , 
et  qu'elle  serait  bien  plus  dépendante  et  corruptible  si  les  ju^es 
dépendaient  des  suffrages  populaires.  Barnave  prétendit  au 
contraire  que  la  justice  devait  émaner  du  peuple;  que  c'était 
le  seul  moyen  d'obtenir  une  séparation  complète  des  pouvoirs, 
et  qu'il  fallait  la  placer  entièrement  en  dehors  de  l'action  du 
pouvoir  exécutif.  On  décida  donc  que  les  juges  seraient  élus  et 
renouvelés  par  l'élection  tous  les  six  ans.  C'était  enlever  à  la 
justice  ses  deux  plus  sérieuses  garanties  :  l'inamovibilité  et  Fin- 
dépendance.  Un  député  de  la  gauche,  Chabroud ,  obtint  que 
la  nomination  des  commissaires  publics  fût  réservée  au  roi  ;  on 
limita  autant  qu'on  le  put  leurs  attributions. 

On  compléta  cette  organisation  en  créant  une  cour  de  cassa- 


230  LIVRE  QUARANTE-SIXIÈME. 

tion  sédentaire,  ayant  pour  unique  attribution  de  casser  les  ar- 
rêts contraires  aux  lois.  On  supprima  en  même  temps  tous  les 
tribunaux  d'exception  autres  que  les  tribunaux  de  commerce. 

VIII.  —  Le  29  mai,  on  entama  la  discussion  de  ce  qu'on 
appela  la  constitution  civile  du  clergé.  Treilhard,  rapporteur 
du  comité  ecclésiastique,  proposa  de  créer  un  siège  épiscopal 
par  département,  de  déterminer  le  nombre  des  cures  dans  les 
villes  et  les  campagnes  suivant  la  population ,  d'établir  entre 
les  cures  une  hiérarchie  de  traitements  déterminée  ;  enfin ,  de 
soumettre  à  l'élection  le  choix  des  curés  et  des  évêques. 

Les  auteurs  du  projet  invoquèrent  l'avantage  de  faire  con- 
corder toutes  les  divisions  administratives,  de  supprimer  des 
abus  que  le  clergé  ne  réformait  pas  par  sa  propre  initiative,  de 
le  mettre  mieux  en  harmonie  avec  le  nouveau  régime  ;  ainsi 
l'on  attribuait  aux  évêques  un  traitement  égal  à  celui  des  gé- 
néraux; enfin,  d'introduire  dans  l'Eglise  le  système  de  liberté 
et  d'élection  qu'on  avait  établi  dans  l'Etat.  L'idée  d'assimiler 
plus  ou  moins  le  clergé  aux  fonctionnaires  de  l'ordre  civil 
semblait  si  naturelle,  qu'on  laissa  Robespierre  soutenir  que  les 
prêtres  sont  des  magistrats  institués  pour  la  société.  On  comp- 
tait que  ces  innovations  ,  nécessairement  combattues  par  les 
prélats,  seraient  accueillies  avec  faveur  par  le  bas  clergé  ;  qu'il 
saisirait  avec  empressement  l'occasion  qu'on  lui  offrait  de  s'éle- 
ver, et  que  l'esprit  du  corps  serait  entièrement  changé. 

Il  y  avait  bien  là  une  question  très-grave  ,  celle  de  l'atteinte 
portée  aux  règles  canoniques,  surtout  par  le  système  des  élec- 
tions. Mais  la  majorité  de  l'Assemblée,  animée  de  passions  hos- 
tiles à  l'Église,  s'inquiétait  peu  de  ces  règles,  et  ne  voulait  pas 
admettre  qu'elle  eût  ses  lois  à  part.  L'objection  parut  levée  par 
l'attestation  du  janséniste  Camus  que  les  élections  avaient  existé 
dans  la  primitive  Eglise ,  et  qu'on  ne  faisait  que  restituer  au 
peuple  un  de  ses  anciens  droits. 

Les  députés  ecclésiastiques  se  levèrent  presque  tous  pour 
contester  la  compétence  de  l'Assemblée  et  de  tout  pouvoir  pu- 
rement civil  dans  une  question  de  juridiction  spirituelle.  L'ar- 
chevêque d'Aix  déclara  qu'il  abandonnait  les  abus,  mais  qu'il 
défendrait  l'observation  des  canons,  et  il  demanda  que  le  pro- 
jet fût  soumis  à  un  concile  national.  Il  ajouta  que  les  élections 
canoniques  offraient  des  difficultés  et  des  inconvénients  immen- 
ses ;  que  si  l'on  supprimait  des  abus ,  il  ne  fallait  pas  en  créer 


[juillet  1790]      COKSTITDTIOiN    CIVILE   DU   CLERGÉ.  231 

d'autres;  que  si  l'on  prétendait  revenir  à  des  traditions  anti- 
ques, il  était  ne'cessaire  aussi  de  s'en  rendre  un  compte  exact, 
de  les  Lien  interpréter,  et  de  déterminer  dans  quelle  mesure 
elles  convenaient  au  temps  présent;  qu'il  était  insensé  d'éta- 
Llir  des  droits  d'électoral  et  d'éligibilité  sans  conditions.  L'As- 
semblée crut  répondre  à  ces  objections  en  adoptant  à  la  hâte 
quelques  dispositions  qui  pouvaient  servir  de  correctif.  Elle 
décida  que  les  élections  se  fei^aient  dans  chaque  église  parois- 
siale à  l'issue  de  la  grand'messe ,  et  que  nul  clei-c  ne  pourrait 
être  élu  évoque  sans  avoir  passé  quinze  ans  dans  les  ordres. 
La  question  des  rapports  du  clergé  avec  le  Saint-Siége  se  pré- 
sentait aussi,  et  elle  était  particulièrement  délicate.  L'Assem- 
blée la  trancha  d'une  manière  incidente.  Sur  la  proposition  de 
Camus ,  le  pape  fut  réduit  à  une  simple  primatie  sans  juridic- 
tion. On  ne  lui  reconnut  pas  le  pouvoir  de  confirmer  les  évo- 
ques. On  inséra  seulement  dans  le  décret  un  article  pour 
maintenir  l'unité  de  la  foi. 

Le  décret  ainsi  libellé  fut  rendu  le  12  juillet.  Ce  fut  l'acte  le 
plus  inqualifiable  de  l'Assemblée  et  la  plus  grande  faute  qu'elle 
eût  encore  commise.  Car  à  part  la  satisiaction  accordée  à  un 
petit  nombre  de  jansénistes  ou  de  canonistes  suspects,  était-ce 
le  moyen  de  mettre  l'Eglise  en  harmonie  avec  les  tendances 
nouvelles  que  de  soulever  un  schisme ,  et  de  faire  naitre  des 
controverses  que  tout  commandait  d'éviter?  La  révolution 
s'était  faite  jusque-là  en  dehors  des  questions  religieuses.  Le 
clergé  avait  pu  manquer  d'habileté  et  d'initiative,  mais  il  s'était 
généralement  prêté  aux  innovations  politiques.  Si  de  récents 
décrets  de  la  Constituante  avaient  causé  des  débats  plus  aigres, 
inquiété  les  consciences,  jeté  même  le  trouble  dans  les  pays 
agités  encore  par  des  passions  ardentes  comme  certains  dé- 
partements du  Midi ,  tout  cela  était  arrivé  tard  et  ne  créait  pas 
de  solidarité  entre  la  cause  de  la  religion  et  celle  de  l'ancien  ré- 
gime. Le  mandement  violent  de  l'évêque  de  Tréguier  n'avait 
été  qu'un  acte  individuel.  Après  le  décret  du  12  juillet  il  n'en 
fut  plus  ainsi.  La  religion  fut  réduite  a  se  défendre  ;  on  put 
accuser  l'Assemblée  de  vouloir  la  détruire.  La  légèreté,  l'irré- 
flexion de  ses  décisions  parurent  tourner  au  vertige. 

Cependant  l'effet  ne  fut  pas  immédiat.  Quelques  prélats, 
comme  l'archevêque  d'Aix,  pensèrent  qu'on  pouvait  négocier 
encore.  Louis  XYI  différa  de  sanctionner  le  décret  jusqu'au 
24  août.  Il  demanda  au  pape  d'approuver  immédiatement  cinq 


232  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

articles  qui  ne  pouvaient  offrir  de  difficultés,  et  d'examiner  les 
autres.  Pie  VI  les  soumit  à  une  congrégation  de  cardinaux.  En 
général  les  évéques  cherchèrent  les  moyens  termes  et  les  voies 
de  conciliation. 

IX.  —  L'Assemblée  interrompit  deux  fois  la  discussion  de 
la  constitution  du  clergé  pour  voter  par  acclamation  la  liste 
civile ,  fixée  par  le  roi  lui-même  au  chiffre  de  vingt-cinq  mil- 
lions ',  et  pour  préparer  les  fêtes  de  la  fédération. 

Ces  fêtes  ,  où  les  gardes  nationales  fraternisaient  entre  elles 
ou  avec  Tarniée  ,  avaient  commencé  au  mois  de  mars  dans 
l'Anjou  ,  dans  la  Bretagne  et  dans  les  Vosges.  11  y  en  avait  eu 
deux  le  31  mai ,  à  Draguignan  et  à  Lyon.  Le  5  juin,  Bailly  vint 
lire  à  la  barre  de  rAssendjJée  une  pétition  de  la  commune  de- 
mandant qu'on  fît  à  Paris  une  fédération  générale  des  départe- 
ments ,  pour  achever  de  détruire  les  restes  de  l'esprit  provin- 
cial. L'Assemblée  en  accueillit  l'idée  avec  enthousiasme,  et  la 
fixa  au  14  juillet.  On  fixa  en  même  temps  le  chiffre  des  dépu- 
tations,  et  l'on  convint  que  les  frais  seraient  mis  à  la  charge 
des  districts. 

Le  19  juin,  Sieyès  occupant  le  fauteuil,  on  décida  que  les 
vainqueurs  de  la  Bastille  seraient  équipés  et  armés  pour  la 
cérémonie.  On  introduisit  ensuite  une  députation  d'étrangers 
de  tous  les  pays.  Un  Prussien,  Anacharsis  Clootz,  déclara  en 
leur  nom  qu'ils  voulaient  prendre  part  à  la  fête  du  genre  hu- 
mait ,  la  révolution  étant  le  signal  de  la  liberté  pour  tous  les 
peuples  ,  celui  du  bonheur  de  la  France  et  des  deux  mondes. 
Cette  scène,  à  la  fois  grotesque  et  sérieuse,  annonçait  dans  la 
révolution  une  tendance  nouvelle.  Non  contente  de  réformer 
l'ancienne  constitution  française,  elle  allait  entreprendre  une 
propagande  qu'elle  se  proposait  d'étendre  au  monde  entier. 
Des  esprits  exaltés  l'embrassaient  déjà  comme  une  sorte  de 
religion  ;  «religion  imparfaite  il  est  vrai,  dit  Tocqueville,  sans 
Dieu,  sans  culte  et  sans  autre  vie,  mais  qui  néanmoins,  comme 
l'islamisme ,  a  inondé  toute  la  terre  de  ses  soldats,  de  ses  apô- 
tres et  de  ses  martyrs.  » 

Pendant  que  l'Assemblée  était  sous  l'émotion  de  cette  décla- 

*  La  liste  civile  comprenait  les  dépenses  du  roi  et  de  sa  famille  (ses  frères 
exceptés),  celles  des  bâtiments  de  la  couronne  et  la  maison  militaire  du  roi. 
Les  pensions,  que  l'Assemblée  avait  d'ailleurs  beaucoup  réduites,  en  était;nt 
détachées. 


[juillet  1790]  FÊTE   DE   LA    FÉDÉRATION.  233 

ration,  un  député  obscur  proposa  d'abolir  la  noblesse  et  les 
titres.  Le  fougueux  Alexandre  Lameth  s'élança  à  la  tribune  et 
développa  la  motion.  La  Fayette,  craignant  peut-être  de  lui  lais- 
ser prendre  un  rôle  trop  populaire  ',  la  soutint  contre  les  résis- 
tances de  plusieurs  députés  du  côté  droit.  Noailles  alla  plus 
loin,  et  proposa  de  faire  uiîe  Saint-Barthélémy  des  titres  nobi- 
liaires et  des  armoiries.  Vainement  Maury  fit- il  entendre  avec 
sa  vigueur  accoutumée  les  objections  les  plus  solides  contre  un 
entraînement  inconsidéré,  qui  n'était  qu'une  folle  aggravation 
du  4  août.  Le  décret  fut  rendu  séance  tenante.  Ainsi  l'Assem- 
blée commit,  au  moment  même  où  elle  inquiétait  les  conscien- 
ces du  clergé,  l'impardonnable  faute  de  frapper  tous  les  mem- 
bres de  la  noblesse  ,  jusqu'aux  plus  pauvres  gentilshommes  de 
campagne,  d'une  atteinte  inutile  que  beaucoup  prirent  pour 
une  injure  personnelle.  Le  décret  embarrassa  ses  propres  au- 
teurs ;  à  peine  fut-il  voté  qu'ils  cherchèrent  à  en  atténuer  la 
portée.  Mirabeau  le  qualifia  sévèrement,  en  disant  que  c'était 
un  déplacement  de  la  vanité.  Louis  XVI  le  sanctionna.  On 
s'explique  si  mal  cette  dernière  faiblesse,  qu'on  est  réduit  à  lui 
supposer  la  pensée  d'avoir  voulu  précipiter  les  choses  pour 
arriver  plus  vite  à  une  révision. 

En  dépit  de  ces  folies  ,  il  s'en  fallait  encore  que  la  France 
fût  perdue.  Les  éléments  d'ordre  reprenaient  par  moments  une 
force  étonnante.  Les  députés  les  plus  modérés  avaient  formé 
au  mois  de  mai  un  club  nouveau,  appelé  le  club  de  89.  Evi- 
tant de  tomber  dans  les  exagérations  ou  les  imprudences  du 
côté  droit,  ils  parvenaient  à  tenir  en  échec  les  députés  patrio- 
tes ;  ils  comptaient  dans  leurs  rangs  Sieyès  et  Mirabeau.  Les 
journaux  révolutionnaires  de  Pdiis  se  croyaient  perdus.  Les 
élections  municipales  qui  eurent  lieu  le  4  juillet  furent  plus 
significatives.  En  dépit  des  excitations  de  Marat,  qui  prêchait 
aux  citoyens  inlortunés ,  c'est-à-dire  non  inscrits  sur  les  listes 
électorales,  la  résistance  aux  lois,  Bailly  et  ses  collègues  furent 
renommés  à  la  majorité  énorme  de  treize  mille  cinq  cents  voix 
sur  (juinze  mille. 

Oii  fit  pour  la  fête  de  la  fédération  de  vastes  préparatifs.  On 
éleva  des  deux  côtés  du  Champ  de  Mars  des  talus  artificiels 
pour  que  trois  cent  mille  spectateurs  pussent  jouir  de  la  vue  de 
la  cérémonie.    Le  travail  fut   entrepris  et  exécuté  avec  une 

1  Voir  les  Mémoires  de  Ferrières. 


234  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

gaieté,  un  entrain  extraordinaires.  Les  Parisiens  s'y  portèrent 
en  foule  ,  par  un  de  ces  enthousiasmes  passagers  qui  leur  sont 
communs.  Les  hommes,  les  femmes  de  tout  rang  affectèrent 
d'y  prendre  une  part  ostensible.  Le  roi  s'y  montra.  On  tra- 
vaillait au  refrain  des  chansons  patriotiques.  Quand  les  fédérés 
arrivèrient,  l'enthousiasme  devint  une  frénésie.  Les  casernes  et 
les  couvents  ne  suffisant  pas  pour  les  loger,  les  habitants  offri- 
rent de  les  recevoir  chez  eux  :  chacun  voulait  avoir  son  fédéré. 

La  fête  eut  ce  caractère  théâtral  qui  plaît  au  peuple,  et  fut 
un  événement  politique.  Les  députations  des  quatre-vingt-six 
départements,  comptant  soixante  mille  hommes,  dont  quatorze 
mille  fédérés,  partirent  de  la  Bastille,  traversèrent  Paris,  pas- 
sèrent la  Seine  sur  un  pont  de  bateaux,  et  après  un  défilé  qui 
dura  quatre  heures,  se  rangèrent  sur  l'esplanade  du  Champ  de 
Mars.  Les  talus  étaient  garnis  de  spectateui's  qui  les  attendaient 
en  dansant.  Un  autel  de  la  patrie  était  dressé  au  milieu.  Yis- 
à-vis  de  cet  autel ,  devant  l'Ecole  militaire ,  s'élevait  un  pavil- 
lon où  le  roi  siégeait  sur  un  trône.  On  voyait  d'un  côté  du  trône 
une  loge  pour  la  reine  et  les  princes,  de  l'autre  le  fauteuil  du 
président  de  l'Assemblée.  On  commença  par  la  bénédiction 
des  drapeaux.  L'évéque  d'Autun  dit  une  messe  ;  puis  la  Fayette, 
montant  à  l'autel,  prêta  le  serment  de  la  fédération.  Le  prési- 
dent de  l'Assemblée  se  leva  et  répéta  le  serment.  Le  roi  fit  de 
même.  La  joie  était  universelle. 

Les  réjouissances  se  prolongèrent  plusieurs  jours ,  et  un  im- 
mense bal  public  eut  lieu  sur  l'emplacement  de  la  Bastille 
démolie. 

Les  fédérés  témoignèrent,  pendant  leur  séjour  à  Paris  ,  un 
enthousiasme  sincère  pour  le  roi,  la  reine  ,  le  petit  dauphin, 
la  constitution  et  l'Assemblée  '.  La  plupart  étaient  des  jeunes 
gens  appartenant  aux  rangs  divers  de  la  bourgeoisie ,  dévoués 
à  l'ordre  de  choses  qui  se  fondait,  et  se  croyant  l'espérance  de 
la  France  nouvelle.  C'eût  été  une  occasion  pour  Louis  XVI  de 
chercher  la  popularité  au  milieu  d'eux ,  de  monter  à  cheval , 
de  prendre  l'attitude  d'un  souverain.  Il  se  contenta  d'assister 
aux  fêtes  avec  une  sorte  de  dignité  passive,  comme  un  témoin. 

La  Fayette,  paradant  sur  son  cheval  blanc,  eut  un  autre  tort  : 
il  effaça  le  roi.  Il  s'était  un  peu  habitué  à  tenir  la  famille  royale 
en  tutelle  *  ;  peut-être  craignait-il  ce  iour-là  un  mouvement  des 

*  De  Beauchesne,  Vie  de  Louis  XVII. 
2  Mémoires  de  la  Fayette,  t.  II,  [>.  437. 


[AOUT  1790]      INSURRECTION   MILITAIRE   A  NANCY.  235 

royalistes'.  Il  commit  une  seconde  faute  plus  grave  :  il  laissa 
passer  une  occasion  admirable  de  rallier  entres  elles  les  diffé- 
rentes gardes  nationales  de  France,  pour  s'assurer  une  force 
armée  propre  à  consacrer  le  nouveau  régime,  et  à  contenir  les 
révolutionnaires.  Il  justifia  le  portrait,  peu  flatté  il  est  vrai, 
que  faisait  de  lui  Mirabeau  :  «  Homme  généreux  et  noble , 
mais  romanesque  et  chimérique,  qui  se  nourrit  d'illusions  sans 
vouloir  tenir  compte  des  faits,  et  qui  répute  non  avenus  au 
passé,  insignifiants  dans  le  présent,  impossibles  dans  l'avenir, 
ceux  qui  contrarient  ses  théories.  » 

La  preuve  que  la  chose  se  pouvait,  c'est  que  les  révolu- 
tionnaires en  témoignèrent  une  peur  extrême.  Ils  sentirent  que 
la  France  n'était  pas  avec  eux.  Le  26  juillet,  Marat  publia  un 
pamphlet  intitulé  :  «  C'en  est  fait  de  nous.  »  Il  y  dénonçait  les 
intrigues  de  la  contre-révolution  et  la  complicité  de  la  cour.  Il 
appelait  les  citoyens  à  l'insurrection  et  au  meurtre.  Il  les  invi- 
tait à  se  porter  à  Saint-Cloud ,  que  le  roi  habitait  alors,  et  à 
se  saisir  de  lui,  de  la  reine,  des  ministres,  de  la  Fayette,  de 
l'état-major.  Cinq  ou  six  cents  têtes  abattues  donneraient  le 
repos  à  la  nation.  Camille  Desmoulins  ,  qui  avait  pris  le  titre 
ignoble  de  procureur  général  de  la  lanterne ,  se  livrait  de  son 
côté ,  depuis  le  vote  de  la  liste  civile ,  à  d'infâmes  outrages 
contre  la  cour. 

Le  3],  Malouet  lut  à  l'Assemblée  un  passage  du  pamphlet  ' 
de  Marat;  l'Assemblée  ordonna  immédiatement  que  l'auteur 
serait  poursuivi  comme  coupable  d'attentat  commis  contre  la 
sûreté  publique.  Le  2  août,  Malouet  dénonça  Camille  Des- 
moulins en  le  défiant  de  se  présenter.  Une  voix  partit  des  tri- 
bunes et  s'écria  :  «  Je  l'ose.  »  Le  président  ordonna  d'arrêter 
le  coupable;  le  public  avait  protégé  sa  fuite.  L'Assemblée  eut 
un  mouvement  d'indignation;  puis  elle  laissa  détourner  son  at- 
tention par  Dubois-Crancé,  qui  l'ijivita  à  dédaigner  ces  atta- 
ques, la  liberté  de  la  presse  étant  commune  à  tous  les  partis*. 
L'effet  de  cette  impunité  fut  que  Maral  ,  à  quelques  jours  de 
là,  demanda  l'érection  de  huit  cents  potences  aux  Tuilei'ies. 
Malouet  fit  une  nouvelle  dénonciation,  aussi  inutile  que  les 
précédentes. 

X.  —  Un  autre  danger  était  le  progrès  effrayant  de  l'indis- 

1  Mémoires  de  la  Fayette,  t.  III ,  p.  213  et  21'(. 

2  La  layelte,  lettre  à  M.  d'Hennings,  tome  111  de  ses  Mémoires. 


230  LIVRE  QUARA?;TE-SïXIEME. 

cipline  militaire.  Les  sous-officiers  et  les  soldats  formaient  des 
comités  et  rédigeaient  des  manifestes.  Les  officiers  étaient  très- 
divisés  ;  les  officiers  nobles  passaient  pour  regretter  l'ancien 
régime ,  surtout  depuis  qu'un  récent  décret  venait  de  suppri- 
mer la  noblesse. 

Le  6  août ,  la  Tour  du  Pin  ,  ministre  de  la  guerre ,  vint  dé- 
clarer à  l'Assemblée  qu'une  licence  effrénée  s'était  introduite 
dans  l'armée ,  qu'il  fallait  à  tout  prix  rétablir  l'ordre  ,  la  disci- 
pline ,  et  rendre  toute  sa  force  à  l'ancien  code  militaire  avant 
qu'on  en  eût  fait  un  nouveau.  Le  comité  militaire  présenta,  par 
l'organe  de  son  rapporteur  Emery,  un  projet  de  décret  qui  fut 
immédiatementadopté. On  assurait  auxsubordonnésdesmoyens 
légitimes  de  faire  entendre  leurs  plaintes  ;  mais  toute  délibéra- 
tion au  sem  des  régiments  et  toute  proclamation  collective 
étaient  rigoureusement  interdites. 

Trois  régiments  en  j;arnison  à  Nancy  résistèrent.  Les  soldats, 
travaillés  par  les  patriotes ,  prétendirent  délibérer  sur  l'orga- 
nisation des  caisses  régimentaires.  L'Assemblée  décréta,  le 
16  août,  que  la  résistance  était  un  crime  de  lèse-majesté. 
Bouille ,  qui  commandait  à  Metz,  et  venait  déjà  d'y  comprimer 
une  sédition,  reçut  l'ordre  de  faire  rentrer  les  coupables  dans 
le  devoir.  Après  une  tentative  inutile  de  négociation,  il  marcba 
sur  Nancy  avec  les  régiments  de  Metz  et  des  gardes  nationales. 
Il  demanda  à  être  accompagné  de  deux  députés.  Emery,  la 
Fayette,  Tracy,  décidèrent  l'Assemblée  à  déférer  à  ce  vœu,  eu 
représentant  qu'il  fallait  assurer  l'exécution  de  la  loi.  Bouille 
se  présenta  devant  Nancy  le  31.  Deux  régiments  en  sortirent 
et  mirent  bas  les  armes.  Le  troisième  ,  le  régiment  suisse  de 
Cbâteauvieux,  aidé  d'émeutiers  et  de  quelques  soldats  des  au- 
tres régiments  ,  persévéra  dans  sa  résistance.  Un  jeune  lieute- 
nant,  Desilles  ,  voulant  empêcher  le  feu,  se  fit  attacher  à  la 
bouche  d'un  canon  et  fut  victime  de  son  dévouement.  Bouille 
pénétra  dans  la  ville  après  un  combat  meurtrier  de  plusieurs 
heures.  Il  forma  immédiatement  un  conseil  de  guerre.  Neuf 
soldats  rebelles  furent  fusillés,  et  quarante  condamnés  aux 
galères. 

Ce  jour-là  Bouille  rendit  à  la  cause  de  la  constitution ,  quoi- 
qu'il l'aimât  peu,  le  service  le  plus  signalé  ;  car  il  arrêta  pour 
un  temps  l'insubordination  des  troupes,  qui ,  gagnant  de  proche 
en  proche ,  menaçait  de  laisser  le  gouvernement  sans  force  à 
l'intérieur  et  la  France  désarmée  en  face  de  l'Europe. 


[septembre  1790]         RETRAITE   DE   NEGRE R.  23T 

XI.  -  -  Sur  les  quatre  cents  millions  d'assignats  décrétés  on 
en  avait  déjà  dépensé  trois  cent  trente,  ce  qui  n'avait  pas  em- 
pêché de  mettre  en  vente  une  partie  des  domaines  rovaux. 
Le  27  août,  le  comité  des  finances  proposa  de  rembourser  en 
assignats  la  plus  grande  partie  de  la  dette  exigible  ou  de  la  dette 
flottante,  qui  s'était  grossie  démesurément;  car  on  y  avait 
ajouté  les  anciennes  dettes  du  clergé  mises  au  compte  de  TEtat, 
leremboursement  des  offices  de  judicature  et  de  finances,  celui 
des  charges  militaires  et  des  charges  de  la  maison  du  roi,  et  celui 
des  dîiiies  iuféodées.  Mirabeau  soutint  qu'on  devait  rembour- 
ser en  assignats  non  pas  une  partie  de  cette  dette  ,  mais  la  tota- 
lité. Ilproposademetlre  en  vente  sur-le-champ  tous  les  domaines 
nationaux,  et  d'accepter  en  payement  les  assignats,  qui  seraient 
brûlés  au  fur  et  à  mesure  de  leur  rentrée.  Clanère,  qui  lui  avait 
suggéré  ce  plan ,  pensait  qu'en  hâtant  ainsi  cette  vente,  on  atta- 
cherait au  nouveau  régime  les  détenteurs  des  v^aleurs  nouvelles. 

Necker  protesta ,  et  fit  lire  à  rAs.>emblée  un  mémoire  où  il 
se  plaignit  que  le  comité  des  finances  agît  à  son  insu.  Il  sou- 
tint que  si  les  besoins  courants  exigeaient  encore  une  émission 
de  pnpier-monnaie,  cette  émission  devait  absolument  être  bor- 
née au  plus  strict  néce^.-aile;  qu'autrement  on  causerait  une 
panique  ;  l'argent  se  cacherait  ,  et  pourrait  manquer  pour  le 
payement  des  troupes  et  l'entretien  des  ateliers  de  charité.  Il 
observa  que  la  valeur  des  biens  nationaux  n'étant  nullement 
déterminée,  la  vente  en  serait  lo.jgue  et  difficile;  qu'enfin 
l'opération  était  immorale ,  puisqu'on  payerait  les  créanciers 
de  l'Etat  avec  une  valeur  incertaine  et  aléatoire  qui  serait  in- 
failliblement dépréciée.  Necker  avait  raison.  L'Assemblée 
usurpait  sur  ses  attributions ,  et  le  projet  était  détestable. 

Malheureusement,  le  ministre  était  blâmable  à  son  tour;  car 
il  ne  communiquait  aucun  plan  à  l'Assemblée  ;  il  lui  témoignait 
une  susceptibilité  ombrageuse;  il  ne  1  entretenait  que  de  son 
expérience  personnelle  et  du  danger  des  abstractions.  Il  la  me- 
naçait continuellement  de  sa  retraite.  «  Il  faisait  à  chaque  instant 
ses  malles,  »  dit  la  Fayette.  A  force  de  ne  voir  en  France  que 
lui-même ,  il  avait  fatigué  le  public  de  sa  personnalité ,  qui  n'in- 
téressait plus.  Mirabeau  lui  reprochait  ses  préjugés  et  les  incer- 
titudes habituelles  qui  retardaient  sa  pensée  '.  Les  révolution- 
naires parisiens  s'écrièrent  qu'il  voulait  enrayer  la  révolution. 
La  Fayette  l'avertit  que  sa  vie  était  en  danger. 

1  Mirabeau,  vingt  et  unième  note  à  la  cour,  2J  seuteuibre  iTOO. 


2S8  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

li  se  démit  du  contrôle  le  -4  septembre,  et  quitta  la  France. 
Pendant  ce  voyage  il  fut  arrêté  deux  fois,  et  obligé  de  deman- 
der des  passe  ports  à  l'Assemblée.  Il  laissait  deux  millions  de 
sa  fortune  personnelle  engagés  à  titre  de  garantie  d'une  con- 
vention faite  au  nom  de  l'État  avec  des  banquiers  hollandais 
pour  des  approvisionnements. 

Retiré  en  Suisse,  il  ne  put  s'y  consoler  de  l'oubli.  On  l'a 
comparé  à  ces  hommes  mutilés  qui  continuent  d'éprouver  des 
douleurs  dans  leb  membres  qu'ils  n'ont  plus.  Il  écrivit  l'apolo- 
gie de  son  administration.  Apologie  peu  concluante  ,  qui  ren- 
ferme pourtant  des  observations  fondées.  Comme  Lamark  et 
bien  d'autres,  il  s'éleva  contre  le  tort  qu'avaient  les  constituants 
de  dater  la  France  d'eux-mêmes,  et  de  croire  que  tout  ce  qu'ils 
faisaient  se  faisait  pour  la  première  fois.  A  entendre  le  langage 
de  certains  orateurs,  on  eût  dit  l'Assemblée  «  appelée  à  civili- 
ser un  pays  sauvage,  à  féconder  vme  terre  inculte,  à  faire  sor- 
tir de  l'obscui'ité  un  rovaume  sans  existence  et  une  nation  sans 
renommée.  »  Il  critiqua  encore  la  nouvelle  administration,  très- 
coûteuse,  multipliant  trop  les  fonctions  publiques  ,  viciée  par 
une  application  trop  étendue  du  système  électif.  Il  ne  lui  trou- 
vait d'autre  mérite  que  d'organiser  un  groupe  de  personnes 
intéressées  à  maintenir  pendant  un  certain  temps  l'ordre  nou- 
veau. 

L'émission  des  assignats  fut  très-discutée.  Les  grandes  muni- 
cipalités, les  chambres  de  commerce  publièrent  presque  toutes 
des  avis  contraires.  Dupont  de  Nemours  écrivit  une  brochure 
où  il  prédit  que  l'effet  infaillible  d'une  création  nouvelle  serait 
le  renchérissement  des  denrées  les  plus  nécessaires  à  la  vie. 
Talleyrand  soutint  que  le  succès  relatif  de  la  première  émission, 
limitée  à  quatre  cents  millions,  ne  prouvait  pas  qu'on  pût  en 
faire  une  autre  quatre  ou  cinq  fois  plus  considérable.  Multi- 
plier les  assignats,  c'était  forcément  les  déprécier.  Tout  le 
monde  pressentait  cette  dépréciation  avec  ses  conséquences 
obligées,  la  misère  et  l'agiotage.  Maury  montra  des  billets  de 
Law,  et  s'écria  :  «  Regardez  ces  billets  comme  des  balises  sur 
des  écueils  ,  pour  vous  avertir  du  naufrage  et  vous  en  éloi- 
gner. »  ^lais  Mirabeau  tint  tête  à  tous  ses  adversaires,  et  l'em- 
porta finalement,  moins  par  la  valeur  de  ses  arguments  que  par 
la  puissance  de  son  irrésistible  talent.  Il  représenta  la  nécessité 
de  sortir  à  tout  prix  du  malaise  et  de  la  gène  qui  se  prolon- 
geaient. Il  soutint  que  les  assignats,  avant  une  hvpothèque 


[sEPTEAiBRE  1 70O]      TABLEAU  DE  L'ASSEMIÎLEE.  2^)9 

foncière,  différaient  d'un  papier  monnaie  ordinaire  ;  que  c'était 
un  papier  monnaie  territorial  ;  qu'en  les  multipliant  on  facili- 
terait les  affaires,  la  circulation  des  espèces,  et  on  hâterait 
l'abaissement  du  taux  de  l'intérêt.  Avec  le  concours  de  Bar- 
nave  ,  il  obtint,  le  29  septembre,  une  majorité  de  cinq  cent 
huit  voix  contre  quatre  cent  vingt-trois.  L'Assemblée  vota  une 
émission  d'assignats  de  douze  cents  millions,  y  compris  les 
quatre  cents  déjà  votés.  C'était  une  faute  de  sortir  des  limites 
qu'on  s'était  une  première  fois  imposées.  Celles  qu'on  s'impo- 
sait encore  devaient  être  dépassées  à  leur  tour.  Mirabeau,  l'au- 
teur du  fameux  discours  contre  la  banqueroute  ,  contribua  à 
pousser  à  l'abus  des  assignats,  abus  que  ses  adversaires  avaient 
prévu,  et  qui  devait  perdre  la  France. 

Les  dernières  séances  consacrées  à  cette  discussion  furent 
extrêmement  orageuses.  La  salle  du  manège  des  Feuillants,  oîi 
l'Assemblée  s'était  transportée  le  9  novembre  1 789,  était  longue 
et  étroite;  neuf  cents  députés  environ  y  délibéraient  devant  des 
tribunes  remplies  d'un  public  nombreux,  dont  la  présence  of- 
frait des  dangers  que  Malouct  avait  signalés  vainement.  La 
plupart  des  débats  s'ouvraient  par  un  exposé  des  principes  gé- 
néraux, puis  dégénéraient  en  véritables  batailles  entre  le  côté 
gauche  et  le  côté  droit.  On  se  menaçait,  on  s'injuriait.  Tout 
devenait  affaire  personnelle.  Les  membres  de  la  droite  n'étaient 
pas  les  moins  emportés.  Dans  la  séance  du  21  août,  l'un  d'eux, 
Faucigny,  se  leva,  et  s'écria  en  montrant  les  députés  de  la  gau- 
che :  «  Il  n'y  a  qu'une  manière  d'en  f  nir,  c'est  de  tomber  le 
sabre  à  la  mam  sur  ces  gaillards-là.  »  Les  présidents  étaient 
fréquemment  réduits  à  suspendre  les  séances. 

«  L'Assemblée,  disait  Mirabeau,  n'est  pas  une  assemblée.  Elle 
est  un  peuple.  Elle  agit,  comme  le  peuple  qu'elle  représente, 
par  des  mouvements  toujours  brusques,  toujours  passionnés, 
toujours  précipités.  Elle  a  ses  orateurs  et  ses  spectateurs,  son 
théâtre  et  son  parterre ,  son  foyer  et  ses  coulisses.  Elle  favo- 
rise le  talent  quand  il  la  sert,  elle  l'humilie  quand  il  la  con- 
trarie '.  » 

Tout  le  travail  se  faisait  dans  les  comités,  investis  par  la 
force  des  circonstances  de  pouvoirs  dont  personne  à  l'origine 
ne  s'était  douté.  Les  discours  publics  n'étaient  plus  que  des 
plaidoyers  violents.  Les  députés  naguère  les  mieux  écoutés, 

i  OEuvres  de  Mirabeau,  quarante -septième  note  à  la  cour. 


£40  LIVRE  QUARANTE -SIXIEME. 

Sieyès  par  exemple,  se  condamnaient  au  silence.  Talleyrand  , 
esprit  incisif  et  mordant,  exerçait  peu  d'autorité.  Après  Mira- 
beau, dont  la  puissance  oratoire  triomphait  toujours,  et  Bar- 
nave  ,  qui  faisait  admirer  la  souplesse  d'un  talent  toujours  égal 
et  prêt  à  toutes  les  discussions,  on  n'écoutait  guère  que  les 
deux  champions  du  côté  droit ,  Maury  et  Cazalès  :  Maury,  im- 
perturbable, repoussant  des  assauts  avec  une  vigueur  parfois 
rivale  de  celle  de  Mirabeau,  orateur;»  grands  effets,  impérieux 
jusque  dans  la  défaite,  ne  se  rendant  jamais,  et  gardant  sur  la 
dernière  brèche  où  il  était  poursuivi  une  énergie  pleine  de 
fierté ,  mais  habitué  à  la  déclamation  ,  politique  médiocre  , 
ignorant  la  langue  des  alfaires ,  peu  capable  de  persuader  ni 
de  convaincre;  Cazalès,  adroit  et  entreprenant,  dont  la  parole, 
acérée  comme  une  épée ,  savait  défendre  les  principes  consti- 
tutionnels et  percer  à  jour  les  sophismes  révolutionnaires.  Au 
dessous  d'eux  venaient  les  Lameth,  anciens  familiers  du  châ- 
teau ,  intrigants  de  cour,  qui  en  se  jetant  dans  la  révolution 
n'avaient  fait  que  changer  d'intrigue,  et  mettaient  une  sorte  de 
point  d'honneur  à  soutenir  des  motions  insensées. 

Une  des  discussions  les  plus  irritantes  lut  celle  qui  s'engagea 
sur  les  journées  d'octobre.  Le  Châtelet  avait  fait  une  enquête; 
le  député  Chabroud  présenta  un  rapport  sur  la  procédure,  et 
après  avoir  examiné  les  charges  qui  pesaient  sur  Jlirabeau  et 
le  duc  d'Orléans ,  conclut  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  de  poursuivre. 
Le  rapport  était  honnête ,  consciencieux ,  mais  froid  et  écrit 
dans  l'inlenlion  évidente  d'atténuer  les  scènes  hideuses  de  Ver- 
sailles. La  droite  se  récria  ;  le  marquis  de  Donnai  lui-même  , 
un  de  ses  membres  les  plus  calmes  et  les  plus  autorisés  ,  prit 
avec  une  noble  vivacité  la  défense  des  gardes  du  corps,  aux- 
quels justice  n'était  pas  rendue.  On  abandonna  l'accusation 
conti'e  Mirabeau,  mais  on  essaya  de  la  reprendre  contre  le  duc 
d'Orléans ,  qui  était  naguère  revenu  de  Londres,  et  qui  s'étant 
présenté  à  la  cour  y  avait  été  hué  par  les  courtisans.  L'Assem- 
blée ,  ayant  hâte  d'étouffer  l'affaire  ,  et  comprenant  le  danger 
de  laisser  mettre  ses  membres  en  accusation,  adopta  les  conclu- 
sions de  Chabroud.  Aucune  poursuite  n'eut  lieu. 

XIL  —  La  discipline  de  l'armée  de  mer  courait  les  mêmes 
périls  que  celle  de  l'armée  de  terre.  Des  actes  d'insubordina- 
lion  furent  commis  à  bord  de  l'escadre  de  Brest,  à  propos  de 
modifications  apportées  au  Code  pénal  maritime. 


[septembre  1790]     ATTAQUES   CONTRE  LES   MINISTRES.     241 

Le  20  septembre,  l'Assemblée  décida  que  les  marins  insu- 
bordonnés subiraient  un  jugement;  elle  envoya  deux  commis- 
saires à  Brest,  Les  quatre  comités  de  la  diplomatie,  de  la 
guerre,  des  colonies  et  de  la  marine,  se  réunirent  et  chargè- 
rent d'un  rapport  commun  le  baron  de  Menou  ,  devenu  l'un 
des  membres  les  plus  actifs  de  la  gauche.  Ce  dei'nier  conclut 
en  incriminant  la  municipalité  de  Brest,  qu'il  accusa  de  s'être 
mêlée  indûment  des  affaires  de  la  marine,  et  les  ministres,  aux- 
quels il  reprocha  leur  inertie.  II  proposa  d'exprimer  contre  eux 
un  A'ote  de  défiance  que  le  président  porterait  au  roi. 

La  guerre  fut  donc  déclarée  aux  ministres.  L'Assemblée  les 
accusait  de  ne  pas  la  seconder,  tandis  qu'ils  l'accusaient  à  leur 
tour  de  paralyser  leur  action  par  ses  décrets. 

Mirabeau  écrivait  au  roi,  quelques  jours  auparavant,  qu'il  fal- 
lait des  ministres  agissant  sur  le  pays,  sur  l'opinion,  avec  une 
politique  arrêtée,  avec  des  journaux  pour  la  faire  connaître  et 
pour  préparer  un  parti  de  gouvernement  en  vue  de  nouvelles 
élections.  Quant  à  l'Assemblée  actuelle,  elle  finirait  par  admi- 
nisticr  et  gouverner  tout  à  fait ,  si  les  ministres  ne  prenaient 
immédiatement  le  parti  d'assister  à  ses  séances.  «  Leur  présence 
seule,  disait-il,  peut  y  servir  d'intermédiaire  et  de  lien  commun 
entre  des  pouvoirs  qu'il  est  plus  facile  de  séparer  dans  la  théorie 
que  dans  la  pratique.  »  Le  roi  devait  donc  demander  carré- 
ment le  retrait  du  décret  qui  l'empêchait  de  choisir  les  minis- 
tres dans  l'Assemblée.  En  prenant  cette  initiative,  il  aurait  pour 
lui  !a  justice,  l'intérêt  public,  les  véritables  principes,  les  suf- 
frages de  tous  les  hommes  éclairés.  L'Assemblée  ne  pourrait  s'y 
opposer,  et  si  elle  le  faisait,  elle  deviendrait  responsable  des 
conséquences  du  refus  '. 

Lorsque  Menou  eut  présenté  sa  proposition ,  Cazalès  prit  la 
parole.  Il  tonna,  lui  aussi,  contre  lincapacité  des  ministres  en 
exercice.  Il  fit  tomber  toutes  ses  foudres  sur  Necker,  dont  il 
regrettait  l'absence.  «Je  l'aurais,  s'écria-t-il ,  accusé  d'avoir 
provoqué  la  révolution  sans  avoir  préparé  les  moyens  qui  de- 
vaient en  assurer  le  succès  et  en  prévenir  les  dangers.  »  Il  ac- 
cusa la  Tour  du  Pin  d'avoir  laissé  désorganiser  l'armée  et  écla- 
ter les  insurrections  militaires.  Il  accusa  Saint-Priest  d'avoir 
souffert  qu'on  désobéît  aux  ordres  du  roi.  Il  les  accusa  tous  de 
s'être  renfermés  dans  une  neutralité  honteuse,  et  isolés  de  la 


1  Mirabeau ,  23^,  2G^  et  32^  notes  à  la  cour,  septembre  et  octobre. 
vu.  16 


242  LIVRE   QUARA^ITE-SIXIEME- 

chose  publique,  d'être  des  âmes  froides,  dépourvues  de  l'éner- 
p^ie  nécessaire  pour  couvrir  le  roi  comme  autrefois  Strafford  , 
ou  pour  rentrer  dans  l'oLscurité  d'où  ils  n'eussent  jamais  dû 
sortir.  Il  leur  appliqua  ce  vers  du  Tasse  :  «  Ils  allaient  encore, 
et  ils  étaient  morts.  »  Cependant  il  conclut  à  repousser  un  blâme 
collectif  et  à  demander  qu'on  émît  contre  tel  ou  tel  d'entre  eux 
des  griefs  précis.  Car  si  l'on  voulait  Llàmer  un  ministère  entier, 
il  fallait  que  la  couronne  eût,  comme  en  Angleterre,  le  droit 
de  consulter  le  pays  par  de  nouvelles  élections;  autrement  on 
n'aboutirait  qu'à  enlever  au  roi  le  peu  d'autorité  morale  qui 
lui  restait. 

Une  partie  de  la  gauclie  insista,  a  Le  pouvoir  exécutif,  dit 
Charles  Lameth,  fait  le  mort  pour  faire  croire  que  vous  l'avez 
détruit;  mais  vous  le  verriez  revivre  d'une  manière  terrible,  si 
vous  lui  donniez  plus  de  force  qu'il  ne  doit  en  avoir.  »  L'As- 
semblée se  rangea  pourtant  de  l'avis  de  Cazales.  Elle  repoussa 
la  motion,  sentant  qu'un  vote  de.  défiance  serait  un  acte  d'hos- 
tilité contre  Louis  XVI,  tant  que  la  loi  sur  la  responsabilité 
ministérielle  n'était  pas  faite.  L'accusation  contre  la  municipa- 
lité de  Brest  fut  également  abandonnée.  On  se  contenta  de 
l'avertir  «  que  l'excès  de  la  vertu  est  souvent  nuisible  »  .  Les 
dispositions  nou^  ebes  qu'on  avait  introduites  dans  le  Code  pé- 
nal maritime  furent  modifiées,  sur  la  demande  adressée  de  Brest 
par  une  société  des  Amis  de  la  constitution,  qui  concoururent 
à  rétablir  la  subordination  dans  l'escadre. 

L'Assemblée  termina  ses  discussions  sur  la  marine  en  votant 
le  remplacement  du  drapeau  blanc  par  le  drapeau  national  aux 
trois  couleurs.  Elle  craignait  que  le  drapeau  blanc  ne  servît  de 
ralliement  à  la  contre-révolutiun,  qui  était  loin  encore  d'éclater, 
mais  que  plus  d'un  signe  précurseur,  les  mécontentements  indi- 
viduels, l'agitation  des  provinces,  les  troubles  militaires,  annon- 
çaient comme  inévitable.  On  ne  parlait  que  de  conspirations, 
de  complots,  de  trames  ténébreuses,  d  hommes  qui  regrettaient 
l'ancien  régime.  On  regardait  comme  un  défi  l'attitude  et  les 
dédains  affectés  des  députés  de  la  droite  qui  semblaient  atten- 
dre des  jours  meilleurs.  Mirabeau,  furieux  des  attaques  per- 
sonnelles qu'ils  avaient  dirigées  contre  lui  au  sujet  des  journées 
d'octobre,  ne  les  ménagea  pas  et  parla  plusieurs  fois  de  terri- 
fier la  contre-révolution,  ce  qui  souleva  de  leur  part  des  récri- 
minations violentes.  L'un  d'eux,  Guilhermy,  le  qualifia  d'assas- 
sin, et  fut  puni  par  lAssemblée  de  trois  jours  d'arrêté 


[novembre  1790]     CHANGEMENT  DU  MINISTERE.  243 

Ces  orages  intérieurs  servirent  cF excitation  aux  journaux 
patriotes,  d'ailleurs  sûrs  de  Fimpunité.  Marat  demanda,  non 
plus  la  retraite  des  ministres,  mais  leurs  têtes.  La  section  Mau- 
conseil  rédigea  contre  eux  une  pétition  qu'elle  envoya  aux 
quarante-sept  autres  sections  et  que  trente-sept  adoptèrent. 
Bailly  se  laissa  persuader  de  la  présenter  à  l'Assemblée,  et  Dan- 
ton, l'ancien  président  du  club  des  Cordeliers,  en  fît  la  lecture 
(le  10  novembre).  La  pétition  reprocbait  aux  ministres  d'avoir 
eu  V impudeur  de  ne  pas  se  retirer.  Elle  énumerait  de  longs 
griefs  contre  Saint-Priest,  Cicé  et  la  Tour  du  Pin.  On  devait 
s'assurer  de  leurs  personnes  et  les  faire  juger  par  une  haute 
cour  nationale.  Danton  parlait  au  nom  des  bons  citoyens  de 
Paris,  qui  représentaient /«^(yu'à  un  certain  point  les  départe- 
ments. D'ardentes  protestations  s'élevèrent,  mais  ce  fut  tout. 
L'Assemblée  se  laissa  faire  la  loi. 

Les  querelles  entre  députés  amenaient  des  duels  fréquents. 
Cazalès  s'était  déjà  battu  avec  Barnave.  Le  12  novembre,  le 
dvic  de  Castries  se  battit  avec  Charles  Lameth,  pour  venger 
une  insulte  adressée  aux  députés  nobles  qui  avaient  appartenu 
à  l'armée.  Il  le  blessa.  Le  lendemain,  une  bande  envahit  l'hôtel 
de  Castries,  le  saccagea  et  en  brisa  les  meubles.  Cette  ven- 
geance populaire  étant  annoncée  à  l'Assemblée,  y  fut  applau- 
die par  les  tribunes.  Le  président  menaça  en  vain  de  les  faire 
évacuer.  Maury  et  la  droite  réclamaient  le  châtiment  exemplaire 
des  pei'turbateurs,  quand  on  apprit  que  l'hôtel  avait  été  évacué 
sans  collision ,  à  l'apparition  de  la  Fayette  et  de  la  garde  na- 
tionale. L'Assemblée  se  contenta  de  savoir  l'ordre  rétabli,  et  ne 
sévit  pas.  La  municipalité  de  son  côté  fit  une  simple  proclama- 
tion pour  inviter  au  calme.  Cependant  Fréron  et  Desmoulins 
célébrèrent  dans  leurs  journaux  la  justice  du  peuple,  et  avouè- 
rent effrontément  que  Y  exécution  avait  été  ordonnée  par  im 
comité. 

La  Fayette  croyait  toujours  que  chaque  émeute  serait  la  der- 
nière. Mais  Mirabeau  calculait  mieux,  jugeant  que  les  émeutes 
le  ruineraient,  qu'il  serait  obligé  un  jour  de  faire  tirer  sur  le 
peuple,  et  que  ce  jour-là  il  se  blesserait  lui-même  mortelle- 
ment '. 

Les  ministres  étaient  condamnés.  Si  l'Assemblée  avait  reculé 
devant  un  blâme  collectif,  elle  les  laissait  outrager  par  le  pu- 

*  24«  note,  du  10  septembre. 

IG. 


244  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

blic,  et  les  tuait  moralement  par  des  attaques  individuelles. 
Louis  XVI  seul  continuait  à  les  soutenir,  par  susceptibilité  per- 
sonnelle, croyant  que  s'en  prendre  à  eux  c'était  faire  injure  à 
sa  prérogative.  Il  s'irritait  aussi  que  la  Fayette  prétendit  lui 
dicter  des  choix  et  reconstituer  sa  maison  militaire  avec  des 
patriotes  ou  d'anciens  gardes-françaises. 

Enfin  il  céda.  La  Tour  du  Pin,  qui  demandait  lui-même  sa 
retraite,  fut  remplacé  le  16  novembre  par  du  Portail,  officier 
qui  avait  servi  en  Amérique;  et  le  20,  Cicé  remit  les  sceaux  à 
Duport  du  Tertre,  avocat  estimé  et  laborieux,  membre  de  la 
commune.  Ces  choix  furent  l'œuvre  de  la  Fayette.  Necker  avait 
déjà  eu  pour  successeurs  Lambert  et  Delessart,  et  Fleurieu 
avait  succédé  à  la  Luzerne.  Saint-Priest  se  retira  un  peu  plus 
tard,  le  24  décembre.  Montmorin,  moins  compromis,  car  Cha- 
pelier l'avait  fait  excepter  nominalement  des  attaques  dirigées 
contre  ses  collègues,  fut  le  seul  qui  resta. 

Ce  changement  de  ministère  arriva  encore  trop  tard.  D'ail- 
leurs, quel  que  fût  le  mérite  des  choix,  les  nouveaux  ministres, 
désignés  individuellement,  n'eurent  aucune  politique  com- 
mune, et,  condamnés  plus  ou  moins  à  la  même  inertie  que  leurs 
prédécesseurs,  attendirent  du  roi  une  impulsion  qu'ils  ne  reçu- 
rent pas.  Montmorin  seul,  quoique  d'un  caractère  un  peu  in- 
certain ,  chercha  à  s'entendre  avec  Mirabeau ,  pensant  qu'il 
pourrait  avec  lui  gagner  Barnave ,  neutraliser  les  autres  chefs 
de  l'Assemblée  et  préparer  un  nouveau  ministère  capable  de 
changer  l'esprit  des  départements  pour  les  élections  prochai- 
nes. Pour  sauver  le  roi,  il  eût  voulu  rendre  à  la  reine  sa  popu- 
larité. Mais  ces  ouvertures  n'eurent  pas  de  suite. 

XIII.  —  La  constitution  civile  du  clergé  amena  quelques 
évêques  à  rédiger  une  Exposition  des  principes  de  l'Eglise  galli- 
cane. Ils  demandèrent  que  la  nouvelle  organisation  fût  confiée 
à  la  puissance  spirituelle  ou  au  moins  faite  avec  son  concours; 
qu'on  négociât  avec  le  pape ,  et  qu'on  assemblât  des  conciles 
provinciaux  ou  un  concile  national.  Plus  de  cent  évéques 
signèrent  cette  exposition,  indépendamment  des  protestations 
et  des  réserves  qu'ils  firent  dans  de  nombreux  mandements 
contre  le  changement  des  circonscriptions  diocésaines,  le 
système  d'élections  adopté,  et  l'attribution  de  l'institution 
canonique  aux  métropolitains  seuls,  à  l'exception  du  pape.  Le 
clergé  se  sentant  dans  une  situation  très-périlleuse ,  ses  chefs 


[décembre  1790]       LE   SERMENT   DU   CLERGÉ.  2(5 

cherchaient  à  s'entendre  pour  suivre,  au  moins  provisoirement, 
une  ligne  de  conduite  commune. 

En  effet,  c'était  bien,  quoi  qu'on  voulût  dire,  la  liberté  et  les 
droits  de  l'Eglise  catholique  qui  étaient  en  cause.  Tout  dans  la 
constitution  civile  leur  était  hostile,  jusqu'aux  dispositions  se- 
condaires qui  plaçaient  le  clergé  dans  une  sorte  de  dépendance 
des  administrations  départementales'.  Mais  la  majorité  des  dé- 
putés prirent  pour  une  résistance  à  la  révolution  une  opposi- 
tion qu'ils  n'avaient  pas  su  prévoir.  La  ferveur  soudaine  que 
des  contre-révolutionnaires  connus  affectèrent  pour  les  dioits 
de  l'Eglise,  les  irrita.  Ils  ne  voulurent  pas  voir  qu'ils  avaient 
mis  une  arme  redoutable  aux  mains  de  leurs  adversaires. 

Un  débat  de  cette  nature  ne  pouvait  d'ailleurs  se  renfermer 
dans  l'enceinte  de  l'Assemblée.  Il  soulevait  les  passions  popu- 
laires. L'évéque  de  Metz,  un  des  plus  opposants,  fut  en  butle 
à  des  démonstrations  menaçantes  et  quitta  son  diocèse.  Il  fut 
dénoncé  à  la  Constituante  par  des  habitants  de  la  ville.  Le  fait 
fut  porté  à  la  tribune.  Le  député  Voidel  prononça  un  A'éritable 
réquisitoire,  et  traita  les  évèques  de  réfractaires .  Mirabeau 
parla  dans  le  même  sens  avec  une  violence  inqualifiable ,  que 
son  désir  de  prévenir  tout  soupçon  de  connivence  avec  la  contre- 
révolution  peut  à  peine  expliquer.  Il  accusa  le  clergé  de  vou- 
loir faire  croire  à  la  rume  de  la  religion  j)our  perdre  la  révolu- 
tion, et  il  l'adjura  de  coordonner  l'Evangile  à  la  constitution. 
Il  entra  même  sur  ce  sujet  dans  une  discussion  théologique  fort 
déplacée ,  à  laquelle  Maury  répliqua  vertement ,  en  prouvant 
qu'il  était  dans  le  faux,  et  que  la  théologie  devait  demeurer 
étrangère  à  la  tribune.  Le  débat  fut  très-orageux  et  très-a!ar- 
mant;  car  il  montra  que  la  guerre  religieuse  était  déclarée, 
que  rien  ne  l'arrêterait,  et  qu'elle  irait  loin.  De  part  et  d'autre 
on  se  lança  des  pronostics  terribles.  «  Prenez  garde,  s'écria 
Maury,  il  n'est  pas  bon  de  faire  des  martyrs.  »  —  «  Croyez-vous, 
dit  Cazalès,  croyez-vous  en  chassant  ces  évéques  de  leurs  siè- 
ges, ces  curés  de  leurs  presbytères,  vaincre  la  résistance  que 
leur  conscience  vous  impose?  Non,  vous  êtes  au  premier  pas 
de  la  persécution  qui  s'ouvre  devant  vous.  Doutez-vous  qu'une 
partie  des  fidèles  ne  demeure  attachée  à  ses  anciens  pasteurs  et 
aux  principes  éternels  de  l'Eglise?  Alors  le  schisme  est  intro- 
duit, les  querelles  de  religion  commencent,  le  royaume  sera 

1  Voir  les  preuves  de  cette  assertion  dans  V Histoire  de  la  Terreur,  de  Ter- 
naux,  t.  !'=■",  Eclaircissements,  §  2,  la  constitution  civile  du  clergé. 


246  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

divisé.  Vous  verrez  les  catholiques,  errants  sur  la  surface  de 
Tempire,  suivre  dans  les  cavernes,  dans  les  déserts,  leurs  mi- 
nistres persécutés,  afin  de  recevoir  d'eux  des  sacrements  vali- 
des. Vous  ne  sacrifierez  pas  tant  de  victimes  à  votre  fol  or- 
gueil!...» L'Assemblée  n'écouta  rien.  Elle  imposa  aux  évêques 
et  à  tous  les  membres  du  clergé  sans  exception  un  serment 
constitutionnel. 

Louis  XYI  tarda  beaucoup  à  sanctionner  ce  nouveau  décret. 
Il  était  convaincu  avec  l'archevêque  d'Aix  que  la  religion, 
l'État  et  le  roi  couraient  un  péril  égal.  Il  attendit  d'abord  une 
réponse  de  Eome.  Cette  réponse  n'arrivant  pas,  il  envoya  sa 
sanction  le  26  décembre  après  bien  des  tergiversations.  Fai- 
blesse déplorable  et  peut-être  la  pire  de  toutes,  car  ou  il  s'a- 
vouait incapable  de  résistance,  ou  il  se  déconsidérait  par  un 
manque  de  sincérité.  Son  opinion  personnelle  était  trop  con- 
nue. On  supposa  qu'il  cherchait  à  précipiter  une  crise,  que 
beaucoup  de  royalistes  commençaient  à  désirer. 

Le  27,  l'abbé  Grégoire  se  présenta  à  la  tribune  et  prêta  le 
premier  le  serment  constitutionnel.  Environ  soixante  députés 
du  clergé  suivirent  son  exemple. 

Le  2  janvier  1791 ,  Gobel,  évêque  de  Lydda  in  partibus  et 
coadjuteur  de  l'évêque  de  Baie ,  jura  à  son  tour.  Les  autres 
prélats  furent  appelés.  Bonnal,  évêque  de  Clermont,  se  déclara 
prêt  à  prêter  le  serment,  mais  voulut  l'interpréter.  L'Assem- 
blée se  récria,  prétendit  qu'il  prêtât  le  serment  pur  et  simple, 
et  sar  son  refus  passa  à  l'ordre  du  jour.  Il  y  eut  pendant  trois 
séances  une  incroyable  tempête,  accompagnée  par  les  cla- 
meurs des  tribunes  et  les  cris  du  dehors.  Les  évêques  et  le 
côté  droit  luttèrent  avec  une  énergie  invincible  contre  les  vio- 
lences de  la  gauche,  décidée  à  briser  une  résistance  qu'elle  re- 
p^ardait  comme  une  atteinte  à  sa  souveraineté.  Lameth  soutint 
que  les  évêques  refusants  devaient  être  destitués  à  titre  de 
fonctionnaires  qui  n'obéissaient  plus,  Mirabeau  prétendit  qu'on 
ne  violentait  point  les  consciences,  puisque  les  opposants  res- 
taient maîtres  de  garder  leurs  opinions  en  donnant  leur  démis- 
sion. On  commença  l'appel  nominal  des  députés  ecclésiastiques 
qui  n'avaient  pas  prêté  le  serment.  Les  premiei's  appelés  moti- 
vèrent leur  refus  avec  une  simplicité  et  un  désintéres  emont 
propres  à  forcer  l'admiration  la  plus  rebelle.  La  majorité  im- 
patiente et  irritée  fit  cesser  un  appel  qui  devenait  un  scandale 
inutile  et  dan^jereux. 


[janvier  irCl]       SCHISME   G0:NSTITUTI0NNEL.  247 

Le  nombre  des  adhérents  ou  des  assermentés  ne  dépassa  pas 
soixante-dix,  sur  lesquels  un  tiers  environ  se  rétractèrent  plus 
tard.  Mais  qu'était-ce  qu'un  pareil  succès?  Il  fallait  encore  faire 
prêter  le  serment  aux  curés  et  aux  desservants  de  toutes  les 
églises  de  France.  Or,  il  y  en  eut  à  peu  près  les  trois  quarts 
qui  le  refusèrent;  même  parmi  ceux  qui  jurèrent,  un  certain 
nombre  se  hâta  de  se  rétracter;  d'autres  quittèrent  les  ordres. 

Il  fallut  déployer  la  force,  c'est-à-dire  réunir  la  garde  natio- 
nele,  pour  la  cérémonie  du  serment,  qui  eut  lieu  le  dimanche 
dans  les  églises  de  Paris.  Malgré  cette  précaution,  il  y  eut  des 
rixes,  des  collisions,  entre  autres  à  Saint-Sulpice,  le  peuple 
prenant  fait  et  cause  pour  ou  contre  les  prêtres  qui  refusaient 
de  jurer.  Comme  le  nombre  des  assermentés  ne  fut  pas  assez 
considérable  pour  assurer  le  service  divin,  la  municipalité  fut 
obligée  d'ordonner  que  les  non-assermentés  continueraient  de 
le  célébrer  jusqu'à  ce  quils  fussent  remplacés  légalement.  A 
partir  de  ce  moment,  la  guerre  s'ouvrit  entre  le  catholicisme  et 
la  révolution.  La  presse  révolutionnaire  se  déchaîna  contre  la 
religion ,  ne  lui  ménagea  aucun  outrage ,  l'accabla  de  pam- 
phlets, de  caricatures,  de  violences  et  d'ignominies. 

Les  hostilités  une  fois  déclarées,  on  alla  vite.  On  ne  discuta 
plus  les  questions;  on  les  trancha.  La  municipalité  de  Paris 
ayant  demandé  un  changement  dans  la  répartition  des  paroisses 
de  la  cité,  l'Assemblée  le  vota  sans  examen,  sans  enquête,  mal- 
gré Maury,  qui  lui  reprocha  ironiquement  de  se  réduire  au  rôle 
de  greffe  pour  l'enregistrement  (}ie6  délibérations  municipales. 
Le  21  janvier,  Barnave  proposa  la  destitution  immédiate  de  tous 
les  évéques  non  assermentés.  Le  décret  fut  voté  avec  les  violen- 
ces ordinaires,  en  dépit  dei  efforts  éloquents  de  Gazalès,  qui  ne 
put  réussir  même  à  en  retarder  l'exécution.  Les  constitutionnels, 
comme  Duport,  eussent  pu  défendre  le  clergé;  aucun  ne  l'osa. 

Quatre  évéques  seuls  prêtèrent  le  serment  :  Talleyrand, 
Gobel,  l'évéque  de  Viviers,  et  Brienne. 

Ce  serment,  qui  agita  Paris,  mit  en  feu  plusieurs  départe- 
ments. L'archevêque  de  Strasbourg,  non  content  de  le  refu- 
ser, voulut  s'opposer  à  la  nomination  d'évêf[ues  constitution- 
nels dans  le  Haut-Pihin  et  le  Bas-Rhin.  L'Assemblée  envoya  des 
commissaires.  Ces  commissaires  ne  purent  s'entendre  ni  avec 
les  administrations  départementales,  ni  avec  les  municipali- 
tés; ils  proposèrent  de  suspendre  le  directoire  et  le  procureur 
syndic    du    Haut-Rhin,   en   déclarant  qu'on   n'échapperait  à 


248  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

l'anarchie  que  par  des  mesures  exceptionnelles  et  dictatoriales. 
Les  paysans  d'Uzès  dans  le  Gard,  ceux  des  environs  de  Lorient 
et  de  Vannes  s'armèrent  en  faveur  des  prêtres  qui  refusaient 
le  serment,  et  abandonnèrent  ceux  qui,  d'ailleurs  en  petit 
nombre,  consentirent  à  le  prêter.  11  y  eut  de  part  et  d'autre 
des  écbauffourées  et  des  coups  de  fusil. 

XIV.  —  La  guerre  civile  n'était  plus  évitable.  Il  serait  long 
d'énumérer  les  troubles  qui  éclataient  pour  des  motifs  dis'ers 
sur  une  foule  de  points.  Il  y  en  eut  à  Lyon  à  propos  du  mam- 
tien  des  octrois,  à  Cahors  et  à  Aix.  Dans  cette  dernière  ville, 
le  peu})le  s'insurgea  contre  la  municipalité,  accusée  d'incivisme. 
Trois  de  ses  membres,  parmi  lesquels  se  trouvait  Tavocat  Pas- 
calis,  un  des  orateurs  des  états  de  Provence,  furent  poursui- 
vis par  des  bandes  furieuses.  On  crut  les  sauver  en  les  enfer- 
mant dans  la  prison.  La  multitude  en  força  les  portes,  s'empara 
d'eux,  et  les  pendit  aux  arbres  de  la  promenade  (décembre). 

Les  tribunaux  noviveaux  n'étaient  pas  encore  en  fonction,  et 
les  prisons  regorgeaient  de  prévenus  qu'on  ne  jugeait  pas. 

Quelquesrovalistesde  l' Ardecbe  et  de  la  Lozère  avaient  publié 
à  Jalès,  le  4  décembre,  le  manifeste  dune  fédération  contre- 
révolutionnaire.  On  apprit  aussi  que  les  Autrichiens  chassés  de 
Bruxelles  par  une  insurrection  populaire  y  étaient  rentrés  le 
2  décembre,  que  les  émigrés  réfugiés  à  la  cour  de  Turin  s'agi- 
taient et  avaient  formé  un  complot  pour  s'emparer  de  Lyon. 
Les  journaux  patriotes  de  Paris  redoublèrent  à  cette  occasion 
d'invectives  contre  les  traîtres.  Les  rédacteurs  et  les  impri- 
meurs des  journaux  royalistes  furent  menacés. 

L'Assemblée  avait  offert,  au  moment  des  fêtes  de  la  fédéra- 
tion, un  point  de  ralliement  aux  hommes  d'ordre.  Mais  ses  fau- 
tes récentes,  la  précipitation,  les  violences,  les  scandales  de 
ses  délibéx'ations  avaient  détruit  son  prestige.  Elle  acheva  de  le 
perdre  en  décrétant  le  schisme  religieux.  Elle-même  le  sentit, 
en  dépit  de  l'entraînement  frénétique  auquel  elle  obéissait 
beaucoup  trop.  Elle  s'ipeiçut  qu'elle  commençait  à  s'user  et 
qu'il  lui  faudrait  mettre  fin  à  ses  interminables  travaux.  Elle 
chargea  un  comité  de  déterminer  les  lois  qui  lui  restaient  à 
faire  et  l'ordre  dans  lequel  elle  les  ferait.  Ce  comité  présenta 
son  rapport  le  P'  janvier  1791,  Les  projets  de  loi  avaient  été 
classés  en  deux  séries;  il  se  trouva  que  la  seconde  série  en  con- 
tenait à  elle  seule  plus  de  cent. 


[janvier  1791]  VUES    DE   :.IIRAr,EAU.  249 

Mirabeau  ,  avec  son  activité  désordonnée ,  fébrile ,  et  son 
imperturbable  croyance  en  lai-même,  s'épuisait  en  combinai- 
sons moitié  sérieuses,  moitié  cbimériques,  pour  trouver  une 
ancre  de  salut.  Il  adressait  au  roi  mémoires  sur  mémoires,  sans 
obtenir  toujours  que  Louis  XVI  y  prêtât  l'attention  nécessaire. 
Il  reprocbait  au  gouvernement  de  ne  rien  faire  pour  arrêter  la 
révolution,  et  de  prendre  à  tâcbe  d'irriter  les  révolutionnaires. 
Il  jug^eait  urgent  d'établir  des  correspondances  avec  le  dépar- 
tement, comme  faisaient  les  clubs,  et  de  créer  une  presse  gou- 
vernementale ,  tandis  qu'on  n'avait  devant  soi  qu'une  presse 
révolutionnaire  et  une  presse  contre-révolutionnaire  se  com- 
battant toutes  les  deux  '. 

Il  faisait  un  tableau  terrible  de  l'état  de  Paris.  «Jamais, 
disait-iP,  autant  d'éléments  combustibles  et  de  matières  in- 
flammables ne  furent  rassemblés  dans  un  tel  foyer.  Cent  follicu- 
laires dont  la  seule  ressource  est  le  désordre,  une  multitude 
d'étrangers  indépendants  qui  soufflent  la  discorde  dans  tous  les 
lieux  publics,  tous  les  ennemis  de  l'ancienne  cour,  une  im- 
mense populace  accoutumée  depuis  une  année  à  des  succès  et 
à  des  crimes,  une  foule  de  grands  propriétaires  qui  n'osent  pas 
se  montrer  parce  qu'ils  ont  trop  à  perdre;  la  réunion  de  tous 
les  auteurs  de  la  révolution  et  de  ses  principaux  agents;  dans 
les  basses  classes,  la  lie  de  la  nation,  dans  les  classes  plus  éle- 
vées, ce  qu'elle  a  de  plus  corrompu  :  voilà  ce  qu'est  Paris. 
Cette  ville  connaît  toute  sa  force;  elle  l'a  exercée  tour  à  tour 
sur  l'armée,  sur  le  roi,  sur  les  ministres,  sur  l'Assemblée;  elle 
l'exerce  sur  cbaque  député  individuellement;  elle  ôte  aux  uns 
le  pouvoir  d'agir,  aux  autres  le  courage  de  se  rétracter,  et  une 
foule  de  décrets  n'ont  été  que  le  fruit  de  son  influence.  Il  est 
certain  que  Paris  sera  la  dernière  ville  du  royaume  où  l'on  re- 
mettra la  paix.  » 

Mirabeau  représentait  que  la  Constituante  s'était  chargée  de 
trop  de  choses;  qu'elle  pliait  sous  le  faix;  qu'elle  était  écrasée 
sous  les  décombres  qu'elle  avait  entassés;  qu'il  fallait  absolu- 
ment reviser  la  constitution,  faile  d'ailleurs  avec  de  simples 
pierres  d'attente,  et  la  débarrasser  de  toutes  les  mesures  dic- 
tées par  la  haine  et  la  crainte  pendant  la  lutte  soutenue  contre 
les  deux  ordres  supérieurs^.  Cette  lutte  étant  terminée,  une 

1   Huitième  note  à  la  cour,  3  juillet  17  90. 

-  Quarante-septième  note,  %j  décembre  1790. 

^  Trentième  note,  du  14  octobre  1790. 


250  LIVRE   QUARA>'TE-SIXIE.ME. 

assemblée  nouvelle  pourrait  faire  de  sang-froid ,  non  une  con- 
tre-révolution, mais  une  contre-constitution. 

Il  cherchait  donc  les  moyens  d'en  finir  avec  la  Constituante. 
Il  calculait  les  pièges  qu'on  pouvait  lui  tendre.  Il  conseillait  à 
Louis  XYI  et  à  la  reine  de  lutter  de  popularité  avec  elle,  de  se 
montrer  en  public,  de  paraître  aux  revues,  de  visiter  les  hôpi- 
taux et  les  ateliers.  Il  était  d'avis  qu'on  obligeât  les  députés 
sortants  à  rendre  compte  à  leurs  commettants,  ce  qui  devait 
amener  d'utiles  polémiques. 

Il  voulait  que  la  nouvelle  assemblée  formât  deux  chambres; 
que  le  roi  pût  lui  présenter  des  projets  de  loi,  répondre  à  ses 
décrets  par  un  vélo  absolu  et  prononcer  sa  dissolution  ;  que  les 
ministres  pussent  discuter  avec  elle,  lui  apporter  des  rensei- 
gnements et  des  lumières,  accepter  ou  combattre  ses  mesures. 
Il  voulait  supprimer  toute  indemnité  pour  les  députés,  afin  de 
forcer  les  électeurs  à  n'élire  que  des  propriétaires.  Il  voulait 
que  toutes  les  administrations  et  les  municipalités  fussent  pla- 
cées sous  la  main  du  roi,  qu'elles  ne  reçussent  d'ordre  que  de 
lui.  Il  le  voulait  surtout  pour  les  gardes  nationales,  condam- 
nées autrement  à  être  Tin-trument  des  factieux. 

Il  s'effrayait  à  juste  titre  de  ce  courant  révolutionnaire  qui 
emportait  tout,  et  dont  la  force  devenait  irrésistible.  La  féro- 
cité du  peuple,  disait-il,  n'augmente-t-elle  pas  par  degrés? 
N'attise-t-on  pas  de  plus  en  plus  toutes  les  haines  contre  la 
famille  royale?  Ne  parle-t-on  pas  ouvertement  d'un  massacre 
général  des  nobles  et  du  clergé?  N'est-on  pas  proscrit  pour  la 
seule  différence  d'opinion?  Ne  fait-on  pas  espérer  au  peuple  le 
partage  des  terres? 

Il  fallait  pour  les  prochaines  élections  envoyer  des  commis- 
saires dans  les  départements,  y  faire  des  proclamations,  y  or- 
ganiser des  comités  et  une  presse  gouvernementale;  écrire, 
écrire  beaucoup,  et  rassembler  une  foule  d'écrivains  poui-  in- 
fluencer l'opinion;  supprimer  les  clubs;  enfin,  imposer  silence 
à  ces  journaux  révolutionnaires  dont  la  pression  tendait  à  ren- 
dre toute  administration,  toute  justice  impossibles,  et  la  garde 
nationale  inutile  ou  dangereuse  le  jour  où  on  aurait  à  se  servir 
deîle. 

Plusieurs  de  ces  idées  sont  discutables.  Elles  bouillonnaient 
dans  la  tète  de  Mirabeau.  Il  ne  semblait  pas  se  douter  qu'une 
seconde  assemblée  pût  être  plus  révolutionnaire  que  la  pre- 
mière. Au  fond  cependant  il  était  dans  le  vrai.  Il  fallait  tirer 


[jANviEn  1791]  MIRABEAU   ET    BOUILLE.  251 

parti  des  fautes  de  la  Constituante,  être  non  pas  plus  libéral , 
mais  l'être  mieux,  et  se  dégager,  ses  chefs  eux-mêmes  com- 
mençaient à  en  sentir  la  nécessité,  des  liens  de  la  démagogie. 
Aux  difficultés  d'exécution  qu'on  ne  manquait  pas  d'objecter, 
Mirabeau  répondait  qu'il  fallait  vaincre  ou  périr  ;  qu'aussi  bien, 
si  l'on  n'agissait  pas,  on  périrait,  ne  fût-ce  que  de  consomption. 

Enfin,  il  répétait  sur  tous  les  tons  que  le  côté  droit  n'était 
bon  à  rien  ;  que  sa  conduite  était  insensée  ;  qu'une  guerre  civile 
serait  d'autant  plus  absurde  qu'il  faudrait  rétablir  après  elle 
presque  tout  ce  que  la  Constituante  avait  fait. 

Si  on  lui  objectait  son  propre  rôle  dans  l'Assemblée,  ses  in- 
conséquences, ses  violences,  l'opposition  de  son  langage  dans 
certains  jours  avec  les  conseils  qu'il  donnait  au  roi,  il  n'avait 
qu'une  réponse  :  il  ménageait  sa  popularité;  car  rien  n'était 
possible  qu'aux  hommes  populaires.  Aussi  ne  voulait-il  pas  se. 
séparer  des  Jacobins.  Lameth  dit  un  jour  dans  le  club  :  «  Si 
M.  de  Mirabeau  n'était  pas  au  milieu  de  nous ,  il  ne  serait  pas 
plus  dangereux  que  Cazalès  ou  Maury.  »  Mirabeau  répondit  : 
«  Je  serai  avec  vous  jusqu'à  l'ostracisme.  »  Il  disait  encore  à 
la  cour  qu'on  ne  devait  pas  reculer  devant  l'appel  d'un  jacobin 
au  ministère,  par  la  raison  qu'un  jacobin  ministre  ne  pourrait 
pas  être  un  ministre  jacobin. 

Cette  politique  personnelle,  qui  consistait  à  entretenir  la 
révolution  d'une  main  et  à  la  contenir  de  Vaufro,  le  condam- 
nait à  des  expédients  et  à  des  tours  de  force  perpétuels.  Cher- 
chant tous  les  moyens  d'accroître  son  influence ,  il  se  fit  élire 
chef  de  bataillon  dans  la  garde  nationale,  puis  membre  du 
nouveau  directoire  de  la  Seine,  puis  président  de  l'Assemblée. 
Il  porta  dans  ces  nouvelles  fonctions  son  habileté  consommée 
avec  un  zèle  et  une  ardeur  qui  achevèrent  de  compromettre  sa 
santé,  ruinée  par  les  fatigues  et  les  excès. 

Un  autre  homme  pouvait  jouer  un  rôle  capital,  c'était 
Bouille,  inve>ti  d'un  grand  commandement  dans  l'Est,  le 
vainqueur  de  Nancy,  et  le  premier  des  généraux  par  son  auto- 
rité personnelle. 

Bouille ,  regardant  une  armée  régulière  comme  l'unique 
garmitie  de  l'ordre  et  de  la  monarchie,  était  uniquement  occupé 
d'empêcher  celle  qu'il  commandait  de  se  fondre  entre  ses  mains; 
car  elle  était  livrée  à  toutes  les  causes  d'indiscipline  et  de  dis- 
sokition.  Il  voyait  avec  méfiance  les  gardes  nationales  et  les 
fédérations  qui  s'organisaient  d'elles-mêmes,  sans  autorisation 


252  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

du  roi  ni  de  TAssemblée.  Il  déplorait  que  la  Fayette  eût  exr.- 
géré  leur  rôle  et  amoindri  par  là  celui  des  troupes  régulières. 
La  Fayette  eût  dû,  suivant  lui,  s'assurer  une  force  uiilitaire 
sérieuse,  soit  en  licenciant  Tarmée  el  en  la  réorganisant  comme 
Cromwell,  soit  en  tirant  un  meilleur  parti  des  fédérés;  puis  à 
l'aide  de  cette  force  diriger  les  députés  et  peser  sur  eux  pour 
établir  une  constitution  monarchique  qui  fût  durable.  Bouille 
se  reprochait  de  ne  s'être  pas  mis  lui-même  à  la  tête  des  fédé- 
rés de  l'Est. 

Il  se  plaignait  aussi  que  l'Assemblée  laissât  à  dessein  traîner 
en  longueur  l'enquête  destinée  à  punir  les  coupables  de  Nancv. 
Les  commissaires  qu'elle  avait  envovés  en  Lorraine  ne  s'occu- 
paient que  d'y  réchauffer  le  patriotisme'.  Il  eût  youIu  qu'elle 
revînt  sur  les  modifications  fâcheuses  apportées  à  la  discipline 
militaire.  Il  finit  par  croire  la  guerre  civile  nécessaire,  non 
pour  rétablir  Taiicien  régime,  ce  qui  n'était  ni  possible  ni  dési- 
rable, mais  pour  arrêter  une  désorganisation  croissante  et 
relever  le  roi. 

Pendant  ce  temps,  les  émigrés  s'agitaient  à  Turin  et  sur  la 
frontière,  sans  d'ailleurs  réussir  à  s'entendre,  car  les  préjugés, 
les  idées  fausses,  les  passions,  les  ambitions,  les  intrigues  de 
tout  genre,  s'entre-croisant  de  mille  manières,  enfantaient  le 
chaos.  Galonné,  devenu  conseiller  principal  du  comte  d'Ar- 
tois à  Turin,  rêvait  d'organiser  une  coalition  des  souverains 
pour  intervenir  en  France.  Breteuil,  retiré  en  Suisse,  formait 
de  son  côté  le  plan  d'une  réaction  militaire,  indépendante  de 
tout  appui  étranger.  Louis  XVI,  adoptant  cette  dernière  idée, 
fit  connaître  à  Bouille  (octobre  et  novembre)  qu'il  songeait  à 
se  retirer  au  printemps  suivant  dans  une  des  places  de  son  gou- 
vernement, telle  que  Montmédy.  Bouille  chercha  les  moyens 
de  grossir  son  armée.  Il  désirait  que  l'empereur  fît  une  démon- 
stration sur  la  frontière,  sous  un  prétexte  quelconque,  comme 
celui  de  soutenir  les  réclamations  des  princes  allemands  pos- 
sessionnés  en  Alsace  et  en  Lorraine.  Il  eût  trouvé  là  une  occa- 
sion de  concentrer  des  troupes;  il  eût  ensuite  fait  demander 
par  ces  troupes  et  par  les  départements  frontières  que  le  roi 
vînt  les  commander.  La  vue  de  Louis  XVI  à  cheval  eût  entraîné 
l'armée.  Il  comptait  sur  Mirabeau ,  dont  il  connaissait  vague- 
ment les  relations  avec  la  cour,  pour  enlever  l'adhésion  de 
l'Assemblée. 

*  Mémoires  de  Rouillé,  cIi.  xii  et  xiii. 


[février  1791]  ROLE   DE   LA   FAYETTE.  253 

Louis  XVI,  en  parlant  de  s'éloigner  de  Paris,  n'annonçait 
aucun  plan  de  conduite  ultérieure.  On  le  croyait  trop  fidèle  à 
ses  serments  pour  s'écarter  de  la  constitution.  Mais  Bouille  se 
disait  que  la  constitution  avait  été  jurée  avant  d'être  achevée; 
que  les  derniers  votes  la  rendaient  de  plus  en  plus  vicieuse; 
qu'elle  conduisait  à  une  guerre  civile  infaillible  et  prochaine, 
svirtout  depuis  qu'elle  avait  décrété  un  schisme  ;  qu'il  fallait 
donc  la  modifier  à  tout  prix  et  au  plus  tôt;  que  la  vue  du  roi  à 
la  tète  de  l'armée  pourrait  donner  le  signal  d'une  réaction, 
arracher  l'Assemblée  elle-même  à  la  pression  fatale  des  jacobins 
et  faire  décréter  la  révision. 

Le  4;  février  1791,  la  Mark  vint  porter  à  Bouille  le  dernier 
plan  de  Mirabeau.  Le  général  le  jugea  plus  simple  et  plus  sûr 
que  les  autres  et  conseilla  de  le  préférer.  11  promit  d'en  appuyer 
la  l'éussite  avec  ses  troupes,  et  se  fit  fort  de  garder  le  roi  et  la 
nouvelle  Assemblée,  soit  à  Fontainebleau,  soit  à  Orléans. 
Mirabeau  était  à  ses  yeux  un  ambitieux,  avide  d'argent,  qui 
s'était  fait  factieux  pour  parvenir;  mais  il  appréciait  ses  grands 
talents  et  ne  doutait  pas  que  son  intérêt  ne  l'attachât  à  une 
reconstitution  de  la  monarchie.  S'ils  eussent  gagné  la  Fayette, 
le  succès  devenait  aisé.  Caria  Fayette,  malgré  le  déclin  rapide 
de  sa  popularité,  avait  encore  auprès  des  gardes  nationales  et 
dans  les  provinces  l'autorité  de  son  nom,  symbole  de  ce  qu'on 
appelait  le  parti  constitutionnel. 

Malheureusement,  la  Fayette  repoussa  toute  alliance.  Il  se 
croyait  toujours  le  maître,  parce  qu'il  était,  écrivait-il  à 
Bouille,  incorruptible  et  impossible  à  intimider.  Les  maux 
qu'on  lui  représentait  étaient  des  misères  à  ses  yeux.  Ce  dont 
il  se  plaignait  le  plus,  c'était  des  sottises  des  aristocrates.  Il 
redoutait  moins  les  jacobins,  quoique  ceux-ci  lui  eussent  déjà 
déclaré  la  guerre,  et  qu'un  desLameth  aspirât  à  le  supplanter 
dans  son  commandement.  11  voyait  en  eux  des  auxiliaires  in- 
commodes, et  c'était  tout. 

Bouille  lui  représentait  en  vam  leur  force  croissante  et  le 
danger  d'une  affiliation  de  mille  à  douze  cents  personnes,  exer- 
çant une  propagande  active  dans  les  provinces  et  à  l'étranger. 
«  Monstre,  disait-il,  dont  la  tête  est  à  Paris  et  dont  les  bras 
s'étendent  sur  toute  la  surface  de  la  France.  »  La  Fayette  n'en- 
tendait rien.  Il  désirait  sans  doute  le  concours  de  Bouille;  mais 
se  défiant  de  ses  opinions,  il  voulait  se  réserver  l'action  et  se 
servir  de  lui  uniquement  pour  consolider  la  révolution,  con- 


257*  LIVHE   QUARANTE-SIXIEME. 

vaincu  que  la  partie  saine  de  l'Asseniblée,  et  Mirabeau  lui- 
même,  ne  pourraient  se  dispenser  de  le  soutenir'.  Bouille  ju- 
gea qu'il  se  perdrait. 

XV.  —  Le  Lruit  de  ces  projets  et  de  ces  négociations  s'était 
naturellement  répandu.  On  savait  les  propos  indiscrets  et  irré- 
fléchis des  émigrés.  Les  journaux  de  Paris  répétaient  que  la 
cour  faisait  des  préparatifs  de  fuite;  qu'on  donnait  au  roi  le 
conseil  d'aller  se  mettre  à  la  tête  des  aimées  ennemies. 

Mesdames,  tantes  de  Louis  XYI,  voulurent  se  rendre  à 
Rome.  Les  journaux  sonnèrent  l'alarme.  C'était ,  suivant  eux, 
le  premier  acte  d'un  vaste  complot.  Le  faible  Bailly,  à  la  tête 
d'une  députation,  alla  aux  Tuileries  pour  y  être  l'organe  des 
craintes  populaires.  Marat  et  les  journaux  patriotes  prétendi- 
rent qu'il  fallait  arrêter  les  fugitives.  La  Fayette  prit  leur  dé- 
fense devant  l'Assemblée,  y  soutint  que  la  liberté  d'aller  et  de 
venir  était  écrite  dans  la  constitution,  et  y  obtint  un  assenti- 
timent  général.  Barnave  observa  pourtant  que  les  membres  de 
la  famille  royale  pouvaient  être  soumis  à  des  obligations  pai  ti- 
culiêres. 

Mesdames  partirent  escortées  de  trente  dragons,  ce  qui  ne 
les  empêcha  pas  d'être  arrêtées  deux  fois,  à  Moret  et  à  Arnay- 
le-Duc.  La  municipalité  de  cette  dernicie  ville  ne  voulut  les 
laisser  passer  qu'avec  un  ordre  de  l'Assemblée,  et  les  força  de 
l'attendre.  Le  jour  où  l'Assemblée  délibéi-a  sur  cet  ordre,  la 
foule  se  porta  aux  Tuileries ,  envahit  le  jardin  et  menaça  le 
palais.  Bailly  vint  parlementer  et  n'obtint  rien.  Déjà  les  soldats 
de  garde  avaient  ôté  les  baïonnettes  de  leurs  fusils.  La  Fayette 
arriva  avec  la  garde  nationale,  rangea  ses  canons  mèche  allu- 
mée et  dissipa  l'attroupement.  11  s'en  était  formé  un  autre  au 
Luxembourg,  où  Monsieur,  disait-on,  fai-ait  aussi  des  prépa- 
ratifs de  départ;  les  assurances  que  donna  le  prince  suffirent 
pour  le  calmer. 

L'Assemblée  s'émut.  Chapelier  fit  d'abord  décider  que  les 
municipalités  ne  pouvaient  agir  en  aucun  cas  que  par  voie 
de  pétition.  On  discuta  ensuite  les  moyens  d'arrêter  l'émigra- 
tion, qui  prenait  des  proportions  menaçantes.  Chapelier  repré- 
senta qu'une  loi  sur  ce  sujet  serait  contraire  à  tous  les  droits, 
à  toutes  les  libertés,  et  même  impossible,  car  elle  entraînerait 

*  Lettre  de  la  Fayette  à  Bouille,  du  7  février  1791. 


(lÉvniER  1791]     PREMIÈRE   LOI   SUR   L'ÉMIGRATION.  255 

une  série  d'exceptions  illimitées  qui  la  détruiraient.  Il  n'y  avait 
que  les  fonctionnaires  publics  qui  pussent  êlre  soumis  à  l'obli- 
pation  de  la  résidence.  Plusieurs  députés  répondirent  que  les 
circonstances  exigeaient  des  lois  exceptionnelles,  Mirabeau  prit 
alors  la  parole  et  prononça  un  de  ses  plvis  beaux  discours.  Il 
démontra  qu'une  loi  j)areille  serait  absurde,  que  les  seules  me- 
sures à  prendre  étaient  de  simples  mesures  de  police.  «  Si  vous 
faites  une  loi  sur  les  émigrants,  s'écria-t-il,  je  jure  de  n'y  obéir 
jamais.  »  Il  n'obtint  pourtant  qu'une  demi-victoire.  Les 
Lameth  et  cent  cinquante  membres  de  la  gauche,  invoquant 
la  nécessité  d'empêcher  une  tentative  de  contre-révolution, 
arrachèrent  h  l'Assemblée  un  vote  d'ajournement  qui  ne  tran- 
chait rien  (28  février.) 

Le  même  jour,  le  peuple  du  faubourg  Saint-Antoine  courut 
à  Yincennes,  envahit  le  donjon  sous  prétexte  qu'on  y  faisait 
des  préparatifs  militaires,  et  le  démolit.  On  battit  le  rappel. 
Santerre  arriva  tard  avec  le  bataillon  de  garde  nationale  qu'il 
commandait,  et  laissa  faire.  La  Fayette  arriva  plus  tard  en- 
core; mais  il  nhésita  pas  plus  qu'aux  Tuileries.  Il  dissipa  la 
foule ,  fit  évacuer  le  château  et  s'empara  de  soixante  émeu- 
tiers.  Comme  il  rentrait  à  Pai'is,  plusieurs  coups  de  feu  furent 
tirés  sur  son  état-major.  L'alarme  avait  gagné  le  palais.  Deux 
ou  trois  cents  gentilshommes ,  armés  d'épées ,  de  pistolets  et 
de  poignards,  y  avaient  couru  pour  défendre  la  famille  royale. 
Le  bruit  se  répandit  qu'ils  voulaient  enlever  le  roi.  La 
Fayette  alla  droit  aux  Tuileries,  exigea  que  les  armes  lui  fas- 
sent remises,  et  les  fit  briser  dans  la  grande  cour  par  les  gardes 
nationaux  de  service.  Le  roi,  la  reine  et  les  royalistes  ne  hn" 
pardonnèrent  jamais  cette  exécution  contre  ceux  qu'il  aj)pelait 
une  nichée  d'aristocrates,  et  que  le  peuple,  auquel  il  semblait 
les  dénoncer,  appela  les  chevaliers  du  poignard. 

Le  lendemain  1"  mars,  Mirabeau  se  présenta  à  la  barre  de 
l'Assemblée  au  nom  du  directoire  du  département  dont  il  était 
membre. 

Il  déclara  que  l'administration  départementale  étant  orga- 
nisée, on  assurerait  désormais  la  tranquillité  publique,  en  fai- 
sant taire  «  les  factieux  qui,  pour  renverser  la  constitution, 
persuadaient  au  peuple  qu'il  devait  agir  par  lui-même  comme  s'il 
était  sans  lois,  sans  magistrats.  »  Le  département  lança  des 
proclamations  et  multiplia  les  mesures  de  police. 

L'Assemblée  s'occupa  ensuite  de  contenir  les  corps  adminis- 


25G  LIVRE   QUARANTE-SIXIÈ.ME. 

tratifs  dans  les  limites  de  leurs  attributions  et  de  les  punir 
quand  ils  en  sortaient.  Elle  décida  que  ces  moyens  seraient 
l'enquête  par  les  commissaires,  l'annulation  des  actes  abusifs, 
la  suspension  et  la  destitution.  Seulement,  toujours  défiante  à 
l'égard  du  pouvoir  exécutif,  elle  se  réserva  de  prononcer  la 
peine  de  la  suspension. 

On  installa,  le  5  mars,  à  Orléans,  en  attendant  la  création 
d'une  haute  cour  nationale,  un  tribunal  provisoire  pour  juger 
les  crimes  de  lèse-na(ion,  dont  on  avait  ôté  la  connaissance  au 
Chàtelet.  Ce  tribunal  devait  être  composé  de  quinze  juges  élus 
par  les  tribunaux  les  plus  voisins. 

L'Assemblée  eut  le  tort  de  poursuivre  en  même  temps  la  dis- 
cussion d'une  infinité  de  lois  qui  n'étaient  ni  nécessaires  ni 
urgentes,  et  qu'il  y  eût  eu  tout  avantage  à  remettre  à  une  autre 
législature  ;  car  il  importait  de  hâter  le  moment  où  le  gouver- 
nement, à  peu  près  suspendu  de  fait,  reprendrait  sa  marche 
régulière.  Elle  discuta  ainsi  un  code  de  procédure  criminelle 
qui  durait  depuis  trois  mois,  une  loi  sur  le  partage  des  succes- 
sions, qui  aboutit  à  rétablissement  de  l'égalité  pour  les  succes- 
sions ab  intestat;  une  loi  sur  les  apanages,  une  autre  sur  la 
régence.  La  reine  fut  exclue  de  la  régence;  ce  qui  blessa  pro- 
fondément Louis  XVL  Quelques  députés  proposèrent  de  dé- 
clarer la  régence  éligible;  Barnave  fit  écarfer  ce  système,  en 
montrant  que  les  raisons  de  l'hérédité  de  la  régence  étaient  les 
méaies  que  celles  de  l'hérédité  de  la  couronne. 

Le  mois  de  mars  ne  fut  pas  moins  troublé  que  les  précédents. 
Il  y  eut  à  Douai  une  émeute  pour  les  grains,  deux  négociants 
y  furent  pendus  à  des  lanternes.  A  Paris,  le  28,  des  attroupe- 
ments empêchèrent  le  club  monarchique  de  se  réunir.  Bailly 
intervint  et  fut  obligé  d'ordonner  sa  fermeture.  Les  émeutiers 
menaçaient  de  piller  et  de  raser  la  maison  de  Clermont-Ton- 
nerre ,  son  fondateur. 

On  craignait  la  guerre  à  cause  des  menées  des  émigrés.  L'As- 
semblée avait  décidé,  le  28  janvier,  que  le  roi  serait  prié  de 
mettre  les  régiments  sur  le  pied  de  guerre;  elle  avait  voté  la 
levée  de  cent  mille  auxiliaires  qu'on  engagerait  pour  trois  ans, 
et  qui  se  tiendraient  prêts  à  partir  le  jour  où  les  hostilités  seraient 
déclarées.  Au  mois  de  mars,  on  fit  un  appel  aux  volontaires,  et 
Mirabeau  demanda  l'armement  de  la  frontière  du  Nord;  mais 
il  n'eut  pas  de  peine  à  montrer  que  la  crainte  d'une  coalition 
contre  la  France  était  au  moins  prématurée. 


[Avnii.  1791]  MORT   DE   MIRAF.EAU.  257 

On  était  convenu  d'assujettir  les  fonctionnaires  publics  à  la 
résidence,  seule  loi  possible  contre  l'émigration.  Thouret  pré- 
senta cette  loi  le  28  mars,  et  souleva  un  violent  orage  en  sou- 
tenant que  le  roi,  comme  le  premier  des  fonctionnaires  publics, 
devait  y  être  soumis  d'une  manière  plus  particulière.  Il  proposa 
de  l'obliger  à  ne  pas  s'éloigner  de  l'Assemblée  nationale  au  delà 
d'une  distance  fixée  et  à  ne  pas  sortir  du  royaume  en  temps  de 
guerre.  La  majorité  applaudit.  Gazalès  prononça  l'un  de  ses 
discours  les  plus  vifs  et  les  plus  entraînants,  pour  prouver  que 
c'était  détruire  l'inviolabilité  royale,  sans  assurer  à  la  constitu- 
tion une  garantie  sérieuse.  Qui,  en  effet,  pouvait  répondre  de 
ce  qui  arriverait  si  le  roi  quittait  son  poste  ?  Le  débat  était 
d'autant  plus  irritant  que  l'hvpothèse  pouvait  se  réaliser, 
qu'elle  était  même  attendue.  La  loi  passa  ;  la  droite  se  leva 
tout  entière  indignée. 

XVL  —  Tout  à  coup  le  bruit  se  répandit  que  Mirabeau,  usé 
par  toutes  les  fatigues  et  par  ses  luttes  de  tribune,  était  à  l'ar- 
ticle de  la  mort.  Un  effort  qu'il  avait  fait  dans  la  séance  du  27 
devait  lui  être  fatal.  Il  expira  le  2  avril,  après  cinq  jours  d'ago- 
nie, dans  un  hôtel  de  la  Chaussée-d'Antin,  entouré  d'amis 
éplorés  :  Lamark,  Frocbot,  Cabanis;  car  il  était  homme  supé- 
rieur jusque  dans  l'intimité,  et  les  amitiés  qu'il  inspirait  n'é- 
taient pas  moins  vives  que  les  admirations.  Talleyrand,  Barnave 
le  visitèrent.  Il  eut  le  temps  de  prendre  ses  dispositions  et  de 
faire  disparaître  une  partie  de  sa  correspondance  avec  la  cour. 
Il  dit,  et  ce  tut  un  de  ses  derniers  mots:  «J'emporte  dans  mon 
cœur  le  deuil  de  la  monarchie.  » 

La  nouvelle  de  sa  mort  fut  reçue  par  le  directoire  du  dépar- 
tement et  par  l'Assemblée  avec  un  silence  de  stupéfaction  et 
de  respect.  Chacun  se  tut  et  se  recueillit.  11  y  eut  même  un 
moment  de  constei'nation.  Le  maître  n'était  plus  là. 

On  lui  fit,  le  4  avril,  une  pompe  funèbre  jusque-là  sans 
exemple.  L'Assemblée,  les  ministres,  les  corps  constitués,  les 
différentes  administrations,  les  gardes  nationales  formèrent  le 
cortège  en  présence  de  plus  de  deux  cent  mille  spectateurs. 
Le  corps  fut  porté  à  la  nouvelle  église  de  Sainte-Geneviève, 
qu'on  appela  dès  lors  le  Panthéon,  et  sur  le  fronton  de  la- 
quelle on  mit  cette  inscription  :  Aux  grands  hommes  la  patrie 
reconnaissante. 

L'impression  fut  immense  comme  celle  d'une  calamité  pu- 
vu.  17 


258  LIVRE  QUARANTE-SIXIEilE. 

Llique.  La  masse  ifjnorante  crut  à  un  empoisonnement.  Nul 
ne  savait  ce  que  Mirabeau  prétendait  faire  ;  sa  conduite  incer- 
taine, contradictoire,  était  peu  intelligible.  Ce  n'était  pas  non 
plus  qu'il  eût  un  groupe  politique  attaché  à  lui;  il  n'était  pas 
clief  de  parti.  Encore  moins  qu'il  n'eût  pas  d'ennemis;  il  en 
avait  de  nombreux  qui  étaient  ardents  et  irrités.  Mais  il  possé- 
dait ce  prestige  du  génie  qui  commande  l'admiration  et  devant 
lequel  tout  s'incline.  11  était  la  personnification  de  l'éloquence 
politique,  cette  force  qui  subjugue  toujours,  même  quand  elle 
n'étonne  plus,  et  qui  avait  alors  le  privilège  d'étonner,  car  elle 
était  une  nouveauté,  une  révélation.  Le  peuple,  pour  lequel  il 
faut  que  toute  chose  prenne  un  nom  d'homme,  attachait  celui 
de  Mirabeau  à  l'idée  de  la  révolution.  Il  en  était  à  ses  yeux 
l'orateur,  le  représentant,  Thonime  d'Etat.  C'était  lui  qui  l'avait 
faite,  lui  seul  qui  pouvait  l'enrayer  ou  lui  imprimer  une  direc- 
tion. On  sentait  le  besoin  d'un  maître;  il  n'y  avait  que  lui  qui 
pût  l'être  ou  le  devenir.  Dans  cette  terrible  incertitude  qui 
pesait  sur  la  conscience  publique,  il  était  naturel  que  le  peuple 
n'eût  d'veux  que  pour  cet  homme  «  d'une  nature  puissante 
et  qui  n'était  médiocre  en  rien.  » 

Mirabeau  eût-il  réellement  sauvé  la  France  ?  eût-il  accompli 
cette  révision  de  la  constitution  qu'il  jugeait  nécessaire?  eût-il 
reconstitué  le  gouvernement?  Qui  le  sait?  Eût-il  échappé  à 
l'action  dévorante  d'une  révolution  qu'il  se  repentait  d'avoir 
imprudemment  précipitée  ?  N'avait-il  pas  songé  trop  tard  à  l'ar- 
réter?  et  depuis  qu'il  avait  pris  cette  résolution,  ne  lui  avait-il 
pas  donné  trop  de  gages?  Vainement  il  se  cramponnait  à  celte 
tribune  '  dont  il  avait  fait  son  piédestal.  Vainement  il  luttLsit 
pour  arrêter  le  torrent.  Il  avait  plus  de  fougue  que  de  force 
réelle.  Sans  doute  son  éloquence  cherchait  à  trouver  au  milieu 
du  choc  des  partis  l'opinion  moyenne,  juste,  nette  et  sensée. 
Elle  y  arrivait  quelquefois.  Puis,  confiante  en  elle-même,  dé- 
daigneuse, impérieuse,  elle  lançait  des  feux,  elle  foudroyait 
ses  advei'saires.  Mais  Mirabeau,  homme  du  dix-huitième  siècle, 
en  avait  toutes  les  incertitudes.  Faute  de  principes  arrêtés,  il 
parlait  sans  conviction,  comme  un  grand  acteur.  En  autre  point 
d'appui  non  moins  nécessaire  lui  manquait,  l'estime  publique. 
On  a  dit  de  lui  qu'il  voulut  remplacer  la  vertu  par  l'honneur. 
Mais  il  comprenait  l'honneur  à  sa  manière.  Il  ne  vit  pas  le  tort 

^  Lamartine. 


[avp.il  1791]     RESPONSABILITÉ   DES   MINISTRES.  259 

moral  qu'il  se  faisait  en  reccA'ant  l'argent  du  roi;  il  s'ima^jina 
qu'il  lui  suffirait  de  resler  maître  de  ses  opinions  et  de  ne  se 
faire  paye?-  que  pou?'  être  de  son  propre  avis  (Lamark).  Il  ne 
vit  même  pas  que  ses  relations  avec  la  cour  prenaient,  dès 
qu'elle?,  étaient  payées,  le  caractère  d'une  trahison.  Sophiste 
avec  lui-même,  comme  il  l'était  souvent  à  l'Assemblée,  il  se 
disait  qu'il  poursuivait  l'argent  pour  avoir  la  renommée,  la 
renommée  pour  atteindre  le  pouvoir,  le  pouvoir  pour  sauver 
le  pays.  N'était-ce  pas  trop  calculer  les  profits  de  la  gloire? 

Sa  mort  fît  donc  une  de  ces  impressions  qu'il  est  donné  à 
peu  d'hommes  de  produire.  Elle  laissa  un  vide  immense,  et 
pourtant  elle  ini^pira  peu  de  regrets.  Aucun  parti  ne  Aarda  le 
culte  de  sa  mémoire,  le  parti  révolutionnaire  moins  qu'aucun 
autre.  A  peine  revenu  de  sa  première  surprise,  il  se  mit  à  le 
déchirer.  On  incrimina  les  sources  de  la  fortune  qu'il  laissait, 
et  Marat  énuméra  toutes  ses  trahisons  (oraison  funèbre  de  Mira- 
beau, le  29  avinl).  «Car,  dit  Lamartine,  il  écrasait  la  démo- 
cratie de  sa  hauteur.  Son  talent  était  une  ^pèce  d'aristocratie 
qu'on  ne  lui  pardonnait  pas.  » 

XVII.  —  Par  une  circonstance  singulière,  la  première  ques- 
tion discutée  après  la  mort  de  Mirabeau  fut  celle  de  l'organi- 
sation du  ministère.  Desmeuniers  avait  présenté  un  rapport 
où  il  concluait  que  la  personne  du  roi  étant  inviolable  et  sa- 
crée, il  n'existait  aucun  contrôle  effectif  si  les  ministres,  par 
l'intermédiaire  desquels  le  pouvoir  exécutif  agissait,  n'étaient 
responsables.  L'Assemblée  vota  cette  responsabilité  et  déter- 
mina les  cas  dans  lesquels  elle  s'exercerait.  Elle  décida  que 
les  ministres  rendraient  au  Corps  législatif  un  compte  annuel, 
et  que  nul  ordre  du  l'oi  ne  serait  valable  s'il  n'était  contresigné 
par  l'un  d'eux.  Le  roi  conservait  d'ailleurs  la  liberté  entière  de 
ses  choix. 

On  maintint  que  les  fonctions  de  député  et  celles  de  ministre 
étaient  incompatibles;  car  Tidée  régnait  toujours  qu'il  fallait 
écarter  jusqu'au  moindre  soupçon  de  corruption.  Par  le  même 
motif,  on  renouvela  la  déclaration  que  nul  député  ne  pourrait 
solliciter  ou  accepter  une  place  ou  une  grâce  du  gouverne- 
ment ou  de  ses  agents  pour  lui  ou  les  siens. 

L'Assemblée  fixa  à  six  le  nombre  des  ministères,  qui  furent 
ceux  de  la  justice,  de  l'intérieur,  des  finances,  de  la  guerre 
de  la  marine  et  des  colonies,  des  affaires  étrangères.  Elle  em- 

17. 


SCO  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

ploya  aussi  beaucoup  de  temps  à  faire  le  partage  de  leurs  attri- 
butions, malgré  Topinion  de  plusieurs  députés  qui  voulaient 
le  réserver  au  roi. 

Il  y  avait  longtemps  qu'elle  s'occupait  de  refondre  en  entier 
le  système  des  impôts.  Ses  nombreuses  lois  linancières  liqui- 
dèrent la  féodalité,  introduisirent  dans  les  contributions  plus 
d'uniformité  et  de  simplicité,  y  effacèrent  les  dernières  traces 
du  privilège,  et  complétèrent  des  réformes  commencées  de- 
puis longtemps,  jamais  acbevées.  Les  rapporteurs  du  comité 
de  finances,  Montesquieu,  la  Rochefoucauld,  firent  valoir  ces 
avantages,  auxquels  ils  ajoutèrent  ceux  de  la  justice  rendue 
gratuite  et  des  offices  remboursés. 

Cependant  le  tal)leau  a  plus  d'une  ombre.  Il  n'est  pas  dé- 
montré que  la  Constituante  ait  allégé  les  charges  publiques, 
comme  elle  l'a  prétendu.  En  outre,  elle  désorganisa  le  budget 
par  la  suppression  de  cent  soixante-dix  millions  d'impôts  indi- 
rects (sel,  boisson,  tabac,  octrois).  Elle  supprima,  par  un  décret 
du  mois  de  février  1-791,  tous  les  droits  d'octroi  à  l'entrée  des 
villes,  bourgs  et  villages,  à  partir  du  1*'  mai  suivant.  En  cela 
elle  céda  au  désir  de  la  popularité  et  à  la  pression  des  ouvriers 
de  Paris  ;  ceux-ci  exigeaient  des  consommations  à  bon  marché 
et  y  voyaient  pour  eux  le  profit  principal  de  la  révolution  '. 
Duport  et  le»  financiers  de  l'Assemblée,  qui  pou^.sèrent  à  ces 
concessions,  se  flattaient  de  compenser  le  déficit  par  un  ren- 
dement plus  élevé  des  autres  impôts,  surtout  de  l'impôt  direct 
de\'enu  plus  uniforme  et  porté  en  principe  au  cinfjuième  du 
revenu.  On  se  flattait  aussi  que  la  libération  des  charges  féo- 
dales augmenterait  rapidement  le  revenu  de  la  terre.  Ces  cal- 
culs n'étaient  pas  sans  justesse  ;  mais  ils  comportaient  une 
forte  aléa.  Ils  rencontrèrent  de  graves  objections  au  sein  de 
l'Assemblée.  On  était  en  pleine  crise  linancièi-e  et  monétaire. 
L'argent  se  cachait  ou  sortait  de  France.  Le  temps  n'était  pas 
favorable  aux  expériences  en  fait  d'impôts.  Le  nouveau  budget 
avait  un  caractère  trop  révolutionnaire  pour  ne  pas  être  pro- 
visoire. Les  impôts  supprimés  commencèrent  à  reparaître  sous 
le  Directoire  et  furent  rétablis  tout  à  fait  par  le  Consulat. 

XYIII.  —  Les  cérémonies  du  Carême  furent  l'occaiion  de 


*   Voir   de    Svbel,   Histoire   de  t Europe  pendant  la  révolution  française , 
liv.  II,  chap.  IV. 


EMEUTE  DU   18  AVRIL  1791.  261 

nouveaux  troubles.  Les  prêtres  qui  avaient  refusé  le  serment 
célébraient  le  service  divin  dans  les  couvents  et  les  chapelles 
paiticulières.  Les  fidèles  s'y  portaient,  et  les  ennemis  de  la 
révolution  affectaient  de  s'y  porter  aussi.  Le  9  avril,  des 
bandes  ameutées  envahirent  plusieurs  couvents;  des  femmes, 
des  religieuses  furent  maltraitées.  Le  directoire  du  départe- 
ment mit  chaque  chapelle  sous  la  surveillance  d'un  préposé 
laïque;  on  appela  des  détachements  de  la  garde  nationale.  Les 
violences  continuèrent.  L'église  des  Théatins,  qu'on  avait  par 
exception  laissée  libre  pour  le  culle  insermenté ,  dut  être 
fermée. 

Le  18,  Louis  XVI  voulut  se  rendre  à  Saint-Cloud  pour  y 
recevoir  la  communion  pascale  dans  sa  chapelle  des  mains  d'un 
prêtre  non-jureur.  Mais  le  bruit  courut  que  c'était  là  un  pré- 
texte pour  masquer  une  fuite  à  l'étranger.  Au  moment  du  dé- 
part, la  voiture  où  il  se  trouvait  avec  la  reine  fut  entourée  par 
la  foule,  malgré  les  gardes  nationaux  placés  en  haie.  On  n'en- 
tendait qu'un  cri  :  «  Nous  ne  voulons  pas  qu'il  parte  !  »  Des 
bandes  coururent  au  bois  de  Boulogne  pour  arrêter  l'escorte 
au  passage. 

Bailly,  la  Fayette  firent  de  vains  efforts  pour  dégager  la 
famille  royale.  Les  ordres  de  la  municipalité  et  du  déparlement 
ne  furent  pas  obéis.  Un  bataillon  de  garde  nationale  qu'on 
n'avait  pas  commandé,  celui  de  Danton,  barra  la  sortie  du  châ- 
teau. xVu  bout  d'une  heure  d'attente  et  de  tumulte,  Louis  XVI, 
craignant  l'effusion  du  sang  et  cédant  aux  prières  d'un  entou- 
rage épouvanté,  déclara  qu'il  resterait,  malgré  la  Fayette,  qui 
se  faisait  fort  de  lui  ouvrir  un  passage. 

Ses  ennemis  prétendirent  que  c'était  une  scène  jouée,  afin 
de  constater  qu'il  n'était  pas  libre.  Pour  démentir  ce  bruit,  il 
se  rendit  à  l'Assemblée  le  lendemain  sur  le  vœu  exprès  des 
ministres,  et  y  déclara  qu'il  persistait  dans  l'intention  du  voyage 
à  Saint-Cloud. 

La  Fayette  donna  sa  démission.  Le  département,  la  munici- 
palité, les  principaux  constitutionnels,  l'état-major  de  la  garde 
nationale,  le  supplièrent  de  la  retirer.  Il  résista  huit  jours,  et 
ne  céda  qu'en  faisant  ses  conditions,  c'est-à-dire  en  exigeant 
f[ue  chacun  des  corps  administratifs  de  Paris  et  chaque  garde 
individuellement  prétassent  le  serment  de  garantir  la  sûreté  des 
personnes  et  des  propriétés,  la  liberté  religieuse  et  le  respect 
des  autorités  légitimes.  Il  licencia  avec  éclat  la  compagnie  qui 


2G2  LIVRE   QUARANTE-SIXIEME. 

s'ëlait  le  plus  mal  conduite  dans  la  journée  du  18.  Un  décret 
de  l'Assemblée,  rendu  malgré  Robespierre,  porta  que  les  ci- 
toyens actifs  composeraient  seuls  la  garde  nationale. 

La  Fayette,  qui  commençait  à  sentir  la  nécessité  de  déployer 
la  force,  avait  toujours  l'illusion  de  se  fier  à  sa  popularité.  11 
e'crivait  à  Washington  '  :  «Ce  qui  semble  une  espèce  de  phé- 
nomène, c'est  qu'elle  n'ait  pu  être  ébranlée J'étais  seul  à 

défendre  la  loi,  et  je  suis  parvenu  à  faire  rentrer  le  flot  dans 
les  digues  constitutionnelles.  » 

Cependant  le  roi  n'alla  pas  à  Saint-Cloud.  Il  se  contenta 
d'affirmer,  dans  une  circulaire  adressée  aux  agents  français  à 
l'étranger,  qu'il  était  libre  et  qu'il  voulait  qu'on  le  sût.  L'As- 
semblée, à  qui  la  circulaire  fut  communiquée,  décida  qu'elle 
serait  envoyée  aux  départements  et  lue  au  prône  par  les  curés. 

C'était  là  une  assertion  contraire  à  l'évidence.  Louis  XYI 
était  manifestement  captif.  Le  moment  était  venu  de  dénouer 
une  situation  qui  perdait  la  royauté  et  le  pavs. 

Les  hommes  clairvoyants  le  sentirent.  Ils  jugèrent  que  l'As- 
semblée devait  se  hâter  de  terminer  la  constitution  et  de  la 
reviser,  pour  arriver  au  plus  tôt  à  un  gouvernement  normal. 
Sieyès  fut  d'avis  que  le  roi  format  un  ministère  homogène  et 
solidaire  d'hommes  capables  de  suivre  volontairement  les  prin- 
cipes de  la  révolution.  Cabanis,  organe  des  amis  de  Mirabeau, 
écrivit  au  roi  pour  lui  représenter  l'urgence  de  réunir  les  dé- 
putés les  plus  considérables,  sans  distinguer  les  opinions  ou  les 
nuances,  les  Lameth,  Barnave,  Duport,  Crillon,  Noailles, 
Pétion,  Thouret,  Sieyès,  la  Fayette,  la  Rochefoucauld, 
d'André,  Beaumetz,  Chapelier,  Emery,  et  de  les  consulter  en 
présence  des  ministres.  C'eût  été  organiser  le  parti  constitu- 
tionnel qui,  se  sentant  débordé,  voulait  réagir  et  semblait  prêt 
à  marcher  dans  la  voie  indiquée  par  Mirabeau.  Mais  c'eût  été 
aussi  se  mettre  entre  ses  mains.  Il  eût  fallu  se  prononcer,  faire 
des  proclamations,  écrire  aux  émigrés.  Louis  XVI  ne  sut  pas 
encore  se  décider  à  prendre  cette  attitude  ;  il  attendit  d'y  être 
forcé  par  les  événements  trois  mois  plus  tard. 

Lesdéputésconstitutionnelscommençaient  aussi  à  s'inquiéter 
du  schisme,  de  l'agitation  irréligieuse,  et  à  trouver,  comme 
disait  naguère  Mirabeau,  qu'on  s'occupait  prodigieusement  des 
prêtres.   Le  pape  s'était  prononcé,  avait  déclaré  illégitimes 

*  Le  3  mai  1791. 


[mai  1791]  LE    TARTI    CONSTITUTIONNEL.  2C<3 

l'érection  des  nouveaux  sièges  et  l'installation  des  nouveaux 
évêques,  enfin  avait  demandé  une  rétractation  aux  prêtres  qui 
avaient  prêté  le  serment  constitutionnel.  Ces  brefs  produisaient 
leur  effet  nécessaire  ;  les  refusants  étaient  confirmés  dans  leurs 
refus  ;  beaucoup  d'acceptants  se  rétractaient.  D'autres,  comme 
Tallevrand,  quittaient  les  ordres.  L'Assemblée,  examinant  les 
arrêtés  de  police  du  directoire  de  Paris,  essaya  d'arrêter  le 
désordre  et  les  persécutions;  mais  ne  voulant  pas  se  déjuger, 
elle  se  contenta  de  faire  une  déclaration  impuissante,  malgré 
Tallevrand  et  Sieyès.  Talleyrand  opinait  pour  accorder  plus  de 
tolérance  aux  prêtres  insermentés.  Sieyès  prononça  un  de  ses 
discours  lesplus  étudiés,  pour  prouver  que  la  liberté  religieuse 
devait  être  complète  et  n'admettre  que  des  restrictions  de 
simple  police.  Il  se  plaignit  de  l'inertie  des  nouvelles  adminis- 
trations, et  soutint  qu'on  devait  exiger  d'elles  de  veiller  sûre- 
ment à  l'exécution  des  lois. 

Cbapelier  et  plusieurs  députés  constitutionnels  proposaient 
encore  de  réglementer  le  droit  de  pétition  et  de  ne  le  recon- 
naître ni  aux  corps  constitués,  ni  aux  réunions  privées,  ni  aux 
clubs.  Mais  ce  projet  (ut  repoussé. 

XIX.  —  L'activité  de  l'Assemblée  redoublait.  Au  mois  de 
mai,  elle  institua  la  liante  cour  nationale,  formée  d'un  haut 
jury  et  de  quatre  grands  juges.  Les  membres  du  haut  jury,  au 
nombre  de  deux  par  département,  étaient  nommés  par  les 
électeurs  ;  un  tirage  au  sort  en  désignait  vingt-quatre  pour 
chaque  affaire.  Les  quatre  grands  juges  étaient  tirés  au  sort 
parmi  les  membres  <lu  tribunal  de  cassation.  Le  corps  légis- 
latif nommait  deux  de  sej  propres  membres  pour  exercer  les 
fonctions  du  ministère  public,  et  désignait,  chaque  fois  qu'il 
rendait  un  décret  d'accusation,  la  ville  où  le  jugement  aurait 
lieu. 

L'Assemblée  s'occupa  de  l'état  des  colonies  et  discuta  l'af- 
franchissement des  noirs.  Les  nouvelles  des  Antilles  étaient  fort 
mauvaises;  car  Saint-Domingue,  dont  on  estimait  le  produit 
annuel  à  cent  soixante-dix  millions,  et  qui  contribuait  beau- 
coup à  la  prospérité  commerciale  de  Bordeaux  et  de  Nantes, 
était  en  pleine  révolution.  La  Martinique,  de  son  côté,  ouvrait 
ses  ports  au  commerce  étranger.  A  Saint-Domingue,  les  trou- 
bles avaient  deux  causes  :  une  lutte  ouverte  déclarée  au  gou- 
verneur par  les  blancs,  qui  se  plaignaient  d'avoir  trop  peu  de 


2Gi  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME, 

liberté,  et  la  réclamation  des  noirs  et  des  hommes  de  couleur 
demandant  leur  affranchissement  à  la  Constituante,  Le  comité 
des  colonies  proposa  de  laisser  aux  assemblées  coloniales  le 
règlement  de  l'état  des  personnes.  Grégoire  se  fit  l'avocat  des 
noirs  au  nom  de  l'humanité.  Barnave,  Moreau  de  Saint-Merry, 
Malouet  défendirent  les  intérêts  des  colons,  et  représentèrent 
qu'on  allait  décréter  la  perte  des  colonies.  Robespierre  s'écria  : 
«  Périssent  les  colonies,  s'il  doit  vous  en  coûter  votre  bon- 
heur, votre  gloire,  votre  liberté!»  On  finit  par  adopter  un 
moyen  terme,  à  savoir  qu'on  ne  statuerait  rien  sans  l'initiative 
des  conseils  coloniaux,  mais  que  les  hommes  de  couleur,  nés 
de  pères  et  de  mères  libres,  auraient  entrée  dans  ces  assem- 
blées (15  mai).  Le  lendemain  16,  les  représentants  des  colo- 
nies, estimant  qu'elles  étaient  sacrifiées,  envoyèrent  leur  dé- 
mission. 

On  aborda  ce  jour-là  la  question  de  savoir  si  les  députés 
seraient  rééligibles.  L'Assemblée  sentait  qu'elle  avait  fait  son 
temps,  qu'elle  devait  se  renouveler.  Elle  était  lasse  de  deux 
années  de  travaux  accomplis  sans  paix  ni  trêve,  et  de  doubles 
séances  quotidiennes  qu'aucune  fête  n'interrompait.  Elle  était, 
comme  la  Fi-ance,  étourdie  de  la  masse  de  lois  qu'elle  avait 
élaborées.  Les  arguments  invoqués  successivement  par  Volney, 
Cazalès  ou  Maurv,  contre  son  autorité  et  surtout  contre  la 
prolongation  de  sa  durée,  prenaient  chaque  jour  une  nouvelle 
force.  Une  partie  de  ses  membres  s'étaient  déjà  retirés.  Ceux 
qui  restaient  étaient  plus  divisés  que  jamais.  Les  ennemis  de  la 
constitution,  ceux  de  droite  comme  ceux  de  gauche,  ne  ca- 
chaient pas  leur  désir  de  la  changer  ou  de  la  détruire  ;  ses  par- 
tisans cherchaient  à  la  corriger  ou  à  la  perfectionner  ;  beaucoup 
croyaient  qu'elle  devait  être  appliquée  par  d'autres  que  ceux 
qui  l'avaient  faite.  Au  dehors,  la  question  se  posait  plus  impé- 
rieusement encore.  Des  ambitions  impatientes  hâtaient  l'heure 
d'élections  nouvelles,  et  ces  ambitions  se  faisaient  jour  par  la 
voie  de  la  presse.  En  temps  de  révolution,  les  choses  et  les 
hommes  s'usent  vite.  Tout  le  monde  voulait  changer  le  spec- 
tacle et  les  acteurs. 

Thouret,  rapporteur  du  comité  de  constitution,  exprima 
l'avis  qu'il  n'y  eût,  lors  des  prochaines  élections,  aucune  incom- 
patibilité et  que  tout  député  sortant  pût  être  réélu.  Robespierre 
soutint  que  la  vertu  exigeait  le  désintéressement,  et  qu'aucun 
des  constituants  ne  devait  être  rééligible.  L'opinion  de  Thouret 


[mai  1791]  VOTE  DE  3N'0N-RÉ  ELECTION.  2G5 

fut  à  peine  défendue.  On  objecta  bien  rinconvénient  d'avoir 
deux  assemblées  consécutives  dont  l'esprit  serait  différent  ; 
mais  cet  argument  fit  peu  d'eîfet.  La  gauche  et  la  droite , 
Robespierre  et  Maury,  s'entendirent  pour  se  délivrer  des  con- 
stitutionnels, des  Chapelier,  des  Thouret,  des  Duport,  des 
Bailly,  des  la  Fayette.  Leur  avis  commun  était  qu'il  fallait  des 
hommes  nouveaux.  Cazalès,  seul  entre  les  membres  du  côté 
droit,  représenta  que  voter  l'exclusion  serait  une  faute  énorme  ; 
son  parti  le  désavoua.  La  gauche  pressentait  encore  que  les  dé- 
putés nouveaux  seraient  des  hommes  jeunes,  ardents,  apparte- 
nant à  la  révolution.  Tous  ces  calculs  se  couvraient  du  voile 
d'un  désintéressement  généreux. 

Le  parti  des  constitutionnels  était  dans  un  moment  de  trans- 
formation. Il  sentait  la  nécessité  d'enrayer.  Ses  membres  sem- 
blaient épouvantés  des  ruines  dont  ils  s'étaient  entourés.  Ils 
avaient  pour  leur  oeuvre,  sans  se  l'avouer,  une  espèce  de  ré- 
pulsion instinctive.  Les  discussions  pédantes  et  subtiles,  les 
scènes  de  violence  et  de  tumulte,  le  dévergondage  abstrait  du 
langage  philosophique,  les  votes  précipités,  le  ridicule  mêlé 
au  solennel  et  au  terrible,  la  tyrannie  populaire,  les  insultes 
des  tribunes,  c'étaient  là  autant  de  poids  sur  la  conscience 
du  parti. 

Le  A^ote  de  non-réélection  fut  presque  unanime,  et  cepen- 
dant il  offrait  un  danger  immense.  Il  remettait  tout  en  ques- 
tion. Il  ne  fixait  pas  la  révolution,  il  la  perpétuait.  Le  surlen- 
demain 18,  Duport  prononça  vui  magnifique  discours,  où  il 
démontra  la  nécessité  de  garantir  l'œuvre  de  l'Assemblée  contre 
les  hommes  qui  ne  sauraient  la  comprendre.  «Tout,  dit-il, 
jusqu'à  notre  lassitude,  «ous  apprend  qu'il  faut  terminer  la 
constitution,  et  laisser  après  nous  un  ordre  de  choses  qu'on  ne 
puisse  changer  que  par  la  volonté  expresse  de  la  nation,  ex- 
primée suivant  un  mode  déterminé.  »  Toute  autre  conduite 
menait  à  une  guerre  civile,  dont  l'inévitable  issue  était  le  des- 
potisme. Il  fallait  donc  ne  pas  laisser  les  idées  de  liberté  et 
d'égalité  aller  à  la  dérive,  mais  les  rattacher  à  un  gouveri;e- 
ment  juste  et  ferme  ;  ne  pas  accréditer  l'opinion  que  la  consti- 
tution fût  impraticable,  mais  la  perfectionner  poin-  la  faire 
vivre,  et  compter  la  stabilité  au  nombre  des  princi[)es  de  gou- 
vernement. «Lorsque,  ajoutait-il,  on  a  la  liberté,  un  gouver- 
nement stable  est  le  plus  grand  des  biens.  »  Rien  donc  n'im- 


268  LIVRE   0TJARA:XTE-SIXIÈME. 

portait  plus  que  de  choisir  des  députés  ayant  des  connaissances 
et  une  expérience  acquises. 

Cette  discussion  était  la  préface  d'une  dissolution.  On  dé- 
cida, le  27,  que  les  élections  auraient  lieu  le  mois  suivant. 

XX.  —  L'Assemblée,  étonnée  un  instant  de  la  vivacité  des 
passions  religieuses  dont  elle  avait  déterminé  l'explosion,  sem- 
bla d'abord  affecter  à  leur  égard  une  indifférence  hautaine.  Mais 
les  manifestations  catholiques  qui  eurent  lieu  partout  et  les 
troubles  qui  éclatèrent  particulièrement  en  Corse,  la  lancèrent 
dans  des  manifestations  opposées.  Elle  avait  déjà  décrété 
une  statue  à  Rousseau,  l'auteur  d'Emile.  Elle  décréta,  le 
30  mai,  la  translation  des  cendres  de  Voltaire  au  Panthéon. 
Elle  vota  l'apothéose  de  celui  qu'on  appelait  le  patriarche  do 
l'incrédulité,  pour  le  récompenser  d'avoir  «aerrassé  le  fana- 
tisme» .  Elle  voulut  honorer  en  lui  le  libérateur  de  la  pensée. 
Voltaire  n'avait  rien  de  commun  avec  les  patriotes,  les  amis 
de  l'égalité,  les  ennemis  de  la  noblesse,  les  preneurs  de  vertus 
nouvelles  ;  mais  il  avait  été  l'ennemi  de  l'Eglise  et  de  la  reli- 
gion. Son  nom  fut  invoqué  comme  celui  de  Rousseau.  Les 
révolutionnaires  affectèrent  de  se  placer  sous  le  patronage  de 
ces  deux  grandes  ombres. 

Le  31  mai,  le  président  lut  à  l'Assemblée  une  lettre  de 
l'abbé  Raynal,  jusque-là  l'un  des  coryphées  de  la  secte  philo- 
sophique. Raynal,  presque  octogénaire,  semblait  vouloir 
renier  toute  participation,  même  indirecte,  à  l'œuvre  révolu- 
tionnaire. 11  repi'ochait  aux  députés  de  n'avoir  constitué  aucun 
équilibre  des  pouvoirs.  «Vous  arrivez,  leur  disait-il  en  par- 
lant du  système  qui  rendait  toutes  les  autorités  électives  et  tem- 
poraires, à  ce  résultat  :  un  roi  sans  pouvoir,  un  peuple  sans 
frein.  » 

Il  s'élevait  encore  contre  le  retour  des  persécutions  reli- 
gieuses inauguré  par  la  constitution  civile  du  clergé,  et  contre 
l'audace  et  le  succès  des  journalistes  révolutionnaires,  «  pro- 
fanant le  nom  de  patriotes»  .  Il  exprimait  enfin  les  alarmes  que 
les  meilleurs  esprits  commençaient  à  concevoir.  «  L  Eui'ope 
étonnée  vous  regarde,  daignez  l'anarchie.  Le  despotisme  vous 
attend,  si  vous  ne  le  prévenez  par  la  protection  tutélaire  de 
l'autorité  royale.»  —La  gauche  se  leva  furieuse;  elle  s'écria 
que  c'était  une  manœuvre  pour  infirmer  l'effet  du  décret  de  la 


APOTHEOSE  DE  VOLTAIRE  ET  LETTRE  DE  RAY^AL.     iS7 

veille.  Robespierre  se  récria  contre  ces  attaques  séniles  et  im- 
puissantes. 

Les  deux  partis,  religieux  et  antireligieux,  firent  alors  assaut 
de  manifestations  et  de  contre-manifestations  puériles  au  fond, 
et  plus  ou  moins  ridicules  dans  la  forme. 

Le  16  juin,  un  prêtre  constitutionnel  de  Notre-Dame,  en- 
voyé par  l'évêque  Gobcl,  conduisit  aux  Jacobins  et  à  TAssem- 
blée  une  troupe  d'enfants  qui  venaient  de  faire  leur  première 
communion.  Il  parla  en  leur  nom  et  présenta  leur  hommage  à 
la  révolution.  Treilhard,  président  de  l'Assemblée,  répondit 
que  le  patriotisme  était  de  tous  les  âges,  et  que  l'égalité,  la 
tolérance,  la  soumission  aux  puissances  légitimes  étaient  les 
vrais  enseignements  de  la  religion.  L'intention  était  évidente. 
La  droite  protesta  par  l'organe  de  IMaury.  Elle  voulut  empê- 
cher l'impression  des  discours.  Un  violent  orage  s'éleva;  la 
gauche  finit  par  l'emporter  et  l'impression  fut  votée. 

Pendant  ce  temps,  les  prêtres  insermentés  ne  pouvaient 
célébrer  les  cérémonies  du  culfe.  L'église  des  Théatins,  où  ils 
avaient  fait  le  2  juin  une  nouvelle  tentative,  fut  encore  cernée 
par  l'émeute,  malgré  l'intervention  de  la  Fayette,  et  dut  être 
fermée  par  prudence. 

XXI.  —  L'apothéose  de  Voltaire  et  l'apostrophe  de  Raynal 
interrompirent  une  discussion  fort  longue  sur  les  différenies 
parties  du  Code  pénal.  L'abolition  de  la  peine  de  mort  fut  de- 
mandée par  Robespierre,  Pétion  et  même  Duport  ;  l'Assemblée 
s'y  refusa,  craignant  de  céder  à  une  philanthropie  irréfléchie. 
Pendant  ce  débat,  le  comité  proposa  de  supprimer  le  droit  de 
grâce  que  le  roi  avait  toujours  exercé.  Pétion  et  Duport  soutin- 
rent que  les  lettres  de  grâce,  bonnes  avec  un  système  pénal 
vicieux  dont  elles  corrigeaient  les  défauts,  cessaient  de  l'être 
avec  un  système  pénal  amélioré.  Leur  abolition  fut  votée  le 
4  juin.  Le  roi  fut  très-blessé  de  ce  vote,  qui  détruisait  une  des 
prérogatives  de  sa  couronne  les  plus  précieuses  à  ses  yeux. 

On  passa  ensuite  à  une  discussion  sur  l'armée,  que  les  pa- 
triotes voulaient  rattacher  à  tout  prix  à  la  cause  de  la  révolu- 
tion ;  car  ils  prévoyaient  le  cas  d'une  guerre  étrangère  et  d'une 
guerre  civile. 

Les  Jacobins,  qui  s'étaient  alors  complètement  emparés  de 
la  direction  des  patriotes  et  de  la  presse  révolutionnaire,  qui  de 
plus  avaient  des  correspondants  et  des  affiliés  dans  tous  les  dé- 


233  LIVRE  QUARANTE-SIXIÈME. 

partements,  travaillaient  depuis  longtemps  à  gagner  les  soldats. 
Ils  avaient  déjà  obtenu  de  l'Assemblée,  le  1"  janvier,  que  les 
militaires  de  tout  grade  auraient  une  décoration  après  vingt- 
cinq  ans  d'activité.  Ils  avaient  obtenu  récemment  du  ministre 
du  Portail  qu'on  les  autorisât  à  assister  aux  clubs  et  aux  réu- 
nions politiques,  sans  armes  et  hors-  des' heures  du  service. 
Défense,  il  est  vrai,  était  faite  aux  clubs  de  s'occuper  d'affaires 
militaires  ou  touchant  à  la  discipline.  Mais  les  Jacobins  voulaient 
encore  une  refonte  du  corps  des  oPnciers,  la  plupart  suspects 
d'attachcmentà  l'ancien  régime,  médiocrement  constitutionnels, 
et  ne  cachant  pas  leur  peu  de  goût  pour  les  changements  mili- 
taires accomplis.  Les  constitutionnels  repoussaient  l'idée  d'un 
licenciement  général;  ils  objectaient  que  ce  serait  achever  la 
désorganisation  de  l'armée,  faire  de  nombreux  mécontents  et 
donner  un  état-major  à  la  contre-révolution.  Cependant,  eux 
aussi,  ils  voulaient  désaristocratiseï-  le  corps  des  ofliciers. 

La  question  fut  discutée  avec  une  vivacité  extrême  aux  Jaco- 
bins le  8  juin  et  à  l'Assemblée  le  10;  car  il  y  avait  alors  en 
réalité  deux  corps  délibérants  et  deux  tribunes.  Divers  systèmes 
furent  proposés.  Robespierre  aux  Jacobins  rappela  ce  qu'il 
nommait  les  massacres  de  Nancv,  les  imputa  aux  officiers  aris- 
tocrates, déclara  qu'on  ne  pouvait  confier  les  troupes  aux  enne- 
mis de  la  constitution,  et  s'écria  :  «Quiconque  ne  veut  pas  le 
licenciement  est  un  traître.  »  A  l'Assemblée,  il  ne  montra  pas 
moins  de  passion  révolutionnaire  ;  il  s'éleva  contre  tous  les 
compromis,  et  repoussa  l'idée  de  conserver  «  un  corps  de 
fonctionnaires  publics  armés  créé  par  le  despotiame»  .  Cazalcs 
le  réfuta  avec  une  verve  toute  militaire. 

Le  11,  Fréteau  lut,  au  nom  de  différents  comités,  la  cor- 
respondance de  l'intérieur  et  celle  des  directoires  de  départe- 
ment, des  municipalités,  des  commandants  militaires.  Elles 
exprimaient  toutes  la  plus  profonde  inquiétude,  prévoyant  une 
guerre  prochaine  et  des  troubles  intérieurs.  Les  brigandages, 
les  actes  d'insubordination,  les  attaques  contre  la  constitution, 
étaient  uniformément  attribués  à  Vor  des  émigrés.  On  sip^nalait 
la  présence  du  prince  de  Condé  à  Worins,  sur  la  frontière,  où 
il  avait  établi  son  quartier  général.  On  accusait  le  pape,  qui 
devait  être  ministre  de  paix,  de  semer  la  guerre  par  ses  brefs. 
Le  moment  était  donc  venu  de  faire  des  armements  sur  terre 
et  sur  mer.  L'Assemblée  avait  de  grands  devoirs  à  remplir. 

L'idée  de  licencier  les  officiers  fut  écartée.   On  se  contenta 


[juin  1791]  DÉJIAT   SUR   L'ARMÉE.  ÎC9 

d'exiger  d'eux  un  serment  spécial  qu'ils  prêteraient  d'ailleurs 
aux  mains  du  roi,  et  qui  fut  très-ingénieusement  combiné.  Ils 
devaient  prendre  sur  Tlionneur  l'engagement  d'être  fidèles  à  la 
nation,  à  la  loi  et  au  roi,  et  de  s'opposer  à  tout  complot  ou 
manœuvre  contre  le  roi  et  la  constitution.  On  décréta  en 
même  temps  qu'on  formerait  un  corps  de  gardes  nationaux 
librement  enrôlés,  au  nombre  de  un  sur  vingt  ;  qu'on  prierait 
le  roi  de  mettre  tous  les  régiments  sur  le  pied  de  guerre  et 
d'obliger  le  prince  de  Condé  à  rentrer  en  France  dans  un  délai 
de  quinze  jours,  ou  à  s'éloigner  de  la  frontière  sous  peine  d'être 
déclaré  rebelle. 

L'Assemblée  passa  à  l'organisation  du  Corps  législatif.  On 
décida  qu'il  se  renouvellerait  tous  les  deux  ans,  mais  que  le  roi 
n'aurait  pas  le  droit  de  le  dissoudre,  décision  des  plus  malheu- 
reuses, puisqu'elle  établissait  la  perpétuité  de  la  dualité  et  des 
conflits.  On  commençait,  il  est  vrai,  à  reconnaître  l'inconvénient 
d'une  assemblée  unique,  ou  du  moins  celui  de  votes  précipités 
et  sans  appel,  le  danger  des  erreurs,  celui  des  enthousiasmes 
et  des  calculs  de  partis.  Un  des  membres  les  plus  ardents  de 
la  gauche,  Buzot,  proposa  de  diviser  l'Assemblée  en  deux  sec- 
tions, qui  seraient  tenues,  si  elles  n'étaient  pas  d'accord,  de 
s'y  mettre  dans  certains  délais  et  suivant  certaines  formes. 
Cette  motion,  appuyée  par  le  constitutionnel  Chapelier,  fut 
repoussée.  La  majorité  y  vit  un  moyen  indirect  d'arriver  aux 
deux  chambres  qu'elle  ne  voulait  pas;  les  partisans  de  la  dua- 
lité des  chambres  combattirent  un  projet  mal  conçu,  qui  ne 
pouvait  que  compromettre  la  réalisation  de  leur  système.  La 
Fayette  et  Sieyès  furent  au  nombre  de  ces  derniers.  La  Fayette 
tenait  toujours  les  yeux  attachés  sur  l'Amérique.  Sieyès  publia 
une  brochure  que  Danton  dénonça  vigoureusement  aux  Jaco- 
bins. Brissot  soutint  la  même  thè^e  dans  son  journal,  où  il  dé- 
fendait alors  les  constitutionnels  ;  il  s'autorisait  de  l'étude  qu'il 
avait  faite  sur  les  lieux  du  mécanisme  des  gouvernements  an- 
glais et  américain. 

En  fait,  la  dualité  s'établissait  d'une  autre  manière.  Le  club 
des  Jacobins  devenait  peu  à  peu  rival  de  la  Constituante  et 
usurpait  le  rôle  de  pouvoir  public.  C'était  là  que  les  patriotes, 
par  l'organe  de  Robespierre,  réclamaient  la  suspension  de  la 
loi  du  marc  d'argent,  demandaient  qu'on  forçat  les  électeurs  à 
voter  et  qu'on  leur  donnât  pour  chaque  vote  le  salaire  d'une 
journée.    Robespierre   élevait   ainsi    tribune   contre  tribune  j 


270  LIVRE   QUARANTE-SIXIE.ME. 

quand  la  Constituante  couvrait  sa  voix  de  murmures,  les  Jaco- 
bins la  couvraient  d'applaudissements.  Longtemps  ses  allures 
pauclies,  sa  phraséologie  abstraite,  son  caractère  triste,  soup- 
çonneux, irascible,  enfin  son  insupportable  personnalité  avalent 
emv)écbé  qu'on  l'écoutât.  Les  fondateurs  du  club,  les  Lameth, 
qui  aspiraient  Tun  à  remplacer  Mirabeau,  l'autre  à  supplanter 
la  Fayette,  le  regardaient  comme  un  auxiliaire  sans  consé- 
quence. Il  finit  par  y  être  plus  puissant  qu'eux,  par  la  raison 
que  dans  les  réunions  populaires  d'hommes  de  partis  le  triom- 
phe final  appartient  toujours  aux  défenseurs  des  idées  radicales 
et  absolues.  Il  étalait  aussi  un  charlatanisme  de  vertu  qui  pa- 
raissait sincère.  Il  ne  parlait  que  de  combattre  l'intrigue  et  la 
corruption.  Il  se  fit  peu  à  peu  le  chef  du  parti  qui  spéculait 
sur  l'exaltation  du  désintéressement  et  du  patriotisme. 

XXII.  —  Les  émigrés  tirèrent  parti  de  la  scène  du  18  avril 
pour  affirmer  que  le  roi  était  captif  et  hors  d'état  de  se  sauvei 
seul.  Ils  s'ap^itaient  beaucoup  à  Turin  et  dans  les  électorats  du 
Rhin,  imaginaient  une  foule  de  plans  pour  rentrer  en  France, 
et  sollicitaient  le  secours  de  tous  les 'souverains,  surtout  celui 
de  l'empereur  Léopold,  frère  de  la  reine. 

Léopold,  prince  fort  sage,  qui  avait  ramené  le  calme  dans 
les  États  autrichiens,  bouleversés  par  les  entreprises  impru- 
dentes de  Joseph  II  ;  qui  venait  particulièrement  de  reprendre 
Bruxelles  et  de  pacifier  la  Belgique,  jugeait  à  merveille  la  fai- 
blesse et  la  témérité  des  émigrés,  accrues  par  leurs  divisions. 
Il  voyait  Galonné,  agent  du  comte  d'Artois,  en  lutte  ouverte 
avec  Breteuil,  agent  plus  ou  moins  autorisé  de  Louis  XVI.  Il 
eut,  le  20  mai,  une  entrevue  avec  le  comte  d'Artois  à  Milan, 
et  s'efforça  de  le  calmer.  Il  venait  alors  de  former  un  plan  avec 
la  reine. 

Marie-Antoinette  trouvait  que  le  roi  ne  pouvait  rester  sous 
le  glaive  des  factieux,  ni  sous  le  despotisme  de  gens  qui  se  di- 
saient bien  intentionnés  (allusion  à  la  Fayette).  Elle  se  croyait 
outragée.  Elle  voulait  que  la  famille  royale  se  mît  en  sûreté, 
que  l'Autriche  intervînt,  mais  alors  seulement,  et  que  son  in- 
tervention se  boi^nàt  à  entourer  la  frontière  française  d'un  cor- 
don de  troupes  '.  H  y  aurait  des  négociations,  un  congrès.  Le 
roi  recouvrerait  son  autorité  et  ferait  la  loi. 

*  Lettre  du  Marie- Antoinette,  du  mois  de  mars  1791.  Relation  de  l'arche- 
vêque de  Toulouse,  imprimée  à  la  suite  des  Mémoires  de  Weber. 


[jui>'  1791]  FUITE   DE  LOUIS  XVI.  271 

Louis  XVI  songeait  depuis  longtemps  à  exécuter  ce  plan, 
qu'il  avait  communique  à  Bouille.  Ce  dernier,  averti  que  le 
moment  était  venu,  massa  quelques  troupes  autour  de  Mont- 
médy,  en  prenant  pour  prétexte  le  voisinage  des  Autrichiens 
dans  le  Luxemljourg,  et  envoya  des  détachements  de  cavalerie 
sur  la  route  que  le  roi  devait  suivre  en  fuyant  de  Paris. 

Louis  XVI,  à  la  différence  de  Charles  I",  voulait  éviter  la 
guerre  civile.  Mais  les  patriotes,  le  sachant  décidé  à  fuir,  étaient 
convaincus  qu'il  la  préparait.  Ils  notaient  les  conférences  d'Ar- 
tois et  de  Condé  avec  les  souverains  étrangers,  n'ignoraient  que 
la  nature  des  engagements  pris,  et  par  cette  raison  se  les  exa- 
géraient. Ils  s'imaginaient  que  le  roi  allait  se  jeter  dans  les  bras 
des  étrangers,  et  appeler  aux  armes  les  royalistes  de  l'intérieur, 
pendant  que  le  pape  soulèverait  les  catholiques. 

Le  soir  du  20  juin,  entre  onze  heures  et  minuit,  au  moment 
où  les  portes  des  Tuileries  s'ouvraient  pour  laisser  sortir  les 
nombreux  assistants  du  coucher  du  roi,  Louis  XVI,  la  reine, 
leurs  deux  enfants,  et  Madame  Elisabeth,  descendirent  par  un 
escalier  de  service  ;  la  foule,  qui  était  grande  à  cette  heure,  et 
la  simplicité  de  leur  déguisement,  empêchèrent  qu'on  les  re- 
connût. Une  énorme  voiture  les  attendait  au  Carrousel.  Des 
gardes  du  corps  sans  uniforme  les  y  conduisirent,  mais  s'éga- 
rèrent en  chemin  et  perdirent  du  temps.  Le  comte  de  Fersen 
monta  sur  le  siège  de  la  voiture  et  la  mena  jusqu'à  Bondy,  où 
se  trouvaient  deux  calèches  de  voyage  tout  attelées. 

La  même  nuit.  Monsieur  prit  la  fuite  et  se  rendit  en  poste  à 
Bruxelles. 

Toutes  les  personnes  qui  se  trouvaient  de  service  aux  Tuile- 
ries furent  trompées  ;  on  ne  découvrit  l'évasion  que  le  len- 
demain. 

Les  amis  du  roi  et  les  'royalistes  de  l'Assemblée  furent  con- 
sternés. Personnellement  ils  se  trouvaient  exposés  à  un  grand 
danger.  Le  danger  était  encore  plus  grand  pour  la  Fayette, 
qu'on  accusa  d'avoir  été  dupe  ou  complice. 

A  peine  averti,  il  courut  s'entendre  avec  Bailly  et  Beauhar- 
nais,  alors  président  de  l'Assemblée.  Il  eut  un  instant  d'hésita- 
tion, car  son  esprit  fut  traversé  par  l'idée  de  laisser  échapper 
les  fugitifs  ou  par  celle  de  proclamer  une  république  comme 
en  Amérique.  Mais  l'hésitation  fut  courte.  Il  envoya  des  offi- 
ciers sur  toutes  les  routes  porter  aux  gardes  nationaux  et  aux 
citoyens  Tordre  d'arrêter  le  roi  et  sa  famille. 


272  LIVRE   QUAIÎA.XTE-SIXIE.ME. 

Une  foule  agitée,  menaçante,  remplissait  la  place  de  THôtel 
de  ville.  On  se  disait  que  cette  fuite  avait  été  concertée  avec 
l'étranger,  que  la  France  allait  être  envahie,  que  la  guerre  ci- 
vile était  prête.  L'événement,  quoique  prévu  et  annoncé,  cau- 
sait une  stupeur  générale  ;  chacun  courait  aux  postes  de  la 
garde  nationale,  aux  cluhs,  aux  sections.  Les  rues,  les  places 
regorgeaient  de  monde.  Les  uns  exprimaient  tout  haut  leur 
effroi,  et  ne  craignaient  pas  de  maudire  la  révolution  ;  d'autres 
criaient  à  la  trahison  ou  disaient:  «Nous  aurons  la  répuhli- 
que.  «  La  Fayette  s'avança  sans  escorte  au  milieu  de  la  foule, 
et  lui  imposa  par  son  calme  et  son  intrépidité. 

Beauharnais  annonça  à  l'Assemblée  l'enlèvement  du  roi. 
La  Constituante  retrouva  le  silence,  le  calme,  la  solennité  de 
ses  grandes  séances  aux  jours  des  premières  crises.  Elle  se  dé- 
clara en  permanence.  Elle  adopta  rapidement  une  série  de 
décrets  fermes,  décisifs,  tels  que  les  commandait  la  circon- 
stance. Elle  fit  une  proclamation  aux  citoyens  de  Paris  et  à 
tous  les  haliitants  de  la  France.  Elle  écarta  la  proposition  de 
confier  extraordinairement  le  pouvoir  exécutif  à  une  commis- 
sion de  cinq  membres  prise  dans  son  sein.  Elle  décida  que  les 
ministres  continueraient  provisoirement  de  l'exercer,  et  que 
ses  décrets  seraient  provisoirement  exécutoires  sans  autre  sanc- 
tion que  d'être  revêtus  du  sceau  de  l'Etat.  Elle  écrivit  aux  re- 
présentants étrangers  de  rester  à  leurs  postes.  Elle  convoqua 
les  gardes  nationales. 

Des  députés  se  portèrent  par  groupes  sur  tous  les  points  où 
l'on  annonçait  qu'une  violence  était  à  craindre.  Cazalès  fut 
arraché  ainsi  à  un  rassemblement  furieux. 

Jamais  on  n'avait  mieux  senti  la  nécessité  de  l'union.  La 
Fayette  ayant  paru  à  la  séance  en  costume  militaire,  Re^vbell 
s'en  émut  et  voulut  lui  poser  des  questions.  Barnave  interrom- 
pit Re^vbell.  «  Pour  sauver,  dit-il,  la  chose  publique,  mainte- 
nons la  confiance  à  qui  elle  appartient.  C'est  en  attachant  à  ces 
personnes,  ajouta-t-il  en  parlant  de  la  Fayette,  la  confiance  du 
peuple,  comme  elles  ont  la  nôtre,  que  nous  aurons  un  centre 
d'exécution  et  un  bras  pour  agir,  quand  nous  ne  devons  avoir 
qu'une  tête  pour  penser.  »  Après  qu'on  eut  épuisé  les  motions 
d'ordre  successivement  présentées,  on  reprit  avec  affectation 
la  discussion  de  la  veille  sur  le  Code  pénal. 

Sur  ces  entrefaites,  Laporte,  intendant  de  la  liste  civile, 
apporta  un  paquet  qui  contenait  une  lettre  ouverte  du  roi.  Le 


[juin  1791]  ATTITUDE  DE   L'ASSEMBLÉE.  275 

président  en  donna  lecture.  Louis  XVI  expliquait  avec  fran- 
chise les  motifs  de  sa  fuite.  II  Llàmait  plusieurs  des  décrets  de 
TAssemblée.  Il  se  plaignait  de  Tembarras  où  on  Tavait  mis  de 
sanctionner  successivement  les  diverses  parties  d'une  constitu- 
tion dont  il  ne  pouvait  juger  l'ensemble.  Il  faisait  des  observa- 
tions sensées  et  vraies  sur  les  difficultés  créées  au  gouverne- 
ment ou  à  l'administration,  et  sur  l'omnipotence  des  clubs, 
<;orporations ,  disait-il,  plus  redoutables  que  les  anciennes.  Il 
rappelait  les  entraves  mises  à  sa  liberté  et  à  celle  de  sa  famille, 
surtout  depuis  le  18  avril.  On  l'avait  obligé  d'approuver  la  let- 
tre adressée  aux  puissances  étrangères,  d'éloigner  sa  chapelle, 
et  d'aller  à  la  messe  du  curé  constitutionnel  de  Saint-Germain 
l'Auxerrois.  Malheureusement,  ces  plaintes  étaient  exprimées 
sans  beaucoup  de  dignité  ni  d'élévation.  Justement  blessé  de 
ce  qu'on  «  diminuât  la  majesté  royale  » ,  Louis  XVI  avait  le 
tort  d'insister  sur  des  considérations  mesquines  ou  fort  secon- 
daires. Il  se  plaignait  qu'on  l'eût  obligé  de  venir  aux  Tuileries 
quand  rien  n'était  prêt  pour  l'y  recevoir,  et  qu'on  lui  eût  fait 
injure  en  détachant  de  sa  maison  des  services  qui,  pour  être 
constitués  autour  de  sa  personne,  n'en  avaient  pas  moins  un 
caractère  national.  D'ailleurs,  en  critiquant  la  conduite  de  l'As- 
semblée, il  n'annonçait  aucun  plan,  il  n'exprimait  aucune  pen- 
sée de  gouvernement.  Il  ne  sortait  pas  de  son  rôle  passif,  il 
parlait  en  mécontent  plus  qu'en  souverain.  L'Assemblée  en- 
tendit cette  lecture  en  silence  et  passa  outre. 

Les  généraux  présents  à  Paris  furent  invités  à  prêter  à  l'As- 
semblée le  serment  nouveau  qu'ils  devaient  prêter  au  roi,  et 
dont  la  formalité  n'était  pas  encore  remplie.  Ils  obéirent  avec 
empressement.  Un  décret  les  autorisa  à  suspendre  les  officiers 
sur  lesquels  ils  ne  pourraient  compter.  L'Assemblée  se  sentit 
alors  toute-puissante.  Le  directoire  de  Paris  vint  à  son  tour, 
sur  la  proposition  de  Sieyés,  siéger  dans  le  même  bâtiment 
qu'elle,  pour  mieux  concerter  son  action  avec  la  sienne. 

Cependant  Robespierre,  aux  Jacobins,  accusait  la  presque 
universalité  des  députés  de  trahir  la  cause  patriotique  en  cher- 
chant une  réconciliation  avec  des  ministres  conspirateurs.  Bar- 
nave,  la  Fayette,  les  Lameth,  oubliant  leurs  divisions,  se  ren- 
dirent au  club  avec  un  groupe  nombreux  de  repré^ent.nts, 
imposèrent  aux  assistants  par  leur  présence  et  leur  attitude, 
et  tinrent  tête  aux  hommes  violents.  L'audacieux  Danton,  qui 
commençait  à  devenir  populaire,  et  qui  avait  fait  le  jour  même 
vu.  18 


274  LIVRE    QUARANTE-SIXIEME. 

voter  une  pétition  en  faveur  de  la  répuLlique ,  accusa  en  face 
la  Fayette  d'avoir  été  ou  traître  ou  stupide.  Ce  fut  Lametli  qui 
répondit.  La  Fayette  dédaigna  de  descendre  à  une  apologie,  et 
prononça  seulement  quelques  mots  qui  furent  couverts  d'ap- 
plaudissements. Barnave  fit  adopter  une  circulaire  adressée 
aux  sociétés  affiliées.  Elle  se  terminait  ainsi  :  «  Toutes  les  divi- 
sions sont  oubliées,  tous  les  patriotes  sont  réunis.  V Assemblée 
nationale,  voilà  notre  guide.  La  Constitution,  voilà  notre  cri 
de  ralliement.  » 

Ainsi  la  fuite  du  roi  eut  pour  premier  effet  de  fortifier  l'As- 
semblée et  d'obliger  les  constitutionnels  à  se  serrer  plus  étroi- 
tement pour  former  un  parti  non  plus  de  lutte,  mais  de  gou- 
vernement. 

Victoire  peu  sûre  et  surtout  peu  durable  ;  car  si  la  frayeur 
publique  se  groupait  autour  d'eux  pendant  l'interrègne,  ils 
avaient  commis  trop  de  fautes  et  s'étaient  fait  trop  d'ennemis 
pour  rallier  à  leur  drapeau  toutes  les  classes  éclairées.  Et 
quant  aux  masses  populaires,-  ils  étaient  loin  d'en  disposer. 
Pouvaient-ils  faire  admettre  la  fiction  de  V enlèvement  àxx  roi, 
quand  Paris  était  en  proie  aux  excitations  des  sociétés  révolu- 
tionnaires, quand  les  Gordeliers  faisaient  les  motions  les  plus 
violentes,  quand  Camille  Desmoulins  prodiguait  à  Louis  XVI 
et  à  sa  famille  d'ignobles  insultes,  assaisonnées  de  plaisanteries 
aussi  perfides  que  grossières  ;  quand  Marat  dans  son  journal 
demandait  à  grands  cris  la  création  d'un  tribun  militaire,  d'un 
dictateur  suprême  pour  abattre  les  tètes  des  traîtres? 

XXIIL  —  La  famille  royale,  partie  de  Paris  le  20  juin  vers 
minuit,  arriva  le  21  à  trois  heures  de  l'après-midi  à  Châlons- 
sur-Marne,  avec  un  léger  retard  causé  par  la  rupture  d'un  es- 
sieu. Trois  gardes  du  corps  habillés  en  courriers  étaient  mon- 
tés sur  la  voiture.  On  avait  présenté  aux  maisons  de  poste  un 
passe-port  demandé  aux  affaires  étrangères  par  l'ambassade 
russe  pour  une  prétendue  baronne  allemande  et  sa  suite.  Ce- 
pendant le  roi  fut  reconnu  plusieurs  fois.  Au  relais  de  Sainte- 
Menehould,  Drouet,  fils  du  maître  de  poste,  observant  que  la 
voiture  était  suivie  par  un  détachement  de  cavaliers  armés, 
conçut  des  soupçons.  Il  regarda  Louis  XVI  de  près,  et  vit  que 
sa  figure  était  bien  celle  qui  était  gravée  sur  les  assignats.  Il  sella 
son  meilleur  cheval ,  et  courut  à  bride  abattue  par  un  chemin 
de  traverse  qui  lui  permettait  de  le  devancer  à  Varennes.  A 


[juin  1T91]  LOUIS   XVI    A  VARE:\:>ES.  275 

onze  heures  le  roi  y  arriva  et  ne  trouva  pas  de  chevaux  prêts. 
Les  cavaliers  que  Bouille  devait  envoyer  n'étaient  pas  arrivés 
non  plus.  On  perdit  du  temps  à  faire  consentir  les  postillons  à 
doubler  la  poste.  A  peine  s'étaient-ils  remis  en  selle  qu'en  pas- 
sant sous  une  voûte  un  obstacle  les  arrêta.  La  route  était  bar- 
rée en  travers ,  et  Drouet  était  là  avec  plusieurs  hommes  ar- 
més. La  famille  royale  fut  obligée  de  descendre  et  conduite  à 
la  maison  d'un  épicier,  procureur  syndic  de  la  commune. 

Louis  XVI ,  reconnu ,  se  nomma  ;  les  membres  de  la  muni- 
cipalité ,  rassemblés  à  la  hâte ,  n'osèrent  prendre  sur  eux  de  le 
laisser  poursuivre  sa  route.  Drouet  fit  sonner  le  tocsin  ;  les  pa- 
triotes, les  gardes  nationaux,  se  rassemblèrent.  L'arrivée  de 
deux  officiers,  Goguelat  et  Damas,  ne  servit  à  rien.  Le  peu  de 
cavaliers  qu'ils  avaient  avec  eux,  incapables  de  forcer  le  pas- 
sage, se  laissèrent  circonvenir.  Le  roi  ne  voulut  pas  leur  don- 
ner un  ordre  qui  d'ailleurs  eût  été  périlleux.  Il  croyait  tou- 
jours que  Bouille  allait  paraître.  Ce  dei-nier  se  trouvait  à  Stenay, 
à  neuf  lieues  de  là.  Averti  un  peu  tard,  il  ne  put  monter  à 
cheval  qu'à  cinq  heures  du  matin,  et  n'atteignit  Varennes 
qu'après  neuf  heures. 

Or,  Romeuf,  aide  de  camp  de  la  Fayette,  y  était  arrivé  à  sept 
heures,  avec  l'ordre  de  ramener  Louis  XVI  aux  Tuileries.  A 
huit,  la  voiture  royale  reprenait  la  route  de  Paris,  escortée  de 
trois  mille  hommes  en  armes.  Les  gardes  nationaux  étaient  sur 
pied  dans  toutes  les  communes.  Bouille  trouva  le  roi  parti  de- 
puis plus  d'une  heure ,  les  abords  de  Varennes  barricadés  et 
tout  le  pays  soulevé.  Les  soldats  des  détachements  avaient  fra- 
ternisé avec  le  peuple  ;  les  officiers  étaient  retenus  prisonniers. 
Bouille  n'avait  avec  lui  ijue  quelques  compagnies  de  cavalerie; 
il  rebroussa  chemin,  couruf  à  la  frontière,  et  se  jeta  dans  le 
Luxembourg  ;  encore  n'y  put-il  entrer  sans  coups  de  fusil. 

Louis  XVI ,  voulant  fuir,  ne  pouvait  s'y  prendre  plus  mala- 
droitement. Partir  dans  une  voiture  énorme  qu'il  fallut  atteler 
de  huit  chevaux,  avec  dix  personnes  qui  ne  pouvaient  l'aider 
et  une  suite  ;  se  montrer  imprudemment  aux  relais ,  sur  une 
route  où  le  passage  fréquent  des  émigrés  avait  éveillé  l'atten- 
tion, c'était  s'exposer  à  des  périls  gratuits  et  certains.  Les  dé- 
tachements de  cavaliers  envoyés  par  Bouille  sur  plusieurs  points 
de  la  route,  à  partir  du  relais  de  Pont-de-Sommevesïe,  entre 
Chàlons  et  Sainte-Menehould,  étaient  plus  dangereux  qu'utiles; 
leur  présence  ne  manqua  pas  d'exciter  les  soupçons  et  de  se- 

18. 


276  LIVRE  QUARANTE-SIXIÈME. 

mer  l'alarme;  car  la  fuite  du  roi  était  annoncée.  Les  cavaliers 
eux-mêmes  n'étaient  pas  sûrs;  on  avait  endoctriné  partout  les 
soldats.  Qu'eût  fait  Louis  XVI,  arrivé  à  Montmédy?  N'était-il 
pas  en  danger  de  se  voir  réduit  à  sortir  de  France?  Dans  le  cas 
contraire,  pouvait-il  espérer  faire  la  loi  et  prévenir  la  guerre 
civile  qu'il  s'imaginait  éviter?  Et  si  la  tentative  échouait,  dans 
quelle  situation  plus  triste,  plus  amoindrie  que  jamais  ne  devait- 
il  pas  se  retrouver  vis-à-vis  de  l'Assemblée  et  de  la  révolution  ! 
Cependant  l'Assemblée  persévérait  à  montrer  un  sang-froid 
inébranlable.  Elle  n'avait  qu'un  sentiment,  celui  de  maintenir 
l'ordre,  en  conservant  et  en  défendant  la  constitution,  dont  le 
roi  et  la  rovauté  faisaient  partie.  Le  premier  moment  de  sur- 
prise et  d'hésitation  une  fois  passé,  elle  se  sentit  moins  embar- 
rassée. Elle  dut  se  demander  si  la  fuite  du  roi  ne  serait  pas  un 
incident  heureux.  On  négocierait  avec  lui  ;  les  royalistes  ne 
pourraient  plus  prétendre  qu'il  n'était  pas  libre,  et  cette  ma- 
nière de  trancher  quelques-une»  des  grandes  difficultés  du  jour 
n'était  pas  sans  avantage.  Les"  députés  de  la  droite  conçurent 
des  espérances  naturelles. 

Un  courrier,  parti  de  Varennes  le  22  à  trois  heures  du  ma- 
tin, arriva  à  neuf  heures  du  soir  à  Paris.  Le  mot  «  Il  est  ar- 
rêté !  il  est  arrêté  !  »  fut  répété  partout.  L'Assemblée  décréta 
sur-le-champ  que  les  mesures  les  plus  actives  et  les  plus  puis- 
santes seraient  prises  pour  protéger  la  personne  de  Louis  XVI. 
File  envoya  au-devant  de  lui  trois  commissaires,  la  Tour-Mau- 
bourg,  Pétion  et  Barnave.  Elle  déclara  Bouille  suspendu  de 
son  commandement  et  ordonna  de  l'arrêter. 

La  tranquillité  publique  ïie  fut  pas  troublée.  Le  club  des  Cor- 
deliers  rédigea  une  adresse  pour  demander  la  suppression  de 
la  royauté.  Mais  cette  adresse,  lue  d'abord  aux  Jacobins,  y  fut 
repoussée ,  malgré  les  efforts  et  le  langage  audacieux  de 
Danton. 

La  famille  royale  mit  quatre  jours  à  revenir  de  Varennes  à 
Paris,  à  travers  une  foule  curieuse,  inquiète,  menaçante.  Un 
vieux  royaliste,  M.  de  Dampierre,  se  jeta  sur  le  marchepied 
de  la  voiture  pour  voir  le  roi  ;  il  y  fut  massacré.  Le  bruit  cou- 
rait que  les  Autrichiens  venaient  d'entrer  en  France,  et  les 
esprits  étaient  exaspérés.  Les  trois  commissaires  députés  attei- 
gnirent le  cortège  entre  Epernay  et  Dormans.  Barnave  et  Pé- 
tion montèrent  dans  la  voiture  où  se  trouvaient  le  roi  et  la 
reine,  afin  de  les  protéger  de  leur  présence.  Pétion  s'y  montra 


[jriK  1791]  RENTRÉE   A   PARIS.  277 

grossier,  Barnave  plein  d'égards  en  même  temps  que  de  cou- 
rage. Il  fit  respecter  la  famille  royale,  et  plut  à  Marie -Antoi- 
nette, qui  vit  en  lui  un  sauveur. 

Le  25,  après  qu'on  eut  couché  à  Meaux,  tant  pour  prendre 
du  repos  que  pour  donner  à  l'Assemblée  le  temps  de  préparer 
les  mesures  de  sûreté  nécessaires,  on  se  remit  en  marche,  la 
foule  grossissant  toujours.  Le  roi  était  calme,  impassible;  la 
reine  l'était  moins  :  son  visage  portait  une  expression  de  cha- 
grin et  de  mépris  qu'elle  ne  pouvait  dissimuler.  La  famille 
royale  entra  dans  Paris  à  sept  heures  du  soir  par  les  Champs- 
Elysées  et  les  Tuileries ,  afin  d'éviter  les  boulevards.  La  garde 
nationale  et  les  troupes  formaient  une  double  haie.  La  Fayette, 
à  cheval,  entouré  de  son  état-major,  précédait  le  cortège.  La 
chaleur  était  excessive  ;  la  foule  compacte,  peu  bruyante,  mais 
nullement  respectueuse.  On  avait  placardé  au  hiubourg  Saint- 
Antoine  :  «  Quiconque  applaudira  le  roi  sera  bàtonné  ;  quicon- 
que l'insultera  sera  pendu.  »  Les  gardes  nationaux  s'écriaient  : 
«  Restez  couverts,  il  va  paraître  devant  ses  juges.  »  On  enten- 
dait quelques  cris  de  :  Vive  la  nation!  Vive  Drouet!  Vive  la 
brave  garde  nationale  de  Varcnnes  !  Les  trois  gardes  du  corps 
coururent  plusieurs  fois  le  risque  d'être  massacrés,  et  ne  durent 
leur  salut  qu'à  l'intervention  des  commissaires  de  l'Assemblée. 

XXIV.  — Après  cette  rentrée  funèbre,  ainsi  l'appelle  ma- 
dame de  Staël ,  Louis  XVI  se  trouva  dans  une  des  conditions 
les  plus  tristes  pour  un  roi.  Il  n'avait  qu'un  parti  à  prendre 
pour  sa  dignité,  celui  d'abdiquer.  Il  n'abdiqua  pas.  La  déci- 
sion eût  été  au-dessus  de  son  énergie.  Les  honneurs  qu'il  re- 
trouva aux  Tuileries  parmi  les  familiers  du  château  lui  don- 
nèrent le  change.  «  Il  consentit,  dit  Lamartine,  à  accepter  le 
pardon  de  son  peuple.  Il  jura  d'exécuter  une  constitution  qu'il 
avait  fuie.  Il  fut  un  roi  amnistié.  L'Europe  ne  vit  en  lui  qu'un, 
échappé  du  trône  ramené  à  son  supplice,  le  peuple  qu'uo 
traître,  et  la  révolution  qu'un  jouet.  » 

L'Assemblée  décida  qu'une  garde  veillerait  à  sa  sûreté  et 
répondrait  de  sa  personne.  Elle  mit  cette  garde  sous  les  ordres 
de  la  Fayette.  Les  cours  et  le  jardin  des  Tuileries  furent  trans- 
formés en  un  camp  rempli  de  tentes.  On  ferma  le  jardin  à  tout 
le  monde,  même  aux  députés.  La  consigne  fut  de  la  dernière 
sévérité.  Nul  n'entrait  au  château  sans  être  fouillé. 

L'Assemblée  ordonna  aussi  une  enquête  pour  savoir  qui  avait 


278  LIVr.E   QUAr.  ANTE-SIXIEME. 

aidé  ou  conseillé  le  voyage;  elle  déclara  que  le  roi  et  la  reine 
seraient  interrogés.  Malouet  se  récria  et  prit  l'engagement  de 
protester  contre  toutes  mesures  qui  tendraient  à  faire  de 
Louis  XVI  un  prisonnier.  On  finit  par  convenir,  sur  les  obser- 
vations de  Tronchet,  que  les  déclarations  de  la  famille  royale 
seraient  reçues  par  trois  commissaires  de  l'Assemblée,  attendu 
qu'il  s'agissait  de  simples  renseignements  à  recueillir,  non  de 
foits  judiciaires  à  constater.  Ces  commissaires  furent  Troncbet, 
Duport  et  Dandré.  Ils  se  rendirent  tous  les  trois  aux  Tuileries 
le  26  et  le  27.  Louis  XVI  fit  une  réponse  pleine  de  simplicité 
et  de  franchise,  à  laquelle  on  suppose  que  Barnave  ne  fut  pas 
étranger.  Il  déclara  qu'il  avait  voulu,  non  quitter  la  France, 
mais  se  rendre  à  Montmédy,  afin  que  sa  liberté  fût  bien  con- 
statée et  mise  hors  de  soupçon  ;  qu'il  avait  cherché  à  échapper 
aux  outrages  et  aux  menijccs  dont  il  était  poursuivi,  surtout 
depuis  le  18  avril,  les  feuilles  parisiennes  faisant  impunément 
\\n  appel  incessant  à  toutes  les  yiolences  ;  que  s'il  était  parti  de 
nuit,  c'est  qu'il  ne  pouvait  le  faire  de  jour.  Arrivé  à  Montmédy, 
il  se  serait  opposé  à  une  invasion  étrangère.  Pour  Marie-Antoi- 
nette, elle  se  contenta  de  dire  que  son  devoir  était  de  ne  jamais 
quitter  le  roi. 

Le  30  juin,  l'Assemblée  reçut  une  lettre  de  Bouille,  conçue 
en  termes  insultants.  Bouille,  dans  l'intention  évidente  de  sau- 
ver Louis  XVI,  se  déclarait  le  seul  et  unique  auteur  du  voyage 
de"  Varennes.  Il  exposait  le  plan  qu'il  avait  formé  pour  convo- 
quer une  nouvelle  législature  avec  des  mandats  impératifs;  il 
finissait  en  menaçant  l'Assemblée,  dans  le  cas  où  elle  ne  res- 
pecterait pas  la  personne  du  roi,  de  la  châtier  et  de  l'écraser 
avec  les  forces  de  l'Europe.  Cette  lettre,  pleine  de  rodomon- 
tades, produisit  un  effet  contraire  à  celui  que  cherchait  son 
auteur. 

La  grande  majorité  des  députés  sentait  la  nécessité  de  se  rat- 
tacher au  roi,  pour  eux-mêmes  et  pour  la  constitution  qu'ils 
voulaient  maintenir.  Personne  ne  se  faisait  illusion  sur  la  triste 
situation  de  Louis  XVI ,  ni  sur  la  difficulté  de  l'en  relever. 
Quelques-uns  regrettaient  qu'il  eût  été  arrêté.  Mais  la  majorité 
considérait  que  la  constitution  allait  être  terminée  et  mise  en 
activité  ;  qu'elle  était  la  seule  ancre  de  salut  ;  que  la  républi- 
que, car  le  mot  était  prononcé,  ne  comptait  pas  trente  parti- 
sans, et  mettrait  immédiatement  le  pouvoir  aux  mains  d'un 
petit  groupe  de  députés  qui  étaient  des  exaltés  et  des  fous.  «  Il 


[juillet  1791]     POLITIQUE  DES   CONSTITUTIONNELS.        279 

fallait,  dit  la  Fayette,  rétablir  le  roi,  en  faire  un  autre,  ou 
détruire  la  royauté.  »  Or,  disposer  de  la  couronne  en  faveur 
d'un  autre  prince,  fût-ce  de  Louis  XVII,  ce  n'était  pas  amé- 
liorer la  situation  ;  c'était  la  compliquer  et  susciter  mille  com- 
plots de  l'intérieur  et  de  l'étranger.  Renverser  le  trône,  c'était 
jeter  la  France  dans  d'incalculables  malbeurs.  La  Fayette, 
toujours  poursuivi  par  ses  idées  américaines,  se  persuada  que 
l'occasion  était  favorable  pour  reconstituer  la  royauté  comme 
tenant  son  droit  non  d'elle-même,  mais  de  la  nation,  comme 
une  présidence  héréditaire  '. 

Les  constitutionnels  s'entendirent  pour  charger  Bouille  de 
tout  le  mal.  Ils  persistèrent  dans  la  fiction  que  le  roi  avait  été 
enlevé.  Ils  envoyèrent  deux  des  officiers  qui  avaient  pris  part  à 
ce  prétendu  enlèvement,  Ghoiseul  et  Goguelat,  devant  la  haute 
cour  d'Orléans,  et  en  retinrent  un  troisième,  Damas,  enfermé 
à  Paris,  en  attendant  l'amnistie  qui  les  libéra. 

L'Assemblée  reçut  d'ailleurs  une  foule  d'adhésions  et  d'a- 
dresses de  la  part  des  commandants  militaires  et  des  corps  ad- 
ministratifs. Il  n'y  eut  de  troubles  nulle  part,  à  peine  quelque 
fermentation  dans  les  villes  de  Bretagne,  comme  Nantes  et  Lo- 
rient,  où  l'on  craignit  un  mouvement  du  clergé  et  de  la  noblesse 
dans  les  campagnes  environnantes.  Les  royalistes  isolés,  sur- 
veillés, passés  presque  à  l'état  d'ennemis  publics,  ne  bougèrent 
pas.  Dans  la  plupart  des  villes  comme  à  Paris,  les  gardes  natio- 
nales se  serrèrent  autour  de  la  constitution.  Les  chefs  militaires 
prêtèrent  le  nouveau  serment;  les  régiments  manifestèrent  des 
sentiments  populaires.  Le  l'oi  déclara  aux  commissaires  de  l'xVs- 
semblée  qu'il  revenait  convaincu  que  la  France  entière,  les 
départements,  les  villes,  les  campagnes,  aussi  bien  que  Paris, 
voulaient  le  nouvel  ordre  de  choses.  Le  parti  d'Orléans,  dont 
on  avait  fait  tant  de  bruit,  ne  remua  pas,  ce  qui  donne  à  croire 
qu'il  n'existait  plus,  s'il  avait  jamais  existé.  Le  duc  d'Orléans 
déclara  renoncer,  en  quelque  cas  que  ce  fût,  au  droit  que  la 
constitution  lui  donnait  à  la  régence.  Le  jeune  duc  de  Chartres 
donna  son  adhésion  à  la  constitution. 

Cependant  la  situation  des  constitutionnels  ne  laissait  pas 
que  d'être  embarrassée,  et  leur  conduite  contradictoire.  Dans 
une  adresse  aux  Français,  adoptée  quelques  heures  avant  l'ar- 
restation, ils  avaient  rappelé  les  fautes,  les  parjures  de  la  cour, 

*  Mémoires  de  la  Fayette,  t.  lil. 


280  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

et  fait  l'apologie  de  la  révolution.  Ils  avaient  voté  des  remer- 
cînients  à  Drouet  et  aux  gardes  nationaux  auteurs  de  l'arres- 
tation. On  affectait  de  dire  la  destitution  du  roi  impossible,  et 
il  était  comme  destitué.  On  avait,  dit  Molleville,  une  mo- 
narchie sans  roi.  Bergasse  allait  plus  loin  ;  il  disait  à  l'abbé 
Maury  :  «  Un  roi  interrogé  ou  un  roi  sur  l'échalaud,  c'est  la 
même  chose.  » 

Les  journaux  patriotes  redoublèrent  d'insultes  contre  le  mal- 
heureux Louis  XVL  Aux  Jacobins,  la  motion  de  le  mettre  en 
jugement  fut  faite  à  plusieurs  reprises,  et  autant  de  fois  repro- 
duite que  repoussée.  Un  député  de  la  gauche,  Antoine,  sou- 
tint qu'il  devait  être  destitué  au  même  titre  que  les  fonction- 
naires qui  désertaient  leur  poste.  On  placarda,  le  1"  juillet, 
une  proclamation  portant  qu'il  avait  abdiqué  virtuellement, 
qu'on  ne  lui  devait  plus  obéissance,  et  qu'il  fallait  le  laisser 
vivre  en  simple  particulier.  Malouet  dénonça  l'affiche  à  l'As- 
semblée. Chabroud  répondit  que  c'était  l'acte  d'un  insensé. 
On  passa  à  l'ordre  du  jour.  Cependant  l'idée  de  la  république 
gagnait  dans  les  clubs,  dans  les  cafés.  Sieyés  passait  pour  être 
républicain  ;  on  s'autorisait  de  son  nom.  Il  crut  devoir  se  dis- 
culper de  cette  imputation  ;  il  le  fit  par  une  lettre  publique 
assez  énigmatique,  suivant  son  usage. 

On  pouvait  craindre  que  les  grèves  d'ouvriers,  nombreuses 
à  Paris  pendant  les  mois  précédents,  ne  fournissent  une  milice 
aux  républicains.  Heureusement  la  municipalité  para  par  ses 
efforts  à  ce  danger. 

Les  députés  royalistes  firent  alors  une  démarche  naturelle, 
mais  qui  eut  les  résultats  les  plus  fâcheux.  Considérant  que  si 
la  Constituante  avait  dû  prendre  le  pouvoir  exécutif  en  l'ab- 
sence du  roi,  elle  n'avait  pas  dû  le  garder  depuis  son  retour, 
ils  signèrent  une  déclaration  qui  fut  portée  le  5  juillet  par  le 
marquis  de  Foucauld  à  la  tribune.  Ils  se  plaignirent  que  le  roi 
eût  été  traîné  dans  son  palais  comme  un  criminel ,  malgré  son 
inviolabilité  ;  que  son  pouvoir  fût  suspendu  et  usurpé  par  l'As- 
semblée ,  que  la  monarchie  fût  détruite  et  remplacée  par  une 
république  intérimaire.  Ils  annoncèrent  qu'ils  continueraient 
d'assister  aux  séances,  mais  sans  avouer  les  principes  de  l'As- 
semblée ni  reconnaître  la  légalité  de  ses  décrets,  uniquement 
pour  veiller  aux  intérêts  du  roi  et  de  sa  famille ,  les  seuls  qu'il 
leur  restât  à  défendre.  La  déclaration,  rédigée,  disait-on,  par 
Maury  et  d'Eprémesnil,  portait  deux  cent  quatre-vingt-dix 


[juillet  1791]      DÉBAT   SUR   L'INVIOLABILITÉ.  281 

signatures,  quelques-unes,  il  est  vrai,  données  avec  réserves. 

Les  constitutionnels  refusèrent  d'en  entendre  la  lecture. 
Soutenus  en  cette  circonstance  par  la  gauche,  ils  s'écrièrent 
que  c'était  une  manoeuvre  pour  diviser  la  majorité ,  pour  re- 
constituer un  parti,  enfin  pour  donner  aux  étrangers  et  aux 
émigrés  une  raison  ou  un  prétexte  légal  d'intervenir. 

Cazalès,  Bonnay,  et  plusieurs  autres  membres  du  côté  droit, 
envoyèrent  aussitôt  leur  démission. 

Quatre  jours  après,  on  lut  un  rapport  des  commissaires 
chargés  de  surveiller  les  intrigues  de  l'émigration.  Le  rappor- 
teur proposa  de  séquestrer  les  biens  des  émigrants  qui  ne 
seraient  pas  rentrés  dans  le  délai  d'un  mois,  et  de  les  confis- 
quer s'ils  ne  rentraient  pas  avant  le  1"  octobre.  Après  une  dis- 
cussion fort  longue,  on  se  contenta  de  décréter  que  ceux  qui 
ne  seraient  pas  rentrés  dans  le  délai  d'un  mois  payeraient 
triple  la  contribution  de  l'année. 

XXV.  —  Le  lapport  des  commissaires  de  l'Assemblée  sur  le 
voyage  de  Varennes  était  attendu  ;  car  on  ne  pouvait  laisser  le 
gouvernement  en  suspens.  Le  13,  l'un  de  ces  commissaires, 
Muguet  de  Nanthou  ,  fit  un  rapport  laconique  comme  un  juge 
qui  conclut  à  une  ordonnance  de  non-lieu.  Le  roi  avait  été  dé- 
claré inviolable  ;  il  ne  s'était  mis  en  contradiction  avec  aucun 
décret  du  Corps  législatif.  Il  n'y  avait  donc  pas  lieu  à  accusa- 
tion contre  lui.  Dans  des  cas  exceptionnels  comme  ceux  de 
démence  ou  d'abdication,  on  pouvait  admettre  que  le  Corps 
législatif  nommât  un  régent.  Mais  on  n'était  dans  aucun  de  ces 
cas.  D'ailleurs  l'intérêt  de  la  nation  voulait  qu'elle  ne  courût 
pas  les  hasards  d'une  régence  ou  d'un  changement  de  gouver- 
nement. Il  fallait  au  contraire  maintenir  la  constitution  contre 
les  espiits  inquiets,  avides  de  changements,  aussi  bien  que 
contre  les  hommes  «  courbés  sous  le  joug  de  l'habitude  et  des 
préjugés,  et  dévoués  à  une  vieille  idolâtrie  » .  Le  rapporteur 
ajoutait  pourtant,  concession  aussi  maladroite  qu'inutile,  que 
si  le  roi  n'avait  commis  aucun  délit,  il  n'en  était  pas  de  même 
de  ceux  qui  avaient  comploté  son  enlèvement,  comme  Bouille 
et  ses  complices. 

Six  députés  seulement,  parmi  lesquels  Pétion,  Vadier, 
Robespierre  et  Grégoire,  combattirent  ces  conclusions.  Les 
deux  premiers  s'exprimèrent  dans  des  termes  tels  que  la  Roche- 
foucauld s'écria  :  «  C'est  à  la  royauté  qu'on  en  veut.  »  Vadier 


282  LIVRE   QUAPlA>-TE-SIXIEME. 

s'emporta  contre  les  brigands  couronnés,  et  demanda  une  Con- 
vention nationale  pour  prononcer  sur  la  déchéance.  Robes- 
pierre prétendit  que  l'inviolabilité  devait  se  limiter  aux  seuls 
actes  pour  lesquels  les  ministres  étaient  responsables  ;  il  soutint 
avec  plus  de  raison  que  i-i  le  roi  n'était  pas  coupable,  il  n'avait 
pas  de  complices,  et  que  ces  derniers  ne  pouvaient  être  pour- 
suivis. Il  demanda  que  la  nation  fût  consultée  sur  le  sort  de 
Louis  XYI,  et  qu'on  n'ajournât  pas  les  élections. 

Plusieurs  orateurs,  Duport,  Salles,  Goupil,  défendirent 
l'inviolabilité.  Salles  prétendit  que  la  retraite  du  roi  pouvait 
tout  au  plus  être  regardée  comme  une  protestation  virtuelle 
contre  quelques-uns  des  actes  de  l'Assemblée,  et  qu'une  sem- 
blable protestation  ne  pouvait  pas  plus  être  punie  que  celle  des 
membres  de  la  droite.  L'essentiel  était  de  convaincre  les  oppo- 
sants que  les  troubles  actuels  n'étaient  point  les  conséquences 
nécessaires  de  la  constitution.  Goupil,  un  des  membres  de  la 
gauche,  dénonça  courageusement  les  clubs,  devenus  les  instru- 
ments d'une  vingtaine  d'intrigants  qui  fabriquaient  de  préten- 
dues adresses  des  provinces.  Il  nomma  Condorcet  et  Brissot 
comme  les  auteurs  d'une  conspiration  républicaine. 

Barnave  parla  le  dernier.  Il  avait  l'autorité  de  son  talent,  de 
son  caractère  et  du  rôle  qu'il  avait  joué.  On  pressentait  en  lui 
un  homme  de  gouvernement.  La  dignité  et  la  noble  simplicité 
de  sa  relation  du  voyage  de  Yarennes  avaient  été  remarquées. 
Il  SEiisit  celte  occasion  d'affirmer  les  principes  du  parti  consti- 
tutionnel et  sa  nouvelle  politique.  Il  détermina  d'une  manière 
précise  la  nature  des  deux  pouvoirs  législatif  et  exécutif, 
appelés  à  se  servir  l'un  à  l'autre  de  complément  et  aussi  de 
limite.  Le  roi,  dit-il,  doit  être  indépendant  pour  la  sanction 
des  actes  de  la  législature  ;  la  responsabilité  appartient  aux 
agents  auxquels  il  confie  l'exécution,  et  s'arrête  à  eux  seuls. 
Or,  le  roi  ne  serait  pas  indépendant  s'il  n'était  pas  inviolable, 
et  il  ne  peut  cesser  d'être  inviolable  qu'en  cessant  d'être  roi.  Il 
faut  choisir  entre  l'inviolabilité  et  la  déchéance.  Quant  à  la 
déchéance,  elle  ne  peut  êtie  arbitraire  ;  elle  ne  peut  être  l'effet 
d'un  ressentiment;  elle  ne  peut  résulter  que  d'un  cas  prévu 
par  la  constitution.  Ceux  qui  voudraient  sacrifier  la  constitu- 
tion à  leur  ressentiment  pour  un  homme,  pourraient  un  jour  la 
sacrifier  à  leur  enthousiasme  pour  un  autre.  Détruire  la  mo- 
narchie constitutionnelle  par  un  pareil  motif,  ce  serait  s'expo- 
ser un  jour  au  rétablissement  de  la  tyrannie  \  car,  ajoutait-il 


[juillet  1791]      ÉMEUTE   DU  CHAMP  DE  MARS.  283 

prophétiquement,  la  nation  française  est  mobile,  et  «  sait  bien 
mieux  aimer  qu'elle  ne  sait  haïr  »  ,  Une  république  serait 
promptement  renversée.  Il  ne  s'agissait  pas  non  plus,  disait-il 
encore,  d'ameuter,  d'effrayer  les  rois,  mais  de  leur  montrer  la 
distance  qui  séparait  une  grande  réforme  de  l'abolition  de  la 
royauté. 

Examinant  ensuite  le  reproche  qu'on  faisait  à  la  royauté  re- 
constituée d'être  trop  faible  :  «  Ah!  s'écria-t-il,  ce  n'est  pas 
notre  faiblesse  que  je  crains,  c'est  notre  force,  nos  agitations, 
c'est  le  prolongement  indéfini  de  notre  fièvre  révolutionnaire... 
Allons-nous  terminer  la  révolution,  allons-nous  la  recommen- 
cer?... Dans  ce  cas,  où  s'arrètera-t-on ?  Où  s'arrêteront  nos 
successeurs?...  L'intérêt  commun  est  que  la  révolution  s'ar- 
rête... Vous  avez  fait  tout  ce  qui  était  bon  pour  la  liberté, 
pour  l'égalité...  Si  la  révolution  fait  un  pas  de  plus,  elle  ne 
peut  le  faire  sans  danger.  » 

Les  conclusions  du  rapport  furent  votées  à  la  presque  una- 
nimité (le  15  juillet). 

Le  public  était  loin  de  s'attendre  à  une  décision  aussi  éner- 
gique et  à  un  vote  aussi  prompt.  Une  députation  de  Jacobins, 
qui  apportait  une  pétition  à  la  barre,  trouva  la  séance  déjà 
levée.  Le  soir,  les  meneurs  coururent  aux  spectacles,  qu'ils 
firent  fermer,  et  la  salle  du  club  fut  envahie  par  plus  de  quatre 
mille  personnes.  Une  pétition  y  fut  rédigée,  pteut-être  par 
Brissot,  Elle  portait  que  la  fuite  à  Varennes  était  une  abdica- 
tion virtuelle,  que  l'Assemblée  devait  recevoir  cette  abdica- 
tion au  nom  de  la  nation ,  et  que  les  soussignés  ne  reconnaî- 
traient jamais  Louis  XVI  pour  roi,  à  moins  d'un  vœu  contraire 
exprimé  par  la  majorité  de  la  nation. 

Le  16,  la  pétition,  déposée  au  Champ  de  Mars  sur  l'autel  de 
la  patrie,  y  fut  couverte  de  signatures.  Plusieurs  sociétés  s'y 
rendirent  avec  des  bannières.  Dandré  la  dénonça  à  la  Consti- 
tuante comme  une  insulte  à  ses  décrets  ;  il  demanda  que  la 
municipalité  fût  rendue  responsable  de  la  tranquillité  publique, 
qu'on  mandât  les  ministres,  et  que  l'Assemblée  se  montrât 
aussi  ferme  contre  les  ennemis  de  la  révolution  qu'elle  l'avait 
été  contre  le  despotisme.  La  motion  fut  adoptée.  On  y  ajouta 
l'envoi  d'une  adresse  aux  départements. 

Le  17  était  un  dimanche,  et  la  journée  s'annonçait  mena- 
çante. Le  corps  municipal  prit  des  mesures  d'ordre  exception- 
nelles ;  on  mit  sur  pied  la  garde  nationale  et  les  troupes.  Paris 


284  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

fut  sillonné  de  patrouilles.  On  dissipa  les  sociétés  fratey'nelles 
qui  s  étaient  donné  rendez-vous  sur  la  place  de  la  Bastille  pour 
aller  de  là  en  défilé  au  Champ  de  Mars.  Cependant  la  pétition 
étnit  affichée  sur  tous  les  murs.  Au  Champ  de  Mars,  deux 
Invalides,  découverts  le  matin  sous  l'autel  de  la  patrie,  furent 
conduits  à  un  poste.  Le  hruit  se  répandit  qu'ils  s'v  étaient 
cachés  pour  faire  sauter  l'autel.  La  foule  s'ameuta,  força  le 
poste,  s'empara  d'eux  et  les  égorgea.  Leurs  tètes,  mises  sur 
des  piques,  furent  portées  au  Palais-Royal.  La  Fayette  accourut, 
on  tira  sur  lui.  A  onze  heures,  Regnaud  de  Saint-Jean  d'An- 
gely  fit  à  l'Assemblée  la  motion  de  proclamer  la  loi  martiale; 
il  fut  couvert  d'applaudissements. 

Le  Champ  de  Mars  ,  envahi  par  une  foule  immense,  ressem- 
blait à  une  mer  houleuse.  Des  gardes  nationaux  et  des  commis- 
saires de  la  commune  se  chargèrent  d'accompagner  à  l'hôtel 
de  ville  une  députation  composée  de  douze  des  pétitionnaires. 
Les  meneurs  ne  se  tinrent  pas  pour  satisfaits.  La  pétition  ayant 
été  retirée  par  ses  auteurs,  ils  en  firent  une  autre  qui  fut  ré-' 
digée  sur  l'autel  de  la  patrie  et  signée  immédiatement  par  plus 
de  six  mille  personnes.  Elle  portait  qu'il  fallait  consulter  les 
départements  afin  que  l'Assemblée  revînt  sur  son  décret. 

Cependant  la  municipalité ,  sur  la  lettre  du  président  de  la 
Constituante,  proclamait  la  loi  martiale  et  arborait  le  drapeau 
rouge  à  une  des  fenêtres  de  l'hôtel  de  ville.  Elle  se  rendit  en- 
suite, au  Champ  de  ISlars  sous  la  conduite  de  Bailly  et  précédée 
de  grenadiers.  La  Fayette  vint  se  joindre  à  elle  avec  des  gardes 
nationaux.  A  sept  heures  du  soir,  le  cortège  et  les  troupes  dé- 
bouchèrent nar  trois  rues  dans  le  Champ  de  Mars.  La  foule 
leur  lança  des  pierres.  Une  décharge  faite  en  l'air  ne  servit  à 
rien.  Les  pierres  recommencèrent  à  pleuvoir  et  blessèrent  plu- 
sieurs gardes  ou  soldats.  Faire  les  sommations  ordinaires  n'était 
pas  possible.  La  Fayette  commanda  le  feu.  Trois  ou  quatre 
cents  personnes  furent  couchées  par  terre ,  blessées  pour  la 
plupart.  Une  charge  de  la  garde  nationale  et  de  la  cavalerie 
acheva  de  déblayer  le  terrain, 

XXVL  —  Le  lendemain,  18  juillet,  Bailly  vint  à  l'Assemblée 
faire  le  rapport  de  ce  qui  s'était  passé ,  et  Regnaud  de  Saint- 
Jean  d'Angely  proposa  un  décret  contre  les  perturbateurs. 

On  fit  des  arrestations.  Un  instant  les  meneurs  de  la  révolu- 
tion se  crurent  perdus.  Marat  se  cacha  dans  une  cave  ;  Danton 


LES   CONSTITUTIONNELS   ET  L'EMIGRATION.       285 

et  Fréron  se  réfugièrent  à  la  campagne  ;  Robespierre  évita  de 
passer  la  nuit  chez  lui.  Camille  Desmoulins  se  cacha  également 
en  publiant  toutefois  une  lettre  virulente  où  il  disait  envoyer  à 
la  Fayette  sa  démission  de  journaliste. 

L'ordre  matériel  fut  maintenu.  Le  drapeau  rouge  demeura 
arboré  jusqu'au  7  août.  L'Assemblée  fît  des  décrets  sur  l'armée 
et  la  police.  On  chargea  les  tribunaux  ordinaires  d'informer  sur 
les  événements  du  Champ  de  Mars. 

Les  constitutionnels  essayèrent  de  désarmer  l'émigration. 
Des  émissaires  secrets  furent  envoyés  au  comte  d'Artois,  qui 
se  trouvait  à  Coblentz,  et  à  Monsieur,  qui  réunissait  autour  de 
lui  à  Bruxelles  une  cour  d'émigrés.  On  leur  représenta  qu'ils 
ne  trouveraient  aucun  moment  plus  favorable  pour  rentrer  de 
leur  plein  gré.  En  même  temps,  Beauharnais  écrivit  à  Bouille, 
dont  il  avait  été  autrefois  aide  de  camp,  pour  le  dissuader  d'at- 
taquer la  France.  11  lui  exposa  le  plan  et  les  espérances  des 
constitutionnels,  décidés  à  mettre  à  profit  le  besoin  d'ordre  qui 
se  faisait  sentir  et  à  introduire  dans  la  constitution  les  chanpe- 
ments  nécessaires  et  urgents.  Le  roi  devait  prouver  qu'il  était 
libre  en  se  rendant  où  il  voudrait,  accepter  la  constitution 
modifiée,  voyager  dans  tout  le  royaume  afin  d'y  ranimer  la 
confiance,  enfin  rentrer  aux  Tuileries  pour  y  reprendre  la 
liberté  et  Véclat  qui  n'auraient  jamais  dû  abandonner  le  trône. 
Que  les  expatriés  rentrassent  alors  en  France ,  une  réconcilia- 
tion deviendrait  possible  et  de  plus  grands  changements  s'ac- 
compliraient avec  le  temps. 

Tous  ces  calculs  échouèrent.  Les  princes  refusèrent  de 
répondre.  Ils  voyaient  l'Assemblée  à  la  veille  de  se  dissoudre 
et  les  chefs  prêts  à  rentrer  dans  la  vie  privée.  Ils  aimèrent 
mieux  rester  à  l'étranger  les  chefs  du  parti  royaliste  pur  qui 
se  serrait  autour  d'eux. 

Sans  doute  les  royalistes  eussent  été  mieux  inspirés  de  s'unir 
aux  constitutionnels,  comme  le  jugeaient  Malouet  et  les 
hommes  clairvoyants,  pour  combattre  ensemble  la  démagogie. 
Mais  les  passions  et  les  haines  s'opposaient  à  cette  union.  D'ail- 
leurs les  royalistes  ne  comptaient  pas  avec  l'opinion  ;  ils  avaient 
émigré  précisément  parce  qu'elle  n'était  pas  pour  eux.  Ils  te- 
naient peu  à  la  conquérir,  surtout  par  une  transaction  qui  leur 
répugnait.  Ils  devenaient  de  plus  en  plus  absolus.  Leurs  écrits, 
leurs  pamphlets  respiraient  la  guerre.  Rétablir  le  roi,  mau- 
dire la  révolution ,  ceux  qui  l'avaient  voulue    et  ceux  qui  y 


28G  LIVRE   QUARAIV^TE-SIXIÈME. 

avaient  pris  une  part  quelconque,  toute  leur  politique  était  là. 

Charles  Lameth  voulait  fermer  les  clubs,  disant  que  le  temps 
en  était  passé ,  et  que  l'expérience  avait  prouvé  qu'ils  devien- 
draient toujours  l'instrument  des  partis  extrêmes.  Mais  la 
Fayette  s'y  opposa ,  et  Duport  n'osa  pas  condamner  ce  qu'il 
avait  lui-même  organisé.  Les  constitutionnels  se  contentèrent 
d'abandonner  le  club  des  Jacobins,  qui  ne  compta  plus  en  tout 
que  six  députés  ;  ils  entreprirent  d'en  reconstituer  un  autre 
aux  Feuillants,  en  revenant  au  but  primitif,  qui  était  de  pré- 
parer les  discussions  de  l'Assemblée  sans  votes  d'aucune  espèce. 
Ils  s'engagèrent  à  y  faire  respecter  les  décrets  de  l'Assemblée. 
Ils  réformèrent  le  système  des  admissions  qu'ils  soumirent  à  des 
conditions  ;  ils  obtinrent  l'adhésion  de  la  plupart  des  sociétés 
de  province  affiliées,  et  crurent  ressaisir  à  leur  profit  l'in- 
fluence qu'on  avait  laissé  prendre  aux  agitateurs. 

Dès  que  les  Jacobins  virent  que  leur  club  n'était  pas  fermé, 
ils  se  reconstituèrent  très-vite.  Robespierre  y  rédigea  une 
adresse  à  l'Assemblée  pour  lui  représenter  qu'elle  s'était  mé- 
prise au  sujet  de  la  pétition,  les  signataires  n'étant  animés  que 
des  meilleurs  sentiments  de  patriotisme,  de  respect  à  Tordre  et 
à  la  loi.  Pétion,  demeuré  président,  n'eut  pas  de  peine  à  rétablir 
les  affiliations  avec  les  sociétés  provinciales,  auxquelles  il  écri- 
vit que  les  Feuillants  mettaient  la  révolution  en  péril.  Dénon- 
çant les  scissionnaires  dans  une  lettre  à  ses  commettants ,  il  en 
ramena  successivement  un  certain  nombre .  Les  Jacobins  a  vaient 
partout  échaulfé  les  tètes  ;  pour  la  masse  populaire ,  c'étaient 
eux  qui  personnifiaient  la  révolution.  Les  députés  feuillants, 
puissants  tant  qu'ils  avaient  été  portés  par  le  courant  révolu- 
tionnaire, se  trouvèrent  sans  force  quand  ils  voulurent  l'ar- 
rêter. Ils  s'abusaient  quand  ils  se  comparaient  avec  les  chefs  du 
parti  républicain,  qu'ils  jugeaient  des  fous  ou  des  hommes  sans 
valeur.  Ils  ne  comprenaient  pas  que  la  masse  populaire,  une  fois 
lancée ,  n'exige  de  ceux  qui  sont  à  sa  tête  que  de  marcher  où 
elle  les  pousse. 

XXVII.  —  L'achèvement  et  la  révision  de  la  constitution 
étaient  une  oeuvre  urgente  pour  une  Assemblée  arrivée  à  sa 
onzième  heure,  et  les  événements  du  Champ  de  Mars  la  ren- 
daient plus  urgente  encore.  Au  comité  de  constitution,  com- 
posé de  Sieyès,  Talleyrand,  Thouret,  Chapelier,  Rabaud  Saint- 
Etienne  et  Desmeuniers,  on  avait  adjoint  depuis  longtemps  un 


[AOUT  1791]       RÉVISION   DE  LA   CONSTITUTION.  287 

comité  de  révision,  formé  de  Duport,  Barnave,  Alexandre 
Lameth,  Clermont-Tonnerre,  Beaumetz,  Pétion  et  Buzot.  Ce 
dernier  comité  devait  mettre  en  ordre,  d'accord  avec  le  précé- 
dent, les  décrets  rendus  isolément  et  proposer  les  modifications 
qu'exigeait  Tliarmonie  de  l'ensemble.  Le  malheur  voulait  qu'on 
eût  déclaré  beaucoup  trop  de  lois  constitutionnelles  :  c'était 
une  faute  ;  car  on  s'interdisait  dès  lors  de  les  modifier,  ou  la 
constitution  courait  le  risque  d'être  modifiée  avec  elles. 

Mais  l'Assemblée  pouvait-elle  revenir  sur  ses  pas  et  se  dé- 
juger autrement  que  sur  des  points  de  détail?  La  majorité  ne 
le  pensa  pas  ;  elle  se  crut  liée  par  ses  propres  actes.  Elle  se  dit 
que  si  la  constitution  avait  mis  quelques  entraves  vicieuses  à 
l'action  du  pouvoir  exécutif,  elle  avait  le  grand  mérite  d'avoir 
proclamé  les  droits  du  peuple  et  l'égalité  sociale  ;  que  c'étaient 
là  des  conquêtes  glorieuses  qu'il  ne  fallait  pas  remettre  en 
question  '.  La  gauche  craignit  de  donner,  si  elle  cédait,  raison 
à  la  droite.  La  dioite  s'abstint,  regardant  tout  ce  qui  se  faisait 
comme  entaché  d'un  vice  fondamental.  Pour  les  constitution- 
nels, quelques-uns,  comme  Sieyès  et  Clermont-Tonnerre,  pa- 
raissaient découragés;  les  autres  se  consolaient  parTidée  qu'ils 
avaient  jeté  les  bases  d'un  édifice  dont  une  autre  législature 
referait  quelques  parties. 

Thouret,  l'un  des  plus  confiants,  présenta  la  constitution  à 
l'Assemblée  le  5  août,  au  nom  des  comités.  Le  8,  Malouet 
ouvrit  la  discussion  générale.  Il  commença  par  attaquer  la  dé- 
claration des  droits  sur  le  principe  trop  vaguement  exprimé  de 
la  souveraineté  du  peuple.  Il  souleva  un  orage  et  fut  interrompu 
violemment.  Il  était  inipopidaire,  quoique  estimé,  et  l'absten- 
tion du  côté  droit  lui  nuisait.  La  majorité  n'admit  pas  qu'on 
vînt  ébranler  les  fondements  de  son  œuvre,  et  la  discussion 
générale  fut  fermée  aussitôt. 

Le  but  de  Malouet  était  de  provoquer  Barnave,  Duport  et 
Lameth,  avec  lesquels  il  s'était  concerté  ;  ces  derniers  devaient 
le  combattre  avec  vigueur,  mais  lui  faire  quelques  conces- 
sions. 

Il  se  vit  réduit  à  imprimer  son  discours.  Il  proposait  de 
rendre  le  roi  indépendant  de  l'Assemblée,  en  lui  donnant  le 
pouvoir  de  la  dissoudre  et  d'en  convoquer  une  autre,  avec  un 
veto  absolu,  c'est-à-dire  la  liberté  de  ne  sanctionner  que  ce  qui 

*   Mcmoires  de  Ferrières,  t.  II. 


288  LIVRE  QUARANTE-SIXIÈME. 

lui  conviendrait.  Il  demandait  encore  deux  chambres  et  un 
cens  électoral.  Il  représentait  les  vices  du  système  collectif  ap- 
pliqué aux  administrations  départementales,  la  nécessité  de  les 
confier  à  un  seul  agent  qui  serait  responsable,  et  de  borner  les 
conseils  à  un  simple  contrôle.  Les  gardes  nationales,  bonnes 
pour  des  temps  exceptionnels,  étaient  hors  de  là  pleines  d'in- 
convénients et  de  dangers.  Ces  critiques  étaient  justes  et  sages: 
un  avenir  prochain  devait  le  prouver.  Mais  l'Assemblée, 
quels  que  fussent  les  sentiments  et  les  doutes  de  ses  membres 
les  plus  expérimentés,  se  souleva  contre  la  pensée  de  pareils 
aveux.  Il  lui  en  coûtait  trop  de  se  discréditer  elle-même. 

La  discussion  se  borna  dés  lors  à  un  petit  nombre  de 
points. 

Barnave  fit  insérer  un  article  portant  que  la  nation  était  re- 
présentée par  la  législature  et  par  le  roi.  C'était  assurer  au  roi 
une  part  du  pouvoir  législatif  et  un  titre  à  Tinviolabilité  ;  c'était 
modifier  essentiellement  le  caractère  de  premier  fonctionnaire 
public  qu'on  lui  avait  attribué. 

La  situation  des  ministres  à  l'égard  de  l'Assemblée  fut  l'objet 
d'un  débat  intéressant.  Les  comités  proposèrent  qu'ils  y  eussent 
une  place  marquée,  et  le  droit  d'être  entendus  chaque  fois 
qu'ils  le  demanderaient.  L'expérience  avait  prouvé  que  c'était 
là  une  nécessité  ;  qu'il  était  même  absurde  d'avoir  interdit  aux 
députés  le  ministère.  La  proposition  fut  admise  avec  un  léger 
amendement. 

Cn  débattit  longuement  aussi  la  condition  du  marc  d'argent 
pour  l'électorat.  On  s'accordait  en  général  à  la  trouver  vicieuse, 
au  moins  dans  les  détails  de  l'application  ;  mais  Barnave  la  dé- 
fendit, par  la  raison  que  l'électorat  n'étant  pas  un  droit,  mais 
une  fonction,  exigeait  des  garanties. 

La  question  la  plus  difficile  et  la  plus  importante  fut  celle  de 
savoir  comment  et  dans  quelles  formes  se  feraient  les  change- 
ments ultérieurs.  Car  en  désirant  la  stabilité  de  la  constitution, 
on  n'y  croyait  guère.  On  voulait  la  défendre  contre  des  atta- 
ques faciles  à  prévoir  ;  d'un  autre  côté ,  ses  plus  ardents  dé- 
fenseurs désiraient  certains  perfectionnements  indispensables. 
On  proposa  donc  plusieurs  systèmes,  des  pétitions  répétées  avec 
des  formes  déterminées,  des  actes  additionnels,  des  assemblées 
de  révision,  le  tout  dans  des  délais  légaux.  Aucun  de  ces 
systèmes  ne  parut  assez  simple  et  vraiment  praticable.  Fro- 
chot,  l'un  des  plus  jeunes  députés  et  l'élève  de  Mirabeau, 


[septembre  1791]    ACCEPTATION    DE   LA   CONSTITUTION.     289 

trancha  le  débat  en  observant  qu'on  ne  pouvait  enchaîner  la 
volonté  de  la  nation;  que  la  nation  ne  pouvait  délibérer  que 
par  l'intermédiaire  de  ses  représentants;  que  c'était  donc  aux 
représentants  de  prendre  Tinitiative  d'une  révision.  11  ajouta 
qu'il  fallait  que  deux  législatures  consécutives  exprimassent  le 
vœu  de  la  réunion  d'une  convention,  car  de  cette  manière  le 
pays  était  consulté  ;  sa  volonté  ne  pouvait  faire  doute  ;  les  re- 
présentants ne  pouvaient  être  accusés  d'avoir  agi  par  usurpa» 
tion  ou  par  surprise.  Ce  système,  parfaitement  rationnel,  fut 
adopté.  Restait  à  savoir  si  les  membres  d'une  nouvelle  législa- 
ture se  croiraient  enchaînés  par  là. 

Pendant  cette  dernière  discussion,  Malouet  demanda  qu'au 
moment  de  l'acceptation  toutes  les  lois  d'exception  précédem- 
ment votées  fussent  abolies  ;  qu'on  supprimât  les  procédures 
commencées;  que  toutes  les  traces  d'un  état  de  transition 
fussent  effacées  et  qu'il  n'en  restât  rien. 

Le  1"  septembre,  Beaumetz  félicita  la  Constituante  de  son 
œuvre  accomplie  après  vingt-huit  mois  de  labeurs.  Il  proposa 
d'envoyer  une  députation  au  roi  pour  présenter  à  son  accepta- 
tion l'acte  constitutionnel.  Il  ajouta  que  dorénavant  Louis  XVI 
devrait  donner  lui-même  les  ordres  nécessaires  pour  la  garde 
et  la  dignité  de  sa  personne,  Robespierre  soutint,  dans  un  dis- 
cours violent  et  injurieux,  que  \e  pouvoir  e.recMfzy  n'était  pas 
libre  d'accepter  ou  non.  La  droite  persista  dans  son  abstention 
systématique.  Le  3,  dans  la  soirée,  soixante  députés  portèrent 
la  constitution  au  roi. 

Louis  XVI  les  reçut  solennellement  dans  la  salle  du  conseil, 
leur  déclara  sa  volonté  arrêtée  de  ne  pas  quitter  Paris,  mais 
demanda  plusieurs  jours  pour  peser  la  grave  décision  qu'il  al- 
'lait  prendre.  Il  s'était  fait  remettre  des  mémoires  de  toutes 
mains.  Trois  partis  s'offraient  à  lui.  Refuser  :  c'était  l'avis  de 
Maury  ;  c'était  aussi  l'opinion  connue  des  princes  et  des  émi- 
grés. Mais  alors  où  allait-on?  Autant  valait  déclarer  la  guerre  à 
la  révolution  et  à  la  majorité  du  pays.  Accepter  conditionnel- 
lement  :  Malouet  donnait  ce  conseil;  mais  ce  conseil,  judicieux 
en  apparence,  était  plein  de  périls.  En  déclarant  qu'on  allait 
faire  un  essai,  on  exprimait  tout  haut  la  défiance  qu  on  vou- 
lait conjurer;  on  perpétuait  l'incertitude  et  le  provisoire  dont 
on  voulait  sortir;  on  laissait  enfin  le  champ  libre  à  toutes  les 
passions.  Nul  moment  n'était  moins  favorable  aux  demi-me- 
sures. Restait  donc  le  troisième  parti,  celui  de  l'acceptation 

vu.  19 


293  LIVRE  QCAUANTE-SIXIEME. 

pure  et  simple.  Le  g^arde  des  sceaux  Duport  du  Tertre  et  les 
constitutionnels  le  jugeaient  le  seul  possible  ,  et  ajoutaient 
avec  raison  que  c'était  le  plus  sûr  de  tous.  Car  il  assurait  au 
roi  le  concours  de  tous  les  constitutionnels,  y  compris  ceux  du 
côté  gauche,  saut"  le  très-petit  nombre  des  intrigants  et  des 
fous,  plus  celui  des  classes  moyennes  et  des  gardes  nationales, 
intéressées  à  fermer  l'ère  des  révolutions. 

Montmorin  se  rangea  à  cette  opinion.  La  cour  de  Vienne, 
Léopold  et  Kaunitz,  l'adoptèrent.  Lamarrk  et  les  conseillers 
du  roi  les  plus  sensés  firent  encore  valoir  à  son  appui  d'autres 
arguments.  Au  point  où  les  choses  en  étaient  A'enues  ,  l'unique 
question  était  de  savoir  si  la  monarchie  subsisterait  ou  ferait 
place  à  la  république.  Il  ne  fallait  pas  s'y  tromper.  La  France 
entière  fermentait.  La  haine  des  abus  avait  conduit  à  la  haine 
des  personnes.  La  nouvelle  Assemblée  qui  allait  se  réunir  et 
dont  la  composition  n'offrait  aucun  caractère  rassurant ,  pou- 
vait trouver  dans  une  résistance  quelconque,  une  attaque 
étrangère,  la  défiance  publique  ,  une  raison  d'usurper.  Le  roi 
était  donc  forcé  de  se  rattacher  toutes  les  espérances  des  bons 
citoyens  ,  et  de  leur  faire  craindre  la  république  au  lieu  de  la 
leur  faire  dé>irer.  11  devait,  d'accord  avec  ses  ministres,  pi-ati- 
quer  et  défendre  la  constitution  assez  énergiquement  pour 
qu'on  sût  bien  que  si  l'anarchie  continuait,  la  faute  n'en  serait 
pas  à  lui  ,  mais  à  la  loi. 

.Louis  XYI  finit  par  souscrire  à  ces  raisons.  Le  13 ,  il  en  in- 
forma l'Assemblée  par  un  message.  Il  parlait  dans  ce  message 
son  langage  ordinaire,  honnête  mais  sans  élévation.  Il  disait 
s'être  convaincu  depuis  son  retour  à  Paris  que  le  vœu  public 
en  faveur  de  la  nouvelle  constitution  était  formel.  Il  louait 
l'Assemblée  des  mesures  qu'elle  avait  prises  pour  rétablir  l'or- 
dre, assurer  la  discipline  militaire  ,  réprimer  les  écarts  de  la 
presse  ,  et  des  formes  légales  qu'elle  venait  d'établir  pour  une 
révision  qui  se  ferait  un  jour  quand  l'expérience  l'aurait  dé- 
montrée nécessaire.  Réclamant  ensuite  contre  l'anarchie  le 
concours  énergique  des  députés  et  celui  de  leurs  successeurs, 
il  terminait  en  disant  que  le  moment  de  l'oubli  du  passé  et 
celui  d'une  réconciliation  générale  étaient  venus. 

Cette  lecture  entendue,  on  vota  sans  discussion,  sur  la  pro- 
position de  la  Fayette,  la  mise  en  liberté  immédiate  des  per- 
sonnes poursuivies  pour  l'affaire  de  Yarennes;  on  abolit  toutes 
les  procédures  entamées  pour  des  faits  tenant  à  la  révolution, 


[septembre  1791]  SERMENT   DU   ROI.  291 

et  toutes  les  mesures  restrictives  de  la  liberté  personnelle,  par- 
ticulièrement celles  qui  avaient  frappé  les  émigrés. 

Le  lendemain  1-4,  Louis  XVI  se  rendit  à  l'Assemblée,  y  dé- 
clara son  acceptation,  et  prêta  le  serment.  Ce  jour-là  la  royauté 
constitutionnelle  fut  inaugurée. 

Le  18,  le  corps  municipal  parcourut  Paris  en  grande  solen- 
nité. Des  hérauts  d'armes  proclamèrent  la  constitution  sur  les 
principales  places.  Il  y  eut  un  Te  Deum,  des  fêtes  et  des  illu- 
minations, qui  se  renouvelèrent  le  dimanche  26. 

Tout  cela,  il  est  vrai,  se  passa  sans  enthousiasme  et  sans 
beaucoup  d'espérances,  car  le  temps  n'était  plus  aux  illusions. 
Si  l'ancien  régime  était  fini,  le  nouveau  était-il  fondé?  La  con- 
stitution de  1791  serait-elle  la  charte  de  l'avenir?  La  révolu- 
tion, devenue  plus  forte,  plus  menaçante  et  plus  sombre,  serait- 
elle  enfin  maîtiisée? 

Lamarck  et  ses  amis  donnèrent  au  roi  le  seul  conseil  qui  fût 
sage.  S'il  continuait  à  se  laisser  entraîner  par  les  événements, 
tout  était  perdu.  L'Assemblée  lé;;islative  gouvernerait  et  admi- 
nistrerait comme  la  précédente.  L'anarchie  continuerait  et  se- 
rait imputée  à  la  couronne;  une  nouvelle  révolution  devien- 
drait inévitable,  les  Bourbons  seraient  renversés,  et  le  pouvoir 
donné  à  un  soldat  heureux  ou  à  un  dictateur  de  hasard.  Mais 
on  pouvait  et  on  devait  en  face  de  la  nouvelle  Assemblée  re- 
prendre l'administration  et  le  gouvernement  avec  un  ministère 
résolu  ,  «  un  ministère  indivisible  ,  solidaire,  et  toujours  prêt  à 
se  retirer  en  entier,  plutôt  que  d'abandonner  un  seul  de  ses 
membres.  »  Il  fallait  avoir  pour  ministres  «  des  hommes  d'Etat 
capables  d'influer  sur  les  décisions  du  monarque  »  ,  sauf  à  leur 
adjoindre  ,  en  cas  de  besoin,  des  hommes  spéciaux,  à  titre  de 
premiers  commis.  En  prévenant  ainsi  la  Législative,  on  lui 
ferait  la  loi;  on  ne  lui  permettrait  aucune  usurpation,  et  l'on 
s'appuieiait  sur  la  constitution,  qu'on  pouvait  observer  sans 
préjuger  l'avenir,  puisque  ses  propres  auteurs  l'avaient  décla- 
rée perfectible. 

XXVIII.  — On  n'aurait  qu'une  idée  incomplète  des  travaux 
de  la  Constituante,  si  l'on  s'en  tenait  à  son  histoire  plus  parti- 
culièrement politique.  Elle  avait  toujours  montré  une  activité 
désordonnée;  elle  se  surpassa  elle  même  sous  ce  rapport  pen- 
dant les  derniers  mois  de  son  existence.  Elle  entassa  décrets 
sur  décrets,  jusqu'à  atteindre  le  chiffre  fabuleux  de  deux  mille 

19. 


2G2  LIVRE  QUARANTE-SIXIEME. 

cincf  cents.  A  la  fin  surtout  ces  décrets  se  succédèrent  avec  une 
rapidité  qui  tenait  du  vertige;  la  plupart  furent  votés  au  pas 
de  course  et  sans  discussion. 

Toutefois  cette  fièvre  de  faire  des  lois  a  son  explication.  La 
Constituante,  qui  avait  beaucoup  renversé,  voulait  beaucoup 
reconstruire.  Elle  en  sentait  d'autant  mieux  la  nécessité  que 
l'action  du  gouvernement,  de  l'administration,  de  la  justice, 
s'était  trouvée  pendant  deux  ans  comme  suspendue  ;  que  ses 
ennemis  lui  reprochaient  d'en  être  cause,  et  qu'elle  avait  été 
assaillie  d'un  flot  continu  de  pétitions  qui  demandaient  des 
décisions  urgentes. 

On  termina  donc  une  loi  sur  la  police  municipale  et  correc- 
tionnelle ,  loi  réclamée  partout  comme  d'une  urgence  excep- 
tionnelle, le  Code  pénal,  plusieurs  lois  civiles.  Cependant  la 
Constituante  prit  le  sage  parti  de  léguer  à  la  Législative  la  re- 
fonte complète  qu'elle  voulait  ftiire  de  ces  dernières.  Elle  vota 
un  code  rural ,  destiné  surtout  à  effacer  quelques  restes  de  ser- 
vitudes ou  d'usages  tenant  à  la  féodalité,  et  à  faciliter  les  par- 
tages de  biens  communaux.  Elle  fit  des  lois  sur  l'administra- 
tion forestière,  sur  les  monnaies,  sur  la  comptabilité,  sur  le 
notariat,  t^lle  avait  décrété  en  1790,  sur  un  rapport  de  Talley- 
rand,  l'unité  des  poids  et  mesures.  Talleyrand  présenta  encore, 
in  extremis ,  le  25  septembre  1791 ,  un  rapport  très-étendu  sur 
la  réorganisation  de  l'enseignement  public,  menacé  par  le  ser- 
ment constitutionnel  imposé  aux  ecclésiastiques;  mais  le  temps 
ne  permit  pas  de  discuter  le  projet,  qui  fut  renvoyé  aux  Assem- 
blées suivantes. 

Parmi  les  derniers  décrets  de  la  Constituante  il  faut  citer 
celui  qui  décida,  contrairement  au  vœu  des  Jacobins,  que  les 
électeurs  ne  seraient  pas  payés  (  9  septembre  )  ;  celui  qui  sup- 
prima le  commandement  général  de  la  garde  nationale  de  Paris,- 
en  l'attribuant  à  chacun  des  commandants  des  six  légions  à  tour 
de  rôle  (13  septembre).  Faute  énorme;  car  c'était  affaiblir  la 
garde  nationale  de  Paris,  la  force  la  plus  réelle  sur  laquelle 
Tordre  nouveau  pût  s'appuyer.  Mais  la  Fayette  ne  voulait  pas 
avoir  de  successeur,  de  peur  que  ce  successeur  ne  fût  tenté  de 
se  servir  de  cette  force  comme  il  l'entendrait. 

Citons  encore  le  décret  du  14  septembre,  qui  incorpora  à  la 
France  Avignon  et  le  comtat  Venaissin.  L'Assemblée  hésitait 
depuis  plus  d'un  an  à  prendre  une  décision  qui  annulait  la  sou- 
veraineté du  pape  sur  ce  pays;  mais  deux  commissaires  qu'elle 


DERNIERES  LOIS   DE  LA   CONSTITU A^'TE.  293 

y  avait  envoyés  représentèrent  que  c'était  l'unique  moyen  de 
mettre  un  terme  à  une  guerre  civile  souillée  par  les  plus  affreux 
excès,  et  apportèreni  un  vote  de  la  majorité  de  la  population 
pour  être  réunie  à  la  France.  L'abbé  Maury  s'acharna  en  vain 
à  infirmer  la  sincérité  de  ce  vote,  obtenu  par  l'intimidation,  et 
à  combattre  le  décret,  qui  était  une  usurpation  de  souveraineté. 
Cette  première  annexion,  qui  en  présageait  d'autres,  fournit 
aux  puissances  étrangères  un  premier  grief  à  enregistrer. 

La  question  des  colonies,  question  vitale  pour  les  villes  ma- 
ritimes, soulevait  au  sein  du  comité  colonial  des  discussions  de 
la  dernière  violence.  Robespierre,  champion  de  l'affranchisse- 
ment sans  réserve,  accusa  nominalement  Barnave  et  les  La- 
meth  d'être  cause  des  troubles  de  Saint-Domingue  par  les 
décrets  qu'ils  avaient  arrachés  à  l'Assemblée.  Barnave  obtint 
cependant,  le  23  septembre,  le  maintien  de  ces  décrets; 
l'Assemblée  déclara  de  nouveau  qu'elle  se  bornerait  à  régler  le 
régime  extérieur  des  colonies.  Le  28,  elle  vota  à  l'unanimité  . 
sur  la  proposition  de  Dubois-Crancé,  que  tout  noir  serait  libre 
le  jour  où  il  entrerait  en  France ,  et  que  tout  homme  de  couleui 
citoyen  français  serait  le  même  jour  apte  à  exercer  les  droits  de 
citoyen  actif.  Malheureusement  ces  décrets  changèrent  peu  la 
situation.  Celle  de  Saint-Domingue  était  désespérée.  Trente 
mille  blancs  ou  créoles  s'y  trouvaient  en  face  de  quatre  cent 
cinquante  mille  noirs  ou  hommes  de  couleur;  la  guerre  sociale 
y  sévissait  avec  toutes  ses  horreurs.  Six  cents  plantations  y 
furent  réduites  en  cendres. 

Les  troubles  religieux  augmentaient  dans  plusieurs  départe- 
ments de  rOuest  et  du  Nord  (Vendée,  Deux-Sèvres,  Nord, 
Pas-de-Calais).  Au  mois  de  juillet,  l'Assemblée  avait  envoyé  des 
'  commissaires  dans  la  Vendée.  Au  mois  d'août  elle  écarta  la 
motion  d'obliger  tous  les  ecclésiastiques  non  assermentés  à 
s'éloigner  de  dix  lieues  au  moins  de  leurs  anciennes  résidences. 
Le  13  septembre,  Goupil,  appuyé  par  Duport ,  proposa  de 
supprimer  pour  les  prêtres  tout  autre  serment  que  celui  d'obéir 
à  la  constitution.  C'eût  été  reviser  la  constitution  civile.  L'As- 
semblée frémit,  hésitant  à  se  déjuger.  Camus  se  leva  et  fit  pro- 
noncer l'ajournement. 

Enfin  le  27,  à  la  veille  du  départ.  Chapelier  accusa  les  clubs 
de  faire  la  loi  dans  plusieurs  villes,  à  Caen,  à  Orléans,  à  Mar- 
seille, d'envoyer  des  sommations  impératives  aux  municipalités 
et  de  commettre  une  foule  d'actes  d'usurpation.  Le  club  d'Alby 


294  LIVRE   QUARANTE-SIXIÈME. 

avait  arrêté  et  emprisonné  des  membres  du  tribunal.  Les  élec- 
tions avaient  favorisé  cette  eflervescence.  L'Assemblée  vota  un 
décret  qui  maintenait  les  clubs  et  leur  perfnettait  de  délibérer, 
mais  leur  interdisait  d'émettre  des  votes,  de  s'unir  par  des  affi- 
liations, de  faire  des  pétitions,  d'exercer  aucune  inspection  ou 
critique  sur  les  actes  des  pouvoirs  constitués  ou  des  autorités 
léffales.  S'il  y  avait  contravention,  les  procureurs  svndics  des 
municipalités  devaient  poursuivre  les  coupables,  principale- 
ment les  présidents  et  autres  membres  des  bureaux.  La  partie 
honnête  et  timide  de  la  Constituante  renfermait  encore  des 
hommes  qui  croyaient  le  maintien  des  clubs  nécessaire  pour 
les  protéger  contie  le  mauvais  vouloir  des  aristocrates.  «Il  n'y 
avait  pour  notre  sûreté,  dit  Durand- Maillane,  que  les  sociétés 
populaires.  On  ne  pouvait  congédier  le  peuple  brusquement  et 
contre  son  gré  après  les  services  qu'il  avait  rendus  '.  »  Le  plus 
grand  tort  de  ce  décret  insuffisant  fut  de  n'être  même  pas 
exécuté. 

XXIX.  —  Le  28  septemljre,  le  roi  fit  la  proclamation  sui- 
vante : 

«  J'ai  accepté  la  constitution,  j'emploierai  tous  mes  efforts  à 
se  maintenir  et  à  la  faire  exécuter.  Le  terme  de  la  révolution 
est  arrivé  :  il  est  temps  que  le  rétablissement  de  l'ordre  vienne 
donner  à  la  constitution  l'appui  qui  lui  est  maintenant  le  phis 
nécessaire ,  il  est  temps  de  fixer  l'opinion  de  l'Europe  sur  la 
destinée  de  la  France ,  et  de  montrer  que  les  Français  sont 
dignes  d'être  libres.  » 

Louis  XVI  adressa  ensuite  un  appel  aux  amis  de  la  patrie  et 
de  la  liberté.  Il  leur  demandait  de  se  soumettre  aux  lois,  d'ab- 
jurer l'esprit  de  parti,  de  pratiquer  la  tolérance,  le  respect  des 
opinions  politiques  et  religieuses.  Il  invitait  la  garde  nationale 
et  les  nouveaux  juges  à  remplir  leurs  devoirs  avec  vigilance  et 
impartialité.  Il  invitait  aussi  les  émigrés  à  rentrer  en  France.  Il 
était  alors,  quoique  sans  illubion,  décidé  à  observer  la  consti- 
tution et  à  garder  son  serment. 

Le  30,  il  se  rendit  à  l'Assemblée  pour  la  fermer.  Thouret , 
qui  occupait  le  fauteuil ,  lui  dit  :  «  Sire,  Votre  Majesté  a  fini  la 
révolution,  m  Thouret  protesta  du  dévouement  des  membres  de 
la  Constituante,  de  leurs  constants  efforts  pour  engager  la  na- 

*  Mémoires  de  Duraiid-^Iaillane. 


JUGEMENT   SUR   LA   CONSTITUANTE.  295 

tion  à  se  serrer  autour  du  trône,  et  il  annonça,  avec  une  con- 
fiance imprudente,  que  leurs  successeurs  ne  me'connaîtraient 
pas  les  limites  de  leur  mission. 

Ainsi  finit  la  Constituante.  Reste  à  la  juger  et  à  apprécier 
son  œuvre. 

Elle  eut  incontestablement  des  sentiments  généreux  ,  une 
conviction  ardente,  la  volonté  inflexible  de  détruire  les  abus  et 
de  fonder  un  ordre  nouveau.  Elle  réalisa  la  première  partie 
de  son  programme  et  au  delà ,  car  en  luttant  contre  les  résis- 
tances ,  elle  s'entoura  de  décombres.  Elle  réalisa  aussi  la  se- 
conde dans  une  certaine  mesure;  car  dans  la  refonte  rapide 
qu'elle  fit  de  la  plupart  de  nos  lois,  elle  moïitra  une  telle  vi- 
gueur et  parlois  une  telle  solidité  de  principes,  qu'il  faut  cher- 
cher encore  dans  ses  décrets  le  point  de  départ  nécessaire  pour 
traiter  la  plupart  des  questions  politiques  ou  administratives 
actuelles.  Elle  eut  des  qualités  essentielles,  vme  singulière  pro- 
bité et  un  rare  désintéressement.  Elle  fut  intrépide,  pleine  de 
courage  dans  les  jours  difficiles.  Elle  eut  l'éloquence  des  gran- 
des circonstances  avec  Mirabeau  ,  Téloquence  pratique  avec 
Mirabeau,  Barnave  et  Cazalés,  le  sens  des  affaires  avec  Duport 
et  la  plupart  des  membres  du  comité  de  constitution. 

Les  constituants  ont  grandi  plus  tard  devant  l'histoire  par 
rinfériorité  et  les  fautes  de  leurs  successeurs,  et  par  la  triste  et 
noble  fin  de  beaucoup  d'entre  eux. 

Mais  il  faut  le  reconnaître,  leur  inexpérience  des  gouverne- 
ments libres  était  complète.  C'est  à  peine  si  dans  les  derniers 
temps  quelques-uns  commencèrent  à  comprendre  la  lactique 
desasseiiiblées  délibérantes.  Ils  ne  surent  ni  organiser  des  par- 
tis, ni  se  discipliner,  ni  se  donner  des  chefs.  Ils  laissèrent  les 
divisions  éclater  dans  leur  sein  dès  le  début,  et  ne  surent  jamais 
se  grouper  de  manière  à  former  une  majorité  sûre  d'elle-même. 
Ils  cédèrent  beaucoup  trop  aux  enivrements  de  la  lutte,  au  dé- 
sir de  la  popularité  et  à  la  pression  des  tribunes.  Victimes  des 
entraînements  et  des  surprises  ,  ils  arrivèrent  plus  d'une  fois  à 
des  votes  diamétralement  opposés  à  leurs  propres  vœux.  Ils 
laissèrent  la  minorité  devenir  maîtresse,  trancher  une  foule  de 
questions,  et  se  grossir  de  cette  masse  d'esprits  flottants,  indé- 
cis, qui  dans  toutes  les  assemblées  vont  où  est  la  direction  et 
où  se  sent  la  force.  Malheureusement  la  responsabilité  de  ce 
résultat  ne  doit  pas  peser  uniquement  sur  les  députés.  La  cour, 
les  ministres,  loin  d'user  de  leur  influence  pour  constituer  cette 


296  LIVr.E   QUARAISTE-SIXIEME. 

majorité ,  ne  s'en  servirent  guère  que  pour  la  rendre  impossi- 
ble,  en  fomentant  les  incertitudes  et  les  divisions.  Tout  se  fit 
trop  tai'd.  Louis  XVI  ne  prévit  jamais  rien,  et  trop  sensible  aux 
pouvoirs  qu'on  lui  enlevait,  ne  comprit  pas  l'usage  qu'il  pou- 
vait faire  de  ceux  qui  lui  étaient  conservés.  Lorsqu'il  prit  à  la 
dernière  heure  la  décision  de  se  confier  aux  constitutionnels,  il 
se  borna  encore  à  un  rôle  passif,  et  ne  donna  aux  royalistes 
aucun  ordre,  même  aucun  signe  de  ralliement. 

Faible  par  tous  ces  motifs,  l'Assemblée  fut  trop  révolution- 
naire et  le  fut  trop  longtemps.  Elle  traita  beaucoup  trop  l'an- 
cien régime  en  ennemi  qu'il  fallait  détruire,  et  le  gouverne- 
ment en  adversaire  qu'il  fallait  paralyser.  Elle  chercha  trop 
hors  d'elle-même  l'appui  nécessaire  pour  réaliser  ses  plans  et 
son  ambition.  Elle  flatta  la  popularité  qui  l'enivra.  Elle  voulut 
trop  admettre  le  public  à  ses  tribunes  et  les  dépufations  à  sa 
barre.  Elle  tint  trop  de  compte  des  clubs,  des  journaux.  Elle 
affecta  au  sujet  des  attaques  dirigées  contre  elle  par  les  hom- 
mes du  désordre  une  sérénité  dont  elle  fut  la  propre  dupe.  Elle 
craignit  trop  de  sévir.  Elle  ménagea  les  Jacobins  et  les  exaltés, 
sans  s'apercevoir  qu'elle  perpétuait  ainsi  la  révolution,  et  qu'en 
cherchant  de  ce  côté  une  alliance  aussi  incertaine  que  dange- 
reuse, elle  s'aliénait  de  l'autre  côté  des  forces  dont  le  concours 
pouvait  seul  assurer  quelque  durée  à  sa  constitution.  Même  aux 
derniers  jours,  lorsqu'elle  commença  à  comprendre  cette  faute, 
elle  n'eut  qu'un  demi-courage.  Elle  se  vit  alors  punie  par  où 
elle  avait  péché.  Elle  vit  la  popularité  bruyante  aller  à  Robes- 
pierre et  à  de  non  moins  obscurs  députés  de  la  gauche,  qu'elle 
avait  longtemps  refusé  de  prendre  au  sérieux.  Elle  s'aperçut 
trop  tard  qu'elle  leur  avait  élevé  elle-même  un  ridicule  pié- 
destal. 

Quant  aux  lois  qu'elle  décréta  ,  elle  y  mêla  trop  de  théories 
philosophiques,  fausses  dans  bien  des  cas;  elle  oublia,  comme 
Duport  le  reconnut  trop  tard,  que  la  politique  ne  consiste  pas 
à  tenir  sans  interruption  une  chaire  de  droit  naturel.  Elle  mit 
trop  de  choses  dans  sa  constitution  ;  elle  entreprit  beaucoup 
trop  de  refaire  la  société  dans  un  moment  où  l'essentiel  était 
de  réformer  le  gouvernement  et  d'assurer  sa  marche.  Elle  ne 
sut  pas,  comme  Necker  le  lui  reprocha  justement',  distinguer 
les  libertés  nécessaii-es ,  tant  civiles  que  politiques,  invariables 

1  Madame  Ae  Staël»  Considérations  sur  la  Révolution  française ,  III«  partie 
ch.  n. 


[1791]  ENTREVUE   DE    PILLNlTZ.  297 

parleur  nature,  de  la  foule  des  dispositions  qui  doivent  être 
modifiées  ou  remaniées  suivant  les  circonstances.  Ensuite,  dans 
sa  prétention  de  tout  renouveler,  elle  manqua  de  justice  pour 
le  passé.  Une  partie  de  ses  meilleures  lois,  comme  ses  lois  de 
finances  et  son  Code  pénal,  n'étaient  que  le  complément  de 
longfues  réformes  opérées  déjà.  Elle  partageait  malheureuse- 
ment contre  l'ancien  régime  cette  idée  de  la  Fayette,  «  qu'il 
était  difficile  d'y  conserver  quelque  chose  sans  tout  ahatd  c  »  . 
Enfin,  autant  le  Parlement  et  les  assemblées  de  nola'nles 
avaient  mérité  le  reproche  d'agir  tiop  peu,  autant  elle  prit  à 
tache  de  mériter  celui  d'agir  trop.  Elle  se  croyait  appelée, 
comme  disait  liarere ,  «  à  recommencer  l'histoire  »  . 

XXX.  -  On  était  en  France,  comme  toujours,  très-ignorant 
des  affaires  étrangères.  On  s'attendait  à  une  coalition  des  puis- 
sances, sollicitées  par  les  émigrés.  La  vérité  était  que  les  puis- 
sances avaient  vu  sans  beaucoup  de  regrets  nos  embarras  inté- 
rieurs et  l'affaiblissement,  voire  la  désorganisation  de  notre 
armée.  L'Espagne  seule  en  avait  souffert,  parce  queue  pouvant 
compter  sur  notre  appui  ,  elle  dut  céder  aux  prétentions  des 
Anglais  sur  la  baie  de  Nootka.  Les  autres  souverains  en  profi- 
tèrent pour  régler  en  deliors  de  la  France  des  questions  qui 
étaient  pour  eux  d'un  intérêt  immédiat,  ils  ne  s'inquiétèrent  sé- 
rieusement que  lorsque  la  révolution  parut  entreprendre  une 
propagande  cosmopolite  ou  que  le  trône  de  Louis  XVI  fut  en 
danger. 

Léopold  fut  le  premier  qui  calcula  l'éventualité  d'une  inter- 
vention en  France.  11  chercha  des  lors  à  se  rapprocher  de  la 
Prusse,  en  dépit  de  l'antagonisme  radical  des  cours  de  Vienne 
et  de  Berlin.  A  force  de  séductions  et  d'habileté  il  gagna  Fré- 
déric-Guillaume II,  qui  ne  voulut  pas  le  laisser  prendre  seul  en 
main  les  intérêts  de  l'empire  et  ceux  des  princes  possessionnés. 
Par  un  traité  préliminaire,  signé  à  Vienne  le  25  juillet  I79J, 
ces  deux  souverains  se  garantirent  leurs  États  et  s'engagèrent 
à  se  donner  connaissance  réciproque  de  leurs  alliances. 

Le  mois  suivant  ils  eurent  à  Pillnitz,  dans  la  Saxe,  une  en- 
trevue et  plusieurs  conférences.  Le  roi  de  Prusse  avait  amené 
Bouille.  Le  comte  d'Artois,  qui  n'était  pas  attendu,  arriva  le 
second  jour  accompagné  de  Galonné,  et  insista  pour  une  action 
militaire  immédiate.  Frédéric-Guillaume  désirait  que  l'armée 
prussienne  se  montrât  ;  il  prétait  donc  l'oreille  aux  émigrés,  qui 


29S  LIVRE   QUARAMTE-SIXIE?,IE. 

lui  répétaient  qu'elle  n'aurait  qu'à  paraître  ;  il  était  séduit  par 
l'appât  d'un  succès  facile  et  éclatant.  Mais  Léopold,  en  rap- 
ports plus  intimes  avec  Louis  X  Yl,  (}ui  lui  confiait  une  partie  de 
ses  inquiétudes,  montra  plus  de  prudence.  Il  fut  d'avis  d'at- 
tendi'e  ce  qui  résulterait  de  l'accord  des  constitutionnels  et  du 
roi,  de  laisser  achever  l'expérience.  A  Paris,  il  pressa  Louis  XVI 
d'accepter  la  constitution.  A  Pillnitz  ,  il  modéra  les  ardeurs 
belliqueuses.  Une  déclaration,  signée  le  27  août,  porta  «  que 
Sa  Majesté  l'Empereur  et  Sa  Majesté  le  Roi  de  Prusse ,  ayant 
entendu  les  désirs  et  les  représentations  de  Monsieur  et  de 
M.  le  comte  d'Artois  ,  regardaient  la  situation  où  se  trouvait 
le  Roi  de  France  comme  un  objet  d'un  intérêt  commun  à  tous 
les  souverains  de  l'Europe.  »  Les  deux  princes  formaient  donc 
une  lipne  armée,  mais  pour  observer,  non  pour  entreprendre. 
Ils  réservaient  leur  action,  en  tenant  l'Europe  et  la  France 
également  averties. 

Cette  déclaration  était-elle  opportune?  N'était-ce  pas  faire 
trop  ou  ti'op  peu?  De  quelque  manièi^e  qu'on  la  juge,  elle 
produisit  en  France  un  fâcheux  effet.  Émigrés  et  révolution- 
naires furent  persuadés  que  les  deux  souverains  avaient  pris 
des  engagements  secrets  et  très-arrétés. 

L'émigration  avait  redoublé  d'activité  depuis  la  fuite  à  Ya- 
rennes.  Dans  beaucoup  de  villes  des  Ijureaux  s'étaient  établis 
presque  ouvertement  pour  la  faciliter  et  la  stimuler.  Le  clergé 
surtout  V  prenait  une  plus  grande  part.  Les  royalistes,  se  don- 
nant rendez-vous  dans  la  Belgique  ou  les  électorats  du  Rhin, 
ne  tenaient  aucun  compte  des  évolutions  ou  des  actes  de  l'As- 
semblée. Comme  le  dit  Lamartine  ,  le  devoir  des  patriotes  , 
c'était  la  patrie;  le  devoir  des  émigrés  ,  c'était  le  trône.  Au 
trône  ils  sacrifiaient  non-seulement  leurs  vies,  mais  leurs  per- 
sonnes et  leurs  biens.  Ils  étaient  séduits  par  deux  entraîne- 
ments, celui  du  danger  et  celui  de  l'iioiineur.  Quiconque  de- 
meurait en  arrière  craignait  de  passer  pour  lâche  ou  de  laisser 
accuser  la  générosité  de  ses  sentiments. 

Le  10  septembre,  pendant  que  Louis  XYI  délibérait  sur 
l'acceptation  de  la  constitution,  ses  frères,  reunis  dans  un  châ- 
teau près  de  Coblentz,  publièrent  une  protestation  des  plus 
énergiques.  Ils  y  déclarèrent  que  c'était  à  eux  de  sauvegarder 
les  droits  anciens  de  la  couronne,  dont  le  roi  n'était  que  simjile 
usufruitier;  que  s'il  signait  la  constitution,  l'acte  serait  nul, 
attendu  que  lui-même  il  n'était  pas  lihre,  et  que  l'Assemblée 


[1701]         PROTESTATION    DES    PRINCES    ÉMIGRÉS  299 

qui  avait  brisé  les  formes  traditionnelles  des  états  généraux, 
était  illé(]itime  et  usurpatrice. 

Donc  les  princes  protestaient  pour  le  roi ,  pour  eux-mêmes, 
pour  les  peuples,  pour  la  religion,  pour  les  maximes  fonda- 
mentales de  la  monarchie  et  pour  tous  les  ordres  de  l'Etat.  La 
révolution  était  une  ci'ise  passagère  que  devaient  tuer  ses  pro- 
pres excès.  Ils  disaient  que  l'effroi  glaçait  les  esprits  et  impo- 
sait le  silence,  mais  que  le  mécontentement  et  l'irrifatiou  cou- 
vaient partout;  que  les  députés  se  sentaient  les  premiers 
embarrassés  de  leur  œuvre;  que  le  commerce  était  aux  abois, 
les  colonies  dans  le  désespoir;  que  le  numéraire  manquait;  que 
les  impôts  ne  se  payaient  pas;  que  la  banqueroute  était  immi- 
nente; que  dans  peu  l'armée  allait  être  anéantie  par  l'indisci- 
pline; qu'au  lieu  de  craindre,  il  fallait  rejeter  la  terreur  sur  ses 
ennemis.  Le  prince  de  Gondé,  les  ducs  de  Bourbon  et  d'En- 
ghien,  signèrent  le  lendeniain  à  Worms  une  lettre  plus  courte, 
dont  le  sens  était  le  même. 

Galonné  avait  publié  à  Londres,  dès  le  mois  de  novembre 
précédent,  sin^  l'état  présent  et  à  venir  de  la  France,  un  livre 
curieux,  où  il  jugeait  la  révolution  d'une  manière  sévère,  mais 
appréciait  avec  assez  de  justesse  quelqties-uns  de  ses  résultats. 
Elle  avait  rempli  fort  mal,  et  an  moins  de  la  manière  la  plus 
contradictoire,  les  Aœux  exprimés  dans  les  caln'ers.  Elle  avait 
dû  donner  la  liberté;  elle  avait  produit  une  licence  effroyable. 
Elle  devait  protéger  les  propriétés;  elle  les  avait  toutes  violées. 
Elle  devait  limiter  les  divers  pouvoirs;  elle  les  avait  tous  con- 
fondus. Elle  devait  réparer  le  désordre  des  finances;  elle  avait 
augmenté  les  déficits,  tari  les  sources  de  la  ricbesse,  substitué 
à  l'emploi  dangereux  du  crédit  celui  du  papier-monnaie ,  bien 
autrement  dangereux.  Elle  avait  annulé  les  classes  supérieures, 
spolié  le  clergé  et  attaqué  la  religion,  dépouillé  la  justice  de 
son  ancienne  majesté,  désorganisé  l'armée,  privé  Paris  d'une 
partie  de  ses  habitants ,  aggravé  la  misère  du  peuple.  Tout  le 
monde  cherchait  un  meilleur  avenir.  Fallait-il  l'espérer  de  la 
Gonstitution  ,  de  l'Assemblée ,  de  celle  qui  devait  suivre  ?  On 
devait  frémir  de  ce  que  ferait  la  nouvelle  Assemblée.  Galonné 
déclarait  que  le  mal  n'engendrerait  que  le  mal ,  et  que  c'était 
une  folie  d'espérer  l'ordre  public ,  de  bonnes  finances  ou  des 
réformes ,  si  l'on  ne  commençait  par  rétablir  et  reconstituer 
tout  à  fait  le  pouvoir  exécutif. 

Quelle  que  fût  d'ailleurs  la  force  de  ces  raisons ,  quels  que 


300  LIVP.E   QUARANTE-SIXIEME. 

fussent  le  dévouement  et  Tesprit  de  sacrifice  des  emig^rés ,  ils 
commirent  une  faute  énorme  en  s'alliant  à  l'étranger.  Guerre 
pour  guerre,  une  guerre  civile  eût  mieux  valu;  dans  la  réalité 
on  eut  les  deux.  L'émigration  ne  conduisit  même  pas  les  étran- 
gers ;  elle  les  suivit.  «  Une  poignée  de  Français,  dit  madame 
de  Staël,  se  perdait  au  milieu  de  toutes  les  baïonnettes  de 
l'Europe.  »  Ce  n'était  plus  la  révolution  que  les  émigrés  allaient 
combattre  ,  c'était  la  France. 


LIVRE    QUARANTE-SEPTIÈME. 


LA    LEGISLATIVE. 
1791-1792. 

I.  —  La  Constituante  ferma  ses  séances  le  30  septembre. 
La  Législative  ouvrit  les  siennes  le  P""  octobre. 

Les  élections  avaient  été  très-animées.  Les  candidatures, 
annoncées  par  la  presse  et  les  journaux,  affichées  puis  discu- 
tées dans  les  réunions  de  toute  espèce,  donnèrent  lieu  à  un 
mouvement  sans  exemple.  Gomme  les  constituants  s'étaient 
déclarés  non  rééligibles,  que  les  émigrés  étaient  exclus  de  fait, 
et  que  Timmense  majorité  de  la  noblesse ,  du  clergé  et  de  la 
magistrature,  était  suspecte  ou  réduite  à  l'abstention,  la  France 
se  trouva  livrée  à  l'inconnu.  Les  sept  cent  trente  députés  élus 
furent  des  hommes  nouveaux  ,  souvent  très-jeunes  ;  soixante 
avaient  moins  de  vingt-six  ans.  Beaucoup  remplissaient  les 
fonctions  d'administrateurs  ou  de  juges  dans  les  départements, 
les  districts  ou  les  tribunaux  créés  l'année  précédente.  Le 
clergé  était  absent;  quelques  évéques  constitutionnels  en  te- 
naient lieu.  Condorcet,  Biissot  et  l'abbé  Fauchet  avaient  à 
peu  près  seuls  une  notoriété  acquise.  Sous  le  rapport  de  l'in- 
fluence et  des  talents  comme  sous  celui  de  la  position  et  de  la 
fortune  ,  les  nouveaux  représentants  étaient  très-inférieurs  à 
leurs  devanciers.  La  Législative  parut  d'abord  une  assemblée 
de  doublures  politiques.  On  fut  stupéfait  de  la  faute  que  la 
Constituante  avait  (aile  en  se  retirant  tout  entière.  On  s'aper- 
çut trop  tard  que  les  nations ,  voire  les  partis ,  ne  se  déciment 
pas  impunément,  et  que  s'il  est  bon  aux  assemblées  de  se  ra- 
jeunir dans  l'élection,  rien  n'est  plus  fatal  que  leur  abdication 
complète. 

Les  membres  de  la  Législative,  attachés  à  la  révolution  par 
leur  origine ,  l'étaient  beaucoup  moins  à  la  constitution ,  qui 
n'était  pas  leur  œuvre.  On  distinguait  déjà  les  Brissotins  comme 
formant  un  groupe  dangereux.  «Le  reste,  dit  Malouet,  sans 


302  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

être  prononcé  contre  la  monarchie,  Tétait  contre  la  cour,  con- 
tre l'aristocratie,  contre  le  clergé,  ne  rêvait  que  conspiration, 
et  ne  croyait  pouvoir  se  défendre  qu'en  attaquant.  » 

Lamarck  est  plus  sévère.  Les  trois  quarts  des  élections 
écrit-il ,  sont  d'hommes  nuls,  le  reste  d'incendiaires.  C'est  là  un 
jugement  emporté.  La  vérité  était  que  les  députés,  appartenant 
la  plupart  à  la  fraction  ambitieuse  de  la  bourgeoisie  ,  se  jetaient 
en  hommes  de  partis  et  sans  expérience  aucune  dans  une  car- 
rière politique  inespérée.  Les  plus  capables  avaient  tout  au 
plus  ce  qu'on  appelle  la  pratique  des  affaires;  beaucoup  y  joi- 
gnaient la  turbulence  des  aspirations  révolutionnaires;  quel- 
ques-uns, les  mieux  doués,  une  passion  qu'ils  surent  rendre 
éloquente.  Ils  arrivèrent  donc  à  Paris  se  croyant  appelés  à 
tout  renouveler,  comme  les  constituants  avaient  pu  le  croire 
eu  1789;  loin  de  voir  que  la  révolution  était  faite,  il.->  s'imagi- 
nèrent au  contraire  qu'elle  était  à  faire  encore  ou  pour  le 
moins  à  continuer. 

Dès  le  premier  jour  la  Législative  affecta  une  solennité 
théâtrale.  Le  livre  de  la  constitution  fut  apporté  avec  pomjte 
dans  la  salle,  et  les  députés  prêtèrent  tous  en  levant  la  main 
le  serment  de  vivre  libres  ou  mourir. 

On  discuta  la  manière  dont  le  roi  serait  reçu.  La  forme  de 
réception  adoptée  fut  aussi  puérile  qu'offensante.  On  décida 
d'abolir  les  termes  de  sire  et  de  majesté.  Louis  XYI  s'en  mon- 
tra blessé,  et  prit,  d'accord  avec  son  conseil,  la  résolution 
d'envoyer  ses  ministres  ouvrir  la  session  à  sa  place.  La  leçon 
fut  comprise.  Quelques  députés  représentèrent  le  lendemain 
qu'on  n'avait  pas  le  droit  de  modifier  les  rapports  déterminés 
par  la  constitution  entre  le  Corps  législatif  et  la  couronne ,  et 
après  une  scène  d'incroyable  tumulte,  le  décret  fut  rapporté. 

Le  7,  Bailly  vint  complimenter  l'Assemblée  au  nom  de  la 
municipalité,  et  la  Rochefoucauld  au  nom  du  département. 
Puis  le  roi  ouvrit  la  session.  11  représenta  la  nécessité  d'affer- 
mir le  crédit  public,  d'assurer  la  liberté  et  la  paix,  d'enseigner 
au  peuple  l'attachement  aux  nouvelles  lois  ,  de  donner  à  l'ad- 
ministration la  force  dont  elle  avait  besoin.  La  tâche  du  Corps 
législatif  devait  être  d'établir  l'équilibre  dans  les  finances, 
d'accélérer  la  rentrée  des  impôts  et  la  libération  de  l'Etat,  de 
refondre  les  lois  civiles  pour  les  mettre  d'accord  avec  la  consti- 
tution, de  relever  le  commerce  et  l'industrie.  Il  se  chargeait 
pour  lui  de  rétablir  la  discipline  militaire  et  d'assurer  avec  les 


[octobre  1791]     LOUIS   XVT   P.OI   CONSTITUTIONNEL.  533 

uissances  étrangères  des  relations  que  tout  annonçait  devoir 
être  pacifiques.  Il  insistait  sur  la  nécessité  d'un  accord  parfait 
entre  les  deux  pouvoirs. 

Louis  XVI  fut  très-applaudi.  Il  le  fut  encore  davantage  hor^ 
de  TAssemblée.  Il  parut  au  spectacle  et  y  fut  acclamé  avec 
transport. 

C'est  qu'il  avait  pour  la  première  fois  adopté,  d'accord  avec 
ses  ministres,  une  politique  déterminée.  Barnave,  et  quelques 
autres  constitutionnels  inspirateurs  de  cette  politique ,  se  flat- 
taient de  l'espoir  d'arrêter  la  révolution  et  de  diriger  la  nou- 
velle assemblée.  Ils  se  méfiaient  d'elle  ;  mais  comme  elle  n'avait 
aucun  éclat,  qu'elle  était  encore  sans  influence  sur  le  public  et 
sans  autorité  sur  la  garde  nationale  de  Paris  ,  ils  s'imaginaient 
pouvoir  la  dominer.  11  s'agissait  de  savoir  qui  du  roi  ou  de 
l'Assemblée  serait  le  plus  habile  et  se  rendrait  le  plus  popu- 
laire. Les  constitutionnels  persuadèrent  aux  ministres  qu'un 
moyen  sûr  était  de  lui  laisser  dans  sa  sphère  une  pleine  liberté, 
mais  de  ne  pas  l'en  laisser  sortir,  d'être  pour  cela  plus  attaché 
qu'elle  à  la  constitution,  de  faire  de  la  constitution,  si  impar- 
faite qu'elle  fût,  le  rempart  du  trône;  de  rendre  ainsi  le  roi 
populaire,  et  de  reformer  avec  les  royalistes  rassurés  un  parti 
puissant,  auquel  la  masse  indécise  et  flottante  se  rallierait. 

Les  amis  de  la  reine,  sachant  le  roi  incapable  de  gouverner, 
eussent  voulu  qu'elle  régnât  pour  lui.  Ils  se  fiaient  à  son  cou- 
rage et  à  l'élévation  de  ses  sentiments.  Mais  si  Marie-Antoinette 
possédait  quelques  qualités  viriles,  elle  n'avait  pas  le  jugement, 
l'esprit  de  suite  et  Ihabileté  qvi'd  eût  follu.  Elle  ignorait  l'art 
de  ménager  les  hommes,  et  encore  plus  celui  de  se  contrain- 
dre. Elle  se  laissait  aller  dans  son  entourage  à  des  confidences 
compromettantes  pour  ses  nouveaux  conseillers.  Louis  XVI, 
dit  M.  Ternaux,  ne  savait  pas  s'il  devait  ou  non  être  roi  consti- 
tutionnel ;  Marie- Antoinette  savait  qu'elle  ne  voulait  pas 
qu'il  le  fût. 

II.  —  Le  8  octobre  ,  la  Fayette  donna  dans  le  conseil  général 
de  la  commune  sa  démission  de  commandant  en  chef  de  la  garde 
nationale  de  Paris.  Sa  retraite  fut  un  malheur,  car  elle  fut  ap- 
plaudie é-galement  par  les  aristocrates  et  par  les  révolutionnaires. 
Malgré  ses  défauts,  il  était  la  personnification  la  plus  éclatante 
du  parti  constitutionnel ,  qui  dès  lors  n'eut  plus  de  chef 

Les  adieux  qu'il  adressa  en  partant  aux  citoyens  soldats  fa- 


304  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

rent  une  profession  de  foi.  Il  énunriéra  les  devoirs  de  la  ^arde 
nationale;  il  rappela  qu'elle  avait  élé  instituée  pour  assurer  la 
libre  circulation  des  personnes,  des  subsistances,  du  numé- 
raire, et  V action  légale  des  autorités  légitimes  ;  pour  empêcher 
les  violences,  tant  celles  qu'exciterait  la  presse  que  celles  que 
causerait  Tintole'rance  des  passions  politiques  ou  religieuses.  Il 
insista  sur  ce  dernier  point,  en  déclarant  qu'il  ne  fellaif  pas 
qu'il  y  eût  un  culte  dominant  et  un  culte  proscrit.  L'hôtel  de 
ville  lui  vota  une  épée  d'honneur;  la  commune  lui  donna  une 
statue  de  Washington  en  marbre.  Sa  retraite  dans  une  de  ses 
terres  d'Auvergne  fut  accompagnée  d'ovations,  et  il  s'enivra  de 
sa  popularité ,  sans  se  douter  qu'elle  dût  être  aussi  passagère 
que  ses  services,  et  qu'elle  fût  déjà  bien  affaiblie  aux  yeux 
mêmes  des  constitutionnels. 

11  regardait  la  révolution  ou  plutôt  la  liberté  comme  son 
œuvre.  Il  écrivait  à  Washington,  peu  auparavant  ',  qu'elle  était 
fondée,  et  que  les  victoires  mêmes  des  puissances  étrangères 
ne  la  détruiraient  pas.  Il  éprouvait  pour  elle,  ce  sont  les  termes 
dont  il  se  sert,  l'enthousiasme  de  !a  religion,  l'entraînement  de 
l'amour,  la  conviction  de  la  géométrie  *.  L'ardeur  de  ses  senti- 
ments lui  inspirait  le  dédain  pour  ceux  qui  ne  les  partageaient 
pas.  Il  s'était  habitué  dès  sa  jeunesse  à  braver  les  blâmes  qui 
l'entouraient,  et  comme  en  Amérique  il  avait  fini  par  avoir 
raison  contre  tout  le  monde;  ce  succès  l'avait  aveuglé. 

Il  reconnaissait  les  vices  ou  les  lacunes  de  la  constitution  de 
1791.  11  eût  voulu  que  le  roi  pût  prendre  ses  ministres  dans 
l'Assemblée,  que  les  députés  fussent  rééligibles  ;  qu'on  eût 
créé  une  seconde  chambre  ou  plutôt  un  conseil  des  anciens, 
élu  conmie  en  Amérique  ;  car  il  repoussait  lidée  d'une  cham- 
bre héréditaire  ou  d'un  sénat  nommé  par  le  roi.  Mais  il  défen- 
dait celte  constitution  telle  qu'elle  était,  alléguant  qu'autre- 
ment faite  elle  eût  eu  les  mêmes  ennemis,  les  orléanistes  ,  les 
Jacobins  et  les  aristocrates.  C'était  toujours  à  ces  derniers  qu'il 
en  voulait  le  plus,  convaincu  que  s'ils  lui  eussent  prêté  leur 
appui,  il  eût  aisément  triomphé  des  autres  ^  Quant  à  l'étran- 
ger, la  crainte  qu'on  en  avait  était  puérile.  «  Les  gouverne- 
ments étrangers,  disait-il,  détestent  notre  révolution,  mais 
n'osent  intervenir,  de  peur  de  gagner  la  peste.  »  Enfin  il  pré- 

'  Lettre  à  Washington,  mai  1791. 

^  Lettre  à  M.  d'Hennings,  Mémoires,  t.  III. 

3  ILid. 


[ocTonRE  1791]        DÉMISSION    DE   LA   FAYETTE.  305 

tendait,  à  la  décharge  de  la  révolution,  que  les  résistances  fac- 
tieuses avaient  commencé  deux  ans  plus  tôt.  Thèse  vraie,  mais 
qui  ne  justifiait  pas  les  troubles  nouveaux  et  bien  plus  graves 
qu'elle  avait  causés. 

x\.u  fond,  la  Fayette  était  répubhcain,  et  Tavouait  '  ;  il  se  con- 
sacrait à  la  défense  de  la  monarchie  constitutionnelle  dans  le 
présent,  parce  qu'il  jugeait  la  France  monarchique;  mais  il 
réservait  l'avenir,  ayant  toujours  devant  les  yeux  l'exemple  de 
l'Amérique  et  de  Washington ,  exemple  qui  en  élevant  son 
âme  faussait  son  espiit.  Il  ne  paraît  pas  s'être  douté  que  cette 
thèse  fût  un  encouragement  pour  le  parti  républicain 

III.  —  Les  constitutionnels  représentaient  au  roi  et  à  la  reine 
que  les  émigrés  leur  faisaient  le  plus  grand  tort,  que  les  princes 
précipitaient  une  crise  en  s'alliant  avec  les  cours  étrangères, 
et  que  ces  cours  ne  se  préoccupaient  en  réalité  que  de  leurs 
propres  intérêts. 

Louis  XYI  et  la  reine  en  étaient  convaincus,  mais  craignaient 
de  mécontenter  des  amis  trop  zélés.  Au  lieu  de  prendre  à  leur 
égard  une  attitude  prononcée,  ils  négociaient  avec  eux.  Ils  ne 
permettaient  ni  ne  défendaient  rien.  Ils  repoussaient  une  inter- 
vention dont  ils  comprenaient  le  danger,  et  se  la  ménageaient , 
la  reine  surtout,  comme  un  moyen  de  salut. 

Or  les  royalistes  ne  cachaient  pas  leur  hostilité  pour  la  nouvelle 
forme  de  gouvernement.  Quand  on  leur  reprochait  de  fortifier 
par  là  les  Jacobins,  ils  refusaient  de  le  croire;  dans  tous  les 
cas,  ils  ne  s'en  effrayaient  pas,  calculant  que  plus  le  désordre 
serait  grand,  plus  la  réaction  serait  inévitable,  iieaucoup  pen- 
saient, comme  Rivarol,  que  les  Jacobms  étaient  l'instrument 
de  la  Providence.  Malouet,  dont  la  destinée  fut  d'avoir  presque 
toujours  raison,  et  de  prêcher  constamment  dans  le  désert, 
soutenait  en  vain  qu'il  fallait  appuyer  les  constitutionnels  au 
lieu  de  les  affaiblir,  et  que  les  royalistes  ne  pouvaient  rien  s'ils 
ne  plantaient  «l'enseigne  constitutionnelle  sur  le  territoire». 

Les  émigrés  cherchaient  à  Coblentz  le  mot  d'ordre  que  les 
Tuileries  ne  leur  donnaient  pas.  Ils  y  recevaient  celui  de  réta- 
blir le  roi  dans  sa  pleine  puissance,  et  de  ne  faire  aucun  pacte 
avec  les  constitutionnels.  D'ailleurs  le  plus  grand  nombre 
étaient  jeunes,  ardents,  impatients  d'agir.  A  leur  tête  se  trou- 

1  Mémoires,  t.  III,  p.  96. 

vu.  20 


306  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

valent  quelques  vieux  courtisans  pleins  d'illusion,  à  qui  le  dé- 
vouement monarchique  tenait  lieu  de  jugement.  Les  gens  sen- 
sés, tels  que  Bouille,  représentaient  bien  qu'on  ne  pouvait 
revenir  sans  réserve  au  régime  détruit;  qu'il  fallait  faire  des 
sacrifices  et  les  déclarer  d'avance,  compter  avec  le  peuple,  et 
surtout  avec  celui  des  campagnes,  froissé  il  est  vrai  par  la  per- 
sécution des  prêtres,  mais  attaché  à  la  révolution  par  la  sup- 
pression de  la  féodalité  et  des  anciens  impôts.  Ces  sages  repré- 
sentations n'étaient  pas  écoutées.  Les  émigrés  ne  s'inquiétaient 
point  d'avoir  un  programme  politique.  C'était  un  parti  sans 
discipline.  On  a  dit  que  Coblentz  «tait  devenu  un  Versailles  in 
partibus.  Augeard,  secrétaire  de  la  reine,  l'appelle  «  un  cloa- 
que d'intrigues,  de  cabales,  de  bêtises,  de  déprédations  et  de 
singeries  de  lancienne  cour  »  . 

Louis  XVl  finit  pourtant  par  se  rendre  aux  conseils  des  con- 
stitutionnels. Il  se  plaignit  à  ses  frères  de  leurs  déclarations,  qui 
contrariaient  les  siennes.  Il  défendit  l'émigration  aux  officiers 
de  terre  et  de  mer,  pour  ne  pas  désorganiser  l'armée,  puis  il 
rendit  la  défense  générale. 

La  Législative  s'occupa  aussi  de  l'émigration  dès  qu'elle  eut 
organisé  ses  bureaux. 

Brissot  parla  le  premier.  Travailleur  infatigable,  entendant 
le  détail  des  affaires,  employé  souvent  par  la  diplomatie  et 
membre  très-actif  de  la  dernière  municipalité  de  Paris,  il  pas- 
sait pour  «  un  homme  d'idées  »  .  Aussi  exerçait-il  une  autorité 
fort  au-dessus  de  celle  des  autres  journalistes,  qui  vivaient  de 
leur  esprit  ou  de  leur  passion  révolutionnaire.  Cette  supério- 
rité reconnue  lui  avait  même  valu  leurs  jalousies  et  souvent 
leurs  injures.  Malheureusement,  son  esprit  ingénieux,  péné- 
trant ,  manquait  de  justesse ,  comme  aussi  de  profondeur  et 
d'élévation.  Il  était  faux  avec  des  formes  logiques.  Rompu  à  la 
polémique,  il  aimait  la  lutte  et  le  bruit.  Orateur  médiocre  et 
vacillant  dans  ses  idées,  il  fut  de  nom  seulement  le  chef  d'un 
parti  que  jamais  il  ne  dirigea. 

Il  proposa  de  punir  l'émigi'ation,  non  dans  ses  membres, 
mais  dans  ses  chefs,  coupables  d'avoir  établi  un  foyer  de  contre- 
révolution  hors  du  royaume;  il  demanda  qu'une  loi  frappât  les 
frères  du  roi  et  les  fonctionnaires  qui  avaient  déserté  leurs  pos- 
tes; qu'on  leur  offrit  une  amnistie  et  un  délai  pour  rentrer  en 
France;  que  ce  délai  passé,  leurs  biens  fussent  confisqués.  Pour 
les  émigrants  ordinaires,  on  se  contenterait  de  rétablir  la  triple 


[novembre  1791]      DÉBAT  SUR   L'ÉMIGRATION.  307 

contribution.  On  devait  parler  haut  aux  puissances  étrangères, 
et  les  obliger  à  chasser  de  leur  territoire  les  Français  rebelles 
ou  à  avouer  la  protection  qu'elles  leur  accordaient.  Elles  céde- 
raient ;  car  elles  ne  voulaient  pas  la  guerre.  Si  elles  changeaient 
d'attitude,  on  prendrait  alors  contre  elles  résolument  le  parti 
de  l'agression. 

La  tribune  fut  envahie  par  une  foule  d'orateurs  et  par  toutes 
les  thèses  possibles.  Condorcet  proposa  de  soumettre  les  ditTé- 
rentes  catégories  d'émigrés  à  autant  de  serments  particuliers. 
Vergniaud  et  Isnard,  insistant  sur  l'urgence  de  frapper  l'émi- 
gration, émurent  l'Assemblée  par  leur  é'oquence  nerveuse  et 
serrée  chez  le  premier,  colorée  et  à  effet  chez  le  second.  Ce- 
pendant d'autres  députés  représentèrent  qu'il  ne  fallait  ni  s'é- 
carter de  la  constitution  qui  avait  reconnu  les  droits  de  l'homme, 
ni  s'exagérer  le  danger,  le  grossir,  et  d  imaginaire  le  rendre 
réel.  Ils  soutinrent  que  l'émigration  se  lasserait,  qu'elle  tom- 
berait par  sa  propre  impuissance  et  par  la  durée  du  régime 
nouveau;  qu'il  fallait  rassurer  au  lieu  d'etfrayer;  que  l'indul- 
gence était  l'attribut  de  la  force.  Que!ques-vins  proposèrent 
une  pénalité  avec  des  délais;  l'Assemblée  se  rallia  à  cette  idée 
comme  à  un  moyen  terme. 

Elle  vota  deux  décrets.  Le  premier,  celui  du  31  octobre, 
porta  que  Monsieur  serait,  conformément  à  la  constitution, 
déclaré  déchu  de  son  droit  à  la  régence  s'il  ne  rentrait  en 
France  dans  un  délai  de  deux  mois.  Le  second,  du  7  novembre, 
porta  que  les  Français  rassemblés  au  delà  des  frontières  étaient 
suspects  de  con|uration  contre  la  pairie;  qu'à  partir  du  l*"" jan- 
vier suivant,  ceux  qui  seraient  encore  en  état  de  rassemblement 
seraient  déclarés  coupables  du  même  crime,  et  cités  devant 
la  haute  cour  nationale.  En  attendant,  les  revenus  des  piinces, 
des  fonctionnaires  civils  ou  militaires  et  des  pensionnaires  de 
l'Etat  qui  avaient  émigré,  étaient  mis  sous  le  séquestre. 

Louis  X\  1  fut  blessé  de  ces  décrets  qui  fi  appaient  ses  frères, 
dérangeaient  ses  espérances  de  rcconciliatiun  et  précipitaient 
sa  politique  dans  la  voie  des  ho^tiiités  ouvertes.  D'accord  avec 
Lameth,  Barnave  et  ses  ministres,  il  refusa  sa  sanction,  dé- 
clarant toutefois  qu'il  engagerait  les  princes  à  rentrer,  et  qu'il 
établirait  des  cours  martiales  pour  empêcher  les  désertions. 
En  elfet,  il  adressa  à  tous  les  émigrés  une  proclamation  pleine 
de  sagesse;  il  écrivit  à  ses  frères  deux  lettres  qui  étaient  une 
invitation  et  au  besoin  un  ordre  de  revenir  en  France.  Il  leur 

20. 


338  LIVRE   QUARA>-TE-SEPTIEME. 

disait  que  l'emploi  qiril  venait  de  faire  de  son  veto  était  la 
preuve  de  sa  liljerté.  Les  princes  répondirent  que  l'ordre  (|u'il 
leur  donnait  était  précisément  la  preuve  du  contraire.  La  ma- 
jorité des  émigrés  voulait  être  plus  royaliste  que  le  roi. 

lY.  — La  question  des  prêtres  non  assermentés  ou  réfrac- 
taires  se  liait  à  celle  de  l'émigration.  Ces  prêtres  conservaient 
beaucoup  d'influence  dans  les  campagnes.  On  rencontrait  là 
une  résistance  encore  plus  difficile  à  vaincre,  parce  qu'elle 
s'appuyait  sur  la  conscience.  Il  n'y  avait  plus  à  s'abuser  sur 
la  faute  énorme  que  ia  Constituante  avait  commise  en  soule- 
vant gratuitement  un  schisme.  Il  n'était  même  plus  permis  de 
conserver  l'espérance  que  la  Fayette  et  quelques  constitu- 
tionnels avaient  eue  encore  après  les  décrets,  «  d'introduire  au- 
tant qu'il  était  possible  la  pi^atique  de  la  liberté  religieuse  '  »  . 

Le  9  octobre,  Gallois  et  Gensonné  présentèrent  le  résultat 
d'une  enquête  sur  les  troubles  de  la  Vendée  et  des  Deux- 
Sèvres.  Les  prêtres  non  assermentés  gardaient  la  confiance 
absolue  des  populations;  ils  résistaient  non  par  intérêt  ou  dans 
des  vues  politiques,  mais  par  conviction,  et  leur  résistance  était 
dirigée  par  les  anciens  évêques.  Presque  tous  les  curés  étaient 
restés  dans  leurs  paroisses,  où  leur  remplacement  n'avait  pu  se 
faire  que  tard  et  successivement;  beaucoup  de  municipalités 
s'étaient  dissoutes  d'elles-mêmes  pour  n'v  pas  concourir.  La 
grande  majorité  des  paysans  abandonnait  les  églises  livrées  au 
culte  officiel  pour  aller  assister,  souvent  très-loin,  à  des  céré- 
monies plus  ou  moins  secrètes.  Ils  prenaient  des  lors  la  révolu- 
tion en  haine.  La  guerre  civile  était  imminente.  Les  commis- 
saires ajoutaient  qvi'ils  avaient  dû  se  bornera  de  simples  mesures 
d'ordre  prises  de  concert  avec  Dumouriez,  qui  commandait  à 
Nantes;  que  l'emploi  des  gardes  nationales  eût  amené  des  col- 
lisions certaines;  que  c'était  à  l'Assemblée  de  faire  les  décrets 
nécessaires,  mais  que  la  justice  et  la  prudence  exigeaient  de 
punir  seulement  les  actes  de  provocation  à  la  révolte. 

La  discussion  fut  tres-vive.  Parmi  les  députés,  les  uns  pro- 
posèrent d'éloigner  les  prêtres  insermentés,  d'autres  de  les  réu- 
nir dans  les  chefs-lieux,  d'autres  de  conférer  aux  départements 
des  pouvoirs  extraordinaires.  Quelques-uns  demandèrent  une 
liberté  de  culte  illimitée. 

*  La  Fayette,  lettre  à  Washington,  du  6  juin  1791. 


DEBAT   SUR   LES    PRETRES   NON    ASSERMENTES.     309 

L'abbé  Fauchot,  prédicateur  exalté,  qui  avait  présidé  après 
la  prise  de  la  Bastille  aux  processions  patriotiques,  qui  avait 
formé  une  société  dans  le  but  d'enseipfner  la  fraternité  des  peu- 
ples et  de  donner  l'Evangile  pour  base  à  la  r^eligion  du  genre 
humain;  qui  plus  tard,  devenu  évéque  constitutionnel  du  Cal- 
vados, avait  eUrayé  son  diocèse  par  ses  emportements  de  zèle, 
soutint  qu'on  devait  chercher  un  moyen  prompt,  énergique  de 
sauver  la  révolution  et  les  patriotes,  et  que  ce  moyen  consis- 
tait à  supprimer  les  pensions  payées  aux  prêtres  non  assermen- 
tés. On  ne  leur  devait  rien,  puisqu'ils  ne  remplissaient  aucun 
office  et  ne  servaient  pas  la  nation.  «  Ils  ont  suivi  leur  con- 
science, disait-il;  on  ne  solde  pas  la  conscience.  »  La  nation 
ne  peut  fournir  à  ses  plus  implacables  ennemis  les  moyens  de 
la  troubler.  Il  suffira  de  secourir  par  charité  les  vieillards  et  les 
infirmes.  Les  autres  prêteront  le  serment  ou  abandonneront 
leur  état  pour  chercher  les  moyens  de  vivre;  sinon  la  faim  les 
chassera. 

Torné,  évéque  constitutionnel  du  Cher,  s'éleva  contre  l'm- 
justice  et  la  cruauté  de  ces  propositions,  soutint  qu'on  devait 
punir  les  actes  de  désobéissance  à  la  loi,  non  les  erreurs  d'opi- 
nion ,  et  que  la  liberté  empêchait  de  persécuter  aucun  culte, 
quel  qu'en  fût  le  ministre.  Gensonné  proposa,  pour  diminuer 
les  causes  de  troubles,  d'ôter  aux  prêtres  celles  de  leurs  fonc- 
tions qui  avaient  un  caractère  laïque,  comme  la  tenue  de  l'état 
civil  ;  d'adoucir  ensuite  la  loi  du  serment  et  de  modifier  les 
conditions  des  élections  ecclésiastiques. 

Fauchet  déclara  que  jamais  le  clergé  constitutionnel  ne  vivrait 
fraternellement  avec  les  prêtres  insermentés,  ces  derniers  por- 
tant «  la  haine  dans  le  coeur  et  le  flambeau  de  la  discorde  à  la 
main  «  .  Etablir  l'égalité  des  cultes ,  c'était  préparer  des  colli- 
sions et  obliger  de  recourir  à  l'intervention  continuelle  des 
gardes  nationales.  ISIalgré  son  insistance,  les  deux  tiers  au 
moins  de  l'Assemblée  reculaient  devant  l'emploi  des  moyens 
violents,  quand  on  reçut,  le  6  novembre,  la  nouvelle  que  des 
attaques  contre  des  prêtres  constitutionnels  avaient  eu  lieu 
dans  le  département  de  Maine-et-Loire,  à  Gaen  et  ailleurs. 
Gambon  demanda  la  convocation  immédiate  de  la  haute  cour. 

Le  comité  de  législation  présenta  un  décret  conforme  aux 
propositions  de  Fauchet.  Des  murmures  s'élevèrent.  Le  bouil- 
lant Isnard  s'écria  qu'on  était  à  la  veille  d'une  guerre  civile; 
qu'il  ne  fallait  pas  s'endormir;  qu'on  devait  à  tout  prix  empê- 


310  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

cher  la  con(re-révoTution  de  s'organiser  et  lui  enlever  ses  for- 
ces. Il  demanda  qu'on  imposât  un  nouveau  serment  aux  prê- 
tres réfractaires ;  que  ceux  qui  s'y  refuseraient  fussent  déclarés 
suspects,  et  au  moindre  soupçon  exilés  sans  jugement.  Ce 
n'étnit  pas  là  persécuter,  mais  punir;  dans  les  grandes  circon- 
stances, touie  circonspection  était  faiblesse. 

L'Assemblée,  effrayée  de  ce  langage  emporté  et  presque 
sanguinaire,  refusa  au  discours  d'Isnard  les  bonneurs  de  l'im- 
pression, accordés  à  ceux  qu'elle  avait  déjà  entendus.  Mais 
émue  du  danger  que  courait  la  révolution,  elle  vota,  le  29  no- 
vembre, un  décret  portant  que  le  ministre  d'un  culte  qui  ne 
prétait  pas  le  serment  ne  pouvait  invoquer  en  sa  faveur  les 
libertés  garanties  par  la  constitution;  qu'il  était  des  lors  déchu 
de  tout  droit  à  une  pension ,  suspect  de  révolte,  et  soumis  à  la 
surveillance  des  autorités;  qu'il  pouvait  être  éloigné  sur  un 
ordre  simple,  sans  préjudice  des  peines  qu'il  encourrait  dans  le 
cas  d'un  jugement.  Appel  était  fait  à  l'énergie  des  corps  muni- 
cipaux et  administratifs. 

C'était  aggraver  la  faute  de  la  Constituante,  et  créer,  dit 
Lamartine,  plus  de  fanatisme  qu'on  n'en  étouffait.  Le  roi  ne 
cacha  pas  qu'il  ne  sanctionnerait  jamais  un  décret  pareil. 

Pendant  ce  temps,  l'intolérance  révolutionnaire  se  donnait 
pleine  carrière  à  Paris.  Quoique  les  arrêtés  municipaux  assu- 
rassent la  liberté  des  cérémonies  de  l'ancien  culte  sous  la  sur- 
veillance des  officiers  de  police,  en  fait  elles  étaient  troublées 
tous  les  jours;  la  municipalité  les  protégeait  à  regret  et  fort 
mal. 

Le  directoire  du  département  de  la  Seine  fit  alors  un  acte 
noble  et  courageux.  Il  sollicita  le  roi  d'user  de  son  veto  et  de 
ne  pas  sanctionner  le  décret,  contraire  à  la  constitution  et  aux 
principes.  Car  la  constitution  avait  déclaré  les  pensions  des 
prêtres  dette  nationale.  Le  refus  de  serment,  déjà  puni  par  la 
destitution,  ne  pouvait  entraîner  de  peine  nouvelle  Toute 
peine  nouvelle  supposait  un  déiit.  Déclarer  des  citoyens 
suspects  de  révolte  contre  la  loi,  c'était  retomber  dans  l'arbi- 
traire que  la  révolution  avait  précisément  détruit.  Des  listes 
de  suspects,  formées  dans  les  départements,  deviendraient 
très-vite  des  listes  de  proscription.  Les  administrations  dé- 
partementales ne  devaient  exercer  aucun  pouvoir  inquisi- 
torial.  Celle  de  la  Seine  n'accepterait  pas  ce  genre  de 
dévouement.  Il  ne  faut  pas,  ajoutaient  les  signataires  de  la 


[fin  179IJ     DÉROUTE   DU   PARTI   GONSTITUTIO.N  N EL.        311 

lettre,  que  la  liberté'  puisse  rétrograder,  que  l'on  puisse  retour- 
ner à  l'intolérance  et  aux  persécutions,  tristes  institutions  du 
passé,  impuissantes  d'ailleurs  contre  tout  fanatisme.  «  Puisque 
aucune  religion  n'est  une  loi,  qu'aucune  religion  ne  soit  donc 
un  crime.  » 

Cette  pétition  au  roi,  signée  par  Talleyrand,  la  Rochefou- 
cauld, Desnieuiiiers,  Beaumetz  et  d'autres  anciens  constitu- 
tionnels, fut  publiée  dans  les  journaux  des  Feuillants.  Plusieurs 
autres  directoires  de  département  s'exprimèrent  dans  le  même 
sens.  La  plupart  des  sections  de  Paris  envoyèrent  alors  des  dé- 
pu(a(ions  à  l'Assemblée  pour  y  lire,  en  faveur  du  maintien  du 
décret,  des  pétitions  plus  violentes  les  unes  que  les  autres. 
L'une  d'elles,  rédigée  par  Desmoulins,  demanda  que  le  dépar- 
tement fût  mis  en  accusation  comme  résistant  aux  pouvoirs 
constitués  et  excitant  à  la  guerre  civile.  L'Assemblée  eut 
honte  de  se  laisser  faire  la  loi;  elle  refusa  d'insérer  la  mention 
de  ces  lectures  dans  ses  procès-verbaux. 

Le  19  décembre,  le  roi  fit  connaître  son  vélo.  Il  n'y  eut 
qu'un  cri  chez  les  journaux.  C'était  une  conspiration  contre  la 
liberté,  car  la  constitution  avait  reconnu  le  droit  de  résister  à 
l'opjjression. 

V.  —  Le  directoire  du  département  de  la  Seine,  élu  le 
10  novembre,  avait  été  entièrement  composé  de  Feuillants. 
Ceux-ci  n'eurent  pas  le  même  succès  lors  de  la  réélection  des 
autorités  nuniicipales  de  I^ans. 

Bailly  avait  donné  sa  démission  de  maire,  aux  applaudisse- 
ments des  bornmesdu  17  juillet,  et  des  adversaires  de  la  répres- 
sion du  Champ  de  Mars,  il  était  fatigué  et  usé.  Ni  ses  forces 
ni  son  caractère  ne  s'étaient  trouvés  à  la  hauteur  d'une  situa- 
tion exceptionnellement  difticile.  Sa  popularité  des  premiers 
jours  avait  disparu.  En  se  retirant,  il  signala  les  vices  de  l'orga- 
nisai ion  administrative  de  la  commune,  et  surtout  de  la  pres- 
sion que  les  sections  exerçaient  sur  elle. 

La  Fayette,  Dandré  et  Pétion  furent  proposés  pour  le  rem- 
placer. Les  deux  premiers  étaient  les  candidats  des  constitu- 
tionnels. La  cour  commit  la  faute  de  les  repousser,  de  peur  de 
se  mettre  en  tutelle.  File  aima  mieux  soutenir  Pédon ,  esprit 
étroit,  mais  dont  la  médiocrité  n'oftusquait  personne.  Il  s'était 
fait  une  réputation  d'intégrité  et  de  veriu  ;  il  s'était  rendu  popu- 
laire par  son  entêtement   démocratique   et  par  les  manières 


312  LIVRE   QUARANTE -SEPTIEME. 

solennelles  avec  lesquelles  il  présidait  aux  Jacobins.  Sur  dix 
mille  votants  environ,  il  oLtint  plus  de  six  mille  voix.  Deux 
autres  Jacobins,  Danton  et  Manuel,  qui  n'avaient  pas  comme 
lui  le  mérite  de  riionnéteté,  furent  nommés  procureur  et  sub- 
stitut de  la  commune.  Les  rovalistes  s'imaginèrent  {jagner  Pé- 
tion  en  flattant  sa  vanité,  et  les  autres  en  les  payant.  Ils  ne 
voyaient  pas  que  pour  écarter  et  affaiblir  des  amis  dont  le  joug 
leur  pesait,  ils  allaient  patronner  des  auteurs  d'émeutes  et  sou- 
lever une  nouvelle  couche  d'ambitions  révolutionnaires. 

Quant  aux  Feuillants,  ils  tombèrent  du  coup.  Traités  de  ré- 
volutionnaires par  les  royalistes  et  de  contre-révolutionnaires 
par  les  Jacobins,  des  deux  côtés  accusés  d'inconséquence,  ils 
ne  parvinrent  pas  à  organiser  le  grand  parti  con>titutionnel  que 
leurs  chefs  avaient  rêvé.  Ils  avaient  bien  un  ckil),  des  sociétés, 
des  journaux  ;  mais  le  peuple  de  Paris  acheva  de  s'éloigner 
d'eux.  L'Assemblée,  dont  ils  s  étaient  exclue,  fut  jalouse  d'é- 
chapper à  leur  direction.  Elle  s'offusqua  de  leur  supériorité 
et  de  la  manière  dont  ils  la  lui  firent  sentir.  L'influence  assez 
contrariée  que  quelques-uns  d'eux  exerçaient  à  la  cour  ne 
dura  guère  qu'autant  qu'ils  eurent  au  ministère  des  amis. 

L'Assemblée  s'empressa  de  justifier  les  appréhensions  fâ- 
cheuses qu'elle  avait  fait  naître.  Elle  repoussa  les  conseils  les 
plus  sages,  comme  celui  de  réglementer  les  pétitions.  Quoi- 
qu'elle eût  admis  les  délais  établis  par  la  Constituante  pour 
assurer  à  ses  décisions  la  maturité  nécessaire,  elle  y  échappa 
par  les  votes  d'urgence  qui  précipitèrent  ses  délibérations  dans 
un  désordre  affreux.  Elle  vota  dix-sept  cents  décrets  en  un  an, 
c'e-'t-à-dire  le  double  de  sa  devancière  à  proportion.  Elle 
devint  une  arène  où  combattirent  à  armes  inégales,  en  pré- 
sence des  tribune.-K,  de  leurs  applaudissements  et  de  leurs  cla- 
meurs, les  orateurs  révolutionn. lires  .^ûrs  du  succès,  et  quelques 
députés  assez  courageux  pour  braver  l'impopularité  en  défen- 
dant presque  sans  espoir  Tordre  et  la  couronne.  Dès  le  mois  de 
novembre,  il  devint  évident  que  les  patriotes  l'emporteraient, 
en  entraînant  de  leur  côté  le  plus  grand  nombre  des  impar- 
tiaux '. 

Ils  commencèrent  par  montrer  des  exigences  tracassières.  Ils 
attaquèrent  la  diplomatie,   moins  renouvelée  que  les  autres 

'  Lettres  de  Montmorin  à  Lamaick,  da  2G  octobre  1791;  de  Pelleuc  à  La- 
marck  des  9  et  12  novembre  et  du  2  janvier  1792. 


[kn  1791]  PRÉPARATIFS    MILITAIRES.  S13 

corps.  Ils  fatiguèi'ent  les  ministres  crinterpellafions  re'pëtées. 
Montmorin  se  retira  le  21  novembre.  Delessart  passa  aux 
affaires  étrangères,  et  céda  Tintérieur  à  un  avocat  constitu- 
tionnel, Cahier  de  Gerville.  Duporlail,  mis  en  demeure  de 
s'expliquer  sur  l'armement  des  gfardes  nationales ,  subit  un 
interrogatoire  du  président  comme  un  accusé  devant  ses 
juges,  tant  était  g^rande  encore  l'inexpérience  des  formes  parle- 
mentaires. Il  se  dégoûta,  et  céda  le  portefeuille  de  la  guerre  à 
Narbonne,  le  4  décembre. 

Deux  des  nouveaux  ministres,  INIolleville  et  Narbonne,  dé- 
ployèrent une  grande  activité.  Molleville,  chargé  de  la  marine 
depuis  le  mois  d'octobre,  était  un  homme  d'esprit,  entrepre- 
nant, aimant  l'intrigue,  mais  se  perdant  dans  ses  propres  ha- 
biletés. Il  répandit  beaucoup  d'argent  sans  en  recueillir  un 
çrand  effet,  dans  les  tribunes  de  l'Assemblée  pour  y  acheter 
des  applaudissements,  ou  dans  les  faubourgs  pour  y  rendre  le 
roi  populau'e.  11  donna  au  duc  d'Orléans  le  titre  d'amiral,  dont 
le  refus  avait,  dit-on,  causé  sa  brouille  avec  la  coiu-;  mais  la 
réconciliation  ne  s'acheva  pas.  Le  duc,  s'étant  présenté  aux 
Tuileries,  y  fut  si  mal  reçu  par  les  courtisans,  qu'il  en  sortit 
ulcéré. 

Narbonne,  un  des  plus  jeunes  officiers  .généraux,  apparte- 
nait à  la  noblesse  libérale.  11  était  entreprenant  et  éloquent, 
^ladame  de  Staël,  qui  tenait  le  premier  salon  de  Paris,  crut 
qu'elle  l'inspirerait  et  le  rendrait  capable  de  conduire  la  révo- 
lution. 

VI.  —  Le  22  novembre,  le  publiciste  Koch,  député  du  côté 
droit  et  rapporteur  du  comité  diplomatique,  dénonça  les 
attroupements  et  les  enrôlements  qui  avaient  lieu  sur  les  terres 
de  trois  petits  princes  d'Allemagne,  les  électeurs  de  Trêves, 
de  Mayence  et  l'évêque  de  Strasbourg.  Il  demanda  que  le  pou- 
voir exécutif  adressât  de  fortes  sommations  à  ces  princes,  et 
des  plaintes  aux  cercles  de  l'Empire,  à  îa  Diète  et  à  l'Empe- 
reur. 

Le  29,  Isnard ,  dont  la  parole  méridionale  et  sonore  tenait 
l'Assemblée  haletante  sous  un  souffle  révolutionnaire,  pro- 
nonça une  violente  philippique,  du  genre  théâtral  où  il  était 
passé  maître,  contre  les  princes  étrangers  qu'il  menaça  d'une 
guerre  de  propagande,  contre  les  émigrés,  contre  les  minis- 
tres. Il  disait  en  parlant  des  ministres  :   «  Tia  responsabilité. 


314  LIVRE   QUARA^'TE-SEPTIEME. 

c'est  la  mort.»  II  disait  aux  interrupteurs  qui  l'applaudissaient  : 
«Respectez  mon  enthousiasme,  c'est  celui  de  la  liberté.  »  Il 
disait  enfin  en  défiant  l'Europe  :  «  Si  les  cabinets  engagent  les 
rois  dans  une  guerre  contre  les  peuples,  nous  engagerons  les 
peuples  dans  une  guerre  contre  les  rois.  »  L'Assemblée  décida 
que  le  vœu  du  comité  serait  porté  à  Louis  XV L  Le  soir  même, 
Vaublanc  lut  un  projet  d'adresse  au  roi,  projet  écrit  dans  un 
style  non  moins  déclamatoire.  «  Dites-leur,  s'écria-t-il  en  par- 
lant des  princes  d'Allemagne,  que  nous  porterons  chez  eux 
non  pas  le  fer  et  la  flamme,  mais  la  liberté.  »  L'adresse  fut 
votée  par  acclamations. 

Vaublanc,  député  royaliste,  voulait  mettre  les  passions  belli- 
queuses de  l'Assemblée  à  profit  pour  obtenir  la  réorganisation 
de  l'armée.  Les  constitutionnels,  Beaumetz,  Chapelier,  Talley- 
rand,  représentèrent  au  roi  la  nécessité  de  rétablir  la  discipline 
affaiblie  par  les  principes  des  Jacobins,  d'empêcher  surtout 
qu'elle  s'affaiblît  davantage,  ce  qui  devait  arriver  infadlible- 
ment,  enfin  de  rendre  à  l'armée  son  rôle  de  gardienne  de  l'ordre 
puljlic  et  de  soutien  du  pouvoir  exécutif. 

Les  ministres  partagèrent  ces  vues.  Le  roi  vint  en  personne, 
le  14  décembre,  lire  une  réponse  ferme,  digne,  et  même  em- 
preinte de  fierté.  «Que  vos  délibérations,  dit-il  aux  déjiutés, 
toujours  soumises  aux  principes  constitutionnels,  prennent  une 
marche  grave,  fière,  imposante,  la  seule  qui  convienne  aux 
législateurs  d'un  grand  empire;  que  les  pouvoirs  constitués  se 
respectent  pour  se  rendre  respectables;  qu'ils  se  prêtent  un 
secours  mutuel  au  lieu  de  se  donner  des  entraves,  et  qu'enfin 
on  reconnaisse  qu'ils  sont  distincts  et  non  ennemis.  Il  est  temps 
de  montrer  aux  nations  étrangères  que  le  peuple  français,  ses 
représentants  et  son  roi  ne  font  qu'un,  » 

Narbonne  annonça  que  l'ordre  était  donné  de  réunir  cent 
cinquante  mille  hommes  aux  frontières  dans  le  délai  d'un 
mois;  qu'il  allait  lui-même  partir  pour  inspecter  les  troupes; 
qu'on  formerait  trois  armées  commandées  par  Rochambeau, 
Luckncr  et  la  Fayette,  et  que  si  la  guerre  était  coûteuse,  elle 
aurait  du  moins  l'avantage  de  faire  cesser  l'incertitude  qui 
pesait  sur  les  finances.  «  Le  cri  de  la  guerre,  disait-il  emphati- 
quement, sera  le  signal  de  l'ordre.  » 

On  fit  donc  des  préparatifs  militaires,  bien  que  le  roi  fût  loin 
de  désirer  la  guerre  et  n'eût  pas  à  craindre,  pour  le  moment 
du  moins,  qu'on  la  lui  déclarât.  Les  puissances  demeuraient 


[décembre  lT9i]         LE   CLUR   DES   JAGORINS.  315 

dans  l'expectative.  I!  n'y  avait  alors  qu'une  question  litigieuse 
débattue  sérieusement  par  la  diplomatie,  c'était  celle  des 
princes  possessionnés  d'Al-ace;  elle  était  très-compliquée,  mais 
devait  se  réjjler  par  des  indemnités  *. 

La  nécessité  des  armements,  discutée  à  la  Législative,  le  fut 
avec  plus  de  vivacité  encore  et  non  moins  de  retentissement  au 
clul)  des  Jacobins,  redevenu  le  foyer  le  plus  ardent  de  la  révo- 
lution. Chaque  soir,  dans  une  vieille  église  sonore  et  mal 
éclairée,  quinze  cents  personnes  se  pressaient  pour  entendre 
une  prédication  révolutionnaire.  D'une  tribune  élevée  à  mi- 
hauteur  retentissait  cette  éloquence,  ou  si  l'on  veut  celte 
faconde  que  Carlyle  a  spirituellement  qualifiée  de  «  patrio- 
tique, passionnée,  tristement  monotone,  implacable,  inféconde 
excepté  pour  la  destruction,  mortellement  ennuyeuse  quoique 
portant  la  mort  »  . 

Le  12  décembre,  Brissot  soutint  aux  Jacobins  que  la  guerre 
était  nécessaire  pour  con>olider  la  liberté,  que  la  dignité  de  la 
France  l'exigeait,  et  qu'il  fallait  détruire  les  ennemis  de  la  con- 
stitution, c'est-à-flire  Coblentz.  Robespierre,  Danton,  Billaud- 
Tarennes  coml)attirent  cette  thèse  en  soufllant  la  défiance 
contre  la  cour  et  les  ministres.  Robespierre  exprima  fortement 
ses  appréhensions;  sa  phraséologie  était  fatigante,  mais  sa 
parole  mordante  et  pleine  de  fiel. 

Il  craignait  l'esprit  militaire  se  substituant  à  celui  de  la  révo- 
lution. 11  craignait  les  soldats,  les  généraux.  Il  craignait  l'oc- 
casion donnée  aux  modérés  d'exprimer  des  sentiments  patrio- 
tiques propres  à  fortifier  leur  parti.  Comme  on  voyait  des 
traîtres  partout,  cette  qualification  ne  fut  pas  ménagée  à  Bris- 
sot;  les  feuilles  révolutionnaires  de  Marat  et  de  Prudhomme 
le  traitèrent  de  ministre  futur  et  déguisé.  Toutefois  Robes- 
pierre eut  moins  de  su:  ces  que  Bnssot,  parce  que  ce  dernier 
touchait  une  fibre  qui  a  toujours  résonné  en  France.  Aussi  ne 
tarda-t-il  pas  à  se  rallier  au  parti  des  belliqueux,  soit  qu'il  eût 
changé  d'opinion,  soit  qu'il  tût  entraîné  par  le  besoin  de  popu- 
larité qui  le  dévorait. 

Les  trois  corps  d'armée  annoncés  furent  organisés,  le  pre- 
mier à  Lille  et  Valenciennes  sous  Rochambeau,  le  second  à 
Metz  sous  la  Fayette;  le  troisième,  celui  de  Luckner,  sur  le 

^  Ce  fut  en  effet  ce  qui  arriva.  Dumourie/  offrit  le  rachat.  Deux  des  princes 
possessioniiés  l'acceptèrent.  L'affaire  se  réduisit  aux  dimensions  d'un  simjtle 
procès. 


316  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

Rhin.  Eocliambeau  et  Luckner  furent  promus  au  marécîialat. 
La  Fayette  reçut  une  ovation  bruyante  de  la  garde  nationale, 
au  moment  où  il  quitta  Paris  pour  prendre  son  comman- 
dement. 

Karbonne  visita  rapidement  les  frontières,  et  revint  présen- 
ter à  r Assemblée,  le  11  janvier  1792,  un  rapport  plein  d'une 
confiance  presque  exagérée.  Sa  parole  était  vive,  entraînante. 
Seulement  il  représenta  que  l'enrôlement  des  volontaires  nui- 
sait à  celui  de  larmée.  Il  eût  voulu  les  convertir  en  troupes 
de  ligne.  L'Assemblée  s'y  opposa. 

Karbonne  ne  réussit  pas  mieux  que  les  autres  ministres  à  la 
conduire.  Les  orateurs  fougueux  qui  l'entraînaient  voulaient 
une  guerre  révolutionnaire.  Sur  la  demande  de  Brissot  et  le 
rapport  de  Gensonné,  elle  déclara  que  les  princes  étaient  cou- 
pables du  projet  d'attaquer  leur  patrie,  et  décréta  d'accusation 
les  comtes  de  Provence  et  d'Artois ,  avec  Galonné  et  deux 
autres  personnages  moins  connus  (1" janvier).  Le  14,  Guadet 
s'écria  :  «  Marquons  d'avance  une  place  aux  traîtres,  et  que 
cette  place  soit  Téchafaud.  »  L'Assemblée,  se  levant  tout 
entière,  prêta  d'une  voix  unanime,  au  milieu  du  tumulte,  le 
serment  que  les  tribunes  répétèrent  :  «  La  constitution  ou  la 
mort!  »  Le  ministre  Delessarts'y  associa.  La  Législative  voulait 
avoir,  elle  aussi,  sa  scène  du  Jeu  de  Paume.  Le  18,  Yergniaud 
prononça  une  pompeuse  philippique  contre  l'Autriche,  et  s'é- 
cria :  «Aux  armes,  citovens!  Homnies  libres,  défendez  votre 
liberté;  assurez  l'espoir  de  celle  du  genre  humain.  » 

Le  roi^  recevant  un  message  de  l'Assemblée,  lui  fit  une  leçon 
méritée  sur  son  inexpérience  diplomatique  et  sur  les  dangers 
de  son  langage.  En  effet,  elle  se  portait  aux  extrêmes.  On  lui 
demandait  de  Aoter  des  armements,  elle  hurlait  la  guerre, 
a  Si  demain ,  disait  un  contemporain ,  tous  les  princes  de 
l'Europe  juraient  de  novis  laisser  en  paix ,  nous  les  forcerions 
par  nos  folies  à  se  mêler  de  nos  affaires  '.  » 

Le  9  février,  on  vota  que  les  biens  des  traîtres  seraient  mis 
sous  le  séquestre,  «  afin  de  leur  ôter  les  moyens  de  nuire  à  la 
patrie  et  afin  d'assurer  à  la  nation  une  indemnité  des  frais  de 
la  guerre  qu'elle  serait  forcée  d'entreprendre" .  L'auteur  de  la 
motion  l'appuya  sur  la  nécessité  de  procéder  par  des  voies 
légales;  car  le  peuple  commençait  à  se  faire  justice  lui-même 
en  brûlant  les  châteaux.  Le  roi  sanctionna  ce  décret. 

1  Lettre  de  Pellenc  à  Montmorin,  du  12  novembre  1791. 


[FÉvriER  1792]     ARMEMENT   DES    S  ANS-GULOTTES*  317 

Bien  que  les  députés  girondins ,  on  commençait  à  leur 
donner  ce  nom  parce  que  Yer^jniaud ,  Guadet  et  Gensonné 
étaient  de  la  Gironde,  semblassent  défier  le  hasard,  le  public 
s'babitua  peu  à  peu  à  Tidée  de  la  guerre.  Les  uns  se  flattèrent 
qu'elle  retremperait  la  nation  et  précipiterait  une  crise  néces- 
saire pour  sortir  d'un  état  intolérable.  D'autres,  les  patriotes, 
crurent  que  l'f^urope  serait  mise  en  feu;  que  le  cri  de  : 
«  Guerre  aux  châteaux,  paix  aux  chaumières!  »  y  retentirait 
paitout,  et  que  la  guerre  serait  une  propagande  armée. 
Robespierre  annonça  dans  une  sorte  de  vision,  à  la  tribune  des 
Jacobins,  la  liberté  des  peuples  et  la  chute  des  despotes,  à 
condition  que  ce  ne  .serait  pas  le  pouvoir  exécutif  qui  menât 
la  nation  à  la  victoire. 

YII.  -  Les  Jacobins,  non  contents  de  prêcher  la  défiance 
contre  les  ministres,  commençaient  aussi  à  prêcher  l'assassi- 
nat. iJillaud-Varennes,  attaquant  la  Fayette  qui  avait  versé  le 
sang  du  peuple  et  qui  voulait  se  faire  César  ou  Cromwell,  s'é- 
criait :  «  Le  salut  public  veut  un  Thrasybule.  »  «  Le  moment, 
disait  Manuel,  est  venu  où  il  est  absolument  nécessaire  qu'un 
homme  périsse  pour  le  salut  de  tous,  et  cet  homme  doit  être 
un  ministre.  Ils  me  paraissent  si  coupables,  que  je  crois  ferme- 
ment que  l'Assemblée  nationale  se  rendrait  moins  coupable 
qu'eux  en  les  faisant  tirer  au  sort  pour  envoyer  l'un  d'eux  à 
l'échafaud  '.  » 

Les  Jacobins  agitaient  les  faubourgs  et  y  avaient  peu  de 
peine;  carie  travail  manquait  souvent,  et  quand  il  ne  man- 
quait pas,  beaucoup  d'ouvriers,  habitués  à  la  paresse  des  ate- 
liers nationaux,  refusaient  de  s  y  remettre.  L'argent  manquait 
aussi;  on  avait  émis  de  petits  assignats  de  dix  livres  et  de 
cinq  livres,  qui  déjà  perdaient  au  change.  Il  fallait  donc  payer 
pi  s  cher  le  pain  et  les  vivres,  sans  parler  du  sucre,  rendu 
très-rare  par  la  révolte  des  colonies.  Les  faubourgs  retentis- 
saient de  cris  contre  les  usuriers,  les  agioteurs  et  les  accapa- 
reurs. Même  une  députation  du  faubourg  Saint- Antoine  se 
rendit  à  l'Assemblée  et  les  y  dénonça  en  termes  furieux  '. 

Pétion,  qui  s  était  enfermé  jusque-là  dans  ses  devoirs  d'ad- 
ministrateur et  borné  à  des  proclamations  assez  sages,  eut 
l'idée  d'armer  le  peuple,  c'est-à-dire  de  joindre  aux  citoyens 

1  Séance  dn  20  janvier  et  12  févrirr. 

2  Le  26  janvier. 


?AS  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

acfifs  ou  à  la  bourgeoisie,  formant  seuls  la  garde  nationale, 
les  citoyens  passifs  auxquels  on  distribuerait  des  j)iques,  la  plus 
simple  de  toutes  les  armes,  celle  dont  s'étaient  servis  les  pre- 
neurs de  la  Bastille.  Le  roi  Tappela  aux  Tuileries,  le  II  fé- 
vrier, et  lui  représenta  qu'il  compromettait  la  sûreté  j)uMique, 
mais  ne  fit  pas  d'autre  opposition.  Le  maire  et  la  municipalité 
poursuivirent  l'exécution  du  projet,  et  se  contentèrent  de 
prendre  quelques  mesures  d'ordre  dérisoires  et  insuffisantes, 
comme  d'exiger  une  déclaration  des  citoyens  détenteurs  de 
piques.  Ainsi,  quand  la  garde  nationale,  lasse  de  son  rôle,  com- 
mençait à  ne  plus  assurer  ou  même  à  menacer  la  paix  publique, 
Pétion,  sous  prétexte  de  créer  plus  d'union  au  sein  du  tiers  état, 
organisa  une  armée  pour  les  émeutes.  Les  soldats  de  cette 
armée  se  donnèrent  le  nom  de  sans-culottes,  et  prirent  à  titre 
d'uniforme  le  bonnet  rouge,  destiné  à  une  si  triste  célébrité. 

Le  16  février,  l'xVssemblée  fit  une  adresse  pour  rassurer  les 
esprits;  en  réalité,  l'adresse  était  plus  propre  à  propager  les 
défiances  qu'à  les  calmer.  Condorcet,  qui  l'avait  rédigée,  ré- 
pondait aux  critiques  dirigées  contre  la  Législative,  qu'elle 
préparait  dans  ses  bureaux  les  lois  essentielles  dont  la  Consii- 
tviante  lui  avait  légué  le  cadre,  mais  que  son  obligation  snciée 
était  de  surveiller  rigoureusement  le  ministère  et  les  conspira- 
tions du  pouvoir  exécutif  ou  de  ses  agents. 

Le  ministre  Gabier  de  Gervi'le  fut  plus  clairvoyant,  lorsque 
'faisant  le  surlendemain  un  rapport  sur  la  situation  intérieure, 
il  énuméra  les  causes  de  troubles,  une  émission  trop  forte  du 
papirr-monnaie ,  la  cberté  des  subsistances,  les  persécutions 
religieuses  ranimant  le  fanatisme  dans  quelques  départements; 
et  qu'enfin  il  mil  au  premier  rang  les  club»,  «  formés  au  mo- 
ment où  le  gotbique  édifice  s'écroulait,  quand  l'esprit  était  de 
tout  détruire  ».  «  Aujourd'hui,  ajoutait-il,  ces  sociétés  n'ont 
pas  changé;  cependant  le  véritable  esprit  est  de  tout  conser- 
ver. )» 

La  discussion  s'engagea  entre  ceux  qui  imputaient  le  mal  aux 
Jacobins  et  ceux  qui  l'attribuaient  à  l'inertie  ou  aux  calculs 
perfides  du  ministère.  Il  fut  proposé  d'interdire  à  tout  député 
l'assistance  à  un  club  ou  à  une  société  particulière  '.  Cette  pro- 
position souleva  un  tumuke  inouï,  et  son  auteur  fut  menacé 
de   l'AbbayC;   Cependant  les  journaux  des  Feuillants  dénon- 

*  Le  23  février. 


[février  et  mars  1792]     TROUBLES  DÉS  DÉPARTEMENTS.     219 

çaient  le  danger  courageusement.  «  Les  sociétés  affiliées,  écri- 
vait Andié  Chénier.  se  tenant  toutes  par  la  main,  forment  une 
chaîne  électrique  autour  de  la  France.  Au  même  instant,  dans 
tous  les  recoins  de  l'empire,  elles  s'agitent  ensemble,  poussent 
les  mêmes  cris,  inspirent  les  mêmes  mouvements,  qu'elles 
n'avaient  certes  pas  grand'peine  à  prévoir.  » 

L'Assemblée  se  divisait  en  côté  du  peuple  et  côté  du  roi.  Ceux 
de  ce  second  côté  étaient  appelés  les  vendus,  parce  qu'on 
savait  que  beaucoup  de  députés  étaient  ambitieux  et  pauvres, 
et  que  Molleville  distribuait  de  l'argent. 

Vin.  —  Pendant  ces  adresses  et  ces  débats  stériles,  le  dé- 
sordre s'étendait  aux  départements  sous  l'action  des  mêmes 
causes.  Les  autorités  ne  pouvaient  ou  n'osaient  agir.  La  police 
se  cachait,  les  malfaiteurs  se  montraient.  Il  n'était  pas  rare  de 
voir  les  petites  villes  ou  les  villages  se  barricader,  et  les  pay- 
sans armés  de  faux  faire  des  patroudles. 

Au  mois  de  février,  des  émeutes  eurent  lieu  sur  les  marchés, 
à  Dunkerque,  à  Saint-Omer,  dans  l'Oise.  Le  3  mars,  le  maire 
d'Etampes,  Siinoiuieau,  refusant  la  taxe  du  pain  et  voulant  dis- 
perser un  rassemblement,  se  mit  à  la  tête  d'un  détachement 
de  soldats;  les  soldats  s'enfuirent  et  les  énieutiers  l'assassi- 
nèrent. La  majorité  trouva  commode  de  rejeter  la  responsa- 
bilité de  ces  évéi  ements  sur  le  ministère.  A  chaque  plainte, 
Guadet  demandait  ce  que  faisaient  les  ministres. 

Mais  le  Midi  fut  le  théâtre  de  troubles  plus  graves. 

Le  comtat  Venaissin  n'était  nullement  pacifié  depuis  sa  réu- 
nion à  la  France.  La  nouvelle  administration  ayant  mis  la  main 
sur  les  églises,  un  de  ses  principaux  membres  fut  assassiné  par 
les  partisans  du  pape,  le  16  octobre  1791.  Le  parti  dominant 
vengea  la  victime  par  des  tueries;  cent  dix  prisonniers  furent 
égorgés  et  leurs  cadavres  jetés  dans  le  souterrain  de  la  Gla- 
cière. Les  troubles  ne  s'apaisèrent  que  par  l'entrée  des  troupes 
françaises;  elles  mirent  la  ville  en  état  de  siège,  et  emprison- 
nèrent ou  expulsèrent  un  grand  nombre  de  brigands. 

Les  Jacobins  demandèrent  que  les  brigands  prisonniers 
fussent  graciés  en  A'ertu  de  l'amnistie  décrétée  par  la  Consti- 
tuante le  14  septembre  précédent.  Ce  voeu  eut  de  l'écho  à  la 
Législative.  Les  députés  constitutionnels  y  répondirent  en  de- 
mandant au  contraire  leur  mise  en  jugement,  attendu  que 
l'amnistie  était  antérieure  aux  crimes.  L'Assemblée  se  laissa 


320  LIVRE   QUARA^'TE-SEPTIEME. 

entraîner  par  Guadet  et  Vergniaiid,  et  appliqua  aux  prison- 
niers le  bénéfice  de  l'amnistie,  le  19  mars.  Décret  fatal  (jui 
créait  un  précédent  pour  Timpunité  de  l'assassinat. 

La  municipalité  de  INIarseille,  livrée  aux  Jacobins,  disposant 
de  plusieurs  balaillonsde  gardes  nationales  et  de  milices  diver- 
sement organisées,  agissait  en  souveraine,  prenait  des  arrêtés  à 
tort  et  à  travers,  sans  tenir  compte  du  directoire  du  départe- 
ment, et  étendait  sa  surveillance  sur  une  partie  du  Midi. 
Montpellier  et  Orange  la  soutenaient.  Elle  dénonça  Arles  à 
l'Assemblée  comme  un  foyer  d'aristocrates,  obtint  deux  dé- 
crets qui  ordonnaient  d'y  désarmer  la  garde  nationale  et  de 
démolir  les  murailles.  Les  milices  marseillaises  exécutèrent  ces 
décrets;  elles  surprirent  Aix  dans  le  même  tem'jos  et  y  désar- 
mèrent un  régiment  suspect  (février).  En  revanche,  elles  lais- 
sèrent les  pavsans  du  Gard  brûler  des  châteaux. 

Saint-Domingue  était  livré  par  les  noirs  au  meurtre,  au  pil- 
lage et  à  l'incendie.  Le  gouverneur  demandait  des  secours,  des 
armes,  des  munitions.  L'Assemblée  recommanda  au  roi  de 
hâter  ces  envois;  mais  cédant  à  l'entraînement  de  la  philan- 
thropie, elle  décréta,  comme  remède  aux  maux  de  la  colonie, 
que  les  hommes  de  couleur  et  les  nègres  libres  y  jouiraient  des 
mêmes  droits  que  les  blancs;  qu'ils  seraient  admis  dans  les 
assemblées  et  les  municipalités  coloniales,  et  que  ces  corps 
seraient  soumis  à  une  réélection. 

IX. — L'Empereur  et  le  roi  de  Prusse,  avertis  par  les  déclara- 
tions belliqueuses  de  la  Législative,  signèrent  un  traité  définitif 
le  7  février,  et  s'engagèrent  à  garantir  les  princes  de  l'Empire. 
Ils  étaient  poussés  par  la  plupart  de  ces  princes,  surtout  par  les 
électeurs  ecclésiastiques,  que  la  propagande  française  mena- 
çait. L'Autriche  et  la  Prusse  se  sentaient  alors  d'autant  plus 
libres  de  leurs  mouvements,  que  la  Russie,  ayant  conclu  la 
paix  avec  la  Porte  à  Jassy,  devait  tenir  la  Pologne  en  respect. 

Delessart  demanda  des  explications  à  Vienne  au  sujet  du 
traité.  L'Autriche  en  donna  de  tres-hautaines,  se  disculpa  de 
soutenir  les  émigrés  dont  les  armements  n'étaient  pas  sérieux , 
mais  se  plaignit  que  le  parti  républicain  alarmât  l'Europe  par 
ses  violences,  et  que  l'Assemblée  applaudit  à  des  déclarations 
outrageantes  et  calomnieubcs  contre  les  souverains ,  qui  de- 
vaient y  répondre  par  V indifférence  ou  le  mépris.  La  France 


{mars  1792]     CHUTE  DES  MINISTRES  CONSTITUTIONNELS.         321 

enfin  laissait  former  sur  son  territoire  des  complots  contre  les 
Pays-Bas. 

Au  fond ,  Léopold  songeait  peu  à  prendre  l'offensive  ;  il  se 
prêtait  même  à  la  formation  d'un  congrès ,  que  désiraient 
Louis  XVI  et  la  reine.  Mais  sa  déclaration  exaspéra  d'autant 
plus  les  révolutionnaires  français,  qu'ils  voulurent  y  voir  l'œu- 
vre des  constitutionnels,  de  Mercy  et  d'un  prétendu  comité 
autrichien  qu'ils  accusaient  la  reine  de  diriger.  Kaunitz  avait 
<jualifîé  le  club  des  Jacobins  de  foyer  d'anarcbie.  «  Jurons  , 
s'écria  Collot  d'Herbois  dans  la  séance  du  2  mars,  que  le  der- 
nier de  nous  qui  sera  frappé  par  les  tyrans  mourra  en  s'enve- 
loppant  dans  les  débris  du  manteau  de  la  liberté.  »  «  Ne  jurons 
pas  de  mourir,  s'écria  à  son  tour  Robespierre  ,  mais  de  vain- 
cre. Léopold  n'est  que  l'instrument  et  le  prête-nom  d'une 
autre  puissance,  et  cette  puissance  quelle  est-elle?  Le  roi?  Non. 
Les  ministres?  Non.  Les  aristocrates  de  Coblentz?  Non.  Tout 
ce  qui  existe  en  France  d'ennemis  de  l'égalité,  d'ennemis  de  la 
révolution,  d'ennemis  du  peuple,  voilà  ceux  qui  déclarent  la 
guerre  aux  Jacobins.  » 

Il  n'était  bruit  que  de  complots  et  de  trahisons.  On  s'en  pre- 
nait aux  ministres  ,  surtout  à  Molleville  ,  à  Narbonne  et  à  ma- 
dame de  Staël ,  qui  inspirait  ce  dernier.  On  les  accusait 
d'amuser  l'Assemblée ,  de  ménager  l'émigration  ,  de  laisser 
délabrer  les  forces  de  terre  et  de  mer.  Les  ministres  ,  ainsi 
suspectés,  étaient  eux-mêmes  divisés;  Molleville  et  Narbonne 
ne  pouvaient  s'entendre.  Narbonne  soutint  au  conseil  qu'on  ne 
calmerait  pas  les  défiances  publiques  tant  que  le  roi  laisserait 
subsister  des  doutes  sur  ses  relations  avec  les  émigrés,  ou  tar- 
derait à  reconstituer  sa  maison  militaire  et  sa  maison  civile, 
composées  de  personnes  qui  tenaient  des  propos  inconsidérés. 
Il  appela  à  Paris  les  trois  généraux  investis  de  grands  com- 
mandements ,  Rochambeau ,  la  Fayette  et  Luckner,  et  se  fît 
écrire  par  eux  des  lettres  exprimant  la  même  opinion.  Les  au- 
tres ministres  se  récrièrent.  Il  donna  sa  démission  le  9  mars  ; 
par  compensation,  Molleville  fut  renvoyé  le  surlendemain. 

Brissot  profita  de  cette  désorganisation  du  ministère  pour 
demander  le  10,  au  nom  du  comité  diplomatique,  la  mise  en 
accusation  de  Delessart.  Il  prétendit  que  la  responsabilité  d'un 
ministre  des  affaires  étrangères  était  plus  grande  que  celle  des 
autres,  parce  qu'il  exposait  l'État  à  plus  de  dangers,  et  qu'on 
devait  frapper  en  lui  l'incapacité  à  l'égal  de  la  trahison.  A  dé- 


322  LIVRE  QUARANTE-SEPTIÈME. 

faut  de  (griefs  précis,  il  fit  un  crime  à  Delessart  «  d'avoir  cen- 
suré l'enthousiasme  de  l'Assemblée  après  l'avoir  allumé  »  , 
d'avoir  parlé  un  autre  langage  qu'elle  ,  qualifié  les  embarras 
intérieurs  en  termes  propres  à  encourager  l'Autriche  ,  enfin 
mis  dans  ses  dépêches  une  faiblesse  qui  avilissait  la  France. 
C'était  un  procès  avoué  de  tendance.  La  passion  était  montée 
à  un  tel  point,  que  les  députés  qui  risquèrent  quelques  obser- 
vations en  faveur  du  malheureux  ministre  commencèrent  par 
le  condamner  et  le  sacrifier.  Vergniaud  dénonça  dans  un  dis- 
cours éloquent  la  contre -révolution  tramée  aux  Tuileries. 
«  L'épouvante  et  la  terreur,  s'écria-t-il ,  sont  souvent  sorties  au 
nom  du  despotisme  de  ce  palais  fameux.  Qu'elles  y  rentrent 
aujourd'hui  au  nom  de  la  loi  !  » 

Le  14,  l'Assemblée  décréta  que  Delessart  serait  traduit  de- 
vant la  cour  nationale  comme  prévenu  d'avoir  négligé  et  trahi 
ses  devoirs,  compromis  l'indépendance,  la  dignité,  la  sûreté 
et  la  constitution  de  la  nation  française. 

Gerville ,  Duport-Dutertre  et  Tarbé  se  retirèrent ,  en  sorte 
que  le  ministère  ne  compta  plus  dans  son  sein  un  seul  consti- 
tutionnel ou  Feuillant. 

X.  —  Louis  XVI,  blessé  de  se  voir  enlever  Delessart,  se 
trouva  encore  dans  le  plus  grand  embarras  pour  former  un  mi- 
nistère nouveau.  Il  ne  pouvait  plus  se  servir  des  Feuillants.  On 
lui  suggéra  l'idée  de  s'adresser  aux  Girondins  ou  à  des  hommes 
capables  de  marcher  avec  eux.  Les  Girondins  avaient  révélé 
tout  à  coup  des  talents  inconnus ,  salués  comme  un  brillant 
produit  de  la  révolution.  Leur  nouveauté,  leur  inexpérience , 
leur  indiscipline  n'étaient  pas  sans  avantages.  Il  n'était  pas 
absolument  impossible  de  les  former,  de  les  rallier,  de  diviser 
l'Assemblée  avec  leur  aide  et  même  de  la  diriger.  On  calcula 
qu'il  y  avait  là  un  moyen  de  salut  et  l'unique  peut-être  ;  que  si 
l'on  échouait ,  on  aurait  démontré  une  fois  de  plus  l'impossi- 
bilité de  vivre  avec  la  constitution.  Louis  XVI  se  résigna  sin- 
cèrement à  faire  encore  cet  essai,  et  y  mit  pour  toute  condi- 
tion que  sa  dignité  ne  fût  pas  compromise.  Seulement  il  fallait 
un  homme  assez  énergique  et  assez  habile  pour  être  placé  à  la 
tête  du  nouveau  ministère.  On  crut  le  trouver  dans  Dumou- 
riez. 

Dumouriez  était  un  militaire  connu  ,  qui  avait  montré  un 
esprit  entreprenant,  plein  de  ressources,  et  les  talents  d'un  roué 


[mars  1792]  MINISTÈRE   GIRONDIN.  323 

de  haute  société  dans  plusieurs  missions  diplomatiques  secrètes 
sous  Louis  XY.  Cependant  sa  carrière  avait  été  assez  équi- 
voque ;  il  cherchait  un  commandement  et  ne  l'avait  pas  obtenu. 
C'était  un  de  ces  hommes  dont  les  qualités  ne  frappent  et  ne 
deviennent  précieuses  que  dans  les  temps  de  crise.  Infatigable, 
audacieux  avec  la  promptitude  du  coup  d'œil  et  courageux 
avec  sang-froid,  sachant  prendre  un  parti  toutes  les  fois  qu'il 
en  fallait  un,  et  dès  qu'il  l'avait  pris,  convaincu  que  cétail  le 
meilleur.  Il  n'avait  aucune  opinion  arrêtée  et  aucune  dignité  de 
caractère.  Il  ne  pouvait,  dit  Thiers,  commander  qu'à  des  sol- 
dats. jMais  c'était  un  aventurier  puissant.  Il  n'avait  heurté  au-- 
cune  opinion,  et  il  comptait  des  amis  dans  toutes.  Pendant  que 
Laporte ,  intendant  de  la  liste  civile ,  le  recommandait  secrè- 
tement à  la  cour,  il  avait  gagné  Gensonné  et  s'était  ménagé 
les  Jacobins.  Il  fut  chargé,  le  15  mars,  des  affaires  étrangères; 
le  nouveau  ministre  de  la  guerre,  de  Grave,  était  un  homme 
à  lui. 

Il  aborda  sans  hésitation  les  difficultés  du  moment ,  tout  à 
fait  appropriées  à  son  genre  d'esprit  ' .  «  11  faut ,  dit-il  à  La- 
porte ,  se  faire  Jacobin  pour  déjouer  tous  les  partis.  »  Il  se 
présenta  au  club  avec  l'autorisation  du  roi;  il  y  parla,  et  n'hé- 
sita pas  à  s'y  coiffer  du  bonnet  rouge  qu'avaient  adopté  les  assis- 
tants. 11  y  fut  trés-applaudi  ;  ce  qui  n'empêcha  pas  les  orateurs 
ordinaires,  Legendre,  Collot ,  Iiobespierre ,  d'exprimer  en  sa 
présence  même  des  réserves  significatives. 

Le  24  mars,  un  message  du  roi  annonça  que  Clavière  et 
Roland  étaient  nommés  ministres,  l'un  des  contributions,  l'autre 
de  l'intérieur.  Clavière ,  de  Genève ,  était  connu  par  ses  écrits 
financiers  et  les  idées  qu'il  avait  suggérées  à  Mirabeau.  Roland, 
ancien  inspecteur  des  manufactures  ,  avait  composé  des  ou- 
vrages économiques,  et  jouissait  d'une  réputation  de  probité  et 
de  droiture  inflexibles.  Mais  il  dut  principalement  sa  fortune 
politique  au  talent  que  sa  femme  avait  eu  de  réunir  dans  son 
salon  les  principaux  députés  de  la  Gironde ,  étrangers  aux  so- 
ciétés de  Paris  et  heureux  de  se  grouper  autour  d'une  femme 
belle ,  spirituelle ,  passionnée  comme  eux  pour  la  philosophie 
et  la  liberté.  Louis  XVI  choisit  ces  deux  ministres  sans  les 
avoir  jamais  vus,  et  Dumouriez  se  crut  par  ces  choix  maître 
des  Girondins,  qu'il  regardait  comme  une  simple  coterie. 

'  C'est  lul-mème  qui  se  juge  ainsi  dans  ses  Mémoires. 

21. 


324  LIVRE  QUARANTE-SEPTIÈME. 

Le  premier  acte  de  Dumouriez  fut  d'organiser  la  garde  con- 
stitutionnelle du  roi.  En  même  temps  il  prit  vis-à-vis  de  Tétran- 
ger  une  attitude  décidée.  Il  écrivit  à  Vienne  que  des  plaintes 
sur  la  violence  des  clubs  et  de  certains  journaux  ne  pouvaient 
être  une  cause  de  guerre.  Léopold  venait  de  mourir  subite- 
ment ,  mais  son  fils  François  II  garda  ses  ministres ,  répondit 
avec  la  même  aigreur,  et  continua  les  armements  commencés. 
La  guerre  devint  donc  inévitable. 

La  mort  non  moins  imprévue  du  roi  de  Suède  ,  Gustave  III, 
assassiné  à  Stockholm  dan-,  un  bal  masqué ,  ne  l'arrêta  pas  da- 
vantage. Gustave  bravait  la  révolution  française  avec  une  té- 
mérité qualifiée  de  chevaleresque  par  les  émigrés  de  Coblentz; 
mais  loin  d'être  l'âme  de  la  coalition ,  il  n'en  était  que  l'enfciiit 
perdu.  Il  prétendait  régenter  les  princes  français  ;  il  ne  s'était 
jamais  entendu  avec  l'Autriche  ou  la  Prusse ,  et  il  n'avait  pas 
obtenu  de  la  Russie ,  fort  défiante  à  son  égard ,  les  troupes 
qu'il  lui  demandait. 

Les  puissances  continuèrent  à  se  montrer  de  plus  en  plus 
hostiles.  Les  cours  de  Saint-Pétersbourg ,  de  Stockholm  et  de 
Madrid  avaient  rappelé  de  Paris  leurs  ambassadeurs. 

XI.  —  Les  révolutionnaires  ,  enhardis  par  la  connivence  du 
maire  Pétion,  organisèrent  des  manifestations  à  Paris.  D'abord 
ce  furent  des  banquets  civiques  ;  puis  Collot  d'Herbois  eut 
l'idée  de  fêter  les  soldats  de  Châteauvieux,  Ces  soldats  étaient 
des  Suisses  du  i-égiment  qui  s'était  rendu  coupable  en  1790  de 
l'insurrection  de  Nancy.  Quarante  d'entre  eux  avaient  été  con- 
damnés militairement  et  envoyés  aux  galères  de  Brest ,  puis 
graciés  par  l'amnistie.  Collot  recueillit  des  souscriptions  pour 
les  faire  venir  à  Paris  et  leur  décerner  un  triomphe  au  Champ 
de  Mars ,  que  leur  présence  devait  purifier  du  sang  versé  par 
la  Fayette. 

Tout  ce  qu'il  y  avait  d'hommes  attachés  à  l'ordre  et  aux  lois 
fut  scandalisé  et  épouvanté.  L'apparition  des  bonnets  rouges 
après  celle  des  piques  avait  déjà  causé  tant  de  divisions  et 
d'alarmes,  que  Pétion  et  Robespierre  avaient  proposé  eux- 
mêmes  de  les  supprimer.  Les  journaux  royalistes  et  les  Feuil- 
lants s'indignèrent  qu'on  songeât  à  récompenser  des  hommes 
qui  avaient  violé  les  lois ,  véritable  insulte  à  la  garde  nationale 
qui  s'était  fait  tuer  pour  les  défendre.  Roucher  et  André 
Chénier  se  montrèrent  éloquents  et  courageux.  Marat ,  repa- 


[avril  1792]     FÊTE  DES   SUISSES   DE  GH ATE AUVIEUX.     325 

laissant  après  plusieurs  mois  de  retraite  et  de  silence ,  comme 
un  oiseau  de  mauvais  augure,  glorifia  la  rébellion  des  soldats 
de  Châteauvieux,  et  exprima  le  regret  qu'ils  n'eussent  pu  venir 
dans  la  capitale  punir  le  despote  et  les  pères  conscrits.  Une 
collision  parut  imminente.  Lies  gardes  nationaux  et  les  citoyens 
armés  de  piques  se  menacèrent.  L  état-major  de  la  garde  na- 
tionale adressa  les  protestations  les  plus  vives  à  la  commune  et 
au  département.  Robespierre  dénonça  la  Fayette  aux  Jacobins 
comme  ayant  excité  sous  main  les  officiers  et  conspiré  avec 
eux. 

Le  9  avril,  l'Assemblée  fut  avertie  que  les  soldats  de  Châ- 
teauvieux se  présentaient  à  la  barre.  Jaucourt,  ancien  lieute- 
nant de  Bouille ,  s'opposa  à  ce  qu'on  leur  accordât  les  hon- 
neurs de  la  séance.  Il  dit  qu'une  amnistie  n'était  pas  une 
ovation  ;  qu'il  ne  fallait  pas  démentir  la  Conslituante  ,  qui  avait 
décrété  le  deuil  public  de  leurs  victimes ,  ni  encourager  l'in- 
àubordination  militaire.  Gouvion  déclara  qu'ayant  eu  son  frère 
tué  à  Nancy,  il  se  verrait  obligé  de  sortir  de  la  salle.  La  gauche 
cria  :  «  A  bas ,  et  sortez  !  »  Gouthon  insista ,  et  après  un  vio- 
lent orage,  l'Assemblée  décida,  à  la  majorité  de  deux  cent 
(,  uatre-vingt-une  voix  contre  deux  cent  soixante-cinq ,  que  les 
pétitionnaires  seraient  introduits.  Collot  les  présenta  et  les 
appela  «  les  plus  déterminés  défenseurs  de  la  liberté  » .  Ils  dé- 
filèrent au  bruit  des  tambours  ,  accompagnés  de  gardes  natio- 
naux de  Versailles  et  de  Paris,  de  gardes  suisses,  de  citoyens 
et  de  citoyennes  portant  des  drapeaux  tricolores ,  des  piques 
et  autres  emblèmes  de  la  liberté.  «Cette  séance,  ditVaublanc, 
fut  ignominieuse  et  dégradante.  Elle  pénétra  les  âmes  géné- 
reuses d'un  dégoût  mêlé  d  horreur  impossible  à  décrire.  Les 
membres  les  plus  courageux  étaient  dans  une  sorte  d'abatte- 
ment. »  Ces  derniers  se  comparaient  à  des  vaincus  réduits  à 
enterrer  leurs  drapeaux. 

Le  11,  le  corps  municipal  autorisa  la  fête  projetée,  en  y 
mettant  pour  condition  qu'elle  demeurerait  fête  privée,  qu'elle 
serait  dédiée  à  la  Liberté,  et  qu'aucun  citoyen  n'y  pourrait 
paraître  avec  des  armes. 

Dupont  de  Nemours  écrivit  alors  à  Pétion  une  lettre  très- 
énergique  pour  lui  reprocher  de  se  faire  niaisement  le  complice 
d'un  affreux  complot.  Il  fallait  être  aveugle  volontaire  pour  ne 
pas  voir  que  la  prétendue  fête  privée  serait  une  fête  publique; 
que  dix  mille  piques  allaient  occuper  Paris;  que  les  brigands  y 


325  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

arrivaient  de  tous  côtés ,  résolus  de  désarmer  la  garde  natio- 
nale; qu'on  av^it  crié  déjà  :  Pendez  la  Fayette  et  Baillv!  que 
c'était  déchaîner  les  violences  et  ruiner  la  constitution.  Les 
honnêtes  gens  ne  devaient  pas  souffrir  cette  avanie.  «  Tous  les 
Français,  disait  Dupont,  ont  juré  de  vivre  lihres;  ils  ne  seront 
pas  plus  esclaves  des  clubs  que  des  rois.  »  Pétion  répondit  en 
s'étonnant  avec  bonhomie  de  ces  craintes,  et  en  soutenant 
que  c'était  «une  hypocrisie  pour  persécuter  avec  impunité  les 
vrais  défenseurs  de  nos  droits  »  .  Il  écrivit  au  directoire  qu'il 
y  aurait  plus  de  danger  à  empêcher  la  fête  qu'à  la  laisser  aller 
à  son  cours  naturel  et  paisible.  Le  directoire  lui  en  laissa  toute 
la  responsabilité. 

La  fête  eut  lieu  le  dimanche  15  avril.  Les  sociétés  frater- 
nelles se  rendirent  processionnellementde  la  Bastille  au  Champ 
de  Mars,  promenant  les  bustes  des  grands  hommes,  deux  sar- 
cophages, un  pour  les  gardes  nationaux  tués  et  un  pour  les 
soldats  de  Châteauvieux ,  puis  le  livre  de  la  constitution;  puis 
des  trophées,  des  chaînes  brisées  et  un  char  portant  une  déesse 
de  la  Liberté  devant  laquelle  on  brûlait  des  parfums.  Le  cor- 
tép-e  s'arrêtait  à  des  stations  ,  où  la  musique  donnait  le  signal 
des  danses.  Le  maire,  plusieurs  membres  de  la  municipalité  et 
même  quelques  députés  s'y  joignirent  en  simples  particuliers. 
Au  Champ  de  Mars  le  char  de  la  Liberté  fît  le  tour  de  l'autel 
de  la  patrie.  Le  soir  fut  consacré  aux  danses,  farandoles  et 
chants  civiques. 

La  journée  s'étant  passée  sans  désordre ,  les  Jacobins  célé- 
brèrent dans  leurs  journaux  les  fêtes  patriotiques  comme  la 
meilleure  éducation  du  peuple.  En  réalité,  le  15  avril  marquait 
le  premier  triomphe  de  l'anarchie;  l'autorité  municipale  se 
mettait  à  la  remorque  de  la  révolution. 

XII.  —  Le  roi  se  rendit  le  20  à  la  Législative  et  fit  lire  en 
sa  présence  le  rapport  de  Dumouriez  au  conseil  sur  la  nécessité 
de  déclarer  la  guerre.  La  délibération  fut  courte,  car  il  n'y 
avait  qu'un  avis.  Pourtant  le  député  Becquey  s'opposa  coura- 
geusement à  l'entraînement  général.  Il  représenta  que  la  paix 
était  nécessaire  pour  consolider  la  révolution,  pour  assurer 
l'ordre  intérieur  que  compromettrait  !e  départ  de  l'armée ,  et 
pour  rétablir  les  finances.  Il  ajouta  que  la  guerre  déclarée  à 
l'Autriche  seule  deviendrait  forcément  une  guerre  générale; 
qu'on  n'avait  pas  d'alliés;  qu'on  ne  pouvait  pas  compter  sur  la 


[avril  1792J      LA  GUERRE.   ÉCHECS   EN    BELGIQUE.  o27 

neutralité  de  l'Angleterre,  parce  que  si  la  révolution  trouvait 
des  sympathies  naturelles  dans  un  pays  de  gouvernement  libre, 
ces  sympathies  tomberaient  devant  l'intérêt  de  profiter  de  nos 
troubles  pour  augmenter  le  commerce  anglais  et  pour  achever 
la  ruine  de  nos  colonies,  comme  devant  la  crainte  de  nous  lais- 
ser occuper  la  Belgique.  Les  questions  pendantes,  celles  d'Avi- 
gnon ou  des  princes  d'Alsace ,  n'étaient  que  des  affaires  d'in- 
demnités à  régler.  La  guerre  n'avait  donc  pas  de  raison  sérieuse  ; 
il  fallait  attendre  au  moins  qu'on  nous  la  déclarât. 

La  guerre  n'en  fut  pas  moins  votée  à  l'unanimité  moins  sept 
voix.  Tout  le  monde  la  jugeait  inévitable.  Les  Girondins  en 
assumèrent  la  responsabilité,  avec  leur  passion  et  leur  impru- 
dence ordinaires,  sans  se  douter  qu'elle  dût  leur  être  fatale.  Il 
leur  parut  habile  de  lier  la  cause  de  la  nationalité  à  celle  de  la 
révolution  ;  ils  ne  virent  pas  qu'ils  mettaient  aux  mains  de 
celle-ci  une  arme  terrible. 

Dumouriez  avait  un  plan  arrêté.  Il  voulait  se  borner  à  la 
défensive  partout  où  la  France  avait  des  frontières  naturelles  , 
et  prendre  l'offensive  ailleurs  pour  conquérir  ces  frontières, 
c'est-à-dire  les  Alpes  et  le  Rhin. 

Il  fit  aussitôt  entrer  les  troupes  en  campagne.  Plusieurs  divi- 
sions envahirent  la  Belgique.  Les  Autrichiens  n'y  avaient  pas 
de  .'^randes  forces,  et  on  espérait  que  les  Belges  se  soulève- 
raient aussitôt.  Espérance  vaine  :  aucun  mouvement  révolu- 
tionnaire n'éclata,  et  l'invasion  échoua  sur  toute  la  ligne. 

Biron ,  étant  sorti  de  Valenciennes  le  27  avril ,  marcha  sur 
Mous.  A  peine  eut-il  dépassé  Quiévrain  qu'on  aperçut  un  corps 
ennemi  fortement  retranché.  Deux  régiments  de  dragons  criè- 
rent à  la  trahison,  se  replièrent  sur  l'infanterie,  et  y  causèrent 
une  panique.  L'ennemi  n'eut  qu'à  paraître  pour  enlever  le 
bagage  et  cinq  canons.  Le  28,  Théobald  Dillon  sortit  de  Lille 
avec  trois  mille  hommes  pour  marcher  sur  Tournay.  Il  avait 
mal  fait  ses  reconnaissances.  Un  corps  autrichien  se  jeta  sur 
lui;  ses  troupes  saisies  de  la  même  panique  l'abandonnèrent, 
et  dans  le  désordre  il  fut  assassiné  avec  plusieurs  de  ses  offi- 
ciers. La  Fayette  arrivait  à  Givet  avec  le  coips  d'armée  prin- 
cipal pour  marcher  sur  Namur  et  de  là  sur  Liège  ou  Bruxelles , 
quand  il  apprit  ce  double  désastre  et  s'arrêta. 

Il  n'y  eut  à  Paris  et  partout  qu'un  cri  d'effroi  et  d'indigna- 
tion. On  se  crut  trahi.  Les  plaintes  des  généraux,  des  officiers, 
des  soldats,  apprirent  que  l'état  de  l'armée  et  de  l'administra- 


328  LIVRE   QUARAISTE-SEPTIE.ME. 

tion  militaire  était  déplorable,  que  les  ordres  avaient  été  mal 
doni:;és,  les  préparatifs  insuffisants.  Pourquoi  avait-on  divisé  le 
commandement?  Etait-ce  jalousie  de  Dumouriez  à  l'égard  de 
la  Fayette  ?  Avait-il  craint  d'irriter  les  Jacobins  en  lui  donnant 
le  commandement  en  chef?  Pouvait-on  sérieusement  compter 
sur  la  propagande  révolutionnaire?  Que  faire  avec  une  armée 
désorganisée,  qui  suspectait  ses  officiers  et  ne  leur  obéissait 
plus?  Les  scènes  de  Lille  n'étaient-elles  pas  le  signal  d'une 
affreuse  anarchie? 

Vaublanc  affirme  que  si  un  chef  s'était  alors  présenté  ,  la 
bourgeoisie  de  Paris  dans  son  émoi  se  serait  ralliée  à  lui  spon- 
tanément pour  rétablir  l'autorité  du  roi.  L'Assemblée  frémit 
d'entendre  les  délégués  des  Cordeliers  dénoncer  à  sa  barre  les 
trahisons  des  généraux.  Le  3  mai,  Marat,  dénoncé  par  Beugnot 
et  Guadet,  fut  traduit  devant  la  haute  cour  pour  avoir  écrit 
dans  son  journal  que  l'armée  devait  massacrer  ses  généraux  et 
porter  le  fer  et  la  flamme  sur  la  majorité  gangrenée  des  repré- 
sentants de  la  nation.  On  infligea,  il  est  vrai ,  la  même  peine,  par 
esprit  d'impartialité,  à  Royou,  rédacteur  d'un  journal  royaliste. 
On  déclara  les  prisonniers  de  guerre,  dont  quelques-uns  avaient 
été  massacrés  à  Lille,  placés  sous  la  sauvegarde  de  la  nation. 
Dumas  exposa  qu'une  loi  sur  la  discipline  était  nécessaire. 
L'Assemblée  y  consacra  une  partie  du  mois  de  mai ,  fit  un  dé- 
cret sur  les  tribunaux  militaires  et  un  autre  pour  punir  les 
désertions. 

Dumouriez  appela  au  ministère  de  la  guerre  le  colonel  Ser- 
van ,  frère  de  l'avocat  général  et  ami  des  députés  girondins. 

Enfin  l'Assemblée ,  i-amenée  à  la  nécessité  de  réagir  contre 
le  désordre ,  décréta  une  fête  nationale  en  l'honneur  du  maire 
d'Etampes ,  assassiné  le  3  mars ,  l'appela  la  fête  de  la  Loi ,  et 
s'y  fit  représenter  par  soixante-douze  de  ses  membres. 

XIH.  —  Malheureusement  la  Législative ,  sans  partis  à 
principes  fixes  et  sans  majorité  organisée,  était  toujours  le  jouet 
des  entraînements.  L'esprit  de  défiance  et  d'hostilité  contre  la 
cour  reprit  vite  le  dessus.  Le  journaliste  Carra  dénonça  le 
15  mai,  dans  ses  Annales  -patriotiques ,  le  comité  autrichien 
comme  préparant  une  Saint-Barthélémy  de  patriotes,  pendant 
laquelle  le  roi  prendrait  la  fuite  et  livrerait  les  places  fortes  aux 
étrangers  et  aux  émigrés.  Il  accusa  nommément  Montmorin  et 
MoUeville  d'en  faire  partie. 


[mai  1792]  LE   COMITÉ    AUTRICHIEN.  329 

Ces  derniers  demandèrent  justice,  et  le  juge  de  paix  Larivière 
lança  un  mandat  d'amener  contre  trois  députés,  Merlin,  Bazire 
et  Chabot,  qui  avaient  fourni  des  renseignements  à  Carra. 
L'Assemblée  décréta  aussitôt  que  !e  juge  de  paix  serait  traduit 
devant  la  haute  cour  pour  avoir  attenté  à  l'inviolabilité  de  ses 
membx'es ,  quoiqu'il  s'autorisât  des  ordres  du  roi. 

Brissot  fit,  le  23,  contre  le  comité  autrichien  un  long  réqui- 
sitoire, pareil  à  celui  qu'il  avait  fait  contre  Delessart.  Il  soutint 
que  ce  comité,  sans  avoir  de  siège  fixe  ni  de  corps  palpable, 
était  partout,  organisant  la  désertion  et  la  trahison  ;  que  Mercy 
en  était  l'âme ,  que  Monlmorin  et  Molleville  étaient  des  man- 
nequins dont  on  tenait  les  fils  à  Vienne. 

C'était  encore  un  procès  de  tendance ,  échafaudé  sur  des 
présomptions,  non  sur  des  faits.  La  vérité  était  que  Montmorin 
s'était  opposé  à  la  déclaration  de  guerre  avec  une  vivacité  qui 
ne  lui  était  pas  habituelle  ;  qu'il  correspondait  avec  Mercy  et 
Lamarck,  retirés  depuis  longtemps  à  Bruxelles;  qu'ils  se  com- 
muniquaient leur  découragement  et  leurs  pronostics  funestes. 
Quant  à  Louis  XVI,  il  envoyait  des  agents  secrets  aux  émigrés, 
mais  pour  leur  recommander  une  abstention  complète.  En 
même  temps,  il  essayait  d'engager  les  souverains  d'Autriche  et 
de  Prusse  à  déclarer  qu'ils  ne  faisaient  pas  la  guerre  à  la 
France,  mais  à  une  faction  antisociale  ;  qu'ils  étaient  prêts  à 
traiter  avec  lui ,  mais  avec  lui  seul ,  en  n'admettant  les  émigrés 
que  comme  partie  plaignante.  Car  il  se  flattait  toujours  de  la 
possibilité  d'un  congrès,  où  les  puissances  réclameraient  au 
nom  du  droit  européen  la  révocation  de  tous  les  décrets  portant 
atteinte  aux  droits  héréditaires  de  la  couronne,  tout  en  recon- 
naissant que  la  France  était  maîtresse  de  faire  à  son  gré  ses  lois 
intérieures.  Distinction  assez  difficile,  en  supposant  d'ailleurs 
que  le  congrès  fût  possible  après  les  hostilités  commencées. 

Les  révolutionnaires  ne  savaient  qu'une  chose,  l'existence 
d'une  diplomatie  secrète.  Le  roi  s'entendait  avec  les  étrangers. 
C'était  une  trahison,  et  ils  devaient  la  combattre  à  outrance. 

Le  23  mai,  le  jour  même  où  Brissot  dénonçait  le  comité 
autrichien,  Pétion  donna  au  commandant  de  la  garde  natio- 
nale de  service  aux  Tuileries  l'ordre  de  surveiller  le  roi,  qu'on 
disait  faire  des  préparatifs  de  fuite.  Louis  XVI  se  plaignit  éner- 
giquement  au  maire  et  au  directoire  du  département;  le  direc- 
toire le  soutint.  Les  lettres  furent  publiées;  Pétion  publia  sa 
réponse. 


330  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

Le  27,  l'Assemblée  vota  un  nouveau  décret  contre  les  prêtres 
insermentés.  Elle  les  rendit  passibles  de  la  déportation,  dès  que 
vin^'  citoyens  du  même  canton  s'uniraient  pour  le  demander. 
Elle  avait  peu  auparavant  prohibé  le  costume  ecclésiastique  et 
supprimé  toute  congrégation  d'hommes  ou  de  femmes.  Le  28, 
elle  se  déclara  en  permanence  et  s'occupa  de  la  garde  consti- 
tutionnelle du  roi.  Le  29,  elle  décréta  que  cette  garde  serait 
licenciée  et  recréée  sous  une  autre  forme. 

Les  amis  du  roi  et  les  Feuillants,  prévoyant  qu'il  aurait 
besoin  un  jour  d'être  défendu,  avaient  voulu  l'entourer  d'une 
force  sérieuse.  Sa  garde  avait  été  composée  avec  un  grand  soin  ; 
Brissac,  qui  la  commandait,  était  connu  par  son  dévouement 
chevaleresque.  On  prétendait  en  faire  le  noyau  d'une  armée , 
que  composeraient  avec  elle  les  bataillons  suisses  et  quelques 
bataillons  de  garde  nationale  de  Paris  ou  des  départements  les 
plus  affectionnés,  sans  compter  les  volontaires  royalistes  qu'on 
appelait  de  tous  les  côtés,  même  de  l'émigration,  et  dont  Cler- 
mont-Tonnerre  organisait  secrètement  un  corps  à  Paris  '.  Tout 
cela  n'avait  guère  et  ne  pouvait  guère  avoir  qu'un  but  défensif  ; 
mais  Bazire  demanda  la  dissolution  d'une  milice  composée  de 
conLre-révolutionnaires ,  de  domestiques  d'émigrés,  de  prêtres 
réfractaires,  d'Arlésiens,  enfin  gangrenée  (T aristocratie. 

L'Assemblée  resta  en  permanence  quatre  jours  comme  dans 
un  danger  public.  Pétion  venait  chaque  matin  lui  rendre 
compte  de  Tétat  de  Paris,  c'est-à-dire  l'entretenir  des  lâches 
qui  conspiraient  et  de  l'empressement  de  la  foule  à  manifester 
ses  sentiments  révolutionnaires.  La  garde  nationale  était  sur 
pied,  la  ville  sillonnée  de  patrouilles;  les  maisons  éclairées  la 
nuit.  Des  pétitionnaires  demandaient  qu'on  décrétât  la  perma- 
nence des  sections.  Des  citoyens  de  la  section  des  Gobelins,  au 
nombre  de  quinze  ou  seize  cents,  armés  de  piques,  vinrent 
défiler  à  la  barre.  Les  députés  de  la  droite  ne  pouvaient  plus 
parler  sans  être  hués  et  qualifiés  de  scélérats,  de  traîtres,  d'aris- 
tocrates. Deux  d'entre  eux,  Froudières  et  Calvet,  s'étant  indi- 
gnés contre  un  système  de  suspicion  qui  aboutissait  à  frapper 
tout  le  monde,  furent  envoyés  trois  jours  à  l'Abbaye. 

Louis  XVI  refusa  absolument  sa  sanction  au  décret  qui  frap- 
pait les  prêtres  insermentés.  Il  la  donna,  quoique  à  regret,  à 
celui  qui  prononçait  la  dissolution  de  sa  garde.  Dumouriez  le 

1  Mémoh-cs  de  Malouet, 


[jcM  1792J     RENVOI    DES   MINISTRES    GIRONDINS.  331 

pressa  de  la  reconstituer  immédiatement  sur  d'autres  bases  ;  il 
eut  l'imprudence  souveraine  de  ne  pas  le  faire,  soit  faiblesse, 
soit  plutôt  défiance  à  l'égard  de  cboix  qu'on  lui  eût  plus  ou 
moins  imposés. 

XI Y.  —  Les  Girondins  craignaient  alors  une  contre-révolu- 
tion militaire,  que  le  roi  voulait  sans  se  l'avouer,  et  que  les 
constitutionnels  commençaient  à  désirer,  sans  oser  l'exécuter. 
Ces  derniers  appelaient  la  Fayette.  Une  grande  partie  de  la 
garde  nationale  et  tout  l'état-major,  fatigués  d'un  service  in- 
cessant et  irrités  de  la  présence  des  bommes  à  piques ,  vou- 
laient en  finir  avec  les  Jacobins. 

Le  ministre  de  la  guerre  Servan,  ami  des  Girondins,  proposa 
à  l'Assemblée ,  d'accord  avec  Clavière  et  Roland  ,  mais  sans 
avoir  consulté  les  autres  ministres,  de  former  sous  les  mius  de 
Paris  un  camp  de  vingt  mille  fédérés ,  tirés  des  gardes  natio- 
nales des  départements,  ce  qui  permettrait  d'envoyer  à  la  fron- 
tière les  soldats  de  ligne  et  les  volontaires  présents  dans  la  ca- 
pitale. On  objecta  que  ce  serait  mettre  la  garde  nationale  de 
Paris  en  suspicion.  L'établissement  du  camp  n'en  fut  pas 
moins  voté,  le  8  juin,  et  l'on  convint  que  les  fédérés  seraient 
convoqués  pour  le  troisième  anniversaire  du  14  juillet. 

Ce  fut  comme  un  signal  qui  mit  Paris  en  feu.  Les  officiers 
de  la  garde  nationale  portèrent  à  l'Assemblée  une  pétition  cou- 
verte de  huit  mille  signatures  contre  le  corps  de  vingt  mille 
hommes.  Ils  déclarèrent  que  c'était  là  une  proposition  inju- 
rieuse  pour  eux,  dangereuse  pour  la  paix  publique,  contraire  à 
la  constitution;  que  le  roi  seul  pouvait  la  faire,  non  un  mi- 
nistre ;  qu'enfin  Servan  s'était  rendu  l'instrument  «  de  cette 
faction  qui  déchirait  le  royaume ,  qui  provoquait  les  vengeances 
populaires ,  qui  avait  la  scélératesse  d'imaginer  toutes  sortes 
de  moyens  pour  diviser  les  citoyens ,  de  chercher  à  opposer  le 
bonnet  du  travail  aux  casques  militaires ,  les  piques  aux  fusils, 
rhabit  de  campagne  aux  uniformes»  .  L'orateur  en  terminant 
protesta  que  la  garde  nationale  de  Paris  ne  se  laisserait  pas 
enlever  ses  canons,  comme  on  l'en  menaçait. 

L'Assemblée,  frappée  par  l'énergie  de  ce  langage,  eut  un 
moment  d'hésitation.  Mais  Vergniaud  représenta  que  la  pétition 
était  attentatoire  à  un  décret  rendu ,  et  la  fit  renvoyer  à  l'examen 
des  comités.  Des  députations  affluèrent,  venant  se  prononcer 
les  unes  pour,  les  autres  contre  le  camp  de  vingt  mille  hommes. 


332  LIVRE  OUARA^'TE-SEPTIEME. 

Dumouriez  s'emporta  au  sein  du  conseil  contre  ses  collègues 
girondins.  Il  tira ,  dit-on  ,  son  épée.  Il  accusa  Servan  de  trahi- 
son ou  d'ineptie.  Il  reprocha  à  Roland  et  à  Clavière  d'apparte- 
nir à  une  coterie  indigne  du  ministère  et  qui  voulait  tuer  le  roi 
à  coups  d'épingle.  Les  autres  ministres  se  récrièrent  comme 
lui.  Le  12,  Roland,  Clavière  et  Servan  furent  renvoyés. 

Louis  XYI  les  avait  acceptés  en  silence  et  supportés  patiem- 
ment; mais  il  avait  toujours  affecté  de  ne  pas  se  livrer  à  eux. 
Il  y  mettait  même  une  sorte  de  malice  qui  exaspérait  madame 
Roland.  Maintenant  il  refusa  de  se  laisser  hraver. 

Roland  venait  d'ailleurs  de  lui  remettre  une  lettre  où ,  par- 
lant ce  qu'il  appelait  le  langage  austère  de  la  vérité,  il  lui  re- 
présentait qu'une  crise  était  imminente;  que  la  sanction  des 
deux  décrets  pour  la  déportation  des  prêtres  et  le  camp  de  vingt 
mille  hommes  ne  pouvait  plus  être  retardée;  qu'il  était  temps 
encore  de  prévenir  par  la  sagesse  de  grands  malheurs,  mais 
qu'autrement  la  révolution ,  faite  dans  tous  les  esprits,  s'achè- 
verait au  prix  du  sang.  Roland,  ou  plutôt  sa  femme,  véritable 
auteur  de  la  lettre,  faisait  ainsi  la  leçon  au  roi.  Roland,  qui 
payait  sur  les  fonds  du  ministère  de  l'intérieur  une  feuille 
presque  républicaine,  affectait  depuis  son  entrée  aux  Tuileries 
une  simplicité  puérile.  Il  y  portait  des  cheveux  plats ,  très-peu 
de  poudre  ,  un  habit  noir,  des  souliers  avec  des  cordons.  Il 
ressemblait,  dit  Ferrières,  à  un  quaker  endimanché.  Il  se  mon- 
trait aigre  et  maladroit,  avec  le  pédantisme  de  toutes  les  vertus 
qu'il  avait,  pédantisme  qui  dépassait  encore  celui  de  Necker  et 
n'en  avait  pas  la  grandeur.  Il  déclamait  à  froid.  La  pensée  de 
conduire  et  surtout  de  protéger  la  cour  ne  déplaisait  pas  à  sa 
fierté  de  parvenu.  Madame  Roland  l'encourageait  à  jouer  ce 
rôle  et  mettait  tout  en  œuvre  pour  retenir  les  Girondins ,  ses 
amis,  dans  une  défiance  hautaine  de  la  cour,  qu'elle  détestait 
avec  passion. 

Les  trois  ministres  congédiés  écrivirent  à  l'Assemblée  pour 
lui  exposer  les  motifs  de  leur  renvoi.  Elle  décréta  qu'ils  empor- 
taient l'estime  et  les  regrets  de  la  nation;  que  leurs  lettres  se- 
raient imprimées  et  envoyées  aux  quatre-vingt-trois  départe- 
ments. Roland  publia  aussi  sa  lettre  au  roi ,  ce  qui  était  une 
manière  d'en  appeler  à  l'opinion  publique. 

Dumouriez  les  laissa  faire  et  affronta  la  Législative  pour  lui 
communiquer  un  mémoire  sur  le  département  de  la  guerre.  Il 
y  disait  qu'une  levée  en  masse  de  la  nation  serait  une  folie; 


[juin  1792]  LETTRE   DE   LA   FAYETTE.  333 

qu'il  fallait  cependant  se  procurer  des  hommes  et  des  armes 
dont  on  manquait  et  réorganiser  l'administration  militaire , 
dont  la  révolution  avait  renouvelé  le  personnel.  Il  déclara  qu'il 
était  temps  que  le  Corps  législatif  soutînt  le  pouvoir  exécutif 
et  cessât  de  dégoûter  les  ministres  par  un  système  de  dénon- 
ciations irritantes.  Ses  paroles  soulevèrent  un  violent  orage. 
On  contesta  ses  assertions;  on  lui  cria  qu'il  avait  trahi,  puis- 
qu'il avait  fait  IWguerre  avant  d'être  prêt.  On  le  menaça  de  le 
traduire  devant  la  haute  cour.  Il  domina  l'Assemblée  par  son 
sang-froid  et  par  l'à-propos  de  ses  réponses. 

Sa  situation  était  pourtant  des  plus  critiques.  Il  avait  échoué 
doublement  dans  son  plan  de  campagne  et  dans  son  essai  de 
gouverner  avec  la  révolution.  La  plupart  des  généraux, 
Luckner,  la  Fayette,  se  plaignaient  de  lui,  à  tort  ou  à  raison. 
Les  Girondins  lui  en  voulaient  d'avoir  contre-signe  le  renvoi 
des  ininistres  leurs  amis  ;  ils  lui  demandèrent  dans  leurs  jour- 
naux un  compte  public  de  six  millions  qu'il  s'était  fait  donner 
pour  dépenses  secrètes.  Le  roi,  de  son  côté,  lui  reprochait 
d'avoir  patronné  les  ministres  conspirateurs,  et  la  cour  trouvait 
qu'il  n'avait  rendu  qu'un  service,  celui  de  les  renvoyer. 

Avec  son  caractère  imperturbable  il  chercha  de  nouvelles 
combinaisons.  Mais  il  voulut  d'abord  que  le  roi  sanctionnât  les 
deux  décrets,  quelque  déplorables  qu'ils  fussent.  Il  dit  qu'on 
était  forcé  de  déporter  les  prêtres  insermentés  pour  les  sauver 
d'un  massacre;  que  pour  le  camp  des  vingt  mille  hommes,  il 
saurait  l'organiser  de  manière  à  conjurer  le  péril;  il  se  char- 
geait de  contenir  les  fédérés ,  puis  de  les  éloigner  de  Paris. 
Louis  XVI ,  forcé  dans  ses  retranchements ,  déclara  avec  une 
énergie  dont  il  ne  semblait  pas  capable  qu'il  ne  sanctionnerait 
jamais  le  décret  de  la  déportation  des  prêtres.  Dumouriez  donna 
sa  démission  et  reçut  un  commandement  à  l'armée  du  Nord. 
Le  roi  nomma  un  ministère  d'hommes  peu  connus  appartenant 
plus  ou  moins  au  parti  feuillant^  et  tomba  dans  un  abattement 
profond  (18  juin). 

XV.  —  La  Fayette  était  à  Maubeuge  ,  prêt  à  soutenir 
Luckner,  qui  devait  opérer  sur  la  Flandre  maritime.  Mais  ses 
yeux  étaient  toui^nés  sur  Paris ,  où  les  constitutionnels  l'appe- 
laient, le  pressant  de  se  prononcer  contre  les  Jacobins.  Il  était 
sûr  de  ses  troupes,  car  n'étant  pas  exposé  aux  mêmes  soupçons 
que  les  autres  généraux,  il  avait  eu  moins  de  peine  à  entre- 


334  LIVRE   QUxlRANTE-SEPTlEME. 

tenir  la  discipline.  Il  ne  se  trouvait  qu'à  cinquante  lieues  de 
Paris.  S'il  agissait,  il  serait  encore  acclamé  par  la  garde  natio- 
nale. Une  autre  raison  le  décida.  Il  détestait  Roland  et  Dumou- 
riez  ,  quoique  ce  dernier  eût  tout  fait  pour  le  gagner. 

Il  écrivit  à  l'AssemLlée  une  lettre  qui  y  fut  lue  le  18.  Après 
avoir  dit  que  les  trois  ministres  étaient  tombés  victimes  de 
leurs  intrigues ,  et  avoir  attaqué  l'existence  équivoque  et  scan- 
daleuse de  Dumouriez,  dont  il  ignorait  encore  la  retraite,  il 
dénonçait  l'ennemi  du  dedans  et  réclamait  l'exécution  du  dé- 
cret du  29  septembre. 

Il  nommait  les  Jacobins  «  faction  organisée  comme  un  em- 
pire à  part,  aveuglément  dirigée  par  quelques  chefs  ambitieux, 
usurpant  les  pouvoirs  du  peuple  français  en  subjuguant  ses 
représentants  et  ses  mandataires  »  .  C'est  là  que  dans  les  séances 
publiques  l'amour  des  lois  se  nomme  aristocratie  et  leur  infrac- 
tion patriotisme.  C'est  là  qu'on  célèbre  la  révolte  de  Nancy  et 
les  crimes  d'Avignon.  «  Législateurs,  ajoutait-il,  faites  que  la 
justice  criminelle  reprenne  sa  marche  constitutionnelle;  que 
l'égalité  civile ,  que  la  liberté  religieuse  jouissent  de  l'entière 
application  des  vrais  principes;  que  le  pouvoir  royal  soit  intact, 
car  il  est  garanti  par  la  constitution  ;  qu'il  soit  indépendant , 
car  cette  indépendance  est  un  des  ressorts  de  notre  liberté; 
qu'il  soit  révéré,  car  il  est  investi  de  la  volonté  nationale... 
Enfin  que  le  règne  des  clubs ,  anéanti  par  vous,  fasse  place  au 
règne  de  la  loi,  leurs  usurpations  à  l'exercice  ferme  et  indé- 
pendant des  autorités  constituées.  » 

La  lecture  de  cette  lettre  fut  couverte  d'applaudissements. 
Les  Girondins  essayèrent  d'abord  d'en  contester  l'authenticité, 
puis  représentèrent  que  l'Assemblée  ne  pouA  ait  se  laisser  faire 
ainsi  la  loi ,  que  la  lettre  d'un  général  ne  devait  pas  être  assi- 
milée à  la  pétition  d'un  simple  citoyen.  Les  députés  de  la 
droite,  très-animés  et  enhardis,  s'écrièrent  qu'il  fallait  en  finir 
avec  les  factions. 

Les  Jacobins  n'appelèrent  plus  la  Fayette  que  conspirateur, 
idole  des  accapareurs ,  des  financiers ,  des  agioteurs ,  de  tous 
les  bourgeois  orgueilleux  et  égoïstes,  et  parlèrent  de  l'envoyer 
aux  prisons  d'Orléans. 

XVI.  —  Le  19,  après  que  Dumouriez,  attendant  son  suc- 
cesseur, eut  annoncé  à  l'Assemblée  que  le  roi  mettait  son  veto 
aux  deux  décrets,  une  députation  de  Marseillais  parut  à  la 


[juin  17G21  JOUR?;ÉE   DU  20  JUIN.  SCS 

Larre  et  lut  une  adresse  portant  que  le  jour  de  la  colère  du 
peuple  e'tait  arrivé;  que  le  peuple  allait  s'élancer  sur  la  meute 
des  conspirateurs.  La  gauche  demanda  que  cette  adresse  fût 
envoyée  aux  départements.  La  droite  la  traita  d'incendiaire  et 
la  qualifia  de  provocation  à  la  guerre  civile.  La  gauche  exigea 
l'appel  nominal  et  ohtint  la  majorité,  en  entraînant  les  votes 
des  incertains  et  des  timides. 

En  même  temps  le  directoire  du  département  de  la  Seine 
transmit  l'avis  qu'une  manifestation  aurait  lieu  le  lendemain; 
qu'une  foule  armée  devait,  nonobstant  les  défenses  du  conseil 
général  de  la  commune  et  les  siennes,  porter  une  pétition  con- 
tre le  double  veto  à  l'Assemblée  et  au  roi.  Il  fallait  donc  que  la 
garde  nationale  se  tînt  prête  à  faire  respecter  les  lois.  Ver- 
gniaud  persuada  à  l'Assemblée,  malgré  les  résistances  de  la 
droite,  qu'elle  était  incompétente  pour  prendre  des  mesures 
d'ordre  public. 

La  démonstration  se  préparait  à  ciel  ouvert.  Pendant  que 
les  journaux  et  les  sections  redoublaient  de  violence,  un  comité 
tenu  chez  Santerre,  chef  de  bataillon  du  faubourg  Saint- An- 
toine, décida  que  le  peuple  célébrerait  l'anniversaire  du  ser- 
ment du  Jeu  de  paume  en  allant  planter  un  mai  ou  arbre  de  la 
liberté  aux  Tuileries  et  présenter  la  pétition  destinée  à  répondre 
à  celle  des  huit  mille  gardes  nationaux.  Santerre  avait  pour 
complices  quelques  meneurs  des  faubourgs  ou  des  Jacobins  et 
le  député  Chabot.  Il  n'avait  rien  à  craindre  de  la  police  com- 
munale, sous  les  ordres  de  Danton  et  de  ÎNIanuel.  Pétion  favo- 
risait la  manifestation.  Cité  au  département  dans  la  soirée 
du  16,  il  signa  d'abord  les  ordres  de  police  nécessaires  pour 
l'empêcher  ;  puis  il  se  ravisa  et  écrivit  qu'il  fallait  se  borner  à 
en  rendre  la  marche  régulière  et  le  moins  tumultueuse  possible, 
c'est-à-dire  à  la  faire  accompagner  par  la  garde  nationale.  Le 
directoire,  convoqué  d'urgence  au  milieu  de  la  nuit,  persista 
dans  son  premier  arrêté ,  ce  dont  il  avertit  la  garde  nationale 
et  le  ministre  de  l'intérieur. 

Le  20,  à  cinq  heures  du  matin,  les  sections  des  faubourgs 
Saint-Antoine  et  Saint-Marcel,  où  les  baïonnettes  fraternisaient 
avec  les  piques,  se  rassemblèrent  sous  les  commandants  San- 
terre et  Alexandre  ;  une  foule  de  tout  sexe  et  de  tout  âge  vint 
grossir  leurs  rangs.  Santerre  leur  disait  :  Ne  craignez  rien,  la 
garde  nationale  n'a  pas  d'ordres  et  M.  Pétion  sera  là.  Quelques 
officiers  municipaux  ou  commissaires  de  police  arrivèrent  avec 


336  LIVRE   QUAFtAISTE-SEPTIE.ME. 

des  drapeaux  pour  les  conduii-e  et  les  surveiller.  A  onze  heures, 
le  cortège  s'éhranla;  il  se  grossit  encore  de  recrues  des  autres 
faubourgs  et  de  la  banlieue,  et  compta  bientôt  huit  mille  per- 
sonnes. 

Rœderep,  procureur  syndic  du  directoire,  courut  à  l'Assem- 
blée, l'avertit  que  des  desseins  sinistres  étaient  formés  contre 
les  Tuileries ,  et  lui  demanda  de  faire  exécuter  la  loi.  Vergniaud 
répondit  qu'on  avait  admis  à  la  barre  les  députations  armées, 
qu'on  devait  donc  admettre  celle-ci  et  laisser  défiler  les  péti- 
tionnaires ,  sauf  à  établir  d'autres  règles  pour  l'avenir,  et  qu'il 
suffirait  d'envoyer  soixante  députés  auprès  du  roi.  Les  Giron- 
dins croyaient  ou  voulaient  faire  croire  que  le  peuple  venait 
demander  justice  du  renvoi  des  ministres  patriotes  *. 

Cependant  le  cortège  s'avançait  en  trois  divisions  conduites 
par  Santerre,  Saint-Hurugues  et  la  fameuse  Théroigne  de  Mé- 
ricourt  montée  sur  un  canon.  Une  lettre  de  Santerre  lue  à 
l'Assemblée  annonça  l'arrivée  de  huit  mille  pétitionnaires.  Un 
député,  Galvet,  demanda  la  levée  de  la  séance.  Un  autre, 
Ramond ,  que  les  pétitionnaires  fussent  tenus  de  déposer  leurs 
armes  avant  d'entrer.  I\Iais  un  ordre  de  ce  genre  n'était  plus 
exécutable.  Les  premiers  rangs,  poussés  par  ceux  qui  venaient 
derrière,  ne  pouvaient  s'arrêter.  La  porte  fut  forcée. 

Le  président  se  couvrit.  On  eut  de  la  peine  à  faire  retirer 
ceux  qui  se  présentaient  le  temps  nécessaire  pour  les  introduire 
régulièrement.  Un  orateur  lut  à  la  barre  un  discours  vague  et 
violent  contre  les  conspirateurs ,  et  termina  en  disant  :  «  Cher- 
chez la  cause  des  maux  qui  nous  menacent.  S'ils  dérivent  du 
pouvoir  exécutif,  qu'il  soit  anéanti.  »  Ce  président  répondit 
que  les  conspirateurs  devaient  être  punis  par  le  glaive  des  lois, 
et  que  pour  assurer  le  respect  des  lois  l'Assemblée  était  prête 
à  mourir.  Alors  commença  un  défilé  d'hommes  et  de  femmes 
qui  entrèrent  musique  en  tête,  armés  de  piques,  de  couteaux, 
de  bâtons ,  de  sabres ,  portant  des  trophées ,  chantant  le  Ça 
ira;  criant  Vivent  les  patî'i'otes!  Vivent  les  sans-culottes  !  A  bas 
le  veto!  Par  moments,  les  femmes  s'arrêtaient  pour  danser.  Les 
députés,  muets,  inquiets  ou  indignés,  éprouvaient  tous  une 
émotion  terrible.  Le  défilé  dura  trois  heures. 

Le  rassemblement  se  porta  ensuite  aux  Tuileries,  franchit  le 
jardin  qu'on  avait  ouvert  pour  lui  donner  une  issue ,  et  entra 

^  Brissot  l'écrivit  le  lendemain  dans  son  journal. 


1 


[juin   1792]  JOUPl^'ÉE   DU   2a   JUIN.  337 

par  le  quai  dans  le  Carrousel,  alors  partagé  en  trois  cours 
qu'occupaient  plusieurs  bataillons  de  gardes  nationaux.  Ces 
gardes,  mal  commandés  ou  mal  disposés,  livrèrent  le  passage. 
Tout  était  confusion  et  tumulte.  Le  commandant  général  Ra- 
mainvilliers ,  homme  sans  capacité  militaire  et  circonvenu  par 
dix  ou  douze  membres  de  la  commune,  proposa  d'admettre 
une  députation  de  vingt  personnes  auprès  du  roi.  Pendant 
qu'on  parlementait  sur  ce  point,  Santerre,  qui  était  resté  le 
dernier  à  l'Assemblée ,  arriva,  et  deux  officiers  municipaux 
revêtus  de  leurs  insignes  ordonnèrent  aux  gardes  nationaux  de 
service  d'ouvrir  la  porte  principale  du  château.  Les  canons 
que  l'émeute  traînait  avec  elle  allaient  être  braqués.  Le  com- 
mandant général  n'a  que  le  temps  de  courir  près  du  roi  avec 
queiqdes  grenadiers  et  d'en  envoyer  d'autres  près  de  la  reine. 
Les  portes  sont  ouvertes  ou  forcées.  La  foule,  se  poussant  elle- 
même,  pénètre  dans  le  palais.  Quelques  hommes  montent  une 
pièce  de  canon  par  le  grand  escalier,  pour  être  sûrs  qu'aucun 
obstacle  ne  les  arrêtera.  La  tête  de  la  colonne,  où  l'on  dis- 
tingue d'affreux  bandits,  envahit  la  salle  de  l'OEil-de-bœuf 

Louis  XVI  n'hésite  pas  à  se  montrer,  à  peine  protégé  par 
quelques  gardes  nationaux.  Ceux-ci  se  jettent  au-devant  de  lui 
pour  écarter  les  piques  et  tenir  les  assaillants  en  respect.  Re- 
poussé dans  l'embrasure  d'une  fenêtre,  il  y  est  insulté  et  me- 
nacé. On  lui  demande  avec  des  cris  l'acceptation  des  deux  dé- 
crets et  le  rappel  des  ministres  girondins.  Le  boucher  Legendre 
lit  une  pétition  insultante.  Louis  XVI  répond  avec  un  calme 
plein  de  courage  qu'il  fera  ce  qu'ordonne  la  constitution.  Un 
homme  du  peuple  lui  tend  un  bonnet  rouge,  qu'il  met  sur  sa 
tête;  un  autre  lui  offre  un  verre  de  vin,  qu'il  avale.  Son  cou- 
rage, son  énergie  imposent,  et  le  groupe  de  serviteurs  et 
de  gardes  dévoués  qui  le  protège  s'accroît  peu  à  peu.  Une 
autre  foule,  surtout  composée  de  femmes,  pénètre  chez  la 
reine  et  défile  devant  elle  en  l'insultant.  Marie-Antoinette, 
protégée  par  la  large  table  du  conseil,  a  près  d'elle  ses  deux 
enfants,  sa  fille  et  le  Dauphin.  Elle  est  entourée  de  dames  et 
d'un  petit  cortège  dévoué.  Elle  assiste  deux  heures  durant  à 
cette  scène  humiliante,  oii  le  grotesque  se  mêle  à  lodieux. 

Les  députés  accourent  au  palais,  mais  ils  y  pénètrent  isolé- 
ment et  avec  peine,  au  milieu  d'une  foule  compacte  incapable 
d'avancer  ni  de  reculer.  Vergniaud ,  Isnard ,  essayent  vaine- 
ment de  se  faire  entendre.  Enfin,  vers  six  heures,  Pétion  arrive, 
vu.  22 


S38  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

Il  a  fallu  l'en A-^oyer  chercher  à  l'hôtel  de  ville,  où  il  demeurait, 
c'est  lui-même  qui  le  dit,  «plein  de  calme  et  de  sécurité  »  ;  car 
les  rapports  de  police  lui  annonçaient  «  que  le  spectacle  était 
beau  et  les  propriétés  respectées  »  .  Il  parvient  à  gagner  la 
salle  oîi  se  trouve  le  roi  ;  on  le  fait  monter  sur  une  table.  11  pro- 
nonce avec  embarras  quelques  mots  que  les  auditeurs  ont  rap- 
portés diversement.  Il  loue  le  peuple  du  calme  et  de  la  dignité 
qu'il  a  montrés  pour  soutenir  ses  justes  représentations  ou  ses 
respectables  intentions,  et  l'engage  à  se  retirer  de  la  même  ma- 
nière. La  retraite  se  fait,  mais  avec  hésitation  et  lenteur,  jus- 
qu'à l'apparition  de  Santerre,  dont  les  gestes  militaires  sont 
mieux  écoutés.  Alors,  les  huissiers  aidant,  quelques  gardes  na- 
tionaux se  forment  en  haie  ;  on  fait  peu  à  peu  évacuer  le  palais, 
qui  demeure  libre  à  huit  heures.  La  reine  se  jette  dans  les  bras 
du  roi,  moins  ému  du  danger  qu'il  a  couru  que  du  ressenti- 
ment d'avoir  éprouvé  dans  sa  personne  une  humiliation  sans 
exemple  de  la  royauté.  Le  peuple  se  retire,  satisfait  d'avoir 
prouvé  sa  force,  et  sentant  qu'il  est  le  maître,  ou,  comme  on 
disait  dans  le  style  du  temps,  le  souverain.  Les  gardes  natio- 
naux restés  aux  Tuileries,  furieux  d'avoir  été  paralysés,  aban- 
donnés, trahis,  s'emportent  en  imprécations  contre  les  offi- 
ciers, contre  le  maire  et  la  municipalité.  Car  les  dévoués  étaient 
seuls  demeurés;  les  indifférents  s'étaient  retirés  au  milieu  de  la 
bagarre ,  et  les  peureux  ou  les  révolutionnaires  avaient  frater- 
nisé avec  l'émeute. 

Pétion  écrivit  le  lendemain  que  le  refus  du  directoire  avait 
dérangé  ses  combinaisons  ;  qu'il  avait  requis  légalement  la  force 
publique,  et  que  l'invasion  du  château  eût  été  empêchée  si  la 
garde  nationale  eût  été  mise  en  haie  par  son  commandant  dans 
le  jardin  des  Tuileries.  11  ajoutait  que  toute  autre  conduite  eût 
causé  des  malheurs  épouvantables,  tandis  qu'il  n'y  avait  eu 
personne  de  blessé ,  et  qu'on  devait  en  rendre  grâces  à  l'Etre 
suprême. 

XVII.  —  La  journée  du  20  juin,  dit  Rœderer,  fît  évanouir  le 
prestige  de  l'inviolabilité  du  palais,  de  la  personne  du  roi  et  de 
la  majesté  royale.  Le  trône  était  encore  debout,  mais  le  peuple 
s'y  était  assis  et  en  arait  pris  la  mesure  '. 

Le  directoire  et  le  conseil  général  de  la  commune  accusèrent 

*  Rœderer,  Chronique  de  cinquante  jours ,  c.  2. 


[jri>-  1792]  LA   FAYETTE   A   PARIS.  339 

Pétion,  Manuel  et  Ramainvilliers  d'avoir  manqué  à  leurs  de- 
voirs. L'auteur  du  réquisitoire  de  la  commune,  Cahier,  énu- 
méra  avec  soin  toutes  les  violations  de  la  loi  commises  dans 
cette  fatale  journée.  A  l'Assemblée,  Bigot  de  Préameneu  obtint 
un  décret  portant  que  désormais  aucun  groupe  de  citovens  ne 
serait  admis  à  la  barre  ou  devant  les  autorités,  sans  avoir  d'a- 
bord déposé  ses  armes.  Le  roi  fit  une  proclamation  et  donna 
l'ordre  à  tous  les  corps  administi'atifs  de  veiller  à  la  sûreté  des 
personnes  et  des  propriétés. 

Dans  la  soirée  du  21,  Pétion,  avec  cette  obstination  qui 
rend  la  sincérité  même  impudente,  alla  rassurer  l'Assemblée 
et  les  Tuileries.  Il  fut  hué  par  le  bataillon  des  Filles  Saint- 
Thomas,  bataillon  dévoué  au  roi  et  massé  par  précaution  dans 
la  cour  du  château.  Le  roi  refusa  d'écouter  ses  explications. 
Pétion,  que  rien  ne  déconcertait,  fit  afficher  le  23  une  procla- 
mation où  il  recommandait  aux  citoyens  de  garder  leur  calme 
et  leur  dignité ,  de  se  garantir  des  pièges  qui  leur  étaient 
tendus,  et  de  protéger  le  roi  et  l'Assemblée. 

La  Législative  reçut  alors  un  déluge  d'adi^esses  rédigées  dans 
les  sens  les  plus  opposés.  La  réaction  fut  énergique.  Soixante- 
douze  directoires  de  département  protestèrent,  sans  compter 
les  conseils  des  districts  ou  des  municipalités.  Le  directoire  de 
la  Somme  vota  le  25  l'envoi  de  deux  délégués  à  Paris  chargés 
de  l'avertir  des  dangers  du  roi,  et  obligea  les  commandants  de 
la  garde  nationale  à  tenir  constamment  une  partie  de  leur  ba- 
taillons prêts  à  le  secourir.  Mais  les  pétitions  révolutionnaires 
l'emportèrent  par  le  nombre  et  la  violence.  L'une,  celle  du 
faubourg  Saint- Antoine,  23  août,  demandait  que  le  roi  fût 
frappé  du  glaive  de  la  loi.  Une  autre,  celle  de  Glermont-Fer- 
rand,  le  24,  disait  :  «Le  tonnerre  de  la  nation  doit  écraser  les 
têtes  coupables.  »  Celle  de  Grenoble,  le  25,  demanda  la  dé- 
chéance de  Louis  XVI.  Les  lecteurs  de  ces  pétitions,  applaudis 
à  outrance  par  les  tribunes  et  admis  aux  honneurs  de  la  séance, 
allaient  s'entasser  sur  les  bancs  de  la  gauche,  où  ils  contri- 
buaient à  la  confusion.  Quelques  mesures  furent  proposées 
pour  obvier  à  ce  désordre  et  arrêter  cette  invasion,  mais  l'As- 
semblée n'osa  pas  les  adopter  '. 

Ainsi  les  deux  partis  se  menaçaient,  prêts  à  la  guerre. 

Le  25,  Louis  XYI  passa  en  revue  la  garde  nationale;  il  fut 

*  Mémoires  de  VaiiLlanc. 

22. 


340  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

acclamé  et  sollicité  d'en  prendre  Funiforme.  Un  scrupule  con- 
stitutionnel hors  de  propos  l'en  empêcha. 

La  Fayette  attendu  parut  le  28  à  l'Assemblée,  s'y  déclara 
l'auteur  de  la  lettre  du  16,  et  dit  qu'il  venait  exprimer  les  sen- 
timents de  son  armée,  à  laquelle  il  avait  interdit  de  rédiger 
aucune  adresse.  Les  violences  commises  aux  Tuileries  ayant 
excité  l'indignation  et  les  alarmes  de  tous  les  bons  citovens,  il 
demandait  que  les  instigateurs  et  les  auteurs  en  fussent  pour- 
suivis et  punis  comme  criminels  de  lèse  nation.  Les  Jacobins 
devaient  être  supprimés,  et  l'indépendance,  la  dignité,  le 
respect  de  tous  les  pouvoirs  publics  assurés  pour  l'avenir. 

Malheureusement  en  faisant  cette  démarche  décisive  il  ne 
parla  pas  avec  la  fermeté  nécessaire.  Il  osait  supplier  l'Assem- 
blée. Guadet  l'accusa  d'oublier  la  constitution,  d'avoir  quitté 
son  camp  sans  congé,  de  se  faire  l'organe  de  l'armée  qui  ne 
devait  pas  délibérer,  et  d' honnêtes  gens  qui  ne  lui  avaient  donné 
aucune  mission.  Ramond  répondit  que  puisqu'on  violait  pour 
recevoir  des  députations  perturbatrices  les  règles  établies,  on 
n'avait  aucun  droit  de  les  invoquer  pour  combattre  l'homme 
qui  venait  dénoncer  les  vrais  ennemis  publics. 

La  Fayette,  sans  attendre  la  décision  de  l'Assemblée,  qui  se 
contenta  de  renvoyer  à  une  commission  l'exam.en  de  ses  plain- 
tes, courut  au  château.  Le  roi  était  morne.  Madame  Elisabeth, 
sa  sœur,  voulait  qu'on  se  confiât  au  général  pour  sauver  la 
monarchie.  La  reine  repoussa  le  secours  d'un  sauveur  qu'elle 
n'aimait  pas.  La  Fayette  voulut  organiser  une  revue  de  la  garde 
nationale;  on  laissa  Pétion  la  contremander.  Lally  lui  donna 
le  conseil  de  marcher  sans  ordre  avec  des  officiers  et  des  gardes 
de  bonne  volonté  sur  le  club  des  Jacobins,  qui  seraient  sur- 
pris, déconcertés  et  promptement  dispersés.  Ils  en  avaient  une 
telle  frayeur  qu'ils  fuyaient  déjà.  La  Fayette,  voyant  l'Assem- 
blée hésitante,  la  cour  inerte,  et  les  gardes  nationaux,  dont  il 
n'avait  pas  su  utiliser  le  premier  élan,  trop  peu  nombreux, 
quitta  Paris  le  troisième  jour  pour  rejoindre  ses  troupes,  se 
contentant  d'écrire  dans  une  nouvelle  lettre  que  la  liberté, 
les  lois,  l'honneur  du  pays  seraient  en  péril  tant  qu'on  aurait 
à  rougir  de  l'impunité  d'un  crime  de  lèse-nation. 

Recula-t-il  devant  l'emploi  de  la  force,  sans  autorisation  des 
pouvoirs  constitués,  ou  jugea-t-il  n'en  avoir  pas  entre  les  mains 
une  assez  sérieuse,  ou  ne  voulut-il  pas  sauver  le  roi  malgré  lui, 
ni  l'Assemblée  malgré  elle?  De  quelque  manière  qu'on  l'expli- 


[juillet  1792]      EFFERVESCENCE   DES    PARTIS.  341 

que,  sa  démarche  avortée,  et  c'c'tait  la  seconde,  fut,  comme  on 
Ta  dit,  une  courageuse  maladresse.  Elle  le  perdit,  lui  et  le 
parti  constitutionnel,  qui  ])ourtant  s'apprêtait  à  un  vigou- 
reux effort,  et  que  dirigeait  habilement  le  ministre  de  l'inté- 
rieur, Terrier  de  Montciel,  homme  décidé  et  résolu.  Les  ci- 
toyens actifs  de  Rouen  déclaraient,  le  29,  dans  une  adresse  au 
général,  que  la  patrie  était  en  danger;  que  des  scélérats  tra- 
maient sa  perte  ;  que  l'Assemblée  écoutait  trop  les  perfides 
conseils  d'un  faux  patriotisme.  Les  vrais  conspirateurs,  disaient- 
ils,  sont  ceux  qui  poussent  la  midtitude  au  crime  en  l'enivrant 
de  défiances,  qui  ravalent  la  majesté  du  Corps  législatif,  qui 
reconnaissent  en  France  vingt-quatre  millions  de  souverains, 
qui  parlent  de  la  république  dans  un  Etat  monarchique ,  et  de 
l'appel  a  la  nation  dans  un  Etat  représentatif,  c'est-à-dire  qui 
violent  la  constitution  et  suscitent  la  guerre  civile;  ceux  qui 
j)réchent  aux  troupes  l'indiscipline,  la  révolte,  la  méfiance 
contre  les  généraux. 

Les  patriotes,  fort  effrayés  un  instant,  reprirent  toute  leur 
audace  dés  qu'ils  se  sentirent  délivrés  de  la  crainte  d'un  pro- 
tecteur.  Isnard  traita  la  Fayette  de  soldat  factieux.  Crissot  fit 
voter,  le  2  juillet,  le  licenciement  de  létat-mïijor  de  la  garde 
nationale  à  Paris  et  dans  les  grandes  villes.  Brissot  et  ses  amis 
cherchèrent  à  se  rapprocher  des  Jacobins  et  à  unir  toutes  les 
fractions  de  l'armée  révolutionnaire;  ils  croyaient  à  la  néces- 
sité de  grandes  et  extraordinaires  mesures  de  salut  public,  et 
comme  tous  les  hommes  dévorés  du  besoin  d'action  et  sans 
principes  fixes,  ils  ne  calculaient  pas  la  portée  de  leurs  entraî- 
ucnicnts. 

Les  Jacobins  demandèrent  à  tort  et  à  travers  la  réélection 
des  directoires  de  département,  la  vente  des  biens  d'émigrés, 
une  convention  nationale  qui  reviserait  immédiatement  la  con- 
stitution et  enlèverait  au  roi  le  veto,  la  liste  civile,  la  nomina- 
tion des  ministres  et  des  généraux. 

En  cherchant  l'appui  des  clubs  révolutionnaires,  Brissot  et 
les  Girondins  montraient  leur  faiblesse  et  se  mettaient  en  tu- 
telle. Robespierre,  dont  ils  allaient  serrer  la  main,  les  traitait 
la  veille  d'intrigants  et  de  corrompus ,  «  d'hommes  qui  vou- 
laient allier  la  gloire  avec  l'infamie,  les  jouissances  du  vice 
avec  les  plaisirs  de  la  vertu  »  ,  c'est-à-dire  qui  prétendaient  au 
ministère.  Robespierre  s'était  emparé  de  la  force  révolution- 
naire aux  Jacobins  en  y  dénonçant  toutes  les  ambitions  comme 


342  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

incompatibles  avec  le  civisme,  et  en  étalant  si  bien  son  propre 
désintéressement  que  ses  ennemis  finirent  par  y  voir  un  calcul. 
Par  le  fait  il  remplissait  au  club  les  fonctions  d'accusateur  pu- 
blic, qu'il  avait  refusées  auprès  du  tribunal  du  département. 
Les  Girondins  semblèrent  se  livrer  à  lui.  Pour  lui,  s'il  se  ral- 
lia à  ridée  du  camp  de  vingt  mille  hommes,  parce  qu'il  y  vit 
dès  lors  une  force  à  la  disposition  des  Jacobins,  il  ne  se  livra 
pas. 

XVIII.  —  Sur  ces  entrefaites  on  apprit  que  Luckner,  après 
une  tentative  inutile  sur  les  villes  de  la  Lys,  s'était  retiré  en 
brûlant  les  faubourgs  de  Courtray;  que  les  Belges  nous  étaient 
plus  hostiles  que  sympathiques;  que  l'armée  prussienne  se  met- 
tait en  marche,  et  que  la  Fayette  se  portait  de  Maubeuge  sur 
Givet  pour  la  surveiller.  Celle  marche,  dont  le  retard  devait 
seul  étonner,  n'en  causa  pas  n:oins  un  émoi  étourdissant.  On 
recommença  à  crier  contre  la  trahison  du  roi,  des  généraux, 
des  officiers.  Les  Girondins  s'élevèrent  contre  l'insuffisance  des 
mesures  prises,  et  en  accusèrent  les  nouveaux  ministres,  Cham- 
bonas,  Lajard,  Montciel,  quoiqu'on  leur  répondit  que  la 
responsabilité  en  appartenait  à  Servan  et  à  Dumouriez. 

Ce  fut  alors  que  le  3  juillet  Verf^^niaud  prononça  un  discours 
qui  fut  le  chef  d'oeuvre  de  l'art,  de  l'audace  et  de  la  perfidie. 
Après  avoir  montré  que  les  efforts  de  la  nation  étaient  paraly- 
sés, il  rappela  que  la  constitution  avait  prévu  la  déchéance  du 
roi,  pour  le  cas  où  il  ne  s'opposerait  pas  à  une  invasion  étran- 
gère par  un  acte  formel.  Il  demanda  qu'on  définît  cet  acte  for- 
mel, afin  de  s'assurer  non-seulement  que  le  roi  remplirait  la 
prescription  littérale  de  la  constitution,  mais  qu'il  serait  fidèle 
à  son  esprit.  Il  proposa  que  l'Assemblée  soumît  ses  craintes  à 
Louis  XVI  par  une  démonstration  digne  et  énergique;  que  la 
patrie  fût  déclarée  en  danger;  qu'on  fît  une  levée  générale; 
qu'on  montrât  à  l'étranger  son  erreur  de  compter  sur  nos  divi- 
sions intérieures,  et  qu'on  lui  opposât  l'union  de  ceux  qui 
étaient  dans  Rome  et  de  ceux  qui  étaient  sur  le  mont  Aventin. 

Ce  discours  était  la  préface  d'une  déclaration  de  déchéance, 
subordonnée  au  succès  de  nos  armes.  On  a  pu  dire  que  ce  jour- 
là  l'éloquence  et  le  succès  de  Vergniaud  emportèrent  le  trône. 
La  discussion  s'engagea  sur  le  danger  de  la  patrie,  qui  fut  voté 
le  II  et  décrété  le  22.  Il  s'agissait  de  faire  des  levées  extraor- 
dinaires, sans  tenir  compte  du  pouvoir  exécutif,  le  salut  du 


[juillet  1792]  ARRIVÉS   DES   FÉDÉRÉS.  3^3 

peuple  étant  la  loi  suprême.  Il  fut  propose'  de  former  un  comité 
de  salut  public,  ou  de  concentrer  tout  le  gouvernement  aux 
mains  de  rAssemblée,  qui  assumerait  des  pouvoirs  extraordi- 
naires. Mais  Pastoret,  Vaublanc  et  d'autres  députés  de  la  droite 
se  récrièrent  avec  une  telle  énergie  que  ces  pi'opositions  furent 
abandonnées. 

Le  député  Lamourette,  évéque  constitutionnel  de  Lyou,  eut 
alors  l'illusion  qu'on  pouvait  devant  le  danger  commun  récon- 
cilier les  partis.  Il  proposa,  le  7,  de  foudroyer  par  une  exé- 
cration commune  et  un  serment  irrévocable  les  hommes  qui 
voulaient  détruire  la  monarchie  et  ceux  qui  voulaient  détruire 
l'égalité  constitutionnelle.  «Jurons,  s'écria-t-il,  de  n'avoir  qu'un 
seul  esprit,  qii'un  seul  sentiment,  de  nous  confondre  en  une 
seule  et  même  masse  d'hommes  libres,  également  redoutables 
et  à  l'esprit  d'anarchie  et  à  l'esprij;  féodal.  »  Un  tonnerre  d'ap- 
plaudissements retentit  dans  la  salle  et  les  tribunes;  tous  les 
députés  se  levèrent  et  prêtèrent  le  serment.  Les  partis  se  mê- 
lèrent pour  s'embrasser  et  fraterniser.  On  invita  les  corps  ad- 
ministratifs de  Paris,  le  département,  la  municipalité,  à  s'asso- 
cier à  ces  agapes  fraternelles.  Le  pouvoir  exécutif  y  fut  invité 
aussi.  Louis  XVI  se  rendit  à  l'Assemblée,  et  dit  :  «  La  nation 
et  son  roi  ne  font  qu'un.  L'un  et  l'autre  ont  le  même  but.  Leur 
réunion  sauvera  la  France.  » 

Mais  en  dépit  de  cet  entraînement  théâtral  qui  prouve  uni- 
quement combien  le  sentiment  du  danger  était  vif,  la  réconci- 
liation opérée  in  extremis  n'eut  que  vingt-quatre  heures  de 
durée.  Les  ministres,  accusés  de  manquer  d'énergie  pour  les 
préparatifs  de  défense,  donnèrent  le  10  leur  démission  collec- 
tive. Brissot  prononça  contre  la  Fayette  un  réquisitoire  pareil 
à  ceux  qu'il  avait  déjà  faits  contre  de  Lessart  et  Montmorin. 
Enfin  Pétion,  que  le  directoire  avait  suspendu,  ainsi  que  !^îa- 
nuel  et  d'autres  officiers  de  la  municipalité,  vint  se  défendre  à 
la  barre  de  l'Assemblée  et  s'y  vanter  d'avoir  empêché  l'effusion 
du  sang,  tout  en  donnant  au  peuple  le  moyen  de  manifester  sa 
volonté.  L'Assemblée  l'acquitta,  malgré  les  efforts  de  quelques 
orateurs  qui  n'eurent  aucune  peine  à  prouver  sa  complicité 
niaise  dans  les  scènes  du  20  juin,  et  la  nécessité  d'arracher  le 
roi  et  le  Corps  législatif  à  la  tyrannie  des  mouvements  popu- 
laires. Manuel  vint  se  défendre  quelques  jours  après,  et  fut 
acquitté  pareillement.  Les  membres  du  département  donnè- 
rent aussitôt  leur  démission  ,  Rœderer  excepté. 


344  LIVRE   QUARA>'TE-SEPT1EME. 

Les  fédérés  arrivaient  à  Paris  et  se  faisaient  inscrire  à  l'hôtel 
de  ville  pour  la  fête  du  14  juillet.  Ils  étaient  encore  peu  nom- 
Ireux,  mais  leur  attitude  était  alarmante.  La  plupart  venaient 
des  départements  du  Midi,  de  l  Hérault  et  des  Bouches-du- 
Rhône.  lis  avaient  traversé  la  France  en  s'exaltant  par  la  li- 
cence et  les  chansons.  C'était  l'avant-garde  d'une  armée  révo- 
lutionnaire. Quelques-uns  d'eux,  remplissant  le  12  les  tribunes 
de  l'Assemblée,  applaudirent  à  outrance  une  pétition  de  la 
commune  de  Marseille  qui  attaquait  comme  des  privilèges  su- 
rannés l'hérédité  de  la  couronne  et  l'inviolabilité  du  roi.  L'As- 
semblée se  leva  en  tumulte.  Girardin,  Gambon  lui-même,  rap- 
pelèrent qu'elle  était  la  gardienne  de  la  constitution.  Le  député 
Martin,  maire  de  Marseille,  renia  énergiquement  au  nom  de 
sa  ville  l'adresse  coupable. 

La  Fayette  fit  proj)oser  au  roi  par  Lally  et  Duport  deux  pro- 
jets assez  semblables  à  ceux  de  Mirabeau  et  de  Bouille,  aux- 
quels il  s'était  opposé  l'année  précédente.  L'un  consistait  à 
l'enlever  et  à  le  conduire  à  Gompiégne  au  milieu  ou  à  portée 
de  ses  propres  troupes;  l'autre,  à  marcher  sur  Pari-  avec  quel- 
ques régiments  auxquels  la  garde  nationale  se  rallierait.  De 
l'une  ou  de  l'autre  manière  Louis  XVI,  ayant  sa  sécurité  ga- 
rantie, pourrait  prendre  un  parti  «  suivant  sa  conscience  et  sa 
volonté  »  .  11  pourrait  se  porter  comme  médiateur  entre  la 
France  et  l'Europe,  signer  la  paix,  reviser  la  constitution, 
faire  nommer  une  assemblée  qui  serait  élue  par  les  propriétaires 
seulement,  et  ramener  la  noblesse  qui  rentrerait  dans  tous  ses 
biens,  à  l'exception  de  ses  privilèges  politiques.  La  Fayette 
garantissait  la  coopération  de  Luckner.  «Nous  avons  Luckner, 
écrivait-il  le  8  juillet.  11  faut  l'engager  de  plus  en  plus.  »  Tout 
pouvait  encore  être  sauvé,  mais  >i  la  situation  se  prolongeait, 
elle  deviendrait  terrible,  car  on  devait  s'attendre  à  perdre  la 
première  bataille  contre  l'ennemi,  et  une  bataille  perdue  met- 
tait le  roi  aux  mains  de  la  révolution.  La  Fayette  exigeait  donc 
qu'on  l'appelât  à  la  fête  de  la  fédération,  ainsi  que  Luckner. 

Louis  XVI  jugea  ces  plans  hasardeux  ou  trop  tardifs.  On 
vovait  autour  de  lui  autant  de  danger  à  quitter  Paris  qu'à  y 
rester,  et  même  davantage,  car  on  semblerait  aller  au-devant 
des  Autrichiens.  La  Fayette  reçut  pour  unique  réponse  qu'il 
devait  continuer  de  servir  d'épouvantail  aux  factieux  en  rem- 
plissant bien  son  métier  de  général. 

Louis  XYI  avait  écrit  à  son  confesseur  :  «  J'ai  fini  avec  les 


[juillet  1792]        LE   DANGER   DE  LA    PATRIE.  345 

hommes;  je  dois  me  tourner  vers  Dieu.  »  Il  n'avait  plus  d'au- 
tre pensée  que  de  se  préparer  à  la  mort.  Il  eût  pu  encore , 
Vaublanc  l'affirme,  monter  à  cheval,  se  retirer  où  il  eût  voulu 
et  soutenir  son  veto.  Car  avec  trois  régiments  et  les  Suisses  il 
eût  trouvé  pour  l'accompagner  des  volontaires  résolus ,  le  di- 
rectoire du  département  et  plus  de  deux  cents  députés.  Mais  il 
n'avait  pas  ce  genre  de  courage ,  et  d'ailleurs  la  cour  repous- 
sait aveuglément  les  avances  des  constitutionnels.  Ces  derniers, 
dit  Weher,  frère  de  lait  de  la  reine  et  écho  fidèle  des  royalistes 
du  palais,  «avaient  donné  tant  de  preuves  d'hypocrisie,  de  per- 
fidie, d'insolence  dans  le  triomphe,  qu'on  semblait  préférer  de 
périr  plutôt  que  de  contracter  des  obligations  envers  d'anciens 
scélérats,  qui  ne  prenaient  un  masque  de  loyauté  que  pour  ca- 
cher leur  frayeur;  car  ils  n'ont  jamais  eu  un  instant  de  remords. 
Leurs  moyens  étaient  si  faibles  qu'on  s'exposait  à  toute  sorte 
de  dangers  en  les  adoptant.  D'ailleurs,  si  l'on  succondjait  avec 
eux,  on  succombait  sans  gloire;  s'ils  eussent  triomphé,  le  pre- 
mier usage  qu'ils  eussent  fait  de  leur  victoire  eût  été  de  remet- 
tre la  cour  dans  les  fers,  dans  la  honte,  dans  la  soumission  hu- 
miliante où  ils  l'avaient  déjà  tenue.  Le  roi  levait  chaque  jour 
les  mains  au  ciel  et  se  résignait  à  sou  sort»  . 

La  reine  surtout  prétait  l'oreille  aux  conseillers  royalistes 
qui  lui  disaient  que  la  Fayette  sauverait  le  roi,  mais  perdrait 
la  monarchie.  Elle  aimait  mieux,  dit  Lamartine,  les  périls  que 
l'abaissement.  Elle  se  rendit  courageusement  avec  Louis  XVI 
à  la  fête  du  14  juillet,  où  l'on  brûla  au  Champ  de  Mars  un 
arbre  de  la  féodalité  couvert  d'emblèmes  qui  représentaient  les 
abus  de  l'ancien  régime.  On  y  ci  ia  :  Vive  le  roi!  mais  plus  en- 
core :  Vive  la  nation!  Vive  la  liberté!  Vive  Pélion!  Les  citoyens 
armés  de  piques  défilèrent  en  criant  :  Vive  Pétion  ou  la  mort! 

XIX.  —  Pendant  que  le  roi  et  la  cour  repoussaient  les  ap- 
puis qui  s'offraient,  et  fort  embarrassés  de  composer  un  minis- 
tère, paraissaient  se  rapprocher  machinalement  de  l'Assem- 
blée, celle-ci  s'emparait  de  l'action  gouvernementale.  Elle 
décrétait  une  levée  extraordinaire  de  quarante-cinq  mille  hom- 
mes, la  permanence  de  tous  les  conseils  de  départements,  de 
districts,  de  communes,  la  mise  en  activité  permanente  de  tous 
les  citoyens  en  état  de  porter  les  armes.  Décrets  qui  produisi- 
rent un  effet  immense,  universellement  attesté  ',  et  oH'rant  un 

*  Hist  ire  de  France  de  .Montijnllard  ,  t.  III. 


346  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

triste  contraste  avec  l'inertie  du  roi,  à  laquelle  on  ne  trou- 
vait qu'une  explication ,  l'attente  d'un  succès  des  étrangers. 
L'Assemblée  décréta  encore,  le  15,  que  les  réjjiments  qui  se 
trouvaient  à  Paris  en  partiraient  dans  les  trois  jours,  y  compris 
les  Suisses.  Elle  y  retint,  au  contraire,  les  fédérés,  en  leur  al- 
louant trente  sous  de  solde  quotidienne.  Elle  organisa  une  gen- 
darmerie complémentaire  avec  les  anciennes  gardes-françaises 
qu'on  savait  attachées  à  la  l'évolution.  Elle  autorisa  les  géné- 
raux à  requérir  les  gardes  nationales  des  départements  voisins 
des  frontières,  à  la  condition  que  les  volontaires  nommeraient 
leurs  ofticiers. 

Le  22 ,  le  danger  de  la  patrie  fut  décrété ,  non  comme  une 
loi,  mais  comme  un  acte  simple  du  Corps  législatif,  afin  que  le 
roi  n'eût  pas  à  exercer  de  veto.  On  tira  d'heure  en  heure  le 
canon  d'alarme;  des  municipaux  à  cheval,  revêtus  de  leurs 
écharpes,  escortés  de  sergents  de  ville,  de  cavalerie  et  d'une 
musique  guerrière,  parcoururent  les  rues  et  proclamèrent  le 
décret.  On  fit  des  enrôlements  cii^/^y^es.  On  dressa  sur  les  places 
des  amphithéâtres  avec  des  tentes  ornées  de  banderoles  trico- 
lores et  de  couronnes  de  chêne.  Un  officier  municipal  y  mon- 
tait, s'asseyait  devant  une  table  posée  sur  deux  caisses  de  tam- 
bours et  recevait  les  noms  des  volontaires.  Deux  jours  furent 
consacrés  à  ces  inscriptions.  Le  dimanche  suivant  l'appel  no- 
minal se  fit  à  la  Grève,  et  les  volontaires  partirent  le  sac  au 
dos,  en  criant  :  Vive  la  nation! 

Pendant  ce  temps  les  ennemis  de  la  Fayette  tonnaient  contre 
lui  à  l'Assemblée,  l'accusant  d'avoir  abandonné  son  poste  en 
pleine  guerre ,  et  violé  la  constitution  en  apportant  la  pétition 
d'une  armée  à  laquelle  il  était  interdit  de  délibérer.  Des  délé- 
gations de  fédérés,  partant  pour  la  guerre,  se  succédaient  à  la 
barre,  l'appelaient  un  infâme  assassin  du  peuple,  demandaient 
sa  mise  en  accusation,  la  destitution  de  tous  les  traîtres,  la  pu- 
nition des  directoires  fayettistes;  enfin  ,  pour  abréger  une  éau- 
mération  qui  serait  longue,  la  suspension  du  pouvoir  exécutif. 
Les  fédérés  ne  se  contentaient  pas  de  demander,  ils  exigeaient 
et  menaçaient.  Le  peuple  devait  obliger  ceux  de  ses  mandatai- 
res qui  s'éloignaient  de  leur  devoir  à  y  rentrer.  Si  l'Assemblée 
hésitait,  elle  ferait  acte  d'impuissance.  Le  président,  tout  en 
évitant  les  réponses  directes,  applaudissait  au  civisme  des 
citoyens  qui  se  dévouaient  pour  la  patrie.  Le  23,  à  la  séance 
du  soir,  le  député  Choudieu  dit  :  «  Louis  XVI  a  trahi  la  na- 


[jciLLET  1792J     IIÉSITATIO^'S    DES   GIHO'LÏVS.  347 

tion,  la  loi  et  ses  serments.  Le  peuple  est  son  souverain.  Vous 
êtes  ses  représentants.  Proposez  la  déchéance,  et  la  France  est 
sauvée.  » 

Ainsi  la  déclaration  du  danger  de  la  patrie  eut  pour  effet  de 
faire  demander  la  suspension,  puis  la  déchéance  du  roi.  La 
logique  révolutionnaire  en  tira  une  autre  conséquence,  à  savoir 
que  si  le  roi  perdait  l'Etat,  l'Assemblée  ne  pouvait  pas  ou  ne 
voulait  pas  le  sauver.  Robespierre  se  chargea  de  développer 
celte  thèse  aux  Jacobins.  Il  soutint  que  l'Assemblée,  en  décla- 
rant le  danger  de  !a  patrie  qu'elle  n'avait  pas  prévenu,  avait 
constaté  sa  propre  impuissance  et  appelé  la  nation  à  se  sauver 
elle-même;  qu'elle  était  la  principale  coupable  parce  qu'elle 
était  plus  forte  que  le  roi;  qu'elle  était  aux  mains  des  inlri- 
gants,  et  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  les  intrigants  se  faire  les 
complices  de  Louis  XVI  en  ne  le  renversant  pas,  ou  s'ils  le 
renversaient,  usurper  la  souverainté  du  peuple.  En  consé- 
quence, concluait-il,  une  Convention  nationale  est  devenue 
nécessaire,  ou  l'Etat  périt.  Il  faut  convoquer  les  assemblées 
primaires,  y  appeler  tous  les  citoyens,  même  les  citoyens 
passifs,  et  leur  faire  élire  une  assemblée  neuve,  pure,  incor- 
ruptible. Il  faut,  pour  combattre  à  la  fois  les  aristocrates  et  les 
intrigants,  changer  tous  les  fonctionnaires  publics,  révoquer 
les  généraux,  les  états-majors.  Il  faut  aussi  que  les  assemblées 
primaires  demeurent  juges  de  leurs  représentants  et  puissent 
les  révoquer  en  cas  d'infidélités. 

XX.  —  Les  Girondins  se  sentirent  dépassés  et  craignirent  de 
ne  plus  maîtriser  les  événements.  Ils  essayèrent  de  retarder  la 
discussion  de  la  déchéance.  Vergniaud  parla  de  prudence,  aux 
applaudissements  de  la  majorité.  Il  représenta  que  Tenvoi  des 
volontaires  aux  armées  suffisait  pour  conjurer  le  péril  actuel , 
et  que  des  actes  précipités  seraient  une  faute.  Les  partisans  de 
la  déchéance  soutinrent  que  la  question,  ayant  été  posée,  de- 
vait être  résolue,  sous  peine  de  tenir  le  pays  en  suspens  et  de 
perpétuer  l'inquiétude  publique.  Ils  commencèrent  à  dire  aussi 
que,  quel  que  fût  le  vote  de  l'Assemblée,  le  peuple  souverain 
ferait  la  loi  et  serait  toujours  maître  de  changer  la  constitution. 

Le  26,  les  Girondins  firent  voter  une  adresse  au  roi,  rédigée 
par  Condorcet.  On  représentait  à  Louis  XVI  que  la  défiance 
de  la  nation  était  malheureusement  expliquée  par  des  change- 
ments trcp  fréquents  de  ministres;  par  la  présence  à  la  cour 


343  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

des  familles  des  rebelles  de  Coblentz,  et  par  Tabsence  dans  les 
conseils  "  d'aucun  homme  qui  eût  donné  des  gages  à  la  cause 
de  la  liberté».  L'adresse  se  teiminait  ainsi  :  «  Osez,  Sire, 
sauver  la  patrie  et  la  couronne.  »  Brissot  lui-même,  repoussé 
par  les  patriotes,  revint  en  arrière,  et  appuya  la  nécessité  de 
prémunir  le  peuple  contre  les  mesures  inconstitutionnelles  ou 
impoliliques.  «  S'il  existe,  dit-il ,  des  hommes  qui  travaillent  à 
établir  maintenant  la  Répuljlique  sur  les  débris  de  la  constitu- 
tion ,  le  glaive  de  la  loi  doit  frapper  sur  eux.  » 

Gensonné,  Vergniaud  et  Guadet  firent  auprès  de  Louis  XVI 
une  tentative  plus  directe.  Ils  lui  remirent,  par  l'intermédiaire 
du  peintre  de  Boze ,  une  lettre  plus  explicite  que  l'adresse 
précédente.  Ils  y  disaient  qu'on  était  à  la  veille  d'une  crise  dont 
presque  toutes  les  chances  étaient  contre  la  royauté;  que  les 
exagérations,  les  violences  des  clubs  étaient  le  symptôme  du 
mal,  qu'elles  n'en  étaient  pas  la  cause;  que  la  cause  véritable 
était  la  crainte  toujours  imminente  d'une  contre-révolution, 
préparée  par  les  conspirateurs  du  dedans  et  ceux  du  dehors; 
que  l'intervention  étrangère  ruinait  tout;  que  c'était  elle  qui 
mettait  le  trône  en  péril;  qu'elle  ne  parviendrait  pas  à  le  rele- 
ver, et  que  si  elle  y  parvenait,  elle  serait  obligée  de  se  perpé- 
tuer pour  maintenir  son  œuvre.  Donc  le  roi  devait  déclarer  sa 
volonté  de  ne  rien  accepter  de  l'étranger  et  de  ne  tenir  les 
pouvoirs  que  de  la  nation  ayant  délibéré  dans  les  formes  consti- 
tutionnelles. Il  devait  obtenir  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse 
qu'elles  reconnussent  l'indépendance  de  la  nation  et  même 
qu'elles  cessassent  les  hostilités,  la  très-grande  majorité  de  la 
nation  étant  convaincue  qu'il  en  avait  le  pouvoir;  sinon,  il 
devait  aider  manifestement  la  nation  à  repousser  l'ennemi.  Les 
Girondins  demandaient  encore  des  mesures  propres  à  rassurer 
les  patriotes,  comme  la  sanction  de  plusieurs  décrets  tenus  en 
suspens,  l'éloignement  de  la  Fayette,  le  rappel  des  ministres 
de  leur  parti.  Louis  XVI  vit  le  mémoire,  repoussa  ces  ouver- 
tures sans  les  discuter,  et  reconstitua  un  nouveau  ministère 
feuillant,  aussi  insignifiant  que  le  précédent. 

XXI.  — Le  corps  municipal  de  Paris  avait,  le  6  juillet,  con- 
voqué les  sections  pour  délibérer  sur  un  projet  d'adresse  à 
l'armée.  Le  17,  Manuel  avait  établi  entre  les  sections  un  bu- 
reau de  correspondance  qui  les  reliait  toutes. 

L'adresse  à  l'armée  fut  votée  le  23.  On  invitait  les  citoyens 


[jciLLET  17G2]       MANIFESTE   DE   BRUNSWICK.  349 

soldats  à  se  confier  à  l'amour  des  Parisiens  pour  la  patrie  et  la 
constitution.  On  leur  exposait  la  conduite  noble  des  patriotes 
dans  la  journée  du  20  juin,  et  les  trahisons  de  la  Fayette. 

Le  25 ,  la  Législative  eut  la  faiblesse  de  décréter,  sur  les 
demandes  qui  lui  en  étaient  adressées ,  la  permanence  des 
sections  dans  toute  la  France. 

Le  26  au  soir,  un  festin  civique  fut  donné  aux  fédérés  sur  rem- 
placement de  la  Bastille.  On  devait  marcher  avec  le  drapeau 
rouge  sur  les  Tuileries,  enlever  le  roi  et  renfermer  dans  le 
donjon  de  Vincennes.  Mais  Pétion ,  craignant  une  trahison ,  fit 
arrêter  le  mouvement,  et  jugea  plus  sûr  d'attendre  l'arrivée 
des  Marseillais. 

Le  28,  les  quarante-huit  sections,  moins  une,  votèrent  la 
déchéance.  Un  mot  d'ordre  était  donné  par  les  meneurs;  les 
assistants,  en  général  peu  nombreux,  s'empressaient  de  s'y 
conformer.  Le  31 ,  la  section  Mauconseil  déclara  qu'elle 
ne  reconnaissait  plus  Louis  XVI  pour  roi  des  Français,  et 
qu'elle  irait  en  corps  présenter  celte  déclaration  à  l'Assemblée. 
Les  considérants  portaient  qu'il  était  impossible  de  sauver  la 
liberté  par  la  constitution  ;  qu'on  ne  pouvait  reconnaître  la 
constitution  comme  l'expression  de  la  volonté  générale,  que 
les  pouvoirs  constitués  n'ont  de  force  que  par  l'opinion;  que 
dés  lors  la  manifestation  de  cette  opinion  était  pour  tous  les 
citoyens  un  devoir  rigoureux  et  sacré;  qu'enfin  on  devait 
oublier  la  loi  pour  sauver  la  patrie. 

Le  même  jour,  une  autre  section,  celle  du  Théâtre-Fran- 
çais, présidée  par  Danton,  déclara  au  nom  des  citoyens  actifs 
que  désormais  ils  s'associeraient  les  citoyens  passifs,  en  les 
admettant  à  partager  leur  souveraineté  et  à  servir  avec  eux 
dans  la  garde  nationale.  Danton  a  été  comparé  au  soufflet  de 
forge  qui  attisait  la  révolution. 

La  commune  prépara  l'action  militaire  des  sections  et  leur 
distribua  des  canons.  Les  Marseillais  étaient  arrivés  le  30, 
quelques  jours  après  les  Brestois.  Ils  étaient  au  nombre  de  deux 
cent  seize;  c'était  un  ramas  de  gens  de  tous  pays  recrutés  à 
Marseille.  Partout  sur  leur  passage  ils  avaient  fraternisé  avec 
les  patriotes  en  chantant  l'hymne  de  Piouget  de  Lisle,  qu'on 
appela  dés  lors  la  Marseillaise.  Le  soir  de  leur  arrivée,  on  leur 
donna  un  banquet  aux  Champs-Elysées.  Ils  eurent  une  querelle 
avec  des  grenadiers  et  des  chasseurs  de  la  garde  nationale, 
réunis  à  côté  d'eux.  Un  chasseur  fut  tué.  Les  autres  coururent 


350  LIVRE   QUARANTE-SEPTIEME. 

porter  plainte  à  TAssemblée,  et  furent  hués  par  les  tribunes. 
Plusieurs  jours  durant  on  n'entendit  à  la  barre  que  dénoncia- 
tions réciproques  de  gardes  nationaux,  deTédérés,  de  citoyens 
et  de  citoyennes,  spectacle  ridicule  et  effrayant. 

La  commune  de  Paris  n'était  pas  la  seule  qui  prit  une  initia- 
tive révolutionnaire.  Le  conseil  général  des  Bouches-du-Rhône 
avait  décrété  une  levée  de  six  mille  hommes  et  saisi  l'argent  des 
caisses  publiques,  sous  la  réserve  que  l'Assemblée  approuve- 
rait. Certaines  municipalités  désarmaient  «  les  personnes  dont 
les  principes  n'étaient  pas  très-arrétés  en  faveur  de  la  révolu- 
tion «  .  A  Angers,  à  Laval,  à  Grenoble,  on  emprisonnait  des 
prêtres.  Partout  on  répétait  le  mot  d'ordre  des  Jacobins,  que 
c'était  à  la  nation  de  sauver  la  patrie.  Après  les  usurpations  de 
pouvoir,  vinrent  les  émeutes  et  les  meurtres.  Il  v  en  eut  à 
Bordeaux,  à  Marseille,  à  Toulon.  Dans  cette  dernière  ville,  le 
28  juillet,  les  émeutiers  massacrèrent  neuf  personnes,  dont  le 
procureur  syndic  et  quatre  administrateurs  du  déparlement. 

Le  sip'nal  de  ces  mouvements  fut  un  manifeste  de  Brunswick, 
publié  le  25  juillet  à  Coblentz,  et  répandu  au  bout  de  peu  de 
jours  dans  la  France  entière.  L'intervention  étrangère  y  était 
annoncée  comme  ayant  pour  objet  de  rétablir  l'ancien  gouver- 
nement. Paris  était  menacé  d'une  exécution  militaire,  et  si  la 
moindre  atteinte  était  portée  à  la  vie  ou  à  la  liberté  du  roi  et 
de  sa  famille,  d'une  destruction  totale.  Le  roi  de  Prusse  exposa 
dans  une  autre  pièce  sa  volonté  de  s'opposera  la  subversion  de 
tous  les  pouvoirs,  à  un  esprit  d'insubordination,  de  licence  et 
d'anarchie  qui  compromettait  la  sécurité  des  autres  jjouverne- 
ments.  Pour  la  cour  de  Vienne,  elle  se  contenta  de  renvoyer  la 
responsabilité  de  la  guerre  à  l'Assemblée  qui  l'avait  déclarée. 

Le  manifeste  de  Brunswick  était  l'œuvre  du  marquis  de 
Limon  et  de  quelques  émigrés  qui  s'imaginaient  que  de  grosses 
menaces  suffiraient,  comme  au  temps  de  Condé  et  de  Turenne. 
Il  paraît  même  qu'ils  l'avaient  rédigé  en  d'autres  termes  que 
ne  le  voulait  Brunswick. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ces  pièces  lancées  au  milieu  du  foyer  ré- 
volutionnaire y  produisirent  l'effet  du  vent  qui  active  la 
flamme.  Les  souverains  ne  parlaient  que  de  châtier  des  sujets 
rebelles.  Ils  faisaient  à  des  Fx-ançais  les  menaces  qu'ils  adres- 
sèrent aux  Polonais  l'année  suivante.  Une  partie  de  la  France 
resta  muette;  l'autre  répondit  par  des  cris  de  fureur  et  de 
vengeance. 


[aodt  1792]         DEMANDE   DE   LA   DÉCHÉANCE.  351 

Louis  XVI  commit  la  maladresse  d'envoyer  le  manifeste  à 
l'Assemblée,  en  ajoutant  que  ne  l'ayant  pas  reçu  officielle- 
ment, il  doutait  de  son  authenticité. 

XXII. — Le  3  août,  Pétion  lut  à  la  barre  une  pétition  élaborée 
à  l'hôtel  de  ville  par  les  commissaires  des  quarante-huit  sec- 
tions. Il  venait,  disait-il,  «  apporter  dans  le  sanctuaire  des  lois 
le  vœu  d'une  ville  immense  » ,  et  dénoncer  le  chef  du  pouvoir 
exécutif,  sans  amertume  comme  sans  ménagements  pusilla- 
nimes »  .  Il  rappela  les  délits  de  Louis  XVI,  les  bienfaits  de  la 
nation  envers  lui  et  son  ingratitude.  Il  le  rendit  responsable 
de  toutes  les  calamités  publiques.  Il  représenta  sa  conduite 
comme  un  acte  formel  et  perpétuel  de  désobéissance  à  la  con- 
stitution. Il  conclut  en  demandant  que  la  déchéance  fût  procla- 
mée ,  un  pouvoir  exécutif  provisoire  nommé  par  l'Assemblée 
et  composé  de  personnes  choisies  hors  de  son  sein ,  «  en  atten- 
dant, ajoutait-il,  que  la  volonté  du  peuple,  notre  souverain  et 
le  vôtre,  soit  légalement  prononcée  dans  une  Convention  na- 
tionale, aussitôt  que  la  sûreté  de  l'Etat  le  permettra  » . 

L'Assemblée  écoula  en  silence  et  vota  le  renvoi  au  comité 
de  l'extraordinaire.  Mais  la  majorité  sentit  enfin  que  le  pouvoir 
allait  être  usurpé  par  des  hommes  sans  mission  et  sans  mandat; 
que  ces  hommes  déjà  lui  faisaient  la  loi ,  et  qu'en  demandant 
la  déchéance  du  roi,  ils  demandaient  aussi  la  sienne.  Sous 
l'empire  de  ce  sentiment,  la  réaction  éclata.  Le  signal  fut 
donné  par  les  chefs  mêmes  de  la  Gironde,  qui  se  croyaient 
joués  par  le  roi  et  formaient  une  foule  de  projets  sans  s'arrêter 
à  aucun,  mais  qui  voulaient  rester  maîtres  de  diriger  le  mou- 
vement qui  leur  échappait. 

Le  4,  les  arrêtés  de  la  section  Mauconseil  furent  annulés 
comme  inconstitutionnels  sur  un  rapport  de  Vergniaud.  Brissot 
et  Condorcet  écrivirent  dans  leurs  journaux  que  pour  que  l'in- 
surrection fût  un  devoir,  il  fallait  que  les  représentants  fussent 
infidèles.  Il  fut  proposé  de  transporter  l'Assemblée  hors  de 
Paris,  de  ne  recevoir  de  pétitions  qu'une  fois  la  semaine  et  de 
s'assurer  de  la  réalité  des  signatures. 

Le  8,  on  délibéra  sur  la  mise  en  accusation  de  la  Fayette. 
Tout  le  débat  roulait  sur  le  point  de  savoir  si  un  général  pou- 
vait présenter  constitutionnellement  une  pétition  au  nom  de 
son  armée.  Le  reste  était  un  procès  de  tendance.  Les  ennemis 
du  général  lui  reprochaient  de  parler  comme  les  émigrés  et 


332  LIVRE   QUARAME-SEPÎIE.ME. 

d'opposer  les  honnêtes  gens  à  la  nation.  La  commission ,  fort 
divisée  d'ailleurs,  conclut  à  la  mise  en  accusation,  à  la  majo- 
rité de  huit  voix  sur  quinze.  Brissot,  fidèle  à  son  rôle  orrli- 
naire,  soutint  ces  conclusions.  Mais  Vaublanc  les  combat !it 
avec  énergie.  Il  prouva  que  la  Fayette  n'était  pas  sorti  des 
voies  légales;  qu'il  avait  usé  du  droit  de  tout  pétitionnaire  de 
se  plaindre  des  ministres  et  de  dénoncer  tin  club  dominateur; 
qu'il  avait  demandé  des  lois  et  n'en  avait  pas  dicté.  La 
Fayette  n'avait  eu  qu'un  tort,  celui  de  dire  la  vérité.  Si  l'As- 
semblée le  poursuivait,  elle  devait  aussi  poursuivre  les  auteurs 
de  cent  pétitions  incendiaires  écrites  dans  le  même  style,  qui 
avaient  troublé  ses  séances  et  outragé  sa  dignité.  L'Assemblée 
rejeta  la  proposition  de  mise  en  accusation ,  à  la  majoiité  de 
quatre  cent  six  voix  contre  deux  cent  vingt-quatre. 

Le  soir,  aux  Jacobins,  il  v  eut  des  explosions  de  colère.  On 
ne  parla  plus  que  d'insurrection  pour  sauver  le  peuple.  Deux 
députés,  Goupilleau  et  Chabot,  y  proposèrent  l'un  de  faire  une 
liste  de  proscription  des  représentants  qui  avaient  voté  pour 
la  Fayette,  l'autre  de  s'assurer  de  l'Assemblée  en  lui  étant  les 
moyens  de  fuir. 

Le  9,  la  séance  de  la  Législative  s'ouvrit  par  la  lecture 
d'adresses  de  directoires  de  département  s'élevant  contre 
tout  attentat  à  la  constitution.  On  reçut  aussi  des  lettres  et  des 
députations  de  sections ,  protestant  contre  la  motion  du  maire 
et  jurant  de  rester  fidèles  à  la  nation,  à  la  loi  et  au  roi;  car  les 
sections,  livrées  à  la  plus  complète  anarchie,  émettaient  les 
opinions  et  les  vœux  les  plus  contradictoires.  Les  tribunes 
huèrent  ces  désaveux.  Plusieurs  députés,  menacés  ou  mal- 
traités la  veille  au  sortir  de  la  séance,  écrivirent  qu'ils  atten- 
draient que  l'Assemblée  fût  libre  pour  y  reparaître.  Les  tri- 
bunes applaudirent  au  récit  des  mauvais  traitements.  Girardin 
déclara  qu'il  avait  été  frappé  dans  la  salle  même,  et  Yaublanc 
raconta  qu'on  avait  fait  des  perquisitions  chez  lui.  Il  n'y  eut 
alors  qu'un  cri  :  «  Oui,  nous  ne  délibérerons  pas  avant  d'être 
libres.  »  Le  tapage  ne  cessant  pas  dans  les  tribunes,  la  droite 
tout  entière  se  leva  et  demanda  si  le  maire  avait  des  moyens 
d'assurer  la  liberté  de  l'Assemblée.  On  réclama  Téloignement 
des  fédérés.  Les  membres  de  la  gauche,  se  levant  à  leur  tour, 
répondirent  en  demandant  si  le  roi  avait  les  moyens  de  sauver 
la  patrie,  et  si  l'Assemblée,  qui  tremblait  devant  la  Fayette, 
aurait  les  moyens  de  sauver  la  France.  On  se  menaçait  de 


[1792]  JOURNÉE   DU  10   AOUT.  353 

l'Abbaye  et  le  tumulte  était  au  comble,  quand  Rœdeier  parut 
à  la  barre,  annonçant  qu'on  avait  massé  des  gardes  nationaux 
au  Carrousel  et  sur  la  place  Louis  XV,  mais  que  quarante-sept 
sections  sur  quarante-liuit  étaient  armées,  que  le  maire  avait 
contribué  à  les  organiser,  et  qu'elles  devaient  sonner  le  tocsin 
à  minuit  si  l'Assemblée  à  cette  lieure-Ià  n'avait  pas  proclamé 
la  déchéance. 

XXIII.  —  Les  Jacobms  avaient  formé  un  comité  insurrec- 
tionnel de  cinq  membres  peu  connus,  auxquels  s'étaient  réunis 
les  chefs  militaires  des  faubourgs ,  Westermann ,  Fournier 
l'Américain,  Santerre,  Alexandre,  Lazouski,  puis  les  journ.'î  > 
listes  Carra,  Manuel,  Camille  Desmoulins  et  Danton.  Ce  co- 
mité, après  avoir  combiné  divers  plans  d'attaque  contre  les 
Tuileries,  décida  qu'on  porterait  un  drapeau  rouge  avec  cette 
inscription  :  «  Loi  martiale  du  peuple  souverain  contre  le  pou- 
voir exécutif»  ,  et  qu'on  afficherait  :  «  Ceux  qui  tireront  sur  les 
colonnes  du  peuple  seront  mis  à  mort  sur-le-champ.  »  Les 
fédérés  se  montraient  animés,  ardents.  Les  chefs  de  club,  de 
section  ne  pouvaient  plus  s'arrêter.  Le  moment  de  l'action 
était  venu. 

Pétion  s'était  flatté  d'obtenir  de  l'Assemblée,  en  l'intimidant, 
la  déclaration  de  déchéance,  et  il  s'en  flattait  encore.  Il  fit, 
même  après  le  vote  qui  absolvait  la  Fayette,  afficher  une  pro- 
clamation vague,  invitant  le  peuple  à  respecter  le  calme  de  ses 
représentants.  D'un  autre  côté,  il  refusa  de  faire  afficher  le 
décret  qui  cassait  la  section  Mauconseil.  Il  transféra  les  Mar- 
seillais aux  Gordeliers,  à  proximité  du  club  de  Danton.  Il  laissa 
un  administrateur  de  police,  Panis,  distribuer  des  cartouches 
sans  l'autorisation  du  département,  qui  était  pourtant  néces- 
saire. 

Le  9  au  soir,  la  section  des  Quinze-Vingts  avertit  les  autres 
que  le  tocsin  sonnerait  à  minuit  sur  un  signal  donné  à  l'hôtel 
de  ville,  où  trois  commissaires  nommés  par  section  iraient 
s'adjoindre  au  conseil  général  de  la  commune.  Tout  était  or- 
ganisé et  calculé,  la  formation  et  la  marche  du  cortège,  les 
sommations  qu'on  devait  faire  aux  Suisses,  gardiens  des  Tui- 
leries, la  fermeture  des  barrières.  Pendant  plusieurs  heures, 
les  discours  des  clubs,  les  groupes  dans  les  lieux  publics,  les 
clameurs  des  rues,  les  gazettes,  les  affiches  colportées  partout, 
servirent  de  préludes  à  l'émeute. 

vu.  23 


354  LIVRE   QUARANTE-SEPTIÈME. 

Vers  minuit  le  tocsin  sonna  ;  il  fut  répété  par  les  cloches  de 
toutes  les  églises.  Les  sections  se  remplirent  aussitôt.  Fournier 
organisa  la  colonne  du  faubourg  Saint-Marceau;  Westermann 
et  Santerre  formèrent  celle  du  faubourg  Saint-Antoine,  la  plus 
nombreuse;  Carra,  Desmoulins  et  Danton  le  bataillon  des 
Marseillais  aux  Cordeliers.  Santerre  hésitait  à  marcher;  Wes- 
termann l'y  força. 

Les  amis  du  roi  avaient  fait  une  dernière  tentative  auprès 
de  lui,  dans  la  journée  du  9,  pour  le  décider  à  la  fuite.  Ils 
voulaient  l'enlever  et  le  conduire  au  château  de  Gaillon ,  dis- 
posé pour  lui  servir  d'asile  par  le  duc  de  la  Rochefoucauld, 
qui  offrait  sa  fortune.  D'un  autre  côté,  les  officiers  chargés  de 
le  renseigner  en  Normandie  rapportèrent  que  les  Normands 
étaient  plus  disposés  à  signer  des  adresses  qu'à  prendre  les 
armes,  et  avaient  plus  d'amour  de  Tordre  que  d'attachement 
personnel  pour  le  roi.  Malesherbes  parlait  d'abdication.  Le  mi- 
nistre de  la  justice,  de  Joly,  fut  d'avis  qu'il  fallait  rompre  avec 
l'émigration  par  une  déclaration  solennelle  et  se  dire  prêt  à 
marcher  avec  la  nation.  Louis  XVI  repoussa  tous  ces  conseils  ; 
il  répondit  que  sa  conscience  l'obligeait  à  ne  plus  rien  céder  et 
à  rester  fidèle  à  ses  serments. 

La  garde  constitutionnelle  était  licenciée;  l'argent  répandu 
pour  acheter  le  concours  d'ouvriers  de  Paris  pouvait  tout  au 
plus  assurer  quelques  dévouements  individuels.  L'xVssemblée 
avait  éloigné  les  régiments.  La  garde  suisse  demeurait  seule 
au  château  en  vertu  de  ses  capitulations;  encore  était-elle 
réduite  de  douze  cents  hommes  à  neuf  cents  par  l'envoi  d'un 
détachement  en  Normandie,  et  n'avait-elle  pas  d'artillerie.  On 
ne  pouvait  compter  sur  la  gendarmerie,  composée  d'anciens 
gardes-françaises,  au  nombre  de  neuf  cents  environ,  médio- 
crement commandés  et  peu  disposés  à  agir'.  Deux  bataillons 
de  la  garde  nationale,  ceux  des  Filles  Saint-Thomas  et  des 
Petits-Pères,  étaient  très-sûrs;  les  autres  étaient  désorganisés 
depuis  qu'on  avait  bouleversé  les  cadres,  licencié  l'état-major, 
changé  les  officiers ,  et  enfin  introduit  les  hommes  à  piques 
dans  les  rangs.  La  bourgeoisie  persévérait  dans  sa  défiance  de 
la  cour,  car  l'effroi  que  lui  inspiraient  les  Jacobins  ne  l'avait 
pas  changée  au  fond.  Elle  souffrait  d'ailleurs  de  plus  en  plus, 
depuis  que  la  guerre  était  déclarée,  de  la  ruine  du  commerce 

*  Ternaux,  Histoire  de  la  Teneur,  t.  II. 


^10  40CT  1792]        INVASION    DES   TUILERIES.  355 

et  des  affaires ,  de  la  dépréciation  des  rentes  et  du  papier-inon- 
naie.  Elle  croyait  toujours  que  le  roi  et  la  reine  trahissaient. 
Les  compagnies  d'artillerie,  qui  furent  appelées  à  la  défense 
du  château,  étaient  presque  entièrement  composées  d'ouvriers 
serruriers  et  forgerons,  résolus  à  ne  pas  tirer  sur  leurs  frères. 
Restaient  enfin  cinq  cents  gentilshommes  volontaires ,  qui 
étaient  dévoués  et  qui  accoururent  au  premier  signal,  mais  ce 
n'était  pas  là  une  force  sérieuse,  et  ces  gentilshommes,  connus 
sous  le  nom  de  Chevaliers  du  poignard ,  étaient  eux-mêmes 
suspects. 

La  garde  nationale  avait  à  sa  tète,  depuis  la  démission  de  la 
Fayette,  six  commandants  qui  servaient  à  tour  de  rôle.  L'un 
d'eux.  Mandat,  était  de  service  le  9  août.  C'était  un  ancien  mi- 
htaire,  d'un  esprit  ferme  et  décidé.  Son  plan  fut  promptement 
formé.  Avec  des  troupes  sûres  et  en  d'autres  circonstances, 
aller  au-devant  de  l'insurrection  eût  été  le  meilleur  parti;  car 
il  y  avait  encore  de  l'hésitation,  même  dans  les  faubourgs,  et 
plusieurs  sections  protestaient'.  Mais  ce  parti  exposait  alors  à 
plus  d'un  hasard  et  d'un  danger.  Mandat  le  comprit;  il  se  con- 
tenta de  placer  la  gendarmerie  et  la  garde  nationale  de  ma- 
nière à  couper  les  deux  principales  colonnes  et  à  les  arrêter. 

Le  roi  et  sa  famille  passèrent  la  nuit  debout  dans  la  salle  du 
conseil,  entourés  des  ministres  et  d'une  foule  dévouée.  Le  di- 
rectoire du  département  s'y  rendit  avec  Rœderer.  Pétion  y  vint 
aussi ,  vers  dix  heures ,  avec  deux  officiers  municipaux ,  sur  la 
réquisition  de  Mandat.  On  ne  savait  pas  encore  jusqu'à  quel 
point  il  trahirait.  On  lui  fit  signer  l'ordre  de  repousser  la  force 
par  la  force.  Mandat  se  plaignit  à  lui  de  n'avoir  pas  de  poudre. 
Plusieurs  des  assistants  l'apostrophèrent  avec  une  ceitaine  ru- 
desse. Craignant  d'être  maltraité  ou  pour  le  moins  retenu  malgré 
lui,  il  descendit  dans  le  jardin,  d'où  il  trouva  moyen  de  se  faire 
appeler  à  l'Assemblée  ;  puis  vers  le  miheu  de  la  nuit  il  retourna 
à  pied  à  l'hôtel  de  ville,  et  eut  soin  de  s'y  faire  consigner  par 
une  garde  de  six  cents  hommes. 

Le  tocsin  continuait  de  sonner,  et  le  rappel  battait  dans  tous 
les  quartiers.  La  cour  passait,  à  chaque  nouvelle,  par  des  al- 
ternatives de  craintes  et  d'espérances;  mais  les  craintes  domi- 
naient et  devenaient  de  plus  en  plus  sérieuses.  Vers  quatre 
heures,  on  apprit  que  Manuel  avait  donné  l'ordre  d'enlever  au 

1  ïernaux,  t.  II. 

23. 


35G  LIVRE   QUARAiNTE-SEPTIEME. 

pont  Neuf  les  canons  placés  par  Mandat;  en  même  temps  le 
conseil  général  de  la  commune,  qui  s'était  déclaré  en  perma- 
nence et  ignorait  encore  le  sort  de  Pétion,  appela  Mandat 
devant  lui.  Ce  dernier  hésitait  à  s'y  rendre;  Rœderer  l'v  en/^a- 
gea ,  car  la  lutte  pouvait  être  évitée  :  le  maire  et  le  conseil 
pouvaient  se  décider  à  prévenir  les  rassemblements.  Mandat 
alla  au  conseil,  et  y  exposa  les  ordres  qu'il  avait  donnés  d'ac- 
cord avec  le  maire.  Le  conseil  le  rendit  responsable  du  sang 
qui  serait  versé.  Comme  il  sortait  de  la  sa'ile,  il  fut  entouré  et 
entraîné  dans  une  salle  voisine  où  les  commissaires  des  sections 
s'étaient  installés  sous  la  présidence  d'Huguenin.  Ces  commis- 
saires voulurent  l'obliger  à  signer  un  ordre  pour  retirer  la 
moitié  des  forces  qui  se  trouvaient  aux  Tuileries.  Sur  son  refus, 
ils  le  retinrent  et  le  firent  conduire  en  prison  par  des  hommes 
à  piques.  Une  demi-heure  après  on  le  tira  de  prison  sous  pré- 
texte de  le  transférer  à  l'Abbaye.  Comme  il  sortait,  un  coup  de 
pistolet  l'étendit  roide  mort'. 

Quelques  membres  du  conseil  ayant  fait  des  observations  sur 
les  pouvoirs  que  les  commissaires  des  sections  usurpaient,  ces 
derniers  envahirent  la  salle  de  ses  délibérations,  et  le  décla- 
rèrent suspendu  de  ses  fonctions,  ainsi  que  l'état-major,  excep- 
tant toutefois  le  maire,  le  procureur  de  la  commune  et  seize 
administrateurs  qui  demeureraient  en  charge,  ils  donnèrent  im- 
médiatement à  Santerre  le  commandement  de  la  garde  natio- 
nale, et  firent  garder  Pétion  à  vue. 

Il  était  environ  cinq  heures  quand  la  colonne  du  faubourg 
Saint-Antoine,  évaluée  vaguement  à  quinze  mille  hommes,  et 
celle  du  faubourg  Saint-Marceau,  évaluée  à  cinq  mille,  com- 
mencèrent à  marcher  vers  les  Tuileries,  non  sans  hésitation  et 
sans  embarras;  car  elles  avaient  un  long  trajet  à  parcourir,  et 
les  quartiers  rapprochés  des  Tuileries  restaient  fidèles.  Elles 
avaient  besoin  de  se  soutenir  l'une  l'autre.  Paris  entier  était 
dans  un  encombrement  inexprimable.  Jamais  on  n'avait  vu  ni 
entendu  bruire  dans  les  rues  une  foule  aussi  curieuse  et  aussi 
émue. 

Les  événements  de  l'hôtel  de  ville  furent  connus  au  château 
vers  six  heures.  On  sut  que  Pétion  avait  distribué  des  cartou- 
ches et  trompé  la  cour,  Rœderer  et  Mandat.  La  mort  de  Man- 
dat désorganisait  la  résistance.  On  allait  être  envahi.  Les  mem- 

*  Ternaux,  1.  vu. 


[10  AOUT  1:92]     LE   ROI   SE   RÉFUGIE    A    L'ASSEMBLÉE.      357 

bres  du  directoire  furent  d'avis  que  le  roi  passât  en  revue  les 
défenseurs  du  château,  des  cours  et  du  jardin.  On  pouvait  en- 
core défendre  les  approches  des  Tuileries,  malgré  la  facilité 
que  les  rues  adjacentes  donnaient  aux  msurgés  de  s'avancer 
presque  à  couvert.  Louis  XVI  suivit  ce  conseil.  11  sortit  et  passa 
les  troupes  en  revue.  Rœderer,  assisté  des  deux  ofrîciers  muni- 
cipaux Leroux  et  Borie,  lut  une  sommation  de  repousser  la 
force  par  la  force.  Les  Suisses,  dont  la  fidélité  était  admirable, 
se  montrèrent  décidés  à  une  résistance  désespérée.  Mais  il  n'en 
fut  pas  de  même  des  autres  troupes.  Des  canonniers  éteignirent 
leurs  mèches.  Quelques  cris.de  À  bas  te  veto!  partirent  des 
rangs  de  la  garde  nationale.  Louis  XVI  demeura  impassible;  il 
ne  sut  pas  mieux  prendre  une  attitude  militaire  qu'une  attitude 
politique,  ni  parler  aux  soldats  qu'aux  députés.  Il  n'avait  jamais 
porté  l'habit  du  commandement.  Marie-Antoinette,  plu»  vive, 
cachait  mal  ses  angoisses  sous  un  manque  de  dignité  impertur- 
bable. 

A  huit  heures,  les  colonnes  arrivèrent  avec  leurs  canons. 
Les  fédérés  marseillais  et  bretons  étaient  en  tète.  Rœderer  con- 
rut  au-devant  d'elles  et  proposa  d'admettre  vingt  hommes  sans 
armes  auprès  du  roi.  La  proposition  fut  repoussée.  Le  sang 
coulait  déjà  à  la  place  Vendôme  et  ailleurs.  Une  patrouille 
royaliste  avait  été  entourée;  six  de  ceux  qui  la  composaient, 
entre  autres  le  journaliste  Suleau ,  avaient  été  égorgés ,  et  ron 
promenait  leurs  têtes  sur  des  piques.  Restait  une  seule  et  der- 
nière chance  de  salut,  la  retraite  au  sein  de  l'Assemblée.  «  Sire, 
dit  Rœderer  au  roi,  nous  vous  demandons  la  permission  de 
vous  entraîner.  »  Quelques  heures  auparavant,  cette  idée  avait 
été  vivement  rejetée  ,  mais  les  heures  avaient  marché  vite. 
«  Vous  répondez  de  la  vie  du  roi,  dit  la  reine  à  Rœderer.  — 
Madame,  répliqua-t-il ,  je  ne  puis  répondre  que  de  me  faire 
tuer  à  ses  côtés.  » 

Louis  XVI,  Marie-Antoinette,  leurs  deux  enfants.  Madame 
Elisabeth,  avec  deux  dames,  les  membres  du  directoire  et  les 
ministres,  se  rendirent  du  château  par  le  jardin  à  la  porte  du 
Manège.  Un  détachement  de  Suisses  et  de  gardes  nationaux 
rangés  en  double  haie  les  escorta.  Une  députation  de  l'Assem- 
blée sortit  pour  aider  à  les  introduire  dans  la  salle  ;  car  il  fallait 
traverser  une  ioule  compacte  extraordinairement  animée.  Le 
peuple  traitaitle  roi  en  vain  'j,etrinsultait.  Les  gardes  nationaux 
firent  enfin  pénétrer  la  famille  royale  dans  l'enceinte  du  Corps 


55S  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

législatif.  Un  grenadier  prit  le  petit  prince,  Féleva  au-dessus 
de  la  foule,  et  le  déposa  sur  un  siège  à  côté  des  secrétaires.  Le 
roi  dit  :  «  Je  suis  venu  ici  pour  éviter  un  grand  crime,  et  je 
pense  que  je  ne  saurais  être  plus  en  sûreté  qu'au  milieu  de 
vous,  messieurs.  »  Vergniaud,  qui  occupait  le  fauteuil,  répon- 
dit :  «  Vous  pouvez.  Sire,  compter  sur  la  fermeté  de  TAssem- 
blée  nationale;  ses  membres  ont  juré  de  mourir  en  soutenant 
les  droits  du  peuple  et  les  autorités  constituées.  » 

Comme  le  règlement  ne  permettait  pas  de  délibérer  en  pré- 
sence du  roi,  on  le  plaça  avec  la  famille  royale  dans  la  loge 
grillée  du  logographe ,  c'est-à-dire  du  journaliste  chargé  du 
compte  rendu  des  séances. 

XXIV.  —  L'Assemblée  s'était  réunie  la  nuit.  Elle  était  peu 
nombreuse,  et  composée  en  grande  partie  de  députés  de  la 
gauche.  Elle  était  tout  occupée  des  bruits  du  dehors.  Quand 
elle  apprit  que  la  commune  était  envahie,  un  membre  proposa 
d'annuler  les  actes  des  commissaires  des  sections.  On  proposa 
aussi  d'envoyer  une  députation  aux  Tuileries.  On  ne  décida 
rien. 

L'arrivée  du  roi  et  de  sa  famille  causa  un  effroi  et  un  tumulte 
extraordinaires.  Les  Montagnards  craignirent  d'être  envahis; 
les  royalistes  comprirent  que  tout  était  perdu.  Rœderer  exposa 
brièvement  les  scènes  du  château.  A  peine  le  tumulte  commen- 
çait-il à  s'apaiser  qu'on  entendit  le  canon,  puis  des  décharges 
de  mousqueterie.  Le  roi  se  leva  pour  dire  qu'il  avait  donné  aux 
Suisses  l'ordre  de  ne  pas  tirer.  Il  leur  en  envoya  un  second, 
celui  de  cesser  le  feu. 

Les  Suisses  s'étaient  enfermés  dans  les  bâtiments  des  Tuile- 
ries, après  le  départ  de  Louis  XVL  Les  gardes  nationaux 
s'étaient  presque  tous  retirés,  déclarant  qu'il  ne  leur  restait 
rien  à  faire. 

Le  peuple  enfonça  la  porte  principale  des  cours,  se  précipita 
dans  la  cour  du  milieu,  et  tourna  contre  le  château  un  canon 
qu'on  y  avait  abandonné.  Les  Suisses  se  montrèrent  aux  fenê- 
tres, et  jetèrent  leurs  cartouches  en  signe  de  paix.  Pendant  ce 
temps  la  barrière  qui  défendait  le  grand  escalier  fut  enlevée; 
les  Marseillais  entrèrent.  Les  Suisses  les  plus  exposés  ayant  été 
maltraités,  le  bataillon  sortit  en  ligne,  tira  sur  les  assaillants, 
leur  enleva  la  pièce  de  canon,  les  mit  en  fuite  et  dégagea  la 
cour.  Les  colonnes  populaires  éprouvèrent  un  instant  de  pani- 


[10  AOUT  1792]      SUSPENSION   DE   LOUIS   XVJ.  359 

que.  Les  Suisses  montrèrent  ce  qu'ils  eussent  fait  plus  nom- 
breux et  soutenus,  mais  les  gentilshonniies  volontaires  armés 
de  simples  épées  et  re'duits  à  deux  cents  environ,  car  plus  de  la 
moitié  avaient  suivi  le  roi ,  ne  pouvaient  qu'embarrasser  la  dé- 
fense. A  peine  restait-il  de  la  garde  nationale  une  centaine 
d'hommes  déterminés.  Weslermann,  officier  plein  de  coup 
d'œil  et  de  sang-froid,  rallia  les  fédérés  et  les  ramena  au  com- 
bat. Plusieurs  décharges  très-meurtrières  avaient  eu  lieu  des 
deux  côtés,  quand  les  Suisses  reçurent  du  roi  l'ordre  de  cesser 
le  feu  et  de  se  replier  autour  de  la  salle  du  Alanége.  Ils  obéi- 
rent, et  firent  bonne  contenance,  non  sans  perdre  beaucoup 
des  leurs. 

Les  fédérés,  suivis  par  les  gens  à  piques,  se  précipitèrent 
dans  le  château  abandonné  et  le  remplirent  de  sang.  Ils  égor- 
gèrent environ  quatre-vingts  Suisses  qui  y  étaient  restés,  et  les 
volontaires  qui  furent  trouvés  armés.  Il  n'y  eut  guère  que  les 
femmes  d'épargnées.  Quelques-uns  des  derniers  défenseurs  des 
Tuileries  s'échappèrent  en  désordre  par  le  jardin;  ils  y  furent 
poursuivis  et  périrent  presque  tous.  Quand  l'intérieur  eut  été 
dévasté,  le  feu,  mis  aux  échoppes  des  cours  extérieures,  g^gna 
le  palais.  L'incendie  se  propagea  rapidement;  on  n'en  devint 
maître  que  fort  avant  dans  la  nuit. 

A  onze  heures,  tout  était  fini  aux  Tuileries,  mais  les  coups 
de  fusil  continuèrent  dans  les  rues  voisines.  On  poursuivait  les 
aristocrates  et  les  personnes  soupçonnées  d'avoir  pris  part  à  la 
défense  du  château.  Des  meurtres  isolés  furent  commis  dans  les 
autres  quartiers.  Clermont-Tonnerre  iut  une  des  victimes.  Il  y 
eut  un  instant  où  l'Assemblée  vit  ses  portes  lorcées.  La  loule 
s'y  précipita  ;  le  président  se  couvrit,  et  les  députés  se  levèrent 
en  criant  Vive  la  nation!  Ce  fut  une  alerte  passagère.  Aussi- 
tôt après,  des  vainqueurs  des  Tuileries  vinrent  déposer  sur  le 
bureau  des  objets  de  toute  sorte,  des  cassettes,  des  correspon- 
dances, enlevées  dans  les  appartements  du  roi  et  de  la  reine. 

Plusieurs  députés  reçurent  la  mission  de  parler  aux  fédérés, 
de  les  calmer,  et  de  leur  annoncer  que  les  Tuileries  étaient 
déclarées  propriété  nationale.  Un  autre  décret,  proposé  par 
Bazire,  mit  les  Suisses  sous  la  sauvegarde  de  la  loi  et  des  vertus 
hospitalières  de  la  nation. 

Une  députation  des  nouveaux  représentants  de  la  commune 
se  présenta.  Elle  annonça  que  Pétion,  Manuel,  Danton,  con- 
servaient leurs  fonctions,  et  que  Santerre  avait  pris  le  com- 


360  LIVRE   QUARAî^TE-SEPTlE.ME. 

mandement  de  la  garde  nationale.  En  même  temps  elle  de- 
manda la  déchéance,  au  nom  du  peuple.  «  Législateurs,  disait 
l'orateur  Huguenin,  le  peuple  qui  nous  envoie  vers  vous  nous 
a  chargés  de  vous  déclarer  qu'il  vous  investissait  de  nouveau 
de  sa  confiance.  »  Il  ajouta  qu'on  devrait  lui  faire  un  appel 
prochain.  Quelques  vainqueurs  des  Tuileries,  armés  et  frémis- 
sants, vinrent  faire  la  même  réclamation. 

Une  commission  extraordinaire,  s'étant  réunie  dans  une  salle 
à  part,  y  rédigea  le  décret  de  suspension.  Vergniaud  rentra  et 
eh  donna  lecture.  La  commission,  considérant  que  le  danger 
de  la  patrie  était  au  comble,  et  qu'il  fallait  la  sauver,  proposait 
de  suspendre  le  roi  provisoirement  et  de  convoquer  une  con- 
vention, à  qui  appartiendrait  la  décision  définitive.  L'Assem- 
blée prenait  le  roi  sous  sa  garde  jusqu'à  ce  qu'on  pût  le  trans- 
férer au  Luxembourg.  Tout  fonctionnaire  public,  soldat,  officier 
ou  général,  qui  quitterait  son  poste,  était  déclaré  infâme  et 
traître  à  la  patrie.  Vergniaud  évitait  ainsi  la  déchéance;  mais 
la  suspension  était  une  déchéance  déguisée. 

L'Assemblée  nomma  ensuite  un  gouverneur  au  prince  royal  ; 
elle  désignait  Condorcet,  ce  qui  fit  supposer  au  dehors  quelque 
projet  de  régence.  Les  Girondins,  sans  système  arrêté  et  deve- 
nus le  jouet  des  événements,  voulaient  du  moins  être  les  maî- 
tres du  gouvernement,  quoi  qu'il  arrivât. 

Guadet  lut  un  autre  décret,  préparé  par  le  même  comité,  et 
portant  que  les  ministres  ayant  perdu  sa  confiance,  elle  devait 
immédiatement  en  nommer  d'autres  par  un  vote  à  haute  voix. 
Il  n'y  avait  que  deux  cent  quatre-vingt-quatre  députés  présents  ; 
la  droite  était  à  peine  représentée.  Isnard  proposa  le  rappel 
des  trois  ministres  patriotes,  Roland,  Clavière  et  Servan.  Aces 
noms  l'Assemblée  ajouta  ceux  de  Danton  pour  la  justice,  de 
Monge  pour  la  marine,  et  de  Lebrun  pour  les  affaires  étran- 
gères. 

Debry  fit  voter  que  les  décrets  non  encore  sanctionnés  par 
Louis  XVI  auraient  force  de  lois,  c'est-à-dire  que  les  prêtres 
seraient  proscrits  et  un  camp  formé  sous  Paris;  puis  que  la 
Convention  serait  nommée  par  tous  les  citoyens  âgés  de  vingt- 
cinq  ans  et  vivant  de  leur  travail.  D'autres  décrets  portèrent 
que  les  fédérés  seraient  envoyés  au  camp  et  recevraient  une 
solde,  que  des  commissaires  iraient  aux  armées  avec  les  pou- 
voirs extraordinaires  les  plus  étendus,  sous  la  réserve  de  l'ap- 
probation de  leurs  actes  parle  Corps  législatif;  que  l'ex-miniatre 


[août  1792]     LA    ^NOUVELLE   GOMMUJNE   DE   PARIS.  3C1 

de  la  guerre  d'Abancovirt  serait  mis  en  accusation,  et  tous 
les  juges  de  paix  de  Paris  soumis  à  réélection.  Ces  différents  votes 
eurent  lieu  sans  discussion  et  sans  aucun  ordre.  Sitôt  qu'une 
motion  était  faite,  elle  était  convertie  en  décret. 

La  séance  dura  jusqu'à  trois  heures  de  la  nuit.  Louis  XVI 
était  là  avec  sa  famille,  réduit  à  tout  redouter  et  à  tout  en- 
tendre. II  eut  le  courage  de  l'impassibilité.  La  reine  eut  une 
autre  attitude;  elle  montra  plus  de  fierté  avec  moins  de  rési- 
gnation. La  séance  levée,  on  logea  la  famille  l'oyale  et  quel- 
ques personnes  qui  l'avaient  suivie  dans  les  cellules  des  Peui!- 
lants. 

XXV.  —  Les  membres  de  la  nouvelle  commune,  ayant  litté- 
ralement conquis»  le  pouvoir,  prétendirent  le  garder  et  faire  la 
loi  à  l'Assemblée.  Ils  étaient  la  révolution.  Il  se  mirent  en 
permanence  à  l'hôtel  de  ville,  reçurent  force  députations  et 
pétitions,  et  prirent  sans  examen,  sans  discussion,  arrêtés  sur 
arrêtés,  jusqu'au  nombre  de  deux  cents  par  jour,  mangeant, 
buvant,  dormant  dans  la  salle. 

Leurs  premiers  soins  furent  de  s'emparer  de  la  police ,  de 
fermer  les  barrières  et  visiter  les  passe-ports,  d'élargir  les  dé- 
tenus, et  de  livrer  aux  patriotes  les  presses  des  journaux  rova- 
listes.  Ils  enlevèrent  de  la  salle  de  la  municipalité  les  bustes  de 
Bailly  et  de  la  Fayette.  Ils  envoyèrent  directement  des  commis- 
saires aux  armées.  Ils  suspendirent  le  directoire  du  départe- 
ment, et  mirent  Pétion  en  liberté. 

Le  chef  et  l'organe  de  la  commune  fut  Piobespierre.  Quoi- 
qu'il se  fût  caché  le  JO,  suivant  son  habitude  aux  jours  du 
danger,  il  se  reiidit  à  l'hôtel  de  ville  le  11,  et  comme  il  n'y 
trouva  partout  dans  la  salle,  dans  l'entourage,  dans  les  tribu- 
nes, que  des  Jacobins  et  des  sectionnaires  affiliés  aux  Jacobins, 
il  fut  reçu  comme  un  oracle;  on  le  choisit  pour  être  l'orateur 
principal  des  députations.  Il  prit  alors  un  ton  de  franchise  bru- 
tale. Il  avoua  sans  détour  que  le  10  août  avait  été  une  conjura- 
tion préméditée;  que  les  sections,  «  réveillant  et  guidant  le 
patriotisme  du  peuple,  avaient  tout  organisé  et  choisi  leur 
moment  »  .  «  La  conjuration,  ajoutait-il,  n'a  pas  été  ensevelie 
dans  les  ténèbres;  on  a  délibéré  en  plein  jour,  en  présence  de 
la  nation.  Le  pian  a  été  indiqué  par  des  affiches,  et  le  peuple, 
agissant  en  souverain,  n'a  pas  daigné  cacher  ses  desseins  à  ses 
ennemis.  »    Maintenant  il  fallait  de  l'énergie.  Robespierre  se 


3C2  LIVRE   QUARAKTE-SEPTIE.ME. 

plaignit  que  TAssemblée,  coupable  d'avoir  absous  la  Fayelle, 
eût  prononcé  la  suspension,  non  îa  déchéance  du  roi;  qu'elle 
eût  parlé  des  méfiances  qu'il  inspirait,  et  non  de  ses  crimes; 
qu'elle  eût  choisi  précisément  la  séance  du  10  pour  nommer  un 
goviverneur  à  l'enfant  royal.  Peu  à  peu  il  en  vint  à  dire  :  «  Il 
faut  que  les  rois  ou  les  Français  succombent.  La  clémence  est 
barbare.  Il  faut  que  tous  vos  ennemis  tombent  sous  le  glaive 
des  lois.  » 

La  royauté  était  vaincue.  La  Législative  ne  l'était  pas,  mais 
elle  était  annulée.  La  révolution  avait  passé  au-dessus  de  sa 
tète. 

Elle  parut  d'abord  uniquement  occupée  d'arrêter  les  meur- 
tres et  de  sauver  des  victimes.  Une  foule  de  personnes  poursui- 
vies ou  croyant  l'être  accouraient  à  sa  barre  comme  dans  un 
asile.  Elle  déclara  les  Suisses  justiciables  d'une  cour  martiale, 
pour  les  arracher  aux  fureurs  populaires.  Elle  s  efforça  de  pré- 
server les  richesses  des  Tuileries  et  des  châteaux  royaux  que 
pillaient  les  agents  de  la  commune. 

Elle  vota  sans  délibération  ni  discussion  une  foule  de  décrets 
de  circonstance.  Elle  autorisa  la  garde  nationale  à  nommer  di- 
rectement ses  officiers.  Elle  adopta  une  nouvelle  loi  électorale, 
présentée  par  Guadet;  loi  qui  supprimait  le  cens  pour  les  as- 
semblées primaires,  et  par  conséquent  la  distinction  des  citoyens 
actifs  et  des  citoyens  passifs;  qui  allouait  même  aux  électeurs 
une  indemnité,  mais  exigeait  d'eux  la  preuve  qu'ils  vivaient  de 
leur  travail.  On  conservait  aussi  la  condition  d'un  an  de  domi- 
cile ,  et  le  vote  à  deux  degrés.  Les  assemblées  primaires  furent 
convoquées  pour  le  26  août,  les  électeurs  pour  le  2  septembre. 
La  Convention  dut  s'ouvrir  le  20  septembre. 

On  avait  révoqué  le  10  août  les  juges  de  paix,  suspects  en 
masse  de  royalisme.  Le  12,  Gensonné  fit  attribuer  la  police 
générale  aux  directoires  de  département;  ils  furent  chargés  de 
rechercher  tous  les  délits  qui  menaçaient  la  sûreté  intérieure 
et  extérieure  de  l'Etat,  en  d'autres  termes,  les  délits  et  les  cri- 
mes politiques.  On  laissait  aux  districts  et  aux  municipalités  le 
droit  exorbitant  de  faire  des  dénonciations.  Les  municipalités 
s'emparèrent  des  pouvoirs  qu'on  leur  attribuait,  et  se  débar- 
rassèrent très-vite  des  entraves  mises  à  leur  exercice ,  car  les 
départements  étaient  sans  force. 

L'Assemblée  voulut  assigner  un  séjour  au  roi.  Elle  choisit  le 
Luxembourg,  puis  le  ministère  de  la  justice,  le  Luxembourg 


[août  1792]  LE   TïïHîTJ^^'AL    DU   17    AOUT.  3G3 

avant  pai'u  trop  favorable  à  une  évasion.  La  commune  n'ac- 
cepta pas  ce  choix;  elle  exigea  que  Louis  XVI  fût  place'  sous 
sa  propre  p,arde ,  et  prétextant  qu'elle  était  responsable  du 
dépôt,  elle  lui  désigna  un  autre  séjour  ou  plutôt  une  prison,  le 
Temple,  espèce  de  citadelle  qu'on  pouvait  défendre  contre  une 
attaque.  Pétion  l'eparut  pour  y  conduire  le  roi  et  sa  famille 
dans  des  voitures  que  Santerre  escorta.  La  liste  civile  fut  sup- 
primée et  remplacée  par  une  allocation  de  cinq  cent  mille  francs. 

La  commune  avait  suspendu  le  directoire  sous  prétexte  qu'il 
empêchait  l'unité  d'action.  L'Assemblée,  n'osant  le  reconsti- 
tuer, décréta  la  formation  d'une  administration  départementale 
j)rovisoire  composée  de  quarante-huit  délégués  élus  directe- 
ment par  les  sections.  Des  députés  de  la  commune  vinrent  pro- 
tester à  la  barre.  «(  Quand  le  peuple,  dirent-ils,  a  sauvé  la  pa- 
trie, quand  vous  avez  ordonné  une  Convention  nationale  qui 
doit  vous  remplacer,  qu'avez-vous  autre  chose  à  faire  qu'à  sa- 
tisfaire son  vœu?  »  L'Assemblée  courba  la  tète;  elle  décida  que 
la  surveillance  du  directoire  sur  les  actes  de  la  commune  se 
bornerait  à  quelques  détails  administratifs. 

La  commune  réclama  impérieusement  la  création  d'un  tri- 
bunal pour  juger  les  coupables  du  10  août  et  des  jours  précé- 
dents. Elle  déclara  que  les  juges  criminels  avaient  perdu  la 
confiance  du  peuple,  et  prétendit  que  ces  coupables  fussent 
jugés  par  des  commissaires  des  sections,  c'est-à-dire  par  le 
peuple  lui-même  et  en  dernier  ressort.  Pendant  plusieurs  jours 
des  messages  menaçants  se  succédèrent;  les  pétitionnaires 
étaient  prêts  à  une  nouvelle  insurrection  pour  se  venger  des 
«  assassins  de  leurs  frères»  .  «  Si  le  décret  n'est  pas  rendu,  disait 
l'un  d'eux,  notre  mission  est  de  l'attendre.  » 

Le  principe  d'une  cour  populaire  fut  voté  sous  ces  menaces, 
et  une  commission  nommée  pour  l'appliquer.  Le  15,  la  com- 
mission fit  lire  son  rapport  par  Brissot.  Comme  elle  ne  voulait 
ni  sortir  des  règles  tracées  par  la  constitution,  ni  créer  une 
cour  martiale  pour  les  délits  non  inilitaires,  elle  proposa  de 
créer  un  tribunal  composé  du  jury  d'accusation  déjà  existant 
et  d'un  jury  spécial  de  jugement  élu  par  les  sections,  sous  pré- 
texte que  le  jury  actuel  de  jugement  était  surchargé  de  tra- 
vaux. On  eut  la  faiblesse  de  supprimer  le  recours  en  cassation. 
La  commune  ne  fut  pas  satisfaite.  De  nouveaux  pétitionnaires 
vinrent  exiger  davantage  et  tinrent  un  langage  insultant.  Des 
protestations  indignées  s'élevèrent,  même  des  rangs  de  la  Mon- 


Sf4  LIVRE   QUARAInTE-SEPTIÉME. 

tapvie,  mais  ce  fut  encore  l'Assemblée  qui  céda;  les  deux  jurys 
jFurent  élus  par  les  sections.  Tel  fut  le  tribunal  appelé  du 
17  août.  Les  juges  furent  aussitôt  nommés  et  Robespierre  élu 
président.  Il  se  récusa. 

XXVI.  —  Plusieurs  conseils  de  département,  ceux  de  la 
Somme,  de  la  Moselle,  de  Rhône-et-Loire ,  donnèrent  leur 
adhésion  au  10  août,  mais  en  faisant  des  réserves.  Roland  et 
les  ministres  se  hâtèrent  de  casser  ces  déclarations  d'un  exemple 
dangereux. 

Mais  le  danger  principal  était  ailleurs,  du  côté  de  Tarmée. 
La  Fayette  adressa  une  proclamation  à  ses  troupes  du  camp  de 
Sedan,  et  déclara  que  l'Assemblée  n'avait  pas  été  libre  quand 
elle  avait  suspendu  le  roi.  Ne  voulant  ni  faire  un  coup  d'Etat 
militaire  ni  quitter  son  poste  en  présence  des  Prussiens,  il  eut 
l'idée  d'engager  les  départements  à  se  prononcer,  et  de  mettre 
la  force  armée  à  leurs  ordres.  Le  directoire  des  Ardennes  en- 
tra dans  ces  vues;  il  arrêta  les  trois  commissaires  envoyés  par 
la  Législative,  Kersaint,  Antonelle  et  Peraldi. 

Malheureusement,  on  apprit  aussitôt  que  le  directoire  de 
l'Aisne  mettait  à  prix  la  tète  du  général,  et  que  les  autres  chefs 
d'armée  donnaient  leur  adhésion  au  10  août.  Ses  propres  trou- 
pes hésitaient.  Quelques  cris  de  Vive  la  nation!  Vive  l'Assem- 
blée nationale!  s'y  faisaient  entendre. 

Dumouriez  ,  Biron  ,  Custine  ,  Montesquiou  ,  Luckner  lui- 
même,  ne  firent  aucune  difficulté  d'adhérer  au  nouveau  pou- 
voir exécutif.  Dumouriez,  jugeant  le  roi  perdu,  irrité  d'ailleurs 
contre  la  Fayette,  qui  avait  eu  le  tort  de  le  maltraiter,  vit  une 
aventure  à  courir  et  s'v  jeta  avec  l'ardeur  entreprenante  de  son 
ambition.  L'acte  fut  décisif.  La  Fayette  n'avait  pas  une  de  ces 
éclatantes  renommées  militaires  dont  la  supériorité  entraîne  les 
généraux,  les  états-majors  et  les  armées.  Le  vieux  Luckner, 
étranger,  qui  n'avait  jamais  été  bon  qu'à  faire  des  charges  de 
cavalerie,  l'avait  moins  encore;  de  plus,  il  se  déshonora  par 
une  faiblesse  sans  nom.  La  Fayette,  quoique  entouré  d'un  état- 
major  brillant,  belliqueux  et  dévoué,  s'arrêta  tout  à  coup,  des 
qu'il  ne  put  se  mettre  au  service  d'autorités  «  dénuées  de  l'é- 
nergie qui  empêche  de  supporter  les  violations  du  droit  » .  Mar- 
cher sur  Paris,  c'était  se  perdre.  C'était  peut-être  perdre  la 
France,  en  engageant  la  guerre  civile  quand  l'ennemi  était  aux 
frontières.  D'un  autre  côté,  il  était  résolu  à  ne  pas  servir  une 


[aod.   Î792]  FUITE   DE   LAFAYETTE.  365 

usurpation,  ni  accepter  une  Convention  qui,  dans  les  circonstan- 
ces où  elle  serait  élue,  ne  pouvait  être  que  la  représentation  des 
clubs  et  de  la  minorité  du  pays.  Encore  moins  pouvait-il  passer 
du  côté  de  l'étranger,  ce  qui  eût  donné  raison  à  l'émigration. 
Un  seul  parti  lui  restait,  celui  de  la  retraite.  Il  écrivit  aux  au- 
torités civiles  compromises  par  lui  qu'il  assumait  sur  sa  tête  la 
responsabilité  des  ordres  qu'il  leur  avait  donnés.  Puis  il  tra- 
versa la  frontière  à  cheval,  le  21  août,  avec  une  vingtaine  de 
ses  officiers,  attachés  à  ses  opinions  et  à  sa  fortune. 

Il  espérait  gagner  le  territoire  hollandais  pour  y  attendre 
l'occasion,  qu'il  s'imaginait  prochaine,  de  relever  le  parti  de  la 
constitution  et  de  la  légalité.  A  peine  avait-il  fait  quelques  lieues 
qu'il  tomba  dans  un  gros  de  troupes  autrichiennes.  Il  fut  arrêté 
et  emprisonné  ainsi  que  ses  ofliciers.  Il  protesta  contre  cette 
violation  du  droit  des  gens,  et  soutint  qu'on  ne  pouvait  le  trai- 
ter comme  prisonnier  de  guerre.  On  voulut  exiger  de  lui  cer- 
taines rétractations;  il  les  repoussa  énergiquement,  et  s'honora 
en  persistant  au  prix  de  sa  liberté  dans  sa  fidélité  à  ses  convic- 
tions. Les  Autrichiens,  dont  la  conduite  à  son  égard  fut  moins 
que  généreuse,  se  donnèrent  encore  le  tort  de  paraitre  agir  en 
vengeurs  de  l'ancien  i-égime. 

Pendant  ce  temps,  il  était  décrété  d'accusation  avec  d'Aban- 
court,  le  dernier  ministre  de  la  guerre,  Alexandre  Lameth, 
Barnave,  Duportail,  Duport  du  Tertre,  Molleville,  Montmo- 
rin,  Tarbé,  ces  derniers  inculpés  au  sujet  de  correspondances 
trouvées  aux  Tuileries. 

Dumouriez  fut  nommé  général  en  chef  des  armées  du  Nord 
et  du  Centre.  Les  autres  généraux  lui  furent  subordonnés. 
Luckner  fut  gardé  pour  une  mission  honorifique  sans  impor- 
tance ;  on  voulait  s'autoriser  de  son  nom ,  encore  puissant  sur 
le  .soldat. 

Le  18  août  la  garde  nationale  fut  réorganisée  ou  plutôt  aban- 
donnée à  l'action  de  la  commune,  car  on  la  divisa  en  quarante- 
huit  sections,  ce  qu'on  appela  les  sections  armées.  On  décida 
que  le  commandant  général  serait  élu  tous  les  trois  mois  par 
toutes  les  sections.  L'Assemblée  crut  racheter  cette  concession 
en  décidant  peu  de  jours  après ,  contrairement  aux  vœux  ex- 
primés par  les  patriotes,  que  les  grades  dans  l'armée  ne  seraient 
pas  donnés  à  l'élection. 

Paris  était  sous  une  impression  de  terreur.  Les  royalistes  se 
cachaient.  Malheur  à  qui  semblait  même  les  connaître.  Les 


366  LIVRE  QUARAî;TE-SEPTIE:JE. 

Feuillants,  auxquels  appartenait  alors  toute  la  haut^  iourgeoi- 
sie,  étaient  frappés  du  même  anathème.  Il  y  avait  beaucoup  de 
regrets,  encore  plus  d'épouvante,  point  de  résistance.  Le  peu- 
ple, dit  Vaublanc,  pense  à  soi.  Il  n'est  pas  chargé  de  se  con- 
duire lui-même.  Ceux  qui  devaient  le  conduire  avaient-ils  fait 
leur  devoir? 

La  nouvelle  commune,  assaillie  par  les  menaces  populaires, 
se  livra  aux  extravagances  les  plus  alarmantes.  Les  orateurs, 
opposant  les  pauvres  aux  riches,  demandaient  qu'on  ôtât  le 
superflu  aux  riches  pour  subvenir  aux  besoins  des  pauvres. 
L'Assemblée  repoussa  plusieurs  propositions  subversives,  mais 
accorda  le  remplacement  du  titre  de  Monsieur  par  celui  de 
citoyen,  et  l'introduction  du  tutoiement  démocratique. 

La  commune  organisa  pour  la  police  politique  un  comité  de 
surveillance  dont  les  principaux  membres  furent  les  municipaux 
Panis  et  Sergent.  Marat  et  cinq  de  ses  acolytes  s'y  joignirent  de 
leur  propre  autorité.  Le  comité  ordonna  arbitrairement  des 
arrestations  individuelles  et  des  perquisitions  dans  les  maisons. 
La  maison  de  l'envoyé  de  Venise  ne  fut  pas  respectée.  Tous  les 
représentants  étrangers,  y  compris  celui  d'Angleterre,  protes- 
tèrent et  quittèrent  Paris.  On  en  fit  des  plaintes  à  l'Assemblée. 
Le  montagnard  Thui'iot  répondit  :  «  On  n'est  pas  étranger  dans 
un  pays  où  l'on  conspire.  » 

Les  journaux  patriotes,  les  seuls  qui  parussent,  demandaient 
les  tètes  des  coupables  et  celle  du  roi.  Manuel  présentait  solen- 
nellement aux  Jacobins  l'image  de  Brutus.  Les  statues,  les 
monuments  publics  accusés  de  rappeler  la  tyrannie,  étaient 
dégradés  et  mutilés.  Les  églises  n'échappaient  pas  au  vanda- 
lisme. Les  Jacobins  des  autres  villes  s'v  associaient.  Ceux  de 
Lyon  renversèrent  la  statue  de  Louis  XIV,  ceux  d'Orléans  les 
statues  de  Jeanne  d'Arc  et  de  Charles  VII. 

Le  tribunal  du  17  août,  à  peine  installé,  entra  en  fonctions. 
D'Anglemont,  agent  des  émigrés,  et  Laporte,  intendant  de  la 
liste  civile,  furent  ses  premières  victimes.  Ils  étrennèrent  la 
guillotine,  instrument  de  mort  imaginé  par  les  médecins  Guil- 
lotin  et  Louis  dans  l'intention  d'abréger  les  souffrances  des 
condamnés.  La  commune  décida  que  l'échafaud  demeurerait 
en  permanence ,  afin  d'habituer  le  peuple  au  spectacle  de  ce 
que  Carlyle  appelle  le  grand  axe  cyclopéen  tombant  dans  ses 
rainures  comme  le  bélier  d'une  machine.  La  guillotine  du  Car- 
rousel était  réservée  aux  condamnés  politiques;  on  en  éleva 


[août  Î792]  LES   PRUSSIENS   EN   FRANCE.  337 

une  autre  à  la  Grève  pour  les  condamnés  ordinaires.  Le  tribu- 
nal du  17  août  prononça  quelques  acquittements,  entre  autres 
celui  de  Montmorin,  gouverneur  de  Fontainebleau  et  parent 
de  l'ancien  ministre;  mais  les  passions  populaires  étaient  exci- 
tées à  un  tel  degré  que  le  président  Osselin  ne  put  mettre  l'ac- 
cusé absous  en  liberté,  et  fut  obligé  pour  sa  sûreté  de  le  ren- 
vover  en  prison. 

Pendant  ce  temps  les  enrôlements  patriotiques  continuaient 
au  chant  de  la  Marseillaise.  Les  patriotes  annonçaient  que  la 
France  avait  renoncé  aux  conquêtes  et  n'en  devait  pas  moins 
soustraire  aux  mains  du  despotisme  tous  les  peuples  de  la 
terre.  La  commune  arrêta  que  le  bronze  et  l'argenterie  des 
églises  seraient  pris,  sauf  quelques  exceptions  rares  et  déter- 
minées, pour  fondre  des  canons  et  de  la  monnaie.  L'ordre  fut 
exécuté  aussitôt,  malgré  des  murmures  dans  certains  quartiers. 
L'Assemblée  vota,  le  23  août,  le  séquestre  définitif  des  biens 
d'émigrés,  et  obligea  les  prêtres  insermentés  à  sortir  de  France 
dans  un  délai  de  quinze  jours,  sous  peine  d'être  déportés  à  la 
Guyane. 

L'Assemblée,  tout  en  s'associant  aux  mesures  révolation- 
naires  qu'on  lui  imposait,  essaya  plusieurs  fois  de  secouer  le 
joug.  Elle  refusa  de  décréter  le  cours  forcé  des  assignats.  Le 
président  Lacroix  ferma  la  bouche  à  Robespierre ,  qui  voulait 
qu'on  exigeât  des  membres  du  département  avant  leur  entrée 
en  fonctions  le  serment  qu'ils  ne  s'occuperaient  que  de  contri- 
butions. Une  députatiou  exigeait  que  les  prisonniers  d'Orléans 
fussent  transférés  à  Paris;  Lacroix  répondit  que  la  Convention 
en  déciderait.  Des  orateurs  de  la  commune  soutenaient  que  la 
Législative  avait  abdiqué  le  jour  où  elle  avait  décrété  la  convo- 
cation d'une  convention,  et  remis  par  là  au  peuple  l'exercice 
de  sa  souveraineté.  L'Assemblée  déclara,  le  26,  sur  la  propo- 
sition de  François  de  Neufchâteau,  qu'elle  ne  quitterait  pas 
son  poste  avant  que  la  Convention  se  réunît.  Il  fallait  que  la 
commune  fît  connaître  son  respect  pour  la  loi  et  sa  confiance 
dans  les  législateurs.  Tous  les  députés  se  levèrent  et  jurèrent 
debout  de  ne  pas  abandonner  leurs  sièges.  La  déclaration  fat 
envoyée  aux  quatre-vingt-trois  départements  et  aux  quarante- 
huit  sections  de  Paris. 

XXVn.  —  Brunswick  avançait  avec  plus  de  quatre-vingt 
mille  hommes,  y  compris  deux  corps  autrichiens  et  un  corps 


3Î)8  LIVRE   QUARANTE-SEPTIÈME. 

d'émigrés'.  Les  Prussiens  entrèrent  en  France  par  le  Luxem- 
bourg. Longwy,  investi  le  22  août,  capitula  le  lendemain. 

La  nouvelle  en  arriva  le  26  à  Paris.  L'Assemblée  décréta 
aussitôt  la  peine  de  mort  pour  tout  citoyen  qui  dans  une  vilie 
assiégée  parlerait  de  se  rendre.  Elle  requit  le  département  de 
Paris  et  les  départements  voisins  de  fournir  sans  délai  trente 
mille  hommes  armés  et  équipés.  Elle  ordonna  aux  généraux 
d'armer  dans  toute  la  France,  à  la  réquisition  de  ses  commis- 
saires, des  bataillons  de  volontaires.  On  croyait  ou  on  feignait 
de  croire  à  une  vaste  trahison. 

Le  plus  grand  danger  était  dans  la  désorganisation  militaire. 
Servan,  ferme  et  laborieux,  faisait  des  efforts  aussi  vains  que 
ceux  de  ses  prédécesseurs  pour  assurer  l'armement  des  places. 
Il  n'y  avait  plus  de  hiérarchie;  les  ordres  s'exécutaient  mal;  les 
administrations  locales  se  mêlaient  de  l'équipement,  des  sub- 
sistances, et  entravaient  tout.  L'argent  manquait,  malgré  les 
nouvelles  émissions  d'assignats,  votées  spécialement  depuis  la 
guerre  ^.  Les  troupes  étaient  animées  d'un  mauvais  esprit.  Les 
privations,  la  désertion,  l'indiscipline  faisaient  fondre  les  ar- 
mées, dont  les  volontaires  ne  servaient  guère  qu'à  combler 
les  vides.  Le  camp  de  Soissons,  créé  pour  recevoir  les  fédérés 
et  régler  leur  envoi  successif  aux  autres  camps,  manquait 
d'armes,  de  souliers,  de  munitions.  Les  recrues  vivaient  aux 
dépens  des  habitants,  comme  en  pays  ennemi. 

Dumouriez,  après  avoir  persuadé  à  Dillon  et  à  d'autres  gé- 
néraux de  garder  leurs  commandements,  courut  à  Sedan,  et 
s'assura  des  officiers  et  des  troupes  de  la  Favette ,  non  sans 
peine ,  il  est  vrai ,  car  elles  s'y  fussent  peu  prêtées  sans  la  pré- 
sence de  l'ennemi.  On  se  sentait  si  afiàibli,  si  désorganisé,  que 
l'avis  unanime  de  l'état-major  fut  de  se  retirer  derrière  la  Marne 
et  d'y  chercher  des  positions  défensives. 

Heureusement  Brunswick  n'avait  commencé  d'opérations 
sérieuses  qu'après  le  10  août;  il  marchait  avec  méthode  et 
tenait  à  s'emparer  des  places,  en  dépit  du  roi  de  Prusse,  impa- 
tient d'agir  plus  vite.  Il  se  plaignait  des  Autrichiens,  qui  ne  lui 
avaient  pas  fourni  les  contingents  promis,  et  des  émigrés,  qui,  la 
plupart  officiers  ou  voulant  l'être,  foi-maient  un  corps  peu  dis- 

1  Ces  cliiffres  sont  ceux  que  donne  Svbel. 

2  Emission  de  trois  cents  millions  d'assignats  le  27  avril.  Autre  émission 
égale  le  31  juillet.  Ce  jour-là  l'Assemblée  aliéna  des  forêts  pour  deux  cents 
millions. 


(AOUT  1792]  VISITES    DOMICILIAIRES.  3.9 

cipliné,une  sorte  de  pospolite,  et  prétendaient  se  servu' des 
armées  étrangères,  non  les  suivre.  Les  émigrés  étaient  très- 
ardents,  mais  les  Prussiens  Tétaient  moins,  parce  qu'ils  se  dé- 
fiaient d'eux,  et  qu'ils  calculaient  que  chaque  jour  hâtait  la 
désorganisation  de  la  France  et  de  son  armée. 

Pendant  qu'appel  était  fait  au  patriotisme  des  volontaires, 
les  membres  de  la  commune  insurrectionnelle,  se  donnant  eux- 
mêmes  le  titre  de  représentatits  provisoires  du  peuple  de  Paris, 
s'occupaient  moins  de  la  guerre  que  d'assurer  leur  propre 
triomphe  et  celui  de  leurs  atïiliés  dans  les  élections  commen- 
cées le  27  août;  car  si  la  Convention  ne  leur  appartenait  pas, 
ils  étaient  perdus.  Marat  écrivit  et  aflichaque  le  décret  qui  en- 
vovait  les  lédérés  présents  à  Paris  au  camp  de  Soissous  était 
une  trahison  ;  que  le  véritable  ennemi  était  dans  Paris  ;  qu'il 
fallait  garder  de  près  l'Assemblée  et  le  prisonnier  du  Temple. 

La  commune  ne  pouvait  dominer  Paris  que  par  la  terreur. 
Le  26,  elle  déclara  suspects  les  signataires  des  pétitions  contre 
les  auteurs  du  20  juin  et  contre  la  formation  du  camp  de  vingt 
mille  hommes.  Danton  ordonna  aussitôt  d'arrêter  les  suspects 
et  de  se  délivrer  des  traîtres. 

Danton,  se  disant  lancé  au  ministère  par  un  boulet  de  canon, 
avait  annoncé  aux  tribunaux,  dans  une  adresse  d'un  style  ultra- 
révolutionnaire,  que  le  glaive  de  la  justice  ne  devait  plus  être 
tourné  contre  la  nation,  et  que  le  10  août  était  le  premier  châ- 
timent des  trahisons.  Parvenu  de  1  émeute  et  de  la  démagogie, 
il  se  sentit  mal  à  l'aise  au  milieu  des  autres  ministres,  et  céda 
au  torrent  de  la  révolution,  sans  avoir  le  courage  ni  le  bon 
sens  de  lutter  contre  son  parti.  11  laissa  tout  faire,  ne  dirigea 
rien,  mais  voulut  paraître  tout  diriger;  il  affecta  l'énergie  et 
prit  une  attitude  de  défi.  Il  se  posa,  dit  Garât,  en  grand  sei- 
gneur de  la  sans-culotterie.  11  se  rendit  à  l'Assemblée,  y  repré- 
senta que  des  visites  domiciliaires  étaient  nécessaires  pour  en- 
lever les  armes  cachées,  et  obtint  une  autorisation  qu'on  n'osa 
lui  refuser. 

Ces  visites  s'opérèrent  dans  la  nuit  du  29  au  30.  Paris  fut 
pendant  dix-huit  heures  plongé  dans  un  silence  de  mort.  Toute 
circulation  était  interrompue.  Des  patrouilles  d'hommes  à  pi- 
ques sillonnaient  les  rues.  On  avait  fermé  les  barrières,  barré 
la  Seine,  organisé  un  cordon  dans  les  communes  de  la  banlieue, 
pour  que  nul  ne  pût  fuir.  Les  maisons  furent  visitées  une  à  une 
par  des  commissaires  de  section  •  toutes  les  personnes  suspectes 
VII.  24 


370  LIVRE   QUARA>TE-SEPT1EME. 

on  rlenoncées  comme  telles,  quel  que  fût  le  dénonciateur,  furent 
arrêtées,  conduites  aux  comités  de  section  pour  y  être  inter- 
ro{;ées.  Celles  qu'on  retint  furent  transférées  à  l'hôtel  de  ville 
et  de  là  jetées  dans  les  prisons,  qu'elles  encombrèrent.  On  n'a 
jamais  su  leur  nombre  exact.  Il  fut  de  trois  mille  au  moins; 
quelques  évaluations  le  portent  jusqu'à  douze  et  quinze  mille. 
On  arrêta  les  prêtres  particulièrement,  sous  le  prétexte  de 
hâter  leur  expulsion. 

Cependant,  le  29,  deux  commissaires  de  la  section  des  Lom- 
bards, faisant  partie  du  conseil  général,  vinrent  à  la  barre  dé- 
noncer ses  usurpations  de  pouvoir.  La  section  de  la  Halle  aux 
])lés  annonça  qu'elle  en  avait  rappelé  ses  délégués.  Roland  ac- 
cusa la  commune  de  mettre  en  péril  le  service  des  subsistances, 
et  Servan  déclara  qu'elle  désor{;anisait  les  bureaux  de  la  guerre. 
Un  journaliste  girondin,  Girey-Dupré,  se  plaignit  qu'on  eût  at- 
tenté à  sa  liberté.  Plusieurs  députés  rappelèrent  que  des  offic'ers 
municipaux,  cités  depuis  plusieurs  jours  à  la  barre,  n'avaient 
pas  Comparu.  «  Je  demande,  s'écria  Lariviere,  à  ceux  qui  ont 
combattu  toutes  les  tyrannies,  s'ils  souffriront  qu'un  nouveau 
despotisme  s'élève?  »  Choudieu,  Camljon,  dénoncèrent  ces 
représenlants  provisoires,  qui  n'avaient  même  pas  de  pouvoirs 
réguliers.  «  S'ils  n'ont  pas  de  pouvoirs,  s'écria  Cambon,  ce  sont 
des  usurpateurs,  et  ils  doivent  être  punis  comme  tels.  »  L'As- 
semblée décréta,  sur  la  proposition  de  Gensonné,  faite  au  nom 
de  la  commission  extraordinaire  des  vingt  et  un,  l'élection  d'un 
nouveau  conseil  général,  toujours  provisoire,  il  est  vrai.  Le  31, 
elle  vota  un  autre  décret,  présenté  par  Yergniaud,  qui  obli^^eait 
les  commissaires  de  la  commune  a  faire  rétablir  an  garde-meu- 
ble tous  les  objets  détournés  des  Tuileries  ou  des  autres  pro- 
priétés de  la  couronne,  et  à  rendre  des  comptes  dans  le  plus 
bref  délai. 

Le  conseil  de  la  commune  demanda  le  rappel  du  décret  qui 
lui  donnait  des  successeurs  II  appela  dans  son  sein  Pétion, 
qu'il  avait  tenu  écarté  jusque-là,  et  voulut  qu'il  se  mît  en  tête 
de  la  députation  chargée  de  porter  sa  réclamation  au  Corps 
législatif.  Pétion,  n'osant  ni  reconnaître  ni  contester  la  légalité 
du  conseil  insurrectionnel,  s'embarrassa  dans  de  prétendues 
paroles  de  conciliation,  et  fit  lire  l'adresse  par  Tallien.  C'était, 
comme  Billaud,  un  simple  employé  de  la  mairie,  qui  s'était 
fait  connaître  par  des  publications  démagogiques  et  son  éner- 
gie au  club  des  Jacobins.  Le  conseil  l'avait  choisi  pour  secré- 


[1792]  LE   2   SEPTEMBRE.  371 

taire.  «  Législaieurs,  disait  l'adresse,  les  représentants  provi- 
soires de  la  commune  de  Paris  ont  été  calomniés;  ils  ont  été 
iu{jés  sans  avoir  été  entendus  ;  ils  viennent  vous  demander  jus- 
tice. Appelés  par  le  peuple  dans  la  nuit  du  9  au  10  pour  sauver 
la  patrie,  ils  ont  dû  faire  ce  qu'ils  ont  fait.  Le  peuple  n'a  pas 
limité  leurs  pouvoirs  ;  il  leur  a  dit  :  Allez,  agissez  en  rtion  nom, 
i'aj)prouverai  tout  ce  que  vous  aurez  fait.  »  Tallien  a|outa  : 
«  Vous  êtes  remontés  par  nous  à  la  hauteur  des  représentants 
d'un  peuple  libre.  »  Lu  pétition  fut  renvoyée  à  une  commission. 
Danton  s'interposa,  et  chargea  Thuriot  de  proposer  une  mesure 
de  conciliation  qui  fut  atloplée.  Le  conseil  en  exercice  était 
conservé,  mais  le  nombre  de  ses  membres  doublé,  en  raison 
de  l'accroissement  de  ses  travaux ,  et  par  conséquent  les  nou- 
velles élections  maintenues. 

XX\  III.  —  Danton  vint  assister  le  30  à  l'un  des  comités, 
celui  de  défense  générale.  On  y  avait  appelé  le  conseil  exécutif 
et  beaucoup  de  députés.  Servan  déclara  que  l'armée  était  hors 
d'état  de  résister  à  l'ennemi.  Le  bruit  courait  que  l'Assemblée 
songeait  à  quitter  Paris,  même  à  s'appuyer  sur  les  départe- 
ments. Danton  dit  impérativement  qui!  fallait  rester  à  Paris  et 
se  sauver  par  l'audace.  Il  ajouta  qu'il  fallait  aussi  s'assurer  de 
l'intérieur  en  faisant  peur  aux  royalistes.  Ces  paroles  furent 
accueillies  par  la  stupeur  et  le  silence. 

Le  cotnité  de  surveillance  préparait  une  exécution  dans  les 
prisons.  Mai-at,  l'auteur  du  plan,  oi'donna  tout.  Cet  ignoble  et 
dégoûtant  personnage,  qui  suait  le  meurtre  et  dont  on  avait  eu 
le  tort  de  ne  pas  prendre  au  sérieux  les  fureurs  sanguinaires, 
possédait,  tout  ridicule  et  méprisé  qu'il  était,  le  singulier  talent 
de  s'imposer  et  de  Finir  par  dominer  là  où  il  s'imposait.  Entré 
on  ne  sait  comment  au  comité  de  surveillance,  il  en  (it  l'instru- 
ment de  ses  vengeances  insensées.  Il  compta  audacieusemeat 
sur  la  complicité  ou  le  silence  des  membres  de  la  commune, 
empêchés  de  rendre  leurs  comptes  et  intéressés  à  se  maintenir 
dans  leur  dictature  usurpée. 

Il  répandit  le  bruit,  il  écrivit  dans  son  journal  que  les  dépu- 
tés, que  le  tribunal  du  17  août,  auteur  de  l'acquittement  de 
Montmorin,  trahissaient,  que  l'aristocratie  levait  la  tête.  On 
répéta  partout  qu'aussitôt  après  le  départ  des  patriotes  pour 
l'armée,  les  aristocrates  allaient  enrégimenter  des  brigands, 
tout  mettre  à  feu  et  à  sang,  faire  des  proscriptions  et  une  Samt- 

24. 


372  LIVRE   QUARArs'TE-SEPTIE.ME. 

Barthélémy,  qu'il  fallait  ne  pas  laisser  d'ennemis  derrière  sol 
et  purger  les  prisons.  Une  motion  dans  ce  sens  fut  portée  à  la 
section  Poissonnière,  qui  l'adopta,  et  communiquée  ensuite  à 
plusieurs  autres. 

Marat  et  ses  complices  tenaient  à  mettre  les  scènes  qu'ils 
préparaient  sur  le  compte  d'un  mouvement  spontané  du  peuple 
de  Paris.  En  réalité,  le  comité  de  surveillance  organisa,  arma 
les  bandes  d'égorgeurs,  et  établit  dans  les  prisons  ce  que  Ver- 
gniaud  appela  une  boucherie  de  chair  humaine. 

Le  1"  septembre,  on  reçut  la  nouvelle  de  l'investissement  de 
Verdun.  Danton  annonça  que  le  lendemain  la  générale  serait 
battue,  qu'on  sonnerait  le  tocsin,  et  que  tous  les  citovens  dis- 
ponibles partiraient.  «  Ce  sera,  dit-il,  le  pas  de  charge  sur  les 
ennemis  de  la  patrie.  » 

Le  dimanche  2,  ces  ordres  s'exécutèrent.  La  ville,  avec  ses 
tocsins  funèbres,  ses  scènes  de  mères  en  pleurs  et  de  soldats 
qui  poussaient  des  cris  d'adieu,  présentait  un  aspect  sombre. 
Vers  le  milieu  de  la  journée,  vingt  et  un  malheureux  prêtres 
non  assermentés,  conduits  dans  des  fiacres  à  la  prison  de  l'Ab- 
baye,  y  furent  reçus  par  des  hommes  à  piques.  Dix-neuf  péri- 
rent assassinés.  Billaud,  membre  de  la  commune,  parut  dans 
la  cour  avec  son  écharpe,  et  dit  :  «  Peuple,  tu  immoles  tes 
ennemis,  tu  fais  ton  devoir.  » 

La  bande  des  égorgeurs ,  formée  en  partie  de  fédérés  et  de 
Marseillais,  courut  aux  bâtiments  des  Carmes.  Il  s'v  trouvait 
un  grand  nombre  de  prêtres  insermentés  et  plusieurs  évéques. 
Cent  vingt  environ  furent  massacrés  ;  cet  horrible  massacre 
dura  deux  heures.  Le  président  de  la  section  du  Luxembourg 
fut  averti  ;  il  refusa  de  faire  marcher  les  gardes  nationaux.  Une 
centaine  d'entre  eux  coururent  aux  Carmes  isolément,  et  arri- 
vèrent quand  tout  était  fini. 

Les  égorgeurs  retournèrent  à  l'Abbaye,  où  des  affidés  du 
comité  de  surveillance  firent  ouvrir  les  portes  des  geôles.  Là 
les  massacres  recommencèrent.  Mais  les  ordonnateurs  avaient 
imaginé  un  simulacre  de  justice.  On  saisit  le  registre  des  écrous, 
et  l'on  fit  un  triage  des  prisonniers.  L'huissier  Maillard,  tour  à 
tour  homme  d'émeutes  et  homme  de  police,  utile  dans  les  deux 
cas  par  l'influence  qu'il  exerçait  sur  une  bande  de  sicaires,  s'as- 
sit à  une  table,  et  entreprit  un  jugement  sommaire  au  nom  du 
peuple.  Douze  de  ses  acolytes,  les  uns  debout,  les  autres  assis, 
formèrent  un  jury. 


[2  SEPTEMDitE  1792]    MASSACRES   DANS   LES    PRISONS.         373 

Chaque  prisonnier  était  successivement  amené  par  trois 
égforgeurs  qui  croisaient  leurs  sabres  sur  sa  poitrine.  D'autres 
se  tenaient  à  distance,  le  sabre  nu,  la  chemise  tachée  de  sang. 
Une  chandelle  placée  au  milieu  de  la  table  éclairait  d'ime  lueur 
douteuse  ce  sinistre  tableau.  Deux  mots  suliîsaient  :  «  Élargissez 
monsieur  »  ,  ou  «  Monsieur  k  la  Force  »  .  Le  condamné  était 
alors  traîné  hors  de  la  salle  et  passé  par  les  piques. 

Les  Suisses  du  10  août  furent  les  premières  victimes,  quoi- 
qu'un décret  les  eût  mis  sous  la  sauvegarde  de  la  nation.  On 
dédaigna  même  pour  eux  toute  apparence  de  jugement.  Ils 
furent  magnifiques  de  courage  quand  ils  se  précipitèrent  au- 
devant  des  piques.  Vingt-cinq  gardes  du  roi  les  suivirent.  Vin- 
rent ensuite  les  détenus  pour  faux  commis  en  assignats,  crime 
abhorré  du  peuple.  Les  détenus  royalistes  passèrent  les  der- 
niers :  les  ministres  Montmorin  et  d'Abancourt,  Rulhière,  com- 
mandant la  gendarmerie,  Ramainvilliers,  commandant  de  la 
garde  nationale  au  22  jnin,  et  une  infinité  d'autres. 

Qu'on  se  figure,  pour  compléter  le  tableau,  les  scènes  inté- 
rieures des  prisons,  les  prisonniers  devinant  leur  sort,  les  geô- 
liers des  torches  à  la  main,  suivis  par  les  égorgeurs,  et  faisant 
l'appel  des  victimes,  les  adieux  suprêmes,  les  prêtres  bénissant 
les  malheureux  et  les  exhortant  à  la  mort  qu'ils  étaient  prêts  à 
subir  eux-mêmes;  d'un  autre  côté,  les  assassins,  les  pieds  dans 
le  sang,  s'arrêtant  pour  aiguiser  leurs  armes  et  se  rafraîchir 
avec  du  vin,  au  milieu  d'un  cercle  frémissant  et  sombre,  où  se 
mêlaient  la  fureur,  la  terreur  et  la  pitié. 

Pendant  que  ces  jugements  prétendus  et  ces  massacres  se 
prolongeaient  à  l'^Vl^baye,  où  ils  durèrent  toute  la  nuit,  d'autres 
bande,-,  envahirent  les  prisons  du  Chàtelet,  de  la  B'orce,  de  la 
Conciergerie,  des  Bernardins.  A  la  Conciergerie,  on  égorgea 
des  prisonniers  ordinaires  condamnés  à  la  simple  détention,  ou 
même  à  la  piison  préventive.  x\  la  Force,  quatre  membres  de 
la  commun  '  vinrent  s'asseoir  au  tribunal.  Quelques  détenus 
obtinrent  leur  grâce,  à  la  condition  de  s'enrôler  et  de  partir 
pour  l'armée  le  jour  même.  D'autres  furent  sauvés  par  une 
compassion  de  hasard,  comme  le  journaliste  Cazotte  et  Som- 
breuil,  ancien  gouverneur  des  Invalirles,  que  leurs  filles  arra- 
chèrent aux  bourreaux.  MademoiselledeSombreuil  but  un  verre 
de  sang  pour  prouver  son  patriotisme,  et  acheta  ainsi  la  grâce 
de  son  père.  Cazotte  devait  retrouver  la  mort  quelques  jours 
plus  tard  sous  le  couteau  de  la  guillotine. 


374  LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME. 

Tout  se  passa  dans  les  ditfe'rentes  prisons  avec  une  unifor- 
mité qui  sulfirait  à  prouver  un  plan  concerté.  On  commençait 
par  appeler  les  prisonniers  désignés  par  le  comité  de  surveil- 
lance comme  ceux  dont  il  était  le  plus  urgent  de  se  défaire. 
Quand  une  bande  avait  fini  dans  une  prison ,  elle  passait  dans 
une  autre.  Des  scélérats  et  d'affreuses  mégères  se  joignirent 
aux  égorgeurs  pour  voler  les  victimes  ou  mutiler  les  cadavres. 
Des  commissaires  de  section  affrontèrent  courageusement  ces 
scènes  de  meurtres  pour  essayer  de  sauver  quelques  détenus, 
en  répondant  d'eux  au  péril  de  leur  vie.  L'abbé  Sicard,  le  cé- 
lèbre instituteur  des  sourds-muets,  fut  airacbé  ainsi  à  la  mort 
par  un  noble  dévouement.  Le  reste  de  la  population  assista 
comme  atterré,  d'un  air  triste  ou  sombre,  que  les  intéressés 
prirent  pour  une  approbation  de  ce  qu'ils  appelaient  de  légi- 
times vengeances. 

Le  4,  les  bandes  d'égorgeiirs  se  portèrent  à  Bicétre,  où  elles 
massacrèrent  àea  enfants  détenus,  qui  étaient  de  simples  ou- 
vriers. En  revenant,  elles  tucrent  encore  des  femmes  à  la  Sal- 
pétrière,  après  de  dégoûtantes  orgies. 

On  compte  de  treize  à  quatorze  cents  victimes  '.  En  debors 
de  la  Salpêtriére  deux  femmes  périrent.  L'une  d'elles  fut  la 
malheureuse  princesse  de  Lamballe,  qui  refusa  de  jurer  haine 
à  la  reine.  Elle  fut  mutilée  d'une  manière  affreuse,  et  sa  tête 
promenée  au  bout  d'une  pique  sous  les  fenêtres  du  Temple. 

Partout  on  signala  l'absence  de  la  force  armée.  Les  com- 
mandants de  la  garde  nationale  firent  à  ceux  qui  les  interro- 
geaient une  réponse  uniforme;  ils  n'avaient  point  d'ordres.  Le 
conseil  général  de  la  commune  fut  averti  à  plusieurs  reprises; 
mais  une  partie  de  ses  membres  était  complice,  l'autre  terro- 
risée. Il  prit  des  mesures  dérisoires.  Il  se  contenta  d'envoyer 
dans  les  prisons  quelques  commissaires  «  pour  calmer  le.-«  es- 
prits »  .  ISIanuel  parut  à  l'Abbaye  et  sauva  plusieurs  prison- 
niers, au  nombre  desquels  fut  Beaumarchais.  Billaud  y  parut 
aussi,  ceint  de  son  écbarpe,  mais  pour  promettre  aux  égor- 
geurs vingt-quatre  livres  par  tète.  Le  conseil  ouvrit  un  crédit 
de  douze  mille  livres  à  cet  eftet,  le  3,  dans  sa  séance  du  soir. 

L'Assemblée  législative  fut  avertie  dans  la  soirée  du  premier 
jour.  C'était  un  dimanche,  peu  de  députés  étaient  présents. 

*  On  n'a  pu  déterminei-  le  chiffre  exact  avec  une  certitude  absolue.  M.  Ter- 
naux  donne  treize  cent  soixante-huit  victimes  comme  le  chiitre  le  plus  pro- 
bable. Histoire  de  la  Terreur,  t.  HI. 


[septembre  1792]  M  A  RAT  ET   ROLAND.  375 

Elle  se  hâta  de  préveiiir  la  commune.  Tallien  vint  avec  quel- 
ques délégués  du  conseil  pénéral  déclarer  qu'on  n'avait  rien 
pu  empêcher,  la  force  armée  disponible  suffisant  à  peine  pour 
garder  les  harrieixs.  Chabot,  Bazire  et  quelques  autres  repré- 
sentants furent  envoyés  aux  prisons ,  où  ils  ne  parvinrent  pas 
à  se  faire  écouter. 

Les  organisateurs  du  massacre  avaient  cerné  l'hôtel  du  mi- 
nistre de  l'intérieur  pour  l'empêcher  de  donner  des  ordres. 
Roland  n'adressa  de  réquisition  que  le  3  au  maire  et  au  com- 
mandant de  la  garde  nationale.  Or,  la  garde  nationale  n'exis- 
tait plus  que  de  nom,  de|)uis  le  décret  qui  l'avait  mise  à  la 
merci  des  sections.  Les  gens  paisibles  n'y  paraissaient  plus. 
Santerre  n'avait  rien  fait  pour  la  reconstituer.  Il  ne  voulut  ou 
ne  put  pas  agir.  Lui  et  Pétion  eurent  peur.  Ce  dernier  ne  se 
montra  que  le  6,  lorsque  tout  était  fini.  11  alla  à  la  Force,  et 
en  arracha  deux  officiers  municipaux  qui  continuaient  d'y 
siéger. 

Danton  affecta  de  se  montrer  terrible  pour  les  masses ,  mais 
d'une  pitié  indulgente  pour  les  particuliers  en  faveur  desquels 
on  le  sollicita.  Il  sauva  ainsi  Adrien  Duport,  arrêté  à  Melun 
comme  suspect  et  en  danger  d'être  conduit  dans  les  prisons  de 
Paris. 

Le  comité  de  surveillance,  fort  de  son  impunité,  expédia  le  3 
une  circulaire  aux  départements,  au  nom  de  la  commune.  11 
leur  annonça  «qu'une  partie  des  conspirateurs  féroces  détenus 
dans  les  prisons  avait  été  mise  à  nsort  par  le  peuple  :  acte  de 
justice  indispensable  pour  retenir  par  la  terreur  les  légions  de 
traities  cachés  dans  les  murs  de  Paiis  au  moment  où  il  allait 
marcher  à  l'ennemi.  La  nation  entière  était  invitée  à  adopter 
ce  moyen  si  nécessaire  de  salut  public  »  .  La  circulaire  sortait 
des  presses  de  Marat;  elle  fut  envoyée  sous  le  contre-seing  du 
ministre  de  la  justice. 

Ce  jour-là,  l'Assemblée  ne  s'occupa  le  matin  que  des  affaires 
de  la  guerre.  Mais  le  soir  Gensonné  rompit  le  silence.  Il  pro- 
posa ,  au  nom  de  la  commission  extraordinaire  des  vingt  et  un, 
un  décret  pour  la  sûreté  des  personnes  et  des  propriétés.  Les 
députés  avaient  juré  de  maintenir  l'égalité  et  la  liberté,  et  de 
mourir  à  leur  poste.  Or  on  était  menacé  d'une  conflagration  uni- 
verselle. Les  plus  dangereux  ennemis  du  peuple  cherchaient  à 
l'égarer  et  à  le  livrer  au  désespoir.  Il  fallait  rappeler  celui  de  la 
capitale  «  à  sa  dignité,  à  son  caractère  et  à  ses  devoirs  »  ,  Il 


376  LIVRE   QUARAiSTE-SEPTIEME. 

fallait  inviter  les  bons  citoyens  à  se  rallier  autour  de  l'Assem- 
blée. Il  fallait  que  le  pouvoir  exécutif,  la  commune,  le  maire, 
les  présidents  de  section,  le  commandant  de  la  garde  nationale 
prissent  des  mesures,  en  rendissent  un  compte  journalier,  et 
vinssent  prêter  un  nouveau  serment  à  la  barre.  Il  fallait  que  ce 
serment  fût  répété  dans  toute  la  France  par  les  autorités  con- 
stituées. 

On  lut  ensuite  une  lettre  de  Roland  qui  glorifiait  la  journée 
du  10  août,  rendue  nécessaire  par  les  complots  de  la  cour, 
mais  ajoutait  :  «  Il  fiiut  que  les  révolutions  rentrent  dans  leur 
lit...  Si  la  désorganisation  devient  une  habitude,  si  des  hom- 
mes zélés,  mais  sans  connaissances  et  sans  mesure,  prétendent 
se  mêler  journellement  de  l'administration  et  entraver  sa  mar- 
che; si  à  l'appui  de  quelque  faveur  populaire,  obtenue  par  une 
grande  ardeur  et  soutenue  par  un  plus  grand  parlage,  ils  ré- 
pandent la  défiance,  sèment  les  dénonciations,  excitent  la  fu- 
reur, dictent  les  proscriptions,  le  gouvernement  n'est  plus 
qu'une  ombre;  il  n'est  rien.  Hier  fut  un  jour  sur  les  événe- 
ments duquel  il  faut  peut-être  laisser  un  voile  ;  je  sais  que  le 
peuple,  terrible  dans  sa  vengeance,  y  porte  encore  un  reste  de 
justice  ;  il  ne  prend  pas  pour  victime  tout  ce  qui  se  présente  à 
sa  fureur...  Mais  je  sais  qu'il  est  facile  à  des  scélérats,  à  des 
traîtres,  d'abuser  de  cette  effervescence,  et  qu'il  faut  l'arrêter. 
Je  sais  que  nous  devons  à  la  France  entière  la  déclaration  que 
le  pouvoir  exécutif  n'a  pu  prévoir  ni  empêcher  ces  excès ,  je 
sais  qu'il  est  du  devoir  des  autorités  constituées  d'y  mettre  un 
terme  ou  de  se  regarder  comme  anéanties...  La  Convention 
serait  obligée  de  s'assembler  ailleurs  si  la  liberté  n'était  pas 
assurée  à  Paris...  Que  le  législateur  parle,  que  le  peuple 
écoute,  et  que  le  règne  de  la  lui  s'établisse.  » 

L'Assemblée  comprit  ce  qu'il  y  avait  de  courage  dissimulé 
dans  un  langage  qui  en  toute  autre  circonstance  eût  été  odieux, 
Elle  vota  l'impression  de  la  lettre  et  son  envoi  aux  quatre-vingt- 
trois  départements.  Ce  fut  la  contre-partie  de  la  circulaire  de 
Marat. 

Robespierre  venait  de  dénoncer  à  la  commune  les  hommes 
de  la  Gironde  comme  des  traîtres  vendus  à  Brunswick,  et  de 
faire  voter  que  les  ministres  avaient  perdu  la  confiance  de  la 
nation.  Marat  et  son  comité  eurent  l'audace  de  lancer  deux 
mandats  contre  Roland  et  Brissot.  Danton  eut  avec  Marat  une 
altercation  très-vive,  et  le  força  de  les  retirer. 


[septembre  1T92]  AUTRES   MASSACRES.  377 

La  terreur  était  telle  que  presque  tous  les  jonmaiistes  se 
crurent  obligés  de  parler  des  massacres  comme  d'un  événement 
imprévu  et  malheureusement  rendu  inévitable.  Ils  atténuaient 
ou  dénaturaient  les  faits,  imaginaient  la  découverte  d'un  com- 
plot, une  résistance  des  prisonniers,  et  trouvaient  des  torts  aux 
victimes.  «  Blâme  sans  vigueur,  dit  Carlyle ,  approbation  sans 
énergie ,  soumission  à  la  nécessité  et  au  destin  »  ,  telle  fut  l'at- 
titude du  public. 

Marat  et  le  comité  de  surveillance  ne  s'arrêtèrent  pas.  Sur 
un  arrêté  de  la  commune  portant  qu'on  purgerait  toutes  les 
administrations  des  commis  qui  avaient  donné  des  preuves 
d  incivisme,  ils  ordonnèrent  des  arrestations  et  recommencè- 
rent à  peupler  les  prisons.  Des  affiches  menacèrent  les  signa- 
taires des  pétitions  des  huit  mille  et  des  vingt  mille. 

Il  fallait  pourtant  arrêter  cette  fureur  de  proscription  et  de 
sang.  Le  4,  Cambon  dit  aux  députés  :  «  Mettez  vos  têtes  sur  le 
billot.  »  Le  5,  seize  citoyens  dénoncèrent  à  l'Assemblée  les  affi- 
ches de  Marat.  Le  6,  les  délégués  des  sections  des  Lombards, 
des  Arcis  et  du  Marais,  vinrent  lui  déclarer  qu'ils  se  ralliaient 
autour  d'elle  et  l'invitera  prendre  sous  sa  sauvegarde  les  signa- 
taires des  fameuses  pétitions.  L'adresse  de  la  section  des  Lom- 
bards était,  malgré  la  phraséologie  révolutionnaire  obligée,  une 
protestation  vigoureuse  contre  les  massacres.  «  Oui,  législa- 
teurs, en  dépit  des  tyrans,  vous  resterez,  nous  resterons  tous 
libres,  n  Les  pétitionnaires  demandèrent  à  défiler  an  nombre 
de  six  mille.  L'Assemblée  fit  brûler  les  pétitions,  afin  qu'elles 
ne  pussent  devenir  des  listes  de  proscription.  Malheureusement 
il  s'en  conserva  des  copies. 

Les  fédérés  qui  se  rendaient  aux  frontières  renouvelèrent  les 
scènes  de  massacre  sur  leur  passage.  Ils  firent  treize  victimes 
à  Meaux,  dix  à  Reims,  où  la  garde  nationale  dut  se  réunir  pour 
les  arrêter.  Le  duc  de  la  Rochefoucauld,  président  du  dépar- 
tement de  la  Seine,  fut  assassiné  à  Gisors,  le  commandant 
Juchereau  à  Charleville,  le  procureur  syndic  Bayeux  à  Caen. 
Des  bandes  parcoururent  le  Calvados,  brûlant  les  châteaux, 
noyant  les  prêtres.  Quatre  prêtres  turent  massacrés  à  Couches, 
près  d'Autun.  A  Lyon,  plusieurs  officier-  furent  arrachés  de  la 
prison  de  Pierre-Scize  et  égorgés,  en  dépit  des  courageux  efforts 
du  maire  Yitet  et  de  la  garde  nationale.  A  Marseille,  le  corps 
électoral  applaudit  aux  massacres  de  Paris.  Cependant  les  dé- 
tenus furent  sauvés. 


378  LIVRS   QUARANTE-SEPTIEME. 

Les  patriotes  n'avaient  cessé  de  demander  que  les  prison- 
niers enfermée  à  Orléans  fussent  transférés  à  Paris,  car  ils  ne 
vou  aient  pas  que  la  haute  cour  pût  les  acquitter.  Ces  prison- 
niers, été  enl  au  nombre  de  soixante-dix-neuf.  Les  principaux 
étaient  Brissac,  ancien  commandant  de  la  garde  du  roi,  et  le 
ministre  Delessart.  On  y  comptait  vingt-sept  otficiers  d'un  régi- 
ment accusé  d'avoir  voulu  livrer  Perpignan  aux  Espagnols,  et 
quelques  bourgeois  de  la  même  ville  impliqués  dans  cette  accu- 
sation. Le  25  août,  l'Assemblée  crut  satisfaire  les  réclamants  en 
accordant  que  le  haut  jury  serait  renouvelé.  Mais  la  commune 
avait  envoyé  à  Orléans  dès  la  veille  une  bande  de  mille  sicaires, 
organisée  et  conimandée  par  Fournier  l'Américain,  l'homme 
qui  avait  tiré  sur  la  Fayette  au  Champ  de  Mars.  Roland  avait 
eu  la  faiblesse  de  donner  une  commission  à  Fournier  et  de  si- 
gner l'ordre  de  la  translation  des  prisonniers  au  château  de 
Saumiir.  Fournier,  se  les  étant  fait  livrer,  les  conduisit  non  à 
Saumur  mais  à  Versailles.  Les  administrateurs  de  Seine-et-Oise 
se  joignant  à  la  municipalité  firent  de  courageux  mais  vains  ef- 
forts pour  empêcher  un  massacre  trop  prévu.  Au  moment  où 
l'escorte  entrait  dans  la  ville,  le  9  septembre,  une  bande  d'é- 
gorgeurs  la  coupa  en  deiix.  Soixante  et  onze  prisonniers  furent 
passés  par  les  piques;  huit  seulement  échappèrent.  Les  égor- 
geurs  coururent  en-^uite  à  la  maison  d  arrêt,  où  ils  tuèrent  vingt 
détenus.  L'escorte  demeura  l'arme  au  bras.  Le  re>te  des  dé- 
tenus ne  fut  sauvé  que  par  1  éneigie  du  maire  Richaud  et  du 
président  du  département  Germain. 

Le  lendemain,  !a  baude  des  assassins  fit  son  entrée  à  Paris 
tambour  battant.  Danton,  qui  avait  refusé  d'écouter  le  prési- 
dent du  tribunal  criminel  de  Versailles,  accueillit  Fournier  en 
lui  disant  :  «  Celui  qui  vous  remercie,  ce  n'est  pas  le  ministre 
de  la  justice,  c'est  le  ministre  du  peuple.  »  Roland  fut  obligé  de 
payer  les  frais  de  l'expédition  '. 

La  bande  de  Fournier  avait  commis  d'autres  exploits;  sans 
parler  des  pillages  et  des  vols,  elle  avait  en  passant  à  Etampes 
tiré  de  prison  les  assassins  du  maire  bimonneau,  qui  furent 
menés  en  triomphe  aux  Jacobins. 

Le  massacre  des  prisonniers  d'Orléans  raviva  la  terreur  et  la 
prolongea. 

Le  même  jour,  le  9,  l'Assemblée  étendait  à  tous  les  départe- 

1  Teniaux,  Histoire  de  la  Terreur,  t.  IJI, 


[septembre  1792]       RÉ  ACTION.    VER  GN  I  AUD.  379 

menfs  TinsUtution  d'un  tribunal  spécial  pour  juger  les  crimes 
politif|ues.  Mesure  terrible,  qui  avait  cependant  pour  but 
d'empêcher  ces  odieuses  exécutions. 

XXIX.  —  L'icbsence  de  police,  la  paralysie  de  la  force  pu- 
blirpie  et  la  libération  d'un  grand  nombre  de  condamnés,  la 
furie  des  hommes  qui  avaient  pris  part  aux  massticres,  rempli- 
rent Paris  de  bandes  de  voleurs.  Les  attaques  se  multiplièrent 
contre  les  personnes  ;  les  voleurs  arrachaient  aux  femmes  leius 
bijoux  et  leurs  boucles  d'oreilles  sous  prétexte  d'incivisme.  Le 
mal  fut  tel,  qu'une  section,  celle  de  l'Abbaye,  proposa  une 
association  générale  de  tous  les  citoyens  pour  se  garantir  x'éci- 
proquemeut  leurs  propriétés  et  leurs  vies.  Le  journal  révolu- 
tionnaire de  Prudhomnie  attaf|ua  Marat  et  osa  dire  :  «  La  jus- 
tice du  peuple  est  enfin  satisfaite;  il  faut  que  la  loi  règne.  » 

La  réaction  s'enhardit  quand  on  apprit  que  les  élections 
étaient  peu  favorables  aux  Jacobins  dans  les  départements. 
Pioland  tiénonça  à  l'Assemblée  les  soustractions  commises  sur 
les  biens  nationaux,  dans  les  châteaux  royaux,  et  particuliè- 
rement aux  Tuileries,  par  des  hommes  que  conduisaient  de  pré- 
tendus municipaux  en  écharpe.  Il  dénonça  encore  près  de 
cinq  cents  arrestations  de  personnes  jetées  dans  les  prisons  par 
l'ordre  des  sections  ou  du  peuple,  c'est-à-dire  du  premier  venu. 
Le  17,  on  s'aperçut  que  le  Garde-Meuble  avait  été  forcé  pen- 
dant trois  nuits  consécutives  et  qu'on  en  avait  emporté  les  dia- 
mants ;  le  poste  de  surveillance  était  abandonné  depuis  plu- 
sieurs jours.  Roland  fut  réduit  à  demander  qu'on  mît  une  force 
armée  quelconque  à  sa  disposition;  sinon,  il  abdiquait  sa  res- 
ponsabilité. 

Il  semblait  occupé  uniquement  de  mettre  sa  réputation  per- 
sonnelle à  couvert.  Marat  affichant  des  placards  contre  lui,  il 
y  répondait  par  d'autres  placards,  où  il  disait  :  «  Je  suis  ac- 
cusé, je  vais  me  défendre.  »  Il  rappelait  qu'il  était  né  avec 
quelque  force  dans  le  caractère,  qu'il  n'aimait  pas  le  pouvoir, 
qu'il  méprisait  la  fortune,  qu'il  avait  besoin  du  témoignage  de 
sa  conscience,  qu'il  haïssait  les  factions.  Pourtant  il  finissait 
par  reprendre  une  attitude  plus  ferme  :  «  Que  des  lâches  ou 
des  traîtres  provoquent  des  assassinats,  je  les  attends.  » 

Les  commissaires  de  la  commune  envoyés  dans  les  déparle- 
ments lui  donnaient  d'autres  sujets  de  plaintes.  Chargés  en 
apparence   de  missions    militaires,    en    réalité    de    la  propa- 


380  LIVRE   QUARAISTE-SEPTIÈME. 

gande  pour  Télection  de  représentants  jacoLins,  ils  faisaient  des 
réquisitions  arLitraires ,  prêchaient  des  doctrines  subversives, 
répandaient  la  circulaire  du  3  septembre,  destituaient  les  ma- 
gistrats élus,  créaient  des  comités  de  surveillance  avec  des 
pouvoirs  extraordinaires,  et  diffamaient  les  ministres.  Les  mu- 
nicipalités d'Amiens  et  de  Quimper,  le  département  de  la  Haute- 
Saône,  arrêtèrent  plusieurs  d'entre  eux.  Roland  déciai^a  qu'il 
avait  été  trompé  dans  ses  choix  et  obligé  de  prendre  des  hom- 
mes qu  on  lui  imposait.  Il  fit,  le  13,  une  circulaire  où  tout  en 
imputant  leurs  torts  à  le.xces  du  zèle,  il  les  désavouait,  et 
avertissait  les  corps  administratifs  qu'il  leur  adresserait  désor- 
mais des  instructions  directement,  sans  intermédiaire. 

Vergniaud  prit  la  parole  le  IG.  «  Ne  le  dissimulons  plus, 
s'écria-t-il;  il  est  temps  de  dire  enfin  la  vérité.  Les  proscrip- 
tions passées,  le  bruit  des  proscriptions  futures,  les  troubles 
intérieurs  ont  répandu  la  consternation  et  Teffroi.  L'homme  de 
Lien  se  cache  quand  on  est  parvenu  à  cet  état  de  choses  que 
le  crime  se  commette  impunément.  Il  est  des  hommes  au  con- 
traire qui  ne  se  montrent  que  dans  les  calamités  publiques, 
comme  il  est  des  insectes  malfaisants  que  la  terre  ne  produit 
que  dans  les  orages.  Ces  hommes  répandent  sans  cesse  les 
soupçons,  les  méfiances,  les  jalousies,  les  haines,  les  vengean- 
ces; ils  sont  avides  de  sang;  dans  leurs  propos  séditieux  ils 
aristocratisent  la  vertu  même,  pour  acquérir  le  droit  de  la  fou- 
ler aux  pieds  ;  ils  démocratisent  le  crime,  pour  pouvoir  s'en  ras- 
sasier sans  avoir  à  redouter  le  glaive  de  la  justice.  Tous  leurs 
efforts  tendent  à  déshonorer  aujourd'hui  la  plus  belle  des  cau- 
ses, afin  de  soulever  contre  elle  toutes  les  nations  amies,  de 
l'humanité.  » 

Le  17,  l'Assemblée  vota  une  série  de  décrets  destinés  à  déli- 
miter les  pouvoirs  des  commissaires.  S'ils  en  sortaient,  les  mu- 
nicipalités devraient  les  arrêter  et  avertir  l'Assemblée  nationale. 
Les  destitutions  et  suspensions  prononcées  par  eux  seraient 
non  avenues. 

Roland  dénonça,  en  même  temps  que  le  vol  du  Garde-Meu- 
ble, des  affiches  qui  menaçaient  quatre  cents  députés.  Cambon 
s'écria  :  «  On  nous  a  promis  de  nous  soutenir,  il  est  temps  qu'on 
se  levé.  Nous  avons  fait  notre  devoir...  Crions,  il  en  est  temps, 
que  tous  les  citoyens  s  arment.  Requérons  la  force  armée.  »  Le 
soir,  comme  le  bruit  courait  qu'on  préparait  un  nouveau  mas- 
sacre dans  les  prisons,  Vergniaud  dénonça  courageusement  et 


[septembre  1792,       KLECTION    DE   LA   CONVENTION.  381 

avec  toute  sa  force  oratoire  les  mandats  d'arrêt  lances  par  la 
commune  de  Paris  ou  plutôt  par  son  comité  de  surveillance. 
Le  temps  était  arrivé  de  briser  ces  chaînes  honteuses,  d'écraser 
celte  nouvelle  tyrannie.  Il  était,  pour  lui,  résolu  à  défier  les 
poignards.  «  Périssent,  s'écria-t-il ,  rAssemhlée  nationale  et  sa 
mémoire,  pourvu  que  la  France  soit  libre!  »  L'Assemblée  se 
leva  d'un  mouvement  unanime  et  décida  que  les  membres  de 
la  commune  répondraient  sur  leur  tète  de  la  sûreté  de  tous  les 
prisonniers.  Pétion  adhéra  à  cette  déclaration. 

Le  19,  Delaunay  dénonça  un  complot  d'assassinat  contre 
plusieurs  des  députés  sortants,  puis  lut  une  adresse  aux  Fran- 
çais sur  la  nécessité  de  respecter  les  lois  et  le  caractère  sacré 
des  représentants.  «  Français,  disait-il,  toute  vengeance  popu- 
laire, toute  punition  même  d'un  ennemi  public,  qui  n'est  j)as 
revêtue  des  formes  légales,  est  un  assassinat.  »  L'adresse  fut 
votée  sans  délibération. 

Cette  énergie  imposa  au  conseil  général  de  la  commune. 
Il  décida,  le  18,  que  les  membres  du  comité  de  surveillance 
qui  y  étaient  entrés  sans  qualité,  comme  Marat,  cesseraient 
d'en  faire  partie.  Il  afficha,  le  19,  une  proclamation  qui  por- 
tait :  «  Le  calme  ne  peut  naître  que  de  l'observation  des  lois. 
Jurons  de  maintenir  la  liberté  et  l'égalité,  la  sûreté  des  per- 
sonnes et  des  propriétés,  de  protéger  de  tout  notre  pouvoir  les 
personnes  maintenant  détenues  en  prison,  ou  de  mourir  à 
notre  poste.  » 

Le  20,  l'Assemblée  avant  de  se  séparer  vota  un  décret  que 
Gen.^onné  lui  présenta  pour  la  police  de  Paris.  Chaque  citoyen 
devait  avoir  une  carte  signée  de  sa  section,  moyennant  quoi  il 
pouvait,  s'il  était  attaqué,  requérir  main-forte.  Les  mandats 
d'amener  devaient  être  signés  du  maire  et  de  quatre  magistrats 
municipaux;  le  maire  devait  en  rendre  compte  au  Corps  légis- 
latif dans  les  trois  jours.  Les  perquisitions  domiciliaires,  réduites 
à  des  cas  exceptionnels,  étaient  soumises  à  des  formes  déter- 
minées. Le  corps  législatif  pouvait  seul  faire  sonner  le  tocsin 
et  tirer  le  canon  d'alarme.  On  formerait  dans  chaque  section 
une  réserve  de  cent  hommes,  mise  sous  les  ordres  du  comman- 
dant de  la  division  militaire,  pour  marcher  à  la  réquisition  de 
l'Assemblée.  Le  conbcil  général  devait  être  renouvelé  par  des 
élections  immédiates. 

XXX.  —  Robespierre  et  les  révolutionnaires  radicaux  qui 


3S2  LIVRE   QUARANTE-SEPTIÈME. 

mpnaient  la  commune,  dédaignant  les  efforts  impuissants  d'une 
assemblée  expirante,  ne  cherchaient  qu'à  exercer  sur  les  élec- 
teurs une  force  d'intimidation  capal)h^  de  rendre  le-,  Jacohins 
maîtres  de  la  Convention.  S'ils  y  réussissaient,  tout  le  pouvoir 
passait  dans  leurs  mains;  s'ils  échouaient,  ils  étaient  perdus. 

Robespierre  avait  voulu  abolir  le  vote  à  deux  de^^rés.  Il  y 
renonça,  pour  ne  pas  soulever  rAssend)lée  contre  un  acte  aussi 
manifestement  dictatorial.  Mais  il  fit  soutenir  aux  Jacobins, 
puis  dans  les  sections  qui  recevaient  le  mot  d'ordre  du  club, 
que  tous  les  décrets  de  la  future  Convention  ayant  un  carac- 
tère constituant  seraient  soumis  à  la  sanction  ou  à  la  révision 
du  peuple;  que  la  royauté  serait  abolie  et  la  mort  décrétée 
contre  qui  parlerait  de  la  rétablir.  11  dicta  aussi  à  la  commune 
un  arrêté  portant  que  l'on  voterait  à  haute  voix,  et  que  les 
sections  auraient  le  droit  de  repousser  les  députés  élus  en  cas 
d'indignité. 

Daunou  dit  qu'à  Paris  les  assemblées  primaires  où  l'on  dési- 
gna les  électeurs  du  second  degré  furent  inabordables  aux  bons 
citoyens.  Ces  électeurs,  au  nombre  d'environ  neuf  cents,  se 
réunirent  le  2  septembre,  jour  où  les  massacres  commencèrent. 
Robespierre  leur  proposa  de  se  transporter  de  l'hôtel  de  ville 
dans  la  salle  des  Jacobins  pour  y  être  mieux  sous  les  yeux  du 
peuple,  et  ce  fut  là  en  effet  que  l'assemblée  électorale  s'orga- 
nisa le  lendemain.  Chacun  des  membres  dut  jurer  qu'il  n'avait 
été  affilié  à  aucune  société  anticivique  et  qu'il  n'avait  pas  signé 
les  fameuses  pétitions.  Ce  serment  entraîna  plusieurs  exclusions 
et  des  retraites  volontaires.  On  procéda,  le  5,  à  l'élection.  Ro- 
bespierre, Danton,  CoUot  d'Herbois,  Manuel  et  Billaud- Va- 
rennes  furent  élus  sans  difficulté.  Les  places  suivantes  furent 
très-disputées,  et  comme  il  fallait  un  scrutin  particulier  pour 
chaque  nom,  l'élection  de  vingt-quatre  députés,  plus  huit  sup- 
pléants, exigea  vingt-trois  séances.  Un  certain  nombre  d'élec- 
teurs ayant  présenté  pour  la  sixième  place  un  candidat  giron- 
din, Kersaint,  Robespierre,  qui  présidait,  fit  admettre  qu'on 
discuterait  les  personnes.  A  la  faveur  de  cette  discusijiou  sa  liste 
passa  tout  entière.  Desmoulins,  Marat,  Panis  et  Sergent  en  fai- 
saient partie.  Chabot  présenta  l'apologie  de  Marat  en  plaisan- 
tant sur  les  massacres  des  prisons.  Robespierre  donna  la 
vingt-troisième  place  à  son  frère,  Robespierre  le  jeune,  qui  n'a- 
vait pas  encore  quitté  Arras.  La  dernière,  la  vingt-quatrième , 
fut  pour  le  duc  d'Orléans ,  que  proposaient  ses  affidés  Sillery 


[septembre   1792]       LA   FRANCE   ET   LES    PARTIS.  383 

et  Laclos,  et  qui  fut  élu  sous  le  nom  révolutionnaire  de 
Philippe-E{]alité. 

Hors  de  Paris,  les  commissaires  des  Jacobins  firent  encore 
les  plus  grands  eflorts  pour  le  triomphe  de  leur  parti.  Ils 
parvinrent  à  exclure  ou  à  écarter  beaucoup  d'électeurs.  A  Or- 
léans le  club  dirigea  tout.  Dix  départements  admirent  le  vote 
à  haute  voix.  Cependant  Thorreur  qu'inspiraient  les  massacres, 
résultat  frappant  de  la  tyrannie  démagogique,  et  les  correspon- 
dances non  moins  actives  des  Girondins,  rallièrent  à  ces  derniers 
la  majorité  des  électeurs  patriotes ,  et  ceux-là  furent  à  peu  près 
les  seuls  qui  votèrent.  Car,  sans  parler  de  l'intimidation,  beau- 
coup d'hommes  qui  avaient  acclamé  ou  même  servi  la  révolu- 
tion reculèrent  le  jour  où  ils  virent  le  trône  renversé  et  le  roi 
captif.  Le  chiffre  des  abstentions  fut  énorme.  Une  partie  des 
abstenants  s'imaginaient  que  c'était  un  moyen  de  protester 
contre  ce  qui  pourrait  survenir.  En  général  la  députation  ne 
fut  recherchée  que  par  des  révolutionnaires  ardents  ou  atta- 
chés au  parti  dont  le  nom  de  Roland  était  devenu  le  symbole. 
D'ailleurs,  dans  les  départements  éloignésde  Paris,  électeurs  ou 
candidats  distinguaient  assez  mal  les  nuances  toutes  récentes 
qui  séparaient  la  Gironde  de  la  Montagne,  et  Vergniaud  de 
Robespierre.  Les  deux  tiers  des  élus  furent  des  hommes  nou- 
veaux et  inconnus.  L'autre  tiers  renferma  quatre-vingt-un  mem- 
bres de  la  Législative,  ayant  pi^esque  tous  siégé  à  la  gauche, 
et  soixante-dix-sept  constituants,  parmi  lesquels  Grégoire,  Pé- 
tion,  Buzot,  qui  avaient  aussi  siégé  à  l'extrême  gauche,  et 
Sieyès,  que  sa  renommée  fit  élire  malgré  lui. 

Les  Girondins,  surpris  par  l'orage  après  avoir  imprudem- 
ment amoncelé  les  nuées,  n'avaient  eu  le  temps  et  le  pouvoir 
que  de  sonner  le  cri  d'alarme.  Ils  revinrent  dans  la  nouvelle 
Assemblée  tres-décidés  à  ressaisir  le  gouvernement  qui  leur 
échappait,  et  pleins  de  confiance  dans  leurs  talents,  leur  expé- 
rience acquise  et  leur  courage.  Cependant  leur  défaite  pesait 
sur  eux.  La  Législative,  comme  le  dit  justement  à  la  dernière 
heure  le  président  François  de  Neufchâteau,  léguait  à  la  Con- 
vention le  soin  de  fonder  la  liberté,  les  lois  et  la  paix.  La  Con- 
vention devait-elle  y  réussir? 

On  ne  peut  achever  de  parler  de  la  Législative  sans  lui  recon- 
naître, comme  à  la  Constituante,  le  mérite  d'avoir  fait  beaucoup 
de  lois,  dont  plusieurs  étaient  sages,  ont  passé  dans  nos  codes, 
et  sont  heureusement  restées.  Toutefois,  la  précipitation,  l'abus 


384  LIVIŒ   QUARA^•TE-SEPT1E.\IE. 

des  détails,  la  manie  de  légiférer,  les  préjugés  du  temps,  trop 
souvent  la  passion  du  jour,  ont  sillonné  cette  œuvre  de  nom- 
breuses imperfections,  frappantes  aujourd'hui.  Son  étude,  qui 
intéresse  l'histoire  de  la  législation,  ne  saurait  ici  trouver  sa 
place.  Car  c'était  une  œuvre  de  silence,  étouffée  alors  par  les 
grondements  de  la  tempête. 


LIVRE    QUAPiAÎ^TE-HUITIÊME. 

LA     CONVENTION. 

PREMIÈRE     PARTIE.     1792-21     JANVIER     1T93. 


I.  —  Les  Prussiens,  maîtres  de  Long^vy,  avaient  paru  le 
31  août  devant  Verdun.  La  place  fut  canonnée  quinze  heures. 
Elle  était  peu  en  état  de  résister.  La  municipalité  fut  d'avis  de 
capituler;  le  commandant  Beaurepaire,  vieil  ofHcier,  appuya 
cet  avis,  puis  se  brûla  la  cervelle.  Les  Prussiens  y  entrèrent  le 
2  septembre.  Frédéric-Guillaume  voulait  y  proclamer  la  régence 
de  Monsieur;  on  Ten  dissuada,  de  peur  d'aggraver  le  sort  de 
Louis  XVL 

Entre  l'Aisne  et  la  Meuse,  de  Sedan  à  Sainte-Menehould, 
s'étend  une  chaîne  boisée,  alors  difficilement  pénétrable  à  une 
armée  d'invasion.  C'est  l'Argonne.  Dumouriez,  au  lieu  de  se 
replier  sur  la  Marne,  comme  le  conseillait  l'état-major,  résolut 
d'en  occuper  hardiment  les  défilés,  surtout  les  deux  plus  im- 
portants, ceux  de  Grandpré  et  des  Islettes,  et  d'y  arrêter  l'en- 
nemi aussi  longtemps  qu'il  pourrait.  Il  s'y  retrancha,  les  ferma 
les  3  et  4  septembre,  et  appela  deux  autres  armées  à  l'appuyer, 
celle  du  nord,  sous  Ueurnonville,  marchant  vers  Sedan,  celle 
du  centre  ou  de  Metz,  sous  Kellermann,  qui  avait  remplacé 
Luckner,  marchant  vers  Sainte-Menehould  et  Chàlons. 

On  a  revendiqué  pour  Servan  l'honneur  d'avoir  conçu  ce 
plan  '.  Quoi  qu'il  en  soit,  Dumouriez  lui  écrivit  :  «  Les  défilés 
de  l'Argonne  sont  les  Thermopyles  de  la  France,  mais  je  serai 
plus  heureux  que  Léonidas.  » 

Il  gagnait  ainsi  du  temps;  il  en  faisait  perdre  à  l'ennemi,  qui 
resta  arrêté  dix  jours  dennère  la  Meuse.  Il  rassurait  les  espi-its 
effrayés,  et  relevait  le  moral  de  ses  troupes,  qui  comptaient 
beaucoup  de  volontaires  et  de  recrues.  Ce  fut  le  13  seulement 
qu'un  corps  autrichien  força  un  des  passages.  Dumouriez  se 

'  Sybel,  Histoire  de  [ Europe  pendant  la  Révolution  française ,  t.  I. 
vn.  25 


38C  LIVRE  QUARANTE-HUITIÈME. 

retira  des  Islettes  sur  Sainte-Menehould.  Une  panique  à  son  ar- 
riére-{jarde  acheva  de  le  convaincre  que  la  composition  de  ses 
troupes  l'obligeait  à  une  grande  prudence,  et  que  livrer  une 
bataille  serait  téméraire.  Il  se  tira  pourtant  du  danger,  grâce  à 
lexpérience  de  ses  divisionnaires  et  de  ses  maréchaux  de  camp. 

Le  19,  Kellermann  le  joignit  en  avant  de  Sainte-Menehould, 
et  campa  sur  les  hauteurs  voisines.  Brunswick,  qui  arrivait  de 
son  côté,  essaya,  le  20,  d'enlever  le  moulin  de  Valmy,  clef 
de  la  position.  Les  deux  armées  engagèrent  une  vive  canonnade 
qui  dura  plusieurs  heures.  Deux  fois  les  colonnes  prussiennes 
coururent  à  l'assaut  par  ordre  de  leur  roi.  Deux  fois  elles  recu- 
lèrent devant  les  Français,  qui  marchaient  pour  les  recevoir  la 
baïonnette  en  avant,  aux  cris  de  Vive  la  nation!  Les  pertes 
furent  peu  sérieuses.  Elles  ne  s'élevèrent  pas  à  huit  cents 
hommes  de  chaque  côté  '. 

Brunswick  s'arrêta.  Il  eût  pu,  étant  maître  de  la  route  de 
Chàlons,  poursuivre  sa  marche  jusqu'à  Paris.  C'était  le  plan  du 
roi  de  Prusse  et  celui  des  émigrés;  mais  il  jugea  téméraire  de 
l'exécuter  en  laissant  une  armée  derrière  lui.  Il  manquait  d'ail- 
leurs de  subsistances.  Il  s'en  procurait  avec  peine,  à  cause  de 
l'état  afiVeux  des  routes  qui  s'opposait  aux  convois,  et  il  A'oyait 
ses  troupes  en  proie  à  une  épidémie  irrémédiable.  L'espoir 
d'une  contre-révolution  en  France  était  perdu;  les  habitants  de 
la  Lorraine  et  de  la  Champagne  se  montraient  très-hostiles  à 
l'étranger;  aucune  défection  n'avait  lieu.  On  s'était  trompé  en 
croyant  l'armée  française  désorganisée  ;  elle  s'était  retrouvée 
à  Yalmy.  Brunswick  jugea  la  prudence  nécessaire,  et  n'osa 
risquer  une  seconde  bataille. 

L'armée  française  avait  sans  doute  passé  par  une  crise  grave. 
Elle  avait  perdu  par  l'émigration  beaucoup  de  généraux  et 
d'officiers.  Mais  les  commandements  supérieurs  étaient  toujours 
aux  mains  d  hommes  éprouvés.  Les  armes  savantes,  l'artillerie 
et  le  génie,  avaient  fait  peu  de  pertes  et  conservaient  leur  su- 
périorité. Les  officiers  restés  au  corps  avaient  trouvé  dans  la 
suppression  des  distinctions  nobiliaires  et  dans  la  foule  des  dé- 
missions anticipées  des  chances  inespérées  d'avancement  et  de 
cairièro.  Les  vides  avaient  pu  être  comblés  avec  des  sous-offî- 
cicrs  et  dei>  volontaires,  parce  qu'on  avait  pu  jusque-là  les 

'  Duraouriez,  dans  ses  Mémoires,  réduit  ce  chiffre  de  moitié,  Sybel  encore 

pi  as. 


[20  SEPTEMBRE  1792]       .  V  I G T 0 1  R E   D E   V A  LM  Y.  387 

choisir.  Le  plus  gi^and  danger  que  l'armée  courût  était  le 
relâchement  de  la  discipline  et  l'inaction  au  milieu  des  troubles 
civils.  La  guerre  la  sauva;  elle  se  retrouva  devant  l'ennemi. 

Cependant  Dumouriez,  qui  en  connaissait  le  fort  et  le  faible 
et  qui  savait  combien  l'administration  militaire  était  désorga- 
nisée, résolut,  aussitôt  le  succès  de  Valmy  obtenu,  de  néf^o- 
cier.  Il  avait  pris  un  secrétaire  du  roi  de  Prusse;  il  le  charfrea 
d'écrire  à  son  maître  qu'une  prolongation  de  la  PuerrC 
aggraverait  la  situation  de  Louis  XVL  Mais  le  roi  répondit 
qu'il  ne  traiterait  qu'avec  Louis  XVI  remis  en  liberté,  et  quand 
il  serait  garanti  contre  toute  propagande  révolutionnaire.  Du- 
mouriez ,  qui  n'était  le  chef  d'aucun  parti,  qui  se  savait 
suspect  à  Paris,  qui  était  obligé  de  ménager  Danton  et  de  re- 
cevoir dans  son  camp  Billaud  et  d'autres  commissaires  de  la 
commune,  ne  voulut  pas  s'engager  à  jouer  le  rôle  de  Monk  ni 
même  à  recommencer  celui  de  la  Fayette.  La  république  ve- 
nait d'être  proclamée  à  Paris.  Il  demanda  qu'elle  fût  reconnue, 
et  offrit  aux  Prussiens  une  paix  séparée,  à  condition  (lu'on  ne 
payerait  aucune  indemnité  de  guerre,  que  le  territoire  français 
serait  libre,  et  que  les  émigrés  seraient  abandonnés.  Avec  une 
paix  séparée,  il  se  sentait  en  mesure  de  battre  les  Autrichiens, 
et  si  le  roi  de  Prusse  refusait  d'abandonner  ses  alliés,  ce  sur 
quoi  il  ne  s'abusait  pas,  il  pensait  que  ce  serait  un  moyen  d'ar- 
river à  la  paix  générale  aux  mêmes  conditions.  Les  autres  géné- 
raux, Kellermann,  Valence,  qui  furent  mêlés  aux  négociations, 
jugeaient  comme  lui  que  la  paix  était  nécessaire  à  la  France, 
et  qu'elle  était  le  plus  sûr  moyen  de  remettre  Louis  XVI  sur 
le  trône.  ' 

Ces  négociations  eurent  peu  de  succès.  Frédéric-Guillaume 
objecta  qu'il  ne  pouvait  traiter  avec  un  gouvernement  qui 
n'existait  pas  ni  avec  un  général  sans  pouvoirs.  La  Prusse  ne 
voulait  ni  abandonner  ses  alliés  ni  les  engager,  car  elle  préten- 
dait à  une  indemnité  de  guerre  qu'elle  comptait  prendre  en  Po- 
logne, et  pour  laquelle  elle  avait  besoin  de  l'Autriche  et  de  la 
Russie.  Brunswick  publia,  le  28  septembre,  un  second  mani- 
feste, et  déclara  que  la  coalition  ne  traiterait  pas  avant  que 
Louis  XVI  eût  recouvré  sa  liberté  et  son  autorité.  Cependant  il 
se  mit  en  retraite  le  1"  octobre.  Dumouriez  se  contenta  de 
l'observer  et  de  le  faire  surveiller  à  distance  par  Dillon.  Il  se 
garda  bien  d'entreprendre  la  poursuite  périlleuse  d'un  ennemi 
encore  formidable.  Les  Prussiens  remirent  Verdun  à  Dillon 

25. 


388  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

le  12  octobre,  Longwy  à  Kellermann  le  22,  et  repassèrent  la 
frontière. 

La  France  fut  donc  sauvée,  grâce  à  Tarmee  et  grâce  à  Du- 
mouriez.  Ce  dernier  n'avait  été  jusque-là  qu'un  aventurier  po- 
litique et  militaire.  Il  révéla  en  présence  des  Prussiens  un  gé- 
nie et  une  habileté  qui  le  mirent  hors  de  pair  avec  les  autres 
généraux.  Il  fut  dès  lors  ce  chef  dune  supériorité  reconnue 
qu'il  fallait  à  l'armée,  et  qu'elle  n'avait  pas. 

Cependant  il  trouva  beaucoup  d'envieux,  à  Paris  surtout. 
Les  ministres  girondins  gardaient  contre  lui  de  vieilles  rancu- 
nes, lui  envoyaient  des  ordres  contradictoires,  et  se  plaignaient 
qu'il  eût  laissé  la  route  de  Paris  découverte.  Ils  ne  se  rassurè- 
rent que  lorsque  les  Prussiens  eurent  définitivement  quitté  le 
sol  français.  Les  Jacobins,  qui  savaient  ses  relations  avec 
l'état-major  de  Brunswick  sans  en  connaître  le  détail,  lui  firent 
un  crime  de  ne  pas  écraser  l'ennemi,  l'accusèrent  de  trahir, 
de  conspirer  et  de  s'être  vendu  à  la  Prusse. 

Ils  ne  manquèrent  pas  non  plus  de  s'attribuer  le  succès  à 
eux-mêmes;  car  la  commune  avait  prêché  le  patriotisme,  en- 
rôlé des  volontaires,  hâté  les  réquisitions,  organisé  un  camp 
sous  Paris  et  des  ateliers  dans  les  églises,  où  les  citoyenne»  fai- 
saient de  la  toile  pour  les  tentes.  En  réalité,  tout  cela  s'était 
passé  dans  le  désordre  et  le  tumulte.  Si  l'enthousiasme  patrio- 
tique avait  généreusement  soulevé  des  milliers  de  volontaires, 
ces  volontaires  compromirent  souvent  la  discipline  des  troupes 
régulières.  Dumouriez  les  appréciait  peu,  surtout  les  fédérés, 
qui  maltraitaient  les  officiers,  leur  arrachaient  les  croix  de 
Saint-Louis,  et  ne  parlaient  que  de  massacrer  les  traîtres.  Il 
avait  toujours  combattu  l'idée  du  camp  sous  Paris.  Le  général, 
dit-il  dans  ses  Mémoires ,  était  plus  embarrassé  des  mouve- 
ment» de  ses  compatriotes  que  des  quatre-vingt  mille  Allemands 
qu'il  avait  devant  lui.  Sauvait-on  la  France  en  multipliant  les 
accusations  de  trahison ,  ou  en  dictant  à  la  Législative  des  dé- 
crets comme  celui  du  31  août,  portant  que  Longwy  une  fois 
repris  à  l'ennemi,  la  ville  serait  rasée  et  ses  administrateurs 
jugés  militairement?  Décret  qui  re»ta  heureusement  sans  exé- 
cution, comme  tant  d'autres. 

II.  —  La  Convention  tint  sa  première  séance  le  21  septem- 
bre, bien  qu'une  moitié  à  peine  de  ses  membres  fussent  arrivés 
à  Paris.  Elle  nomma  président  Pétion,  et  secrétaires  six  Giron- 


[21  SEPTEMBRE  1792]     PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE.        389 

clins  connus;  sans  être  crailleurs  guidée  par  d'autres  motifs  que 
la  notoriété  des  noms. 

Beaucoup  de  députés  désiraient  qu'on  vérifiât  les  pouvoirs, 
surtout  ceux  des  élus  de  Paris;  car  les  élections  parisiennes 
inspiraient  aux  départements  une  défiance  très-justifiée.  Mais 
aucun  n'osa  soulever  le  premier  jour  un  débat  aussi  formida- 
ble; on  le  remit  après  d'autres  questions  urgentes,  et  il  n'eut  ja- 
mais lieu  '.  On  se  paya  de  la  raison  que  les  irrégularités  avaient 
peu  d'importance,  eu  égard  au  caractère  populaire  du  vote. 

Les  premières  motions  furent  très-incohérentes.  Manuel  de- 
manda que  le  président  fût  logé  aux  Tuileries  et  reçût  des  hon- 
neurs particuliers;  cette  idée  lut  repoussée  fortement.  Danton 
se  démit  de  ses  fonctions  de  ministre,  incompatibles  avec  son 
titre  de  représentant.  Il  tenait  à  dégager  sa  responsabilité,  car 
il  avait  besoin  d'impunité  autant  qi4e  de  pouvoir;  ses  collègues 
s'étaient  séparés  de  lui,  et  il  avait  l'ambition  de  se  faire  le  Mi- 
rabeau de  la  nouvelle  Assemblée.  Son  langage  aussi  fier  que 
hardi ,  la  véhémence  de  Chabot  et  des  autres  députés  qui  par- 
lèrent les  premiers,  Tattitude  ultra-révolutionnaire  des  tri- 
bunes, triomphèrent  vite  des  hésitations  de  l'Assemblée  et 
l'entrainèrent  dans  la  voie  fatale  dont  elle  ne  sortit  plus*. 

Elle  vota  l'abolition  de  la  royauté,  et  le  principe  que  la 
constitution  serait  soumise  à  la  ratification  du  peuple.  «  Les 
rois,  dit  Grégoire,  sont  dans  l'ordre  moral  ce  que  les  monstres 
sont  dans  l'ordre  physique.  »  La  république  fut  proclamée  le 
lendemain.  Cette  proclamation  fit  un  grand  effet.  Quelque  at- 
tendue qu'elle  fût,  les  royalistes  s'en  indignèrent  comme  d'un 
sacrilège.  En  réalité  on  n'avait  plus  de  choix.  La  république 
était  forcée.  Il  ne  s'agissait  plus  que  de  la  bien  conduire.  Aussi 
l'Assemblée  décida-t-elle  que  toutes  les  lois  non  abrogées  ex- 
pressément, tous  les  pouvoirs  non  révoqués  ou  suspendus  de  la 
même  manière  seraient  maintenus,  et  les  contributions  exis- 
tantes perçues  comme  par  le  passé. 

Dès  le  premier  jour,  des  volontaires  enrôlés  et  des  pétition- 
naires vinrent  défiler  dans  la  salle.  Camus  fit  décider  qu'on  les 
admettrait  aux  séances  du  soir  seulement,  pour  ne  pas  déran- 
ger les  travaux  de  chaque  journée. 

Le  22,  quelques  députés,  voulant  prévenir  toute  réaction 


1  Menioies  de  D  .    nou. 


390  LIVRE   QUARArs^TE-HUITIÈME. 

des  Feuillants,  c'est-à-dire  du  parti  de  la  monarchie  constitu- 
tionnelle ,  accusèrent  les  municipalités  et  les  tribunaux  à' inci- 
visme, d'attachement  à  la  royauté,  et  en  demandèrent  le  re- 
nouvellement immédiat.  L'Assemblée,  qui  A-enait  de  voter  le 
maintien  des  autorités  existantes,  se  liàta  de  se  déjuger,  et  dé- 
créta la  réélection  de  tous  les  corps  administratifs,  municipaux 
et  judiciaires,  y  compris  les  justices  de  paix.  Billaud  saisit  cette 
occasion  de  demander  la  suppression  de  tous  les  tribunaux  et 
le  remplacement  des  juges  par  de  simples  arbitres.  L'ancien 
constituant  Chasset,  conseiller  au  tribunal  de  cassation,  repré- 
senta que  ce  serait  tout  désorganiser  et  créer  l'anarchie.  Dan- 
ton alors  proposa  de  supprimer  les  conditions  mises  au  choix 
des  juges.  Chasset  le  combattit  en  démontrant  que  le  juge  de- 
vait connaître  la  loi;  qu'autrement  les  jugements  seraient  arbi- 
traires; que  la  loi  était  la  base  nécessaire  de  tout  ordre  social. 
D'autres  membres  objectèrent  le  danger  de  votes  irréfléchis  et 
précipités.  La  Convention  vota  qu'en  principe  les  juges  seraient 
élus  parmi  tous  les  citoyens,  et  se  contenta  de  renvoyer  à  une 
commission  les  détails  du  décret. 

Roland  présenta  le  compte  succinct  de  son  administration, 
et  Cambon  un  état  de  la  trésorerie.  Roland  demanda  que  la 
Convention  exprimât  sa  confiance  dans  le  pouvoir  exécutif,  et 
s'entourât  d'une  force  armée  imposante.  Il  représenta  que  l'ac- 
tion du  j)ouvoir  exécutif  avait  été  constamment  entravée  par  la 
commune.  11  se  plaignit  des  commissaires,  de  leurs  actes,  dont 
il  ne  pouvait  être  responsable,  de  leurs  dépenses,  qui  n'étaient 
nullement  autorisées.  Il  exposa  comment  il  s'était  vu  obligé 
d'en  rappeler  quelques-uns;  on  décida  qu'ils  le  seraient  tous. 
En  revanche  il  sollicita  l'Assemblée  d'en  envoyer  elle-même  là 
où  il  serait  nécessaire.  Cette  idée  fut  adoptée.  Dès  les  premiers 
jours  la  Convention  envoya  des  commissaires  à  Orléans,  à  Lyon, 
oîi  avaient  eu  lieu  quelques  troubles,  à  l'armée  de  Champa- 
gne, à  celle  des  Alpes,  à  Rayonne,  à  Perpignan. 

Un  sentiment  planait  au-dessus  de  ces  discussions  prélimi- 
naires, celui  de  l'incertitude  immense  dans  laquelle  la  France 
était  jetée.  La  masse  honnête  de  l'Assemblée  sentait  qu'il  fal- 
lait arrêter  à  tout  prix  la  désorganisation  et  les  désordres.  Mais 
les  représentants  de  Paris,  flanqués  d'un  groupe  d'exaltés  élus 
dans  les  départements  par  leur  influence,  se  tenaient  prêts  à 
défendre  les  actes  de  la  commune,  auxquels  ils  avaient  la  plu- 
part concouru.  Car,  remarque  le  député  Meillan,  les  septem- 


[septembre  1T92J    ATTAQUES  G0:NTRE  LES  SEPTEMBRISEURS.    391 

briseurs  et  les  voleurs  du  gai  de -meuble  n'avaient  à  choisir 
qu'entre  le  pouvoir  et  Téchafaud. 

La  lutte  éclata  le  24.  La  Convention  apprit  qu'un  courrier 
avait  e'té  arrêté  dans  la  Marne,  et  que  le  procureur  syndic  du 
département  avait  fui.  Kersaint  s'écria  :  «  Il  est  temps  d'élever 
des  écliafauds  pour  les  assassins  et  pour  ceux  qui  prêchent 
l'assassinat.  » 

Tallien  réclama  l'ajournement.  «  L'ajournement ,  s'écria 
Vergniaud,  c'est  l'anarchie.  »  Les  septembriseurs  et  leurs  com- 
plices protestèrent  contre  le  danger  d'allumer  la  guerre  civile, 
et  soutinrent  qu'il  fallait  se  contenter  des  lois  existantes.  Lan^^ 
juinais,  Buzot,  les  combattirent.  Buzot,  qui  reparaissait  à  la 
droite  de  la  Convention  après  avoir  été  de  l'extrême  gauche  à 
la  Constituante,  orateur  habitué  à  lutter  contre  les  majorités, 
appuya  la  proposition  de  Kersaint.  «  Je  dis  qu'il  faut  une  loi 
contre  ces  hommes  infâmes  qui  assassinent  parce  qu'ils  sont 
trop  lâches  pour  attaquer.  Il  faut  que  nous  n'ayons  rien  à  crain- 
dre et  que  les  départements  le  sachent...  Croit-on  nous  rendre 
esclaves  de  certains  députés  de  Paris?  »  Sur  sa  motion,  l'xVs- 
semblée  rendit  à  la  presque  unanimité  trois  décrets,  portant 
qu'il  lui  serait  rendu  compte  de  l'état  de  la  république  et  de 
celui  de  Paris;  qu'une  loi  serait  faite  contre  la  provocation  au 
meurtre  et  à  l'assassinat;  qu'elle  aurait  à  sa  disposition  une 
force  armée  créée  exprès  et  prise  dans  les  quatre-vingt-trois 
départements. 

Ainsi  les  Montagnards  commencèrent  par  être  battus.  Fabre 
d'Églantine,  secrétaire  et  séide  de  Danton,  alla  le  soir  aux 
Jacobins  crier  qu'il  fallait  à  tout  prix  faire  rapporter  ces  dé- 
crets. Le  lendemain,  un  député  du  parti,  Merlin,  s'empressa 
de  rouvrir  la  discussion,  qui  prit  une  vivacité  nouvelle.  Le  gi- 
rondin Lasource  s'éleva  contre  le  despotisme  de  la  commune. 
Il  rappela  ses  menaces,  ses  violences,  le  mandat  d'arrêt  lancé 
contre  Roland,  les  actes  et  les  projets  d'usurpation.  On  l'accusa 
de  calomnier  le  peuple.  «  Je  distingue,  répondit-il,  entre  le 
peuple  et  les  scélérats  qui  se  couvrent  de  son  nom.  » 

Jusque-là  on  n'était  pas  sorti  des  {jénéralités.  Rebecqui,  l'ami 
de  Barbaroux,  et  l'un  des  chefs  des  Marseillais,  dénonça  le 
parti  de  Robespierre.  L'idée  d'une  dictature  était  dans  l'air. 
Bien  des  gens  y  croyaient,  et  supposaient  que  Danton,  Marat 
et  Robespierre  y  aspiraient;  qu'ils  n'avaient  même  pas  fait 
proclamer  la  république  dans  un  autre  but. 


392  LIVRE   QUARAISTE-HUITIEME. 

Danton ,  se  sentant  frappé ,  se  félicita  de  trouver  roccasion 
d'une  explication  fraternelle.  Il  eut  la  prudence  de  désavouer  à 
demi  Marat,  tout  en  cherchant  une  sorte  d'excuse  à  ses  fureurs. 
Il  proposa  la  peine  de  mort  contre  quiconque  parlerait  de  dic- 
tature ou  de  triumvirat,  mais  il  demanda  la  même  peine  contre 
quiconque  voudrait  morceler  la  France  et  en  détruire  l'unité. 
Paris  défendait  cette  unité  contre  les  départements  et  leurs 
tendances  au  fédéralisme. 

Buzot  répondit  que  personne  ne  songeait  à  rompre  l'unité 
de  la  France,  qu'il  fallait  repousser  des  insinuations  perfides, 
et  que  l'essentiel  était  de  prévenir  toute  dictature.  Cependant 
les  propositions  de  Danton  furent  renvoyées  à  une  commission 
chargée  de  les  convertir  en  décrets. 

Robespierre,  mis  en  demeure  de  se  défendre  personnelle- 
ment, triompha  de  ce  qu'on  n'articulait  contre  lui  aucun  fait 
précis  Son  apologie  fut  diffuse  et  fatigante;  mais  servi  par  son 
orgueil  même,  il  eut  le  talent  d'identifier  sa  cause  à  celle  de  la 
révolution.  Il  exposa  qu'il  avait  lutté  contre  tous  les  partis 
«  avec  un  courage  acre  et  inflexible  «  ;  qu'il  avait  bravé  la  co- 
lère de  tous  les  ambiteux  et  de  tous  les  intrigants.  Il  déclara 
qu'il  ne  descendrait  pas  à  se  justifier,  que  l'accusation  portée 
contre  lui  était  un  crime ,  et  il  défia  aucun  de  ses  adversaires 
de  la  signer. 

Barbaroux  se  leva,  dit  qu'il  acceptait  le  défi,  et  qu'il  signait 
la  dénonciation.  Jeune,  ardent,  prompt  à  un  enthousiasme 
méridional,  il  avait  conduit  à  Paris  les  fédérés  marseillais  et 
marché  au  premier  rang  des  hommes  d'action.  Mais  le  contact 
des  meneurs  avait  choqué  en  lui  un  fonds  de  sentiments  géné- 
reux. Marat  lui  avait  inspiré  le  dégoût,  Robespierre  une  dé- 
fiance et  une  répul^ion  insurmontables.  Les  journées  de  sep- 
tembre avaient  soulevé  son  indignation.  Un  voyage  récent  à 
Marseille  lui  avait  dessillé  les  yeux;  il  n'avait  pu  entendre  sans 
colère  les  applaudissements  donnés  par  les  siens  aux  massacres 
de  Paris.  11  était  revenu  avec  la  même  fougue,  mais  résolu  cette 
fois  à  la  tourner  contre  les  anarchistes.  Il  raconta  qu'avant  le 
10  août  Panis  et  d'autres  avaient  représenté  Robespierre  comme 
le  chef  futur  du  gouvernement,  et  il  montra  les  différents  actes 
de  la  commune  de  Paris  comme  autant  d'échelons  par  lesquels 
il  s'élevait  à  la  dictature.  Quel  était  le  but  des  usurpations  de 
la  commune?  Pourquoi  s'opposait-on  à  la  création  d  une  garde 
tirée  des  quatre-vingt-trois  départements?  Pourquoi  se  servait- 


(septembre  1792]         M  A  RAT    A    LA   TRIBUNE.  393 

on  contre  cette  garde  des  arguments  employés  contre  le  fameux 
camp  de  vingt  mille  hommes?  Le  temps  était  venu  de  ramener 
la  municipalité  de  Paris  dans  la  limite  de  ses  attributions.  Bar- 
baroux  rappela  en  terminant  qu'il  s'était  battu  pour  la  liberté 
et  que  Robespierre  s'était  contenté  de  parler  pour  elle. 

Cambon  fit  aussi  un  réquisitoire  complet  contre  la  commune 
et  ses  usurpations;  il  s'étonna  qu'on  n'eût  pas  procédé  à  son 
renouvellement  décrété  par  la  Législative.  Il  était  de  Montpel- 
lier, et  c'était  le  Midi  qu'on  accusait  particulièrement  de  fédé- 
ralisme. «  Les  pays  méridionaux,  dit-il,  veulent  l'unité  répu- 
blicaine. »  Les  députés  se  levèrent  en  s'écriant  :  «  Nous  la 
voulons  tous.  »  «  Mais,  ajouta  Cambon,  ils  veulent  la  liberté 
tout  entière.  Si  l'on  veut  prouver  qu'on  ne  veut  pas  la  dicta- 
ture, qu'on  exécute  les  lois.  )> 

Alors  un  député  du  Nord  vint  protester  contre  la  conduite 
et  le  langage  des  commissaires  envoyés  à  Douai,  Un  député 
de  Seine-et-Marne  imputa  les  massacres  de  Meaux  à  ceux  qui 
avaient  paru  dans  cette  ville. 

Panis  s'efforça  d'atténuer  les  faits  cités  par  Barbaroux.  Tout 
à  coup  on  aperçut  Marat  à  la  tribune.  Avec  sa  mise  négligée, 
sa  figure  livide,  sa  tète  enveloppée  d'un  mouchoir,  on  crut  voir, 
dit  Ternaux,  apparaître  le  spectre  de  septembre.  Un  cri  s'éleva, 
d'indignation  et  de  dégoût,  Lacroix  insista  pour  qu'on  l'enten- 
dît. «J'ai  dans  cette  assemblée,  dit  Marat,  un  grand  nombre 
d'ennemis  personnels.  —  Tous,  tous!  lui  cria-t-on  des  dif- 
rents  côtés.  —  Eh  bien,  reprit-il,  je  les  rappelle  à  la  pudeur.  » 
Il  revendiqua  pour  lui  seul  l'idée  d'avoir  demandé  un  triumvir 
ou  un  dictateur,  qu'il  voulait  investir  d'un  seul  pouvoir,  celui 
d'abattre  les  tètes  criminelles.  «  Me  ferez-vous  un  crime,  ajouta 
t-il,  d'avoir  appelé  sur  la  tête  des  coupables  la  hache  vengeresse 
du  peuple?  Non!  si  vous  l'osiez,  le  peuple  vous  démentirait.  » 

Yergniaud,  exprimant  la  répugnance  qu'il  sentait  à  rempla- 
cer à  la  tribune  un  homme  «  dégoûtant  de  calomnies,  de  fiel  et 
de  sang  »  ,  dénonça  la  circulaire  du  3  septembre  et  les  instruc- 
tions de  la  commune  à  ses  commissaires.  Boileau  de  l'Yonne 
produisit  encore  plus  d'effet  en  lisant  un  article  où  Marat  sou- 
levait le  peuple  contre  les  députés.  L'article  finissait  ainsi  :  «0 
peuple  babillard,  si  tu  savais  agir  !  »  On  cria  de  plusieurs  côtés  : 
«A  l'Abbaye!  »  et  Boileau  déposa  un  décret  d'accusation.  Ma- 
rat balbutia  quelques  explications,  et  obtint  de  faire  écouter  un 
autre  article  qu'il  disait  mieux  exprimer  sa  pensée.  Puis,  tirant 


394  LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME. 

un  pistolet  de  sa  poche,  il  se  l'appliqua  au  front,  en  déclarant 
qu'il  se  serait  brûlé  la  cervelle  si  ses  ennemis  avaient  arraché 
à  rAssemblée  un  décret  d'accusation  contre  lui.  L'Assemi)!ée 
paraissant  plus  surprise  qu'émue  d'une  scène  où  le  ridicule  le 
disputait  à  l'odieux,  l'ami  du  peuple  descendit  de  la  tribune  en 
disant  :  «  Eh  bien,  je  resterai  parmi  vous  pour  braver  vos 
fureurs.  » 

Couthon  profita  de  cette  surprise  pour  proposer  l'ordre  du 
jour,  en  alléguant  qu'il  fallait  s'occuper  des  choses  et  non  des 
personnes.  Les  nouveaux  députés,  c'est-à-dire  la  majorité, 
avaient  été  frappés  de  l'audace  de  Danton,  de  l'entêtement  de 
Robespierre  et  de  l'effronterie  de  Marat  ;  mais  ils  avaient  trouvé 
Robespierre  encore  plus  vain  qu'ambitieux  ',  et  Marat,  un  fou 
atroce,  moins  danrjereux  pourtant  qu'ils  ne  le  pensaient  d'a- 
bord, vu  l'absurdité  de  ses  plans  sanguinaires  et  la  franchise 
impudente  de  ses  aveux.  L'ordre  du  jour  fut  voté.  On  pro- 
clama ensuite  la  république  une  et  indivisiljle,  comme  si  cette 
proclamation  dût  dissiper  le  fantôme  du  fédéralisme. 

Le  conseil  général  de  la  commune  fit  une  espèce  de  soumis- 
sion, et  abandonna  ce  qui  restait  du  comité  de  surveillance. 

Les  nouveaux  députés  voulurent  croire  que  la  commune  se 
montrerait  plus  réservée,  qu'on  avait  annulé  ou  affaibli  Robes- 
pierre en  l'humiliant  dans  son  orgueil,  et  Marat  en  le  désignant 
à  la  réprobation  publique  comme  un  reptile  venimeux.  Ils 
étaient  inexpérimentés;  ils  ne  se  connaissaient  pas  les  uns  les 
autres,  et  ils  avaient,  en  qualité  de  républicains  et  de  patriotes, 
une  confiance  singulière,  dont  les  Mémoires  de  Meillan,  l'un 
des  plus  judicieux  pourtant,  portent  l'empreinte  naïve.  Ils  se 
disaient  que  grâce  à  Dumouriez  on  n'avait  au  dehors  qu'un  en- 
nemi, l'Autriche  ;  que  le  roi  de  Prusse  avait  abandonné  la  par- 
tie; qu'à  l'intérieur  les  aristocrates  se  résignaient;  que  les  pa- 
triotes étaient  triomphants,  comme  le  prouvaient  les  élections; 
que  la  Convention  «  ofhait  des  talents,  des  lumières,  des  vues 
pures,  un  civisme  éprouvé»  .  Nous  voulions  le  bien  de  l'Etat, 
ajoute  Meillan,  nous  le  voulions  promptement.  et  nous  étions 
arrivés  à  Paris  avec  l'espérance  de  ternuner  nos  travaux  dans 
l'espace  de  trois  ou  quatre  mois. 

A  cette  majorité  pleine  d'illusions  il  eût  fallu  un  chef.  Or, 
quel  pouvait  être  ce  chef?  Ce  n'était  pas  Roland,  avec  son  en- 

*  Mémoires  de  Datinou. 


[ocTonRE  1792]     ROLE   EMBART.ASSÉ   DES   GIRONDIZ^S.      395 

tétement,  ses  maladresses,  ses  aveux  honnêtes  de  sa  faiblesse, 
Roland ,  homme  d'Etat  improvisé ,  incapable  d'imposer  une 
volonté  ou  une  direction,  et  auquel  Condorcet  a  fait  encore 
trop  d'honneur  en  l'appelant  un  la  Fayette  civil.  Ce  n'était  pas 
Brissot,  républicain  par  accès,  qui  avait  joué  un  rôle  trop  plein 
d'ambiguïté  et  de  contradictions,  qui  avait  d'ailleurs  échoué 
comme  chef  de  parti  dans  la  Législative.  Ce  n'était  pas  Ver- 
gniaud,  admirable  par  la  magnificence  toujours  égale  de  sa  pa- 
role, mais  dont  l'esprit  avait  quelque  chose  de  vague  et  le  ca- 
ractère de  nonchalant.  Vergniaud  allait  rarement  au  bout  de 
son  idée;  il  se  livrait  à  l'éloquence  politique  comme  un  artiste 
qui  cherche  la  perfection  de  son  art.  Guadet  avait  de  la  fougue 
et  Lanjuinais  de  la  vigueur,  Gensonné  de  l'à-propos  et  un  esprit 
pénétrant.  Mais  le  talent,  le  counge,  la  raison  même,  car  ils 
l'eurent  alors,  ne  suffisaient  pas.  Les  Girondins  formaient  un 
état-major  brillant,  sans  général  et  trop  souvent  sans  soldats. 
Madame  Roland,  qui  les  admirait  et  qui  les  inspirait  quelque- 
fois, mais  qui  avait  bien  plus  la  pénétration  d'une  femme  d'es- 
prit que  le  génie  d'un  homme  politique,  était  la  première  à 
déplorer  qu'ils  fussent  incapables  de  suivre  un  plan  déterminé. 
Elle  constatait  tristement  que  la  France  était  épuisée  d'hommes. 
Les  orateurs  de  la  Gironde  prirent  sur  la  Convention  l'as- 
cendant qui  appartient  au  courage ,  au  talent  et  au  succès 
oratoires  ;  ils  ne  surent  pas  la  conduire,  parce  qu'ils  manquaient 
eux-mêmes  de  direction.  Ils  avaient  été  jusque-là  le  jouet  des 
événements;  ils  le  furent  encore.  Ils  avaient  préparé  la  répu- 
blique, sans  savoir  s'ils  la  voulaient;  ils  ne  firent  que  précipi- 
tera terreur  en  sachant  qu'ils  ne  la  voulaient  pas.  Toutes  leurs 
victoires  furent  incomplètes;  ils  ne  renversèrent  pas  leurs  ad- 
versaires; ils  leur  firent  seulement  des  blessures  qui  les  rendi- 
rent furieux.  Ils  avaient  trop  concouru  à  détruire  les  anciens 
éléments  d'ordre  pour  les  reconstituer,  et  pour  réussir  là  où  les 
constitutionnels  avaient  échoué.  La  défiance  ayant  toujours  été 
leur  arme,  ils  ne  surent  jamais  inspirer  la  confiance  dont  ils 
eurent  besoin.  On  doutait  de  leur  foi  dans  l'avenir  de  la  répu- 
blique. Républicains  forcés,  on  leur  cherchait  quelque  idée, 
quelque  vue  particulière,  une  restauration  ou  une  régence,  on 
ne  savait  sous  quelle  forme;  peut-être  une  fédération  ou  un 
sénat.  Leurs  talents  mêmes  devinrent  un  crime  aux  veux  des 
patriotes  vulgaires,  jaloux  d'eux  comme  d'une  nouvelle  aris- 
tocratie. 


396  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

111.  —  Le  ministère,  qui  faisait  les  fonctions  de  pouvoir  exécu- 
tif, se  désorganisait.  Danton  s'était  retiré.  Servan,  sentant  son 
impuissance,  donna  sa  démission,  et  prit  un  commandement  aux 
Pyrénées.  Roland  offrit  la  sienne,  se  disant  accablé  de  dégoûts. 
Buzot  et  d'autres  députés,  comprenant  le  péril,  insistèrent  pour 
que  l'Assemblée  lui  exprimât  un  vote  de  confiance  chaleureux; 
on  le  décida  à  garder  son  portefeuille,  et  il  déclara  avec  em- 
phase qu'il  le  garderait  jusqu'au  bout.  Malheureusement  les 
choix  faits  pour  compléter  le  ministère  furent  détestables.  Ro- 
land fit  nommer  à  la  guerre  Pache,  ancien  commis  de  la  ma- 
rine, qu'il  croyait  sa  créature,  et  qui  lui  échappa  pour  se  livrer 
aveuglément  aux  Jacobins.  La  justice  fut  donnée  à  Garât,  lit- 
térateur sans  talent,  d'opinions  modérées  jusque-là,  mais  qui 
se  montra  faible  jusqu'à  la  bassesse.  Les  derniers  ministres  de 
la  monarchie  avaient  été  médiocres;  les  ministres  de  la  répu- 
blique joignirent  à  une  médiocrité  plus  grande  encore  le  manque 
de  caractère  et  de  conscience. 

Roland  demandait  que  Danton  rendît  compte  dans  les  formes 
voulues  des  dépenses  secrètes  de  son  département.  Danton 
prétendit  l'avoir  rendu  à  ses  collègues.  Roland  afl'irma  n'en 
avoir  pas  connaissance.  Le  débat  fut  porté  le  18  octobre  de- 
vant l'Assemblée.  Elle  reconnut  que  le  compte  du  ministre  de 
la  justice  avait  été  rendu,  mais  en  gros. 

L'Assemblée  exigea  aussi  les  comptes  de  la  commune  et  sur- 
tout du  fameux  comité  de  surveillance.  Car  on  avait  porté  à 
l'hôtel  de  ville  tout  ce  qui  avait  été  pris  depuis  le  10  août  dans 
les  châteaux  royaux  ou  sur  les  suspects,  et  cela  montait  à  une 
valeur  de  plusieurs  millions.  Il  y  avait  eu  des  détournements  ;  la 
preuve  en  fut  acquise  plus  tard.  Le  comité  essaya  de  donner  le 
change;  Marat  dénonça  un  prétendu  complot  formé  par  des 
députés  pour  effacer  les  machinations  de  la  cour.  Kersaint, 
Rewbell,  Gambon,  Guadet,  repoussèrent  ses  insinuations  per- 
fides, ainsi  que  les  menaces  de  la  Montagne.  L'Assemblée  ne 
se  laissa  pas  arracher  un  bill  d'indemnité;  les  membres  du  co- 
mité furent  obligés,  par  un  décret  du  30  octobre,  à  restituer 
aux  caisses  publiques  l'argent  et  les  bijoux  dont  ils  étaient 
nantis  et  dont  ils  n'avaient  pu  présenter  aucun  compte. 

Une  autre  liquidation  nécessaire  fut  celle  des  caisses  de  se- 
cours, destinées  à  l'échange  des  petits  assignats  contre  du  nu- 
méraire. Les  municipalités  avaient  dû  établir  beaucoup  de 
caisses  de  ce  genre.  Celle  de  Paris  était  en  faillite  et  demandait 


[octobre  1792]      LIQUIDATION    DE   L  A    COMMUNE.  o97 

continuellement  à  l'Assemblée  des  avances  provisoires.  Cam- 
bon  finit  par  se  lasser,  et  fît  voter,  le  25  octobre,  la  mise  en 
accusation  des  membres  de  la  commune.  Un  des  anciens  admi- 
nistrateurs municipaux  restés  en  fonctions  depuis  le  10  août, 
le  banquier  Bidermann,  ami  de  Clavière,  vint  dévoiler  à  la 
Convention  la  confusion,  l'anarchie  qui  régnaient  à  l'hôtel  de 
ville,  et  accusa  les  intrus  du  conseil  général  d'avoir  tout  désor- 
ganisé. 

Récriminations  des  délégués  de  la  commune,  qui  se  défendi- 
rent en  insultant  l'Assemblée  et  en  jurant  qu'ils  avaient  sauvé 
la  France.  Comme  il  fallait  rembourser  les  créanciers  des  cais- 
ses de  secours,  Cambon  imagina  un  svstème  de  remboursemenf 
tel  quel,  qui  mettait  la  liquidation  à  la  charge  des  départe- 
ments. Elle  coûta  dans  celui  de  la  Seine  plus  de  cinq  millions. 
En  même  temps  on  pressa  la  réélection  du  conseil  général,  et 
le  ministère  de  l'intérieur  fut  chargé  de  veillera  ce  qu'elle  se 
fît  dans  les  formes  qu'exigeait  la  loi.  Car  beaucoup  de  sections 
prétendaient  y  procéder  à  haute  voix,  comme  on  avait  fait  pour 
l'élection  des  députés  de  Paris.  Les  Jacobins  soutenaient  que 
chaque  portion  du  souverain  avait  droit  d'user  de  sa  souverai- 
neté comme  elle  l'entendait. 

L'Assemblée  n'attendit  pas  l'exécution  de  ces  mesures  pour 
nommer  dans  son  propre  sein  un  nouveau  comité  de  sûreté 
générale,  chargé  de  statuer  sur  les  arrestations,  et  sur  la  mise 
en  liberté  des  détenus  provisoires,  Delaunay,  rapporteur  de  ce 
comité,  flétrit  le  2  septembre  comme  on  ne  l'avait  pas  encore 
fait.  «Assassiner,  dit-il,  des  citoyens  sous  la  protection  de  la 
loi,  c'est  assassuier  la  loi  même.  11  faut  que  nous  périssions  ici, 
ou  que  le  règne  des  lois  renaisse,  que  l'anarchie  expire,  et  que 
la  hache  révolutionnaire  ne  soit  plus  dans  les  mains  des  scélé- 
rats un  instrument  de  terreur   de  crimes  et  de  vengeances.» 

Les  Jacobins  s'alarmèrent  de  voir  l'ascendant  que  leurs  ad- 
versaires prenaient  sur  l'Assemblée.  Ils  s'alarmèrent  bien  plus 
quand  ils  virent  les  comités  se  former  et  se  remplir  de  Giron- 
dins, entre  autres  le  comité  de  constitution,  que  Sieyès,  Payne, 
Brissot,  Vergniaud,  Gensonné,  Condorcet,  composèrent  avec 
Barère  et  Danton. 

Ils  entreprirent  alors  contre  eux  dans  leur  club  une  campa- 
gne en  règle.  Brissot  fut  rayé  de  leurs  listes  à  cause  de  sa  con- 
duite oblique  et  tortueuse.  Couthon  y  dénonça  les  Brissotins 
comme  des  gens  fins,  subtils,  ambitieux,  qui  voulaient  main- 


398  LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME. 

tenant  la  république,  mais  qui  voulaient  aussi  Taristocratie , 
c'est-à-dire  se  perpétuer  dans  leur  influence,  disposer  des  pla- 
ces et  surtout  des  trésors  de  l'Etat.  Ils  avaient  prétendu  acca- 
parer le  ministère  sous  le  roi;  maintenant  ils  prétendaient  acca- 
parer le  ministère,  l'administration,  et  concentrer  l'autorité 
aux  mains  de  quelques  familles.  Les  Jacobins  soutenaient  que 
c'étaient  eux-mêmes  qui  étaient  le  peuple ,  que  la  république 
était  leur  ouvrage,  qu'il  leur  appartenait  de  la  consolider  et  de 
la  gouverner.  Robespierre  déclara  qu'il  fallait  continuer  contre 
Vincivisme  et  Xintrigue  la  guerre  qu'on  avait  faite  contre  le 
royalisme  et  l'aristocratie.  Brissot  publia  son  apologie,  et  répon- 
dit qu'il  fallait  continuer  la  guerre,  mais  contre  l'anarchie. 

Robespierre  s'éleva  surtout  contre  la  garde  de  sûreté  que  de- 
mandaient les  Gu'ondins.  Cette  maison  militaire  dont  les  légis- 
lateurs prétendaient  s'entourer  était  une  injure  et  une  menace 
poui  le  peuple  de  Paris.  «  Ils  veulent  qu'on  les  garde,  écri- 
vait-il, quels  crimes  veulent-ils  donc  commettre?»  Pour  cal- 
mer les  sections,  où  Tonne  parlait  que  de  guerre  civile,  Buzot 
exposa  que  cette  garde  se  composerait  en  tout  de  quatre  mille 
quatre  cent  soixante-dix  hommes,  que  chaque  département  y 
enverrait  autant  de  fois  six  hommes  qu'il  comptait  de  députés, 
que  ces  hommes  seraient  choisis  par  les  conseils  généraux,  et 
que  le  commandant  seul  serait  nommé  par  la  Convention,  Les 
Jacobins  répliquèrent  que  ce  serait  toujours  là  le  noyau  d'une 
armée,  facile  plus  tard  à  grossir;  qu'une  garde  prétorienne  ne 
convenait  qu'à  des  tyrans;  que  les  Girondins  s'en  serviraient 
pour  quitter  Paris  oîi  leur  conduite  était  démasquée,  et  pour 
exécuter  leurs  projets  de  fédéralisme. 

IV.  — Le  combat  de  Valmy,  la  retraite  de  Brunswick,  la 
confiance  que  l'armée  s'était  retrouvée,  avaient  fait  disparaître 
un  danger  imminent.  Mais  la  guerre  n'était  teiminée  que  sur 
un  point. 

Le  duc  Albert  de  Saxe-Teschen,  qui  commandait  une  armée 
autrichienne  à  Mons,  voyant  la  frontière  du  Nord  à  demi  dé- 
garnie par  les  troupes  que  Dumouriez  en  avait  rappelées,  prit 
l'offensive,  occupa  Roubaix  et  d'autres  villes  ouvertes,  et  mit 
le  siège,  le  16  septembre,  devant  Lille.  Les  autorités  deman- 
dèrent qu'on  renforçât  la  garnison;  Roland  se  contenta  de  leur 
répondre  que  la  principale  espérance  de  l'ennemi  était  de  trou- 
ver des  lâches  ou  des  traîtres.  Lille  fut  bombardée  pendant 


[octobre  1792]  eus T INES   SUR  LÉ   RHIN.  399 

huit  jours,  du  29  septembre  au  5  octobre;  mais  les  habitants 
ne  démentirent  pas  leur  renommée  d'héroïsme.  Il  firent  la 
même  résistance  qu'ils  avaient  opposée  au  prince  Eugène  en 
1 708,  et  les  Autrichiens,  n'ayant  pas  assez  de  forces  pour  investir 
entièrement  la  place,  se  retirèrent. 

On  avait  formé  une  armée  du  Midi  ou  des  Alpes,  compre- 
nant deux  divisions,  l'une  à  la  frontière  du  Dauphiné,  l'autre 
sur  le  Var,  et  destinées  à  agir  contre  le  roi  de  Sardaigne,  ma- 
nifestement favorable  à  la  coalition,  quoiqu'il  n'eût  pas  déclaré 
la  guerre.  Les  généraux  Montesquiou  et  Anselme,  après  avoir 
eu  beaucoup  de  peine  à  mettre  les  divisions  en  état  d'entrer  en 
campagne,  se  trouvèrent  prêts  au  mois  de  septembre.  Montes- 
quiou occupa  la  Savoie  le  22,  sans  coup  férir.  Anselme,  sou- 
tenu par  l'amiral  Truguet  et  la  flotte  de  Toulon,  entra  de  son 
côté  à  Nice  le  29,  sans  plus  de  résistance.  Les  Piémontais  se 
retirèrent  partout;  ils  abandonnèrent  même  le  fort  et  l'arsenal 
de  Villefranche. 

Tous  les  généraux  étaient  naturellement  suspects,  moins 
pour  leurs  opinions  supposées,  car  la  plupart  étaient  alors  em- 
barrassés d'en  avoir  une,  qu'à  cause  de  la  force  dont  ils  dispo- 
saient. Montesquiou  Tétait  à  cause  de  son  nom,  de  son  honnê- 
teté, des  plaintes  qu'il  faisait  de  l'indiscipline  des  volontaires. 
La  Convention,  qui  donnait  à  ses  commissaires  le  pouvoir  de 
destituer  les  généraux  et  leur  état-major,  en  envoya  trois  à  l'ar- 
mée des  Alpes  pour  apprécier  les  causes  de  son  inaction.  Les 
commissaires  arrivèrent  après  son  entrée  en  Savoie.  L'Assem- 
blée décréta  qu'il  serait  maintenu  dans  son  commandement. 

Dumouriez  avait  ordonné  à  Biron  de  s'avancer  avec  l'armée 
du  Rhin  dans  la  direction  de  Coblentz  pendant  la  retraite  des 
Prussiens,  sans  toutefois  se  mettre  hors  de  portée  de  Keller- 
mann ,  qui  demeurait  sur  la  Moselle ,  et  qu'il  devait  soutenir. 
Biron  détacha  son  avant-garde  sous  les  ordres  de  Custines. 

Celui-ci  se  jeta  dans  le  Palatinat,  occupa  les  30  novembre 
et  1*'  octobre  Spire  et  Worms,  qui  ne  furent  pas  défendues,  y 
enleva  des  magasins  et  y  frappa  des  contributions  extraordi- 
naires, en  ayant  soin  de  faire  peser  surtout  ces  contributions  sur 
le  clergé  et  les  nobles.  Comme  les  bords  du  Rhin  appartenaient 
généralement  à  des  princes  ecclésiasticjues,  et  que  la  féodalité 
s'y  était  maintenue  mieux  qu'ailleurs,  Custines  y  fit  des  procla- 
mations aux  révolutionnaires  allemands,  qui  malgré  leur  petit 
nombre  lui  Drêtèrent  un  concours  actif.  Ces  proclamations  lui 


MO  LIVRE   QUARAINTE-TIUITIÈME. 

valurent  les  applaudissements  des  Jacobins  et  les  élofjes  de  la 
Convention  ;  il  en  fut  récompensé  par  le  titre  de  général  en 
chef.  Enivré  de  ces  faciles  succès,  il  les  poursuivit,  et  marcha 
sur  Mayence,  qui  lui  fut  livrée  le  21  oclohre,  sans  résistance. 
Le  lendemain,  deux  de  ses  lieutenants  entrèrent  à  Francfort, 
ville  ouverte,  la  frappèrent  d'une  contribution  et  saisirent  qua- 
torze millions  dans  des  maisons  de  banque.  Les  Français,  à 
peine  entrés  à  Mayence,  y  formèrent  des  clubs,  et  «  plantèrent 
l'arbre  de  la  liberté  sur  le  sol  allemand  »  . 

Custines  était  un  excellent  officier  de  cavalerie,  très-capable 
de  faire  une  pointe  en  pays  ennemi,  mais  trop  aventureux  pour 
conduire  la  guerre  ou  la  politique.  Il  fxiisait  valoir  l'avantage 
d'effrayer  les  petits  Elats  de  l'Empire,  et  de  les  détacher  ainsi 
de  l'Autriche.  En  effet,  il  causa  par  son  entrée  à  Francfort 
une  panique  subite  qui  s'étendit  au  loin.  Mais  les  princes  dont 
il  violait  la  neutralité  se  réfugièrent  précisément  dans  les  bras 
de  l'Autriche,  et  si  la  prop;igande  révolutionnaire  réussit  sur 
un  point,  elle  souleva  contre  nous  les  passions  du  reste  de 
l'Allemagne  ;  les  contributions  irritèrent  toutes  les  classes. 
Enfin  Custines,  qui  avait  dû  son  succès  à  l'absence  d'ennemis, 
n'ayant  rencontré  jusque-là  que  quelques  détachements  impé- 
riaux ou  hessois,  se  trouva  compromis  à  Francfort,  et  obligé 
de  réclamer  que  l'armée  de  Metz  marchât  sur  Trêves  pour  y 
retenir  Brunswick  et  les  Prussiens. 

Dumouriez  poursuivait  un  autre  but.  Il  voulait  exécuter  son 
plan  d'occuper  la  Belgique,  plan  formé  depuis  six  mois.  A  peine 
vit-il  Brunswick  en  retruite,  qu'il  fit  converger  ses  différents 
corps  vers  le  département  du  Nord.  Rien  n'était  plus  nécessaire 
que  de  repousser  les  Autrichiens  de  la  Flandre  comme  on  avait 
repoussé  les  Prussiens  de  la  Champagne.  Dumouriez  se  propo- 
sait de  soulever  ensuite  la  Belgique  contre  les  Autrichiens,  de 
lui  rendre  son  indépendance  et  d'en  faire  pour  la  France  une 
alliée,  moyen  d'arriver  à  une  paix  générale.  11  sentait  la  puis- 
sance exceptionnelle  que  ses  succès  lui  avaient  faite,  et  il  pré- 
tendait s'en  servir.  11  était  ambitieux  et  décidé  à  ne  pas  se  sa- 
crifier aux  révolutionnaires  de  Paris.  Il  savait  que  sa  gloire  était 
un  titre  de  plus  à  leurs  haines  jalouses. 

11  les  méprisait,  eux  et  leurs  insultes.  Pendant  que  ses  troupes 
se  rendaient  en  Flandre,  il  passa  par  Paris,  et  exposa  ses  plans 
aux  ministres.  Il  avait  eu  soin  d'accu>eillir  favorablement  à  son 
camp  Westermann,  agent  de  Danton,  et  les  différents  commis- 


[ocTOBKE  1782]      DLWIOURIEZ    A    PARIS.    SES    PLANS.  401 

saires  de  rAssemblée  ou  de  !a  commune.  En  même  temps  il 
n'avait  pas  laissé  entamer  la  discipline  par  les  volontaires;  il 
avait  traité  sévèrement  à  Retlie)  un  de  leurs  bataillons  coupa- 
ble de  plusieurs  meurtres ,  el  lui  avait  fail  une  proclamation  où 
il  disait  :  «  Ceux  d'entre  vous  qui  ne  sont  pas  des  scélérats  sont 
des  lâches  qui  n'ont  pas  osé  s'opposer  à  un  crime.  » 

Le  12  octobre,  il  se  rendit  à  la  Convention  et  s'y  fit  applau- 
dir, évitant  tout  ce  qui  pouvait  donner  à  sa  démarche  une  res- 
semblance quelconque  avec  celle  de  la  Favetle.  Il  alla  !e  soir 
à  l'Opéra,  suivant  l'usage  des  généraux  victorieux.  Le  lende- 
main il  visita  la  section  des  Lombards,  une  des  plus  réaction- 
naires, puis  il  se  fît  conduire  par  Santerre  aux  Jacobins;  il  y 
embrassa  Robespierre  et  fit  une  allocution  dans  le  style  du  lieu. 
«  Vous  avez  ,  dit-il  aux  assistants ,  déchiré  l'ancienne  histoire 
de  France.  D'ici  à  la  fin  du  mois  j'espère  mener  soixante  mille 
hommes  pour  attaquer  les  rois  et  sauver  les  peuples  de  la  ty- 
rannie. »  11  demanda  lui-même  l'impression  d'un  discours  ridi- 
culement emphatique  de  CoUot  d'Herbois,  qui  lui  exprimait 
des  défiances  brutales  et  lui  disait  :  «  Tu  ne  nous  tromperas 
pas.  La  France  entière  t'observe;  tu  n'as  qu'à  choisir  entre 
l'immortalilé  et  l'infamie.  » 

Marat  eut  l'audace  d'aller  dans  sa  carmagnole  rouge,  ac- 
compagné de  deux  représentants  jacobins,  lui  demander,  au 
milieu  d'un  bal  où  il  assistait,  des  explications  sur  le  châtiment 
des  volontaires  parisiens.  Dumouriez  lui  tourna  le  dos  et 
l'acteur  Talma  le  mit  à  la  porte.  Il  se  rendit  aux  Jacobins, 
puis  à  la  Convention  ,  pour  y  dénoncer  les  généraux  perfides 
qui  conspiraient  peut-être,  et  soulever  des  scènes  de  tu- 
multe. 

Dumouriez  se  fit  livrer  pour  l'expédition  de  Belgique  le  ma- 
tériel du  camp  formé  sous  Paris,  camp  qu'il  avait  toujours  jugé 
ne  pouvoir  servir  à  la  défense  nationale,  et  que  la  retraite  des 
Prussiens  rendait  inutile.  On  y  payait  à  raison  de  quarante  sous 
par  jour  les  ouvriers  sans  ouvrage;  puis  cette  haute  paye  fai- 
sant dései'ter  les  ateliers  ordinaires,  on  avait  mis  le  travail  à  la 
tache.  Mais  en  réalité  c'était  un  théâtre  de  désordres  et  un 
laboratoire  d'émeutes.  Dumouriez  le  fit  supprimer. 

Il  eut  pourtant  beaucoup  de  peine  à  équiper  son  armée,  car 
les  ministres  se  défiaient  de  lui.  Ils  ne  voulurent  lui  donner  le 
commandement  en  chef  que  de  l'armée  des  Ardennes ,  et  aus- 
sitôt qu'il  eut  quitté  Paris,  ils  décidèrent  qu'aucun  général  ne 
VII.  23 


402  LIVRE  QUARANTE-HUITIEME. 

pourrait  correspondre  avec  l'Assemblée,  faire  des  promotions 
parmi  ses  troupes  ni  négocier  avec  l'ennemi. 

La  continuation  de  la  guerre  et  l'extension  qu'elle  prenait 
entraînaient  d'énormes  dépenses.  D'un  autre  côté  les  impôts 
ne  rentraient  plus,  l'arriéré  était  énorme;  toutes  les  sources  de 
revenus  étaient  paralysées.  Cambon,  rapporteur  du  comité  des 
finances,  dont  il  s'était  rendu  maître  par  ses  connaissances  spé- 
ciales et  son  caractère  décidé ,  quoiqu'il  eût  des  idées  très- 
contestables  et  ce  genre  d'esprit  faux  que  donne  parfois  l'habi- 
tude des  chiffres,  présenta,  le  17  octobre,  un  tableau  de  la 
situation.  Il  déclara  que  le  chiffre  des  assignats  en  circulation 
avait  été  porté  par  la  Constituante  à  douze  cents  millions,  par 
la  Législative  à  deux  milliards,  et  il  proposa  de  le  porter  à 
deux  milliards  quatre  cents  millions,  chiffre  qui  fut  décrété  par 
la  Convention.  Il  disait  que  le  temps  manquait  pour  discuter 
tout  autre  système,  et  que  la  nation  avait  d'ailleurs  entre  les 
mains  un  gage  supérieur  de  près  d'un  milliard  au  chiffre  qu'il 
proposait.  Il  comptait,  il  est  vrai,  à  son  actif  plusieurs  valeurs 
d'une  fixation  aléatoire,  les  biens  nationaux  qui  n'étaient  pas 
tous  vendus,  et  les  biens  des  émigrés  qu'il  évaluait  à  un  mil- 
liard. La  saisie  et  la  vente  des  biens  d'émigrés  avaient  déjà  été 
l'objet  de  nombreux  décrets.  La  Convention  ordonna  aux  ban- 
quiers et  aux  notaires  de  livrer  toutes  les  valeurs  appartenant  à 
des  émigrés  qu'ils  avaient  en  dépôt.  Cambon  ajoutait  qu'aussi- 
tôt les  temps  devenus  plus  favorables  on  remanierait  le  budget 
de  manière  à  réduire  les  impôts  ordinaires  et  à  créer  une  taxe 
sur  les  riches,  idées  qui  n'étaient  pas  nouvelles,  mais  que  les 
révolutionnaires  se  flattaient  de  réaliser,  sans  comprendre  ou 
sans  vouloir  convenir  que  la  première  était  un  leurre  et  que  la 
seconde  offrait  mille  dangers. 

La  colère  publique  était  alors  déchaînée  contre  les  émigrés 
à  un  point  inouï.  Le  peuple  voulait  en  voir  partout.  La  Con- 
vention les  frappa  de  lois  sans  pitié.  Peine  de  mort  pour  ceux 
qui  seraient  pris  les  armes  à  la  main  ;  pour  les  autres,  confisca- 
tion des  biens  et  bannissement  perpétuel. 

V.  —  La  majorité  de  la  Convention  crovait  avoir  étouffé 
dans  son  germe  la  lutte  des  Girondins  et  des  septembriseurs, 
Roland  et  les  Girondins  croyaient  triompher.  Les  départements 
envoyaient  à  l'Assemblée  des  adresses  énergiques  contre  la  pré- 
tention de  Paris,  qui  n'était  qu'une  section  de  la  république,  à 


[octobre  1792]      LOUVET    ATTAQUE  ROBESPIERRE.  403 

tout  diriger,  tout  gouverner.  Les  fédérés  marseillais  lui  écri- 
vaient en  lui  annonçant  leur  arrivée  :  «  Vous  appartenez  aux 
quatre-vingt-trois  départements;  vous  êtes  donc  à  nous;  le  ser- 
vice militaire  auprès  de  vous  est  un  droit  qui  nous  appartient. 
On  dit  que  cette  garde  qu'on  vous  propose  peut  devenir  une 
garde  prétorienne.  Nous  ne  dirons  qu'un  mot  :  «  Nous  y  se- 
rons. »  Les  Jacobins,  ne  pouvant  l'emporter  de  haute  lutte, 
changèrent  alors  de  langage.  Gonchon,  l'orateur  ordinaire  du 
faubourg  Saint-Antoine,  annonça  que  les  Parisiens  désiraient 
fraterniser  avec  les  fédérés  ,  et  conclut  en  termes  ampoulés  à 
demander  l'abolition  de  la  loi  martiale.  L'Assemblée,  qui  cher- 
chait la  paix,  commit  l'imprudence  de  voter  cette  abolition 
immédiatement. 

Le  27,  Buzot  présenta  un  projet  de  décret  contre  les  pro- 
vocations à  l'assassinat,  surtout  celles  qui  avaient  lieu  par  des 
affiches,  des  écrits  ou  des  discours.  11  prouva  que  plus  la  presse 
était  libre  et  jouissait  de  garanties  pour  sa  liberté,  plus  elle 
exigeait  une  répression  sévère. 

Le  29,  Roland  fit  lire  à  la  tribune  un  rapport  sur  l'état  de 
Paris.  Sa  conclusion  était  celle-ci  :  «  Département  sage,  mais 
peu  puissant;  commune  active  et  de.-pote  ;  peuple  excellent, 
mais  dont  une  partie  saine  est  intimidée  ou  contrainte,  tandis 
que  l'autre  est  travaillée  par  les  flatteurs  et  enflammée  par  la 
calomnie;  confusion  des  pouvoirs,  abus  et  mépris  des  autori- 
tés; force  publique  faible  ou  nulle  par  un  mauvais  comman- 
dement ;  voilà  Paris  !  »  Il  communiqua  ensuite  des  lettres  de 
menaces  qu'il  avait  reçues ,  où  l'on  disait  que  le  peuple  ne 
voulait  que  Robespierre. 

Robespierre  s'opposa  à  l'impression  du  rapport  et  à  son  en- 
voi aux  départements.  Il  s'indigna  d'être  encore  mis  en  cause 
personnellement,  et  soutint  uiie  seconde  fois  que  nul  n'oserait 
l'attaquer  en  face.  Louvet ,  Rebecqui ,  Barbaroux  se  levèrent 
pour  l'accuser  chacun  en  son  nom.  Il  pâlit.  Danton  s'écria 
qu'il  fallait  s'expliquer;  que  pour  lui  il  était  inattaquable,  et  il 
renia  Marat,  comme  il  l'avait  déjà  fait.  Après  une  heure  de 
tumulte  et  le  vote  de  l'impression  du  discours  de  Roland , 
Louvet  fut  entendu. 

Il  dit  que  puisqu'on  continuait  de  prêcher  l'insurrection 
contre  la  Convention,  fermer  les  yeux  sur  le  péril  passé  n'était 
pas  possible.  Le  moment  était  venu  de  s'armer  contre  la  com- 
mune désorganisatrice  et  les  agitateurs.  Il  passa  en  revue  la 

26. 


4G4  LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME. 

conduite  de  Robespierre  aux  Jacobins,  les  accusations  dont  il 
n'avait  cessé  d'accabler  les  ministres,  le  parti  qu'il  s'était  créé 
dans  le  club,  en  ne  parlant  et  ne  faisant  parler  que  de  son 
mérite,  des  perfections,  des  vertus  sans  nombre  dont  il  était 
pourvu  ,  puis  son  rôle  depuis  le  10  août  au  sein  du  conseil 
général.  Il  distingua  les  patriotes  du  10  aotît  et  ceux  du  2  sep- 
tembre. «Les  précédents  amis  du  peuple,  dit-il,  ont  voulu 
rejeter  sur  le  peuple  les  horreurs  dont  cette  semaine  fatale  est 
marquée;  ils  lui  ont  fait  le  plus  mortel  outrage...  Le  peuple  de 
Paris  sait  combattre;  mais  point  assassiner...  Il  est  faux  qu'on 
le  vit  devant  les  prisons  dans  l'horrible  journée  du  2  septembre . 
Et  dans  l'intérieur  des  prisons,  combien  y  avait-il  de  monde? 
Pas  deux  cents  personnes.  Au  dehors,  combien  y  avait-il  de 
spectateurs  retenus  par  une  curiosité  vraiment  inconcevable  ? 
Pas  le  double?  Et  si  vous  avez  quelque  doute,  interrogez  un 
homme  vertueux,  Pétion,  c'est  lui-même  qui  me  Fa  attesté. 
Mais  attendez.  S'il  n'a  point  participé  à  ces  meurtres,  pourquoi 
ne  les  a-t-il  pas  empêchés?  Pourquoi?  Parce  que  l'autorité  tu- 
télaire  de  Paris  était  enchaînée ,  parce  que  Roland  parlait  en 
vain,  parce  que  le  ministre  de  la  justice  d'alors  ne  parlait  pas, 
parce  que  les  présidents  des  quarante-huit  sections  ,  tous  prêts 
à  réprimer  ces  désordres ,  attendaient  une  réquisition  que  le 
commandant  général  ne  donna  pas;  parce  que  les  officiers  mu- 
nicipaux couverts  de  leurs  écharpes  assistaient  à  ces  atroces 
persécutions.  Mais  l'Assemblée  législative,  dit-on,  que  ne  les 
a-t-elle  empêchés?  L'Assemblée  législative!  l'impuissance  où 
elle  était  alors  réduite  se  trouve,  à  travers  tous  les  crimes  que 
je  vous  dénonce ,  le  plus  grand  des  crimes  que  les  conjurés 
aient  commis.  » 

S  attachant  ensuite  à  tous  les  actes  d'intimidation  et  d'usur- 
pation commis  depuis  ces  fatales  journées,  Louvet  résuma  ces 
différents  griefs,  en  répétant  à  propos  de  chacun  d'eux  :  «  Robes- 
pierre, je  t'accuse.  »  Il  conclut  en  réclamant  sa  mise  en  accusa- 
tion, celle  de  INÎarat,  qu'il  qualifia  de  monstre,  le  vote  de  la  loi 
contre  lesprovocateurs  au  meurtre,  et  la  faculté  pour  le  ministre 
de  l'intérieur  de  requérir  au  besoin  toute  la  force  publique  qui 
se  trouverait  dans  le  département.  Ces  propositions  furent  ren- 
voyées au  comité  de  sûreté  générale. 

Robespierre  demanda  huit  jours  pour  préparer  sa  réponse , 
et  courut  avec  ses  amis  aux  Jacobins  ,  où  il  était,  dit  Daunou, 
écouté  comme  un  pontife  ,  obéi  comme  un  maître ,  et  déjà 


[novembre  1792]        BOBESPIERP.E    AMNMSTIÉ.  405 

redouté  comme  un  tyran.  Les  hommes  du  club  poussèrent  un 
cri  de  vengeance. 

«  Le  peuple ,  dit  Merlin ,  sait  que  sans  les  Jacobins  des  re- 
présentants perfides  Fendormaient  pour  le  perdre  ;  que  les 
Prussiens  étaient  à  nos  frontières  ;  que  nous  étions  sous  le  cou- 
teau ;  que  nous  allions  périr  si  les  Jacobins  n'avaient  remonté 
la  machine.  Des  intrigants  veulent  profiter  à  eux  seuls  de  l'éta- 
blissement de  la  liberté.  »  «  La  Convention  s'est  déshonorée , 
s'écria  Robespierre  le  jeune.  Marat  n'est  pas  si  coupable, 
puisque  ceux  qui  l'attaquent  attaquent  Robespierre  »  Chabot 
dit  que  les  hommes  du  2  septembre  étaient  bien  les  mêmes  que 
ceux  du  10  août;  qu'il  avait  reconnu  pour  son  compte  aux 
prisons  cent  cinquante  fédérés;  que  la  Convention  usurperait 
si  elle  mettait  un  de  ses  membres  en  accusation  sans  la  sanc- 
tion du  peuple.  Un  fédéré  présent  confirma  l'assertion  de  Cha- 
bot, en  déclarant  qu'il  avait  travaillé  le  2  septembre  avec  plu- 
sieurs de  ses  camarades. 

Cependant  la  lutte  fut  encore  conjurée,  et  l'on  se  borna  à 
des  menaces.  Les  Jacobins,  plus  prompts  à  parler  qu'à  agir, 
redoutaient  les  fédérés  qui  arrivaient  chaque  jour  des  dépar- 
tements. La  majorité  paisible  des  conventionnels  craignait  de 
s'engager  dans  la  voie  des  proscriptions.  On  ajourna  le  projet 
de  décret  sur  les  provocations  à  l'assaesinat,  par  la  raison  que 
l'existence  du  jury  pour  les  délits  de  presse  donnait  une  garan- 
tie à  la  société.  On  repoussa  la  proposition  que  fit  Barbaroux 
de  casser  immédiatement  la  commune  et  les  sections;  on  se 
contenta  de  demander  des  explications  sur  quelques  actes  dé- 
noncés comme  illégaux,  et  d'un  désaveu  embarrassé  que  le 
nouveau  procureur  de  la  ville ,  Chaumette ,  vint  prononcer. 

Le  5  novembre,  Robespierre  présenta  sa  défense,  habile- 
ment calculée.  Il  observa  qu'il  ne  possédait  ni  armées  ni  tré- 
sors pour  aspirer  à  une  dictature,  qu'il  avait  demandé  le  pre- 
mier la  convocation  d'ime  Convention.  Puis  il  raconta  sa  vie  et 
sou  rôle  politique,  en  ayant  cette  fois  le  soin  de  s'effacer  tou- 
jours. Il  fit  l'histoire  de  la  commune  et  celle  des  journées  de 
septembre ,  à  la  façon  des  Jacobins  qui  imputaient  tout  au 
peuple.  Il  soutint  que  c'était  un  tort  de  s'occuper  de  questions 
rétrospectives  ;  qu'on  ne  devait  pas  juger  les  faits  de  la  révolu- 
tion avec  un  esprit  contre-révolutionnaire;  enfin  il  renvoya  à 
ses  ennemis  la  pensée  des  proscriptions  et  des  assassinats. 

Quoiqu'il  eût  glissé  sur  la  plupart  des  explications  qu'on  lui 


40G  LIVRE  QUARAISTE-HUITIEME. 

demandait ,  la  Convention  passa  immédiatement  à  l'ordre  du 
jour.  Elle  ne  voulut  entendre  ni  Louvet  ni  Barbaroux  ;  ce  der- 
nier descendit  vainement  à  la  barre  poxir  prendre  le  rôle  d'ac- 
cusé et  réclamer  la  parole  à  ce  titre.  Elle  refusa  de  proscrire 
un  de  ses  membres.  Les  orateurs  les  plus  autorisés  de  la  Gi- 
ronde ,  Vergniaud,  Gensonné,  Gnadet,  gardèrent  le  silence. 
Les  députés  flottants ,  comme  Lacroix  et  Barère  ,  réclamèrent 
Tordre  du  jour.  Barère  prétendit  qu'on  aurait  tort  d'élever  des 
piédestaux  à  des  pygmées  et  à  des  entrepreneurs  subalternes 
d  émeutes.  Il  sauva  Robespierre  en  le  représentant  médiocre 
et  sans  talents.  Barère,  membre  assez  obscur  de  la  Consti- 
tuante, y  avait  acquis,  surtout  dans  les  comités,  l'expérience 
des  affaires  et  des  hommes.  Il  était  entré  à  la  Convention  aussi 
plein  d'ambition  que  dénué  de  scrupules,  et  il  aspirait  à  se 
faire  le  chef  des  impartiaux.  Il  formait  alors,  disait  Desmou- 
lins, le  parti  des  flegmatiques. 

Les  journaux  girondins  affectèrent  de  traiter  Robespierre  en 
ennemi  humilié  et  amnistié.  Ils  le  vouèrent,  lui  et  ses  séides, 
qu'ils  appelaient  des  cagols  en  patriotisme ,  au  mépris  public. 
Plusieurs  sociétés  provinciales  afFdiées  jusque-là  aux  Jacobins, 
celles  de  Marseille,  de  Bordeaux,  de  Saint-Etienne.  d'Agen,  de 
Bayonne,  de  Riom,  de  Chàlons,  du  Mans,  de  Nantes,  de 
Lorient,  de  Perpignan,  d'Angers,  rompirent  avec  eux  ou  les 
menacèrent  de  rom[)re  s'ils  n'expulsaient  Robespierre  et  Marat. 

Ce  n'en  fut  pas  moins  une  faute  pour  le  parti  girondin  que 
de  ne  pas  soutenir  ses  hommes  d'action,  comme  Buzot  et 
Lanjuinais,  ni  ses  enfants  perdus,  tels  que  Louvet  et  Barba- 
roux. La  prudence  fut  en  ce  cas  mauvaise  conseillère. 

Robespierre  grandit,  en  dépit  de  dédains  et  de  flétrissures 
méritées.  On  en  avait  fait  un  chef.  On  l'avait  aidé,  dit  M.  Mi- 
gnet,  à  associer  la  cause  de  sa  vanité  à  celle  de  la  multitude. 
Les  Jacobins  eurent  d'ailleurs  soin  d'étendre  l'amnistie  aux 
journées  de  septembre.  «  Sans  le  2  septembre,  dit  Collot 
d'Herbois,  il  n'y  aurait  ni  liberté  ni  Convention.  »  La  glorifi- 
cation des  meurtres  devint  le  Credo  du  parti.  Pendant  que  les 
enragés  comme  Chabot  la  répétaient  partout,  les  flegmatiques, 
comme  Barère  et  Bazire,  se  gardèrent  de  la  contredire.  Barère, 
qui  ne  voulait  pas  se  brouiller  avec  les  Jacobins,  commit,  par 
ambition  et  par  peur,  la  lâcheté  d'aller  au  club  expliquer  ses 
paroles,  et  dire  qu'il  fallait  distinguer  entre  le  jugement  de 
l'homme  vulgaire  pour  qui  les  assassinats  étaient  un  crime ,  et 


[6  NOVEMBRE  1792]     B  A  T  A I L  L  E   D  E  J  E  M  M  A  PES.  407 

celui  de  riiomnie  d'État  qui  devait  y  voir  le  triomphe  de  la 
république  sur  les  anciens  partis. 

Pëtion ,  dont  la  prétention  était  de  se  maintenir  dans  une 
région  élevée  au-dessus  des  rivalités  personnelles,  publia  un 
discours  qu'il  n'avait  pas  prononcé  ,  et  adressa  aux  Jacobins 
une  lettre  ampoulée  où  il  se  présentait  comme  le  sauveur  de 
Paris.  11  y  parlait  naïvement  de  son  inaction,  de  sa  quiétude, 
et  traitait  Kobespierre  avec  une  indulgence  dédaigneuse.  La 
Convention  ,  dont  la  majorité  incertaine  avait  pris  son  nom  au 
premier  jour  comme  un  signe  de  ralliement,  fut  étonnée  de  le 
trouver  aussi  nul  et  surfait.  Il  y  avait  longtemps,  dit  mécham- 
ment Daunou,  que  la  municipalité  ne  redoutait  plus  ni  sa  pré- 
sence ni  son  absence.  Les  Jacobins  le  renièrent,  et  son  rôle 
finit. 

VL  —  Dumouriez  faisait  converger  sur  la  Belgique  toutes 
les  troupes  échelonnées  sur  la  frontière  du  Nord,  pour  en  chas- 
ser les  Autrichiens  avec  des  forces  supérieures.  L'expédition 
était  à  ses  yeux  une  partie  d'échecs  dont  les  coups  étaient  mar- 
qués d'avance.  Danton,  Santerre,  Westermann  lui  avaient  livré 
le  matériel  du  camp  de  Paris,  six  mdiions  et  des  approvision- 
nements, Danton  lui  prétait  un  concours  actif,  pendant  que 
Roland  lui  adressait  des  conseils  hautains  et  blessants. 

Dumouriez  arriva  le  25  octobre  à  Valenciennes,  où  quarante 
mille  hommes  formant  l'armée  principale  étaient  réunis.  Deux 
autres  l'appuyaient,  celle  du  Nord  sous  la  Bourdonnaye,  mar- 
chant à  gauche  par  la  Flandre  belge,  et  celle  des  Ardennes,  à 
droite  sous  Valence. 

Le  28 ,  il  se  mit  en  campagne  et  adressa  une  proclamation 
aux  Belges.  Il  leur  annonça  que  les  Français  entraient  chez  eux 
comme  des  frères  et  amis ,  pour  les  aider  à  recouvrer  leur  li- 
berté, et  les  laisseraient  maîtres  de  choisir  la  constitution  qu'ils 
voudraient.  Il  savait  les  Belges  unanimes  dans  leur  désir  d'ex- 
pulser les  Autrichiens,  mais  divisés  sur  tout  le  reste.  Ayant  sous 
les  yeux  les  fautes  militaires  et  politiques  commises  par  Bruns- 
Avick  pendant  sa  campagne  de  France ,  il  ne  voulait  pas  les 
commettre  à  son  tour;  il  se  proposait  donc  de  brusquer  le  dé- 
noûment ,  sans  irriter  la  fierté  nationale  du  peuple  dont  il  re- 
cherchait l'appui.  Il  se  garda  bien  de  le  menacer  d'une  con- 
trainte, et  surtout  d'une  propagande  qui  l'eût  épouvanté,  dans 
un  moment  où  laFrance  était  elle-même  déchirée  et  ensanfïlantée. 


4C8  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

Après  diverses  escarmouches,  il  rencontra  les  Autrichiens 
retranchés  sur  les  hauteurs  qui  entourent  Mons.  Clerfavt  s'était 
détaché  de  l'armée  prussienne  et  avait  rejoint  Alhert  de  Saxe, 
sans  que  le  général  Valence,  retenu  par  la  difficulté  d'appro- 
visionner ses  troupes,  eût  eu  le  temps  de  les  arrêter.  Dumou- 
riez  comptait  quarante  mille  hommes,  l'ennemi  vingt-sept,  dont 
dix-neuf  établis  sur  les  positions  défensives  de  Jemmapes,  de 
Cuesmes  et  de  Bertaimont,  toutes  couvertes  de  redoutes.  Du- 
mouriez  n'hésita  pas  à  les  attaquer  de  front,  du  moins  les  deux 
premières. 

L'attaque  commença  le  6  ,  dès  le  matin  ,  par  l'artillerie.  A 
onze  heures ,  la  canonnade  vive  et  meurtrière  n'avait  donné 
aucun  résultat.  Dumouriez  envoya  son  aide  de  camp  Thouvenot 
prendre  le  commandement  des  bataillons  de  la  gauche,  qui 
marchèrent  sur  Jemmapes  la  baïonnette  en  avant,  et  y  péné- 
trèrent. Il  se  porta  lui-même  au  centre,  où  l'affaire  était  plus 
chaude  et  où  ses  lignes  flottaient.  Le  duc  de  Chartres,  maré- 
chal de  camp,  forma  sous  le  feu  de  l'ennemi  un  bataillon  de 
volontaires,  qu'il  appela  le  bataillon  de  Jemmapes,  pénétra  à 
son  tour  dans  le  village,  et  y  rejoignit  Thouvenot.  Dumouriez 
courut  alors  à  la  droite ,  et  lança  contre  Cuesmes  les  colonnes 
du  général  Dampierre.  A  deux  heures,  les  Autrichiens  se  re- 
phèrent  sur  leurs  réserves  ,  et  sonnèrent  la  retraite  ,  à  temps 
pour  ne  pouvoir  pas  être  poursuivis. 

Cette  journée,  qui  nous  coûta  une  perte  d'hommes  à  peu 
près  égaie  à  celle  de  l'ennemi,  fut  décisive.  Elle  acheva  de  re- 
lever le  prestige  de  nos  troupes  et  nous  livra  la  Belgique.  On 
a  prétendu  que  Dumouriez  aurait  pu  tourner  les  Autrichiens, 
éviter  une  attaque  de  front,  nécessairement  très- meurtrière, 
et  sacrifier  moins  d'hommes.  La  vérité  est  qu'il  voulait  un 
prompt  succès ,  et  qu'il  préférait  une  action  d'éclat  à  des  opé- 
rations méthodiques.  Toute  la  France  l'applaudit,  excepté 
Marat,  qui,  fidèle  à  son  rôle,  l'accusa  d'avoir  sacrifié  par  cal- 
cul les  bataillons  parisiens. 

Le  7,  il  était  à  Mons.  Le  14,  il  entra  à  Bruxelles,  pendant 
que  la  Bourdonnaye  occupait  Tournay,  Gand  et  Anvers,  et  que 
Valence  marchait  sur  Nivelles  et  le  canal  de  Vilvorde.  Les 
Autrichiens,  se  retirant  en  bon  ordre,  se  bornèrent  à  livrer  de 
petits  combats  d'arrière-garde.  Dumouriez  occupa  encore  Ma- 
lines,  l'arsenal  de  la  Belgique ,  et  arriva  le  28  à  Liège.  La  ci- 
tadelle d'Anvers  se  rendit  le  29  octobre  au  général  Miranda, 


[1792]        DUMOURIEZ  ET  LES  JACOBINS  EN  BELGIQUE.  409 

successeur  de  la  Bourdonnaye  ;  celle  de  Namur  au  général 
Valence ,  le  2  décembre.  L'ennemi  repassa  la  Meuse  et  se  di- 
visa. Clerfayt  hiverna  sur  la  Roer,  et  Beaulieu  dans  le  Luxem- 
bourg. 

Ainsi  le  résultat  militaire  fut  obtenu  d'une  manière  rapide  et 
sûre.  La  Belgique  fut  conquise  en  un  mois.  Il  est  vrai  qu'elle 
s'y  prêta.  Elle  avait  chassé  déjà  les  Autrichiens  en  1789;  elle 
les  supportait  à  regret  comme  des  maîtres  étrangers. 

Toutefois,  la  révolution  belge,  parallèle  à  la  nôtre,  en  diffé- 
rait beaucoup;  car  elle  s'était  faite  principalement  par  les 
hautes  classes  et  le  clergé,  au  nom  de  la  nationalité  et  des 
libertés  locales. 

Jusque-là  le  jacobinisme  avait  eu  dans  le  pays  peu  de  prosé- 
lytes et  commis  peu  de  ravages.  Dumouriez  se  donna  beaucoup 
de  mal  pour  empêcher  tout  désordre,  tout  pillage  ou  toute  in- 
gérence des  généraux  dans  l'administration.  Il  prétendait  lais- 
ser aux  différents  partis  une  égale  liberté  et  surtout  n'en  blesser 
aucun.  Il  calculait  que  la  Belgique,  redevenue  maîtresse  de  ses 
destinées,  s'organiserait  en  république  indépendante,  povu' le 
moment  du  moins;  que  cette  république  serait  notre  alliée;  qu'il 
trouverait  là  un  point  d'appui  pour  lutter  contre  l'Europe  ou 
négocier  avec  elle,  et  peut-être  pour  se  débarrasser  des  Jacobins. 

Malheureusement  il  eut  à  compter  avec  ces  derniers.  Ils  cir- 
convinrent le  ministre  Pache,  complaisant  de  tout  le  monde, 
et  se  firent  livrer  par  lui  les  bureaux  de  la  guerre  et  les  inten- 
dances. Pache  prit  pour  secrétaire  général  Vincent,  un  des 
meneurs  des  Cordeliers,  et  se  mit  sans  réserve  au  service  des 
clubs.  Les  hommes  des  clubs  ne  cherchaient  qu'à  discréditer 
les  généraux  et  les  officiers ,  qu'ils  sentaient  être  pour  eux  des 
ennemis  naturels,  malgré  les  adhésions  données  à  la  révolution 
et  à  la  république.  Ils  firent  de  la  propagande  dans  les  armées, 
et  s'attachèrent  à  gagner  les  soldats.  Ils  envoyèrent  en  Belgi- 
que des  émissaires  pour  installer  des  clubs  dans  les  grandes 
villes.  Ils  ne  firent  passer  à  Dumouriez  que  la  moitié  des  mu- 
nitions et  des  fournitures  qu  il  réclamait;  encore  furent-elles 
de  détestable  qualité.  11  se  vit  réduit  à  conclure  lui-même  des 
marchés  avec  des  Belges;  les  Jacobins  cassèrent  ces  marchés, 
en  alléguant  que  les  intendances  faisaient  des  gains  illicites. 
Cambon  imagina  d'organiser  à  Paris  un  comité  des  achats, 
chargé  de  traiter  seul  avec  les  fournisseurs ,  et  Pache  décida 
que  toutes  les  fournitures  nécessaires  à  l'armée  lui  seraient  en- 


410  LIVRE  QUARANTE-HUITIEME. 

voyées  de  France.  Dumouriez  se  récria,  représenta  que  ses 
soldats  souffraient  déjà  beaucoup,  ce  qui  les  rendait  indiscipli- 
nés et  pillards;  qu'ils  n'avaient  plus  de  chaussures,  que  le  four- 
rage manquait  pour  les  chevaux,  que  la  désertion  atteignait  des 
proportions  extraordinaires  ;  elle  lui  enleva  en  effet  dix  mille 
hommes  en  cinq  semaines;  que  le  système  adopté  allait  le  ré- 
duire à  un  dénûment  complet,  sans  offrir  plus  de  garanties  que 
l'ancien  contre  les  vols.  Pache  répondit  en  destituant  ses  trois 
principaux  commissaires  des  vivres,  et  en  envoyant  à  leur  place 
Ronsin,  jacobin  de  la  pire  espèce,  un  de  ceux  qui  avaient  com- 
mandé les  assassinats  de  Meaux.  Cambon  et  Clavière  soutinrent 
le  ministre  de  la  guerre,  parce  que  Dumouriez  contrariait  leurs 
vues  financières  sur  la  Belgique,  et  sopposait  à  y  laisser  entrer 
les  assignats.  Cambon,  à  qui  la  Convention  obéissait  ponctuel- 
lement dans  les  questions  de  finances ,  lui  fit  casser  presque 
tous  les  marchés  conclus  avec  des  Belges.  Dumouriez  cassa  à 
son  tour  les  généraux  qui  se  laissaient,  comme  la  Bourdonnaye, 
circonvenir  par  les  Jacobins,  prit  la  défense  de  ses  commis- 
saires, et  offrit  de  se  démettre  de  son  commandement.  Il  n'en 
fut  pas  moins  réduit  à  entrer,  le  12  décembre  ,  dans  ses  quar- 
tiers d'hiver  et  à  y  vivre  à  peu  près  entièrement  aux  dépens  du 
pays  qu'il  avait  voulu  ménager. 

La  Convention  envoya  quatre  de  ses  membres  en  Belgique, 
Danton,  Lacroix,  Camus  et  Gossuin,  avec  mission  de  le  sur- 
veiller. Danton  se  chargea  de  mettre  les  Belges  au  pas,  c'est-à- 
dire  de  les  faire  entrer  bon  gré  mal  gré  et  sans  réserve  dans  le 
système  des  Jacobins.  Dumouriez  fut  accusé  de  vouloir  se  faire 
dictateur  ou  duc  de  Brabant.  On  disait  qu'un  général  victo- 
rieux était  un  danger  pour  une  république,  et  l'ingratitude 
une  vertu  nécessaire  aux  républicains. 

YII. —  La  France,  envahie  en  septembre  par  les  Prussiens, 
occupait  en  novembre  la  Belgique,  plusieurs  villes  du  Rhin, 
Nice  et  la  Savoie.  Les  ministres  conçurent  alors  les  projets  les 
plus  ambitieux.  L'idée  d'une  propagande  pour  l'affranchisse- 
ment des  peuples  fit  place  à  des  désirs  d'agrandissement  et  de 
conquête.  C'était  un  moyen  d'occuper  les  troupes,  les  géné- 
raux, et  de  prévenir  une  contre-révolution  militaire.  C'était  un 
moyen  de  relever  les  finances,  en  imposant  des  contributions 
aux  P''îys  occupés  ou  conquis.  C'était  un  moven  de  glorifier  la 
république  en  couvrant  au  dehors  son  berceau  de  lauriers.  Dan- 


[1702]      POLITIQUE  RÉVOLUTIOÎÎNAIRE  A  L'ÉTRANGER.  411 

ton  surtout  poussa  aux  conquêtes  ,  par  l'habitude  qu'il  avait  de 
flattei'  les  passions  du  moment,  et  parce  qu'il  y  vit  pour  lui  et  les 
agents  dont  il  s'entourait  une  occasion  de  puissance  et  de  lucre. 

Les  ministres  formèrent  un  planpour  révolutionner  la  Suisse 
et  l'Italie.  Ils  envoyèrent  des  émissaires  à  Genève,  en  Savoie, 
à  Nice.  Montesquiou  fut  privé  de  son  commandement  et  mis  en 
accusation  parce  qu'il  ménageait  la  Savoie,  et  qu'il  avait  refusé 
d'envahir,  contrairement  à  la  neutralité  de  la  Suisse,  Genève, 
où  Clavière  voulait  soulever  le  parti  révolutionnaire.  Des  clubs, 
organisés  en  Savoie  et  à  Nice ,  demandèrent  l'annexion  de  ces 
pays  à  la  république.  Le  27  novembre,  Grégoire,  chargé  d'un 
rapport  à  ce  sujet,  soutint  que  la  république,  en  s'abstenant 
de  faire  des  conquêtes,  n'avait  pas  prétendu  s'abstenir  des  an- 
nexions qui  lui  seraient  librement  demandées,  chaque  peuple 
étant  souverain  et  maître  de  faire  de  sa  souveraineté  l'usage 
que  bon  lui  semblait.  Il  dit  que  ces  annexions  n'ajouteraient 
rien  à  la  haine  des  oppresseurs  contre  la  nation  française, 
qu'elles  donneraient  seulement  un  moyen  de  plus  de  rompre 
leur  ligue,  et  que  d'ailleurs  il  n'y  avait  plus  à  reculer;  on  était 
lancé  dans  la  carrière.  L'incorporation  de  la  Savoie  fut  votée 
sans  discussion. 

Le  ministre  des  affaires  étrangères  Lebrun  fit  des  plans  de 
guerre  contre  l'Espagne  etNaples,  où  régnaient  deux  branches 
des  Bourbons.  Il  songeait  à  conquérir  la  Sardaigne,  à  occuper 
Rome,  pour  forcer  le  pape  à  céder  sur  la  constitution  du  clergé. 
Un  manifeste ,  dû  ce  semble  à  la  plume  prétentieuse  et  philo- 
sophique de  madame  Roland,  fut  rédigé  contre  le  Vatican. 
Kellermann  fut  mis  à  la  tête  de  l'armée  des  Alpes;  mais  cette 
armée,  chargée  de  garder  la  frontière,  n'était  pas  en  mesure 
de  détacher  les  forces  nécessaires  pour  des  entreprises  aussi 
aventurées.  On  se  contenta  d'envoyer  la  flotte  de  l'amiral  Tru- 
guet  devant  Naples,  qui  reconnut  la  république  et  accepta  de 
négocier  un  ti'aité  de  commerce.  Une  descente,  tentée  plus 
tard  en  Sardaigne  (au  mois  de  février  1793),  échoua  complè- 
tement par  l'indiscipline  des  volontaires  marseillais. 

Custines  aussi  échoua,  malgré  les  assurances  qu'il  donnait  de 
révolutionner  l'Allemagne.  Il  ne  put  se  maintenir  à  Francfort, 
et  lorsque  Brunswick  et  les  Prussiens  s'y  montrèrent,  il  fut 
obligé  de  l'évacuer  .>ans  combat  le  "2  décembre,  ainsi  ({ue  toute 
la  rive  gauche  du  Rhin,  et  de  s'enfermer  dans  les  fortifications 
de  Mavence. 


412  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

Danton,  ayant  résolu  d'entraîner  la  Convention  dans  la  guerre 
révolntionnaire  .  envoya  de  Bruxelles  Camus  à  Paris  pour  y 
soutenir  qu'il  fallait  se  déclarer  en  Belgique  pouvoir  révolu- 
tionnaire, y  sonner  le  tocsin  et  y  abattre  tout  ce  qui  était  con- 
traire aux  droits  du  peuple.  Cambon  fit  à  T  Assemblée ,  le  15  dé- 
cembre, un  rapport  au  nom  des  trois  comités  de  la  guerre,  des 
affaires  étrangères  et  des  finances.  Il  dit  qu'il  fallait  tout  dé- 
truire pour  tout  recréer,  et  combattre  au  dehors  non-seulement 
les  rois,  mais  les  classes  privilégiées,  qui,  sous  le  nom  des  rois, 
rongeaient  les  peuples  et  les  opprimaient  depuis  plusieurs  siè- 
cles; que  c'étaient  là  autant  d'ennemis  à  détruire,  sans  quoi  la 
libeité  de  la  France  serait  en  péril.  Il  lut  un  décret  portant  que 
dans  tout  pays  occupé  par  nos  armées  ,  les  généraux  de  la  ré- 
publique devaient  abolir  les  impôts  anciens,  les  servitudes,  les 
privilèges,  proclamer  la  liberté,  l'égalité,  la  souveraineté  du 
peuple,  supprimer  les  autorités  existantes,  faire  élire  des  ad- 
ministrations et  des  juges  provisoires  par  les  assemblées  primai- 
res, déclarer  inéligibles  et  incapables  d'aucun  emploi  les  hom- 
mes qui  avaient  servi  l'ancien  gouvernement  ou  les  membres 
d'une  corporation  privilégiée,  confisquer  les  biens  des  compli- 
ces de  la  tyrannie,  et  le  tout  jusqu'à  ce  que  le  pays  se  fût 
donné  une  constitution. 

I.e  décret  fut  voté  séance  tenante,  malgré  quelques  observa- 
tions timides  sur  l'inconvénient  qu'il  y  avait  à  frapper  d'inca- 
pacité les  anciennes  classes  privilégiées,  et  sur  l'atteinte  qu'on 
portait  ainsi  à  la  souveraineté  populaire.  Camille  Desmoulins 
écrivit  qu'on  allait  mettre  le  feu  à  l'Europe.  On  répondit  aux 
opposants  qu'il  s'agissait  seulement  d'un  pouvoir  révolution- 
naire provisoire  ,  et  que  dans  chaque  pays  le  peuple  resterait 
maître  finalement  de  ses  deslinées.  Mais  Cambon  fit  valoir  l'ar- 
gument décisif.  Les  confiscations  de  biens  à  l'étranger  étaient 
nécessaires  pour  augmenter  le  gage  des  assignats;  elles  devaient 
en  relever  le  cours  ou  en  faciliter  de  nouvelles  émissions. 

Ainsi  les  ministres  et  la  Convention  défiaient  TEurope.  On 
allait,  sous  prétexte  de  porter  le  bonheur  aux  peuples,  leur 
porter  des  lois  forcées,  les  lois  révolutionnaires,  et  ce  provi- 
soire terrible  où  la  France  s'était  jetée.  On  allait  fraterniser 
avec  eux  en  les  faisant  gouverner  par  des  commissaii'es. 
On  allait  leur  offrir  nos  assignats,  et  les  affranchir  en  les 
pillant. 

Le  décret  fut  immédiatement  appliqué  à  la  Belgique.  Toutes 


[sovEMBRt:  1792]  LE   ROI    AU   TEMPLE.  413 

les  autorités  existantes  y  furent  renversées,  et  Ton  y  procéda  à 
la  confiscation  des  biens  du  clergé.  Dumouriez,  qui  voyait  dé- 
truire son  système  et  Feffet  de  ses  proclamations,  voulut  en- 
gager les  Belges  à  se  donner  au  plus  tôt  une  constitution,  pour 
échapper  aux  conséquences  de  ce  fatal  décret.  Mais  les  commis- 
saires de  la  Convention,  agissant  en  sens  contraire,  furent  plus 
forts  que  lui;  la  malheureuse  Belgique  fut  livrée  en  proie  aux 
pillages  qu'y  organisèrent  les  Jacobins,  et  la  résistance  des 
grandes  villes,  telles  que  Bruxelles,  ne  fit  qu'y  accroître  le 
désordre. 

VIII.  —  La  Législative  n'avait  rien  statué  à  l'égard  de 
Louis  XVI.  Elle  s'était  contentée  de  voter  pour  son  entretien 
et  celui  de  sa  famille  cinq  cent  mille  livres,  qui  ne  furent  jamais 
payées.  Elle  avait  même  affecté  de  laisser  à  la  commune  le  soin 
des  prisonniers.  Interrogée  sur  la  question  de  savoir  si  le  ci- 
devant  roi  devait  communiquer  avec  les  siens,  elle  avait  ré- 
pondu par  l'organe  de  Cambon ,  que  c'était  à  la  commune  d'en 
décider. 

Il  résulta  de  cet  abandon  que  les  municipaux  qui  gardaient 
la  famille  royale,  gens  grossiers  et  animés  de  passions  haineu- 
ses, changèrent  une  détention  dont  le  caractère  n'avait  pas  été 
déterminé  en  une  captivité  des  plus  rigoureuses.  La  grande 
tour  du  Temple  fut  garnie  de  postes,  de  verrous,  et  remplie 
de  sentinelles.  Ils  exercèrent  sur  leurs  prisonniers  une  surveil- 
lance de  jour  et  de  nuit,  pareille  à  celle  à  laquelle  on  soumet- 
tait les  condamnés  à  mort.  Après  les  avoir  privés  de  toute 
communication  avec  le  dehors,  ils  finirent  par  séparer  le  roi 
des  princesses ,  par  régler  les  heures  auxquelles  ils  pourraient 
se  voir,  par  leur  ôter  les  moyens  d'écrire ,  par  les  laisser  dans 
le  dernier  dénûment.  Deux  valets  de  chambre  dévoués,  Hue 
et  Cléry,  étant  venus  s'offrir  pour  servir  leurs  anciens  maîtres, 
furent  admis  d'abord  ;  puis  le  premier  fut  renvoyé.  Cléry, 
demeuré  seul,  montra  un  zèle  admirable.  Son  récit  touchant 
de  la  captivité  du  Temple  fait  connaître  les  occupations  de 
Louis  XVI,  les  leçons  qu'il  donnait  à  son  fils,  les  travaux  des 
princesses,  leur  résignation  aussi  pleine  de  noblesse  que  de  sim- 
plicité ,  leur  pi'omenade  à  des  heures  marquées  dans  le  préau, 
les  marques  de  respect  qui  leur  étaient  prodiguées,  et  aussi  les 
marques  d'intérêt ,  assez  fréquentes  encore.  Chaque  jour,  à 
l'heure  de  la  promenade,  les  fenêtres  voisines  étaient  assiégées 


414  LIVIIE   QUARANTE-HUITIEME. 

par  des  personnes  qui  adressaient  des  signes  d'intelligence  aux 
augustes  prisonniers. 

On  avait  trouvé  chez  Laporte  et  Septeuil,  l'un  intendant, 
l'autre  trésorier  de  la  liste  civile  ,  des  correspondances  avec 
l'étranger,  la  preuve  de  pensions  payées  aux  gardes  du  corps 
après  leur  licenciement ,  et  la  note  de  sommes  employées  à 
solder  une  presse  contre-révolutionnaire.  Gohier  avait  lu  un 
rapport  sur  ces  pièces  à  la  Législative,  et  avait  conclu  que  les 
personnes  royales  étaient  des  otages  destinés  à  répondre  du 
salut  de  la  France,  que  Louis  XVI  était  le  plus  criminel  des 
rois ,  mais  que  ce  serait  à  la  Convention  de  statuer  sur  son 
sort;  que  dans  tous  les  cas,  si  la  liberté  périssait,  le  roi  ne 
devrait  pas  lui  survivre. 

La  Convention  nomma  une  commission  qu'elle  chargea  de 
préparer  le  procès,  et  qu'elle  invita  plusieurs  fois  à  presser  son 
travail.  Le  6  novembre,  le  rapporteur  Dufriche-Valazé  répéta 
et  aggrava  les  accusations  de  Gohier.  Louis  Capct  n'avait  mon- 
tré que  des  sentiments  inciviques  et  favorisé  les  ennemis  de  la 
révolution;  ses  agents  servaient  encore  ses  projets  ténébreux. 
La  déchéance  était  une  peine  illusoire.  Le  roi  venait  de  ren- 
trer dans  la  classe  ordinaire  des  citoyens  ,  et  devait  subir  le 
châtiment  des  traîtres.  C'était  un  membre  de  la  Gironde  qui 
dressait  ainsi  l'acte  d'accusation. 

Le  lendemain,  Mailhe,  un  de  ces  légistes  instruits  et  subtils 
qui  trouvent  des  raisons  pour  tout ,  démontra  que  Louis  XVI 
pouvait  parfaitement  être  jugé.  La  Constituante  ,  dit-il ,  n'a  pu 
en  décrétant  l'inviolabilité  enchaîner  la  nation ,  qui  n'a  pas  aliéné 
ses  droits  et  qui  reste  maîtresse  de  les  exercer.  Louis  XVI  ne 
saurait  invoquer  une  constitution  qu'il  a  violée  le  premier.  S'il 
n'est  justiciable  d'aucun  tribunal ,  il  l'est  de  la  nation  elle- 
même.  Tout  se  borne  donc  à  déterminer  comment  la  nation 
doit  le  juger.  Elle  peut  le  faire  de  deux  manières,  par  un  jury 
spécial  que  les  départements  nommeront,  ou  par  la  Convention 
transformée  en  tribunal.  Or,  ce  second  moyen  est  le  plus  sim- 
ple. La  Convention,  assemblée  politique  nommée  pendant  la 
captivité  du  roi,  a  reçu  précisément  la  mission  de  statuer  sur 
son  sort.  Elle  n'est  pas  même  tenue  de  soumettre  sonjugement  au 
peuple.  Faire  intervenir  les  assemblées  primaires  sous  une  forme 
ou  une  autre  serait  s'exposer  à  des  troubles  et  à  la  gueiTe  civile. 

Le  18,  le  député  Morisson  réfuta  ces  arguments.  «  Oui ,  dit- 
il,  la  nation  n'a  pas  aliéné  ses  droits;  elle  peut  détruire  l'invio- 


[novemrbe  1792)      DISCUSSION   SUR   L'IN  VIOL  ARILITÉ.       415 

labilité.  Mais  tant  qu'elle  ne  l'a  pas  détruite  par  une  loi  expresse, 
l'inviolabilité  subsiste.  On  ne  peut  appliquer  à  Louis  XVI  que 
la  loi  préexistante,  c'est-à-dire  la  Constitution  de  1701,  encore 
debout  pour  tout  ce  qui  n'a  pas  été  expressément  abrogé.  La 
Constitution  de  1791  a  prévu  tous  les  faits  et  n'a  indiqué  qu'une 
peine,  la  déchéance.  Celle-là  seule  peut  être  prononcée.  Quant 
à  s'ériger  en  tribunal  ,  la  Convention  n'en  a  pas  le  droit.  Non, 
dit  courageusement  l'orateur  aux  députés,  vous  n'avez  pas 
mission  de  juger  Louis  XVL  » 

L'inviolabilité  existait-elle  ou  n'existait-elle  pas?  Si  elle  exis- 
tait ,  s'appliquait-elle  à  tous  les  actes  du  roi,  même  à  ceux  qui 
n'étaient  pas  couverts  par  la  responsabilité  ministérielle,  comme 
les  correspondances  secrètes?  Etait-elle  générale?  c'est-à-dire 
enchainait-elle  la  nation;  ou  spéciale,  c'est-à-dire  n'enchaînait- 
elle  que  le  pouvoir  législatif?  Tel  fut  le  premier  cercle  de  ques- 
tions dans  lequel  on  se  renferma. 

Saint-Just  en  sortit  et  se  plaça  dans  un  autre  ordre  d'idées. 
Louis  XYI  ayant  été  pris  les  armes  à  la  main,  il  s'agissait  non 
de  le  juger  comme  un  citoyen,  mais  de  le  traiter  comme  un 
ennemi  public.  Le  jeune  député  de  vingt-quatre  ans  procéda 
par  des  aphorismes  tels  que  ceux-ci  :  On  ne  peut  régner  inno- 
cemment. Tout  roi  est  un  rebelle  et  un  usurpateur.  La  royauté 
est  un  crime.  Il  faut  qu'un  roi  règne  ou  qu'il  meure  :  «  La  mort 
du  tyran,  ajouta-t-il,  est  nécessaire  pour  rassurer  ceux  qui  crai- 
gnent d'être  punis  un  jour  de  leur  courage  ,  et  pour  effrayer 
ceux  qui  n'ont  pas  encore  renoncé  à  la  monarchie.  Un  peuple  ne 
peut  fonder  la  liberté  quand  il  respecte  le  souvenir  de  ses  fers.  » 

Ainsi,  pour  les  montagnards,  il  ne  s'agissait  plus  de  légalité 
ni  de  justice;  il  s'agissait  de  frapper  un  ennemi  et  de  mettre 
derrière  la  révolution  une  barrière  de  sang. 

La  franche  brutalité  de  Saint-Just  éveilla  l'Assemblée.  C'était 
la  reproduction  des  thèses  de  septembre.  La  majorité  flot- 
tante encore  avait  du  moins  un  sentiment  commun  et  défini; 
elle  ne  voulait  plus  septemhriser .  Elle  se  disait  que  l'étranger 
ne  foulant  plus  le  sol  de  la  France,  il  ne  fallait  plus  céder  à 
des  passions  aveugles  ;  qu'une  république  était  obligée  à  être 
généreuse;  que  la  mort  du  roi  ne  fei'ait  que  rendre  le  parti 
anarchique  plus  audacieux  et  l'Europe  plus  hostile. 

Fauchet  fut  d'avis  de  suspendre  toute  décision  jusqu'à  des 
temps  plus  calmes.  Il  demanda  s'il  était  vrai  que  la  société  fût 
vis-à-vis  d'un  prisonnier  dans  le  cas  de  légitime  défense,  si  elle 


416  LIVRE   QUARA.\TE. HUITIÈME. 

avait  le  droit  de  le  tuer,  si  en  tuant,  Louis  XVi  on  tuerait  la 
rovauté  ;  s'il  ne  valait  pas  mieux  le  laisser  vivre,  parce  qu'avec 
sa  faiblesse  connue  et  l'avilisseuient  qu'il  avait  subi  il  serait 
moins  à  craindre  qu'un  prétendant.  Le  réduire  à  l'état  de 
citoyen,  n'était-ce  pas  un  moyen  sûr  de  détruire  le  presti^'^e 
royal? 

Rosset  représenta  Louis  XVI  comme  le  moins  mauvais  des 
rois  ,  défendit  la  droiture  de  ses  intentions  ,  rappela  qui!  avait 
convoqué  les  états  généraux,  première  origine  de  la  liberté,  et 
prétendit  que  le  frapper  serait  un  acte  de  faiblesse,  de  crainte  ou 
defureur.  Grégoire  l'accusa  au  contraire  deparjuresperpétuels, 
mais  conclut  qu'on  devait  le  condamner  au  supplice  de  l'exis- 
tence. Payne,  l'Américain  naturalisé,  accepta  le  procès,  comme 
utile  au  point  de  vue  de  la  révolution  universelle;  il  ajouta  que 
Louis  XVI  était  un  bonnéte  bomme,  nullement  redoutable,  et 
conseilladel'envoyeren  Amérique.  Fauresoutintque  Louis  XVI 
n'avait  point  commis  de  crimes  et  devait  être  jugé  comme  roi. 

Presque  tous  ces  défenseurs  du  roi  envelopperont  leurs  argu- 
ments d'une  phraséologie  républicaine  exagérée  de  parti  pris. 
Plusieurs  glorifièrent  le  10  août,  déclamèrent  contre  la  royauté, 
répélèrent  même  les  insultes  adressées  au  tyran  et  au  parjure, 
mais  ils  arrivèrent  à  leurs  fins.  L'Assemblée  parut  vouloir  ga- 
gner du  temps. 

IX.  —  Elle  passa  à  d'autres  débats.  Elle  s'occupa  de  la  di- 
sette des  subsistances.  L'absence  de  confiance,  de  sécurité,  et 
la  dépréciation  des  assignats  qui  perdaient  déjà  60  pour  100, 
empêchaient  le  commerce  de»  blés,  qui  ne  venaient  plus  sur 
les  marchés,  quoique  la  récolte  eût  été  passable.  D'un  autre 
côté,  la  population  pauvre  manquait  d'ouvrage;  on  ne  travail- 
lait plus  que  pour  les  fournitures  des  armées.  Les  villes,  les 
communes  étaient  obligées  d'abaisser  le  prix  du  pain ,  et  de 
faire  faire  dans  les  campagnes  voisines  des  inventaires  et  ré- 
quisitions de  grains  et  de  denrées  pour  l'approvisionnement 
des  marchés.  La  commune  de  Paris  se  livrait  dans  ce  but  à  de 
grandes  dépenses,  avec  les  sacrifices  d'argent  qu'elle  extorquait 
à  l'Assemblée.  Tout  cela  ne  se  passait  pas  sans  troubles.  A 
Gourville ,  près  de  Chartres ,  trois  représentants  en  mission 
furent  menacés  de  mort  et  forcés,  le  couteau  sous  la  gorge,  de 
signer  une  taxe  qu'on  exigeait  d'eux. 

Les  Jacobins  attribuèrent  le  mal  à  une  double  conspiration, 


[novembre  1792]      QUESTION    DES   SUBSISTANCES.  41T 

celle  des  accapareurs  et  celle  des  ennemis  de  la  liberté  (rapport 
de  Fabre  de  THe'rault);  ils  en  conclurent  qu'il  fallait  forcer  les 
détenteurs  de  denrées  à  les  livrer  à  un  prix  taxé,  et  persécuter 
les  traîtres.  Le  premier  des  traîtres,  c'était  le  roi.  Saint-Just, 
Danton,  demandèrent  qu'on  bàtàt  le  jugement  du  roi,  pour 
convaincre  les  républicains  de  l'avenir  de  la  république,  les 
royalistes  de  l'inanité  de  leurs  espérances,  et  empêcher  que  la 
question  des  subsistances  fût  exploitée  par  l'inquiétude  et  les 
complots.  Hobcspicrre,  après  un  réquisitoire  dogmatique  contre 
les  accapareurs,  dit  qu'il  fallait  écraser  la  tète  du  serpent;  il 
fut  applaudi  et  suivi  par  tous  les  chercheurs  de  popularité. 

Cependant  Roland,  Buzot  et  les  députés  les  plus  sensés 
s'opposèrent,  en  dépit  des  menaces  d'émeutes,  à  tout  projet 
de  taxer  les  grains  et  de  violenter  les  producteurs  ou  les  com- 
merçants; Buzot  s'éleva  contre  les  excitations  à  la  guerre 
civile.  La  Convention  parut  étonnée  d'entendre  un  député 
montagnard  faire  la  proposition  communiste  de  diviser  les 
fermes,  de  limiter  leur  étendue  possible,  et  trailer  les  fermiers 
d'aristocrates.  Elle  dédaigna  ces  folies.  Elle  interdit  l'exporta- 
tion des  grains  (décret  du  8  décembre),  mais  assura  en  même 
temps  leur  libre  circulation  à  l'intérieur,  et  édicta  des  peines 
sévères  contre  quiconque  troublerait  les  marchés. 

Les  craintes  répandues  sur  le  libre  exercice  du  culte  catho- 
lique étaient  une  autre  cause  d'agitation  dans  les  campagnes. 
Clavière  avait  calculé  (ju'en  supprimant  les  traitements  ecclé- 
siastiques, on  dégrèverait  le  budget  de  soixante-dix  millions. 
Cambon  avait  dit  :  Celui  qui  veut  un  prêtre  doit  le  payer;  et 
le  système  en  vertu  duquel  chaque  culte  doit  entretenir  ses 
ministres  trouvait  faveur  dans  l'Assemblée.  Mais  quelle  que  fût 
la  valeur  de  ce  système,  on  ne  pouvait  alors  l'appliquer  sans 
manquera  un  engagement  de  l'Etat,  sans  alarmer  les  esprits 
sur  le  sort  de  la  religion,  déjà  tres-attaquée  partout,  et  sans 
jeter  les  paysans  dans  la  contre-révolution.  Danton  le  comprit, 
et  représenta  qu'on  avait  assez  de  troubles  religieux  déjà  sans 
songer  à  les  aggraver.  Robespierre  dit  au  club  des  Jacobins 
que  le  salaire  des  prêtres  était  devenu  une  dette  publique; 
que  c'était  folie  de  porter  atteinte  à  la  religion;  que  si  l'on 
craignait  sa  puissance,  on  la  rendrait  plus  puissante  encore  en 
la  rendant  indépendante  et  en  décrétant  qu'elle  serait  entre- 
tenue par  des  contributions  particulières.  Bazire  et  d'autres 
appuyèrent  ces  arguments.  La  faute  qu'on  avait  déjà  faite 
VII.  -17 


&1S  LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME. 

en  créant  un  schisme  gratuit  éclatait  à  tous  les  yeux.  Le 
clergé  constitutionnel  était  mal  vu  du  peuple,  et  quant  aux 
prêtres  mariés,  il  se  trouvaient  tellement  au  ban  de  Topinion, 
que  le  plus  souvent  il  se  réfugiaient  dans  les  clubs.  Encore  s'y 
trouvant  suspects  comme  partout,  ne  s'y  faisaient-ils  guère 
accepter  que  par  l'exagération  de  leur  civisme  ou  le  cynisme  de 
leur  langage.  Fauchet  et  plusieurs  des  évéques  insermentés 
faisaient  d'inutiles  efforts  pour  n)aintenir  la  règle  du  célibat. 
Beaucoup  d'ecclésiastiques  qui  avaient  d'abord  prêté  le  ser- 
ment civil  le  rétractaient.  De  toutes  les  manières,  c'était  le 
clergé  dit  réfractaire  qui  conservait  l'autorité  ou  la  reprenait. 

X,  —  Le  renouvellement  de  la  mairie  et  celui  du  conseil 
général  de  la  commune,  que  la  Convention  avait  ordonnés  dès 
les  premiers  jours,  se  firent  avec  beaucoup  de  lenteur,  mais 
sans  difficulté,  malgré  les  protestations  habituelles,  et  même 
sans  qu'on  s'en  émût  à  Paris.  Pétion  fut  d'abord  réélu  maire; 
un  quart  à  peine  des  électeurs  prirent  part  au  vote.  Il  avait 
annoncé  d'avance  son  refus.  Après  plusieurs  ballottages,  l'an- 
cien contrôleur  général  d'Ormesson  l'emporta  de  quatorze  voix 
sur  le  candidat  jacobin  Lhuillier,  un  des  membres  du  tribunal 
extraordinaire.  Il  refusa  à  son  tour;  et  ce  fut  un  candidat 
girondin,  le  médecin  Chambon ,  qui  triompha  de  Lhuillier  à 
une  forte  majorité  (le  30  novembre).  Dans  ces  différentes  élec- 
tions, pleines  d'irrégularités  et  de  désordres,  les  Jacobins  ne 
purent  jamais  réunir  plus  de  cinq  mille  voix.  L'abstention  dé- 
passa toutes  les  proportions  imaginables  '. 

Le  nouveau  conseil  de  la  commune  fut  élu  le  2  décembre, 
de  la  même  manière.  Le  nombre  des  votants  fut  dérisoire.  Un 
dixième  tout  au  plus  des  électeurs  fréquentait  les  assemblées 
de  sections;  le  reste  osait  peu  s'y  rendre.  Il  n'y  eut  guère  de 
conservé  qu'une  trentaine  de  membres  de  la  commune  insur- 
gente,  mais  cela  tint  aux  ambitions  des  hommes  nouveaux  qui 
dirigeaient  les  sections.  Aussi  le  nouveau  conseil  ne  valut-il 
pas  mieux  que  l'ancien.  Ce  dernier  demeura  trois  heures  en 
séance  avant  de  céder  la  place  à  ses  successeurs,  et  ne  se  re- 
tira que  devant  l'ordre  exprès  et  les  menaces  de  Santerre. 

Le  nouveau  conseil  commença  par  une  épuration.  Il  rejeta 

1  Voir  les  détails  curieux  donnés  |>ar  M.  Mortimer-Teinaux,  Histoire  de  la 
Terreur,  t.  V. 


[sovEsiBiïE  1792J      RÉÉLECTION   DE  LA  GOM.MU:SE.  419 

de  son  sein  les  membres  élus  qui  avaient  signé  les  fameuses 
pétitions  ou  pris  part  à  d'autres  actes  qualifiés  de  contre-révo- 
lutionnaires. Royer-Collard  fut  écarté  ainsi.  La  Convention  dé- 
clara ce  système  d'épuration  illégal.  Le  conseil  éluda  ce 
décret;  au  lieu  de  prononcer  lui-même  les  exclusions,  il  les  fit 
prononcer  par  les  sections,  ce  qui  fut  plus  grave  encore. 

Les  sections  achevèrent  l'organisation  de  la  municipalité  en 
élisant  pour  procureur  syndic  Gliaumette,  et  pour  ses  substituts 
Real  et  Hébert;  le  principal  ou  l'unique  titre  de  ce  dernier 
était  la  rédaction  du  Père  Duchesne ,  journal  ignoble,  écrit 
dans  le  style  des  halles. 

En  même  temps  qu'on  renouvelait  la  commune,  on  supprima, 
le  28  novembre,  la  haute  cour  d'Orléans,  et,  le  29,  le  tribu- 
nal extraordinaire.  On  motiva  cette  dernière  suppression  sur 
des  conflits  qui  s'étaient  élevés  avec  le  tribunal  criminel  ordi- 
naire du  département  de  la  Seine,  et  sur  le  fâcheux  effet  pro- 
duit par  le  supplice  d'une  femme  condamnée  à  la  guillotine. 

XI.  —  Plus  les  Jacobins  se  sentirent  ébranlés,  plus  ils 
pressèrent  le  jugement  de  Louis  XYL 

L'Assemblée  s'y  prétait  peu.  La  découverte  de  l'armoire  de 
fer,  où  le  roi  cachait  ses  papiers  secrets,  amena  un  supplément 
d'instruction.  On  en  retira  six  cent  A'iiigt  cinq  pièces,  qui  furent 
portées  aux  comités;  elles  n'avaient  pas  au  fond  une  grande 
importance.  Elles  obligèrent  seulement  plusieurs  députés  à 
expliquer  les  relations  qu'ils  avaient  eues  avec  la  cour.  Barère 
se  distingua  en  reniant  ses  actes  avec  une  bassesse  malheu- 
reuse. La  principale  découverte  fut  celle  de  la  correspondance 
secrète  de  Mirabeau.  Il  fut  décidé  qu'on  voilerait  dans  la  salle 
de  l'Assemblée  la  statue  du  grand  orateur.  Les  Jacobins  aussi 
en  avaient  une;  ils  la  brisèrent. 

Robespierre  s'indigna  de  ces  lenteurs  de  procédure.  Il  sou- 
tint, le  3  décembre,  qu'il  n'y  avait  pas  de  procès  à  faire  ni  de 
jugement  à  prononcer.  «  Louis,  dit-il,  est  condamné  par  la 
victoire  du  peuple,  ou  la  république  n'e>t  point  absoute.  Le 
mettre  en  jugement,  c'est  supposer  qu'il  puisse  être  absous, 
c'est  mettre  la  révolution  en  litige.  Lorsqu'une  nation  a  été 
forcée  de  recourir  à  l'insurrection,  elle  rentre  dons  l'état  de 
nature  à  l'égard  du  tyran.  Il  n'y  a  plus  de  loi  que  celle  de  la 
nature,  c'est-à-dire  le  salut  du  peuple.  A-t-on  fait  un  procès 
pour  prononcer  la  déchéance?  Vouloir  procéder  avec  les  formes 

27. 


420  LIVRE   QUARArsTE-HUITlEMI". 

ordinaires,  c'est  manquer  de  principes,  manquer  d'énergie, 
étaler  une  fausse  humanité.  C'est  un  scandale  de  délibérer.  La 
mort  peut  seule  mettre  le  coupable  dans  l'impuissance  de 
nuire.  Louis  doit  mourir,  parce  qu'il  faut  que  la  patrie  vive.  Il 
faut  donc  le  déclarer  sans  jugement  traître  à  la  nation  fran- 
çaise, criminel  envers  l'humanité.  » 

Robespierre  fut  écouté  avec  une  terreur  muette ,  car  il 
n  était  plus  un  jeune  député  inconnu,  mais  le  chef  du  parti 
qui  venait  repousser  la  justice  pour  réclamer  la  vengeance. 
Pétion  défendit  la  nécessité  d'un  jugement,  en  s'appuyant 
sinon  sur  le  droit  civil ,  du  moins  sur  le  droit  naturel  et  poli- 
tique. Il  requit  que  la  Convention  s'érigeât  en  tribunal ,  pro- 
nonçât le  jugement  et  déterminât  ensuite  la  peine,  qui  n'était 
écrite  nulle  part.  Cette  proposition,  plus  humaine,  fut  votée  à 
une  majorité  immense.  On  régla  ensuite  les  formes  du  juge- 
ment et  ses  conditions  préparatoires. 

Pourtant  Robespierre  avait  obtenu  la  fin  des  délais.  On 
cpntit  que  le  moment  solennel  approchait. 

Les  Girondins  ne  se  mirent  pas  plus  d'accord  sur  l'attitude 
qu'ils  prendraient  dans  le  procès,  qu'ils  ne  l'étaieiit  sur  aucune 
question ,  sur  la  politique  étrangère  particulièrement.  Tout 
chez  eux  était  entraînement  et  contradiction.  Quelques-uns 
s'opposèrent  à  l'idée  de  sauver  le  roi.  Ducos,  Fonfrede  furent 
d'avis  qu'on  ne  pouvait  reculer;  que  pour  s'emparer  du  gou- 
vernement, la  première  condition  était  d'accepter  tout  ce  qui 
s'était  fait.  La  majorité  du  parti  se  préoccupa  d'abord  de 
mettre  son  républicanisme  à  l'abri  des  soupçons.  Buzot  lit  dé- 
créter, le  4,  la  peine  de  mort  contre  quiconque  proposerait  le 
rétablissement  de  la  royauté;  le  décret  fut  rendu  d'une  voix 
unanime. 

Cependant  il  fallait  résister  aux  Jacobins,  qui  ne  voulaient 
arracher  la  mort  du  roi  à  la  Convention  que  pour  s'emparer 
d'elle  et  devenir  les  maîtres.  Les  Girondins  eurent  Tidée  d'en 
appeler  à  la  nation.  Ils  proposèrent  de  reconnaître  aux  assem- 
blées primaires  le  droit  d'examiner  la  conduite  des  représen- 
tants, de  les  confirmer  ou  de  rappeler  ceux  qui  trahissaient  la 
patrie.  Le  décret,  dont  les  auteia-s  invoquaient  la  souveraineté  j 
du  peuple,  fut  voté  d'enthousiasme,  puis  rapporté  aussitôt  ;  car 
on  s'aperçut  que  c'était  décréter  l'instabilité  et  des  suspicions 
perpétuelles,  condamner  les  membres  de  la  Convention  au  rôle  1 
de  représentants  provisoires ^   et   étendre   à  toute  la   France     ' 


[novembre  1792]  AGCUSATIONDUROI.  "  -^21 

l'ag^itation  des  sections  de  Paris.  Le  moyen  était  détestable  et 
allait  contre  le  but  de  ses  auteurs. 

L'espèce  de  trêve  qui  avait  duré  depuis  la  fameuse  séance  du 
5  novembre  cessa  tout  à  coup.  Les  Jacobins  attaquèrent 
Roland  et  les  ministres,  qui  les  diffamaient  et  voulaient  les 
anéantir.  Ils  dénoncèrent  madame  Roland  à  TAssemblée,  pour 
avoir  reçu  un  ag^ent  des  émigrés.  Elle  fut  citée  à  la  barre  séance 
tenante,  s'y  justifia  courageusement,  et  obtint  un  triomphe  que 
ses  amis  exaltèrent.  Robes})ierre,  qui  s'était  déjà  offert  plu- 
sieurs fois  pour  être  le  martyr  de  la  cause,  dit  au  club  qu'il 
demandait  à  être  assassiné  par  Roland.  A  ces  attaques,  Buzot 
répondit  en  prenant  à  partie  Pacbe,  auteur  du  dénûment  des 
armées.  La  Convention  décréta  que  sa  conduite  serait  examinée 
par  le  comité  de  la  guerre. 

On  s'essayait  ainsi  aux  grandes  luttes,  lorsque,  le  10,  Robert 
Lindet  lut  l'acte  d'accusation.  C'était  un  exposé  malveillant  de 
tout  ce  que  le  roi  avait  tenté  pour  rétablir  l'ancien  gouverne- 
ment, de  ses  correspondances  avec  les  factieux,  avec  les 
princes,  avec  les  émigrés;  de  tous  les  projets,  de  toutes  les 
propositions  qui  lui  avaient  été  adressés.  On  le  rendait  respon- 
sable du  sang  versé  à  Nancy,  au  Champ  de  Mars,  dans  la 
journée  du  10  août,  enfin  de  tous  les  malheurs  arrivés  depuis 
quatre  ans.  Le  11 ,  on  décida  que  Louis  serait  cité  à  la  barre 
le  jour  même ,  qu'un  silence  absolu  serait  observé  en  sa  pré- 
sence, que  ses  réponses  seraient  mises  par  écrit  et  qu'on  les  lui 
ferait  signer. 

Le  nouveau  maire  Chambon ,  le  commandant  général  San- 
terre ,  Chaumette ,  procureur  syndic  de  la  commune ,  et  le 
secrétaire  Colombeau ,  attendaient  dans  la  grosse  tour  du 
Temple  que  la  Convention  eût  rendu  son  décret.  Sitôt  qu'ils 
l'eurent  reçu,  ils  montèrent  dans  la  chambre  du  roi  et  lui  en 
donnèrent  lecture.  11  se  déclara  prêt  à  obéir,  et  se  contenta 
d'observer  que  le  nom  de  Louis  Capet,  qui  lui  était  donné  dans 
l'acte,  n'était  pas  le  sien.  Une  forte  escorte  militaire,  précédée 
et  suivie  de  canons ,  le  conduisit  à  l'Assemblée ,  et  pendant 
tout  le  temps  qu'il  passa  hors  du  Temple ,  le  conseil  exécutif 
demeura  en  séance. 

Arrivé  à  la  Convention ,  il  entendit  l'acte  d'accusation  et  fut 
interrogé  sur  chaque  article.  Il  conserva  un  grand  calme. 

Il  n'éleva  aucun  déclinatoire  préjudiciel.  Il  pouvait  s'abriter 
derrière  son  inviolabilité.  Il  pouvait  récuser  la  juridiction  d'une 


422  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

assemlilée  qui  n'avait  pas  mission  de  le  jugfer.  Il  pouvait  récu- 
ser des  iu(][es  parmi  lesquels  il  voyait  des  conspirateurs  du 
Champ  (le  Mars  et  du  10  août,  des  ennemis  dont  l'opinion 
était  connue  d'avance,  qui  Favaient  exprimée  par  écrit  et  s'en 
vantaient.  Il  pouvait  refuser  de  répondre.  Il  pouvait  encore 
répondre  en  roi ,  c'est-à-dire  justifio.T  sa  conduite  et  sa  poli- 
tique. Il  n'en  fit  rien.  Il  se  plaignit  seulement  qu'on  ne  lui  eût 
commvmiqué  ni  l'acte  d'accusalion,  ni  les  articles,  ni  les  pièces 
à  l'appui  i  il  demanda  qu'on  lui  en  fit  la  communication  et 
qu'on  lui  donnât  un  conseil.  Quant  aux  faits  alléjjués  contre 
lui,  il  en  contesta  l'intcrpréfalion ,  ou  dit  qu'il  n'en  avait  pas 
connaissance,  ou  que  la  responsabilité  des  ministres  les  cou- 
vrait, ou  qu'il  avait  a(ji  en  vertu  des  droits  à  lui  conférés  par 
la  Constitution. 

Son  attitude  simple  et  digne  émut  l'Assemblée,  frappée 
d'un  spectacle  sans  exemple  dans  notre  histoire.  Quand  il  se 
fut  retiré ,  Treilliard  fut  d'avis  qu'il  désignât  lui-même  son 
conseil.  La  Montagne  s'y  opposa,  repoussant  toutes  les  forma- 
lités judiciaires  comme  hors  de  propos  et  comme  des  délais 
recherchés  à  dessein.  Mais  Pétion  soutint  la  proposition,  qui  fut 
A'otée  sans  peine. 

Louis  XYI  choisit  pour  conseils  Target  et  Tronchet.  Le  pre- 
mier refusa.  Le  président  lut  deux  lettres,  l'une  de  Males- 
herbes,  l'autre  d'un  habitant  de  Troyes,  Sourdat,  qui  offraient 
leurs  services.  Maiesherbes  disait  qu'appelé  deux  fois  au  con- 
seil du  roi  au  temps  de  sa  puissance,  il  se  croirait  honoré 
d'en  être  encore  dans  son  malheur.  Il  fut  agréé. 

Ajoutons,  pour  Thonneur  de  l'humanité,  que  les  défenseurs 
officieux  ne  manquèrent  pas.  Dès  le  mois  d'octobre,  Necker  du 
fond  de  son  exil  avait  publié  un  mémoire  apologétique  du  roi. 
Lally,  Cazales,  Malouet,  d'xVubret.  madame  Aubry  (Olympe 
Gouges),  écrivirent  pour  le  sauver.  André  Chénier  fit  mieux: 
il  voulut  s'asseoir  à  côté  de  Maiesherbes  à  la  barre  de  la  Con- 
vention. 

L'Assemblée  vota  que  la  défense  aurait  toutes  les  lacilités 
nécessaires,  et  cassa  plusieurs  arrêtés  odieux  que  la  commune 
avait  pris  à  l'égard  des  prisonniers.  Mais  la  Montagne  ne  cessa 
de  j)rodiguer  l'outrage  au  roi  et  à  sa  famille,  et  à  force  de  vio- 
lence, arracha  quelques  modifications  des  premiers  décrets. 
Elle  fut  [)ui.-5sannnent  secondée  par  les  tribunes,  qui  malgré  les 
précautions  accumulées  par  les  règlements,  intervenaient  brus- 


[décembre  1792]     DÉBAT   SUR   LE   DUC   D'ORLÉANS.  423 

quement  dans  tous  les  débats.  Leur  disposition  matérielle  en 
galeries  qui  surplombaient  favorisait  le  tapage  et  le  vacarme. 
Plus  de  cinq  cents  personnes  s'y  entassaient,  oisifs,  ouvriers 
sans  travail,  gens  enivrés  de  la  révolution,  énergumènes  des 
clulis  et  de^  sections,  mêlés  de  femmes  qui  applaudissaient  et 
murmuraient  comme  à  un  spectacle.  La  Montagne  s'était  fait 
ainsi  un  public  à  elle,  qui,  suivant  l'expression  d'un  écrivain 
révolutionnaire,  Dulaure,  s'accoutumait  aux  violences  comme 
aux  liqueurs  fortes.  Manuel,  indigné,  proposa  de  réglementer 
les  entrées  dans  les  galeries  et  la  distribution  des  billets.  La 
proposition  fut  prise  en  considération;  mais  Manuel  fut  renié 
par  les  siens  au  milieu  d'un  tumulte  affreux  auquel  les  tribunes 
se  mêlèrent,  et  l'affaire  en  resta  là. 

Xn.  —  Le  16  décembre,  Buzot  fit  la  motion  de  bannir  les 
membres  de  la  famille  royale  et  en  particulier  ceux  de  la  bran- 
che d'Orléans,  d'autant  plus  inquiétante  pour  la  liberté  qu'elle 
était  plus  chérie.  On  compléterait  ainsi  le  décret  rendu  contre 
le  rétablissement  du  despotisme.  Louvet  appuya  la  motion ,  en 
citant  le  discours  de  Brutus  aux  Romains  dans  Tite-Live. 

La  Montagne  se  récria,  sauf  pourtant  Robespierre  et  Saint- 
Just,  toujours  insatiables  dans  leur  fureur  de  proscrire.  Elle 
reprocha  à  Louvet  de  mettre  son  talent  de  déclamateur  au  ser- 
vice de  toutes  les  dénonciations.  Elle  accusa  Buzot  et  ses  amis 
de  vouloir,  en  bannissant  un  député  de  Paris  malgré  son  in- 
violabilité, créer  un  précédent  pour  en  bannir  d'autres,  ou 
encore  obliger  Philippe  Egalité  à  en  appeler  aux  assemblées 
primaires,  moyen  détourné  de  faire  décréter  l'appel  au  peuple. 
Puisqu'il  était  question  de  bannir  les  hommes  dangereux,  un 
Montagnard,  Albitte,  proposa  le  bannissement  de  Roland.  Les 
Girondins  répondirent  en  demandant  celui  de  Pache.  Le 
tumulte  et  le  vacarme  montèrent  à  leur  diapason  ordinaire.  Il 
fallut  su.^pendre  la  séance,  rappeler  à  l'ordre  les  représentants 
qui  s'injuriaient  et  les  tribunes  qui  tempêtaient.  La  crainte  de 
désorganiser  brusquement  le  ministère  fît  abandonner  les 
attaques  contre  Roland  et  contre  Pache.  Mais  on  décréta  le 
bannissement  des  Bourbons ,  en  se  réservant  quarante-buit 
heure»  pour  statuer  sur  le  duc  d'Orléans,  à  cause  de  sa  qualité 
de  dépisté. 

Pendaiit  ce  temps,  l'Assemblée  réfléchit  sur  les  dangers  de 
Voslracisme.  Le  duc  d'Orléans  trouva  des  défenseurs  dans  tous 


424  LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME. 

les  rangs.  On  fit  valoir  qu'il  était  doublement  injuste  de  bannir 
de-;  princes  qui  n'avaient  pas  émigré  et  de  frapper  sans  jngfcment 
un  représentant  du  peuple.  Enfin  les  sections  de  Paris  pro- 
testèrent. Elles  furent  mises  en  mouvement  par  les  députés  de 
la  Montagne,  obligèrent  le  maire  de  marcher  à  leur  tète,  et  se 
rendirent  à  l'Assemblée.  La  Convention  avait  sagement  élabli 
par  son  règlement  qu'elle  ne  recevrait  point  de  députations 
armées,  et  qu'elle  n'admettrait  les  autres  qu'après  les  avoir 
autorisées  à  venir  à  la  barre.  Elle  refusa  de  recevoir  le  maire 
et  les  sections.  Mais  la  démonstration  n'en  eut  pas  moins  son 
effet.  L'Assemblée  se  déjugea,  suspendit  le  19  le  décret  de 
bannissement  rendu  le  16,  et  ajourna  toute  décision  jusqu'après 
le  jugement  du  roi. 

Philippe  Égalité  resta.  Merlin  et  d'autres  députés  étaient 
d'avis  qu'il  se  bannît  lui-même.  On  lui  donna  le  conseil  de  se 
retirer  en  Amérique.  11  eut  le  malheur  de  ne  pas  le  suivre. 

A  partir  de  ce  jour,  les  séances  ne  furent  plus  que  des  scènes 
de  désordre  effrayantes.  Jean  de  Bry  représenta  la  nécessité  de 
fixer  la  liberté  par  des  lois.  Barére  se  plaignit  qu'il  n'y  eût  pas 
de  gouvernement,  dit  que  le  moment  était  venu  d'en  avoir  un, 
et  que  c'était  à  la  Convention  de  diriger  le  pouvoir  exécutif, 
au  lieu  de  laisser  les  passions  et  leo  partis  se  débattre  dans  son 
sein. 

XIII.  —  Dès  le  soir  du  25  décembre,  les  Jacobins  envahi- 
rent les  tribunes.  Le  26 ,  Louis  XVI  reparut  devant  la  Con- 
vention. Ses  conseils  l'assistaient.  Tronchet  et  Malesherbes 
s'étaient  adjoint  un  jeune  avocat  de  Bordeaux,  de  Sèze,  qui 
prononça  le  plaidoyer.  Ce  plaidoyer,  net,  précis,  nerveux, 
exempt  de  phraséologie  et  de  recherche  oratoire ,  fut  une 
simple  et  vigoureuse  réfutation  des  théories  et  des  faits  allégués 
par  l'accusation.  De  Sèze  montra  que  l'inviolabilité  décrétée 
par  la  constitution  de  IT'Jl  liait  non-seulement  l'Assemblée 
constituante,  mais  la  nation  qui  l'avait  jurée;  que  la  Constitu- 
tion avait  déterminé  le  cas  de  déchéance;  que  les  faits  allégués 
contre  Louis,  quelque  criminels  qu'on  les  supposât,  étaient 
encore  au-dessous  de  la  gravité  des  cas  prévus;  qu'on  ne  pou- 
vait donc  les  punir  d'une  peine  plus  forte;  que  le  roi  ne  pou- 
vait être  jiigé  que  pour  les  actes  postérieurs  à  la  déchéance 
légale.  11  ajouta  que  Louis,  redevenu  citoyen,  ne  rencontrait 
nncime  des  formes  protectrices  des  droits  des  citoyens.    «  Je 


[26  DÉCEMBRE  1792]     DE   SÈZE  ET  MALESHERBES.  425 

cherche  parmi  vous  des  juges,  dit-il  aux  députés,  et  je  ne  vois 
que  des  accusateurs.  »  Reprenant  ensuite  un  à  un  tous  les  faits 
allégués,  il  les  dépouilla  du  caractère  que  la  prévention  leur 
avait  attaché,  se  plaignit  que  Louis  n'eût  pas  eu  la  liberté  de 
rechercher  les  pièces  nécessaires  pour  expliquer  celles  dont  on 
se  servait  contre  lui,  et  soutint  enfin  que  la  responsabilité  des 
ministres  couvrait  tout.  Louis  XYI  ajouta  quelques  mots  poui 
repousser  le  reproche  d'avoir  causé  l'effusion  du  sang.  Cette 
accusation  était  celle  qui  l'affectait  le  plus.  Sa  conscience  pro- 
testait. 

Quoiqu'on  ait  reproché  à  de  Sèze  d'avoir  trop  discuté,  trop 
conservé  le  sang-froid  de  la  raison,  même  de  n'avoir  pas  fait 
un  appel  désespéré  à  l'avenir,  l'effet  de  cette  éloquence  sobre, 
nette,  puissante  par  la  seule  force  de  la  vérité,  joint  à  la  rési- 
gnation calme  du  roi,  fut  grand  et  irrésistible.  A  peine 
Louis  XYI  et  ses  défenseurs  s'étaient-ils  retirés,  que  Lanjuinais 
courut  à  la  tribune.  «  Louis,  s'écria-t-il ,  ne  peut-être  jugé 
par  les  conspirateurs  du  10  août.  »  Ces  mots  soulevèrent  une 
effroyable  tempête.  Car  une  majorité  immense  avait  décidé  que 
le  procès  aurait  lieu.  C'était  protester  contre  son  vote.  Lan- 
juinais soutint  courageusement  contre  un  concert  de  clameurs 
que  l'Assemblée  ne  pouvait  prendre  à  l'égard  de  Louis  que  des 
mesures  de  sûreté  générale. 

Aniar  répondit  que  si  la  Convention  était  juge  et  partie,  le 
peuple  l'était  aussi.  La  Montagne  voulait  maintenant  un  juge- 
ment, parce  qu'elle  se  croyait  sûre  de  la  condamnation,  et  que 
par  là  elle  entraînait  avec  elle ,  compromettait  et  annulait  les 
autres  partis.  Elle  prétendit  qu'on  se  déclarât  en  permanence 
et  qu'on  jugeât  sans  désemparer.  La  proposition  fat  repoussée. 
«  Nous  sommes  des  juges,  dit  Kersaint,  et  non  des  bourreaux.  » 
Furieux,  les  Montagnards  réclamèrent  l'appel  nominal.  L'un 
d'eux,  Jullien,  cria  qu'il  mourrait  aux  Thermopyles  et  saurait 
défendre  la  liberté.  Pétion  parut  à  la  tribune.  La  gauche 
voulut  lui  fermer  la  bouche ,  et  cria  :  «  A  bas  le  roi  Pétion  !  » 
Les  Montagnards  assiégeant  la  tribune,  Barbaroux,  Serres, 
Rebecqui,  suivis  de  plus  de  cinquante  membres  de  la  droite, 
se  levèrent  et  marchèrent  pour  les  repousser.  On  menaçait 
de  se  retirer  dans  les  départements  si  l'on  n'était  pas  libre  à 
Paris.  A  la  fin,  Pétion  parvint  à  se  faire  entendre  et  à  protester 
contre  ces  désordres. 

Rouzetet  Salles  proposèrent  de  consulter  la  nation  au  moins 


.'Sj  livre   QUARANTE-HUITIEME. 

sur  le  choix  de  la  peine,  c'est-à-dire  de  la  mort  ou  de  l'exil  à 
partir  du  jour  où  la  paix  serait  faite.  C'était  alors  le  système 
adopté  par  les  modérés.  Serres  déclara  pourtant  que  voter  la 
mort  serait  céder  à  d'indignes  menaces  ;  il  opina  pour  la  réclu- 
sion pendant  la  fjuerre  et  le  bannissement  à  la  paix.  Rabaut 
Saint-Etienne  s'éleva  contre  les  pouvoirs  qu'assumait  la  Conven- 
tion, se  dit  las  de  sa  portion  de  despotisme  et  bourrelé  de  la 
tyrannie  qu'il  exerçait  pour  sa  part.  Buzot  annonça  qu'il  vote- 
rait la  mort,  mais  avec  l'appel  aux  assemblées  primaires,  parce 
qu'on  ne  devait  éluder  ni  craindre  l'opinion  générale,  ni  four- 
nir des  prétextes  ou  des  armes  aux  puissances  étrangères. 

Saint-Just,  Lequinio,  Robespierre  repoussèrent  l'appel  au 
peuple  parce  que  c'était  un  moyen  dégrader  le  tyran,  un  piège 
pour  faire  naître  la  guerre  civile,  une  facilité  offerte  aux -Aon- 
nêtes gens,  c'est-à-dire  aux  fripons  et  aux  intrigants  de  l'ancien 
régime,  de  se  montrer  et  d'agir  dans  les  assemblées  primaires. 
Saint-Just  disait  en  manière  de  sentence  :  La  révolution  ne 
commence  que  quand  le  tyran  finit,  Lequinio  cria  :  Il  faut  sau- 
ver le  peuple!  et  la  Montagne  et  les  tribunes  répétèrent  ce  cri 
par  tous  leurs  échos.  Robespierre,  dans  un  mouvement  où 
perçait  la  rage  de  se  voir  arracher  la  victime,  s'escrima  contre 
la  tyrannie  des  majorités,  et  s'attacha  à  prouver  que  la  vertu 
était  toujours  en  minorité  sur  la  terre. 

Le  31,  Yergniaud  parla.  Son  discours,  attendu  avec  une 
impatience  curieuse,  fut  médilé  et  solennel.  Il  rappela  que  la 
Convention  s'était  toujours  proposé  de  présumer  la  volonté  na- 
tionale. Elle  avait  déclaré  que  la  constitution  qu'elle  ferait  se- 
rait soumise  au  peuple.  Le  jugement  de  Louis  XVI  devait 
l'être  aussi.  Toute  autre  conduite  serait  une  usurpation  et  une 
tyrannie.  Le  peuple  seul  pouvait  prononcer  sur  l'inviolabilité 
du  roi.  On  s'efiravait  à  tort  de  voir  la  guerre  civile  sortir  des 
assemblées  primaires.  C'était  diffamer  la  France  que  qualifier 
d'intrigants  une  majorité  possible.  Mettre  la  minorité  au-dessus 
de  la  majorité,  c'était  folie.  La  minorité,  c'était  Caton,  mais 
c'était  aussi  Catilina.  La  majorité,  c'était  le  pays,  le  pays  que 
Robespierre  et  les  républicains  avaient  bien  prétendu  consulter 
lors  de  la  pétition  du  Champ  de  Mars.  «  Ceux  qui  veulent  la 
giieiTe  civile,  ajoutait-il,  sont  les  hommes  qui  désignent  comme 
amis  de  la  tyrannie  ceux  que  leur  haine  veut  immoler.  »  La 
mort  de  Louis  XYI  en  serait  le  signal,  en  même  temps  qu'elle 
fournirait  un  prétexte  à  l'Angleterre  et  aux  autres  puissances 


[janvier  1793]     VERG>'IAUD,   GE:s"SON>'É,    RARÈRÈ.  '«27 

pour  prolongée!"  une  guerre  périlleuse  pour  les  finances  et  l'ave- 
nir de  la  TlépuLhViuc.  La  parole  de  Vergniaud,  toujours  ma- 
gnifique,  pleine  de  hauteur  et  de  mouvements  oratoires,  pro- 
duisait, même  aux  oreilles  de  ceux  qu'elle  ne  persuadait  pas, 
l'eifct  d'une  cymbale  retentissante. 

Le  2  janvier  1793,  Gensonné  reprit  la  même  thèse  de  l'appel 
au  peuple.  Il  le  montra  nécessaire  tovites  les  fois  qu'il  était  pos- 
sible, et  surtout  dans  les  cas  graves  où  les  opinions  étaient 
partagées.  Saisissant  ensuite  ses  adversaires  corps  à  corps,  il 
dénonça  les  hommes  qui  s'opposaient  à  ce  qu'on  consultât  le 
peuple,  parce  qu'ils  prétendaient  parler  en  son  nom,  ceux  qui 
chercbaient  à  se  rendre  maîtres  des  Parisiens  pour  les  soulever 
contre  l'Assemblée.  Le  moment  était  venu  de  détruire  une  fois 
pour  toutes  l'empire  des  charlatans  qui  caressaient  les  préjugés 
et  les  passions  du  peuple  pour  le  tromper.  Gensonné  passa  en 
revue  les  usurpations  de  cette  action  qui  semait  les  alarmes  et 
les  menaces,  qui  envoyait  des  commissaires  dans  les  déparle- 
ments et  dans  les  armées,  qui  encombrait  les  bureaux  de  la 
guerre  d'hommes  à  cheveux  lisses,  à  brusqueries  prétendues 
républicaines ,  ne  se  signalant  que  par  leur  impéritie  et  leurs 
dilapidations;  qui  attaquait  tout  ce  qu'elle  ne  dirigeait  pas; 
qui  ne  parlait  que  d'insurrection  et  de  révolutions  nouvelles, 
comine  s'il  pouvait  y  avoir  désormais  d'autre  insurrection  que 
contre  la  nation  elle-même!  Il  finit  en  adjurant  les  hommes  de 
bonne  foi  de  renoncer  à  suivie  du  pareils  chefs,  et  en  se  mo- 
quant de  ceux  qui  parlaient  sans  cesse  de  leurs  services,  tandis 
qu'ils  n'avaient  fait  qu'embarrasser  la  révolution  de  leurs 
insupportables  clameurs,  comme  les  oies  du  Capitule. 

La  Montagne  essaya  de  se  venger  par  une  dénonciation  pué- 
rile des  rapports  que  Gensonné,  Guadet  et  Vergniaud  avaient 
eus  au  mois  de  juillet  avec  le  roi.  Elle.s'attira  une  verte  répli- 
que de  Guadet,  qui  lui  reprocha  ses  Jo?i/ a  ils.  Pélion  parla 
aussi  en  faveur  de  l'appel  au  peuple. 

Enfin  le  4,  Barère  résuma  le  débat  dans  un  discours  étudié, 
et  se  posa  en  chef  futur  du  gouvernement.  Laissant  aux  Monta- 
gnards les  violences  de  langage,  aux  Girondins  les  mouvements 
oratoires  et  pathétiques,  il  parla  plus  froidement.  11  dit  contre 
Lanjuinais  qu'on  ne  pouvait  rapporter  le  décret  par  lef(uel 
l'Assemblée  avait  entamé  le  procès,  puisqu'on  l'avait  déjà 
exécuté,  en  entendant  la  défense.  11  combattit  l'appel  au  peuple 
comme  à'  peu  près  impossible  en  fait  et  formellement  contraire 


428  LIVRE   QUARANTE-nUiTlE.ME. 

au  principe  des  g^ouvernements  représentatifs.  Le  peuple  s'était 
lié  en  nommant  la  Convention.  La  Convention  n'était  pas  une 
législature  ordinaire.  Elle  exerçait  tous  les  droits  du  souverain. 
Elle  ne  pouvait  y  renoncer  sans  livrer  le  pays  à  l'anarchie. 
Elle  cumulait  tous  les  pouvoirs  :  c'était  là  son  caractère  et  son 
droit  exceptionnels.  Elle  ne  pouvait,  il  est  vrai,  juger  Louis 
dans  les  formes  légales,  mais  elle  pouvait  donner  à  son  vote 
toute  la  solennité  nécessaire  en  votant  à  haute  voix. 

Barère  représenta  ensuite  la  nécessité  de  l'énergie.  En  ap- 
peler au  peuple  était  une  demi-mesure,  c'est-à-dire  un  acte 
de  faiblesse.  Or,  la  guerre  civile  et  tous  le»  dangers  qu'on  pou- 
vait craindre  ne  naîtraient  que  de  la  faiblesse  de  l'Assemblée. 
On  devait  imiter  la  Constituante,  qui  avait  eu  l'énergie  néces- 
saire pour  s'emparer  du  pouvoir  à  un  moment  donné,  et  pour 
imposer  sa  volonté.  Etait-il  d'ailleurs  conséquent  d'agir  en  Bel- 
gique révolutionnairement,  sans  consulter  le  peuple,  et  de  se 
montrer  en  France  timide,  et  doutant  de  l'opinion?  Espérait- 
on  réellement  conjurer  ainsi  l'orage  qui  se  formait  à  l'étran- 
ger? La  neutralité  de  quelques  puissances  étrangères  était  une 
neutralité  d'attente,  mais  toutes  étaient  prêtes  à  la  guerre  bien 
avant  le  10  août. 

Enfin  Barère  invoqua  la  nécessité  de  l'accord.  Il  dit  à  la  gau- 
che qu'il  fallait  en  finir  avec  les  menaces  de  Thermopyles, 
comme  si  l'on  était  dans  un  camp,  et  avec  des  théories  dange- 
reuses sur  les  minorités;  que  la  révolution  était  terminée;  que 
les  insurrections  ne  seraient  plus  que  meurtres  et  brigandages. 
Il  conclut  à  demander  un  double  appel  nominal.  Il  eut  ce  jour- 
là  le  talent  d'avoir  raison  dans  la  réfutation  qu'il  fit  de  ses  ad- 
versaires. Il  pulvérisa  la  thèse  de  l'appel  au  peuple,  qui  n'était 
en  réalité  pour  les  Girondins  qu'une  arme  de  guerre,  une  fin 
de  non-recevoir,  un  moyen  d'amener  la  Montagne  à  d'insoute- 
nables aveux  d'absolutisme.  Il  eut  un  autre  talent,  celui  de  re- 
vêtir des  propositions  brutales  de  formes  acceptables,  et  d'in- 
diquer une  voie  où  les  esprits  flottants  se  jetèrent.  Les  Giron- 
dins, après  avoir  commis  la  faute  de  laisser  engager  le  procès, 
et  d'admettre  la  culpabilité  comme  point  de  départ,  se  trou- 
vaient engagés  sur  un  mauvais  terrain.  En  sacrifiant  le  roi,  ils 
s'étaient  rendu  difficile  de  sauver  l'homme.  Il  ne  resta  plus 
d'espoir  que  dans  la  répulsion  et  l'effroi  que  la  Montagne  inspi- 
rait à  la  majorité  de  l'Assemblée.  Cette  haine  était  forte;  un 
autre  sentiment,  la  peur,  fut  plus  fort  encore.  La  Plaine,  c'est- 


[janvier  ÎT93]  AGITATION    DE   PARIS.  429 

à-dire  la  majorité,  flottait  irrésolue.  Barère  l'entraîna,  et  plu- 
sieurs des  Girondins  eux-mêmes  finirent  par  n'oser  absoudre, 
de  même  qu'ils  n'avaient  osé  s'opposer  au  jugement,  dans  la 
crainte  de  se  compromettre  avec  la  république  et  la  révolution. 

XIV.  —  La  clôture  de  la  discussion  générale  fut  prononcée. 
Comme  beaucoup  d'orateurs  voulaient  encore  se  feire  enten- 
dre, et  que  la  plupart  avaient  préparé  des  discours  écrits,  on 
vota  que  ces  discours  seraient  imprimés,  et  on  fixa  le  16  pour 
la  position  des  articles. 

Ce  délai  ne  fut  pas  perdu  pour  l'agitation.  Car  pendant  que 
l'Assemblée  était  devenue  une  arène  de  violences  et  de  scanda- 
les, les  sections  aussi  jouaient  leur  rôle.  Les  unes  se  déclaraient 
en  permanence,  d'autres  retentissaient  de  menaces  contre  les 
huit  mille  et  les  vingt  mille.  Le  30  décembre,  l'Assemblée  avait 
vu  défiler  devant  elle  les  délégués  des  quarante-huit  sections, 
puis  de  prétendues  victimes  du  10  août  avec  des  femmes  et 
des  enfants,  criant  :  «  Vengeance!  » 

Tous  les  éléments  révolutionnaires  fermentaient;  le  reste  des 
habitants  quittait  Paris,  ou  se  cachait  ou  cherchait  à  s'étour- 
dir. D'autres  applaudissaient,  de  peur  d'être  victimes.  Quel- 
ques manifestations  timides  ayant  eu  lieu  dans  les  théâtres,  !a 
commune  les  fit  fermer. 

Paris  était  morne.  Le  5  janvier,  le  maire  Chambon,  chargé 
de  rendre  à  l'Assemblée  un  compte  périodique  de  l'état  de  la 
ville,  la  déclarait  agitée  par  la  faillite  des  caisses  de  secours, 
par  la  crainte  de  manquer  de  subsistances,  bien  que  les  appro- 
visionnements fussent  assurés;  par  le  manque  général  de  tra- 
vail; par  l'insuffisance  de  la  garde  nationale,  dont  la  plupart 
des  citoyens  déclinaient  le  service;  par  celle  de  la  police  et  du 
tribunal  criminel  en  présence  du  nombre  croissant  des  mal- 
faiteurs. 

Le  6,  la  Montagne  tonna  contre  les  adresses  de  plusieurs 
départements  qui  annonçaient  l'envoi  de  fédérés,  protestaient 
contre  les  insurrections,  et  demandaient  que  l'Assemblée  chas- 
sât de  son  sein  les  5ce/era/5,  tels  que  les  Marat,  les  Piobespierre 
et  quelques  autres.  La  gauche  s'éleva  contre  la  permanence 
des  conseils  généraux.  Guadet  répondit  en  attaquant  la  perma- 
nence des  sections  de  Paris,  qui  violaient  les  décrets  de  la  Con- 
vention, même  à  ses  portes,  et  prenaient  des  arrêtés  mon- 
strueux, comme  celui-ci   :  que  si   Louis  XVI   n'allait  pas  à 


430  LIVRE   QUARA:STE-HUIT1È.ME. 

Téchafaud,  nul  républicain  ne  lui  survivrait.  Ce  jour-là,  le 
6  janvier,  la  séance  dépassa  en  tumulte  toutes  les  précédentes. 
Les  Montagnards  réclamèrent  un  appel  nominal  sur  un  vote, 
ne  l'obtinrent  pas,  et  prétendirent  Texig^er,  pour  démasquer  les 
intrigants.  La  droite  demanda  que  le  procès-verbal  de  celte 
révolte  de  la  minorité  fût  adressé  aux  départements.  Marat  pro- 
féra contre  les  aristocrates  des  injures  grossières  que  les  tri- 
bunes applaudirent.  Le  président  brisa  sa  sonnette. 

Ledéparlementde  Paris  venait  d'être  renouvelé  par  élection, 
et  l'avait  été  dans  le  sens  révolutionnaire.  Il  fit  une  adresse 
contre  la  conjuration  des  directoires  des  autres  départements. 
Buzot  répondit  avec  indignation  que  les  départements  n'avaient 
pas  eu  besoin  d'instigations  étrangères;  que  les  décrets  de  la 
Convention  avaient  suffi  pour  leur  révéler  l'état  affreux  de 
Paris.  «  Pourquoi,  s'écria-t-il,  les  départements  n'auraient-ils 
pas  une  volonté  à  eux?...  Quand  trente  ou  quarante  hommes 
au  plus,  flétris  ou  ruinés,  qui  ont  besoin  de  troubles  pour  vivre, 
qui  se  rassasient  de  crimes,  composent  ou  dirigent  dans  cbaque 
section  des  assemblées  permanentes  ;  quand  ces  assemblées  suf- 
fisent pour  remuer  tout  Paris;  quand  nous  sommes  environnés 
sans  cesse  de  ces  coquins,  peut-on  croire  à  notre  liberté?  »  Il 
dénonça  parmi  les  membres  du  directoire  de  la  Seine,  Momoro, 
chef  d'une  section,  auteur' d'un  appel  à  l'insurrection  et  d'un 
projet  de  loi  agraire. 

Le  13,  des  volontaires  fédérés  parurent  à  la  barre.  Ils  an 
noncèreut  s'être  réunis  à  Paris  pour  le  maintien  de  la  liberté 
et  de  l'égalité  contre  toute  espèce  de  tyrannie.  «  Les  hommes 
du  2  septembre,  dit  l'orateur,  peuvent  se  présenter.  Ils  trou- 
veront devant  eux  les  hommes  du  10  août.  C'est  un  caitel  que 
la  vertu  donne  au  crime.  Eh  quoi!  faudra-t-il  souffrir  longtemps 
encore  que  cinquante  ou  soixante  factieux  se  constituent  en 
tyrannie  permanente  dans  quelques-unes  des  sections  de  la 
quatre-vingt-quatrième  partie  de  la  république,  et  que,  rivali- 
sant entre  eux  d'extravagance,  ils  viennent  vous  prescrire  ce 
qu'ils  appellent  la  volonté  du  souverain;  que  des  tribunes  for- 
cenées injurient  nos  représentants,  leur  prodiguent  les  insultes 
et  les  menaces  de  mort?  "  Kersaint  obtint  sur-le-champ 
un  décret,  portant  que  les  fédérés  présents  à  Paris  feraient 
le  service  près  de  la  Convention,  conjointement  avec  la  garde 
nationale  de  la  ville,  et  que  le  comité  de  défense  générale 
présenterait   le   lendemain  un  projet   sur   leur  organisation. 


[janvier  179S]         VOTE   DE   LA   MORT   DU   ROI.  431 

L'extrême  gauche  s'abstint;  tout  le  reste  de  IWssemble'e  se 
prononça  sans  discussion. 

Mais  ces  fédérés  qui  arrivaient  à  Paris  et  qu'on  entraînait  à 
des  démarches  calculées  étaient. peu  nombreux.  Les  Jacobins 
les  travaillèrent,  les  attirèrent  à  leur  club,  et  leur  donnèrent 
luie  fêle  qui,  de  l'aveu  de  Robespierre,  sauva  la  Montagne. 
Tout  porte  à  croire  qu'on  leur  distribua  de  l'argent;  car  Pache 
avait  mis  les  fonds  de  la  guerre  à  la  disposition  des  Vincent  et 
des  Hébert.  La  Gironde  perdit  son  unique  moyen  de  salut,  au 
moment  où  elle  croyait  son  but  atteint. 

Elle  fit  encore  changer  l'organisation  du  comité  de  sûreté 
générale,  et  s'y  assura  la  majorité.  Mais  quand  Gensonné  vou- 
lut lui  faire  attribuer  la  police  de  la  ville  où  la  Convention  sié- 
geait, il  ne  put  l'obtenir.  Pendant  ce  temps,  chaque  section 
instituait  dans  son  sein  un  comité  de  surveillance  chargé  de  la 
police  et  investi  de  pouvoirs  illimités. 

Les  Jacobins  chassèrent  les  journalistes  de  leur  club,  excepté 
Marat,  Tallien  et  un  troisième;  encore  les  soumirent-ils  à  une 
censure.  Ils  multiplièrent  les  envois  de  circulaires  et  de  com- 
missaires dans  les  départements  pour  combattre  les  journaux 
et  les  écrits  rolandistes.  Une  de  ces  circulaires  portait  :  «Voici 
notre  profession  de  foi.  Nous  voulons  despotiguement  une  Con- 
stitution populaire.  Nous  voulons  Tunité  et  l'indivisibilité  de  la 
république,  la  liberté  et  l'égalité.  Nous  voulons  la  mort  de 
Louis  Capet  et  celle  de  tous  les  tyrans,  quelle  que  soit  leur 
dénomination.  »  Les  discours  respiraient  le  sang.  Guadet, 
Vergniaud  et  Gensonné  étaient  signalés  au  poignard  des  bons 
citoyens. 

XV.  —  La  discussion  s'ouvrit  le  14,  Vergniaud  occupant  le 
fauteuil,  sur  les  termes  et  l'ordre  dans  lesquels  les  questions 
seraient  posées.  Rien  n'était  plus  important;  car  de  là  dépen- 
dait l'issue  du  procès.  La  Gironde  eût  voulu  que  la  question  de 
l'appel  au  peuple  passât  la  première.  La  Montagne  voulait  que 
l'on  commençât  par  voter  sur  la  culpabilité.  A  force  de  téna- 
cité et  de  menaces,  elle  parvint  le  15  à  emporter  ce  point. 

La  première  question  sur  laquelle  on  vota  le  même  jour  fut 
donc  celle-ci  :  «Louis  est-il  coupable?»  On  était  convenu  que 
les  députés  voteraient  à  la  tribune  à  haute  voix;  qu'ils  donne- 
raient des  bulletins  motivés,  écrits  et  signés  ;  que  leurs  opinions 
seraient  adressées  aux  départements  ;  enfin  que  les  absents  non- 


432  LIVRE   QUARANTE- HUITIEME. 

autorisés  seraient  censurés.  La  question  de  culpabilité  avait  le 
tort  d'être  posée  en  termes  beaucoup  trop  généraux.  Dans  un 
procès  ordinaire  il  eût  fallu,  d'après  le  code  d'instruction  crimi- 
nelle, autant  de  questions  particulières  que  de  faits  particuliers. 
Il  eût  fallu  encore  distinguer  la  culpabilité  de  fait  et  la  culpa- 
bilité d'intention.  Il  eût  fallu  admettre  les  récusations,  eA 
beaucoup  eussent  été  obligatoires;  car  plus  de  cent  cinquante 
députés  avaient  exprimé  leur  opinion  publiquement  avant  les 
débats.  Il  eût  fallu  enfin  un  scrutin  silencieux.  ^laisla  Montagne 
tenait  à  une  déclaration  générale  de  culpabilité,  parce  qu'elle 
était  sûre  de  l'obtenir  à  une  majorité  immense.  En  e(fet,  quatre 
ou  cinq  députés  seulement  refusèrent  de  voter;  d'autres,  en 
petit  nombre,  se  bornèrent  à  observer  qu'ils  prononçaient 
comme  juges  et  non  comme  accusateurs. 

Le  IG,  on  vota  sur  la  seconde  question  :  «  Le  jugement 
sera-t-il  soumis  à  la  ratification  du  peuple?  »  C'était  encore  une 
habileté  de  la  Montagne  d'avoir  fait  poser  cette  question  avant 
celle  de  la  peine  ;  beaucoup  de  votants  pouvaient  dès  lors  croire 
leur  conscience  en  repos.  Plusieurs  des  Girondins  donnèrent 
dans  le  piège.  L'appel  au  peuple  fut  voté  par  deux  cent  quatre- 
vingt-une  voix  et  repoussé  par  quatre  cent  vingt-trois.  Onze 
députés  subordonnèrent  leur  opinion  à  des  conditions;  (juatre 
s'abstinrent,  un  se  récusa.  Beaucoup  de  votes  furent  motivés. 

Rien  ne  peut  donner  une  idée  du  désordre  de  ces  séances. 
Chaque  incident  causait  un  tapage  que  le  bruit  des  tribunes 
grossissait.  La  foule  assiégeait  les  portes,  proférant  des  menaces 
de  mort.  On  criait  à  chaque  député  votant  :  «  Ou  sa  tète  ou  la 
tienne  !  »  Les  fureurs  de  la  démagogie  soulevèrent  l'indignation 
de  plusieurs  de  ceux  qui  avaient  été  jusque-là  ses  serviteurs  et 
ses  flatteurs  les  plus  éhontés.  Manuel,  qui  avait  réclamé  l'un 
des  premiers  non-seulement  le  procès ,  mais  la  mort  du  tyran , 
se  prononça  pour  la  sanction  du  peuple,  et  dit  aux  Monta- 
gnards :  «»  Vous  n'êtes  pas  des  juges,  car  des  juges  n'outra- 
gent pas  et  n'injurient  pas.  » 

Hors  de  l'xVssemblée,  même  tumulte.  Les  sections  délibé- 
raierit;  on  y  proposait  de  fermer  les  barrières,  de  retenir  de 
force  les  députés  modérés  qui  voudraient  fuir,  et  de  poursuivre 
les  appelants.  La  commune  disposait  de  la  force  militaire; 
Pache  venait  même  de  lui  livrer  complaisamment  cent  trente- 
deux  canons.  L'Assemblée  était  désarmée,  comme  Louis  XYI 
avant  le  10  août;  le  maire  lui  annonçait  que  les  craintes  répan- 


[janvier  1793]         VOTE   DE   LA    MORT   DU   ROI.  435 

dues   de   uouvelles   journées   de   septembre    étaient  fondées. 

Le  17,  on  vota  sur  la  troisième  question  :  Quelle  peine  sera 
inHij^ée  à  Louis?  Ce  vote  tut  de  tous  le  plus  lonjj  ;  il  dura  quinze 
heures,  et  ne  se  termina  que  le  lendemain.  On  devrait  ajouter 
qu'il  fut  le  plus  solennel,  si  les  conditions  ignominieuses  où 
TAssemblée  se  trouvait  comportaient  ce  mot.  Elle  demeura 
tout  ce  temps  entourée  de  groupes  qui  vociféraient  contre  les 
appelants,  et  criaient  que  sans  la  mort  du  roi  on  aurait  la  guerre 
civile.  Sur  sept  cent  vingt  et  un  votants  ,  trois  cent  soixante  et 
un,  c'est-à-dire  la  majorité  plus  un,  votèrent  la  mort  simple- 
ment; vingt-six  la  volèrent  avec  un  sursis  exprés;  deux  cent 
quatre-vingt-six  se  prononcèrent  pour  la  détention  ou  le  ban- 
nissement ;  deux  pour  les  fers.  Cinq  membres  présents  refusè- 
rent de  voter. 

La  Gironde  se  divisa.  Gensonné  vota  la  mort,  en  ajoutant 
qu'il  demandait  la  poursuite  immédiate  des  septembriseurs. 
Vergiiiaud  et  Guadet  votèrent  la  mort  avec  sursis,  comme  un 
sacrifice  douloureux  dû  au  salut  de  l'Etat.  Louvet  vota  la  dé- 
tention, et  fit  contre  les  votes  de  mort  une  protestation  magni- 
fique malgré  son  ton  déclamatoire.  Buzot,  Brissot,  Kersaint 
votèrent  également  la  détention,  en  motivant  fortement  leurs 
opinions.  «  La  Convention,  dit  Brissot,  a  rejeté  l'appel;  le 
mauvais  génie  qui  a  fait  prévaloir  celte  décision  a  préparé  des 
malheurs  incalculables  pour  la  France.  »  Kersaint  s'écria  qu'une 
nation  ne  pouvait  se  venger  d'un  homme.  Plusieuis  de  ceux 
qui  votèrent  la  détention  s'en  excusèrent,  comme  Rabaut,  en 
déclarant  qu'il  avait  fallu  des  raisons  de  sûreté  publi(jue  pour 
les  y  forcei'. 

Barére  vota  la  mort  avec  une  emphase  sinistre  et  des  sophis- 
mes  cruels,  Le  duc  d'Orléans  la  vota  aussi,  non  sans  causer 
une  surprise  pénible;  la  gauche  eut  elle-même  une  impression 
d  élonnement.  Le  prince  fut  entraîné  par  la  peur.  Plus  embar- 
rassé que  jamais  de  l'absurdité  de  son  rôle  à  la  Coiivention,  il 
n'osa  s'abstenir,  maljjré  la  promesse  qu'il  en  avait  faite  à  son 
fds,  le  duc  de  Montpensier.  En  revanche,  un  député  milade, 
le  jeune  et  intrépide  Duchastel,  se  fit  porter  à  la  tribune  la  léte 
enveloppée,  pour  y  voter  la  détention,  avec  le  bannissement  à 
la  paix. 

Le  vote  déclaré,  on  fit  entrer  les  défenseurs.  De  Sèze  exprima 
sa  douleur,  dit  que  Louis  interjetait  appel  à  la  nation,  et  s'ap- 
puyant  sur  la  faiblesse  de  la  majorité  qui  avait  prononcé  la 
VII.  28 


434  LIVRE   Qb^ARA^JTE-IlUITIEME. 

mort,  demanda  que  la  Convention  votât  le  renvoi  de  l'arrêt  à 
la  ratification  du  peuple,  encore  que  les  principes  ne  comman- 
dassent pas  cette  mesure.  Tronchet  ajouta  que  puisque  la  Con- 
vention appliquait  les  peines  du  Code  pénal,  il  eût  été  juste 
d'adopter  la  majorité  voulue  par  le  code  d'instruction  crimi- 
nelle, qui  exigeait  les  deux  tiers  des  voix.  Malesherbes,  sulfoqué 
par  la  douleur,  implora  la  faveur  de  présenter  le  lendemain 
quelques  observations  sur  ce  point.  Guadet  l'appuya.  Mais  Ro- 
bespierre fit  repousser  ses  sollicitations  comme  importunes,  et 
l'Assemblée  décida  qu'elle  ne  délibérerait  plus  que  sur  le  sursis. 

Dès  lors  la  Montagne  ne  cbercbaqu'à  hâter  la  fin  du  procès. 
Elle  craignait  un  repentir,  un  retour  de  pitié  ou  de  courage, 
peut-être  un  mouvement  à  Paris.  Elle  tenait  sa  proie  avec  une 
fureur  jalouse.  Elle  invoqua  l'humanité  pour  ne  pas  prolonger 
l'agonie  d'un  condamné,  prétexte  absurde  dont  Tlnpocrisie  fut 
relevée  j)ar  Daunou,  et  qui  fit  honte  à  plusieurs  de  ses  propres 
membres.  Le  19,  au  moment  où  Ton  allait  délibérer  sur  la  de- 
mande d'un  sursis  de  trois  jours,  présentée  par  Louis  XVI, 
Manuel,  qui  avait  été  l'oljjet  de  menaces  et  presque  de  voies  de 
fait,  envoya  sa  démission  par  écrit,  en  déclarant  que  la  Con- 
vention s'était  laissé  avilir  ;  qu'elle  ne  pouvait  sauver  la  France  ; 
que  l'homme  de  bien  n'avait  plus  qu'à  s'envelopper  dans  son 
manteau. 

La  discussion  s'ouvrit  sur  le  sursis,  aussi  vive,  aussi  tumul- 
tueuse que  les  précédentes.  Buzot  déclara  qu'il  réclamait  le 
sursis  au  péril  de  sa  vie,  dût-il  être  assassiné,  attendu  que  la 
majorité  numérique  avait  été  illusoire,  et  qu'il  fallait  montrer 
à  la  France  et  à  l'Eui'ope  que  la  Convention  n'était  ni  le  jouet 
ni  l'instrument  d'une  faction.  Thuriot  et  d'autres  Montagnards 
s'indignèrent  de  ce  qu'ils  appelaient  un  faux-fuyant  pour  se  dé- 
juger. Payne  demanda,  au  nom  des  Etats-Unis,  la  translation 
de  Louis  XYI  en  Amérique.  Brissot  parla  pour  le  sursis  avec 
une  vigueur  et  une  sûreté  de  vues  qui  ne  lui  étaient  pas  habi- 
tuelles. Il  représenta  que  la  mort  de  Louis  était  un  supplice 
inutile  à  la  liberté ,  qu'il  était  absurde  de  tuer  le  roi  pour  tuer 
la  royauté.  «  On  dira  que  Louis  n'a  été  condamné  qu'à  une 
faible  majorité,  que  les  juges  ont  été  intimidés  ou  corrompus; 
que  les  formes  ont  été  violées  ;  que  le  jugement  n'a  été  que  le 
produit  de  la  passion  de  quelques  hommes,  qui  craignaient  tel- 
lement le  jugement  de  la  nation  qu'ils  ont  refusé  de  constater 
son  vœu.  »  Il  soutint  qu'on  allait  avoir  contre  soi  non-seuîement 


LE  21   JANVIER   1793.  435 

les  rois  et  les  tyrans,  mais  les  peuples  de  l'Europe.  Comme  s'il 
eût  regretté  d'avoir  conseillé  une  guerre  qui  allait  recevoir  une 
extension  redoutable,  il  ajoutait  :  «  Etes-vous  prêts  pour  cette 
guerre  universelle?  »  Barère  s'arrangea  pour  répondre  et  clore 
la  discussion.  Le  sursis  fut  rejeté  par  trois  cent  quatre-vingt 
voix  contre  trois  cent  dix. 

Paris  reçut  cette  dernière  nouvelle  avec  stupeur;  car  o«i 
avait  longtemps  espéré  la  détention  perpétuelle  ;  mais  toute 
tentative  pour  sauver  Louis  XVI,  fût-ce  un  coup  de  désespoir, 
était  parfaitement  impossible  ;  Dumouriez  l'avait  tristement 
reconnu  et  constaté. 

Le  20,  Kersaint  envoya  sa  démission.  On  décida  qu'il  serait 
cité  pour  s'expliquer;  car  on  lui  contestait,  ainsi  qu'à  Manuel, 
le  droit  de  se  retirer. 

L'Assemblée  vota  presque  sans  discussion  la  poursuite  des 
auteurs  des  massacres  de  septembre,  l'expulsion  des  Bourbons, 
la  poursuite  des  individus  qui  s'étaient  rendus  aux  Tuileries  au- 
près du  roi  dans  la  nuit  du  9  au  10  août,  et  enfin  la  punition 
des  fonctionnaires  qui  étaient  venus  à  Paris  pour  y  conspirer. 
Le  procès  de  Louis  XVI  avait  ouvert  la  voie  aux  procès  poli- 
tiques, et  sa  tête  ne  pouvait  tomber  sans  en  entraîner  une  foule 
d'autres. 

XVL  —  Le  21  janvier  était  le  jour  marqué  pour  l'exécution. 

Louis  XVI  attendait  son  arrêt  de  mort  ;  il  ne  montra  nul 
étonnèment  quand  le  ministre  de  la  justice  Garât  vint  le  lui  no- 
tifier. Ses  dispositions  étaient  prises.  Son  calme,  sa  résignation 
ne  se  démentirent  pas.  11  avait  été  médiocre  comme  roi  ;  comme 
homme  il  fut  admirable.  11  eut  le  courage  et  la  sérénité  d'un 
martyr.  11  fit  venir  son  confesseur,  l'abbé  Edgeworth  ;  il  adressa 
à  sa  famille  des  adieux  aussi  simples  que  touchants,  résista  aux 
émotions  les  plus  naturelles,  entendit  la  messe  le  matin  du  21, 
et  montra  un  sang-froid,  une  énergie  chrétienne,  qui  frappè- 
rent d'admiration  même  les  municipaux  les  plus  prévenus.  Avant 
de  partir,  il  remit  à  l'un  de  ces  derniers  son  testament,  dont 
madame  de  Staël  a  pu  dire  que  chaque  mot  est  une  vertu. 

Le  21,  de  grand  matin,  les  sections  se  tinrent  en  permanence 
et  la  force  armée  fut  sur  pied.  On  avait  pris  des  précautions 
extraordinaires,  qu'on  eût  bien  dû  prendre  aussi  le  2  septembre, 
dit  un  journal  royaliste.  Les  ponts,  les  grandes  avenues  étaient 
garnis  de  canon;  les  boutiques  fermées;  les  rues  silencieuses. 

28. 


436  LIVRE   QUARANTE-HUITIEME. 

«  Une  voiture,  avec  son  escorte,  s'avance  lentennent,  et  c'est 
le  seul  bruit  qu'on  entende  Loui*  lit  dans  son  livre  d'heures 
les  prières  des  mourants;  le  Lniit  de  celte  marche  funèbre  re- 
tentit pins  sinistre  à  l'oreille  dans  le  silence,  mais  la  pensée 
s'élance  vers  le  ciel  et  oublie  la  terre.  »  (Carlvle.) 

L'exécution  eut  lieu  n  dix  heures  sur  la  place  Louis  XVI. 
(ju'on  appelait  alors  la  place  de  la  Ilévolution.  Le  roi  dit  d'une 
voix  haute  :  •<  Je  pardonne  à  mes  ennemis.  »  Un  roulement  de 
tambour  lui  coupa  la  parole;  sa  tête  roula  de  Téchafaud,  et 
les  fédérés  placés  en  avant  de  la  foule,  crièrent  :  Vive  la  li- 
berté! Vive  la  nation!  Les  restes  mortels  du  supplicié  furent 
immédiatement  transportés  au  cimetière  de  la  Madeleine,  au 
lieu  où  s'élève  aujourd'hui  la  chapelle  expiatoire. 

On  entendit  dans  le  reste  de  la  journée  les  députations  des 
sections  chanter  arec  les  Marseillais  et  les  fédérés  la  mort  des 
tyrans.  Ce  fut  le  seul  bruit  qui  rompit  le  silence  lugubre  de 
Paris.  Les  révolutionnaires  croyaient  avoir  creusé  un  abîme 
entre  la  monarchie  et  la  république.  Ils  se  disaient  à  eux-me-mes, 
ils  répétaient  dans  leurs  journaux  que  la  liberté  exigeait  de 
grands  sacrifices;  qu'ils  avaient  brûlé  leurs  vaisseaux;  qu'ils 
devaient  maintenant  vaincre  ou  périr.  Mais  ils  ne  s'abusaient 
pas  sur  les  forces  qu'il  leur  faudr.iit  déployer  pour  soutenir  la 
guerre  étrangère,  doublée,  comme  tout  l'annonçait,  d'une 
guerre  civile,  et  ils  se  disaient  encore  que  s'ils  triomphaient,  ils 
n'assureraient  leur  victoire  qu'en  anéantissant  leurs  ennemis. 

La  révolution  s'était  créé  déjà  bien  des  hostilités.  Elle  s'en 
était  même  créé  gratuitement,  lorsque  après  avoir  heurté  des 
sentiments  et  des  intérêts  elle  avait  soulevé  les  répulsions  et  les 
colères  en  ébranlant  les  principes  sociaux  et  en  froissant  les 
consciences.  Elle  avait  par  ses  folies,  ses  excès,  et  en  dernier 
lieu  ses  crimes,  inspiré  le  dégoût,  et  tourné  contre  elle  presque 
tous  ceux  qui  l'avaient  d'abord  servie. 

Cependant  nul  signe  de  contre-révolution  n'avait  été  donné 
à  l'intérieur.  Les  classes  supérieures  étaient  trop  impopulaires. 
Les  émigrés  avaient  exaspéré  le  sentiment  patriotique.  Le  clergé 
et  la  petite  noblesse  des  campagnes  n'étaient  devenus  hostiles 
que  par  degrés.  La  bourgeoisie  ne  le  fût  pas  devenue  sans  la 
tvrannie  de  la  commune  et  les  massacres  de  septembre  Le 
meurtre  de  Louis  XYI  combla  la  mesme.  On  comprit  que  la 
république  était  condamnée  à  marcher  dais  le  sang. 

Le  2(j  janvier,  Fauchet,  hors  de  lui,  publia  un  article  in- 


LE  21  JANVIER   1793.  437 

di(jné.  Lui,  rim  f^Ie>  vainf|iieur>  de  In  Basiille,  il  s'ëcriait  :  «  Le 
clM(;'iii  (nii  me  suivra  |ii.M|iraii  tomlieaii.  c'est  que  ma  patrie 
ait  Hétri  ha  révolution  par  une  <  ru.iuté  fatale;  c'est  que  des 
homnies  airoce>  aient  réussi  à  cointnander  un  meurtre  solen- 
nel ;  c'est  «|ue  l*aria,  lu  ville  centrale  de  la  liberté,  ait  pu  souf- 
frir dans  une  niurne  stu[)eur  la  férocité  de  quelques  bri(>ands 
qui  menaçaient  de  mort  les  lé{ji.slateurs  de  la  France.  » 

La  contre-révolution  n'éclata  pas  encore,  mais  elle  se  recueil- 
lit. Ceux{|u'elle  frappuit  ou  qu'elle  épouvantait  commencèrent 
à  dire  que  la  révolution  était  le  mal,  l'œuvre  de  Satan;  qu'il 
fallait  la  maudire  et  la  terrasser.  Beaucoup  de  vieilles  idées  ou 
même  de  vieux  préjugés  se  réveillèrent  '.  L'hostilité  grandit, 
en  attendant  de  marcDer  bannières  déployées. 

*  Obseivaiions  de  maflame  île  Staol. 


LIVRE    QUARANTE-iNEUVIEME 


LA    CONVENTION. 

DTUXIEMF.      PARTIE.      1793. 


I.  —  Le  20  janvier,  veille  de  rexécution,  un  des  députe's  qui 
avaient  voté  la  mort,  Le  Pelletier  de  Saint-Fargeau,  fut  assassiné 
par  un  ancien  garde  du  corps.  Le  21,  Thuriot  annonça  ce 
meurtre  à  rxVssemblée.  Un  tumulte  s'éleva;  les  dénonciations 
réciproques  se  succédèrent.  Pétion  voulut  calmer  les  esprits;  il 
fut  accablé  de  reproches  et  d'insultes.  On  vota  une  adresse  aux 
départements  pour  les  informer  du  crime  de  lèse-nation  qui 
venait  d'être  commis,  puis  on  décréta  la  translation  solennelle 
du  corps  de  Le  Pelletier  au  Panthéon.  Le  soir,  on  renouvela  le 
comité  de  sûreté  générale  ;  les  Montagnards  y  rentrèrent  de 
manière  à  former  la  majorité. 

Les  funérailles  de  Le  Pelletier  furent  célébrées  le  24  aux 
frais  de  la  nation.  David  avait  ordonné  la  cérémonie.  On  y  dé- 
ploya la  même  pompe  qu'à  la  translation  des  cendres  de  Mi- 
rabeau. La  Convention  et  la  commune  y  assistèrent  en  corps. 
L'assassin  s'était  sauvé.  L'Assemblée  vota  le  30  une  récom- 
pense de  dix  mille  livres  à  celui  qui  l'arrêterait. 

Le  gouvernement,  ou  le  conseil  exécutif,  était  plus  faible  et 
plus  divi.ié  que  jamais.  Roland,  depuis  longtemps  en  guerre 
ouverte  avec  Pache,  et  las  de  se  plaindre  du  triomphe  des 
méchants,  donna  sa  démission  le  23.  Garât  fut  d'abord  chargé 
de  l'intérim  de  l'intérieur,  en  attendant  pour  ce  ministère  un 
plan  de  réorganisation  que  Sieyès  préparait.  Il  fut  nommé  en 
titre  peu  de  jours  après,  et  cumula  deux  ministères.  Révohi- 
tionnaire  béat,  habile  à  se  maintenir  par  une  affectation  con- 
stante d'impartialité,  par  une  bassesse  qui  ne  portait  ombrage 
à  personne,  par  l'habitude  d'un  langage  métap)hysique  qu'il 
savait  approprier  aux  circonstances  en  pariant  de  la  hauteur 
des  jirincipes  ou  des  événements. 

Pache  avait  livré  ses  bureaux  aux  Jacobins  et  les  fond>  de 


[janvier  1793]     LA    GUERRE   AVEC   L'A  IN  G  L  ETE  R  RE.  439 

son  ministère  aux  agents  de  la  commune.  En  trois  mois  il  avait 
dépensé  cent  cinquante  millions  dont  il  ne  put  rendre  compte. 
Les  armées  étaient  dans  un  état  déplorable.  Roland  protestait 
contre  ces  dilapidations.  L'année  1793,  s'ouvrant  avec  la  per- 
spective d'une  guerre  générale,  exigeait  au  moins  cinq  cent 
mille  hommes  sur  pied  avec  les  armements  nécessaires. 

Car  la  mort  de  Louis  XVI,  c'était  la  guerre  étrangère  à  ou- 
trance. Tous  les  orateurs  de  la  Convention  l'avaient  reconnu. 
Souverains  et  peuples  étaient  également  épouvantés,  et  déci- 
dés à  prévenir  la  propagande  et  les  ambitions  françaises.  Pour 
compliquer  cette,  situation,  l'Angleterre  se  joignit  à  nos  enne- 
mis, et  la  lutte  maritime  recommença. 

Pitt,  qui  avait  fait  rentrer  son  pays  dans  la  voie  de  prospé- 
rité matérielle  interrompue  par  la  guerre  d'Amérique,  et  ré- 
tabli en  1791  l'équilibre  du  budget,  eût  voulu  prolonger  cet 
état  lieureux,  et  surtout  ne  le  compromettre  qu'à  bon  escient. 
Il  observa  d'abord  vis-à-vis  de  la  France  une  réserve  prudente, 
ce  qui  lui  fut  aisé  ;  car  les  événements  de  notre  révolution  eu- 
rent un  contre-coup  moins  fort  en  Angleterre  qu'ailleurs.  Les 
Anglais  la  contemplèrent  en  gens  qui  avaient  fait  la  leur;  ils 
tenaient  peu  à  s'en  mêler,  et  ne  craignaient  guère  qu'elle  les 
atteignît.  Burke,  avec  son  imagination  sensible  et  mobile,  fut 
longtemps  presque  seul  à  se  passionner  pour  les  émigrés  ou 
plutôt  pour  la  reine,  à  laquelle  il  avait  voué  un  culte  enthou- 
siaste. 

Cependant  en  1792  le  progrès  des  Jacobins,  les  journées  du 
20  juin  et  du  10  août,  la  proclamation  de  la  république,  les 
massacres  de  septembre,  la  guerre  contre  les  puissances  conti- 
nentales changèrent  ces  dispositions.  Le  peuple  et  le  gouver- 
nement s'inquiétèrent.  L'hostilité  contre  les  idées  françaises  se 
prononça.  Apres  la  proclamation  de  la  déchéance,  l'ambassa- 
deur Chauvelin  et  Talleyrand  son  adjoint  se  trouvèrent  dans 
une  situation  très-fausse,  très-équivoque,  que  le  procès  du  roi 
vint  aggraver.  Fox  et  les  orateurs  qui  avaient  le  plus  applaudi 
aux  principes  de  la  révolution  se  prononcèrent  contre  nous.  On 
s'iirita,  plus  encore  qu'on  ne  s'effraya,  des  efforts  que  firent 
les  Jacobins  et  le  ministre  Lebrun  pour  répandre  leurs  idées  au 
delà  du  déiroit  et  s'y  affilier  des  clubs.  Sheridan  eut  l'idée  de 
se  rendre  à  Paris  et  de  s'y  proposer  pour  défendre  Louis  XVI, 

Pitt  voyait  à  regret  se  préparer  une  guerre  qui  dérangeait 
ses  plans;  il  était  peu  ému  des  rodomontades  françaises,  et  se 


440  LIVRE  QUARANTE-:NEUVIEME. 

préoccupait  beaucoup  plus  des  am1>itions  de  la  Russie,  qui  tra- 
vaillait à  s'annexer  la  Pologne.  Mais  les  projets  belliqueux  et 
conquérants  des  meneurs  de  la  Convention  le  forcèrent  à  sortir 
de  sa  réserve,  et  quand  il  (ut  entraîné  à  une  rupture,  il  eut 
l'immense  avantage  d'être  poussé  à  peu  près  unanimement  par 
l'opinion  publique  de  son  pays.  Les  sociétés  constitutionnelles 
et  les  milices  de  volontaires  qui  s'étaient  foimées  partout  ap- 
pelaient la  guerre.  L'opposition  la  voulait.  Pour  tous  c'était 
une  guerre  de  principes,  une  guerre  nationale.  Il  n'eut  qu'à  se 
mettre  à  la  tète  d'un  mouvement  devenu  irrésistible. 

Il  commença  par  organiser  une  police  spéciale  pour  les 
étran^jers,  défendre  l'entrée  des  assignats,  e!  intenlire  d'expor- 
ter des  grains  en  France.  Jl  demanda  ensuite  satisfaction  pour 
un  décret  qui  avait  ouvert  TE-scaut,  contrairement  aux  traités, 
et  pour  celui  du  15  novembre  par  lequel  la  Convention  s'était 
déclarée  pouvoir  révolutionnaire  dans  tous  les  pavs  où  nos  ar- 
mées pénétreraient;  enfin  il  annonça  qu'il  protégerait  la  Hol- 
lande ouvertement  menacée. 

Le  ministère  français  eut  en  présence  de  cette  attitude  réso- 
lue quelques  mstants  d'bésitation  ;  car  il  ne  pouvait  s'abuser 
sur  les  dangers  d  une  guerre  maritime  qu'il  faudrait  soutenir 
avec  des  forces  manifestement  inférieures,  et  qui  entraînerait 
d'effroyables  dépenses,  quand  déjà  le  continent  se  coalisait 
contre  nous.  Mais  il  était  déjà  fort  engagé,  s'étant  mis  à  la  re- 
morque des  passions  révolutionnaires;  il  ne  voulut  pas  ou  ne 
put  j)as  revenir  sur  ses  déclarations  ni  sur  celles  de  l'Assendtlée, 
ni  cbanger  sa  manière  d'agir  en  Belgique.  Quand  il  se  fut  con- 
vaincu que  dans  ces  conditions  la  lutte  n'était  plus  évitable,  il 
se  bâta  de  prendre  les  devants.  Les  Girondins  eux-mêmes  l'y 
aidèrent,  quoique  tro[)  éclairés  pour  n'avoir  pas  vu  le  danger. 
Ce  danger,  i!s  l'avaient  signalé  plusieurs  fois  à  la  Convention; 
mais  ne  pouvant  le  conjurer,  ils  se  mirent  à  la  remorque  du 
parti  belliqueux,  ne  fût-ce  que  pour  échappera  l'impopulinité 
qui  les  menaçait.  Le  J3  janvier,  Ker.-amt  Ht  décréter  des  arme- 
ments maritimes,  lirissot  débattit  devant  l'Assemblée  les  pré- 
tentions de  Pitt  en  orateur  presque  olfieiel. 

Il  prétendit  que  la  républi(jue  ne  violait  pas  les  traités  en 
rendant  à  l'Kscaut  sa  bberté,  ni  en  agissant  pour  les  peuples 
qu"e//e  consultait  et  dont  elle  respectait  le  vœu;  que  si  nous  i  n- 
trions  en  Hollande,  l'Angleterre  n'av;iit  aucun  intérêt  à  no  is 
en  empêcher;  que  la  France  aussi  avait  ses  griefs  dans  le  relus 


frÉTHiER  1793]     CAMDON.    LEVÉE    EXTR  AORDIJ^  A  IP.E.         441 

rfe  recevoir  ses  assi{jnats  et  dans  les  obstacles  suscilés  aux  pa- 
friotés  qui  se  rendaient  au  delà  du  détroit.  L'Angleterre  arme 
et  attend  son  heure.  Eh  bien,  disait-il,  la  France  doit  la  pré- 
venir. Elle  doit  taire  ce  qu'elle  a  déjà  fait  avec  Léopold  et  Fré- 
dUhic-Guillaume.  Déchirons  le  voile  qui  enveloppe  ce  colosse 
imposant  de  la  puis^ance  britani;ique.  Il  s'attachait  ensuite  à 
démontrer  que  l'Angleterre  était  loin  de  posséder  les  vastes  res- 
sources qu'on  lui  supposait;  qu'elle  ne  trouverait  pas  d'alliés, 
parce  qu'elle  les  avait  tous  irrités  et  exaspérés.  Il  prédisait  son 
affaiblissement,  et  en  particulier  la  ruine  prochaine  de  ses  éta- 
blissements dans  les  Indes. 

Le  I"  février,  les  relations  étaient  devenues  de  plus  en  plus 
aigres;  Chauvelin  avait  reçu  l'ordre  de  quitter  Londres,  et  la 
cour  de  Georges  III  avait  pris  le  deuil  de  Louis  XVI.  Brissot 
sonna  le  tocsin  définitif.  «  11  faut,  dit-il,  que  tous  les  Français 
ne  fassent  qu'une  grande  armée,  que  toute  la  France  soil  un 
camp.  »  La  guerre  fut  déclarée  d'un  vote  unanime  à  l'Angle- 
terre et  à  la  Hollande.  On  avait  voté  la  veille  l'annexion  de 
Nice.  On  convint  qu'une  adresse  serait  envovée  au  peuple  an- 
glais au  nom  de  la  nation  française.  Le  même  jour,  Pitt  déclara 
le  meurtre  de  Louis  XVI  attentatoire  à  tous  les  principes  des 
gouvernements  réguliers.  Talle\rand,  qui  était  demeuré  seul 
à  l'ambassade,  prit  un  passe-port  pour  l'Amérique. 

Comme  l'ennemi  se  vantait  d'épuiser  nos  finances,  et  de  nous 
réduire  à  notre  dernière  émission  possible  d'assignats,  Cambon 
releva  le  défi  et  proposa  d'en  émettre  encore  pour  huit  cent 
indlions.  Il  soutint  que  ces  nouveaux  assignats  possédaient  un 
gage  assuré  dans  les  bois  et  forêts  de  l'Etat,  les  biens  de  la  liste 
civtle  et  le?  biens  d'émigrés.  Il  signala  la  dernière  de  ces  res- 
sources comme  prenant  un  accroissement  continu;  le  nombre 
des  (  mi{frés  était  évalué  au  minimum  à  soixante  mille.  Cambon 
trouvait  aussi  un  compiément  d'hypothèque  dans  les  contribu- 
tions »  t  les  biens  nationaux  des  pays  réunis  à  la  France.  Il  ex- 
primait sa  fii'ité  de  penser  que  la  France  pouvait  se  passer 
d  emprunt  ou  d'impôt  extraordinaire.  Il  concluait  que  la  plan- 
cha aux  assijjnafs  pourrait  encore  être  d'un  usage  fort  long  et 
presque  indéterminé. 

S'il  fallait  de  l'argent,  il  fallait  aussi  des  hommes  et  une  ad- 
ministration qui  imprimât  partout  un  mouvement  régulier. 
L'incapacité  et  le  désordre  des  bureaux  de  la  guerre  frappaient 
les  yeux.  Sieyès  imagina  une  réorganisation  prétendue  de  ce 


442  LIVRE  QUARANTE-iSEUVIÈME. 

ministère;  mais  Salles  prouva  que  le  plan  était  inapplicable; 
qu'il  n'aboutissait  qu'à  en  compliquer  les  rouages  et  à  diviser  la 
responsabilité.  La  Convention  se  contenta  de  remplacer  Pacbe 
par  Beurnonville,  le  3  février,  et  de  lui  adjoindre  six  directeurs 
généraux  pour  alléger  le  fardeau  d'un  service  extraordinaire- 
ment  chargé. 

Le  7,  Dubois-Crancé  présenta  un  rapport  sur  l'organisation 
de  l'armée.  Pour  la  rendre  plus  conforme  aux  principes  de  la 
république,  il  proposait  deux  grandes  innovations.  L'une  con- 
sistait à  unir  les  régiments  de  volontaires  qui  étaient  détes- 
tables, aux  régiments  de  ligne,  de  manière  à  former  des 
brigades  mêlées.  On  devait  pour  cela  les  soumettre  à  la  même 
discipline  et  leur  donner  le  même  uniforme.  L'autre  consistait 
à  changer  le  mode  de  nomination  des  ofHciers,  dont  une  partie 
serait  promue  à  l'ancienneté  et  l'autre  élue  par  les  soldats  dans 
des  formes  déterminées.  Ce  système,  très-combattu ,  à  cause 
des  appréhensions  naturelles  qu'il  inspira  sur  l'avenir  de  l'ar- 
mée, fut  adopté  sauf  un  délai  qui  parut  heureusement  néces- 
saire pour  la  mise  en  vigueur  du  nouveau  choix  des  ofHciers. 
Les  révolutionnaires  v  tenaient  beaucoup,  précisément  parce 
qu'ils  sentaient  que  c'était  le  seul  moyen  d'empêcher  l'armée 
de  leur  échapper.  Saint-Just  exprima  le  vœu  que  les  généraux 
fussent  mis  en  tutelle  permanente,  étant,  disait-il,  moins  chargés 
de  commander  que  de  faire  exécuter  la  loi. 

Quant  aux  hommes,  comme  on  n'en  avait  en  réalité  que 
deux  cent  soixante-dix  mille  efiectifs,  et  qu'on  voulait  en  avoir 
plus  de  cinq  cents,  on  décréta  le  24  février  un  recrutement 
extraordinaire  de  citoyens  célibataires  ou  sans  enfants  jusqu'à 
concunence  de  trois  cent  mille  hommes.  Il  ne  s'ajjissail  plus 
cette  fois  de  volontaires,  mais  d'un  enrôlement  forcé  dans  les 
conditions  les  plus  dures,  les  plus  rigoureuses.  On  ne  se  fai.-^ait 
pas  d'illusions  sur  ces  rigueurs;  on  disait  seulement  que  dans 
une  république  tout  citoyen  étant  soldat,  les  armées  qu'on 
pourrait  lever  seraient  inépuisables. 

IL  —  Si  la  mort  de  Louis  XVI  entraînait  au  dehors  la  guerre 
à  l'Europe,  au  dedans  elle  entraînait  la  guerre  à  la  contre-ié- 
volution.  Dans  cette  seconde  guerre  comme  dans  la  première, 
la  Montagne  et  la  commune  de  Paris  prirent  l'offensive. 

La  commune  exigea  des  certificats  de  civisme,  fit  des  per- 
quisitions pour  enlever  les  émigrés  présents  à  Paris  ou  les  pcr- 


[févriei!  iT93]     LA   GUERRE  A   LA  CONTRE-RÉVOLUTION.  U3 

sonnes  suspectes  de  l'être.  Les  dénonciations  contre  les  géné- 
raux, contre  les  administrateurs  de  finances,  se  multiplièrent. 
Marat,  qui  n'épargnait  personne,  pas  même  Westermann, 
Santerre  ni  Camille  Desmoulins,  voulait  qu'il  fût  déclaré  en 
principe  que  tout  député  appelant  s'était  rendu  indigne  de  la 
confiance  de  la  nation.  Les  évêques  constitutionnels  qui 
mettaient  obstacle  au  mariage  des  prêtres,  étaient  fort  mal- 
traités. Les  ministres  protestants  ne  l'étaient  pas  moins. 
Marat  appelait  Lasource  et  Rabaut  Saint-Etienne  des  jésuites 
huguenots.  Tous  les  clergés,  comme  tous  les  cultes,  étaient 
déférés  à  la  haine  publique.  Un  Montagnard,  Jacob  Dupont, 
avait  fait  à  la  tribune  profession  d'athéisme  et  déclaré  le  chris- 
tianisme une  religion  monarchique. 

Une  pétition  lue  à  la  barre  le  8  février  demanda  l'abandon 
des  poursuites  décrétées  le  20  janvier  contre  les  septembriseurs. 
Si  la  morale,  disait-elle,  réprouve  ces  massacres,  la  politique 
les  justifie.  Le  peuple  en  est  l'auteur  ou  le  complice.  Les  pour- 
suivre, c'est  assassiner  le  peuple  au  nom  de  la  loi.  Lanjuinais 
combattit  ces  doctrines  avec  sa  vigueur  ordinaire,  et  représenta 
qu'il  fallait  au  moins  attendre  le  résultat  de  la  procédure  en- 
tamée. Mais  l'Assemblée  intimidée  décréta  que  la  procédure 
serait  susj)endue. 

Le  15,  Condorcet  lut  un  projet  de  constitution.  Les  députés 
honnêtes  de  la  majorité  n'avaient  pas  entièrement  perdu  leurs 
illusions.  Ils  s'imaginaient  que  le  désordre  et  l'anarchie  cesse- 
raient dès  qu'ils  auraient  fait  une  constitution  républicaine,  ou 
plutôt  refait  celle  de  1791,  regardée  maintenant  comme  une 
transaction  bâtarde  entre  la  monarchie  et  la  république.  Mais 
le  projet  de  Condorcet  était  à  peu  près  impraticable.  L'idée 
principale  était  de  fiiire  élire  jiar  le  peuple  les  magistrats,  les 
fonctionnaires  publics  etjusqu'aux  ministres  \  il  ne ciéait  qu'une 
ombre  de  gouvernement,  sans  autorité  et  sans  force.  Jamais  ne 
se  révéla  mieux  l'impuissance  de  la  Gironde.  Tel  qu'il  était,  ce 
projet  déplut  aux  Montagnards,  qui  le  trouvèrent  trop  favora- 
ble aux  riches,  parce  qu'il  stipulait  des  garanties  pour  la  li- 
berté individuelle.  Amar  et  Julien  se  récrièrent  aussi  sur  ce  que 
l'idée  de  diviser  l'Assemblée  en  deux  sections  délibérantes  avait 
été  discutée  au  sein  de  la  commission.  La  Montagne  n'eut  pas 
beaucoup  de  peine  à  faire  traîner  en  longueur  un  genre  de 
déliais  auquel  elle  était  peu  propre,  et  dont  l'intérêt  s'effaçait 
beaucou  p  en  j)résence  de  dangers  urgents  etde  passions  terribles. 


444  LIVRE    QUARANTK-NEUVIÈME. 

III.  —  La  commune  s'assura  de  Paris  en  faisant  élire  Pacîie 
à  la  mairie  le  14  février.  Pache  fut  à  la  mairie  ce  qu'il  avait  été 
au  ministère  de  la  guerre,  le  complaisant  des  Jacobins. 

Paris  souffrait  beaucoup  de  la  cherté  du  pain  et  de  celle  des 
denrées  coloniales,  le  sucre  et  le  café,  La  cherté  de  ces  der- 
niers objets  s'accrut  rapidement  dès  qu'on  fut  certain  de  la 
guerre  maritime.  L'élévation  des  salaires  v  faisait  contre-poids 
dans  une  certaine  mesure  ';  mais  le  peuple,  incapable  déjuger 
les  raisons  du  trouble  économique,  demandait  à  grands  cris  la 
fixation  d'un  maximum.  La  Convention  cherchait  d'autres  re- 
mèdes. La  Montagne  elle-même  en  proposait  d'autres,  comme 
le  cours  forcé  des  assignats,  déjà  réclamé  vingt  fois,  ou  rim[)ôt 
sur  les  riches,  déjà  demandé  à  la  commune  par  Billaud-Varen- 
nes  et  indiqué  à  l'A-Ssemblée  par  Canibon.  Le  7  février,  la  Con- 
ven!ion  vota  quatre  millions  pour  couvrir  le  déficit  causé  à  la 
commune  par  les  achats  de  bul)sistances,  et  pour  faire  ce  fonds 
elle  établit  un  impôt  non  pas  égal,  mais  progressif. 

Vers  les  derniers  jours  <\u  mois  une  hausse  eut  lieu  sur  les 
savons.  Les  citoyennes  blanchisseuses  portèrent  des  plaintes  aux 
Jacobins  et  à  la  Convention.  On  cria  dans  Paris  :  Du  pain  et  du 
savon.  Le  25,  de  grand  matin,  des  groupes,  en  partie  comj)0- 
sés  de  femmes,  se  formèrent  dans  la  rue  des  Lombards  et  les 
rues  environnantes,  envahirent  les  boutiques  des  épiciers,  s'y 
firent  livrer  les  marchandises  à  moitié  prix,  puis  finirent  par  les 
mettre  au  pillage.  Aucune  force  armée  ne  se  montra.  Pache 
assembla  fort  tard  le  conseil  général,  attribua  les  dé-jordres  à 
des  instigations  contre-révolutionnaires,  et  requit  les  sections 
armées,  mais  avec  une  lenteur  calculée.  Une  proclamation  in- 
vita les  citoyens  à  ne  pas  ^^e  laisser  abuser  par  les  royalistes. 
Le  soir,  au  club  des  Jacobins,  les  aristocrates  et  les  Girondins 
furent  accusés  de  causer  la  misère  du  peuple  par  des  accapa- 
rements calculés.  Robespierre  v  ajouta  une  diatribe  contre  les 
riches,  et  écrivit  à  ce  propos  une  circulaire  où  il  dirait  :  «  Les 
crimes  qui  compromettent  la  liberté  ne  peuvent  être  l'œuvre 
que  de  ses  enneniis.  » 

Cependant  la  Convention  était  assaillie  de  réclamations.  Des 
pétitionnaires  demandaient  qu'elle  fit  respecter  les  personnes 
et  les  propriétés  ;  d'autres  voulaient  le  maximum  pour  les  objets 
de  première  nécessité,  ou  de  nouveaux  soulagements  destinés 

*  Sybel,  Histoire  de  la  Révolution ,  t.  II. 


EMEUTES    DE   FEVRIER    1793.  4*5 

à  la  classe  indigente.  Elle  donna  ;i  la  commnne  l'ordre  de  faire 
battre  la  géne'rale  et  vola  trois  millions  d'avances  pour  les  ap- 
provisionnements. C'était  ce  que  vouhiit  la  commune  or^janisa- 
trice  ou  complice  des  troubles.  Le  lendemain,  Barère,  qui  ne 
perdait  aucune  occasion  de  parler  en  liomme  de  gouvernement, 
dit  :  «  Là  où  je  ne  vois  pas  le  respect  des  propriétés,  je  ne  re- 
connais plus  l'ordre  social.  »  Il  fit  décréter  une  enquête  sur  les 
troubles,  l'envoi  d'une  citation  au  maire  et  au  commandant 
général  pour  fournir  des  explications,  enfin  un  nouveau  recen- 
sement des  gens  sans  état  et  sans  aveu  dans  toutes  les  grandes 
villes.  Cambon  demanda  aussi  une  loi  sur  les  pillajjes  de  pro- 
priétés, et  ce  vœu  fut  renvoyé  au  comité  de  législation. 

Salles  lut  un  article  de  Marat,  écrit  la  veille,  et  provoquant 
le  peuple  à  pendre  quelques-uns  des  accapareurs.  Le  soulève- 
ment n'avait  donc  rien  de  spontané.  Marat  se  défendit  de  ma- 
nière à  soulever  le  dégoût.  8a  mise  en  accusation  fut  proposée; 
un  Montagnard  même.  Bancal,  demanda  son  expulsion  pro- 
visoiie.  On  se  contenta  de  le  renvoyer  devant  les  tribunaux 
ordinaires,  en  chargeant  le  ministre  de  la  justice  de  faire  des 
poursuites. 

IV.  —  Dumouriez  était  rentré  à  Paris  le  1"  janvier,  laissant 
ses  troupes  échelonnées  le  long  de  la  Meuse,  sur  une  ligne 
étendue  eu  face  des  deux  armée»  autrichiennes  de  Glertayt  et 
de  Beaulieu,  retranchées  l'une  sur  TErft,  l'autre  à  Luxem- 
bourg. L'armée  française  était  à  demi  ruinée  par  la  misère  et 
par  le»  désertions  de  volontaires.  Elle  rencontrait  en  outre  une 
irritation  profonde  chez  les  Belges,  depuis  les  excès  commis  à 
Liège,  à  Mous,  à  Bruxelles,  par  les  émissaires  des  Jacobins, 
qui  faisaient  voter  partout  la  réunion  à  la  Erance  dans  de  pré- 
tendues assemblées  priuïaires  entourées  de  soldats. 

Dumouriez  employa  le  court  séjour  qu'il  lit  à  Paris  à  débattre 
des  plans  de  campagne  avec  le  comité  de  défense  générale  in- 
stitué par  l'Assembiée,  Mais  il  fut  froissé  du  caractère  absolu 
et  arrogant  de  Cambon  ;  il  acheva  de  se  dégoûter  des  Jacobins, 
et  évita  de  paraître  à  leur  club,  où  se  rendaient  d'autre»  géné- 
raux H  ne  trouva  guère  plus  d  appui  chez  les  Girondins,  qui  ne 
iaimaient  pas  et  ne  voulaient  pas  se  laisser  accuser  de  Hatter 
le  chef  futur  d'une  contre-révolution  militaire.  Peut-être  eut-il 
l'idée  de  tenter  un  mouvement  eu  faveur  de  Louis  XVI,  du 
moins  il  s'en  est  vanté;  mais  il  ne  pouvait  rien  loin  de  son  armée. 


ii46  LIVRE   QUARANTE-^^EUVIEME. 

La  diplomatie  de  la  Convention  ne  lui  paraissait  pas  plus 
sensée  que  ses  plans  militaires.  Il  jugeait  que  c'était  une  folie 
de  se  mettre  sur  les  Lras  une  guerre  avec  l'Aupleterre  et  la 
Hollande.  II  soutenait  qu'on  pouvait  s'assurer  la  neutralité  de 
ces  deux  pays,  et  il  s'en  faisait  fort,  pourvu  qu'on  le  cliarjjeàt 
d'une  mission  à  Londres,  ou  qu'on  lui  fournit  les  moyens  de 
s'aboucher  avec  lord  Auckland  et  Van  Spiegel.  Au  point  où  les 
choses  étaient  arrivées,  le  succès  de  ces  négociations  devait 
inspirer  beaucoup  de  doutes,  mais  Dumouriez  échoua  par  une 
autre  raison,  par  la  résistance  insurmontable  qu'il  trouva  dans 
la  jalousie  de  Glavière,  de  Pache  et  de  Monge. 

Il  repartit  au  mois  de  février,  très-mécontent  et  très-défiant, 
ayant  pourtant  obtenu  qu'on  lui  rendît  ses  commissaires  or- 
donnateurs. Il  allait  prendre  l'offensive  et  marcber  droit  sur  la 
Hollande.  Cambon  avait  appuyé  cette  idée  dans  l'espérance 
qu'on  ôterait  ainsi  à  la  coalition  un  des  principaux  marchés  où 
elle  faisait  ses  emprunts,  et  que  la  Ilollanfle,  riche  par  elle- 
même,  fournirait  des  ressources  à  utiliser.  Le  plus  sirjiple  était 
d'occuper  Maestricht  et  Venloo,  de  descendre  la  Meuse  et  d'er- 
trer  par  Gorkum  dans  le  cœur  du  pays.  Dumouriez  chargea  se^ 
lieutenants  d'exécuter  ce  plan  avec  le  gros  de  l'armée  ;  mais 
comme  l'ennemi  avait  organisé  de  fortes  lignes  de  défense  entre 
Gorkum  et  Nimègue,  il  résolut  de  marcher  lui-même  avec 
vingt-se[)t  mille  hommes  par  une  autre  route,  celle  du  Bra- 
bant  septentrional,  de  passer  le  Moerdyck  et  les  embouchures 
des  fleuves  qui  devaient  être  mal  gardées,  d'aller  droit  par 
Leyde  et  Harlem  à  Amsterdam,  et  de  prendre  ensuite  les  Hol- 
landais à  revers. 

Parti  d'Anvers,  il  entra  le  18  février  sur  le  territoire  batave . 
Il  lança  une  proclamation  où  il  déclarait  ne  faire  la  guerre 
qu'au  stathouder  et  aux  Anglais.  Il  enleva  sans  peine  les  jours 
suivants  les  places  du  Brabant  hollandais,  entre  autres  Bréda, 
où  il  s'empara  d'un  arsenal  considérable.  Mais  il  fut  arrêté  au 
Moerdvck  plus  longtemps  qu'il  n'avait  pensé,  par  les  apprêts 
nécessaires  pour  franchir  le  bras  de  mer  appelé  le  Bielbos. 

Pendant  ce  temps,  la  coalition,  qui  n'avait  voulu  marcher 
qu'à  coup  sûr  et  ses  préparatifs  terminés ,  s'ébranla  pour  nous 
ramener  en  arrière.  Le  prince  de  Cobourg,  avec  une  armée 
autrichienne,  passa  l'Erft,  chassa  la  division  française  qui  occu- 
pait Aix-la-Chapelle,  fit  lever  à  Miranda  le  siège  à  peine  com- 
mencé de  Maëslricht,  et  poussa  ses  avant-gardes  jusqu'à  Ton- 


[1793]     TENTATIVE  DE  DUMOURIEZ  SUR  LA  HOLLANDE.         -547 

grès.  Beaiilieu  sortit  de  Luxembourg  avec  une  autre  armée,  et 
s'avança  par  une  marche  parallèle.  Les  Français  furent  réduits 
à  une  retraite  précipitée,  et  perdirent  une  grande  partie  de 
leur  matériel.  Les  généraux  se  rallièrent  avec  peine  entre  Saint- 
Tron  et  Tirlemont.  Plus  de  dix  mille  soldats  avaient  déserté. 
Dumouriez,  rappelé  par  la  Convention,  par  ses  lieutenants,  par 
le  cri  général,  quitta  le  9  mars  son  camp  du  Moerdyck,  et  re- 
nonçant à  une  entreprise  devenue  impossible,  rentra  dans  la 
Belgique. 

Il  la  trouva  effravée  de  nos  revers,  indignée  et  presque  in- 
surgée contre  les  Jacobins.  Aussi  renonça-t-il  à  tous  ménage- 
ments. 11  ferma  les  clubs;  il  fit  arrêter  deux  commissaires,  dé- 
fendit aux  autres  de  se  mêler  de  ses  affaires,  et  ne  se  gêna  plus 
pour  maltraiter  avec  son  état- major  les  imbéciles  conven- 
tionnels. 

V.  —  Le  5  mars,  ou  eut  de  mai:vaises  nouvelles  de  la  Bel- 
gique. Les  Montagnards  demandèrent  que  les  fédérés  présents 
à  Paris  cessassent  d'être  à  la  solde  de  leurs  départements, 
fussent  pris  à  celle  de  la  république  et  envoyés  aux  frontières. 
Buzot  représenta  qu'une  force  armée  était  nécessaire  à  Paris, 
et  que  le  bataillon  des  Bretons  avait  seul  marché  le  25  février 
pour  rétablir  l'ordre.  La  Montagne  se  récria  et  voulut  fermer 
la  bouche  à  ses  adversaires.  Les  tribunes  répétèrent  ses  cris. 
Isnard,  hors  de  lui,  découvrit  sa  poitrine  et  dit  :  «  S'il  faut 
périr  ici,  nous  périrons.  »  Après  un  tumulte  effroyable  et  une 
suspension  forcée  de  la  séance,  il  déclara  que  la  Convention 
n'était  plus  qu'une  machine  à  décrets  aux  mains  d'une  faction. 
La  discussion  recommença  au  milieu  des  cris.  L'Assemblée 
finit  par  adopter  un  misérable  moyen  terme  :  elle  décréta  que 
les  corps  envoyés  à  Paris  par  les  départements  maritimes  y  re- 
tourneraient pour  la  défense  des  côtes.  Les  Bretons  durent 
partir;  la  Montagne  avait  obtenu  gain  de  cause. 

Le  7,  on  déclara  la  guerre  à  l'Espagne,  guerre  qu'on  pré- 
parait depuis  longtemps,  mais  qu'il  eût  été  facile  d'éviter, 
quoique  la  cour  de  INIadrid  eût  fait  pendant  le  procès  de 
Louis  XVI  une  démarche  en  sa  faveur,  et  se  fût  montrée  blessée 
du  langage  peu  diplomatique  de  Danton. 

Le  8,  les  nouvelles  de  la  Belgique  arrivèrent  plus  mauvaises 
encore.  Robespierre  répéta  sur  tous  les  tons  qu'il  fallait  armer 
le  peuple  pour  la  guerre,  et  écraser  à  l'intérieur  les  ennemis 


44S  L I  V  n  E   0  U  A  1'.  A  N  1  E  -  N  E  U  V  I  E  M  E. 

et  les  trnJlres.  Les  levées  drcréiée-.  n'élnienf  p;i>  prêtes;  Danlon 
dit  f\u\\  fallait  des  hommes  mit  riieiire;  que  e'étiut  à  P;iiis  fie 
donner  rimpul.->ion  et  de  se-  ili>!ii>;;iier  par  soti  civisme,  l'^u 
conséquence,  les  quarante-linit  sections  furent  invitées  à  en- 
voyer des  gardes  nationaux  volontaires  pour  sauver  la  patrie. 
Barere  ajouta  que  Paris  ne  devait  |)as  avoir  le  monopole  du 
patriotisme,  qu'il  fallait  envoyer  des  commissaires  flans  les<lé- 
partements,  pour  engager  les  citoyens  «  à  voler  à  la  gloire  qui 
accompagnerait  Dumouriez  »  . 

J^e  maire  Pache  donna  Tordre  de  fermer  les  spectacles,  et 
fit  battre  le  rappel  pour  f|ue  les  citoyens  se  rendissent  aux 
sections.  Une  proclamation  fut  affichée.  —  Aux  armes! 
citoyens.  Aux  armes!  Si  vous  tardez,  tout  est  perdu.  —  La 
patrie  fut  déclarée  en  danger  et  un  drapeau  noir  élevé  sur  les 
tours  de  Notre-Dame.  Instantanément  la  terreur  se  répandit. 
La  terrasse  des  Feuillants,  les  avenues  de  la  Convention  se 
remplirent  d'une  foule  agitée.  On  se  demandait  queU  grands 
désastres  étaient  arrivés,  et  si  Ton  n'allait  pas  assister  au  re- 
nouvellement des  massacres  de  septembre.  Les  crieurs  de  la 
feuille  de  Marat  annonçaient  la  grande  trahison  des  généraux. 
Le  bruit  courait  qu'on  allait  sonner  le  tocsin  et  tirer  le  canon 
d'alarme. 

Duliem  proposa  de  chasser  de  l'Assemblée  Xea  folliculaires ^ 
ces  iepti!es  inqmrs  qni  calomniaient  les  patriotes.  Deux  cents 
honuiies  allèrent  hriser  les  presses  et  les  meubles  du  député 
Gorsas,  rédacteur  d'une  feuille  girondine. 

Le  9,  le  maire  Pache  et  le  procureur  de  la  commune  Chau- 
mette  vinrent  aimoncer  que  les  sections  étaient  animées  Au 
plus  pur  patriotisme  et  que  les  jeunes  gens  partaient.  Cliau- 
metle  dem.iufla  une  taxe  de  guerre  sur  les  riches,  et  Danton 
réclama  la  mise  en  liberté  des  détenus  pour  dettes.  Des  com- 
pagnies de  volontaires  défilèrent  à  la  bane. 

Danton,  qui  revenait  de  Belgique,  soutint  qu'on  était 
perdu  si  l'on  entreprenait  de  lutter  contre  l'Euiope  sans  un 
pouvoir  fortement  organisé  à  Tintéiieur  et  capable  d'arracher 
Paris  à  ranarehie.  La  dictature,  qu'on  l'avait  à  tort  ou  à  raison 
accusé  de  vouloir,  devenait  nécessaire.  Il  la  voulut,  et  il  la 
voulut  par  l'As-<endjlée.  Sur  la  motion  de  ses  amis,  la  Conven- 
tion vola  l'envoi  immédiat  de  quatre-vingt-trois  députés  dans 
les  départements,  avec  des  pouvoirs  extraordinaires  «  pour  i«- 
chaulfer  le  patriotisme  et  pousser  la  nation  sur  les  frontières.» 


[1793]  É:,îEUTES   DÉ  MARS.  440 

En  même  temps  on  fit  demander  par  les  sections,  habituées  à 
obéira  un  mot  d'ordre,  la  création  d\in  tribunal  révolution- 
naire, parce  que  le  peuple  ne  voulait  pas  laisser  d'ennemis 
derrière  lui,  et  que  ce  serait  le  moyen  d'empêcher  qu'il  ne  se 
fît  justice  lui-même. 

La  Convention  céda  entraînée  par  le  sentiment  imminent  du 
danger.  Elle  choisit  des  commissaires  sur  la  liste  des  patriotes 
dressée  par  la  Montagne.  Elle  vota  l'impôt  de  guerre  sur  les 
riches.  Elle  vota  même  le  tribunal  criminel  extraordinaire  et 
sans  appel  «  pour  le  jugement  des  traîtres,  des  agitateurs  et 
des  contre-révolutionnaires  »  .  Lanjuinais,  toujours  courageux, 
demanda  vainement  qu'on  limitât  au  seul  département  de  Paris 
ce  décret  affreux,  «  affreux,  disait-il,  par  les  circonstances 
qui  nous  environnent,  affreux  par  la  violation  de  tous  les  prin- 
cipes des  droits  de  l'homme ,  affreux  par  l'abominable  irrégu- 
larité de  la  suppression  de  l'appel  en  matière  criminelle.  » 
Toutefois,  le  lendemain,  lorsque  Robespierre,  qui  s'était 
associé  à  l'idée  de  dominer  la  France  par  la  Convention,  à 
condition  qu'il  dominerait  lui-même  la  Convention  par  la  ter- 
reur, proposa  de  soustraire  ce  tribunal  à  toutes  les  formes  de 
la  justice,  l'Assemblée  frémit  et  parut  vouloir  protester  contre 
sa  propre  docilité. 

Alors  les  sections  se  soulevèrent.  Plusieurs  d'entre  elles 
prirent  des  arrêtés  invitant  le  peuple  de  Paris,  portion  inté- 
grante du  souverain,  à  exex^cer  sa  souveraineté  et  à  se  réunir 
en  assemblée  électorale  pour  révoquer  ses  mandataires  infi- 
dèles. Varlet,  Fournier  l'Américain  et  Champion  voulurent 
obliger  le  conseil  général  de  la  commune  à  fermer  les  barrières 
et  à  proclamer  l'insurrection. 

Il  s'y  refusa  et  se  constitua  en  permanence.  Santerre  répondit 
avec  une  certaine  énergie  et  donna  l'ordre  de  faire  des  pa- 
trouilles, quoiqu'il  n'eût  que  deux  cents  honmies  sous  la  main. 

C'était  un  dimanche.  Un  banquet  patriotique  devait  avoir 
lieu  dans  la  section  de  la  Halle  aux  blés.  Apres  le  banquet, 
plus  de  mille  sectionnaires  défilèrent  aux  Jacobins  en  jurant 
de  vaincre  ou  de  mourir ,  puis  se  divisèrent  en  deux  bandes , 
dont  l'une  marcha  sur  la  Convention,  l'autre  alla  s'établir  aux 
Cordeliers,  désignés  pour  servir  de  quartier  général  du  parti. 
Dubois-Crancé ,  ami  de  Danton,  parla  au  club  avec  force  pour 
arrêter  la  prise  d'armes ,  et  ne  parvint  qu'à  gagner  un  peu  de 
temps.  Les  Girondins,  réunis  chez  Pétion,  se  croyaient  perdus, 
vu.  29 


450  LIVRE  QUARAINTE-NEUVIÈ.ME. 

L'un  d'eux,  Kervélégan,  alla  s'assurer  du  bataillon  des  Bre- 
tons, qui  n'avait  pu  partir  encore.  Les  autres,  décidés  à  ven- 
dre chèrement  leur  vie,  résolurent,  au  nombre  de  quarante,  de 
marcher  en  armes  contre  la  Montagne  dan»  la  salle  même  de 
la  Convention.  Heureusement  une  pluie  torrentielle  tomba 
toute  la  soirée  et  toute  la  nuit.  Cette  circonstance  et  le  fait 
qu'aucun  des  chefs  de  la  commune  ni  des  députés  montagnards 
ne  se  mit  à  la  tète  de  l'insurrection,  la  firent  avorter. 

Barère,  fidèle  au  rôle  qu'il  s'était  tracé,  soutint  à  la  Conven- 
tion qu'elle  était  libre ,  et  en  donna  cette  raison  absurde ,  que 
l'homme  est  toujours  libre  quand  il  veut  l'être.  On  décréta  que 
le  tribunal  extraordinaire,  déjà  voté,  serait  composé  de  neuf 
membres  nommés  par  la  Convention ,  qu'il  ne  s'astreindrait  à 
aucune  des  formes  d'instruction  établies;  qu'il  pourrait  pour- 
suivre soit  à  la  requête  de  l'Assemblée,  soit  directement.  Ces 
nouveaux  articles  causèrent  une  véritable  stupeiu-.  «  Nous 
«  mourrons  tous,  s'écria  Vergniaud,  plutôt  que  de  consentir  à 
«une  inquisition  mille  fois  plus  redoutable  que  celle  de 
«Venise.  »  Cambon  dit  qu'où  allait  investir  le  tribunal  de 
pouvoirs  supé. ieurs  à  ceux  de  l'Assemblée.  Barère,  pour 
trancher  le  débat,  représenta  que  ces  craintes  étaient  vaines, 
à  la  condition  qu'il  y  eût  des  jurés.  On  décida  que  ces  jurés 
seraient  nommés  par  la  Convention  et  choisis  dans  tous  les 
départements.  La  Montagne  exigea  qu'ils  opinassent  à  haute 
voix.  Danton  dit  le  mot  de  la  situation  :  «  Soyons  terribles, 
pour  empêcher  le  peuple  de  l'être.  » 

Beurnonville,  qui  avait  été  obligé  de  se  réfugier  au  milieu 
des  Bretons  pour  ne  pas  être  enlevé  par  l'émeute ,  donna  sa 
démission.  Danton  proposa  de  choisir  les  ministres,  chargés 
du  pouvoir  exécutif,  au  sein  de  la  Convention,  afin  de  donner 
au  gouvernement  plus  d'unité  et  plus  d'énergie.  Robespierre 
l'approuva.  Mais  la  Réveillère-Lépeaux  se  récria  contre  le 
danger  de  confondre  tous  les  pouvoirs,  et  de  créer  ainsi,  au 
profit  de  la  majorité  de  l'Assemblée,  un  despotisme  irrespon- 
sable. Beurnonville  ne  tarda  pas  à  être  renommé. 

Le  12,  Isnard  fit  un  appel  chaleureux  à  la  concorde.  La 
Montagne  désavoua  l'insurrection  avortée  de  Tavant-veille. 
Marat  lui-même  dénonça  Fournier,  qui  fut  décrété  d'accusa- 
tion. Le  13,  Vergniaud  parla.  Il  admit  que  la  tentative  insur- 
rectionnelle était  une  manœuvre  des  émigrés.  Mais  cette  con- 
cession faite  à  ses  adversaires,  qvioique  beaucoup  trop  forte 


[mars  1793]  PERTE   DE   Lxi   BELGIQUE.  451 

au  jugement  de  Louvet,  et  l'abus  de  ki  phraséologie  révolu- 
tionnaire, ne  furent  pour  lui  que  des  précautions  oratoires. 
Remontant  aux  causes  du  mal,  il  les  trouva  dans  les  amnisties 
pour  les  crimes,  dans  la  persuasion  où  était  le  peuple  qu'il 
devait  exercer  des  vengeances,  dans  Fliabitude  que  prenait 
une  fraction  de  l'Assemblée  emportée  par  son  délire  de  dé- 
noncer ses  adversaires  à  ces  vengeances  populaires.  Il  tallait 
craindre  que  la  révolution  ne  fit  comme  Saturne,  qu'elle  ne 
dévorât  successivement  tous  ses  enfants.  Le  temps  était  venu 
de  choisir  entre  les  lois  et  l'anarchie,  entre  la  république  et  la 
tyrannie.  Vergniaud  conclut  en  demandant  une  enquête  sur 
les  faits  du  9,  du  10  et  du  11,  l'arrestation  des  membres  du 
comité  d'insurrection,  celle  de  Desfieux  et  de  Lazouski ,  l'un 
meneur  des  Jacobins,  l'autre  qui  avait  dirigé  le  pillage  chez 
Gorsas,  l'obligation  pour  les  sections  de  communiquer  leurs 
registres,  et  pour  le  ministre  de  la  justice  de  rendre  compte 
des  résultats  de  la  procédure  à  bref  délai.  L'arrestation  de  tous 
les  membres  du  comité  d'insurrection  fut  aussitôt  décrétée. 

Les  Jacobins  voului'ent  s'armer  povir  délivrer  Fournier. 
Billaud-Varennes  les  en  empêcha.  Mais  les  députés  monta- 
gnards, plus  habiles  que  les  Girondins,  eurent  le  talent  de 
faire  abandonner  les  poursuites,  et  d'assurer  comme  toujours 
l'impunité  des  coupables,  Vergniaud,  qui  imputait  le  complot 
aux  royalistes,  en  couvrait  les  véritables  auteurs  d'un  trop 
commode  manteau.  Fournier,  Lazouski  se  présentèrent  à  la 
barre  et  obtinrent,  sans  discussion,  le  rappel  des  décrets 
lancés  contre  eux.  Garât,  dans  un  rapport  lu  le  9,  déclara 
n'avoir  pu  découvrir  de  comité  d'insurrection,  se  félicita  que 
l'ordre  eût  été  maintenu,  donna  des  éloges  à  Pache,  et  dit  que 
tout  le  danger  tenait  à  l'existence  de  vingt  ou  trente  hommes 
passionnés,  s'autorisant  des  soupçons  mutuels  auxquels  se 
livraient  les  partis  dans  la  Convention,  soupçons  regrettables, 
mais  trop  naturels  pour  qu'on  pût  les  empêcher. 

C'était  ce  même  Garât  qui,  ayant  la  prétention  d'admirer 
les  talents  et  d'utiliser  les  vertus  des  uns  et  des  autres,  disait 
peu  de  jours  avant,  avec  une  quiétude  peu  lassurante,  à  propos 
des  bruits  de  complots  :  «  11  y  a  dans  tout  cela  plus  de  voleurs 
et  d'assassins  que  de  vrais  conspirateurs.  » 

VI.  —  Dumouriez,  forcé  de  quitter  la  Hollande,  arriva  le 
13  à  Louvain,  et  reprit  le  commandement  de  l'armée  de  Bel- 

29. 


432  LIVRE   QUARANTE-NEUVIEME. 

gique.  En  passant  à  Bruxelles,  il  écrivit  au  comité  de  sûrefé 
générale  une  lettre  violente ,  pour  rejeter  sur  les  Jacobins  la 
responsabilité  de  tous  les  échecs  éprouvés.  Il  les  accusa  d'être 
grossiers  et  ineptes;  de  se  mêler  de  toutes  les  affaires  civiles 
et  militaires  pour  les  troubler  ;  de  destituer  les  magistrats  élus  ; 
de  profaner  les  églises,  de  piller  les  paysans,  d'employer  la 
terreur  pour  arracher  des  demandes  de  réunion  à  la  France. 
Il  voulait,  lui,  gagner  les  Belges  et  se  les  attacher.  Le  comité 
tint  la  lettre  secrète  et  fit  partir  Danton ,  qu'il  chargea  de  le 
calmer. 

Dumouriez  était  décidé  à  reprendre  l'offensive,  seul  moyen 
de  relever  le  moral  de  ses  troupes.  Bien  qu'il  n'eût  que  trente- 
huit  mille  hommes,  et  qu'il  estimât  la  force  numérique  des 
Autrichiens  à  cinquante-deux  mille,  chiffre  au-dessus  de  la  réa- 
lité, il  croyait  pouvoir  livrer  une  bataille,  la  gagner,  arrêter 
ainsi  l'armée  ennemie,  qui  manquait  d'une  direction  unique, 
comme  toutes  les  armées  de  coalition,  et  redevenir  maître  de  la 
Belgique.  Il  se  proposait  d'en  chasser  alors  les  Jacobins,  puis 
de  retourner  à  Paris  et  de  rétablir  la  Constitution  de  1791, 
c'est-à-dire  de  substituer  la  liberté  à  l'anarchie. 

Dans  ces  idées,  il  attaqua  les  Autrichiens  le  18,  en  avant 
ùes  petites  rivières  des  Ghettes,  pour  les  forcer  à  rétrograder. 
Apres  une  journée  meurtrière,  où  il  fut  vaillamment  secondé 
par  les  généraux  Valence  et  Thouvenot,  et  par  le  jeune  duc  de 
Chartres,  il  s'empara  de  la  position  de  Ner^vinde,  illustrée 
cent  ans  plus  tôt  par  une  victoire  de  Luxembourg.  Mais  pen- 
dant ce  temps,  son  aile  gauche,  commandée  par  Miranda,  re- 
cula devant  Clerfayt,  qui  l'accabla  de  forces  supérieures. 
Dumouriez,  courant  le  risque  d'être  enveloppé,  dut  ordonner 
la  retraite.  Il  l'opéra  d'ailleurs  en  bon  ordre ,  tenant  l'ennemi 
à  distance  et  payant  de  sa  personne.  Il  rentra  dans  ses  posi- 
tions avec  une  perte  de  quatre  mille  hommes  tués  ou  pris ,  et 
de  six  mille  fuyards,  presque  tous  volontaires. 

Condamné  à  la  défensive,  il  ne  désespéra  pas  de  se  main- 
tenir encore,  car  il  s'appuyait  sur  des  places  fortes  occupées 
par  de  suffisantes  garnisons,  et  il  était  en  mesure  d'empêcher 
que  les  hostilités  ne  fussent  portées  sur  le  territoire  français. 

Le  22,  les  envoyés  de  la  Convention,  Danton  et  Lacroix, 
le  virent  à  Louvaiu:  il  les  traita  avec  humeur.  Il  eut  aussi 
deux  entrevues  avec  le  colonel  Mack,  chef  d'état-major  de  la 
coalition.  Il  convint  avec  lui  que  tous  engagements  inutiles 


[mars  1793]  TROUBLES   DES    PROVINCES.  453 

cesseraient  entre  les  deux  armées,  et  trouvant  ses  dispositions 
accommodantes,  il  lui  confia  ses  ressentiments.  Il  lui  dit  que  la 
Convention  était  insensée  de  défier  TEurope  et  de  multiplier 
ses  armées,  quand  elle  ne  pouvait  ni  recruter  ni  entretenir 
celle  du  Nord,  engagée  contre  des  forces  supérieures;  que  le 
temps  était  venu  d'arracher  la  France  au  désordre,  à  l'anar- 
chie et  au  joug  d'hommes  incapables  ou  féroces  qui  s'étaient 
imposés  à  elle;  qu'on  devait  enfin  rétablir  la  royauté  et  tirer 
du  Temple  le  jeune  Louis  XVIP.  Il  voulait  dissoudre  la  Con- 
vention, et  il  jugeait  que  pour  éviter  les  délais  et  le  trouble 
des  élections,  le  plus  siîr  serait  d'appeler  à  Paris  une  partie  des 
administrateurs  des  départements  ,  et  de  composer  avec  eux 
une  Assemblée  nouvelle. 

VII.  —  L'insurrection  avortée  du  10  mars  fut  naturelle- 
ment suivie  de  quelques  jours  de  calme  apparent.  Danton 
imagina  de  réunir  dans  les  comités  les  principaux  membres  de 
la  Montagne  et  de  la  Gironde,  pour  atténuer  leurs  défiances 
et  combiner  une  action  commune.  L'accord  était  difficile; 
mais  on  ne  voyait  pas  d'autre  planche  de  salut.  «  L'espérance, 
dit  emphatiquement  Garât,  des  gens  qui  observaient  et  réflé- 
chissaient désignait  Danton  comme  l'intermédiaire  par  lequel 
le  génie  qvii  devait  organiser  la  république  pouvait  communi- 
quer avec  les  passions  qui  l'avaient  enfantée.  » 

Les  nouvelles  des  départements  étaient  déplorables.  Lyon 
était  en  feu,  Orléans  et  la  Vendée  en  pleine  insurrection. 

Lyon  avait  un  club  central,  dirigé  par  des  Jacobins  forcenés, 
Chalier,  président  du  tribunal  civil  du  district,  et  le  procureur 
syndic  Laussel,  abbé  défroqué.  Chalier  était  une  doublure  de 
Marat;  livré  à  une  exaltation  ou  plutôt  une  fureur  continuelle, 
il  ne  demandait  que  des  tètes.  Le  jacobinisme  semblait  encore 
plus  effrayant  à  Lyon  qu'à  Paris ,  parce  que  les  passions  anti- 
sociales y  régnaient  sans  contre-poids.  Chalier  n'avait  ni  but  ni 
ambition  politiques;  il  allait  droit  au  meurtre  pour  le  meurtre. 
Le  club  central,  dirigeant  les  actes  de  la  commune,  avait  fait 
taxer  les  denrées  et  établir  l'emprunt  sur  les  riches.  Le  4  fé- 
vrier, il  fit  prêter  sur  la  place  des  Terreaux,  dans  une  céré- 
monie en  l'honneur  de  Le  Pelletier,  le  serment  de  l'extermina- 
tion générale  des  aristocrates.  Dans  la  nuit  du  5,  il  fit  faire  des 

1  Sybcl,  t.  II. 


454  LIVRE   QUARAI\TE-IVEUVIÈME. 

visites  domiciliaires  pour  arrêter  les  ci-devant  nobles,  ci- 
devant  prêtres,  et  autres  citoyens  qui  s'étaient  indignés  fie  la 
mort  du  rof.  Environ  trois  cents  suspects  furent  arrêtés  ,  et  la 
guillotine  promenée  sur  les  places  publiques.  Le  maire  Nivière- 
Chol ,  s'étant  opposé  inutilement  à  ces  violences ,  donna  sa 
démission.  Les  modérés,  comprenant  par  les  prédications  et 
les  menaces  sanguinaires  de  Chalier  que  le  moment  de  se  dé- 
fendre était  venu,  réélurent  le  maire  le  18  à  une  immense 
majorité,  fermèrent  le  club  central  et  chassèrent  les  Jacobins 
de  l'hôtel  de  ville,  dont  ils  s'étaient  emparés  de  vive  force. 

Trois  commissaires,  Legendre,  Bazire  et  Rovère,  furent 
envoyés  à  Lyon  par  la  Convention,  lis  suspendirent  le  procu- 
reur syndic  Laussel  et  épurèrent  le  club.  Mais  comme  ils  crai- 
gnaient que  la  contre-révolution  ne  choisît  Lyon  pour  y  plan- 
ter son  drapeau,  ils  forcèrent  de  nouveau  Nivière  à  quitter  la 
mairie,  emprisonnèrent  le  successeur  que  les  électeurs  lui 
donnèrent,  parce  qu'il  était  Girondin,  et  finirent  par  faire  élire, 
le  9  mars,  un  maire  jacobin.  Ainsi  Lyon  resta  frémissant  sous 
la  menace  d'une  guerre  civile  différée. 

Marseille  s'agitait,  divisée  entre  les  deux  partis,  quoique  celui 
de  la  Gironde  y  fût  le  plus  fort.  La  Gironde  était  entièrement 
maîtresse  à  Bordeaux  et  dans  les  villes  du  sud-ouest.  Rouen  et  la 
Ncrniandie  avaient  appris  avec  tristesse  la  mort  de  Louis  XVI; 
les  administrations  y  étaient  généralement  constitutionnelles. 
Le  24  mars,  la  Société  populaire  d'Amiens  envoya  à  la  Con- 
vention  une  adresse  contre  la  Montagne. 

La  levée  de  trois  cent  mille  hommes  causa  beaucoup  de 
troubles.  Le  14  mars,  Manuel,  qui  se  trouvait  à  Montargis,  fut 
poursuivi  par  les  conscrits  révoltés;  on  ne  put  l'arracher  à  la 
mort  qu'en  l'enfermant  dans  la  prison  de  la  ville.  Le  16, 
Léonard  Bourdon,  un  des  commissaires  envoyés  à  Orléans, 
n'échappa  que  par  hasard  à  une  tentative  d'assassinat.  La  mu- 
nicipalité, accusée  de  connivence  ou  de  faiblesse,  fut  révoquée 
et  remplacée. 

Mais  ce  fut  dans  le  Bocage  et  la  Vendée,  entre  la  Loire  et 
la  Sèvre,  qu'éclata  spontanément  la  plus  forte  résistance. 
C'était  un  pays  sans  agglomérations  de  population;  les  paysans, 
déjà  irrités  de  la  persécution  des  prêtres,  auxquels  ils  étaient 
très-attachés,  s'indignaient  encore  de  la  tyrannie  et  des  vexa- 
tions des  administrateurs  de  districts.  Le  tirage  pour  le  recru- 
tement des  trois  cent  mille  hommes  les  exaspéra.  Le  10  mars, 


[jiARs  1793]  MESURES    DE   SALUT  TUBLIG.  455 

le  tocsin  sonna  dans  les  villages.  Les  conscrits,  forcés  de 
marcher,  aimèrent  mieux  se  battre  contre  la  république  que 
pour  elle.  Le  11,  un  premier  combat  eut  lieu  sur  la  place 
de  Saint-Florent-sur-Loire.  Le  13,  un  voiturier,  Catbelineau, 
se  mit  à  la  tête  des  conscrits,  enleva  un  poste  républicain  et 
un  canon.  Le  14,  il  occupa  Chemillé,  et  le  15,  Cbollet,  où  sa 
troupe,  qui  allait  grossissant,  trouva  des  armes,  des  munitions 
et  quatre  pièces  de  campagne.  Pendant  ce  temps,  quinze 
cents  hommes  envahissaient  Machecoul,  s'en  emparaient,  et  y 
fusillaient  cinquante-huit  prisonniers  républicains.  On  estime 
qu'à  Machecoul,  à  la  Roche-Bernard  et  ailleurs,  l'insurrection 
vendéenne  commença  par  le  massacre  de  trois  cents  victimes, 
dont  faisaient  partie  plusieurs  magistrats  de  district'.  En  peu 
de  jours  elle  s'étendit,  partiellement  il  est  vrai,  jusque  dans 
le  Finistère. 

Le  maire  de  Nantes,  Baco,  et  les  autorités  de  la  ville,  pri- 
rent un  arrêté  des  plus  rigoureux;  ils  instituèrent  un  tribunal 
extraordinaire,  qui  devait  marcher  à  la  suite  des  troupes  avec 
une  guillotinepour  châtier  les  coupables.  Quelques  jours  après, 
le  19,  la  Convention  rendit  un  décret  préparé  par  Cambacérès, 
et  organisant  des  commissions  militaires  qui  devaient  juger 
sommairement.  Mais  les  républicains  avaient  peu  de  troupes  et 
ne  disposaient  guère  que  de  gardes  nationaux.  Le  19,  le  gé- 
néral Slarcé,  qui  commandait  un  détachement  à  Fontenay,  se 
laissa  désai'mer  près  de  celte  ville.  Les  paysans,  animés  par  le 
succès  et  comprenant  à  merveille  la  facilité  qu'offrait  pour 
une  guerre  de  partisans  un  pays  ondulé ,  découpé  en  petites 
fermes,  sans  routes,  sans  grandes  villes  et  sans  grandes  plaines, 
sentant  d'ailleurs  qu'ils  avaient  sous  la  main  toutes  les  res- 
sources nécessaires,  s'enhardirent  et  se  donnèrent  des  chefs. 
Ces  chefs  furent  des  gentilshommes  qui  avaient  servi,  d'El- 
bée,  de  Bonchamps,  Charette  de  la  Contrie.  Charette,  ancien 
heutenant  de  vaisseau,  prit  le  commandement,  donna  une 
direction  aux  Vendéens,  s'empara  le  29  mars  de  Pornic,  et 
quelques  joins  après  de  l'île  de  Noirmoutiers,  afin  de  s'assurer 
des  communications  avec  le  dehors. 

L'insurrection  alors  ne  tarda  pas  à  changer  de  caractère  : 
^lle  devint  rovaliste. 

VIII.  —  La  Convention,  entourée  d'ennemis  et  de  dangers, 

*  Ternaux,  Histoire  delà  Terreur,  t.  VI. 


h.Ô  LIVRE  QUxlnArsTE-^'î:UVIEME. 

prit  coup  sur  coup,  et  à  peu  j.rès  sans  discussion,  des  mesures 
exceptionnelles  au  nom  du  salut  public. 

Elle  décréta  la  permanence  de  tous  les  corps  administratifs, 
le  bannissement  des  émigrés  à  perpétuité,  la  démolition  de 
leurs  châteaux,  la  peine  de  mort  contre  les  prêtres  déportés 
qui  seraient  arrêtés  sur  le  territoire  français.  Barère,  qui  s'était 
posé  en  instigateur  de  ces  mesures,  fit  encore  décréter  le  prin- 
cipe de  l'impôt  progressif,  le  partage  des  biens  communaux 
entre  les  pauvres,  puis,  pour  raffermir  l'ordre  social,  la  peine 
de  mort  contre  quiconque  proposerait  une  loi  agraire  ou  une 
mesure  subversive  des  propriétés  territoriales,  commerciales 
ou  industrielles. 

Le  21 ,  on  vota  la  formation  de  comités  révolutionnaires 
dans  les  communes  pour  surveiller  les  étrangers.  Ces  comités 
s'attribuèrent  aussitôt  le  droit  de  délivrer  les  passe-ports ,  les 
certificats  de  civisme  et  de  résidence,  et  celui  d'arrêter  les 
suspects. 

Les  défis  de  Dumouriez  et  les  dispositions  connues  d'une 
partie  de  son  armée  servirent  de  thème  à  ceux  qui  parlaient 
toujours  d'expulser  les  traîtres.  Piobespierre  proposa  d'exiler 
les  princes  d'Orléans,  et  de  traduire  Marie-Antoinette  devant 
le  tribunal  révolutionnaiie.  La  Convention  décréta  le  désar- 
mement de  tous  les  ci-devant  nobles,  prêtres  et  fonctionnaires 
publics,  ainsi  que  de  leurs  domeslif|ues.  L'exécution  de  ce 
décret  entraîna  de  nouvelles  visites  domiciliaires,  des  arresta- 
tions de  suspects  aux  barrières;  on  obligea  les  propriétaires  et 
les  concierges  à  afficher  sur  les  portes  les  noms  des  locataires 
de  chaque  maison  (25-28  mars).  La  Convention  exigea  seule- 
ment que  les  visites  domiciliaires  ordonnées  par  la  commune 
se  fissent  le  jour  et  non  la  nuit,  en  souvenir  de  septembre. 
Barère  prit  sous  sa  protection  les  appelants,  dont  l'expulsion 
était  réclamée  par  les  pétitions  jacobines. 

Plus  les  dangers  croissaient,  plus  on  sentait  que  le  gouver- 
nement était  mal  constitué.  On  disait  que  V exécutif  manquait 
d'énergie,  et  que  les  comités  de  l'Assemblée  ne  pouvaient,  mal- 
gré leur  activité ,  suppléer  à  ce  défaut  d'énergie ,  parce  qu'ils 
se  nuisaient  les  uns  aux  autres.  Ce  fut  alors  que  la  Convention 
imagina  (le  25  mars)  de  transformer  le  comité  de  défense 
déjà  existant  en  comité  de  défense  générale  et  de  salut  public 
Elle  le  composa  de  vingt-cinq  membres  et  lui  donna  le  con- 
trôle immédiat  des  ministres,  qui  devaient  paraître  devant  lui 


[avril  i793]     COMPLOT   AVORTÉ   DE   DUMOURIEZ.  457 

deux  fois  par  semaine.  Elle  l'astreignit  en  même  temps  à  lui 
rendre  à  elle-même  un  compte  hebdomadaire  de  celles  de  ses 
opérations  qui  seraient  susceptibles  de  publicité;  mais  comme 
la  plupart  ne  pouvaient  l'être,  cette  dernière  obligation  se 
trouva  illusoire. 

IX,  —  Telle  était  la  situation  intérieure  quand  Dumouriez 
arriva,  le  30  mars,  à  Bruille  et  à  Saint-Amand.  Furieux  de  ses 
revers  et  les  imputant  aux  Jacobins  qui  avaient  désorganisé 
l'armée,  détruit  la  discipline,  rendu  l'obéissance  impossible, 
les  soldats  et  même  les  officiers  mutins,  raisonneurs,  pillards 
et  cruels,  il  ne  gardait  plus  aucune  prudence,  pareil  à  un 
joueur  qui  risque  sa  dernière  carte  et  affecte  de  montrer  son 
jeu.  Il  laissait  madame  de  Genlis  et  les  princes  d'Orléans  résider 
à  Tournay  sous  sa  protection ,  sans  s'inquiéter  des  accusations 
auxquelles  leur  présence  l'exposait.  Il  voulait  renverser  la 
Convention,  qu'il  disait  composée  de  quatre  cents  imbéciles  et 
trois  cents  scélérats,  pour  rétablir  la  constitution  de  1791 ,  en 
y  ajoutant  une  chambre  haute,  comme  en  Angleterre.  Il  se 
croyait  sûr  de  son  armée;  il  l'était  certainement  des  troupes  de 
ligne,  quoiqu'il  ne  le  fût  pas  des  volontaires.  Mais  il  commit 
deux  fautes,  celle  de  ne  pas  désarmer  ces  derniers ,  et  celle  de 
se  laisser  ramener  sur  le  territoire  français.  Il  se  proposait  d'oc- 
cuper Lille,  Valenciennes  et  Condé,  où  il  trouverait  des  vivres 
et  un  triple  point  d'appui.  Or,  le  général  qu'il  envoya  à  Lille 
n'y  put  pénétrer,  et  l'officier  qu'il  envoya  à  Valenciennes  le 
trahit.  Les  sociétés  populaires,  très-actives  dans  ces  deux  villes, 
pesaient  de  tout  leur  poids  sur  les  garnisons.  Celles-ci  n'osè- 
rent se  prononcer. 

Le  30,  la  Convention  nomma  cinq  commissaires.  Camus, 
Quinette,  Lamarque,  Bancal,  Carnot  l'aîné,  et  les  chargea  de 
se  rendre  à  l'armée  du  Nord,  avec  pouvoir  de  suspendre  et  de 
faire  arrêter  les  généraux.  Carnot  se  trouvait  à  Arras.  Les 
quatre  autres  partirent  et  emmenèrent  avec  eux  le  ministre  de 
la  guerre  Beurnonville.  Reçus  le  2  avril  au  camp  de  Dumou- 
riez, ils  le  sommèrent  d'obéir  à  l'Assemblée,  qui  le  rappelait 
à  Paris.  Il  s'y  refusa,  disant  qu'il  ne  ferait  pas  la  folie  de  porter 
sa  tête  au  tribunal  révolutionnaire.  Les  commissaires  pro- 
noncèrent sa  suspension.  Il  fit  un  signe  à  ses  hussards  qui  les 
arrêtèrent,  et  il  les  envoya  à  Tournay  au  général  Clerfayt, 
dans  la  pensée  qu'ils  lui  serviraient  d'otages  s'il  tombait  lui- 


458  LIVRE  QUARANTE-NEaVIÈ:ME. 

même  aux  mains  des  conventionnels.  Plus  tard,  ils  furent 
transportés  en  Autriche  dans  des  forferesses. 

Le  lendemain  3,  il  publia  son  manifeste  aux  camps  de 
Bruille  et  de  Saint-Amand.  Mais  déjà  les  troupes  étaient  incer- 
taines et  les  officiers  encore  plus.  Les  camps  étaient  pleins  de 
Jacobins  et  de  commissaires  de  la  Convention,  trop  bien  avertis 
par  les  imprudences  du  général.  On  savait  qu'il  négociait  avec 
l'ennemi,  et  comme  on  ignorait  sur  quelles  bases,  le  mot  de 
traître  se  répétait  dans  les  rangs.  Le  -4,  il  partit  à  cheval 
avec  une  faible  escorte,  accompagné  de  ïhouvenot,  son  aide 
de  camp ,  et  des  deux  princes  d'Orléans ,  pour  un  rendez-vous 
dont  il  était  convenu  avec  Cobourg,  en  avant  de  Condé.  Deux 
bataillons  de  volontaires  lui  fermèrent  le  passage,  il  leur 
échappa.  Quoique  poursuivi  par  les  coups  de  fusil,  il  rentra 
par  Maulde;  il  apprit  alors  que  son  artillerie  l'avait  aban- 
donné, et  que  le  général  Dampierre,  s'étant  déclaré  fidèle 
à  la  république,  venait  de  rallier  plusieurs  bataillons.  La 
débandade  était  complète  ;  chacun  allait  de  son  côté.  Dumou- 
riez,  réduit  à  son  état-major  et  au  régiment  de  hussards  de 
Berchiny,  passa  la  frontière.  Les  généraux  autrichiens  lui 
offrirent  de  combiner  avec  lui  une  marche  en  commun  sur 
Paris.  Il  agréa  d'abord  cette  idée,  croyant  toujours  pouvoir 
rallier  une  partie  de  ses  troupe»;  en  effet,  dix-huit  cents 
hommes  le  rejoignirent.  Mais  il  ne  tarda  pas  à  se  convaincre 
que  la  partie  était  perdue. 

Il  finit  ainsi,  comme  la  Fayette,  mais  moins  noblement.  Car 
la  Fayette  avait  eu  un  but  et  une  politique  déterminés.  Lui, 
Dumouriez,  en  dépit  de  sa  gloire  guerrière  de  l'Argonne  et  de 
Jemmapes,  s'était  conduit  en  aventurier  militaire,  avait  essayé 
successivement  de  tous  les  partis,  et  n'avait  formé  qu'à  la  der- 
nière heure  des  plans  très-incohérents.  Il  échoua  dans  l'exé- 
cution pour  l'avoir  entreprise  plus  que  légèrement,  et  pour 
avoir  demandé  à  l'étranger  un  appui  dont  personne  ne  saisis- 
sait bien  les  conditions,  pas  même  lui. 

Cependant  son  échec,  au  point  où  était  la  France,  fut  un 
malheur.  Car  il  avait  compris  que  la  grande  nécessité  du  mo- 
ment était  de  rétablir  un  gouvernement  et  de  revenir  à  la 
Constitution  de  91  améliorée. 

Quelques  mois  après,  il  dut  solliciter  des  généraux  autri- 
chiens un  passe-port  pour  la  Suisse,  faute  de  pouvoir  trouver 
un  autre  asile.  L'empereur  et  la  cour  de  Vienne  ne  lui  par- 


[AvniL  1703]  LES    GIRONDINS    ET   DANTON.  459 

donnaient  pas  d'avoir  été  l'auteur  de  la  déclaration  de  guerre, 
et  se  défiaient  de  son  caractère  touionrs  entreprenant. 

Paris  fiit  plusieurs  jours  dans  Témoi.  On  y  annonçait  son 
arrivée  et  celle  de  Cobourg.  Les  Jacobins  voulurent  créer  un 
comité  central  de  salut  public.  Ce  comité,  appuyé  sur  la  ma- 
jorité des  sections ,  s'établit  dans  une  salle  de  l'évéclié  avec 
l'autorisation  de  la  commune.  Barère  vit  le  danger  d'un  pou- 
voir qui  allait  anéantir  la  Convention.  Il  le  fit  casser  comme 
illégal  et  tendant  à  avilir  la  représentation  nationale;  seule- 
ment il  le  dénonça  comme  une  intrigue  de  la  contre-révolution 
ou  l'oeuvre  d'un  zèle  mal  entendu.  La  commune  retira  son  au- 
torisation, mais  forma  un  comité  de  correspondance  avec  les 
quarante-quatre  mille  municipalités ,  ce  qui  n'offrit  guère  un 
moindre  danger. 

Danton  s'était  compromis  en  clierchant  à  s'entendre  avec 
Dumouriez.  Non  qu'il  eût  un  plan,  il  n'en  eut  jamais;  mais 
il  avait  poussé  à  la  guerre  dans  la  pensée  qu'elle  servirait  à 
maintenir  la  république  et  qu'elle  lui  donnerait  le  moyen  de 
la  gouverner.  Il  voulait  le  pouvoir  pour  s'y  mettre  à  l'abri,  car 
étant  couvert  du  sang  de  septembre,  il  courait,  comme  dit 
Meillan,  à  l'impunité  par  toutes  les  voies.  Il  se  sentait  donc 
attiré  vers  la  force.  Or  la  force  étant  Dumouriez,  il  avait  désiré 
s'unir  à  lui,  sans  savoir  à  quelles  conditions. 

Dans  la  séance  du  I"  avril,  un  Girondin,  Lasource,  le  mit  en 
demeure  de  s'expliquer,  et  l'accusa  en  face  de  conspirer  avec 
le  général  de  l'armée  du  Nord.  Il  termina  sa  pbilippique  en 
proposant  que  chaque  député  s'engageât  à  donner  la  mort  à 
quiconque  se  ferait  roi  ou  dictateur.  Tous  se  levèrent  et  pro- 
noncèrent le  serment. 

Danton  bondit  à  la  tribune,  et  riposta  par  une  charge  vigou- 
reuse contre  les  hommes  qui,  après  avoir  voulu  sauver  le 
tyran,  faisaient  maintenant  le  métier  de  dénonciateurs.  Elu- 
dant le  récit  périlleux  de  ses  relations  avec  Dumouriez,  il  se 
vanta  d'avoir  demandé  la  création  du  tribunal  révolutionnaire 
que  Dumouriez  avait  voulu  renverser.  Il  prit  la  défense  des 
actes  des  Jacobins  en  Belgique.  Puis  d'accusé  se  faisant  accu- 
sateur, il  déclara  que  les  hommes  qui  avaient  poursuivi  la 
mort  du  tyran  devaient  se  rallier  contre  les  lâches  qui  avaient 
voulu  l'empêcher;  qu'il  fallait  confondre  les  aristocrates,  les 
scélérats,  les  modérés,  tous  ceux  qui  calomniaient  la  Conven- 
tion dans  les  départements;  que  pour  lui,   «  retranché  dans  la 


460  LIVRE   QUxinAiNTS-:^EUVIÈ?vIE. 

citadelle  de  la  raison,  il  en  sortirait  avec  le  canon  de  la  vérité 
et  pulvériserait  ses  ennemis  »  .  Ainsi  poussé  à  bout,  il  rclour- 
nait  à  la  gauche  pour  se  mettre  à  sa  tète;  il  redevenait  le 
Danton  de  septembre. 

Après  ce  discours,  la  Convention  eut  le  malheur  de  décréter, 
sur  la  motion  de  Marat,  qu'elle  renoncerait  à  l'inviolabilité 
pour  ceux  de  ses  membres  qui  seraient  déclarés  suspects ,  et 
qu'elle  les  décréterait  d'accusation. 

Danton  avait  émis  l'idée  de  former  un  camp  entre  Paris  et 
la  frontière,  et  d'y  recueillir  les  débris  de  l'armée  de  Belgique. 
Chaumette  en  fit  la  proposition  formelle  le  3.  L'effroi  était  tel, 
que  ce  jour-là  l'orateur  du  département  demanda  à  la  barre 
qu'à  l'exemple  des  Romains,  tout  homme  ayant  moins  de 
cinquante  ans  marchât  à  l'ennemi  avec  trois  jours  de  vivres, 
et  que  les  députés  se  missent  à  la  tête  de  cette  nouvelle 
milice. 

Sur  ces  entrefaites,  on  apprit  l'arrestation  des  commissaires. 
Aussitôt  Dumouriez  fut  déclaré  traître  à  la  patrie  ;  sa  tète  fut 
mise  à  prix.  La  Convention  décréta  qu'elle  siégerait  en  perma- 
nence, et  cette  permanence  dura  dix  jours. 

Les  princes  et  les  princesses  d'Orléans  présents  en  France 
furent  transférés  à  Marseille  (décret  du  4  avril)  pour  y  être 
gardés  à  vue  et  interrogés.  Tous  les  partis  s'accordèrent  à 
voter  cette  proscription,  pour  se  mettre  à  l'abri  du  soupçon 
d'orléanisme. 

Barère  dicta  les  mesures  urgentes.  Il  fit  donner  le  comman- 
dement de  l'armée  du  Nord  à  Dampierre,  et  le  ministère  de  la 
guerre  à  Bouchotte,  commandant  de  Gambray,  militaire 
ignoré  qui  se  jeta,  encore  plus  que  n'avait  fait  Pache,  entre 
les  bras  des  Jacobins.  11  fit  décider  que  des  troupes  seraient 
placées  à  Péronne,  d'autres  sous  Paris;  que  des  représentants 
du  peuple  seraient  attachés  à  chaque  armée  à  titre  de  commis- 
saires. Comme  il  fallait  que  ces  commissaires  portassent  des 
marques  distinctives,  le  peintre  David  leur  dessina  un  costume 
célèbre,  composé  d'un  habit  à  revers,  d'une  écharpe  aux  trois 
couleurs  et  d'un  chapeau  à  plumes  tricolores. 

Le  comité  de  salut  public,  étant  trop  nombreux,  fut  réorga- 
nisé le  6  avril,  c'est-à-dire  réduit  de  vingt-cinq  membres  à 
neuf,  dont  les  principaux  furent  Barère,  Cambon  et  Danton. 
La  publicité  des  délibérations  fut  supprimée.  Les  Girondins, 
qui  cessèrent  d'y  être  représentés,  renouvelèrent  toutes  leurs 


[avril  1793]      ROBESPIERRE    ATTAQUE   LA    GIRONDE.        461 

défiances  conti'e  une  institution  qu'on  allait  rendre  de  plus  en 
plus  despotique.  Barère  leur  répondit  que  ce  comité  agirait 
sous  l'œil  de  la  Convention,  qu'il  dépendrait  d'elle,  qu'il 
n'exercerait  aucune  attribution  législative,  qu'il  ne  suspendrait 
jamais  les  actes  des  ministres  sans  les  déférer  à  l'Assemblée, 
enfin  qu'il  serait  élu  seulement  pour  un  mois. 

Un  décret  du  5  avait  accordé  au  tribunal  révolutionnaire  le 
droit  d'exercer  des  poursuites  sans  demander  d'autorisation  à 
l'Assemblée ,  à  moins  que  les  poursuites  n'eussent  lieu  contre 
les  députés.  Le  6,  jour  même  de  la  réorganisation  du  comité 
de  salut  public,  eut  lieu  la  première  exécution  ordonnée  par  le 
sanglant  tribunal.  Un  émigré  fut  guillotiné.  Marat  dit  à  la 
Convention  :  «  C'est  par  la  violence  qu'il  faut  établir  la  liberté, 
et  le  moment  est  venu  d'organiser  le  despotisme  de  la  liberté 
pour  écraser  le  despotisme  des  lois.  » 

X.  —  Les  révolutionnaires  débattaient  publiquement  Vépu- 
ration  de  la  Convention,  l'expulsion  des  appelants,  des  Giron- 
dins, des  complices  du  Dumouriez,  des  mandataires  infidèles. 
Robespierre  tonnait  contre  le  modérantisme. 

Le  10,  Pétion  s'indignant ,  au  sujet  d'une  adresse  rédigée 
par  Marat,  de  voir  un  petit  nombre  d'hommes  prétendre  de 
parti  pris  avilir  la  représentation  nationale,  demanda  le  renvoi 
des  signataires  au  tribunal  révolutionnaire.  Danton,  fidèle  à 
son  nouveau  rôle,  prit  la  défense  de  ces  derniers.  Robespierre 
attaqua  la  Gironde.  Il  l'accusa  d'être  un  parti  aristocratique, 
ennemi  de  l'égalité,  protégeant  les  riches  contre  les  pauvres, 
les  modérés  contre  les  patriotes;  d'avoir  voulu  une  fédération, 
d'avoir  calomnié  Paris,  d'avoir  cherché  à  dégoûter  le  peuple 
de  la  république ,  d'avoir  trahi  la  patrie  en  s'alliant  avec  les 
traîtres  comme  Dumouriez  et  avec  les  tyrans  du  dehors. 
L'énergie  calme  du  peuple  et  des  patriotes  avait  tout  sauvé. 

Le  gant  était  jeté.  Vergniaud  le  releva.  «  Ma  voix,  s'écria- 
t-il,  qui  a  porté  la  terreur  dans  le  palais  d'où  elle  a  concouru  à 
précipiter  le  tyran ,  la  portera  aussi  dans  l'âme  des  scélérats 
qui  voudraient  substituer  leur  tyrannie  à  celle  de  la  royauté.  » 
Un  peu  gêné  par  le  soin  qu'il  mit  à  ne  pas  abandonner  le  ter- 
rain révolutionnaire,  il  s'éleva  au  comble  de  l'éloquence  quand, 
renvoyant  à  ses  adversaires  la  qualification  de  meneurs  et  d'in- 
trigants, il  se  fit  gloire  d'appartenir  aux  modérés.  «  Ceux  qui 
parlent  d'insurrection  conspirent  contre  la  république  et  la 


462  LIVr.E   QUARANTE-rŒUVIÉME. 

liberté.  S'il  faut  être  modéré  en  les  combattant,  je  suis  mofléré. 
Ah!  qu'on  nous  rende  grâce  de  cette  modération  dont  on 
nous  fait  un  crime.  Notre  modération  a  sauvé  la  république  de 
la  guerre  civile.  »  Puis  il  représenta  que  le  mal  était  dans  la 
faiblesse  de  la  Convention ,  qui  s'était  laissé  insulter.  «  Ce 
n'est  pas,  ajouta-t-il ,  une  pétition  que  l'on  vient  soumettre  à 
votre  sagesse,  ce  sont  des  ordres  suprêmes  qu'on  ose  vous 
dicter.  Des  représentants  du  peuple  doivent-ils  se  laisser 
égorger  ou  chasser?  Et  d'ailleurs  est-ce  de  leur  salut  qu'il 
s'agit?  N'est-ce  pas  de  celui  de  la  république?  » 

Le  11 ,  un  Girondin,  Duperret,  tira  une  épée;  la  Montagne 
se  leva  hurlant  de  fureur.  Le  12,  Pétion,  sortant  de  son  calme 
ordinaire,  eut  un  emportement  de  colère  contre  Robespierre, 
contre  Marat,  contre  les  calomniateurs,  les  scélérats,  les  égor- 
geurs.  «  Oui,  s'écria-t-il ,  je  fais  le  serment  de  poursuivre  les 
traîtres.  Oui,  il  faudra  que  Robespierre  soit  marqué  comme 
autrefois  les  calomniateurs.  Pourquoi  veut-on  enrôler  les  sans- 
culottes?  Pour  séparer  les  hommes  qui  ont  de  ceux  qui  n'ont 
pas.  Pour  dissoudre  la  Convention,  après  laquelle  ne  restera 
que  l'anarchie.  « 

Guadet,  interpellé  nommément,  accusa  Danton  à  son  tour. 
Ce  dernier  se  leva  furieux  en  criant  :  «  Ah!  tu  m'accuses!  eh 
bien,  tu  sentiras  ma  force.  »  Guadet  lut  une  circulaire  de 
Marat  adressée  aux  amis  de  la  liberté  dans  les  départements, 
et  invitant  les/rères  et  amis  à  s'armer,  attendu  que  la  contre- 
révolution  était  dans  le  gouvernement,  dans  la  Convention  na- 
tionale. Marat  se  leva  et  dit  :  ««  C'est  vrai.  »  Le  cri  :  «  A 
l'Abbaye!  «  retentit  dans  toute  la  salle.  On  décida  qu'il  serait 
mis  en  accusation.  Il  sortit;  une  cinquantaine  de  Montagnards 
se  levèrent  et  lui  firent  une  escorte.  Au  lieu  de  se  rendre  à 
l'Abbaye,  il  alla  écrire  dans  son  journal  qu'il  ne  reconnaissait 
pas  pour  lois  des  arrêtés  pris  par  la  faction  des  hommes  d'Etal 
contre  les  patriotes;  qu'il  ne  descendrait  pas  du  rôle  d'accusa- 
teur à  celui  d'accusé;  qu'il  se  devait  au  peuple  dont  il  était 
l'œil;  que  le  moment  était  venu  pour  la  nation  d'expulser  une 
partie  de  ses  mandataires. 

Le  lendemain,  plusieurs  membres  de  l'extrême  gauche  se 
déclarèrent  prêts  à  signer  la  circulaire  et  courui'ent ,  en  effet , 
à  lappel  du  peintre  David,  la  signer  sur  le  bureau.  Un  député 
se  récria  sur  ce  qu'on  allait  décréter  la  guerre  civile.  Lacroix 
représenta  que  si  la  Convention  reconnaissait  avoir  perdu  la 


[avril  1793]  DÉFENSE   DE   LA   GIRONDE.  463 

confiance  de  ses  commettants ,  elle  devait  convoquer  les 
assemblées  primaires  sur-le-champ.  Gensonné  s'empara  de 
cette  idée,  et  soutint  que  l'appel  au  peuple,  renfermé  virtuel- 
lement dans  la  circulaire,  était  devenu  indispensable.  Au  mo- 
lieu  d'un  tapage  infernal,  d'une  révolte  des  tribunes  et  de  la 
menace  d'une  invasion  de  la  salle  par  les  sociétés  populaires, 
on  passa  au  vote  sur  le  décret  d'accusation.  On  procéda  à  un 
appel  nominal  qui  se  prolongea  très-tard  dans  la  nuit.  Sur 
trois  cent  soixante-sept  membres  présents,  deux  cent  vingt 
votèrent  le  décret,  quatre-vingt-douze  votèrent  contre;  les 
autres  s'abstinrent. 

Marat  se  vanta  d'avoir  été  mis  en  accusation  par  les  trois 
assem])lées  successives,  la  Constituante,  la  Législative  et  la 
Convention. 

Le  15,  les  commissaires  de  trente-cinq  sections  vinrent  à  la 
barre,  conduits  par  le  maire.  Ils  lurent  une  pétition  portant  que 
leur  objet  n'était  pas  de  dissoudre  la  Convention,  mais  de 
frapper  les  traîtres;  que  le  peuple  de  Paris  ne  prétendait 
usurper  aucun  pouvoir,  mais  que  sa  position  lui  donnait  «l'ini- 
tiative de  la  vengeance  »  ;  que  la  république  avait  toujours  le 
droit  de  purifier  sa  représentation  et  le  peuple  de  révoquer  ses 
mandataires.  Ils  réclamèrent  l'expulsion  de  vingt-deux  députés 
qu'ils  nommaient.  C'était  l'élite  de  la  Gironde.  Boyer-Fonfrède 
déclara  qu'il  regardait  comme  une  injure  personnelle  de  ne  pas 
voir  son  nom  sur  la  liste.  Beaucoup  de  députés  se  levèrent  en 
s'écriant  :  «  Et  nous  aussi.  Tous!  tous!  »  Fonfrède  ajouta  qu'il 
fallait  convoquer  les  assemblées  primaires  et  leur  envoyer  la 
motion;  que  le  peuple  se  prononcerait  ainsi  dans  sa  pleine 
souveraineté. 

Le  conseil  général  de  la  commune  protesta  dès  la  soirée,  en 
observant  qu'il  avait  demandé  l'expulsion  des  traîtres  et  non  la 
convocation  des  assemblées  primaires.  Robespierre,  aux  Jaco- 
bins, repoussa  les  assemblées  primaires,  en  alléguant  que  le 
peuple  était  égaré,  qu'il  fallait  commencer  par  l'instruire,  créer 
pour  cela  des  journaux  patriotes  et  supprimer  ceux  de  l'aris- 
tocratie; qu'en  révolution  enfin  on  devait  procéder  par  des 
mesures  révolutionnaires*. 

La  Convention  tint  bon,  improuva  la  pétition,  et  nomma 
Lasource ,  un  des  vingt-deux ,  son  président ,  avec  trois  Giron- 

*  Discours  d;i  17  août. 


464  LIVRE   QUARANTEOîEUVIEME. 

dins  pour  secrétaires.  Nombre  de  députés  ne  cessaient  d'écrire 
dans  leurs  départements  des  lettres  de  détresse,  et  d'y  soutenir 
que  Marat  rendait  la  république  impossible.  Unedéputation  des 
Bordelais  vint  se  déclarer  prêle  à  défendre  ses  représentants. 
Guadet  insista  pour  que  Ton  cassât  plusieurs  arrêtés  de  la  com- 
mune, et  que  le  conseil  général  fût  cité  à  comparaître  et  à  pré- 
senter ses  registres  ;  on  était  convaincu  que  la  pétition  était  son 
œuvre.  Vergniaud  dénonça  les  moyens  d'intimidation  et  les  abus 
de  force  employés  pour  arracher  les  signatures.  11  réclama 
avec  la  plus  grande  vivacité  la  poursuite  des  calomniateurs. 
Mais  il  combattit  l'idée  de  réunir  les  assemblées  primaires,  idée 
peu  praticable  en  soi,  dangereuse  parce  que  la  guerre  civile 
en  pouvait  naître,  et  malheureuse  puisqu'on  semblerait  recon- 
naître qu'une  partie  de  l'Assemblée  était  corrompue.  Si  la 
Convention  pouvait  prononcer,  sous  quelque  forme  que  ce  fût, 
l'exclusion  des  vingt-deux  députés,  il  n'y  avait  pas  de  raison  de 
ne  pas  en  exclure  cent  le  lendemain. 

Le  conseil  général  de  la  commune  apporta  ses  registres. 
Robespierre  le  jeune  le  félicita  de  s'être  mis  en  état  de  révo- 
lution permanente,  et  d'avoir  voulu  purger  la  Convention, 
non  pour  l'avilir,  mais  par  respect  pour  elle.  Après  une  dis- 
cussion orageuse  et  prolongée ,  la  IMontagne  l'emporta  par  un 
stratagème.  Elle  resta  sur  ses  bancs  jusqu'à  une  heure  avancée 
de  la  nuit;  profitant  alors  du  moment  où  ceux  de  la  Plaine 
étaient  déjà  dégarnis,  elle  fit  voter  un  ordre  du  jour  pur  et 
simple. 

Le  20,  on  rédigea  l'acte  d'accusation  contre  Marat.  La  pré- 
vention porta  sur  les  différents  écrits  par  lesquels  il  avait 
provoqué  au  pillage,  au  meurtre  et  à  la  dissolution  de  l'As- 
semblée. 

Marat,  qui  s'était  caché  et  avait  bravé  impunément  pendant 
plusieurs  jours  les  décrets  portés  contre  lui,  consentit  à  se 
constituer  prisonnier.  Il  se  rendit,  le  23,  à  la  Conciergerie, 
escorté  de  plusieurs  députés  montagnards  et  d'officiers  muni- 
cipaux. Le  24 ,  il  parut  fièrement  devant  le  tribunal  extraor- 
dinaire. «  Citoyens,  dit-il,  ce  n'est  pas  un  coupable  qui  paraît 
devant  vous;  c'est  l'apôtre  et  le  martyr  de  la  liberté.  Ce  n'est 
qu'un  groupe  de  factieux  et  d'intrigants  qui  ont  porté  un 
décret  d'accusation  contre  moi.  »  Les  sans-culottes  entouraient 
le  tribunal.  L'interrogatoire,  dont  la  partialité  parut  calculée, 
porta  sur  des  faits  insignifiants  et  sur  le   sens  de   quelques 


[avril  1793]  TRIOMPHE    DE   MARAT.  465 

phrases  incriminées.  Maiat  se  défendit,  en  soutenant  qu'il 
avait  voulu  non  avilir  la  Convention,  mais  la  rappeler  à  la 
dignité  de  ses  fonctions  ;  que  personne  plus  que  lui  n'avait  con- 
tribué à  préparer  la  révolution,  puis  à  la  pousser  en  avant; 
que  le  décret  d'accusation  dont  il  était  victime,  rendu  par 
deux  cent  dix.  ennemis  de  la  patrie,  contrairement  à  la  mani- 
festation éclatante  de  l'opinion  publique  exprimée  par  les  tri- 
bunes, était  un  acte  de  tyrannie  provoquant  la  résistance  à 
l'oppression,  et  un  acte  illégal,  parce  que  les  représentants 
étaient  inviolables,  toutes  les  fois  qu'ils  ne  macliinaient  pas 
contre  TEtat,  mais  qu'ils  agissaient  «dans  le  dessein  sincère 
de  servir  la  patrie,  de  procurer  le  bien  général  et  de  faire 
triompher  la  vérité».  Il  dit  encore  que  la  Convention  avait 
usurpé  sur  les  attributions  du  tribunal  criminel,  qu'elle  voulait 
sa  mort  ;  qu'après  l'avoir  mis  en  accusation,  elle  ferait  subir  le 
même  sort  aux  autres  patriotes  ;  qu'elle  s'emparerait  de  la  sou- 
veraineté pour  trahir  comme  Dumouriez. 

Les  jurés  déclarèrent  à  l'unanimité  que  les  faits  inculpés 
n'étaient  pas  constants.  L'acquittement  fut  accueilli  par  de 
bruyants  applaudissements.  Marat  fut  aussitôt  enlevé  par  un 
groupe  de  patriotes,  couronné  de  feuilles  de  chêne,  et  porté 
triomphalement  à  la  Convention.  Un  nombreux  et  hideux  cor- 
tège se  forma  à  sa  suite.  Ce  fut  le  renouvellement  de  la  pro- 
cession des  soldats  de  Chàteauvieux;  on  vit,  le  Patriote  fran- 
çais eut  le  courage  de  le  dire,  le  crime  absous  et  couronné. 

La  Convention,  avertie  de  l'arrivée  du  cortège,  n'osa  lever 
la  séance;  la  proposition  en  fut  faite,  mais  rejetée.  Les  satel- 
lites de  Marat  entrèrent  ;  ils  avaient  à  leur  tète  un  des  geôliers 
de  Louis  XVI,  le  sapeur  Rocher,  qui  brandit  sa  hache  à  la 
barre.  Ils  firent  retentir  la  salle  des  cris  de  Vive  la  république  ! 
Vive  la  nation  !  Vive  Marat  !  Vive  l'ami  du  peuple  !  puis  ils  défi 
lerent  et  se  répandirent  sur  tous  les  bancs.  Ce  fut  alors  un  pêle- 
mêle  d'officiers  municipaux  avec  leurs  écharpes,  de  soldats, 
de  gens  à  pique,  de  femmes,  d'enfants,  criant,  gesticulant  et 
jetant  en  l'air  leurs  bonnets  rouges.  Marat,  porté  à  la  tribune, 
eut  beaucoup  de  peine  à  faire  entendre  quelques  mots  insigni- 
fiants. On  voulut  que  le  président  répondît.  Il  s'y  refusa  en 
disant  :  «Marat  n'est  pas  un  pétitionnaire.  »  Beaucoup  de  dé- 
putés s'étaient  successivement  retirés.  Danton  finit  par  inter- 
venir, et  décida  les  intrus  à  défiler  pour  évacuer  la  salle. 

Le  26,  Marat  fît  une  seconde  entrée  triomphale;  celle-là  au 
vu.  30 


466  LIVRE   QUARAZs^TE-Is'EUVîÈME. 

club  des  Jacobins.  On  lui  décerna  des  couronnes.  «Laissons 
ces  couronnes,  répondit-il,  et  ne  songeons  qu'à  écraser  nos  en- 
nemis. »  Il  annonça  qu'il  fallait  chasser  les  traîtres  qui  remplis- 
saient les  ministères.  Robespierre  l'appuya,  en  observant  tou- 
tefois avec  malignité  qu'un  patriote  ne  devait  pas  correspondre 
avec  des  ministres  royalistes  comme  Lebrun  ou  Glavière.  Marat, 
à  qui  l'imputation  s'adressait,  répondit  d'un  air  menaçant: 
«  Un  patriote  pur  pourrait  communiquer  avec  le  diable.  » 

XL  —  Le  tribunal  extraordinaire  fonctionnait  sans  désem- 
parer. Les  juges  eux-mêmes  se  plaignaient  de  n'avoir  ni  paix 
ni  trêve.  Ils  prononçaient  quelques  acquittements;  mais  c  était 
l'exception.  Grands  et  petits,  presque  tous  les  accusés  étaient 
frappés  des  mêmes  condamnations,  et  l'unique  peine  était  la 
mort.  On  guillotina  des  soldats  pour  avoir  crié  Vive  le  roi! 
ou  chanté  des  chansons  contre-révolutionnaires  ;  des  correspon- 
dants d'émigrés,  des  femmes,  des  servantes  coupables  d'avoir 
tenu  un  langage  anticivique.  Un  fait  de  ce  genre  fut  déféré  par 
Isnard  à  la  Convention  ;  elle  s'en  émut  un  instant  et  se  demanda 
s'il  ne  faudrait  pas  changer  la  loi,  puis  elle  passa  à  l'ordre  du 
jour.  Cinq  généraux  de  l'armée  de  Dumouriez  furent  traduits 
devant  le  terrible  tribunal,  pendant  que  la  tête  de  Beurnon- 
ville,  prisonnier  des  Auti'ichiens,  était  mise  à  prix. 

La  Convention  parvenait  encore  à  soustraire  à  ces  débats 
irritants  deux  ou  trois  séances  par  semaine  qu'elle  consacrait  à 
la  constitution.  Mais  les  Montagnards  ne  cherchaient  que  des 
prétextes  d'ajournement,  et  chaque  fois  qu'une  que.->tion  con- 
stitutionnelle était  posée,  ils  demandaient  qu'on  attendit  pour 
la  discuter  le  retour  des  députés  envoyés  dans  les  départe- 
ments à  titre  de  commissaires. 

L'Assemblée  était  aux  prises  avec  un  autre  genre  de  diffi- 
cultés. On  accusait  la  Constituante  d'avoir  capitulé  avec  les 
préjugés.  On  voulait  refaire  la  déclaration  des  droits  de  1789; 
on  cherchait  les  moyens  de  lui  donner  des  bases  plus  démocra- 
tiques. On  ne  les  trouva  pas. 

Robespierre  ne  sortait  des  lieux  communs  que  pour  se  jeter 
dans  les  thèses  les  plus  radicalement  fausses.  Ainsi  il  regai'dait 
la  propriété  comme  une  créalion  de  la  loi;  il  en  concluait  que 
la  loi  pouvait  la  limiter,  et  que  le  principe  de  1  impôt  progressif 
devait  être  écrit  dans  la  constitution.  Il  disait  que  l'anarchie 
avait  ré/jné    en  France   depuis    Clovis  insqu'au  dernier   des 


[avril  1793]     LA   POLITIQUE   DE   LA   MONTAGNE.  467 

Capets,  et  il  en  donnait  pour  raison  que  l'anarchie,  c'est  la  ty- 
rannie. Une  de  ses  idées,  et  ce  n'était  pas  la  plus  folle,  consistait 
à  construire  une  salle  assez  grande  pour  que  le  Corps  législatif 
y  pût  délibérer  en  présence  de  douze  mille  assistants  représen- 
tant le  peuple.  Poussé  très-loin  par  le  vent  de  la  révolution,  il 
n'avait  pas  grandi  avec  la  fortune.  Seulement  il  devenait  chaque 
jour  p;us  dogmatique,  plus  obstiné  et  plus  violent. 

Saint-Just  avait  les  conceptions  incohérentes  d'nn  écolier  qui 
se  croyait  appelé  à  corriger  Montesquieu.  Il  avait  la  solennité 
de  l'ignorance.  «Vous  méditez  la  liberté  du  monde,  disait-il  à 
la  Convention,  les  peuples  vont  vous  contempler.  Vous  don- 
nerez à  l'homme  des  lois  suivant  sa  nature  et  son  cœur,  des  lois 
telles  qu'il  aura  intérêt  à  être  juste.  «  Il  partait  de  cette  idée 
vraie  que  les  lois  politi(jues  ne  suffisent  pas  et  ont  besoin  d'être 
appuyées  par  des  institutions  morales  ;  mais  il  s'imaginait  naïve- 
ment que  c'était  aux  législateurs  de  décréter  des  institutions 
morales.  Ses  discours  ne  sont  qu'un  affreux  et  inintelligible 
verbiage  sur  la  nature,  sur  les  mœurs  républicaines,  sur  la 
corruption  monarchique,  etc.  Quand  il  sort  des  nuages,  c'est 
pour  faire  des  propositions  pareilles  à  celle  d'une  division  de  la 
France  en  communes  avant  toutes  une  population  égale,  et 
dans  chacune  desquelles  il  n'y  aura  ni  administration  ni  police, 
mais  une  surveillance  de  six  vieillards. 

Anacharsis  Clootz  alla  plus  loin  dans  le  champ  du  grotesque. 
Il  proposa  un  projet  de  loi  sur  la  souveraineté  du  genre  humain, 
avec  le  plan  d'une  association  fraternelle  de  tous  les  hommes, 
appelée  association  des  germains  et  des  universels. 

Condorcet,  Vergniaud  eurent  peu  de  peine  à  être  plus  sensés, 
mais  se  bornèrent  à  peu  près  à  mettre  l'Assemblée  en  garde 
contre  ce  pathos  et  contre  les  divagations  ridicules.  Vergniaud 
soutint  que  ce  ne  seraient  pas  des  lois  d'exception,  que  ce 
serait  la  constitution  seule  qui  fonderait  la  république;  que 
cette  république  ne  pourrait  ressembler  à  celles  de  Sparte  et 
de  Rome  ;  que  s'il  était  bon  de  prévenir  la  corruption  prove- 
nant de  l'inégalité  des  fortunes,  il  n'en  fallait  pas  moins  com- 
mencer à  assurer  à  la  propriété  la  protection  la  plus  complète. 

XII.  —  Le  peuple  de  Paris  ne  cessait  de  réclamer  le  maxi- 
mum. Le  18  avril,  le  département  se  rendit  à  la  Convention,  le 
maire  en  tète,  pour  en  renouveler  la  demande.  La  Convention, 
moins  docile  que  les  autorités  parisiennes,  renvoya  la  pétition 

30. 


468  LIVRE   QUARAAITE-NEUVIE.ME. 

à  son  comité  d'agriculture.  Ducos  et  plusieurs  autres  orateurs 
en  démontrèrent  l'absurdité.  Cependant  quelques  députés 
timides  proposèrent  des  moyens  termes  ou  plutôt  des  conces- 
sions. On  finit  par  voter,  le  2  mai,  un  maximum  relatif  et  dé- 
croissant pour  un  temps  déterminé.  Les  producteurs  furent 
soumis  à  des  déclarations  de  récoltes,  à  des  visites  domici- 
liaires, à  l'obligation  de  ne  vendre  que  sur  les  marchés;  on 
autorisa  les  corps  administratifs  ou  municipaux  à  requérir  les 
quantités  de  grains  qu'ils  jugeraient  nécessaires  ;  on  imposa 
enfin  aux  marchands  une  surveillance  et  des  formalités  vexa- 
toires. 

Ces  mesures  excessives,  quoique  adoucies,  furent  votées 
sous  la  pression  des  tribunes  et  de  la  multitude.  Le  jour  où 
Ducos  parla,  le  30  avril,  les  tribunes  le  huèrent.  Les  députés 
se  levèrent  en  tumulte.  Guadet  leur  proposa  de  se  transporter 
le  lendemain  à  Versailles,  puisque  les  autorités  de  Paris  ne 
voulaient  pas  qu'ils  fussent  respectés.  Vigée  fut  d'avis  de  s'y 
rendre  sur-le-champ  le  sabre  à  la  main.  «Il  n'est  pas  une  au- 
torité, s'écria  Buzot,  pas  une  société  qui  n'ait  plus  de  pouvoir 
que  vous.  » 

Comme  les  nouvelles  militaires,  surtout  celles  de  TOuest, 
étaient  détestables,  les  Jacobins  ne  parlaient  que  de  se  procu- 
rer des  hommes  par  des  levées  extraordinaires  et  de  payer  ces 
levées  avec  l'aigent  des  riches.  Danton  fit  décréter  que  vingt 
mille  patriotes  seraient  levés  à  Paris  et  envoyés  dans  la  Vendée. 
Le  1"  mai,  une  députation  du  faubourg  Saint- Antoine  vint  dé- 
clarer à  la  Convention  que  si  elle  n'adoptait  pas  ces  seuls 
moyens  infaillibles  de  sauver  la  patrie,  dix  mille  hommes  qui 
voulaient  la  sauver  étaient  à  la  porte  de  la  salle.  L'Assemblée 
se  leva  indignée.  Plusieurs  députés  réclamèrent  l'arrestation 
immédiate  des  pétitionnaires.  Après  que  l'orage  eut  duré  le 
temps  accoutumé,  quelques  citoyens  du  faubourg  exprimèrent 
une  sorte  de  désaveu,  et  Danton  obtint  un  ordre  du  jour. 

La  commune  chargea  les  sections  de  lever  les  douze  ou  vingt 
mille  hommes  que  Paris  devait  envoyer  dans  la  Vendée.  Les 
Jacobins  soutenaient  qu'il  fallait  enrôler  de  préférence  les  aris- 
tocrates, les  forcer  à  marcher  à  l'ennemi,  et  retenir  leurs 
femmes  en  otage,  afin  de  ne  garder  à  Paris  que  des  patriotes. 
La  commune  décréta  également  un  emprunt  de  douze  millions, 
dont  la  perception  fut  confiée  aux  comités  révolutionnaires  des 
sections.  On  devait  recevoir  les  souscriptions  volontaires,  puis 


[mai  1793]  ENROLEMENTS    A   PARIS.  469 

imposer  le  superflu  de  chacun  d'après  un  tableau  dressé  pour 
l'évaluation  des  fortunes.  Robespierre  répétait  qu'il  n'y  avait 
plus  que  deux  partis,  le  peuple  et  ses  ennemis  ;  qu'il  fallait  en- 
fermer les  suspects,  les  garder  comme  otages  et  les  accabler  de 
contributions;  que  tous  les  riches  étaient  contre-révolution- 
naires; que  les  gueux  pouvaient  seuls  sauver  la  patrie.  Chau- 
mette  disait  à  la  commune:  «Le  pauvre  a  tout  fait;  il  est 
temps  que  le  riche  fasse  à  son  tour.  »  Des  orateurs  populaires 
soutenaient  qu'on  devait  se  lever  en  masse  au  nombre  de  trois 
à  quatre  millions  d'hommes,  et  se  présenter  à  l'ennemi  comme 
une  vraie  montagne  pour  l'écraser. 

Mais  les  nouveaux  enrôlés  résistèrent.  Les  clercs  des  études, 
les  employés  de  commerce,  les  garçons  de  magasins  formèrent 
des  bandes  et  se  promenèrent,  le  4  et  le  5,  en  criant:  «A  bas 
les  Jacobins  !  à  bas  la  Montagne  !  »  Dans  plusieurs  sections, 
les  opposants  s'emparèrent  des  bureaux  et  rédigèrent  des 
adresses  à  l'Assemblée.  Le  5,  la  section  Bonconseil  jura  de  ne 
souffrir  aucun  tyran,  sous  quelque  dénomination  que  ce  fût, 
de  maintenir  la  liberté  des  représentants  et  de  secouer  le  joug 
du  despotisme  populaire.  L'exemple  gagna.  On  commençait  à 
dire  haut  qu'il  eût  été  facile  d'écraseidès  le  début  la  guerre  de 
Vendée  '  ;  que  Marat  et  ses  séides  l'entretenaient  perfidement 
pour  rester  maîtres  de  Paris.  Un  fait  certain,  c'est  qu'une 
partie  des  volontaires  délllant  devant  la  Gonver.tion  sous  pré- 
texte de  partir  pour  la  Vendée,  ne  partaient  pas. 

La  commune  fit  alors  des  arrestations  si  nombreuses  que, 
durant  plusieurs  jours,  la  mairie  regorgea  de  prisonniers.  Elle 
suspendit  des  journaux.  Elle  enleva  et  emprisonna  les  commis- 
saires de  la  section  Bonconseil.  Vergniaud  eut  la  plus  graride 
peine  à  obtenir  que  le  maire  fût  cité  devant  l'Assemblée  pour 
donner  des  explications  sur  ce  fait. 

XIIL  —  Le  comité  de  salut  public  fut  renouvelé  pour  un 
second  mois  à  l'expiration  du  premier.  Cambon  rendit  compte 
de  ses  actes,  et  demanda  la  fabrication  de  douze  cent  millions 
de  nouveaux  assignats,  émission  sans  danger,  disait-il,  en 
présence  des  immenses  ressources  dont  on  disposait.  On  pouvait 
même  renoncer  au  système  des  hypothèques  spéciales.  Il 
soutint  aussi  que  plusieurs  ministères  manquaient  de  l'activité 
nécessaire;   qu'il  fallait,   pour  y   suppléer,   fortifier  les  pou- 

1   Mémoires  de  Meillan,  de  Louvet. 


470  LIVRE   QUARA.N'TE-NEUVIÈME. 

voirs  des  commissaires,  et  faire  assister  ces  derniers  par  des 
comités  qui  auraient  le  droit  de  suspendre  les  fonctionnaires 
et  de  «  répandre  Vémulation  du  civisme  »  .  Buzot  représenta 
qu'on  roulait  sur  la  pente  d'une  affreuse  tyrannie.  Barbaroux 
demanda  au  moins  que  les  membres  de  ces  comités  fussent  élus 
et  que  leur  nomination  ne  fût  pas  laissée  aux  choix  des  com- 
missaires. L'Assemblée  passa  outre  et  vota  la  proposition  de 
Cambon  qui  parlait  au  nom  du  gouvernement. 

L'optimisme  de  Cambon  était  d'autant  plus  étrange,  que 
nos  armées  reculaient.  Celle  du  Nord  avait  abandonné  succes- 
sivement toutes  les  places  avancées,  Bréda,  Gertruydemberg, 
Anvers,  Kamur.  Elle  se  repliait  sur  la  France,  peu  inquiétée, 
il  est  vrai,  par  les  Autrichiens,  qui  s'estimaient  heureux  de  se 
voir  maîtres  de  la  Belgique  à  si  bon  compte.  Custines,  harcelé 
par  les  Prussiens,  s'était  retiré  de  son  côté  sur  Worms,  puis 
sur  Landau,  en  laissant  à  Mayence  une  garnison  de  quinze 
mille  hommes,  chargés  de  défendre  la  place.  Les  généraux 
alliés  agirent  peu,  calculant  que  la  France  se  consumerait  elle- 
même.  D'ailleurs  la  Prusse  soutenait  faiblement  ses  alliés,  ne 
prenant  à  la  coalition  que  la  part  nécessaire  pour  s'assurer  des 
agrandissements  en  Pologne. 

En  Vendée,  l'insurrection  grossissait.  Elle  comptait  dans  les 
premiers  jours  de  mai  quarante  à  cinquante  mille  hommes 
armés.  Trente  mille  blancs,  commandés  par  la  Rochejacquelein 
et  Lescure,  chassèrent  les  bleus  et  le  général  Quétineau  de 
Bressuire,  puis  enlevèrent  Thouars  après  un  combat  meur- 
trier. S'étant  procuré  par  ce  succès  des  fusils,  des  canons  et 
des  caissons,  ils  prirent  Loudun,  Montreuil,  et  marchèrent 
sur  la  Loire.  Le  bruit  courait  que  les  Anglais  allaient  débar- 
quer derrière  eux  et  les  soutenir.  Quétineau  fut  honni  comme 
un  traître,  un  agent  de  Dumouriez.  C'était  un  brave  soldat, 
que  les  républicains  avaient  improvisé  général  à  cause  de  ses 
opinions,  mais  qui  s'élait  trouvé  incapable  de  commander. 

Les  comités  révolutionnaires,  qui  s'étaient  partout  emparés 
de  la  police,  avaient  souleré  le  peuple,  jeté  les  suspects  dans 
les  prisons  et  établi  une  sorte  de  terreur.  Ils  multiplièrent  les 
arrestations,  principalement  à  Arras,  à  Sedan,  à  Nancy,  à 
Lons-le-Saulnier.  Il  n'y  eut  guère  que  la  Vendée,  Piouen  et 
Bordeaux  qui  échappèrent  à  ce  triomphe  des  Jacobins.  Cepen- 
dant à  Marseille  et  à  Lyon,  la  bourgeoisie  vit  le  péril  et  entre- 
prit de  le  combattre.  A  Marseille,  les  sections^  indignées  des 


[I7i)3]       LES  PROVi:sGES  SE  RALLIENT  A  LA  GIRONDE.  471 

violences  commises  par  le  désarmement  des  suspects,  s'insur- 
gèrent et  renversèrent  la  commune.  A  Lyon,  les  Jacobins, 
maîtres  de  la  municipalité,  annonçaient  de  nouvelles  visites 
domiciliaires  et  parlaient  d'installer  la  guillotine  en  perma- 
nence. Chalier  Aoulait  que  chaque  citoyen  fût  tenu  de  prêter  le 
serment  «d'exterminer  tous  les  tyrans  du  monde  et  leurs  sup- 
pôts, désignés  sous  les  noms  d'aristocrates,  de  feuillantins,  de 
modérés,  d'égoïstes,  d'accapareurs,  d'usuriers,  d'agioteurs,  et 
tous  les  inutiles  citoyens  de  la  caste  sacerdotale»  .  Le  dépar- 
tement protesta  le  premier.  Puis  trois  commissaires  de  la  Con- 
vention ayant  décrété  la  levée  immédiate  de  huit  bataillons  et 
un  impôt  de  six  millions  sur  les  riches,  les  Lyonnais,  sans 
attendre  que  la  Convention  elle-même  eût  statué,  s'armèrent 
pour  s'affranchir  de  cette  tyrannie. 

La  réaction  s'étendit.  Plusieurs  départements  envoyèrent 
à  l'Assemblée  des  protestations  coïitre  les  actes  des  commis- 
saires. Une  députation  de  femmes  d'Orléans  vint  S9  plaindre 
des  arrestations  arbitraires,  et  obtint  de  l'Assemblée  la  liberté 
des  prévenus.  Le  14  mai,  Fonfrede  présidant  la  séance,  une 
députation  de  Bordelais  parut.  L'orateur  menaça  les  centum- 
virs.  «Nous  nous  élançons,  dit-il,  sur  Paris,  si  un  décret 
vengeur  ne  nous  arrête.  Nous  jurons  de  venger  nos  représen- 
tants ou  de  périr  sur  leur  tombeau.  La  Convention  est  pour 
nous  Tarche  nationale.  Nous  voulons  périr  avant  le  règne  des 
brigands  et  des  assassins.  »  L'Assemblée  déclara  qu'ils  avaient 
Lien  mérité  de  la  patrie,  et  le  même  jour  elle  cassa  les  arrêtés 
de  la  commune  de  Lvon. 

Les  provinces  se  réveillèrent.  On  se  souleva  contre  les 
fureurs  de  la  démagogie.  On  se  rallia  autour  des  Girondins, 
parce  que  leur  chute  devait  entraîner  des  malheurs  épouvan- 
tables. Ils  ti'ouvèrent  dans  leurs  propres  dangers  une  force 
qu'ils  n'avaient  pas  encore  eue.  Ils  devinrent  populaires.  La 
bourgeoisie,  le  commerce  accablés  de  souffrances,  les  ban- 
quiers, les  gens  d'affaires,  même  à  Paris,  se  prononcèrent  pour 
eux.  Forts  de  ces  adhésions,  ils  y  puisèrent  l'énergie  et  la  fierté 
nécessaires  pour  affronter  avec  plus  d'intrépidité  encore  des 
périls  qu'il  n'était  plus  possible  de  conjurer. 

Ils  firent  voter  une  enquête  sur  la  comptabilité  de  l'ancien 
comité  de  surveillance  de  la  commune,  pour  en  finir  avec  des 
déprédations  scandaleuses,  jusque-là  impunies.  Cambon  lui- 
même  s'indigna  des  demandes  d'argent  continuelles  de  la  com- 


472  LIVRE   QUARANTE-^'EUVIEME. 

mune,  et  dénonça  les  vols  journaliers  qui  se  commettaient 
dans  les  sections  au  sujet  de  l'armement  et  de  l'habillement 
des  volontaires.  Une  foule  de  gens  ne  s'étaient  affiliés  aux  Jaco- 
bins que  pour  exploiter  les  circonstances,  faire  des  fortunes 
subites  et  s'assurer  l'impunité. 

L'armée,  de  son  côté,  commençait  à  exprimer  son  mécon- 
tentement. Custines  forma  des  plans  militaires  qui  alarmèrent 
les  Jacobins.    Hoche,    alors   capitaine,    publia    une  lettre   à 
Marat,  oîi  il  dénonçait  le  nouveau  favoritisme  qui  s'était  sub 
stitué  au  favoritisme  royal. 

Les  Jacobins  se  sentirent  perdus  s'ils  n'arrêtaient  le  flot  mon- 
tant de  cette  réaction.  Camille  Desmoulins  publia  le  19  mai, 
sous  le  titre  d'histoire  des  Brissotins,  un  pamphlet  destiné  à 
arracher  par  la  menace  à  la  Convention  la  condamnation  des 
Girondins,  comme  on  lui  avait  arraché  celle  de  Louis  XYL  II 
y  racontait  à  sa  manière  les  trahisons  prétendues  de  Brissot,  de 
Pétion  et  des  autres  complices  de  Dumouriez.  Il  soutenait 
qu'en  fait  de  conspirations  les  preuves  étaient  inutiles,  et  qu'il 
suffisait  d'indices  violents;  c'était  d'ailleurs  la  propre  thèse 
soutenue  par  Brissot  et  Gensonné,  lorsqu'ils  avaient,  l'année 
précédente,  attaqué  le  comité  autrichien.  Desmoulins  accusait 
le  côté  droit  d'avoir  toujours  été  rovahste  et  de  l'être  encore. 
«  Nous  n'étions  peut-être  pas,  disait-il,  dix  républicains  au 
mois  de  juillet  1789.  »  Depuis  ce  temps  le  parti  avait  grandi, 
mais  il  n'y  avait  encore  de  vrais  républicains  qu'à  la  Montagne  ; 
or,  quiconque  n'était  pas  républicain  était  traître,  contre- 
révolutionnaire,  et  devait  comme  tel  être  écrasé.  Le  pamphlet 
fut  répandu  à  cent  mille  exemplaires,  et  eut  du  succès,  parce 
que  l'auteur  avait  la  verve  spirituelle,  gouailleuse  et  cynique 
d'un  gamin  de  Paris.  Marat  l'appelait  le  Paillasse  de  la  révo- 
lution. Parfois  aussi  il  en  était  l'enfant  terrible.  Il  ne  résistait 
pas  à  la  tentation  de  se  moquer  de  lui-même  et  des  siens.  II 
montrait  le  ridicule  d'une  Assemblée  qui  légiférait  matin  et 
soir,  sans  trêve  ni  repos.  «On  n'a  jamais  vu,  disait-il,  aucun 
peuple  condamner  ses  législateurs  à  faire  des  lois,  comme  un 
cheval  aveugle  à  tourner  la  meule  jour  et  nuit.» 

Avait-il  au  moins  plus  de  bon  seus  que  son  parti?  Pendant 
que  Chaumette  demandait  niaisement  à  la  Convention  de  dé- 
truire la  misère  et  d'organiser  l'instruction  publique,  lui,  Ca- 
mille, déclarait  qu'une  fois  la  république  fondée,  elle  devait 
ouvrir  des  écoles  primaires  pour  remplacer  les  catéchismes, 


[mai  1703]  LA    COMMISSION    DES    DOUZE.  473 

faire  Avenir  la  mer  jusqu'à  Paris,  et  choisir  parmi  les  lois 
d'Athènes  et  de  Solon  celles  qui  pouvaient  s'appliquer  à  la 
France,  obliger,  par  exemple,  les  citoyens  riches  à  contribuer 
extraordinairement  pour  l'entretien  des  théâtres  et  les  dépenses 
de  la  guerre. 

Les  meneurs  révolutionnaires,  comme  Desfieux,  Chabot, 
Collot-d'Herbois,  le  jeune  Varlet,  ne  se  contentèrent  pas  de 
ces  escarmouches  de  tirailleurs.  Ils  préparèrent  une  insurrec- 
tion, facilitée  par  la  connivence  du  maire  et  par  l'inertie  absolue 
du  ministre  de  l'intérieur. 

XIV.  —  Le  17  mai,  la  Convention  ordonna  l'élargissement 
d'un  détenu  que  la  commune  avait  fait  arrêter  pour  une  ré- 
ponse adressée  à  Chauinette.  La  Montagne  protesta  contre  le 
décret  et  réclama  l'appel  nominal.  Un  débat  orageux  s'éleva 
sur  le  droit  de  la  minorité.  Le  lendemain,  Guadet  exposa  com- 
ment la  minorité  s'y  était  prise  dans  le  long  parlement  d'An- 
gleterre pour  s'emparer  du  pouvoir  et  opprimer  la  majorité, 
comment  elle  avait  appelé  à  son  secours  «une  multitude  égarée, 
celle  des  patriotes  par  excellence,  jusqu'à  ce  que  les  propres 
crimes  de  ses  membres  servissent  d'excuse  à  l'usurpateur.» 
Tandis  qu'il  parlait,  des  femmes  armées  de  poignards  enva- 
hirent bruyamment  les  tribunes,  prétendant  y  faire  la  police. 
Le  président  Isnard  se  couvrit,  et  dénonça  solennellement 
ce  désordre  comme  une  manœuvre  payée  par  les  Anglais. 
Guadet  avait  déjà  demandé  que  l'Assemblée  prît  d'une  main 
ferme  !a  police  de  la  salle.  C'était  une  salle  nouvelle,  dans  le 
palais  des  Tuileries,  ouverte  seulement  depuis  le  10,  aussi  in- 
commode que  l'ancienne  et  même  plus  défavorable,  car  les 
tribunes  y  étaient  plus  vastes,  et  permettaient  à  un  plus  grand 
nombre  d'étrangers  d'assister  ou,  pour  parler  plus  exactement, 
de  se  mêler  aux  délibérations.  Guadet  soutint  encore  qu'il 
fallait  poursuivre  les  coupables  du  10  mars,  casser  les  autorités 
de  Paris,  et  convoquer  à  Bourges  sur-le-champ  les  députés 
su[)pléants  pour  le  cas  oîi  la  Convention  serait  opprimée. 

Barere,  l'homme  des  moyens  termes,  reconnut  que  des 
complots  existaient  et  que  le  langage  le  plus  menaçant  avait 
été  tenu.  Mais  désirant  se  réserver  lui-même  et  cherchant, 
comme  dit  madame  Roland,  la  ligne  oblique,  il  combattit  les 
propositions  de  Guadet,  et  proposa  à  son  tour  1°  de  charger  le 
comité  de  sahit  public  de  faire  un  rapport  sur  l'état  de  Paris; 


474  LIVRE   QUAEA^'TE-ISEUVIE.ME. 

2"  de  nommer  une  commission  extraordinaire  de  douze  mem- 
bres, pour  prendre  les  mesures  d'ordre  nécessaires  et  reviser 
les  arrêtés  rendus  par  la  commune  depuis  un  mois.  Cette  com- 
mission fut  créée  séance  tenante. 

La  Convention,  décidée  à  se  montrer  énergique,  cassa  en- 
core, le  19,  les  actes  de  plusieurs  commissaires.  Le  20,  elle 
enleva  aux  sections  la  répartition  de  la  taxe  de  guerre  pour 
l'attribuer  aux  municipalités,  et  elle  autorisa  les  particuliers 
qui  se  trouvaient  lésés  à  présenter  leurs  réclamations  devant 
les  tribunaux  des  districts. 

Cambon  vint  alors  re])résenter  que  deux  cent  soixante-dix 
millions  avaient  été  dépensés  le  mois  précèdent  pour  la  guerre 
et  la  marine;  il  demanda  un  emprunt  civique  d'un  milliard, 
emprunt  forcé  en  réalité  ;  mais  afin  de  le  faciliter,  il  offrait  aux 
souscripteurs  de  prendre  des  biens  d'émigrés  pour  la  valeur  de 
leur  souscription.  Pendant  qu'on  discutait  ce  projet,  le  tumulte 
causé  par  les  femmes  dans  les  tribunes  recommença.  Les  dé- 
putés s'invectivèrent;  on  se  traita  d'assassins.  Vergniaud  sou- 
tint qu'il  fallait  demander  une  garde  imposante  de  police  aux 
quarantc-buit  sections  de  Paris  ;  que  le  devoir  des  représen- 
tants était  de  combattre  l'anarcbie  pendant  que  les  soldats 
combattaient  la  coalition.  Le  milliard  fut  voté  à  la  presque 
unanimité,  au  milieu  d'un  tapage  infernal. 

Cependant  les  commissaires  des  sections  avaient  été  convo- 
qués à  la  mairie  sous  divers  prétextes.  Dans  ces  réunions,  fort 
irrégulièrement  composées,  on  parla  tout  baut  de  se  débarras- 
ser des  suspects  de  la  Convention  et  de  septembriser.  Le  22, 
aux  Cordeliers,  des  propositions  furibondes  se  succédèrent.  On 
demanda  la  tête  de  trois  cents  députés. 

La  commission  des  Douze  fut  nommée  le  21  et  composée 
exclusivement  de  membres  de  la  droite.  Fonfrède,  Piabaut, 
Kervelegan,  Henri  Larivière  en  firent  partie. 

Plusieurs  sections  repoussèrent  1  emprunt  forcé  et  la  pour- 
suite des  suspects  ;  quelques-unes  déclarèrent  qu'elles  voulaient 
se  cbarger  elles-mêmes  de  la  levée  des  volontaires  et  de  leur 
propre  police.  Les  modérés  redevinrent  les  maîtres,  par  force 
ou  autrement,  dans  celles  du  Mail,  de  la  Fraternité,  de  la 
Butte  des  Moulins. 

Le  23  et  le  24,  les  délégués  des  sections  de  la  Fraternité  et 
de  la  Butte  des  Moulins  vinrent  à  la  barre  dénoncer  les  com- 
plots formés  pour  arrêter  et  égorger  vingt-deux  représentants  ; 


[mai  1793]  ARRESTATION   D'HÉBERT.  475 

ils  prêtèrent  le  serment  d'anéantir  Tanarchie  et  de  protéger  la 
représentation  nationale.  Sur  la  proposition  des  Douze,  l'As- 
semblée se  déclara  sous  la  sauvegarde  des  bons  citoyens, 
qu'elle  invita  à  organiser  des  postes  pour  la  défendre.  Toute 
faiblesse,  disait  Yergniaud,  serait  lâcheté. 

Les  Douze  décrétèrent  l'arrestation  d'Hébert,  substitut  de  la 
commune,  de  deux  administrateurs  de  police,  qui  passaient 
pour  les  auteurs  des  motions  sanguinaii'es  faites  à  la  mairie,  de 
Varlet  et  de  Dobsent,  président  de  la  section  de  l'Arsenal. 
Hébert  avait  fait  l'appel  le  plus  violent  à  l'insurrection  dans 
son  journal  le  Pè7'e  Duchesne.  Il  avait  déclaré  aux  Jacobins 
qu'il  fallait  courir  sus  à  la  commission  des  Douze. 

On  a  prétendu  que  les  décrets  de  la  Convention  étaient  une 
souveraine  imprudence,  faute  de  la  force  nécessaire  pour  les 
soutenir.  Cela  peut  être;  mais  les  Douze,  connaissant  heure 
par  heure  tous  les  détails  du  complot  tramé  contre  eux  ',  pé- 
rissaient s'ils  ne  se  défendaient  pas.  Ils  se  disaient  qu'une  crise 
étant  inévitable,  il  fallait  la  désirer,  parce  qu'elle  forcerait  les 
départements  à  intervenir*. 

Le  conseil  général  de  la  commune  n'eut  pas  plus  tôt  appris 
les  arrestations,  qu'il  se  déclara  en  permanence.  Le  25,  au 
moment  où  la  Convention  recevait  une  adresse  des  Marseillais 
contre  les  Jacobins,  et  où  Barère  lui-même  proposait  de 
casser  les  arrêtés  de  quelques  commissaires,  un  orateur  de  la 
commune  se  présenta,  dénonça  l'attentat  commis  sur  Mébert, 
et  dit  par  allusion  à  Marat  :  «  Les  arrestations  arbitraires  sont 
pour  les  hommes  dd  bien  des  couronnes  civiques.  »  Le  prési- 
dent Isnard  répondit  que  si  jamais  la  Convention  était  avilie, 
Paris  serait  anéanti,  et  il  ajouta  :  «  Le  glaive  de  la  loi,  qui  dé- 
goutte encore  du  sang  du  tyran,  est  prêt  à  frapper  la  tête  de 
quiconque  oserait  s'élever  au-dessus  de  la  représentation  na- 
tionale. »  Isnard  était  maladroit,  et  les  Girondins  le  tenaient 
ordinairement  écarté  de  leurs  conseils.  Sa  phrase  malheureuse 
sur  l'anéantissement  de  Paris  souleva  la  Montagne. 

Le  26,  la  Convention  cassa  les  comités  révolutionnaires  des 
sections  et  délivra  les  prisonniers  qu'ils  avaient  fait  incarcérer. 
Les  sections  étaient  divisées  ;  les  unes  demandaient  la  liberté 
d'Hébert;  d'autres,   celles  où  les  modérés  l'emportaient,  la 

1  Voir  les  pièces  de  la  commission  des  Douze,  sauvées  et  publiées  par  Ber- 
goeng. 

2  Mémoires  de  madame  Roland, 


47G  LIVr.E   QUAEANTE-NEDVIEME. 

convocation  des  assemblées  primaires  à  Paris  pour  élire  un 
nouveau  maire  et  une  nouvelle  municipalité. 

La  séance  du  27  s'ouvrit  sous  ime  émotion  terrible.  Des  ras- 
semblements nombreux  se  formaient  autour  de  TAsserablée  et 
s'apprêtaient  à  l'envabir.  On  lut  une  lettre  de  Pache  qui  niait 
l'existence  d'une  conspiration.  Les  Douze  maintinrent  l'affir- 
mation contraire,  appuyée  sur  des  rapports  de  police.  Marat 
nia  le  complot  par  l'unique  et  absurde  raison  allégjuée  déjà, 
qu'aucun  député  n'avait  reçu  d'égratignure,  et  menaça  les 
hommes  d'Etat  de  l'échafaud. 

La  section  de  la  Cité  demanda  la  mise  en  liberté  de  son  pré- 
sident Dobsent  et  de  son  secrétaire,  incarcérés  par  ordre  des 
Douze,  puis  la  mise  en  jugement  de  ceux-ci  devant  le  tribunal 
révolutionnaire.  Isnard  répondit  à  l'orateur  que  si  la  Conven- 
tion pardoimait  à  l'égarement  de  la  jeunesse,  elle  ne  se  laissait 
imposer  aucune  tyi-annie.  A  ces  mots,  la  Montagne  se  leva. 
Robespierre  voulut  parler  et  n'y  parvint  pas.  La  Réveillère  et 
Vergniaud  insistèrent  vainement  pour  qu'on  mît  aux  voix  la 
convocation  des  assemblées  primaires.  La  Montagne,  furieuse, 
exigeait  l'appel  nominal  pour  qu'on  connût  ceux  qui  avaient 
empêché  Robespierre  de  parler.  On  s'insurgeait  contre  la  tyran- 
nie du  président.  Couthon  voulait  qu'il  fût  cassé.  La  séance  fat 
suspendue;  le  tumulte  n'en  recommença  ensuite  qu'avec  plus 
de  violence.  Danton  et  les  Montagnards  criaient  à  la  dz'oite  : 
«Nous  A'ous  résisterons,  m  Danton  tonna  contre  la  commission 
des  Douze.  Thuriot  fit  une  philippique  contre  le  président.  Ni 
Guadet,  ni  Isnard  ne  purent  parler.  «  Si  le  président,  s'écria 
Bourdon,  est  assez  osé  pour  proclamer  la  guerre  civile,  je 
l'assassine.  » 

Cependant  la  section  armée  de  la  Butte  des  ^Moulins  occu- 
pait, au  nombre  de  deux  cents  hommes  avec  des  canons,  un 
poste  rapproché  de  l'Assemblée  ;  sa  présence  contenait  la  foule 
à  l'extérieur.  Les  Montagnards  exigèrent  que  le  commandant 
du  bataillon  fût  cité  et  justifiât  des  ordres  qu'il  avait  reçus. 
C'étaient  les  ordres  du  maire.  Le  ministre  de  l'intérieur  arriva 
pour  assurer  qu'il  n'y  avait  point  de  danger,  que  lout  s'était 
passé  à  la  maii'ie  légalement  ;  que  Pache  y  avait  montré  beau- 
coup d'énergie.  Il  disculpa  la  commune  de  l'accusation  de 
marcher  rivale  de  la  Convention.  Il  présenta  l'apologie  d'Hé- 
bert, qu'il  connaissait  pour  un  bon  citoyen,  et  il  s'étonna  de 
la  délicatesse  qu'on  montrait  à  l'égard  de  quelques  mauvais 


[mai  1790]     COMPLOT   COlSTRE    LA   COIS"  VENTION.  "i-TT 

articles  où  la  vertu  était  préchée  dans  un  style  qui  ne  lui  con- 
venait pas.  Guadet  voulut  interrompre  ;  il  fut  réduit  au  silence 
par  les  menaces  et  les  huées.  Garât  reprit  et  soutint  que  la 
Convention  ferait  mieux  de  se  porter  en  corps  au  milieu  des 
rassemblements,  que  de  s'entourer  d'hommes  armés.  «  Les 
Douze,  ajoutait-il,  ont  l'imagination  frappée.  Ils  croient  qu'ils 
doivent  avoir  un  grand  courage,  qu'ils  doivent  mourir  pour 
sauver  la  république.  Je  les  crois  des  gens  vertueux,  des 
hommes  de  bien,  mais  la  vertu  a  ses  erreurs,  et  ils  en  ont  de 
grandes.  »  Enfin  il  répondit  sur  sa  tête  de  la  sécurité  de  la 
Convention.  En  quittant  la  tribune,  il  alla  s'asseoir  ostensi- 
blement sur  les  bancs  de  la  droite  pour  prouver  sa  confiance. 
On  a  dit  de  lui  qu'il  joua  le  rôle  d'un  niais  ou  d'un  traître.  Il 
joua  les  deux. 

Le  maire  Pacbe  vint  à  son  tour  dire  que  Paris  était  calme, 
et  que  les  arrestations  arbitraires  ordonnées  par  les  Douze  y 
avaient  seules  causé  quelque  agitation.  Il  exprima  ses  doutes 
sur  la  légalité  des  ordres  donnés  par  les  Douze  à  la  force 
armée.  Il  les  avait  signés  uniquement  pour  éviter  un  conflit,  et 
il  s'en  excusa.  Il  demanda  enfin  qu'on  admit  plusieurs  députa- 
tions  venant  réclamer  la  mise  en  liberté  des  citoyens  arrêtés. 
En  vain  Larivière  insista  pour  que  les  Douze  fussent  préalable- 
ment entendus.  Trois  députutions  furent  admises  ;  l'une  se  pré- 
sentait au  nom  de  vingt-huit  sections.  Elles  demandèrent  la 
liberté  d'Hébert  et  s'emportèrent  en  menaces.  Un  des  orateurs, 
s'adressant  aux  députés  de  la  Montagne,  les  conjura  de  sauver 
la  patrie.  «Cent  mille  bras,  s'écria-t-il,  sont  armés  pour  vous 
défendre.»  Isnard,  fatigué  d'avoir  présidé  dix  heures,  venait 
de  céder  le  fauteuil  à  Héraut-Séchelles.  Celui-ci  sexprima avec 
la  plus  lâche  condescendance.  «Citoyens,  dit-il  à  la  première 
députation,  la  force  de  la  raison  et  la  force  du  peuple  sont  la 
même  chose.  »  Les  pétitionnaires  reçurent  les  honneurs  de  la 
séance.  La  salle  fut  alors  envahie  par  une  foule  si  compacte 
que  les  intrus  se  confondirent  avec  les  députés.  Une  partie  de 
ces  derniers  se  retirèrent.  Vers  minuit,  Lacroix  fit  mettre  aux 
voix  la  liberté  des  citoyens  incarcérés  et  la  suppression  de  la 
commission  des  Douze.  Le  vote  fut  enlevé  par  surprise,  sans 
vérification  possible. 

XV.  —  Le  lendemain  28,  l'énergique  Lanjuinais  contesta  la 
validité  du  vote,  et  demanda  que  les  décrets  fussent  rapportés. 


478  LIVRE   QUARANTE-NEUVIÈME. 

Grande  colère  des  Montagnards.  Jean  Bon  Saint-André  rap- 
pela que  les  décrets  du  10  août  n'avaient  pas  été  votés  d'une 
autre  manière.  La  gauche  s'emporta  en  accusations  contre 
les  traîtres.  On  passa  au  vote  nominal,  et  le  rétablissement 
des  Douze  fut  voté  à  vingt  voix  de  majorité  absolue.  Danton 
fit  alors  une  charge  à  fond  pour  qu'on  maintînt  l'élargissement 
des  prisonniers;  «sinon,  dit-il  avec  menaces,  nous  prouverons 
à  nos  ennemis  que  nous  les  passons  en  audace  et  en  vigueur 
révolutionnaires.  »  La  Convention  n'eut  qu'un  demi-courage. 
L'élargissement  provisoire  fut  maintenu  à  la  presque  una- 
nimité. 

On  a  remarqué  que  dans  l'année  1793  oîi  il  y  eut  tant  d'em- 
prisonnements, celui  d'Hébert  fut  le  seul  qui  causa  un  esclandre. 
L'auteur  du  Père  Duchesne,  mis  en  liberté,  reparut  au  conseil 
général  ;  il  y  fut  acclamé  et  couronné  de  lauriers  ;  Ghaumette 
le  félicita,  et  déclara  qu'il  fallait  se  rendre  à  la  Convention  pour 
exiger  que  les  Douze  fussent  traduits  devant  le  tribunal  révo- 
lutionnaire. 

Le  29,  les  commissaires  de  trente-trois  sections,  pourvus  de 
pouvoirs  illimités,  se  réunirent  au  club  électoral  de  l'Evéché. 
C'étaient  des  conspirateurs  émérites.  On  comptait  dans  leur 
nombre  quelques-uns  de  ces  aventuriers  étrangers  qui  se  met- 
taient à  la  tète  des  émeutes,  comme  l'Espagnol  Gusman,  un  des 
séides  de  Marat.  Une  centaine  de  femmes  assistaient  à  la  réu- 
nion. On  parla  d'égorger,  de  massacrer,  de  septembriser,  et 
l'on  nomma  une  commission  de  neuf  membres  pour  s'entendre 
avec  le  maire.  Tout  fut  combiné  pour  une  insurrection  morale, 
c'est-à-dire  pour  une  démonstration  menaçante  par  laquelle  on 
deA'ait  forcer  la  Convention  à  casser  les  Douze.  Les  chefs  subal- 
ternes agirent  ostensiblement  ;  les  autres  se  cachèrent  ou  se 
réservèrent.  Robespierre  tint  aux  Jacobins  uu  langage  double  ; 
il  dit  que  pour  lui  ses  forces  épuisées  ne  lui  permettaient  pas 
d'agir,  mais  il  soutint  que  la  commune  trahirait  si  elle  ne  mar- 
chait pas  avec  le  peuple.  Danton  et  Lacroix  favorisèrent  le 
mouvement,  toutefois  sans  se  montrer.  Ils  marchaient  en  avant 
sans  savoir  où,  cherchant  à  se  défaire  des  Girondins,  parce 
que,  menacés  de  procès  scandaleux,  ils  se  jugeaient  perdus 
s'ils  tombaient  dans  leurs  mains. 

Le  30  au  soir,  la  Convention  réélut  son  bureau,  et  donna 
pour  la  première  fois  la  présidence  à  un  Montagnard,  Mal- 
larmé, preuve  que  la  majorité  commençait  à  se  déplacer  ou  à 


LE   31   MAI    iT03.  479 

faiblir.  Lanjuinais  dénonça  le  complot  qui  se  tramait  au  club 
de  l'Evéché,  et  qui  était  connu  de  tout  Paris. 

Le  31 ,  au  point  du  jour,  les  citoyens  de  la  réunion  de  l'Evé- 
clié,  se  disant  représentants  des  sections,  se  transportèrent  à 
riîôtel  de  ville,  dans  la  salle  du  conseil  général.  Dobsent,  un 
des  prévenus  qui  venaient  d'être  élargis,  nsarcliait  à  leur  tète  ; 
il  annonça  que  le  peuple  de  Paris,  blessé  dans  ses  droits,  s'é- 
tait déclaré  en  insurrection.  Le  conseil  général,  invité  à  se  re- 
tirer, obéit.  Quekpies  instants  après,  Dobsent  le  réintégra  au 
nom  du  peuple  souverain,  sous  le  titre  de  conseil  général  révo- 
lutionnaire. Il  fit  prêter  un  serment  civique  à  ses  membres,  au 
maire  et  à  tous  les  officiers  et  fonctionnaires  de  la  municipalité. 
Comme  la  force  armée  de  Paris  n'avait  pas  de  chef  depuis  le 
départ  de  Santerre,  parce  qu'on  n'avait  pu  s'entendre  sur  le 
choix,  Henriot,  commandant  d'une  section,  homme  connu  pour 
sa  grossièreté,  sa  violence,  et  accusé  d'avoir  joué  un  rôle  dans 
les  massacres  de  septembre,  fut  proclamé  commandant  général 
provisoire, 

La  commune  ainsi  réinstallée  se  constitua  en  permanence, 
ferma  les  barrières,  s'assura  de  la  poste,  et  empêcha  entre  la 
ville  et  le  dehors  toutes  communications.  En  mêm.e  temps  elle 
convoqua  les  sections  armées,  arracha  des  adhésions  à  celles 
qui  parurent  récalcitrantes,  et  vota  une  solde  de  quarante  sous 
par  jour  «aux  citoyens  peu  fortunés»  tant  qu'ils  resteraient 
sous  les  armes.  , 

Les  Parisiens  se  rassemblèrent  au  son  du  tambour.  Chaque 
compagnie  se  groupait  autour  d'un  drapeau  flottant  à  la  porte 
du  capitaine.  Ils  ignoraient  pour  quel  motif  on  battait  le  rap- 
pel. La  Convention  et  la  commune  reçurent  l'une  et  l'autre  les 
adresses  et  les  assurances  les  plus  opposées.  Des  bruits  circu- 
laient dans  la  foule,  de  complots,  d'arrestations,  de  trahisons, 
d'événements  fâcheux  aux  armées  ;  mais  on  craignait  de  parler, 
de  peur  d'être  désigné  comme  suspect  et  enlevé.  Les  seules 
plaintes  qu'on  osait  faire  étaient  de  la  dureté  du  régime  et  de 
la  cherté  des  denrées.  On  se  disait  aussi  qu'il  fallait  empêcher 
tout  désordre,  toute  violence,  toute  collision  '.  Vers  midi, 
comme  il  n'était  rien  survenu  et  que  la  journée  était  une  des 
plus  belles  du  mois  de  mai,  les  gardes  nationaux  se  mirent  à 
rompre  les  rangs,  à  se  promener  et  à  rire  \  les  femmes  sortirent 
pour  voir  passer  l'insurrection. 

^  Mémoires  de  madame  Roland, 


480  LIVRE   QUARANTE-NEUVIÈME. 

La  Convention  était  entrée  en  séance  dès  dix  heures  du  ma- 
tin, au  Lruit  du  tocsin  et  de  !a  générale  ;  les  députés  s'v  étaient 
rendus  armés  et  p:ir  groupes.  Garât  et  Pache  ne  tardèrent  pas 
à  venir  donner  avis  de  ce  qui  se  passait  à  Thôtel  de  ville.  Cette 
fois  Garât  paraît  avoir  été  sincère.  Pache,  complice  hahile  de 
l'insurrection,  venait  trahir  TAssemblée  avec  une  impudence 
d'ailleurs  peu  dangereuse  pour  lui;  car  un  corlége  nombreux 
l'avait  accompagné  jusqu'aux  portes  de  la  salle.  A  onze  heures 
on  entendit  le  canon  d'alarme.  Yalazé  se  récria,  car  Henriot  le 
faisait  tirer  contrairement  à  la  loi.  Malgré  son  éiiergie  déses- 
pérée, les  tribunes  couvrirent  sa  voix.  Les  délégués  de  plusieurs 
sections  accoururent,  demandant  à  l'Assemblée  les  moyens  de 
la  faire  respecter.  Thuriot  voulait  que  la  commission  des  Douze 
fût  cassée  à  l'instant,  Yergniaud  répondit  qu'avant  de  prendre 
aucune  autre  mesure,  la  Convention  devait  prouver  sa  liberté, 
mander  Henriot  à  la  barre,  et  savoir  comment  et  par  qui  avait 
été  donné  l'ordre  de  l'alarme.  Cette  proposition  fut  immédia- 
tement convertie  en  décret,  et  le  décret  envové  aux  quarante- 
huit  sections. 

Tous  les  yeux  se  portaient  sur  Danton,  comme  sur  l'auteur, 
le  complice  ou  le  modérateur  possible  de  l'insurrection.  11  de- 
manda la  suppression  immédiate  de  la  commission  des  Douze, 
sauf  à  l'entendre  plus  tard  et  à  la  juger.  Il  soutint  que  Paris 
avait  bien  mérité  de  la  patrie,  et  le  loua  de  s  être  borné  à  des 
représentations  qu'il  avouait  d'ailleurs    «un  peu  solennelles»  . 

Le  reste  de  la  séance  se  passa  dans  la  confusion.  Ce  fut  un 
péle-méle  d'adresses  et  de  propositions  contraires,  un  tapage 
et  un  tintamat^re  sans  nom.  La  droite  ne  cessa  de  réclamer  l'é- 
vacuation des  tribunes  ;  le  président  lui-même,  Mallarmé,  se 
crut  obligé  de  leur  adresser  les  menaces  les  plus  sévères.  Ra- 
baut  qui  voulut  défendre  la  commission  des  Douze,  et  Guadet 
qui  voulut  faire  décréter  la  mise  en  accusation  d'Henriot,  ne 
purent  obtenir  le  silence.  Une  bataille  était  imminente,  et  la 
moindre  étincelle  devait  déterminer  l'explosion.  Couthon  prit 
la  défense  des  actes  de  la  commune,  et  imputa  aux  Girondins 
la  responsabilité  de  la  guerre  civile.  On  décida  que  les  commis- 
saires de  la  municipalité,  ceux  du  département  et  les  membres 
du  conseil  exécutif  s'assembleraient  pour  prendre  en  commun 
des  mesures  urgentes.  Yergniaud  eut  une  inspiration  soudaine  : 
il  proposa  de  décréter  que  les  sections  de  Paris,  en  maintenant 
Tordre  public,  avaient  bien  mérité  de  la  patrie.  C'était  à  la  fois 


LE  31  MAI   1793.  481 

répondre  à  raccusation  de  Gouthon ,  et  déjouer  la  manœuvre 
de  Danton,  qui  ne  pouvait  plus  confisquera  son  profit  le  résul- 
tat de  la  journée.  L'Assemblée  vota  le  décret  sans  délibération 
à  une  grande  majorité.  La  droite  profita  de  cet  entraînement, 
et  fit  voter  encore  Tenquéte  contre  les  auteurs  de  la  violation 
de  la  loi. 

Le  tumulte  ayant  recommencé  de  plus  belle  après  ce  dernier 
vote,  Barère,  fidèle  à  son  rôle  de  conciliation  pusillanime,  vint 
proposer  le  sacrifice  de  la  commission  des  Douze,  qu'il  avait 
lui-même  imaginée.  En  revanche,  on  devait  mettre  la  force  ar- 
mée de  Paris  à  la  réquisition  de  l'Assemblée.  Ce  double  décret 
finit  par  être  adopté  à  neuf  heures  du  soir.  La  Plaine  eût  sou- 
tenu les  Girondins  s'ils  eussent  eu  pour  eux  la  force  armée  ';  les 
députés  timides  leur  faisaient  presque  un  reproche  de  s'exposer 
et  de  les  exposer  avec  eux.  Donc  pour  s'assurer  de  la  force  armée 
on  n'hésita  pas  à  sacrifier  les  Douze.  On  approuva  encore  les 
quarante  sous  par  jour  alloués  aux  sans-culottes  par  la  com- 
mune, et  l'on  vota  l'entrée  libre  des  tribunes. 

Au  moment  où  les  représentants  sortaient,  excédés  par  la  fa- 
tigue de  quinze  heures  de  séance,  on  vint  annoncer  que  la  jour- 
née s'était  achevée  sans  collision.  La  section  de  la  Butte  des 
Moulins  s'était  d'abord  barricadée  dans  le  jardin  de  l'Égalité 
(Palais-Royal),  et  le  bruit  courait  qu'elle  avait  arboré  un  dra- 
peau blanc  donné  par  la  Gironde.  Le  conseil  général  fit  mar- 
cher contre  elle  la  section  de  Saint-Antoine;  mais  les  officiers 
de  celle-ci  constatèrent  que  le  fait  était  faux,  et  l'on  fraternisa. 
La  nuit  venue,  les  maisons  s'illuminèrent,  et  le  calme  ne  fut 
pas  troublé. 

Le  lendemain  matin,  1"  juin,  Barère  lut  une  proclamation 
adressée  aux  déparlements.  Il  loua  le  caractère  pacifique  de  la 
démonstration  et  la  sagesse  de  la  Convention;  il  s'évertua  dans 
sa  rhétorique  fleurie  à  prouver  que  l'Assemblée  avait  agi  en 
parfaite  liberté.  Il  invita  les  départements  à  s'associer  à  la  capi- 
tale et  à  envoyer,  suivant  le  vœu  exprimé  par  la  Montagne,  des 
députations  qui  fraterniseraient  avec  les  républicains  de  Paris 
à  l'anniversaire  du  10  août. 

XVL  — La  commune  triomphait.  Les  sections  lui  avaient 
obéi  comme  des  instruments  dociles,  et  Henriot  lui  affirmait 

*  Mémoires  de  Durand-Maillauc^ 

vu.  31 


482  LIVRE  QUARANTE-NEUVIEME. 

qu'il  était  Je  maître.  Mais  le  conseil  général  et  le  comité  révo- 
lutionnaire prétendaient  ne  pas  se  contenter  d'une  demi-vic- 
toire. Il  leur  fallait  encore  Texpulsion  des  Girondins.  On 
convint  que  dix-huit  commissaires,  douze  du  conseil  et  six 
du  comité ,  porteraient  à  la  Convention  une  adresse  pour  la 
réclamer. 

Hassenfratz  lut  cette  adresse  à  la  barre  dans  la  séance  du 
soir.  Il  demanda  la  proscription  de  vingt-sept  représentants 
pour  en  finir  avec  la  contre-révolution,  et  il  répéta  la  phrase 
ordmaire  :  «  Dites  si  vous  pouvez  nous  assurer  la  liberté.  Nous 
sommes  tous  debout,  et  nous  la  sauverons.  » 

L'Assemblée  comptait  peu  de  membres  présents;  car  il  n'y 
avait  pas  eu  de  convocation.  Elle  n'était  donc  pas  en  mesure 
de  délibérer  sur  un  tel  sujet.  Cependant  les  Montagnards  di- 
saient que  la  république  allait  périr;  que  si  les  dénoncés  étaient 
vertueux,  ils  n'hésiteraient  pas  à  donner  leur  démission;  qu'on 
venait  d'apprendre  l'explosion  d'une  insurrection  royaliste  dans 
la  Lozère.  Les  députés  présents  se  bornèrent  à  renvoyer  la 
pétition  au  comité  de  salut  public,  et  à  décréter  que  les  mesures 
urgentes  seraient  prises  dans  les  trois  jours. 

Les  sections  armées,  qu'on  avait  encore  réunies  au  son  de  la 
générale  et  du  tocsin,  restèrent  debout  une  partie  de  la  nuit. 
Henriot  fit  venir  des  casernes  de  Courbevoie  quelques  compa- 
gnies de  sans-culottes,  soi-disant  pour  la  guerre  de  Vendée;  il 
leur  distribua  des  assignats,  des  vivres,  et  les  fit  bivouaquer 
autour  des  Tuileries. 

Le  2  ,  de  grand  matin ,  le  conseil  décida  que  les  sections 
n'acceptaient  pas  le  délai  de  trois  jours,  et  qu'une  nouvelle 
adresse  réclamerait  l'expulsion  immédiate  des  députés  suspects. 
On  lecommença  à  battre  le  rappel  et  à  tirer  le  canon  d'alarme. 
La  force  armée  était  toujours  à  la  disposition  de  la  commune, 
et  le  décret  du  31  mai  n'était  pas  exécuté.  Les  sections  envahi- 
rent les  Tuileries,  le  Carrousel,  les  quais,  les  ponts,  les  places 
et  les  rues  adjacentes.  Environ  quatre-vingt  mille  hommes  se 
trouvèrent  rangés  sous  les  armes,  ignorant  d'ailleurs  s'ils  al- 
laient protéger  ou  contraindre  la  Convention.  Henriot  eut  soin 
de  placer  en  arrière  les  bataillons  qui  passaient  pour  contre- 
anarchiques ;  il  mit  en  avant  les  compagnies  de  sans-culottes  et 
les  canonniers,  au  nombre  de  près  de  cinq  mille  hommes,  dont 
il  se  croyait  sûr.  Cent  soixante-trois  canons  furent  pointés  con- 
tre la  Convention;  les  caissons  marchèrent,  les  boulets  furent 


LE  2  JUIN    1793.  483 

préparés,  et  l'ordre  donné  aux  canonniers  de  tenu-  leurs  mèches 
allumées. 

Les  Girondins  avaient  passé  la  soirée  et  la  nuit  à  tenir  con- 
seil. Les  uns,  comme  Pétion  ,  Buzot,  Gensonné,  voulaient 
mourir  sur  leurs  chaises  curules.  Barbaroux  proposait  de  bra- 
ver l'ennemi.  Louvet  repoussait  ces  partis  désespérés,  conseil- 
lait de  s'échapper  pendant  qu'il  en  était  temps  encore ,  et  de 
soulever  les  départements.  Quand  le  jour  arriva,  quelques-uns 
d'eux  seulement  se  rendirent  à  l'Assemblée. 

La  séance  s'ouvrit  au  bruit  des  armes.  Sur  de  mauvaises 
nouvelles  de  la  Lozère  et  de  la  Vendée,  Jean  Bon  Saint-x\ndré 
soutint  qu'il  fallait  redoubler  d'énergie,  donner  aux  commis- 
saires des  pouvoirs  de  vie  et  de  mort,  et  mettre  tous  les  aristo- 
crates hors  la  loi.  Lanjuinais  prit  alors  la  parole  sur  l'état  de 
Paris.  Son  courage,  dit  Lamartine,  grandissait  devant  le  tu- 
multe d'une  xVssemblée  comme  celui  du  soldat  devant  le  feu. 
Il  constata  que  depuis  trois  jours  l'Assemblée  ne  pouvait  plus 
délibérer.  «  Une  puissance  rivale ,  lui  dit-il ,  vous  commande  ; 
elle  vous  environne,  au  dedans  de  ses  salariés,  au  dehors  de 
ses  canons.  »  Plusieurs  Montagnards  voulurent  l'arracher  de  la 
tribune.  Il  s'y  cramponna,  dénonça,  malgré  des  interruptions 
infernales,  le  complot  tramé  à  l'hôtel  de  ville,  en  indiqua  tou- 
tes les  phases,  et  finit  par  réclamer  que  le  conseil  général  fût 
cassé  ainsi  que  les  comités  de  sections,  et  mis  hors  la  loi. 

On  admit  alors  les  pétitionnaires  de  la  commune.  L'orateur 
se  plaignit  que  les  citoyens  de  Paris  fussent  sous  les  armes  de- 
puis quatre  jours  sans  obtenir  satisfaction,  «  Représentants, 
dit-il,  la  foudre  gronde.  Les  crimes  des  factieux  de  la  Conven- 
tion vous  sont  connus.  »  Tallien  et  Billaud-Varennes  firent  vo- 
ter que  le  comité  de  salut  public  présenterait  son  rapport 
séance  tenante.  Un  bruiL  darmes  retentit.  Un  député,  Richon, 
proposa  de  céder  au  peuple.  La  droite  indignée  se  leva  tout 
entière  en  criant  iV^on.'  Le  Montagnard  Levasseur  déclara  que 
les  vingt-deux  membres  étaient  suspects;  et  que  dès  qu'on  arrê- 
tait les  suspects,  leur  titre  de  représentants  ne  pouvait  les  sous- 
traire à  la  loi  commune. 

Le  comité  de  salut  public  délibérait  dans  une  salle  à  part. 
Lacroix  vint  d'abord  en  son  nom  proposer  de  décréter  une 
force  armée  de  six  mille  hommes  pour  le  département  de  Paris. 
Barère  parut  ensuite,  la  douleur  sur  le  visage,  et  demanda,  tou- 
jours au  nom  du  comité,  aux  vingt-deux  la  suspension  volontaire 

31- 


484  LIVRE  QUARANTE-NEUVIEME. 

de  leurs  pouvoirs  pour  un  temps  déterminé.  Il  faisait  appel  à  leur 
patriotisme,  et  leur  annonçait  que  pour  jjarantir  leur  sûreté  ils 
seraient  placés  sous  la  sauvegarde  du  peuple  et  de  la  force 
armée  de  Paris. 

Garât  avait  d'abord  imaginé  de  demander  une  abdication  ré- 
ciproque et  simultanée  aux  chefs  des  deux  partis.  Danton  avait 
accepté,  mais  Robespierre  avait  répondu  par  un  Fefus  catégo- 
rique. Garât  s'était  alors  rejeté  sur  l'idée  d'un  sacrifice  volon- 
taire des  Girondins,  moyen  d'adoucir  l'exclusion  dans  la  forme, 
et  le  comité  de  salut  public  s'y  était  rallié.  Isnard,  Lantbenas, 
Fauchet,  déclarèrent  (\u^ils  se  suspendaient.  Mais  Lanjuinais 
dit  :  tt  J  ai ,  je  crois,  jusqu'à  ce  moment  montré  quelque  cou- 
rage et  quelque  énergie;  n'attendez  donc  de  moi  ni  démission 
ni  suspension.  Sachez  qu'une  victime  ornée  de  fleurs  et  qu'on 
ti'aîne  à  l'autel  n'est  pas  insultée  par  le  prêtre  qui  l'immole.  On 
parle  du  sacrifice  de  mes  pouvoirs?  Quel  abus  de  mots!  Les 
sacrifices  doivent  être  libres,  et  vous  ne  l'êtes  pas.  »  Barbaroux 
déclara  que  s'il  était  suspendu  il  obéirait,  mais  qu'ayant  juré 
de  mourir  à  son  poste ,  il  devait  tenir  son  serment.  Marat 
s'éleva  contre  un  mode  de  procéder  qui  laissait  à  des  hommes 
accusés  de  conspiration  les  honneurs  du  dévouement,  et  Bil- 
laud-Varennes  demanda  que  le  décret  d'accusation  fût  voté  par 
un  appel  nominal  motivé. 

Peu  à  peu  la  force  armée  s'était  resserrée  autour  de  la  salle; 
elle  en  interceptait  toutes  les  issues.  Plusieurs  députés  voulu- 
rent sortir  et  furent  maltraités;  Lacroix  lui-même  fut  arrêté.  A 
ce  moment  l'effroi  devint  général.  La  Montagne,  jusque-là 
complice  de  la  commune,  craignit  d'en  être  dupe  et  de  deve- 
nir à  son  tour  victime  du  complot.  Lacroix  demanda  un  décret 
pour  obliger  la  force  armée  à  s'éloigner  de  l'enceinte  de  la  Con- 
vention. Danton  eut  un  mouvement  d'hésitation  ou  de  pudeur. 
Il  promit  que  le  comité  de  salut  public  ferait  une  enquête  pour 
venger  rigoureusement  Toutrage  infligé  à  la  représentation  na- 
tionale. Barère,  tout  ému,  proposa  que  la  Convention,  pour 
se  montrer  libre,  sortît  de  la  salle,  allât  se  placer  au  milieu  de 
la  force  armée  et  délibérer  sous  sa  protection.  C'était  ce  que 
Garât  avait  proposé  déjà  le  27. 

L'Assemblée  se  leva,  mit  Hérault  à  sa  tête,  et  descendit  sur 
la  cour  du  Carrousel.  La  Plaine,  qui  formait  la  majorité,  sortit 
la  première;  la  droite  suivit;  la  gauche  hésita  un  instant,  puis 
marcha,  sauf  quinze  ou  vingt  membres.  Henriot  à  cheval  barra 


[jcis  1793]  EXPULSION    DES   GIR0^:DINS.  485 

le  passage  aux  représentants.  Comme  Hérault  insistait,  il  en- 
fonça son  chapeau  sur  sa  tête,  et  se  tournant  vers  ses  hommes, 
leur  cria  :  Canonniei's,  à  vos  pièces.  La  Convention,  repoussée 
de  ce  côté,  se  retourna  en  désordre  vers  le  jardin  des  Tuileries, 
où  elle  parvint  à  pénétrer.  Elle  s'avança  au  milieu  des  cris  les 
plus  discordants  de  Vive  la  république  !  Vive  la  nation!  Vive 
la  Convention!  Vive  Marat!  Vive  le  côté  droit!  Sur  les  signes 
d'intelligence  de  quelques  bataillons  fidèles,  elle  voulut  gagner 
le  quai.  Elle  trouva  encore  au  Pont-Tournant  un  bataillon 
hostile  qui  Tempècha  de  passer,  et  Marat  qui  cria  :  «Président, 
je  somme  les  députés  qui  ont  abandonné  leur  poste  d'y  re- 
tourner. >» 

Accablée  de  son  humiliation,  elle  rentra  en  séance.  Couthon 
lui  déclara  effrontément  que  puisqu'elle  se  sentait  libre  et  res- 
pectée, elle  devait  porter  un  décret  contre  les  vingt-deux  mem- 
bres dénoncés,  pour  les  mettre  non  en  jugement,  mais  en  ar- 
restation chez  eux,  ainsi  que  les  Douze  et  les  ministres  Clavière 
et  Lebrun.  Marat  prit  la  liste  des  proscrits,  la  corrigea,  en  fit 
ôter  quelques  noms,  et  y  en  ajouta  d'autres  sans  trouver  de 
contradicteurs;  il  effaça  deux  membres  de  la  commission  des 
Douze,  Fonfrède  et  Saint-Martin,  qui  n'avaient  pas  voté  l'ar- 
restation d'Hébert.  La  Montagne  vota  le  décret,  mais  le  vota 
presque  seule.  La  droite  et  la  Plaine,  à  l'exception  de  quel- 
ques membres  intimidés,  déclarèrent  s'abstenir,  n'étant  pas 
libres.  Il  y  eut  même  soixante-quatorze  députés  qui  signèrent 
une  protestation  séance  tenante,  se  réservant  de  la  publier  au 
premier  jour;  d'autres  envoyèrent  à  leurs  départements  des 
protestations  individuelles  ou  collectives. 

La  séance  finit  à  onze  heures  du  soir.  Les  commissaires  de 
la  commune  qui  y  assistaient  écrivirent  à  l'hôtel  de  ville  que  la 
Convention ,  en  arrêtant  ses  membres  infidèles  venait  de  se 
mettre  à  la  hauteur  de  la  révolution. 


LIVRE    CINQUANTIÈME. 


LA    CONVENTION. 

TROISIÈME    PARTIE.      l'793-i794. 

I.—  Les  conjurés  avaient  été  habiles.  Ils  s'étaient  emparés  de 
tous  les  pouvoirs  civils  et  militaires  dans  Paris.  Ils  s'étaient 
servis  des  sections  armées  comme  d'un  instrument  dont  ils  te- 
naient la  poignée.  Ils  s'étaient  arrangés,  grâce  à  leur  police  et 
à  la  loi  des  suspects,  de  façon  que  nul  ne  pût  se  lever  contre 
eux  sans  être  arrêté  immédiatement.  Aussi  le  premier  senti- 
ment des  Parisiens  après  le  2  mai  fut-il  une  profonde  stupeur, 
car  ils  se  voyaient  joués.  Leur  second  sentiment  fut  celui  de 
l'irritation  et  de  la  vengeance  *. 

Il  s'ap^issait  de  savoir  ce  que  feraient  les  départements.  Les 
conjurés  résolurent  de  les  inonder  d'adresses  pour  les  éclairer*. 
L'adresse  qui  fut  rédigée  aux  Jacobins  résume  toutes  les  autres. 
Elle  portait  que  Paris,  après  avoir  fait  les  révolutions  du  14  juil- 
let et  du  10  août,  s'était  levé  une  troisième  fois,  trop  tard  sans 
doute  pour  éviter  la  guerre  civile  qui  déchirait  déjà  la  Ven- 
dée, mais  assez  à  temps  pour  sauver  la  république  et  la  France 
des  traîtres  qui  les  menaçaient.  Cette  troisième  révolution  s'é- 
tait accomplie  sans  une  tache  de  sang.  Exiger  les  preuves  de  la 
conspiration  qu'on  voulait  frapper  eût  été  insensé ,  les  conspi- 
rations ne  se  prouvant  que  par  leur  succès.  On  n'avait  point 
assiégé  la  Convention ,  mais  seulement  la  faction  scélérate 
qu'elle  renfermait.  Paris  avait  usé  de  son  initiative  afin  de  préve- 
nir une  contre-révolution.  Maintenant  il  attendait  avec  respect 
le  jugement  des  autres  départements  et  celui  du  souverain;  il 
jouissait  d'avance  des  regards  et  du  suffrage  de  la  postérité. 

Qu'allaient  faire  les  députés  vaincus?  Continueraient-ils  de  se 
rendre  aux  séances  de  la  Convention?  C'était  consacrer  l'usur- 
pation par  leur  présence.   S'abstiendraient-ils?  C'était  aban- 

lolice. 


*  Dauban,  d'après  Beaulieu  et  les  rapports  de  polie 
^  Hassenfratz  au  conseil  général  le  3  juin. 


[juin  1793]  SILENCE   DE   LA   CONVENTION.  487 

donner  le  champ  libre  aux  usurpateurs.  Feraient-ils  un  appel  à 
leurs  commettants?  La  commune  interceptait  rigoureusement 
les  de'pêches.  Ils  pouvaient  encore  fuir,  car  ils  e'taient  gardés 
avec  une  négligence  presque  calculée.  Gensonné,  Vergniaud, 
Valazé  s'y  refusèrent,  déclarant  qu'ils  resteraient  à  Paris  pour 
que  leur  procès  fût  instruit  et  pût  édifier  la  France.  Mais  Bu- 
zot,  Gorsas,  Pétion,  Louvet,  Barbaroux,  Guadet  s'échappèrent 
les  uns  après  les  autres,  pour  se  retrouver  dans  le  département 
de  TEure,  où  ils  répétèrent  que  la  Convention  n'existait  plus. 
Meillan  et  Duchàtel,  quoique  n'étant  pas  sur  la  liste  des  pro- 
scrits, gagnèrent  la  Bretagne.  Birotteau  et  Chasset  se  rendirent 
à  Lyon,  Rebecqui  à  Marseille,  Rabaut  à  Nîmes.  Brissot  essaya 
de  fuir  en  Suisse.  Lebrun  et  Roland  s'étaient  cachés  pendant 
que  madame  Roland ,  arrêtée  comme  suspecte ,  était  enfermée 
à  l'Abbaye. 

La  Montagne  n'éprouvait  guère  un  moindre  embarras.  Elle 
ressentait  quelque  honte  des  scènes  du  31  mai  et  du  2  juin. 
Tout  en  répétant  que  la  Convention  n'avait  pas  eu  la  main 
forcée,  elle  savait  à  quoi  s'en  tenir.  Elle  sentait  aussi  que  sa 
victoire  ne  lui  appartenait  pas;  Robespierre  tançait  déjà  ceux 
de  ses  membres  qui  s'étaient  bornés  à  suivre  le  mouvement. 
D'ailleurs  la  majorité  restait  à  ceux  qu'on  appelait  la  Plaine  ou 
le  Marais.  Au  fond,  cette  majorité  n'avait  cédé  qu'à  la  force, 
et  elle  le  déplorait.  Parmi  ses  membres,  les  uns  protestaient; 
d'autres  gardaient  ie  silence ,  sentant  que  la  Gironde  périssait 
pour  n'avoir  pas  sauvé  Louis  XVI;  qu'ils  périraient  eux  pour 
n'avoir  pas  sauvé  la  Gironde.  Ils  attendaient  leur  tour. 

Le  conseil  général  révolutionnaire  de  la  commune  rendit 
coup  sur  coup  des  décrets  exorbitants.  Il  décréta  qu'aucun  ci- 
devant  noble  ou  prêtre  ne  pourrait  exercer  de  fonctions  pu- 
bliques; que  les  députés  assez  lâches  pour  quitter  leur  poste 
seraient  détenus  en  lieu  sûr.  Il  invita  les  sections  à  chasser  de 
leurs  comités  tous  les  signataires  des  pétitions  dites  des  huit  mille 
ou  des  vingt  mille,  puis  à  employer  pour  la  perception  de  l'impôt 
forcé  un  mode  distinct  de  celui  qu'avait  établi  la  Convention. 

En  présence  de  ces  actes  d'autorité  que  la  commune  se  crut 
dans  l'obligation  de  désavouer,  la  Convention,  convaincue 
d'impuissance,  tomba  dans  un  silence  d'autant  plus  profond 
qu'elle  sortait  d'orages  plus  bruyants.  Aussi  les  journaux  jaco- 
bins prirent-ils  à  tâche  de  vanter  Vordre  et  la  décence  de  ses 
séances.  On  se  borna  d'abord  au  renouvellement  des  comités. 


Ji88  LIVRE  CINQUANTIEME. 

Celui   de   salut   public   fut   prorogé    encore    pour    un    mois. 

On  était  si  embarrassé  du  2  juin,  que  Marat  et  Coutboii  of- 
i'rirent,  le  premier  de  se  suspendre  lui-même,  et  le  second  de 
se  rendre  à  Bordeaux  pour  y  servir  d'otage.  On  répugnait  à 
mettre  en  accusation  les  députés  arrêtés.  Il  semblait  que  ce 
serait  une  lâcheté  de  plus  et  un  nouveau  défi  adressé  aux  dé- 
partements. Le  comité  de  salut  public  demanda  au  conseil 
général  de  lui  fournir  des  preuves  de  leur  conspiration.  Le 
conseil  exprima,  par  l'organe  de  Chaumette,  son  étonnement 
de  cette  demande ,  mais  promit  de  rédiger  les  plaintes  du 
peuple.  Le  bruit  courut  que  plusieurs  membres  du  comité,  et 
Danton  peut-être  étaient  favorables  à  une  amnistie  ;  Valazé 
écrivit  qu'il  regarderait  l'amnistie  comme  une  injure  et  ne  l'ac- 
cepterait pas.  Vergniaud,  de  son  côté,  demanda  à  être  jugé 
dans  le  plus  bref  délai.  S'il  était  convaincu  de  trahison,  il 
offrait  sa  tête.  Sinon,  il  demandait  celles  de  Lhuillier  et  d'Has- 
senfratz,  coupables  d'avoir  fait  assiéger  la  Convention  par  une 
force  armée  illégalement  commandée,  d'avoir  arraché  par  vio- 
lence l'arrestation  de  plusieurs  représentants  du  peuple,  et 
jeté  dans  la  France  entière  des  brandons  de  guerre  civile. 
L'impression  de  cette  lettre  fut  votée ,  malgré  l'objection 
qu'elle  servirait  à  précipiter  cette  guerre  civile  qu'on  voulait 
éviter. 

Le  comité  de  salut  public  chercha  une  transaction.  Barère 
fit  un  rapport  à  double  entente ,  acceptant  le  fait  accompli  et 
exprimant  un  blâme  enveloppé.  «  Là,  disait-il,  où  les  amis 
ardents  de  la  liberté  n'ont  vu  qu'une  erreur  de  la  force,  les  ci- 
toyens alarmés  ont  cru  voir  un  dessein  formel  d'attaquer  les 
droits  du  peuple.  »  Il  espérait  que  l'ordre  renaîtrait  de  l'excès 
du  mal;  que  la  volonté  nationale  se  substituerait  aux  projets 
des  partis.  Il  proposa  de  supprimer  le  conseil  général  révolu- 
tionnaire et  tous  les  comités  révolutionnaires  de  communes  ou 
de  sections,  de  renouveler  l'état-major  de  la  garde  nationale 
de  Paris  par  des  élections  dans  les  quarante-huit  sections; 
d'attribuer  à  la  Convention  le  droit  suprême  de  requérir  la 
force  armée  ;  de  punir  de  dix  ans  de  fers  quiconque  mettrait 
obstacle  à  la  circulation  des  journaux  et  violerait  le  secret  des 
lettres;  enfin  il  demanda  que  la  Montagne  donnât  des  otages 
pour  les  députés  arrêtés. 

Robespierre  repoussa  ces  propositions;  Barère  essaya  vai- 
nement de  les  défendre  en  les  modifiant.  Les  Jacobins  enten- 


[jciN  1793]     RÉACTION   DANS   LES   DÉPARTEMENTS.  489 

daient  user  pleinement  de  leur  victoire.  Leur  plan,  exposé  par 
Billaud-Varennes,  consistait  à  changer  les  ministres,  à  surveil- 
ler les  correspondances  privées,  à  ne  laisser  de  presse  libre 
que  la  presse  révolutionnaire,  à  suspendre  le  droit  de  citoyen 
pour  les  hommes  antisociaux ,  à  former  sur-le-champ  l'armée 
révolutionnaire  à  peine  ébauchée  jusque-là,  à  réaliser  immé- 
diatement l'emprunt  forcé  d'un  milliard,  enfin  à  hâter  la 
constitution  républicaine,  qui  pouvait  se  faire  en  huit  jours,  et 
produirait  un  apaisement  nécessaire. 

II.  —  Tous  les  yeux  se  portaient  sur  les  départements. 

Pendant  les  derniers  jours  de  mai,  les  Vendéens  n'avaient 
cessé  de  marcher  en  avant.  Dans  la  Lozère,  un  ex-constituant, 
Charrier,  avait  levé  un  corps  qui  s'intitulait  armée  catholique 
et  royale,  puis  occupé  plusieurs  petites  villes.  A  Lyon,  on 
s'était  battu  trois  jours,  les  29,  30  et  31  mai.  Les  sections 
s'étaient  prononcées  contre  Ghalier  et  la  municipalité  jacobine, 
qui  persistaient  dans  leurs  projets  menaçants.  N'obtenant  rien 
de  l'intervention  des  commissaires  de  la  Convention ,  elles 
avaient  pris  les  armes,  occupé  l'hôtel  de  ville  après  un  combat 
meurtrier,  emprisonné  Chalier  et  ses  complices,  obligé  enfin 
les  commissaires  à  désarmer  les  Jacobins  et  à  fermer  les  clubs. 

Dès  que  la  vérité  fut  connue  sur  les  journées  du  31  mai  et 
du  2  juin,  après  le  premier  moment  de  stupeur  et  d'alarme, 
les  plus  grandes  villes  se  prononcèrent  dans  le  même  sens , 
c'est-à-dire  pour  l'intégrité  de  la  Convention  :  Bordeaux, 
Rennes,  Evreux,  Caen,  Limoges,  Toulouse,  Marseille,  Nîmes, 
Grenoble,  Lyon.  Le  cri  «Aux  armes,  citoyens!  »  fut  répété 
partout. 

Le  6  juin,  les  administrateurs  de  la  Gironde  écrivirent  à  la 
Convention  :  «  Des  cris  de  fureur  et  de  vengeance  retentissent 
dans  toutes  les  places  publiques  et  jusque  dans  notre  enceinte. 
Un  mouvement  général  d'indignation  et  de  désespoir  précipite 
tous  les  citoyens  dans  leurs  sections;  les  députations  se  pressent 
autour  de  nous.  Toutes  viennent  nous  proposer  les  mesures  les 
plus  extrêmes.  Il  nous  est  impossible  de  calculer  en  ce  moment 
les  suites  de  cette  effervescence.  Nous  vous  devons  la  vérité, 
citoyens  représentants,  et  nous  redoutons  le  moment  où  nous 
serons  forcés  de  vous  la  dire  tout  entière.  »  Les  autorités 
constituées  se  réunirent  en  commission  populaire  de  salut  pu- 
blia elles  ordonnèrent  la  levée  immédiate  d'une  force  armée  et 


490  LIVRE   CINQUANTIEME. 

l'envoi  de  députés  à  tous  les  autres  départements  pour  leur 
proposer  un  pacte  fédéral. 

Rennes  leva  un  bataillon  des  républicains  d'Ille-et- Vilaine, 
ooldé  à  quarante  sous  par  jour.  Le  département  de  l'Eure  vota 
une  force  armée  de  quatre  mille  hommes  pour  marcher 
«contre  les  factieux  de  Paris  qui  avaient  enchaîné  la  liberté  de 
la  Convention,  et  réduit  au  silence  les  bons  citoyens.  »  Limoges 
expédia  des  courriers  à  plusieurs  villes  du  centre  pour  convo- 
quer les  députés  suppléants  à  Bourges.  Les  départements  for- 
maient des  groupes  pour  s'entendre  et  agir  en  commun.  Gaen 
arrêta  deux  commissaires  de  la  Convention.  A  Toulouse,  les 
autorités  affichèrent  le  discours  de  Lanjuinais,  mirent  en  li- 
berté les  suspects  incarcérés ,  et  les  remplacèrent  dans  les  pri- 
sons par  des  patriotes. 

Marseille,  déjà  très-hostile  aux  Jacobins,  vota  la  convoca- 
tion immédiate  d'une  commission  nationale  qui  serait  élue  par 
les  assemblées  primaires  pour  dégager  la  Convention  oppri- 
mée. Toulon  y  adhéra.  A  Marseille,  à  Nîmes,  les  clubs  des 
maratistes  furent  fermés  par  force.  Grenoble,  Bourg,  Lons, 
Besançon,  Màcon,  Dijon,  se  prononcèrent  pour  la  Gironde. 
Le  Jura  vota  un  contingent  de  cavalerie.  Dans  le  sud-ouest  et 
la  Bourgogne  tous  les  yeux  se  portèrent  du  côté  de  Lyon,  des- 
tiné à  devenir  le  grand  centre  de  la  résistance. 

Partout  on  enleva  les  caisses  publiques,  on  intercepta  les 
correspondances.  On  déclara  vouloir  «  la  représentation  natio- 
nale tout  entière  »  .  On  répandit  le  bruit  que  les  révolution- 
naires de  Paris  étaient  payés  par  l'étranger  et  travaillaient  à 
l'établissement  d'une  dictature  ou  d'une  royauté.  On  tournait 
ainsi  contre  les  Montagnards  les  accusations  dont  ils  avaient 
prétendu  accabler  la  Gironde.  Répétées  de  plus  ou  moins 
bonne  foi,  ces  accusations  furent  acceptées  facilement,  tant  la 
réaction  était  puissante. 

Elle  éclata  dans  plus  de  soixante  départements.  Elle  éclata 
moins  en  faveur  des  Girondins  que  contre  Paris,  contre  les 
Jacobins,  la  Montagne,  les  commissaires,  ceux  qu'on  appelait 
les  hommes  de  proie.  Elle  fut  l'explosion  de  l'irritation  publique. 
Si  les  Girondins  lui  donnèrent  des  chefs  sur  quelques  points, 
ils  n'en  furent  ni  les  auteurs  ni  les  meneurs.  Le  mouvement  fut 
spontané;  ils  se  bornèrent  à  s'y  mêler,  et  encore  comme  des 
proscrits.  Une  fois  les  épées  tirées,  la  réaction  les  dépassa.  Ils 
ne  purent  élever  un  drapeau  capable  de  rallier  le  parti  modéré. 


[jui>-  i793]       LA   GIRONDE   ET   LES   ROYALISTES.  491 

La  bourgeoisie  trouvait  qu'ils  avaient  fait  trop  de  concessions 
à  la  Montagne.  N'avaient-ils  pas  voté  le  tribunal  révolution- 
naire, le  comité  de  salut  public,  Timpôt  d'un  milliard?  Les 
royalistes  leur  reprochaient  d'avoir  conduit  Louis  XVI  à  l'écha- 
faud  ou  de  l'y  avoir  laissé  monter.  Ils  voyaient  en  eux  les 
auteurs  du  10  août;  le  clergé  et  les  suspects,  les  auteurs  des 
rigueurs  décrétées  contre  l'émigration  et  contre  les  prêtres.  On 
les  accusait  aussi  d'avoir  été  les  promoteurs  de  la  guerre;  de 
l'avoir  engagée  témérairement  et  sans  alliances.  Leur  résistance 
éloquente  au  sein  de  la  Convention  avait  eu  peu  de  retentisse- 
ment hors  de  Paris.  D'ailleurs  l'Assemblée,  n'envoyant  guère  à 
la  France  que  l'écho  de  ses  scènes  tumultueuses,  était  respon- 
sable à  ses  yeux  du  chaos  qu'elle  avait  fait  ou  qu'elle  n'avait 
pu  empêcher.  Pour  le  public  des  départements,  les  Girondins 
étaient  un  parti  équivoque,  incapable  de  donner  un  mot 
d'ordre;  de  plus,  c'était  alors  un  parti  impuissant  et  vaincu; 
or,  en  temps  de  révolution,  les  masses  ne  se  rallient  qu'aux 
forts  et  aux  victorieux. 

Par  toutes  ces  raisons ,  le  mouvement  n'eut  un  caractère 
décidé  que  là  où  le  royalisme  fut  franchement  arboré.  Dans  la 
Lozère,  Charrier  et  son  lieutenant  Laporte  se  virent  un  instant 
à  la  tête  de  trente  mille  hommes.  Ils  allaient  appuyer  Lyon , 
sans  l'énergique  décision  d'un  représentant  en  mission ,  Fabre 
de  l'Hérault,  qui  fît  marcher  contre  eux  la  force  armée  de  trois 
départements  et  les  dispersa.  Les  Vendéens,  qui  avaient  enlevé 
Fontenay  le  25  mai,  marchèrent  sur  Saumur,  y  culbutèrent, 
le  7  juin,  les  troupes  républicaines,  forcèrent  le  château  à 
capituler,  se  rendirent  maîtres  du  pont  de  la  Loire,  et  réveil- 
lèrent au  loin  par  ce  succès  l'esprit  royaliste. 

La  Corse  fit  à  la  même  époque,  au  mois  de  juin,  sa  contre- 
révolution  sous  Paoli.  Elle  emprisonna  les  patriotes;  elle  rap- 
pela les  prêtres  et  les  émigrés.  Son  éloignement  la  tint  plus 
longtemps  hors  des  atteintes  de  la  Convention. 

Jamais  les  étrangers  coalisés  n'eussent  trouvé  plus  de  faci- 
lité pour  pénétrer  au  coeur  de  la  France.  Mais  leurs  armées 
n'étaient  pas  aussi  nombreuses  et  aussi  bien  organisées  qu'il 
l'eût  fallu,  et  découragés  par  l'insuccès  de  leur  campagne  d'in- 
vasion en  1792,  ils  se  bornèrent  à  des  opérations  méthodiques 
et  à  des  sièges ,  comme  s'ils  eussent  voulu  attendre  que  la 
France  eût  achevé  de  se  déchirer  de  ses  propres  mains.  Le  roi 
de  iPrusse  s'arrêta  au  siège  de  Mayence ,  où  Custines  avait 


J592  LIVRE  CIlNQUANTIEME. 

laissé  vingt  mille  hommes  de  garnison.  Au  nord,  les  Autri- 
chiens perdirent  leur  temps  devant  Condé  et  Valenciennes, 
forçant  seulement  nos  troupes  ù  rétrograder  de  quelques  lieues, 
du  camp  de  Famars  au  camp  de  César.  Le  général  Dampierre 
fut  tué  dans  une  rencontre.  Custines,  qui  se  plaignait  de  l'état 
de  l'armée  du  Pdiin,  remplaça  Dampierre  et  fut  lui-même  rem- 
placé sur  le  Rhin  par  Bouchard.  Les  Piémontais  aux  Alpes, 
les  Espagnols  aux  Pyrénées,  s'avancèrent  peu  et  n'osèrent  s'é- 
loigner des  frontières,  malgré  quelques  succès  que  le  général 
Ricardos  obtint  dans  le  Roussillon.  Ce  manque  d'initiative, 
commun  à  tous  nos  ennemis,  fut  d'autant  plus  heureux,  que 
tous  les  généraux  français,  Biron  aux  Alpes,  Servan  aux 
Pvrénées,  se  plaignaient  comme  Custines  de  voir  leurs  troupes 
désorp^anisées  et  d'être  très-mal  servis  par  la  déplorable  admi- 
nistration de  Bouchotte  et  des  bureaux  de  la  guerre. 

IIL  — La  Convention  ne  se  pressa  pas  de  statuer  sur  les  dé- 
putés expulsés  de  son  sein.  Le  comité  de  salut  public  désirait 
éviter  la  guerre  civile,  qui  l'eût  d'ailleurs  obligé  à  dégarnir  la 
frontière,  où  nos  forces  étaient  à  peine  suffisantes.  11  espérait 
que  le  premier  moment  passé  les  esprits  se  calmeraient  dans 
les  départements,  et  que  les  déclarations  pacifiques  de  certains 
chefs-lieux,  comme  Versailles  et  Rouen,  pouvaient  être  offertes 
comme  exemple  aux  autres.  Barère  et  Garât  écrivirent  l'un  des 
proclamations,  l'autre  des  circulaires  pacifiques.  Des  négocia- 
tions s'engagèrent. 

Cependant  les  désertions  émurent  la  Montagne,  qui  proposa 
des  mesures  de  rigueur.  Brissot  venait  d'être  arrêté  à  Moulins 
par  les  autorités  du  département  de  TAllier,  quand  on  apprit 
que  Buzot  soulevait  le  département  de  l'Eure.  Buzot,  homme 
d'action,  était  redouté  comme  un  des  chefs  futurs  de  l'armée 
contre-révolutionnaire;  on  disait  :  le  roi  Buzot,  comme  on 
avait  dit  :  le  roi  Pétion.  La  gauche  réclama  sa  mise  en  accusa- 
tion immédiate.  La  droite  répondit  en  réclamant  celle  d'Hen- 
riot;  il  avaitdéposé  son  commandement  Tavant-veille.  Danton, 
craignant  que  les  modérés  ne  reprissent  le  dessus,  s'emporta 
contre  les  ennemis  du  peuple ,  traita  Brissot  de  misérable  qui 
ne  pouvait  échapper  au  glaive  des  lois,  et  glorifia  le  31  mai. 
Couthon  saisit  ce  moment  pour  faire  décréter,  malgré  les 
murmures  violents  de  la  droite ,  que  le  conseil  général  révo- 
lutionnaire de   la   commune  et   le  peuple   de    Paris   avaient 


[juis  1793]  DÉCRETS   DAGCUS ATION.  493 

puissamment  concouru,  dans  les  journées  des  31  mai,  1"  2  et 
3  juin,  à  sauver  la  liberté,  l'unité  et  Tindivisibilité  de  la 
république. 

A  partir  de  ce  jour,  les  décrets  d'accusation  se  succédèrent, 
le  15,  contre  Duchâtel;  le  17,  contre  Barbaroux;  le  23,  contre 
Brissot;  le  26,  contre  Félix  Wimpfen,  commandant  de  Cher- 
bourg, qui  s'était  mis  à  la  tète  des  forces  levées  dans  le  Calva- 
dos. Le  24,  Pétion  et  Lanjuinais  ayant  fui,  on  décida  que  les 
députés  jusque-là  laissés  libres  sur  parole  seraient  détenus 
dans  une  maison  de  force.  Robespierre  parla  contre  eux  avec 
une  véritable  fureur;  il  les  qualifia  de  misérables  et  de  scélérats 
dont  on  avait  le  tort  de  trop  s'occuper. 

IV.  —  Le  comité  de  salut  public  avait  résolu  que  la  consti- 
tution serait  faite  sans  délai.  Hérault-Séchelles  fut  chargé  d'im- 
primer un  projet  qui  fut  lu  à  l'Assemblée  le  10  juin,  discuté 
rapidement,  pour  la  forme,  et  voté  le  23. 

Il  se  contenta  de  prendre  le  projet  de  Gondorcet,  en  le  mo- 
difiant sur  quelques  points.  Il  le  débarrassa  de  toutes  les  lois 
qui  avaient  un  objet  social  et  moral,  comme  les  lois  sur  les 
fêtes  nationales  et  sur  l'instruction  publique.  Il  se  renferma 
dans  l'organisation  des  pouvoirs  politiques. 

Les  députés  devaient  être  élus,  comme  l'avait  proposé 
Condorcet,  par  le  suftrage  direct,  sans  condition  de  cens.  Le 
corps  électoral,  tel  qu'il  avait  été  organisé  en  1792,  n'était 
conservé  que  pour  l'élection  des  administrateurs  et  des  juges. 

L'Assemblée  faisait  des  décrets  et  des  lois.  Les  décrets 
étaient  exécutoires  immédiatement;  les  lois  devaient  être  sou- 
mises à  la  sanction  des  assemblées  primaires.  Elles  ne  pou- 
vaient d'ailleurs  être  nombreuses.  «  On  se  guérira  peu  à  peu, 
disait  Hérault,  de  cette  manie  de  législation.  » 

Le  pouvoir  exécutif  appartenait  à  un  conseil  de  vingt-quatre 
membres,  choisis  par  l'Assemblée  au  moyen  d'épurations  suc- 
cessives sur  une  liste  de  quatre-vingt-quatre  candidats  nommés 
par  les  quatre-vingt-quatre  départements.  Les  Girondins  avaient 
imaginé  de  faire  élire  le  pouvoir  exécutif  directement  par  le 
peuple.  Les  législateurs  de  la  Montagne,  mieux  avisés  sur  ce 
point,  soutinrent  qu'il  ne  devait  pas  émaner  directement  de  la 
volonté  nationale,  parce  qu'il  ne  représentait  pas,  et  que  l'exis- 
tence de  deux  représentations  était  inadmissible.  Le  conseil 
exécutif  nommait,  en   les  choisissant  hors  de  son  sein,  les 


494  LIVRE   CINQUANTIEME. 

ministres,  les  généraux  et  les  agents  chargés  de  l'exécution . 

Le  projet  d'Hérault  renferma  une  autre  idée  aussi  originale 
que  peu  pratique,  et  dont  l'auteur  parait  avoir  été  Sieyès, 
rinp^énieur-construcfeur  ordinaire  des  constitutions.  Ce  fut  la 
création,  toujours  par  l'élection  populaire,  d'un  grand  jury  na- 
tional, chargé  de  recevoir  toutes  les  plaintes  des  citoyens 
contre  le  pouvoir  exécutif  ou  l'Assemblée,  de  les  examiner  et 
de  les  porter  au  besoin  devant  les  tribunaux.  Hérault  et  Robes- 
pierre s'étaient  épris  de  cette  idée.  Thuriot  la  fit  rejeter  comme 
une  complication  inutile. 

Quelques  Montagnards  songèrent  à  faire  disparaître  les  com- 
munes comme  on  avait  fait  disparaître  les  provinces;  toutefois 
cette  proposition  fut  écartée  comme  constituant  à  l'égard  des 
communes  une  ingi-atitude  digne  des  aristocrates.  On  écarta 
aussi  l'application  du  jury  aux  affaires  civiles,  repoussée  par  la 
Constituante,  mais  redemandée  par  Condorcet. 

La  Constitution  bâclée  de  1793  ne  fut  jamais  prise  au  sérieux, 
pas  même  par  ses  auteurs.  Ecrite  dans  la  phraséologie  de  l'épo- 
que, pleine  de  sophismes  et  de  mots  à  effet,  elle  se  contenta 
souvent  d'exprimer  comme  aphorismes  des  principes  dont  elle 
ne  réglait  pas  l'application,  comme  celui  que  l'insurrection  est 
le  plus  sacré  des  droits  et  le  plus  indispensable  des  devoirs, 
quand  le  gouvernement  viole  les  droits  du  peuple.  «Le  peuple 
français,  déclarait-elle,  ne  s'immisce  point  dans  le  gouverne- 
ment des  autres  nations...  Il  ne  fait  point  la  paix  avec  un  en- 
nemi qui  occupe  son  terriloii'e.  »  La  première  de  ces  assertions 
était  un  mensonge  ;  la  seconde  pouvait  rendre  toute  paix  im- 
possible. «  Avez-vous,  dit  le  député  Mercier,  fait  un  pacte 
avec  la  victoire?  —  Non,  répondit  Bazire,  mais  nous  en  avons 
fait  un  avec  la  mort.  »  La  Convention  parlait  aux  passions  du 
jour  le  langage  qu'elles  voulaient  entendre.  Le  dernier  article 
couronnait  dignement  cette  ébauche  démagogique,  en  y  ré- 
pandant une  teinte  sentimentale.  «  La  république  française 
honore  la  loyauté,  le  courage,  la  vieillesse,  la  piété  filiale,  le 
malheur.  Elle  remet  le  dépôt  de  sa  constitution  sous  la  garde 
de  toutes  les  vertus.  » 

La  séance  du  23  juin ,  où  la  constitution  fut  votée ,  se  tei'- 
mina  par  un  défilé  des  sections  et  des  communes  voisines  de 
Paris,  portant  des  emblèmes  de  circonstance.  On  célébra  sur 
les  places  une  fête  patriotique.  L'Assemblée,  sur  la  motion 
d'Hérault,  sortit  de  la  salle  pour  aller  «  se  confondre  avec  les 


[juin  37D3J  LA   CONSTITUTION   DE  1793.  495 

braves  sans-culottes  ».  Le   lendemain,  Billaud-Varennes  fit 
voter  l'abolition  de  la  loi  martiale. 

Chaumette  se  présenta  pour  féliciter  la  Convention  au  nom 
du  peuple  de  Pans  et  répondre  à  ceux  qui  soutenaient  qu'elle 
n'était  pas  libre:  «  Hélas!  étiez-vous  libres,  législateurs,  quand 
vous  ne  pouviez  pas  faire  le  bien?...  Et  maintenant  la  constitu- 
tion est  achevée.  Est-ce  ainsi  que  travaillent  des  esclaves?  » 
Chaumette ,  il  est  vrai ,  était  la  risée  de  son  propre  parti  aussi 
bien  que  des  aristocrates.  Il  était  sans  vergogne,  insensible  aux 
contradictions  et  au  ridicule,  l'absurdité  de  ses  motions  n'ayant 
d'égale  que  l'excentricité  de  son  langage. 

Les  députés  de  la  Plaine  votèrent  la  constitution,  dans  l'es- 
pérance qu'elle  servirait  pour  le  moment  à  l'apaisement  des 
esprits,  et  qu'elle  pourrait  être  i-evisée  et  améliorée  plus  tard. 
Ils  regardaient  comme  une  victoire  d'avoir  écarté  les  change- 
ments sociaux,  pour  lesquels  le  mot  socialisme  n'était  pas  en- 
core inventé,  mais  que  les  ultra-révolutionnaires  réclamaient 
hautement.  Une  députation  des  sans-culottes  de  Liège  venait 
de  demander  au  conseil  de  la  commune  qu'on  abolît  l'aristo- 
cratie des  richesses  comme  les  autres.  Chabot  soutenait  aux 
Jacobins  qu'une  constitution  devait  assurer  le  bonheur  du 
peuple,  c'est-à-dire  du  pain  à  ceux  qui  n'en  avaient  pas,  sup- 
primer pour  cela  la  mendicité  et  décréter  l'impôt  progressif. 
Il  reprocha  à  celle  d'Hérault  d'établir  un  pouvoir  exécutif,  ce 
qui  était  «  semer  les  racines  de  la  royauté  » .  Absurdités  que 
l'histoire  est  obligée  de  répéter,  parce  qu'elles  font  connaître  à 
quel  diapason  de  folie  certains  esprits  étaient  montés.  Chabot 
soutenait  encore  que  toutes  les  garanties  politiques  étaient 
inutiles ,  et  disait  :  «  La  garantie  de  la  liberté ,  c'est  la  guillo- 
tine. M 

Jacques  Pioux ,  ex-prétre ,  qui  avait  accompagné  Louis  XVI 
au  supplice  et  qui  maintenant  régnait  au  club  des  Cordeliers, 
rédigea  au  nom  de  ce  club  la  pétition  dite  des  enragés,  et 
essaya  de  la  lire  à  la  barre  de  la  Convention ,  le  23 ,  avant  le 
vote.  Robespierre  trouva  le  moyen  de  la  faire  ajourner  au  25. 
Jacques  Roux  reprocha  aux  représentants  de  n'avoir  pas  pro- 
scrit l'agiotage  et  prévenu  les  accaparements.  Il  leur  disait  : 
«Députés,  ne  terminez  pas  votre  carrière  avec  ignominie.  » 
La  Montagne,  attaquée  maintenant  comme  la  Gironde  l'était 
naguère,  réunit  toutes  ses  foudres  pour  écraser  le  malencon- 
treux orateur.  Maltraité  à  la  Convention,  expulsé  du  conseil  de 


496  LIVRE  CI^îQUANTIE.ME. 

la  commune ,  il  fut  poursuivi  jusque  dans  le  club  qui  avait 
adopté  ses  principes.  Le  30,  douze  des  principaux  Monta- 
gnards, ayant  à  leur  tête  Robespierre,  Billaud  et  Legendre, 
se  transportèrent  aux  Gordeliers,  le  traitèrent  d'anarcbiste , 
d'agent  de  Pitt,  de  contre-révolutionnaire.  Enfin  ils  firent  tant, 
que  la  société  le  cbassa  de  son  sein,  lui  et  son  acolyte  Leclerc, 
comme  des  scélérats,  des  fanatiques  et  des  monstres,  et  déclara 
traître  à  la  patrie  quiconque  dirait  du  mal  de  la  Montagne. 

Cette  énergie  était  nécessaire;  car  Paris  retentissait  de  cris 
contre  les  agioteurs  et  les  accapareurs.  Le  26,  la  commune  eut 
beaucoup  de  peine  à  faire  marcher  la  force  armée  des  sections 
pour  réprimer  une  agitation  menaçante,  et,  le  27,  la  Conven- 
tien  se  crut  obligée  de  décréter  la  fermeture  de  la  Bourse,  par 
mesure  de  sûreté. 

V.  —  Les  Vendéens  ne  soutinrent  pas  leurs  premiers  succès. 
Vers  la  fin  de  juin  ils  perdirent  Saumur,  et  furent  repoussés 
dans  une  attaque  contre  Nantes,  où  leur  chef  Gathelineau  fut 
blessé  mortellement.  S'ils  eussent  pris  Nantes,  ils  fussent  deve- 
nus maîtres  de  la  Loire  et  de  la  mer,  et  leur  fortune  eût  pu  chan- 
ger. Mais  Télan  ne  leur  suffisait  pas  pour  triompher,  dés  qu'ils 
rencontraient  des  moyens  de  défense  réguliers.  Leurs  succès 
mêmes  les  servaient  peu,  leurs  bandes  étant  composées  de 
paysans  qui  rentraient  chez  eux  après  chaque  action. 

Ce  qui  les  servait,  c'était  la  mauvaise  organisation  de  leurs 
adversaires.  Les  héros  à  cinq  cents  livres,  comme  on  appelait 
les  volontaires  républicains,  formaient  une  milice  détestable  et 
très-mal  conduite.  Les  commissaires  de  la  Convention  et  ceux 
du  ministre  de  la  guerre  donnaient  des  ordres  contradictoire  ^ 
et  entravaient  Faction  des  généraux,  sans  parler  des  réquisitions 
vexatoires  qu'ils  ordonnaient  partout,  comme  s'ils  eussent  été 
en  pavs  ennemi.  Les  Jacobins  improvisés  généraux,  comme 
Westermann  et  Santerre,  se  firent  mettre  en  déroute  plusieurs 
fois. 

Wimpfen  ne  réunit  pas  de  son  côté  de  forces  plus  sérieuses. 
Les  gardes  nationales  du  Calvados  étaient  peu  faites  pour  une 
guerre  offensive;  il  ne  comptait  guère  que  sur  cinq  ou  six  mille 
fédérés  bretons  qui  l'avaient  joint.  Il  s'avança  pourtant  jusqu'à 
Évreux  et  Pacy-sur-Eure. 

Pendant  ce  temps  Bordeaux  renvoyait  les  commissaires  Ma- 
thieu et  Treilhard.  et  faisait  marcher  ses  milices  jusqu'à  Lan- 


[juillet  1793]  SAINT-JUST.  497 

gon.  Plus  loin,  les  iroiipes  marseillaises  et  provençales  occu- 
paient Avignon  et  se  joij;naient  à  celles  du  Languedoc.  Lyon 
désarmait  les  Jacobins  (3  juillet) ,  déclarait  non  avenus  les  dé- 
crets de  la  Convention,  tant  que  celle-ci  n'aurait  pas  recouvré 
sa  liberté  et  son  intégrité,  arrêtait  que  le  cours  de  la  justice 
contre  les  conspirateurs  du  29  mai  ne  serait  pas  interrompu, 
rassemblait  des  armes,  et  formait  pour  sa  défense  une  armée 
dans  laquelle  les  volontaires  s'enrôlaient  avec  empressement. 

La  Convention  ne  s'occupa  plus  que  de  frapper  les  fédéra- 
listes. Saint-Just  déposa  le  8  juillet,  au  nom  du  comité  de  salut 
public,  un  rapport  sur  les  députés  détenus.  Il  y  énuméra  toutes 
les  résistances  que  la  république  avait  rencontrées  à  Paris  ou 
dans  les  départements  jusqu'au  31  mai,  et  en  rendit  les  Giron- 
dins responsables.  Républicains  en  paroles,  ils  n'avaient  mar- 
ché avec  le  peuple  et  la  liberté  que  pour  les  tromper  et  pour 
ramener  les  esprits  à  la  monarchie  par  le  dégoût  et  la  terreur 
des  temps  présents.  Ils  n'avaient  travaillé  qu'à  sauver  le  tyran 
et  la  tyrannie.  Dans  leur  longue  et  persévérante  conspiration, 
ils  avaient  déployé  infiniment  de  talent,  de  finesse,  de  ruse  et 
même  l'apparence  de  la  vertu.  En  réalité,  ils  avaient  rallié  au- 
tour d'eux  tous  les  hommes  corrompus.  Ils  avaient  fait  aux  vrais 
républicains  des  réputations  horribles,  et  flétri  la  révolution 
dans  la  personne  de  ses  défenseurs.  Brissot  avait  voulu  jouer 
le  rôle  de  Monk.  Buzot  avait  voulu  diviser  la  Convention  pour 
la  dominer,  et  c'était  lui  qui,  par  ses  déclamations  et  ses  pro- 
positions insidieuses,  avait  créé  l'anarchie  contre  laquelle  il 
s'escrimait.  Saint-Just  faisait  ensuite  un  crime  à  Vergniaud  de 
ses  hésitations,  à  Pétion  de  sa  faiblesse  au  10  août  et  surtout 
au  2  septembre,  dont  la  responsabilité  devait  retomber  sur  sa 
tête.  La  Gironde  était  un  parti  impuissant,  ennemi  sans  doute 
de  l'ancienne  cour  et  des  deux  chambres,  mais  non  moins  en- 
nemi de  la  république,  et  ne  sachant  pas  quel  but  il  poursui- 
vait. Si  le  peuple  avait  sévi  le  31  mai  contre  les  députés  déte- 
nus, c'était  par  le  sentiment  de  leurs  crimes,  comme  il  avait 
fait  au  10  août  contre  le  roi.  Saint-Just  proposait  donc  de 
déclarer  traîtres  à  la  patrie  Buzot,  Barbaroux,  Gorsas,  Lanjui- 
nais.  Salles,  Louvet,  Bergoing,  Biroteau  et  Pétion,  qui  s'é- 
taient mis  en  état  de  rébellion  contre  les  décrets  de  l'Assem- 
blée, etGensonné,  Guadet,  Vergniaud,  Mollevault  et  Gardien, 
leurs  complices. 

Gondorcet  fut  associé  à  ses  anciens  amis.  Chabot  le  dénonça 


498  LIVRE   GI^- QUANTIEME. 

pour  avoir  écrit  une  critique  de  la  nouvelle  constitution.  On  le 
cita  à  la  barre  afin  qu'il  s'expliquât.  11  n'y  parut  pas. 

La  fureur  des  dénonciateurs  n'avait  plus  de  bornes.  Dillon 
fut  dénoncé  par  le  comité  de  salut  public  comme  conspirant  en 
faveur  de  Louis  XVIL  Le  fait  était  faux,  mais  il  servit  de  pré- 
texte pour  séparer  le  jeune  prince  de  sa  mère  dans  la  prison 
du  Temple.  Camille  Desmoulins,  ami  de  Dillon,  se  récria  contre 
la  tyrannie  des  chefs  de  la  Montagne;  il  écrivit  contre  eux  un 
pamphlet  où  il  les  accabla  de  sarcasmes  moqueurs  et  de  traits 
acérés.  Il  prit  aussi  à  partie  les  membres  du  comité  de  salut 
public,  se  moqua  de  leurs  actes  ou  de  leurs  personnes,  et  leur 
dit  de  dures  vérités,  comme  celle-ci  à  Cambon  :  «  Je  n'entende 
rien  à  ton  système  de  finances,  mais  ton  papier  ressemble  fort 
à  celui  de  Law,  et  court  aussi  vite  de  mains  en  mains  »  ;  et  cette 
autre  à  Saint-Just  :  «  Tu  te  respectes  et  portes  ta  tête  comme 
un  saint-sacrement!  »  Camille  retournait  à  son  rôle  de  spiri- 
tuelles méchancetés;  il  ne  pouvait  être  que  de  l'opposition.  La 
Montagne,  plus  ou  moins  unie  pendant  la  lulte,  tendait,  la 
lutte  achevée,  à  se  diviser. 

Le  comité  du  salut  public  s'était  emparé  en  fait  du  gouver- 
nement. Il  s'était  subordonné  les  ministres,  heureux  de  se  con- 
damner eux-mêmes  à  une  dépendance  volontaire  pour  diminuer 
une  trop  lourde  responsabilité.  C'était  lui  qui  réglait  les  opéra  - 
lions  militaires,  nommait  les  généraux,  les  agents  de  toute 
espèce. 

Les  Jacobins  étaient  trop  habitués  à  dénigrer  les  hommes  au 
pouvoir  pour  ne  pas  attaquer  le  comité  et  les  ministres;  ils  re- 
prochaient à  Danton  ses  incertitudes  et  sa  facilité  de  relations 
avec  les  modérés,  à  Garât  ses  phrases  pondérées  qui  ne  disaient 
rien ,  au  ministre  de  la  marine  d'Albarade  son  peu  de  soin  à 
chasser  les  aristocrates.  Ils  voulaient  toujours  des  hommes  nou- 
veaux. Chabot  disait  :  «  Il  faut  renouveler  tout,  ou  ne  pas  s'en 
mêler.  L'espèce  humaine  n'a  d'énergie  que  quelques  jours.  Les 
hommes  sont  usés.  Changeons-les.  »  Robespierre  combattit  ces 
folies.  Il  morigéna  son  club,  et  se  posa  en  tuteur  du  comité, 
qu'il  défendit,  tout  en  le  déclarant  insuffisant.  Quand  vint  le 
jour  de  la  réélection  mensuelle,  il  fit  réélire  Barère,  Jean-Bon 
Saint-André,  Couthon  et  Saint-Just,  les  trois  derniers  nommés 
récemment,  et  leur  fit  adjoindre  Thuriot,  Robert  Lindet  et 
Prieur  de  la  Marne,  en  sorte  que  l'élément  montagnard  domina 
tout  à  fait.  Robespierre,  se  servant  de  sa  populaiité  pour  pro- 


1 


[juillet  1793]  MORT  DE   M  A  RAT.  499 

téger  Danton  et  Barère,   c'est-à-dire  pour  s'élever  au-dessus 
d'eux,  prit  le  pouvoir  en  réalité,  quoique  inostensiblement. 

VI.  —  Le  ]2  juillet,  la  Convention,  sur  le  rapport  de  Cou- 
tlion,  mit  Biroteau  hors  la  loi;  elle  déclara  traîtres  à  la  patrie 
les  membres  du  congrès  départemental  de  Lyon,  prit  les  me- 
sures les  plus  rigoureuses  contre  cette  ville,  et  annonça  que 
les  biens  des  conspirateurs  y  seraient  séquestrés  pour  être  ré- 
partis entre  les  patriotes  indigents  et  opprimés.  Le  13,  neuf 
habitants  d'Orléans  fuient  guillotinés  pour  l'attentat  commis 
contre  Léonard  Bourdon;  leurs  parents  et  leurs  amis,  leurs 
femmes  et  leurs  fdles  se  présentèrent  vainement  à  la  Conven- 
tion, implorant  une  clémence  qui  fut  refusée.  Ces  exécutions 
par  séries  commençaient  à  devenir  fréquentes.  On  avait  vu 
déjà,  le  18  juin,  périr  sous  le  couteau  fatal  une  fournée  de  dix- 
huit  Bretons  accusés  de  conspiration  (complot  La  Rouaric' 

Le  soir  du  13  juillet,  pendant  que  l'Assemblée  résistait  aux 
larmes  de  la  députation  d'Orléans,  Marat  fut  assassiné. 

Atteint  d'une  maladie  de  peau  et  dévoré  par  une  colère 
chronique  '  qui  se  changeait  en  fièvre  inflammatoire,  il  gardait 
la  chambre  depuis  quelques  semaines,  passait  chaque  jour  plu- 
sieurs heures  au  bain ,  et  cependant  ne  cessait  d'écrire  des  ar- 
ticles pour  son  journal  ou  d'adresser  des  lettres  à  la  Conven- 
tion. Il  dénonçait  alors  Custines  et  Biron.  Il  demandait  qu'on 
mît  à  mort  les  Bourbons  prisonniers,  et  qu'on  mît  à  prix  la 
tête  des  Bourbons  fugitifs.  Un  commissaire,  que  les  Jacobins 
envoyèrent  pour  le  voir,  revint  leur  dire  que  le  patriotisme 
l'étouffait.  Toutefois  on  l'écoutait  peu;  car  à  la  Montagne 
même  son  joug  pesait.  Les  révolutionnaires  ne  se  servaient  de 
lui  que  comme  d'un  levier  pour  soulever  le  peuple.  «  Tant 
que  nous  aurons  Marat  avec  nous,  écrivait  Camille,  le  peuplt 
aura  confiance  dans  nos  opinions  et  ne  nous  abandonnera  pas^ 
car  au  delà  des  opinions  de  Marat,  il  n'y  a  rien.  » 

Dans  la  soirée  du  13,  une  jeune  fille  de  vingt-quatre  ans, 
Charlotte  Corday  d'Armans,  arrivée  de  Caen  l'avant-veille,  se 
fit  introduire  près  de  VAmi  du  peuple.  Elle  venait,  disait-elle, 
lui  apporter  des  nouvelles  des  patriotes  de  cette  ville,  oppri- 
més par  les  députés  rebelles.  Marat  lui  répondit  que  ces  dé- 
putés seraient  tous  guillotinés.  Elle  tira  un  couteau  et  le  tua 
du  coup  dans  sa  baignoire. 

'  Lamartine. 

32. 


500  LIVRE  Ci:>QUAMIt;ME. 

Il  fut  enterré  dans  le  jardin  des  Cordeliers.  Un  peuple  im- 
mense Y  suivit  ses  funérailles,  qui  durèrent  six  heures.  On  pro- 
mena son  corps  comme  on  avait  promené  celui  de  Le  Pelletier, 
la  baignoire  où  il  avait  été  frappé,  et  le  Lillot  sur  lequel  il 
écrivait  ses  articles.  La  Convention  marclia  à  la  tête  du  cor- 
tège. 

Marat  ne  laissa  aucun  regret  aux  hommes  de  son  parti, 
mais  en  sa  qualité  de  fanatique  il  devint  l'objet  d'un  culte  po- 
pulaire, car  pour  le  peuple  qui  ne  raisonnait  pas,  la  révolution 
n'était  qu'un  fanatisme.  Son  buste  fut  placé  à  la  Convention, 
à  la  commune,  partout,  à  côté  de  ceux  de  Le  Pelletier  et  de 
Brutus.  Les  Cordeliers  élevèrent  un  autel  au  cœur  de  Marat. 
Ils  devaient,  dit  spirituellement  madame  Roland,  transformer 
en  martyr  celui  qu'ils  avaient  pris  pour  prophète.  Posséder 
son  ima^e  devint  une  preuve  sûre  de  patriotisme  et  le  meil- 
leur préservatif  contre  les  dénonciations. 

Charlotte  Cordav  appartenait  à  une  famille  de  noblesse  pauvre 
des  environs  de  Caen.  Elle  était  venue  à  Paris  seule,  enfer- 
mant en  elle  le  secret  de  sa  résolution.  Elle  se  laissa  arrêter, 
emprisonner,  juger  et  condamner  à  mort  sans  trahir  une 
ombre  d'émotion.  Elle  avait  tout  prévu,  et  elle  fit  le  sacrifice 
de  sa  vie  avec  une  impassibilité  presque  surnaturelle.  En  ré- 
pondant à  l'interrogatoire  de  ses  juges,  elle  montra  une  sim- 
plicité et  un  sang-froid  dignes  de  Jeanne  d'Arc.  Elle  écrivit  à 
Barl)aroux  une  lettre  orijjinale  et  restée  célèbre,  on  elle  lui 
disait  :  «  Ce  qui  m'a  décidée  tout  à  fait,  c'est  le  courage  avec 
lequel  nos  volontaires  se  sont  enrôlés.  J'ai  considéré  que  tant 
de  braves  gens  venaient  à  Paris  pour  chercher  la  tète  d'un 
homme  qu'ils  auraient  peut-être  manqué  ou  qui  aurait  en- 
traîné dans  sa  perte  beaucoup  de  bons  cito\ens,  et  qu'il  ne 
méritait  pas  cet  honneur.  Il  suffisait  de  la  main  d'une  femme.  » 

Était-elle  royaliste  ou  girondine?  Elle  l'ignorait;  elle  ne 
servait  qu'une  cause,  celle  de  la  liberté,  qu'elle  adorait  avec 
la  passion  d'une  héroïne  de  tragédie.  Elle  n'éprouva  ni  hésita- 
tion, ni  doute,  ni  remords,  même  devant  l'échafaud.  Elle  y 
monta  dans  la  soirée  du  17  avec  une  attitude  digne  et  ferme, 
en  présence  d'une  foule  silencieuse,  et  pourtant  étonnée  et 
émue  ;  car  son  courage  inspira  beaucoup  de  sympathies  avoué'^^ 
et  de  secrètes  admirations. 

Dn  commençait  d'ailleurs  à  se  familiariser  avec  l'idée  et  le 
spectacle  de  la  mort.  Combien  se  sentaient  dévoués  à  la  guil- 


[juillet  Î793]  nUî?;E   DES    FÉDÉRÉS.  501 

lotine?  «  Charlotte  nous  tue,  aurait  dit  Vergniaud,  mais  elle 
nous  apprend  à  mourir.  » 

Le  24,  pendant  qu'on  préparait  les  funérailles  de  Marat,  le 
conseil  général  de  la  commune  alla  porter  à  la  Convention  le 
vœu  du  peuple  qui  ratifiait  la  constitution.  Ce  fut  l'occasion 
d'une  fête  païenne  ordonnée  par  David.  On  promena  une 
statue  de  la  Liberté,  une  Ville  de  Paris  et  une  Minerve  portant 
l'acte  constitutionnel. 

yiL  —  La  tentative  armée  de  Wimpfen,  en  Normandie, 
échoua  misérablement.  Deux  engagements  insignifiants  eurent 
lieu,  les  12  et  13  juillet,  à  Vernon  et  à  Pacy-sur-Eure.  Dans  le 
second,  les  fédérés  reculèrent.  Evreux,  abandonné,  se  soumit 
à  la  Convention. 

Wimpfen  avait  accepté  le  concours  des  députés  girondins; 
mais  il  prétendait  diriger  le  mouvement.  Il  voulait  un  roi  et 
une  monarchie  constitutionnelle.  Pétion  et  Buzot  y  consen- 
taient à  demi.  Les  autres  Girondins  s'indignaient  à  la  pensée  de 
trahir  la  république  et  de  justifier  par  là  toutes  les  accusations 
de  la  Montagne  contre  leur  parti.  Wimpfen ,  dont  les  troupes 
s'étaient  retirées  à  Lisieux,  parla  de  négocier  avec  l'Angle- 
terre. Les  députés  se  récrièrent  tout  à  fait.  Alors  il  entra  en 
négociations  avec  le  comité  de  salut  public.  Les  administra- 
teurs du  Calvados  en  firent  autant  de  leur  côté  et  le  prévinrent. 
Le  23,  ils  affichèrent  à  Caen,  sur  les  murs  mêmes  de  l'inten- 
dance, les  décrets  qui  mettaient  les  représentants  hors  la  loi. 
Wimpten  fut  réduit  à  se  cacher;  son  lieutenant  Puisaye  alla 
rejoindre  les  Vendéens,  et  trois  bataillons  bretons  regagnèrent 
la  Bretagne,  emmenant  dans  leurs  rangs  les  députés  tugitifs. 

La  Convention  décréta  les  administrateurs  de  plusieurs  dé- 
partements, La  plupart  des  autres  départements  envoyèrent 
leurs  soumissions  successives.  Le  général  républicain  Cartaux 
arrêta  les  Marseillais  en  marche  pour  soutenir  Lyon, 

Le  23,  l'Assemblée  décida  que  les  citoyens  qui  se  trouvaient 
dans  les  villes  rebelles,  c'étaient  Lyon,  Marseille  et  Bordeaux, 
et  qui  n'en  seraient  pas  sortis  dans  un  délai  de  trois  jours, 
seraient  réputés  émigrés.  Les  Lyonnais  venaient  d'exécuter 
Chalier,  comme  convaincu  de  provocation  au  meurtre  et  au 
pillage,  et  un  de  ses  agents,  Riard,  comme  auteur  de  plusieurs 
assassinats.  D'un  autre  côté,  ils  acceptaient  la  constitution,  et 
se  déclaraiciit  prêts  à  se  soumettre,  pourvu  que  la  Convention 


502  LIVIIE   CINQUANTIÈME. 

retirât  les  décrets  lancés  contre  eux  et  contre  leurs  administra- 
teurs. 

Ainsi  la  Convention  triomphait  à  rintérieur.  Aux  frontières 
on  était  moins  heureux.  Condé  capitula  le  12  juillet  et  Valen- 
ciennes  le  28,  après  avoir  été  criblés  par  l'artillerie  des  Autri- 
chiens. Mayence,  assiégée  depuis  trois  mois  par  Kalkreuth  et 
cinquante  mille  Prussiens,  se  rendit  à  son  tour  le  25,  lors- 
qu'elle eut  épuisé  ses  vivres.  Les  généraux  Meunier,  tué  au 
siège,  Doyré,  Aubert  Dubayet,  Kléber,  les  représentants  du 
peuple  Rewbell  et  Merlin  de  Thionville,  avaient  montré  beau- 
coup de  AHgueur  et  trouvé  dans  les  troupes  un  concours  éner- 
gique. Les  garnisons  des  trois  places  obtinrent  de  se  retirer,  à 
la  condition  de  ne  pas  servir  d'un  an  à  la  frontière.  On  les  en- 
voya contre  les  rebelles  de  l'intérieur. 

Un  cri  de  trahison  s'éleva  contre  les  généraux  et  en  parti- 
culier contre  Custines,  qui  n'avait  pu  secourir  Mayence  pen- 
dant qu'il  commandait  l'armée  du  Rhin,  ni  Condé  et  Valen- 
ciennes  depuis  sa  translation  à  l'armée  du  Nord.  Les  Jacobins 
ne  voulaient  plus  d'officiers  nobles.  «  Plus  de  nobles,  répétait 
Hébert.  Les  nobles  nous  assassinent.  »  Custines  étant  venu  à 
Paris,  y  fut  décrété  d'accusation  le  28.  Les  généraux  employés 
dans  la  Vendée ,  Biron ,  Berthier,  Menou  et  Westermann 
lui-même,  furent  cités  à  la  barre  pour  répondre  de  leurs  in- 
succès. 

Le  comité  de  salut  public  ne  voyait  ou  ne  voulait  voir  que 
trahisons  partout.  Le  28  juillet,  avant  d'avoir  reçu  aucune 
explication,  il  fit  décréter  comme  traîtres  les  généraux  signa- 
taires de  la  capitulation  de  Mayence.  Le  décret,  il  est  vrai,  fut 
rapporté  aussitôt  qu'on  fut  mieux  instruit.  Barère  attribua  la 
perte  de  Valenciennes  à  de  prétendues  intrigues  de  Pitt,  publia 
quelquesfragments  de  correspondances  surprisessurdes  Anglais 
qui  voyageaient  en  France,  et  en  tira  la  conclusion  que  les 
Anglais  soudoyaient  des  incendies  et  des  assassinats.  Un  ]\lon- 
tagnard  proposa  de  mettre  à  prix  la  tète  du  ministre  britan- 
nique. Couthon  adoucit  la  proposition,  et  la  Convention  se 
contenta  (le  7  août)  de  le  déclarer  ïennemi  du  genre  humain. 

Vin.  —  La  cherté  des  vivres  augmentait,  La  police  des 
sections  était  continuellement  sur  pied,  et  obligée  de  surveiller 
les  queues  qu'il  avait  fallu  établir  aux  portes  des  boulangers. 
Parmi  les  causes  nombreuses  du  renchérissement,  la  plus  puis- 


[juillet  1793]        AGIOTAGE  ET  SOCIALISME.  503 

santé  était  le  discrédit  des  assignats.  A  mesure  que  les  assignats 
perdaient,  le  prix  des  denrées  s'élevait  en  proportion.  Les  vrais 
économistes  n'avaient  cessé  de  prédire  cet  inévitable  résultat 
du  système  financier  de  Cambon.  Il  eût  fallu  pour  soutenir  le 
papier-monnaie  trois  choses  :  unehypothèrjue  certaine;  or  celle 
qui  reposait  sur  les  biens  d'émigrés  n'était  pas  assez  sûre;  une 
émission  restreinte,  et  celle  qu'on  avait  faite  était  désordonnée  ; 
enfin  un  état  calme  et  propre  à  inspirer  la  confiance;  or,  aux 
troubles  et  à  l'incertitude  politique  étaient  venus  se  joindre 
l'impôt  forcé  d'un  milliard,  les  confiscations  illimitées,  la 
proscription  de  la  richesse.  Donc  le  numéraire  se  cachait,  et  ce 
qui  était  pis,  il  émigrait.  Quiconque  pouvait  réaliser  sa  fortune 
s'empressait  de  le  faire.  Les  ameublements  de  luxe,  lesolijets 
d'art  étaient  mis  en  vente  à  vil  prix,  et  achetés  par  des  étran- 
gers qui  se  précipitaient  sur  cette  aubaine.  Plus  la  richesse 
était  poursuivie,  plus  elle  devenait  ingénieuse  à  tromper  les 
poursuites.  Jamais  les  gens  d'affaires  n'avaient  été  plus 
occupés.  Il  ne  manquait  pas  non  plus  de  spéculateurs  de  tout 
rang,  dont  quelques-uns  étaient  les  épaves  de  l'ancienne  aris- 
tocratie, pour  chercher  à  réaliser  des  gains  sur  les  papiers  en 
circulation  et  sur  les  marchandises.  De  là  la  fureur  du  peuple 
contre  les  agioteurs,  les  accapareurs.  La  commune  de  Paris 
les  accusait  d'affamer  le  peuple,  et  de  vouloir  exciter  des  mou- 
vements afin  de  jeter  de  la  défaveur  sur  les  magistrats  popu- 
laires. 

On  avait  déjà  tant  abusé  des  confiscations  et  répété  qu'il  fal- 
lait taxer  les  riches,  que  les  Chabot,  les  Jacques  Roux  et  autres 
trouvaient  naturel  de  soutenir  les  thèses  !es  plus  destructrices 
de  la  propriété.  «  Je  ne  prêche  point  la  loi  agraire,  disait 
Chabot;  mais  si  les  riches  ne  veulent  pas  partager  les  bienfaits 
de  notre  révolution,  ils  cessent  d'être  membres  de  la  grande 
famille  et  ne  sont  plus  propriétaires.  »  En  conséquence .  il 
proposait  d'assimiler  aux  émigrés  «  les  aristocrates  rebelles  à 
la  voix  du  patriotisme  »  .  Robespierre  tempérait  ces  excès,  de 
crainte  de  jeter  la  bourgeoisie  dans  la  contre-révolution;  tou- 
tefois il  n'osait  résister  en  face. 

La  Convention  en  était  encore  moins  capable. 

Collot  qualifia  devant  elle  les  agioteurs  et  les  accapareurs 
à^ animaux  furieux  et  féroces  qui  voulaient  l'assassinat  du 
pauvre,  et  exerçaient,  d'accord  avec  les  tyrans,  un  droit  de 
vie  et  de  mort  sur  la  société  entière.  Il  les  accusa  d'attentats 


504  r.IVriE   CINQUANTIÈME. 

sacrilèges  contre  la  nature,  et  soutint  qu'ils  portaient  atteinte 
aux  pro{)iiété.s  en  rëduisr.nt  le  peuple  à  les  violer.  Le  décret, 
temporaire  il  est  vrai,  qu'il  provoqua,  fit  de  l'accaparement 
un  crime  capital,  dénombra  les  marchandises  de  première  né- 
cessité, obligea  les  propriétaires  et  détenteurs  de  ces  marchan- 
dises à  les  déclarer,  établit  des  commissaires  pour  vérifier  les 
déclarations  et  pour  opérer  les  ventes  à  des  conditions  déter- 
minées. Toute  contravention  entraînait  la  mort  et  la  confisca- 
tion au  profit  moitié  des  indigents,  moitié  de  la  république, 
outre  la  part  faite  aux  dénonciateurs.  Les  jugements  que  les 
tribunaux  criminels  devaient  porter  en  vertu  de  cette  loi 
n'étaient  susceptibles  d'aucun  appel.  La  Convention  vota  sans 
discussion,  le  2G  juillet,  ce  décret  insensé,  destructeur  de  toute 
propriété  et  de  tout  commerce. 

Cambon  imagina  aussi  de  démonétiser  les  assignats  royaux, 
c'est-à-dire  ceux  qui  portaient  leffigie  de  Louis  XVI  et  qui 
étaient  préférés,  soit  parce  qu'ils  appartenaient  aux  premières 
émissions,  ce  qui  leur  donnait  la  valeur  d'une  première  hypo- 
thèque, soit  parce  qu'on  supposait  qu'ils  trouveraient  moins  de 
déftiveur  que  les  autres,  dans  le  cas  du  rétablissement  de  la 
royauté.  Cambon  était  devenu  une  sorte  d'oracle  financier, 
grâce  â  l'ignorance  des  Montagnards.  La  nouvelle  mesure  alla 
directement  contre  son  but.  Au  lieu  de  relever  les  nouveaux 
assignats,  elle  précipita  leur  discrédit. 

IX.  —  Robespierre  entra  le  27  juillet  au  comité  de  salut 
public,  à  la  place  de  Gaspariii,  démissionnaire  pour  raison  de 
santé.  Aussitôt  la  violence  lemporta ,  et  tous  les  ménagements 
cessèrent. 

Le  28,  la  Convention  vota  deux  décrets  d'accusation,  contre 
Custiiies  et  contre  les  Girondins.  Custine>  était  aimé  des  troupes; 
l'armée  du  Nord  le  redemanrlait  à  grands  cris.  Le  commissaire 
montagnard  Levasseur.se  chargea  de  la  (àche  périlleuse  d'in- 
staller son  successeur.  Il  adVunta  intrépidement,  le  pistolet  au 
poing,  l'irritation  des  soldats,  et  se  fil  obéir. 

Le  comité  de  salut  public  demanda  et  obtint  l'autorisation 
de  lancer  directement  des  mandats  d'arrêt;  ces  mandat»  se  suc- 
cédèrent avec  une  rapidité  terrible.  Le  30,  trois  députés  furent 
arrêtés  pour  avoir  eu  une  correspondance  avec  Barbaroux; 
le  2  août,  deux  autres  pour  avoir  montré  dt  la  faiblesse,  étant 
et»  mission  à  Lyon. 


[AOUT  ir93'j  DÉCRETS    DE   BAR  ÈRE.  505 

Le  tribunal  révolutionnaire,  dont  Robespierre  accusa  la  len- 
teur, fut  doublé  et  forma  deux  sections.  Des  décrets,  dont  la 
violence  louchait  à  la  férocité,  furent  présentés  à  la  Convention 
par  les  comités.  Elle  les  vota  sans  les  discuter,  se  réduisant  au 
rôle  d'un  simple  bureau  d'enregistrement. 

Le  1"  août,  Barère  en  présenta  six,  dont  chacun  renfermait 
une  foule  de  dispositions  incohérentes.  Le  premier  créa  une 
surveillance  spéciale  des  ports,  des  arsenaux,  des  magasins  mili- 
taires, dénonça  la  conduite  lâche  et  perfide  du  gouvernement 
britannique,  ordonna  que  Marie-Antoinette  fût  transférée  à  la 
Conciergerie  et  traduite  devant  le  tribunal  révolutionnaire;  que 
les  autres  membres  de  la  famille  Capet  fussent  déportés,  à  la 
condition  toutefois  d'avoir  été  déclarés  absous;  enfin  que  les 
tombeaux  et  mausolées  des  ci-devant  rois  fussent  détruits.  Le 
second  décret  épura  les  états-majors,  pour  ne  conserver  que  des 
officiers  d'un  «  patriotisme  prononcé  »  .  La  guerre  de  Vendée 
devint  une  extermination.  On  décida  d'incendier  les  bois,  de 
couper  les  récoltes,  de  saisir  les  bestiaux,  d'enlever  les  femmes 
et  les  enfants,  de  sonner  le  tocsin  dans  les  communes  avoi- 
sinant  la  rébellion  pour  forcer  les  habitants  à  marcher  contre 
les  rebelles,  de  confisquer  la  masse  des  biens  des  non  patriotes. 
Les  autres  décrets  ordonnèrent  l'arrestation  des  étrangers  qui  se 
trouvaient  en  France,  la  fermeture  des  barrières  de  Paris,  la 
formation  d'un  camp  entre  Paris  et  l'armée  du  Nord,  des  peines 
graduées  jusqu'à  la  mort  contre  quiconque  refuserait  un  paye- 
ment en  assignats. 

Piobespierrc  dicta  ces  décrets,  élaborés  au  club  des  Jacobins. 
Le  complaisant  Barère  les  rédigea.  Danton  les  soutint  de  sa 
parole  vide  et  retentissante.  «  Soyons  grands,  disait-il,  et  poli- 
tiques avant  tout.  Soyons  terribles  et  faisons  la  guerre  en  lions. 
Soyons  dignes  du  peuple.  Si  votre  faiblesse  ne  le  sauve  pas,  il 
se  sauvera  sans  vous.  Que  toute  la  nation  marche  :  l'ennemi 
n'a  encore  vu  que  l'avant-garde  nationale.  Ayez  une  foule 
d'agents  pour  découvrir  une  foule  de  traîtres.  »  Danton  ne  par- 
lait que  de  puissantes  mesures,  du  développement  dont  les 
institutions  révolutionnaires  étaient  susceptibles.  Il  faisait 
parade  de  son  désintéressement,  et  s'attribuait  pour  rôle  uni- 
que de  stimuler  les  hommes  chargés  de  gouverner.  Il  proposa 
même  de  supprimer  les  ministres  ou  le  conseil  exécutif,  et  de 
concentrer  l'exécution,  c'est-à-dire  le  gouvernement  tout  entier, 
dans  le  Comité  de  salut  public,  d'augmenter  par  conséquent 


506  LIVRE  GINQUAr^TIE-ME. 

les  pouvoirs  de  ce  comité,  de  lui  donner  50  millions  dont  il 
n'aurait  pas  à  rendre  compte  et  qu'il  pourrait  dépenser  au 
besoin  en  une  seule  journée,  de  consacrer  100  millions  à  fondre 
des  canons.  Il  ne  cessait  encore,  dans  ses  discours  énergiques, 
d'opposer  les  riches  au  peuple  et  de  tonner  contre  l'aristocratie 
financière  et  bourgeoise. 

Le  Comité  de  salut  public  repoussa  ces  conseils ,  maintint 
que  les  ministres  étaient  nécessaires,  et  refusa  une  dictature 
qui  eût  augmenté  la  responsabilité  et  les  périls  de  ses  membres. 
D'ailleurs  qu'était-il  besoin  de  cette  dictature?  Elle  existait  de 
fait.  Le  comité  agissait  dans  le  secret  le  plus  absolu,  ne  com- 
muniquait à  la  Convention  que  ce  qu'il  voulait,  et  disposait 
d'elle  à  son  gré.  Des  propositions  de  Danton  il  n'accepta  qu'une 
seule,  40  millions  qui  furent  mis  à  sa  discrétion. 

Danton  s'usait  à  répéter  toujours  les  mêmes  phrases,  déjà 
passées  à  l'état  de  vieilleries.  Autrefois  on  avait  été  frappé  de 
sa  rapidité  de  conception  dans  les  moments  difficiles;  mainte- 
nant ses  figures  oratoires  avaient  perdu  leur  efret.  On  sentait 
qu'il  s'exaltait  à  froid.  Sa  grosse  voix  choquait  depuis  que  l'As- 
semblée ne  délibérait  plus.  Le  5  août,  Vincent,  premier  commis 
de  la  guerre,  l'accusa  au  club  des  Jacobins  d'avoir  voulu  trans- 
former le  comité  de  salut  public  en  un  pouvoir  monstrueux. 
Robespierre  y  daigna  prendre  sa  défense  d'un  air  superbe  et 
le  couvrir  de  sa  protection, 

X.  —  Les  Jacobins  préparaient  depuis  longtemps  la  fête 
du  10  août,  qu'ils  voulaient  offrir  aux  commissaires  des  assem- 
blées primaires,  et  qu'ils  affirmaient  devoir  tuer  les  partis  en 
ralliant  tous  les  Français  autour  de  la  constitution.  Déjà  des 
députations  en  habits  de  fête  et  chargées  de  bouquets  étaient 
venues  porter  à  la  barre  le  vote  d'acceptation  des  assemblées 
primaires  de  Paris  et  des  environs.  Cependant  les  envoyés  qui 
arrivaient  des  départements  n'étaient  pas  tous  d'ardents  Mon- 
tagnards; quelques-uns  parlaient  de  paix,  et  même  d'amnistie. 

Le  2  août,  Baco,  maire  de  Nantes,  apportant  l'acceptation 
des  sections  de  cette  ville,  dénonça  vigoureusement  la  conduite 
de  quelques-uns  des  commissaires,  et  dit  que  la  constitution 
étant  achevée  l'Assemblée  devrait  se  dissoudre  prochainement. 
Ses  paroles  causèrent  un  violent  tumulte  et  il  fut  envoyé  à 
l'Abbaye. 

Le  6 ,  on  entendit  à  la  barre  une  pétition  rédigée  en  termes 


[1793]  LA   FETE   DU   JO   AOUT.  507 

impérieux  dans  le  sens  des  Girondins.  L'orateur  fut  dénoncé 
comme  suspect,  et  Barère  fit  autoriser  le  comité  de  sûreté  géné- 
rale à  arrêter  tous  les  suspects  parmi  les  délégués  des  assem- 
blées primaires.  La  police  employa  les  mesures  les  plus  inquisi- 
toriales  pour  empêcher  ceux  qu'on  jugea  être  Girondins  ou 
amis  des  Girondins  d'entrer  à  Paris.  Ceux  qu'on  laissa  entrer 
demandèrent  une  salle  pour  se  réunir  et  délibérer;  les  Jacobins 
leur  offrirent  !a  leur  pour  fraterniser,  et  les  embauchèrent. 

Le  7,  on  venait  de  décréter  la  peine  de  mort  contre  tout 
homme  qui  serait  pris  dans  une  fausse  patrouille,  la  démolition 
de  tous  les  forts  et  châteaux  à  l'intérieur,  la  mise  hors  la  !oi 
des  commissaires  de  Bordeaux,  quand  tout  à  coup  les  délégués 
des  assemblées  primaires  entrèrent  et  défilèrent  dans  la  salle 
aux  cris  de  :  Vive  la  République!  Les  députés  se  levèrent  de 
leur  siège  pour  se  confondre  avec  eux.  On  s'embrassa,  on  fra- 
ternisa, on  chanta  des  chansons  dont  le  refrain  était  :  «  Dan- 
sons la  carmagnole.  »  La  même  scène  se  renouvela  le  soir  aux 
Jacobins  et  recommença  le  lendemain  à  la  Convention.  Les 
délégués  furent  invités  à  des  repas  civiques  en  pleine  rue. 

Le  8,  jour  où  fut  installé  à  l'hôtel  de  ville  le  conseil  général 
définitif  qui  devait  remplacer  le  conseil  révolutionnaire,  la 
femme  qui  vivait  avec  Marat,  qu'il  avait,  disait-on,  épousée  à 
la  face  du  soleil,  et  qu'on  appelait  sa  veuve,  vint  à  la  barre 
demander  jvistice  des  vils  et  lâches  folliculaires  qui  le  diffamaient 
en  usurpant  impudemment  son  nom  et  en  défigurant  ses  prin- 
cipes. Elle  nomma  Jacques  Roux  et  Leclerc,  qui  publiaient  un 
journal  intitulé  l'Ombre  de  Marat,  qui  débitaient  des  lieux 
communs  révolutionnaires  et  menaçaient  d'en.>anglanter  la  jour- 
née du  10  août.  C'étaient  des  ennemis  de  la  patrie,  c'était  le 
crime  insultant  à  la  vertu.  La  Convention  vota  unanimement 
leur  renvoi  au  comité  de  sûreté  générale.  Robespierre  avait 
préparé  cette  scène,  et  dénoncé  aux  Jacobins  ces  deux  écrivains 
mercenaires  comme  coupables  de  deux  crimes  horribles,  d'a- 
voir voulu  faire  assassiner  les  boutiquiers,  et  faire  rejeter  la 
constitution  par  le  peuple,  sous  prétexte  qu'elle  était  défec- 
tueuse. Hébert  et  Chaumette ,  effrayés,  s'étaient  prononcés 
dans  le  même  sens.  Robespierre  se  faisait  alors  le  censeur  de 
ce  qu'il  appelait  d'indignes  écrits.  Quelques  jours  auparavant, 
il  avait  à  la  Convention  écrasé  de  sa  colère  Carra,  le  journaliste 
girondin,  en  le  traitant  de  conspirateur  infâme. 

Le  9,  le  représentant  Gossuin  lut  un  rapoort  sur  le  vote  des 


503  LIVRE  GINQUANTIEiE. 

assemblées  primaires.  Elles  n'avaient  pas  encore  toutes  rc'- 
poiidu.  Dans  plusieurs  départements  la  guerre  n'avait  permis 
d'en  réunir  qu'un  petit  nombre.  Quelques-unes  avaient  de- 
mandé avec  acreie  l'élection  immédiate  d'une  Législative.  Gos 
suin  se  taisait  sur  la  manière  dont  elles  avaient  été  composées, 
et  dont  on  avait  recueilli  et  constaté  les  votes.  11  n'en  concluait 
pas  moins  que  la  France  s'était  prononcée  d'une  voix  unanime, 
et  il  répétait  avec  affectation  que  la  liberté  de  l'Assemblée  écla- 
tait à  tous  les  yeux.  Aussitôt  cette  lecture  faite,  Parère  annonça 
que  cent  millions  seraient  consacrés  à  des  greniers  d'abon- 
dance. 

Le  10  arriva  enfm,  et  la  fête  eut  lieu.  David  en  était  l'or- 
donnateur. La  Convention,  présidée  par  Hérault,  promena  le 
livre  de  la  constitution  en  grande  pompe,  et  fit  quatre  stations, 
l'une  à  la  Bastille,  devant  la  fontaine  de  la  Régénération  et  la 
statue  de  la  Nature,  la  seconde  à  la  place  de  la  Révolution, 
devant  la  statue  de  la  Liberté,  élevée  sur  l'emplacement  de 
l'échafaud  de  Louis  XVL  On  brûla  devant  la  Liberté,  en  guise 
de  sacrifice,  tout  ce  qui  avait  servi  à  la  représentation  et  au 
faste  de  la  royauté,  le  trône,  la  couronne,  le  sceptre,  des  écus- 
sons,  des  armoiries,  des  tapis  précieux  apportés  dans  des  four- 
gons. La  troisième  station  eut  lieu  sur  l'esplanade  des  Invalides, 
devant  la  statue  du  Peuple  français,  terrassant  l'hydre  du  fédé- 
ralisme qui  sortait  d'un  marais  fangeux.  La  quatrième  au  Champ 
de  Mars,  devant  un  temple  funelire  consacré  aux  citoyens  mort.> 
pour  la  patrie.  Parmi  tes  emblèmes  solennellement  promenés 
on  distinguait  une  charrue  et  une  presse,  signes  du  travail;  le 
commissaire  le  plus  âgé  de  chaque  département  portait  une 
pique  qu'il  remit  au  président  de  la  Convention;  celui-ci  fit  de 
ces  piques  réunies  un  faisceau  symbolisant  l'unité  et  l'indivisi- 
bilité de  la  république. 

Le  lendemain  11 ,  la  Convention  décréta  que  les  assemblées 
primaires  seraient  convoquées  pour  élire  une  nouvelle  repré- 
sentation, mais  seulement  après  que  les  circonscriptions  élec- 
torales auraient  été  fixées  constitutionnellement.  Robespierre 
se  hâta  de  courir  aux  Jacobins  et  de  soutenir  qu'il  fallait  em- 
pêcher l'élection  d'une  nouvelle  législature  tant  que  la  patrie 
serait  en  danger;  autrement  la  république  était  perdue.  Ce- 
pendant l'idée  de  la  dissolution  gagnait.  Trois  députés  envoyè- 
rent leur  démission  dans  la  semaine,  alléguant  que  l'Assem- 
blée était  arrivée  au  terme  de  ses  travaux. 


[août  179J]  LEVEE   EN    MASSE.  503 

XI.  —  Le  12,  Barère  eut  l'impudeur  de  présenter  au  nciu 
du  comité  la  situation  comme  satisfaisante,  et  d'imputer  à  Pitt 
le  discrédit  des  assignats.  Les  délégués  des  assemblées  primai- 
res parurent  ensuite  à  la  barre,  accompagnés  d'une  députation 
des  Jacobins  qui  les  mettait  en  avant,  ils  demandèrent  deux 
décrets ,  l'un  ordonnant  l'arrestation  générale  des  suspects, 
l'autre  portant  qu'il  n'y  aurait  point  d'amnistie.  Ces  deux  dé- 
crets furent  votés  immédiatement. 

Robespierre  proposa  aux  Jacobins,  le  15  août,  pour  sauver 
la  république,  des  moyens  simples,  qu'il  résuma  ainsi  :  Desti- 
tuer les  généraux  et  empêcher  les  intrigants  et  leurs  ci-devant 
courtisans  de  les  remplacer.  Substituer  aux  administrations 
actuelles  des  hommes  honnêtes,  qui,  avant  même  le  talent  de 
gérer,  aient  le  désir  de  sauver  la  chose  publique.  Tomber  sur 
tous  ces  journalistes  odieux  dont  chaque  trait  de  plume  est  un 
crime  à  ajouter  aux  autres,  et  dont  l'existence  devient  tous  les 
jours  plus  pernicieuse  à  la  société. 

Les  Jacobins  décidèrent  que  la  levée  de  trois  cent  mille 
hommes  ne  suffisait  plus,  que  d'ailleurs  l'enrôlement  présentait 
trop  de  difficultés  et  de  longueurs,  ce  qui  était  vrai,  car  le  pre- 
mier tort  des  lois  révolutionnaires  était  d'être  plus  ou  moins 
inexécutables;  qu'enfin  le  seul  moyen  de  vaincre  était  une  le- 
vée en  masse.  Une  députation  du  club  et  quarante-huit  repré- 
sentants des  sections  de  Paris  portèrent  ces  résolutions  à  la 
barre  et  demandèrent  qu'il  n'y  eût  pas  de  dispense  personnelle 
pour  les  hommes  valides,  qu'on  conservât  seulement  à  l'agri- 
culture les  bras  indispensables  pour  tirer  de  la  terre  les  pro- 
ductions alimentaires;  que  le  cours  du  commerce  et  de  toutes 
les  autres  aff  lire»  fût  arrêté  momentanément  devant  la  grande, 
unique  et  universelle  affaire  des  Français,  le  salut  de  la  répu- 
blique. Danton  s'empara  de  l'idée ,  poussa  aux  armements 
avec  ses  grandes  phrases,  et  ne  manqua  pas  d'apostropher  les 
riches,  qui  perdraient  bien  plus  encore  s'ils  voyaient  la  France 
envahie.  L'éternel  Barère  fut  chargé  de  rédiger  un  décret 
séance  tenante;  car  on  ne  donnait  pas  plus  au  comité  qu'à  la 
Convention  le  temps  de  délibérer.  11  déclara  le  principe  de  la 
levée  en  masse  fondé  sur  le  génie  de  la  France  et  de  la  répu- 
blique, qui  voulait  non  une  guerre  défensive,  mais  une  guerre 
d'attaque,  une  irruption,  une  inondation  de  la  liberté,  les  au 
torités  constituées  marchant  à  la  tête  du  peuple. 

Toutefois  les  détails  difficiles  de  mise  en  œuvre  ne  permirent 


510  LIVRE   CINQUANTIEME. 

pas  de  rendre  avant  le  23  le  décret  complet  et  définitif,  dont 
voici  l'article  premier  :  «  Dès  ce  moment,  jusqu'à  celui  où  les 
ennemis  auront  été  chassés  du  territoire  de  la  république,  tous 
les  Français  sont  en  réquisition  permanente  pour  le  service  des 
armées.  Les  jeunes  gens  iront  au  combat;  les  hommes  mariés 
forgeront  des  armes  et  transporteront  des  subsistances;  les 
femmes  feront  des  tentes,  des  habits,  et  serviront  dans  les  hô- 
pitaux; les  enfants  mettront  les  vieux  linges  en  charpie;  les 
vieillards  se  feront  porter  sur  les  places  pubbques  pour  exciter 
le  courage  des  guerriers,  la  haine  des  rois  et  l'unité  de  la  ré- 
publique. »  Les  citoyens  devaient  partir  par  rang  d'âge  ,  se 
rendre  aux  assemblées  de  district  où  ils  seraient  armés,  équi- 
pés, exercés,  puis  de  là  être  dirigés  sur  les  frontières.  Clievaux, 
bétes  de  somme,  voitures,  armes  de  calibre,  tout  était  mis  en 
réquisition.  On  établissait  partout  des  forges,  des  ateliers  pu- 
blics, l'industrie  privée  étant  détruite.  On  les  établissait  en 
plein  air,  dans  le  Luxembourg,  autour  des  Tuileries,  pour 
frapper  les  yeux.  On  devait  visiter  les  caves  pour  en  extraire  le 
salpêtre.  L'Assemblée  nomma  dix-huit  commissaires  pour  l'exé- 
cution du  décret.  On  leur  adjoignit  les  délégués  des  assemblées 
primaires,  et  on  leur  donna  le  pouvoir  de  remplacer  à  leur  gré 
toutes  les  municipalités,  toutes  les  administrations;  caries  au- 
torités existantes  eussent  agi  avec  trop  de  ménagements.  Les 
Jacobins  auraient  encore  voulu  que  pour  entretenir  la  levée  en 
masse,  ou  comme  on  disait,  le  peuple  français  debout  contre 
ses  ennemis,  la  république  s'emparât  de  toutes  les  subsistances, 
sauf  à  indemniser  les  propriétaires  ou  détenteurs,  puis  les  dis- 
tribuât ou  les  vendît  elle-même.  Mais  la  Convention  ou  plutôt 
le  comité  repoussèrent  cette  folie;  on  se  contenta  d'augmenter 
les  contributions  forcées ,  surtout  celles  qui  se  payaient  en 
grains. 

La  levée  en  masse  exigeait  des  mesures  financières  gigantes- 
ques. Cambon  proposa  le  15  août  d'uniformiser  et  de  républi- 
caniser  la  dette,  par  la  création  du  grand- livre  de  la  dette 
publique.  L'idée  fut  agréée  et  le  décret  voté  le  24,  sans  dis- 
cussion. 

L'opération  de  Cambon  consistait  à  convertir  toutes  les  dettes 
de  l'État,  sans  tenir  compte  de  leur  origine  ou  de  leurs  condi- 
tions d'émission,  en  une  rente  uniforme  à  cinq  pour  cent,  dont 
le  capital  ne  serait  jamais  exigible.  On  devait  par  là  se  dispen- 
ser de  remboursements  à  échéances  fixes,  qu'on  eût  été  d'ail- 


[AOUT  ÎT93]       ca:,ibon  et  le  grand-livre.  51i 

leurs  incapable  de  faire.  On  ne  devait  plus  payer  aux  rentiers 
qu'une  somme  annuelle  de  deux  cents  millions,  ou  plus  exac- 
tement de  cent  soixante;  car  la  rente  était  frappée  d'un  impôt 
de  vingt  pour  cent,  équivalent  à  l'impôt  foncier.  On  faisait 
valoir  l'avantage  d'assurer  à  tous  les  titres  une  valeur  égale,  ce 
qui  n'existait  pas,  attendu  que  les  rentes  émises  sous  la  monar- 
chie étaient  plus  recherchées  que  les  rentes  émises  depuis  la 
république. 

Cambon  cherchait  aussi  le  moyen  de  réaliser  l'emprunt  de 
un  milliard  qui  ne  se  réalisait  pas,  et  de  diminuer  la  quantité 
d'assignats  en  circulation.  Il  imagina  de  faire  de  l'emprunt  deux 
parts  :  l'une  souscrite  volontairement,  qui  porterait  intérêt  à 
cinq  pour  cent,  et  l'autre  forcée,  qui  ne  porterait  aucun  inté- 
rêt. Les  souscripteurs  volontaires  devaient  êti  e  attirés  par  l'ap- 
pât du  cinq  pour  cent  et  par  l'avantage  de  souscrire  en  assi- 
gnats, lesquels  assignats  sortiraient  de  la  ciiculation.  (Décret 
du  3  septembre.) 

On  devait  craindre  que  les  autres  valeurs  ne  fussent  préfé- 
rées à  la  rente.  Cambon  déclara,  pour  y  obvier,  que  toutes  les 
compagnies  financières,  comme  la  caisse  d'assurance,  la  caisse 
d'escompte,  la  compagnie  des  Indes,  seraient  liquidées  à  bref 
délai,  et  leurs  titres  convertis  en  titres  de  rentes  sur  l'État. 
Restaient  les  placements  à  l'étranger.  Tout  Français  qui  en 
ferait  fut  déclaré  traître  à  la  patrie. 

Personne  ne  discuta  la  justice  ni  la  valeur  de  ces  décrets. 
L'Etat  avait-il  le  droit  de  rompre  ses  engagements  antérieurs 
ou  de  les  modifier?  Allait-on  fortifier  le  crédit  public?  Ne 
grèverait-on  pas  l'avenir  outre  mesure?  Ferait-on  rentrer  une 
quantité  d'assignats  aussi  grande  qu'on  le  pensait?  Relèverait- 
on  réellement  le  cours  de  ceux  qui  restaient  en  circulation? 
N'était-ce  pas  une  idée  complètement  fausse  et  un  très-grand 
danger  que  de  substituer  l'Etat  aux  comppgnies?  L'emprunt 
forcé  n'était-il  pas  une  tyrannie,  et  la  défense  de  placer  des 
fonds  à  l'étranger  une  tyrannie  plus  grande  encore?  L'intérêt 
du  moment  étouffa  toutes  ces  considérations.  Obtenir  des  res- 
sources immédiates,  se  débarrasser  d'échéances  qu'on  n'eût  pu 
affronter,  tout  était  là.  Il  fallait  vaincre;  la  victoire  rétablirait 
ensuite  les  finances.  Quant  au  caractère  violent  de  telle  ou 
telle  mesure ,  qu'importait?  N'avait-on  pas  déjà  voté  l'emprunt 
d'un  milliard  et  la  loi  du  maximum?  Ne  fallait-il  pas  les 
soutenir  par  d'autres  mesures  qui  en  étaient  la  conséquence 


512  LIVRE   GI>'QUA>TIÈME. 

nécessaire?  La  violence  ét;iit  inévital>le.  Barère  et  Caniï)on 
avaient  le  talent  de  Ini  fUmner  une  apparence  léj^ale;  à  ce  titre 
ils  conquirent  l'admiralion  des  révolutionnaires,  en  dépit  de 
l'impuissant  ressentiment  des  rentiers. 

Barère  ne  se  dissimulait  pourtant  pas  que  c  étaient  là  des 
moyens  extraordinaires.  «  L'aristocratie  et  le  royalisme  s'é- 
crient :  Quelle  est  donc  cette  liberté  qui  exige  tant  de  sacrifices? 
Encore  une  fois  je  vous  dirai  :  11  ne  faut  qu'un  sacrifice  d'un 
moment.  Il  ne  faut  que  deux  mois  de  courage,  et  les  tyrans  ne 
seront  plus.  » 

Il  sentait  bien  aussi  que  la  levée  en  masse  était  un  mot; 
qu'elle  ne  rencontrerait  pas  moins  de  difficultés  que  la  levée 
des  trois  cent  mille  bommes;  que  c'était  une  idée  folle  et 
impraticable,  justement  condamnée  par  Dumouriez  l'année 
précédente.  En  fait,  on  ne  mit  en  mouvement,  et  eticore  à 
grand'peine,  que  la  première  partie  du  contingent.  Mais  Ba- 
rère se  félicitait,  quand  il  croyait  avoir  démontré  par  quelques 
sopbismes  la  justice  de  ce  qu'il  savait  injuste  et  la  possibilité 
de  ce  qu'il  savait  impossible. 

XII.  —  Gustines  était  arrêté  depuis  le  28  juillet.  Tout  géné- 
ral en  cbef  était  suspect  comme  pouvant  faire  une  révolution  ou 
être  sollicité  par  des  ambitieux  de  l'entreprendre.  S'il  était  po- 
pulaire dans  l'armée,  c'était  pour  lui  un  titre  de  plus  à  la 
haine  des  Jacobins.  S'il  avait  été  malheureux,  sa  perte  était 
certaine. 

Barère,  qui  avait  appelé  Gustines  au  commandement  de  l'ar- 
mée du  Nord,  se  bâta  de  l'abandonner.  Robespierre  déclara 
qu'il  ne  pourrait  être  absous  sans  trahison.  On  s'impatienta  des 
lenteurs  de  la  procédure.  Des  menaces  furent  proférées  contre 
le  président  du  tribunal,  qui  s'attachait  trop  aux  formes,  et 
contre  Fouquier-Tinville  lui-même,  qui  demandait  le  temps»  né- 
cessaire pour  confronter  les  témoins.  Le  procès  fut  donc  déri- 
soire. Gustines  avait  fait  des  fautes.  11  s'était  montré  téméraire 
dans  sa  première  campagne,  inconséquent  dans  la  seconde; 
mais  comme  on  voulait  le  trouver  coupable,  tout  ce  qu'il  avait 
fait  fut  interprété  en  mal.  Les  gens  des  clubs,  le  commis  de  la 
guerre  Vincent,  quelques  officiers  jaloux  ou  entraînés  par  le 
fanatisme  républicain,  incriminèrent  ses  actes  militaires.  Fou- 
quier-Tinville le  déclara  convaincu  de  trahison,  attendu  qu'il 
s'était  entouré  d'officiers  aristocrates,  et  qu'il  avait  laissé  mal 


[AOUT  1793]  eus  UNES.  •  513 

parler  des  Jacobins  autour  de  lui.  Son  arrêt  fut  prononcé  le 
27  aoû(.  Il  monta  le  28  à  Téchafaud,  et  mourut  courageuse- 
ment. Les  révolutionnaires  l'accusèrent  de  faiblesse  parce  qu'il 
se  fit  assister  d'un  prêtre. 

Les  ennemis  continuaient  de  s'avancer  avec  lenteur.  Eclairés 
par  l'insuccès  de  Brunswick,  ils  agissaient  méthodiquement,  et 
s'attachaient  à  enlever  des  places  fortes.  Cobourg  assiégea  le 
Quesnoy,  pendant  que  le  duc  d'York  et  les  Anglais  assiégeaient 
Dunkerque.  Les  Prussiens  s'arrêtèrent  longtemps  à  Mayenoe. 
Carnot,  adjoint  pour  la  guerre  au  comité  de  salut  public  depuis 
le  12  août,  s'arrangea  de  manière  à  laisser  dans  les  lignes  de 
Wissembourg  les  forces  nécessaires  pour  arrêter  les  Austro- 
Prussiens  (Kalkreuth  et  Wurmser),  et  disposa  le  reste  en  éche- 
ons  sur  la  frontière  du  Nord ,  afin  d'en  fermer  tous  les  pas- 
sages. 

A  l'intérieur,  le  général  Tuncq  battit  le  13,  grâce  à  son  ar- 
tillerie, les  Vendéens,  beaucoup  plus  nombreux  que  lui ,  dans 
une  plaine  près  de  Luçon  ;  ils  se  dispersèrent  consternés.  Les 
Mayençais,  transportés  en  poste  dans  des  voitures  d'émigrés, 
furent  mis  sous  les  ordres  du  général  Canclaux,  et  l'apparition 
d'excellentes  troupes  réglées  changea  les  conditionsde  la  guerre. 

Lyon  refusant  d'obéir  aux  décrets  qui  traitaient  de  rebelles 
les  vainqueurs  du  29  mai,  Kellermann  et  Dubois-Grancé  firent 
les  sommations  du  8  août,  et  commencèrent  à  lancer  des  bombes 
dans  la  ville.  On  leur  envoya  la  garnison  de  Valenciennes. 

Le  24,  le  général  Cartaux  battit  les  Marseillais  à  Septèmes. 
Il  entra  le  25  à  Marseille,  non  sans  résistance  de  la  part  de  la 
municipalité  ;  plusieurs  des  opposants  se  retirèrent  sur  une  fré- 
gate anglaise,  Danton,  l'orateur  des  grandes  mesures,  demanda 
qu'on  infligeât  aux  coupables  un  châtiment  mémorable,  et  que 
les  contre  révolutionnaires  payassent  les  frais  de  la  guerre.  En 
revanche,  Toulon,  menacé  des  vengeances  de  la  Convention, 
se  donna  aux  Anglais  le  29.  Une  partie  de  la  marine  hésitait; 
elle  fut  entraînée. 

Partout  ailleurs  on  se  soumit.  A  Nancy,  la  municipalité  es- 
saya sans  succès  de  fermer  le  club  des  Jacobins.  Le  30  août, 
les  délégués  des  vingt-quatre  sections  de  Bordeaux  vinrent  à  la 
barre  faire  leur  soumission,  et  demandèrent  le  rappel  des  dé- 
crets dont  leur  ville  était  frappée.  Robespierre  parla,  et  re- 
poussa toute  pensée  d'indulgence  envers  des  traîtres. 

VII.  33 


514  ■  LIVRE  CINQUANTIÈME. 

XIII.  —  Le  comité  de  salut  public  avait  déjà  sacrifié  plu- 
sieurs ministres  pour  les  remplacer  par  des  Jacobins  obscurs. 
Il  .'■acrida  encore  Garât,  ce  triste  et  loucbe  personna.<je ,  «  qui 
mettait  la  prudence  dans  la  lâcheté,  la  modestie  dans  la  bas- 
sesse la  réserve  dans  la  dissimulation  et  la  perfidie  '  »  .  CoUot 
d'Herbois  dénonça  sa  faiblesse.  Un  secrétaire  de  Danton,  Paré, 
président  des  Cordeliers,  le  remplaça. 

Les  Jacobins,  où  ces  épurations  se  préparaient,  devinrent 
une  école  de  dénonciations  mutuelles.  Chabot,  Bazire,  Danton 
lui-même,  accusé  de  tiédeur  par  Hébert,  vinrent  s'y  défendre 
en  personne.  Robespierre  y  défendit  Barere  comme  un  homme 
faible    mais  utile,  et  répondit  de  son  civisme  pour  Tavenir. 

La  Convention  poursuivit  le  cours  de  ses  décrets  démocrati- 
ques. Elle  créa,  du  moins  sur  le  papier,  des  établissements  pu- 
blics pour  les  enfants  des  citoyens  qui  servaient  la  patrie.  Elle 
supprima  les  académies,  institutions  surannées  incompatibles 
avec  l'épalité  républicaine.  Elle  ferma,  sur  la  motion  de  Barere, 
le  Théâtre-Français,  qualifié  par  les  Jacobins  de  «  repaire  dégoû- 
tant de  l'aristocratie  de  tout  genre  qui  insultait  la  révolution,  o 
Les  Jacobins  ne  voulaient  plus  permettre  que  les  théâtres  où 
l'on  jouerait  des  pièces  patriotiques.  L'un  d'eux  exprima  l'avis 
que  les  «  comédiens  pensionnaires  du  ci-devant  veto  fussent 
détenus  jusqu'à  la  paix  dans  des  maisons  de  force,  pour  être 
ensuite  déportés  quelque  part  »  . 

Le  4  septembre,  la  nouvelle  de  la  perte  de  Toulon  causa 
une  prande  agitation  à  Paris.  La  foule  demandait  du  pain  à  bon 
marché.  Robespierre  aux  Jacobins  annonça  qu'on  ferait  de» 
lois  sages,  mais  en  même  temps  terribles,  pour  détruire  le^ 
ennemis  du  peuple,  qui  voulaient  l'exterminer  parla  misère.  Si 
les  fermiers  opulents,  dit-il,  ne  veulent  être  que  les  sangsues 
du  peuple,  nous  les  livrerons  au  peuple  lui-même. 

En  ce  moment  un  nombreux  rassemblement  d'ouvriers  s'était 
formé  près  de  l'hôtel  de  ville  ;  rassemblement  factice  ,  c'est  Ba- 
rere qui  le  dit  *.  Une  députation  fut  introduite  devant  le  corps 
municipal  ;  elle  voulait  «  du  pain,  et  tout  de  suite  »  .  Cbaumette 
monta  sur  une  table,  obtint  le  silence  et  dit  :  «  Et  moi  auss' 
j'ai  été  pauvre,  et  par  conséquent  je  sais  ce  que  c'est  que  les 
pauvres.  C'est  ici  guerre  ouverte  des  riches  contre  les  pauvres; 
ils  veulent  nous  éciaser.  Eh  bien  !  il  faut  les  prévenir,  il  faut  les 

1  Dauban,  1793. 

2  Tome  II  de  ses  Mémoires, 


[SEPTEMBBE  1793J     L'ARMEE   RÉVOLUTIONKAIRE.  515 

écraser  nous-mêmes;  nous  avons  la  force  en  main.  Les  mal- 
heureux qu'ils  sont!  ils  ont  dévoré  les  fruits  de  nos  travaux; 
ils  ont  mangé  nos  chemises;  ils  ont  hu  notre  sueur,  et  ils  vou- 
draient encore  s'abreuver  de  noire  sang.  «  Après  ce  discours 
furieux,  il  requit  qu'on  fît  immédiatement  porter  des  farines  sur 
le  marclié,  et  qu'on  envoyât  une  armée  révolutionnaire  dans 
les  campagnes  pour  en  tirer  des  grains  et  livrer  les  riches  à  la 
vengeance  des  lois.  Hébert  ajouta  que  la  guillotine  devait  mar- 
cher à  la  suite  de  l'armée  révolutionnaire,  et  annonça  qu'on 
entourerait  la  Convention  le  lendemain,  comme  au  31  mai, 
pour  obtenir  d'elle  les  décrets  nécessaires.  Les  Jacobins  réso- 
lurent de  s'unir  à  la  manifestation  qui  devait  obliger  la  Con- 
vention à  s'identifier  avec  le  peuple. 

Le  5,  dés  le  matin,  la  commune  se  mit  en  marche,  et  la 
Convention  fut  entourée.  Une  députation  fut  introduite  dans  la 
salle;  le  maire  et  les  municipaux  étaient  en  tête.  Pache  exposa 
le  vœu  du  peuple.  Chaumette  dit  aux  représentants  :  «  Vous 
avez  fait  des  lois  sages,  mais  !a  force  exécutoire  manque.  Il 
faut  la  créer  proniptement. —  Les  ennemis  cachés  de  l'intéiieur 
arrêtent  la  circulation  de  la  vie.  —  Les  administrateurs  ont  la 
clef  des  greniers;  mais  où  est  le  poignet  robuste  qui  tournera 
cette  clef  fatale  aux  traîtres?  11  est  temps  de  faire  cesser  une 
lutte  mipie.  Il  faut  que  nous  détruisions  les  ennemis  de  la  ré- 
publi<|ue  ou  qu'ils  nous  détruisent.  —  Et  vous,  Montagne  à 
jamai.-.  célèbre  dans  le»  fastes  de  Thistoire,  soyez  le  Sinaï  des 
Français  !  Lancez  au  milieu  des  foudres  les  décrets  éternels  de 
la  justice  et  de  la  volonté  du  peuple.  —  Montagne  sainte,  de- 
venez un  volcan,  dont  les  laves  brûlantes  détruisent  à  jamais 
l'espoir  du  méchant,  et  calcinent  les  coeurs  où  se  trouve  encore 
l'idée  de  la  royauté.  Plus  de  quartier,  plus  de  miséricorde  aux 
traîtres.  8i  nous  ne  les  devançons  pas,  il  nous  devanceront. 
Jetons  entre  eux  et  nous  la  barrière  de  l'éternité,  m  II  conclut 
en  demandant  la  création  de  l'armée  révolutionnaire. 

I>obe>pierre  présidait  la  séance.  Il  répondit  que  la  terre  de 
la  liberté  allait  être  pnrgée  de  la  présence  de  ses  ennemis. 
«  Aujourd'hui  leur  arrêt  de  mort  est  prononcé,  et  demain  l'aris- 
tocratie cessera  d'être.  »  Chaumette  voulut  ajouter  le  ridicule 
au  leirible.  Il  demanda  qu'on  mit  en  culture  les  parcs  voisins 
de  Paris  et  le  jardin  des  Tuileries,  pour  remplacer  les  aliments 
de  l'orgueil  et  du  luxe  des  rois  par  des  plantes  médicinales  et 
des  produits  de  première  nécessité. 

33. 


516  LIVRE   CINQUANTIEME. 

La  députation,  applaudie  par  la  Monlag^ne,  fut  admise  aux 
honneurs  de  la  séance.  On  fraternisa  et  on  cria  :  Vive  la  répu- 
blique! Guerre  aux  tyrans!  Guerre  aux  aristocrates,  aux  acca- 
pareurs! Pendant  que  le  comité  de  salut  public  prenaitle  temps 
nécessaire  non  pour  examiner,  mais  pour  rédiger  les  décrets 
qu'on  exigeait  de  lui,  les  propositions  les  plus  violentes  tom- 
bèrent comme  une  avalanche.  Barère  demanda  l'épuration  des 
comités  révolutionnaires  et  une  nouvelle  arrestation  des  sus- 
pects, car  il  y  en  avait  de  plus  dangereux  que  les  nobles  et  les 
prêtres,  Billaud  fit  rapporter  le  décret  qui  ne  permettait  les 
visites  domiciliaires  que  le  jour,  Danton  fit  décréter  que  les 
sections  de  Paris  s'assembleraient  deux  jours  seulement  par 
semaine,  les  dimanches  et  les  jeudis,  et  que  tout  patriote  pré- 
sent aurait  droit  à  quarante  sous  d'indemnité  ;  de  cette  manière 
on  ne  craindrait  plus  que  les  modérés  se  trouvassent  en  majorité 
à  certains  jours.  Danton  fit  également  voter  cent  millions  pour 
des  armements.  Puis  l'orateur  des  Jacobins  réclama  le  jugement 
de  Brissot,  «  ce  monstre  vomi  par  les  Anglais  »  ,  et  de  ses  com- 
plices. Drouet  dit  que  si  la  liberté  était  en  péril,  les  suspects 
devraient  être  massacrés  sans  pitié. 

Barère  apporta  enfin  un  décret  dont  les  considérants,  rédi- 
gés à  la  bâte,  ne  furent  que  la  reproduction  des  phrases  ridi- 
cules de  Chaumette.  «Les  aristocrates  veulent  un  mouvement. 
Eh  bien  !  ils  auront  ce  dernier  mouvement.  Mais  ils  l'auront 
organisé,  régularisé  par  une  armée  révolutionnaire  qui  exécu- 
tera enfin  ce  grand  mot  qu'on  doit  à  la  commune  de  Paris  : 
«  Plaçons  la  Terreur  à  l'ordre  du  jour.  »  Les  royalistes  veulent 
du  sang.  Eh  bien  !  ils  auront  celui  des  conspirateurs,  des  Bris- 
sot,  des  Marie- Antoinette.  Us  veulent  préparer  un  mouve- 
ment. Eh  bien!  ils  vont  en  éprouver  les  etfels.  Ce  ne  sont  pas 
des  vengeances  illégales,  ce  sont  des  tribunaux  extraordinaires 
qui  vont  l'opérer.  » 

Un  premier  décret  créa  une  armée  révolutionnaire  de  six 
mille  hommes  et  de  douze  cents  cauonniers,  avec  la  même  solde 
que  la  gendarmerie  de  Paris.  Elle  devait  se  porter  partout  où 
sa  présence  serait  requise.  On  repoussa  j  ourtant  lidée  d'un 
tribunal  ambulant  et  d'une  guillotine  ambulante.  Barère  a  pris 
soin  de  juger  lui-même  la  création  à  laquelle  il  attacha  son 
nom.  Il  dit  dans  ses  Mémoires  que  l'armée  révolutionnaire  était 
une  institution  à  la  Robert  cliei  de  brij^;ands. 

Un  autre  décret  traduisit  Bri.v,sot,  Vergniaud,  Gensonné, 


[ssPTKJiERE  1793]         LA   LOI    DES    SUSPECTS.  517 

Clavière  et  Lebrun  devant  le  tribunal  révolutionnaire;  mais 
Lebrun  trouva  moyen  de  s'évader.  Le  tribunal  fut  augmenté  et 
porté  de  deux  sections  à  quatre,  qui  fonctionnèrent  simultané- 
ment. La  Convention  nomma  les  juges  et  les  jurés.  Elle  choisit 
des  hommes  ayant  fait  leurs  preuves  de  civisme,  «des  intri- 
gants, dit  Beaulieu ,  dont  la  révolution  avait  fait  des  fana- 
tiques. » 

Les  Jacobins  dictèrent  encore  les  jours  suivants  d'autres  dé- 
crets :  l'arrestation  des  étrangers  dont  le  civisme  ne  serait  pas 
attesté  et  reconnu,  puis  la  réorganisation  du  comité  de  sûreté 
générale,  accusé  de  mollesse  et  de  lenteur.  On  adjoignit  au 
comité  de  salut  public,  surchargé  de  travaux,  quelques  nou- 
veaux membres  pour  assurer  Texécution  de  ses  ordres,  Billaud, 
Collot  et  Granet.  Ainsi,  chaque  fois  qu'une  porte  s'ouvrait  pour 
entrer  au  pouvoir,  c'étaient  les  plus  violents  et  les  plus  empor- 
tés qui  y  arrivaient  comme  à  l'assaut. 

Les  muscadins ,  on  appelait  ainsi  les  jeunes  gens  soignés 
dansleur  mise  ou  qui  ne  travaillaient  pas  de  leurs  mains,  comme 
les  clercs  d'avoués,  les  employés  de  commerce,  etc.,  résistaient 
à  la  réquisition.  Un  arrêté  de  la  commune  du  10  septembre 
déclara  déserteurs  tous  ceux  de  l'âge  de  dix-huit  à  vingt-cinq 
ans  qui  seraient  trouvés  à  Paris  après  le  départ  de  la  levée. 

Le  17,  la  Convention  fît  sa  terrible  loi  des  suspects.  Il  y  eut 
six  catégories  de  suspects,  si  larges  qu'on  pouvait  à  peu  près 
y  faire  entrer  tout  le  monde.  La  première  était  à  elle  seule 
d'une  étendue  effrayante.  Elle  comprit  «  tous  ceux  qui,  soit  par 
leur  conduite,  soit  par  leurs  relations,  soit  par  leurs  propos  ou 
par  leurs  écrits,  s'étaient  montrés  j)artisans  de  la  tyrannie,  du 
fanatisme,  et  ennemis  de  la  liberté.  »  Les  comités  de  surveil- 
lance, établis  d'après  la  loi  du  21  mars,  ou  ceux  qu'avaient 
créés  les  représentants  en  mission,  devaient  dresser,  chacun 
dans  sa  circonscription,  la  liste  des  suspects,  décerner  contre 
eux  les  mandats  d'arrêt,  et  faire  apposer  les  scellés  sur  leurs 
papiers.  Les  individus  arrêtés  étaient  transférés  dans  des  bâti- 
ments nationaux  pour  y  être  détenus  à  leurs  frais  jusqu'à  la 
paix.  Une  solde  fut  attribuée  aux  sans-culottes  chargés  de  leur 
garde.  Enfin  les»  tribunaux  civils  et  criminels  furent  autorisés  à 
prolonger  la  détention  des  prévenus,  même  acquittés.  Merlin 
de  Douai  eut  la  faiblesse  inqualifiable  d'attacher  son  nom  à 
cette  loi,  dont  il  avait  le  premier  représenté  les  vices  au  comité 
de  législation. 


518  LIVRE   CINQUANTIEME. 

Barère  proposa  de  déporter  à  la  Guyane  les  propagateurs 
de  nouvelles  fausses.  CoUot  trouva  la  mesure  trop  douce,  et  de- 
manda leur  extermination.  L'AssemLlée  dans  sa  faiblesse  n'osa 
rien  décider,  et  renvoya  la  question  au  comité  de  législation. 

XIV.  —  Dunkerque,  assiégée  par  le  duc  d'York,  opposait 
une  résistance  vigoureuse.  Carnot  avait  fait  un  plan  qui  consis- 
tait à  tenir  cinquante  mille  hommes  assez  à  portée  les  uns  des 
autres  pour  les  masser  sur  un  point  à  un  moment  donné,  et 
accabler  ainsi  une  des  divisions  de  l'ennemi.  Houcbard ,  qui 
commandait  en  chef  l'armée  du  Nord,  n'exécuta  ce  plan  qu'à 
moitié  ;  il  ne  réunit  qu'une  partie  de  ses  forces  et  dut  livrer 
trois  combats  consécutifs,  les  6,  7  et  8  septembre.  Le  dernier, 
celui  d'Hondschoote,  fut  décisif,  et  oljligea  le  duc  d'York  à 
lever  le  siège,  Te  succès  produisit  d'autant  plus  d'effet  que 
c'était  le  premier  obtenu  cette  année.  Mais  l'effet  ne  dura 
guère.  Car  à  peine  avait-on  sauvé  Dunkerque,  qu'on  perdit  le 
Quesnoy,  où  les  Autrichiens  entrèrent  le  11. 

Houcbard  lui-même  ne  profita  pas  de  sa  victoire.  Comme  il 
marchait  sur  Courtrav,  il  fut  surpris  par  la  division  autrichienne 
de  Beaulieu.  Ses  soldats  saisis  de  panique  s'enfuirent,  et  ne 
s'arrêtèrent  dans  leur  déroute  que  sous  le  canon  de  Lille. 

On  ne  fut  pas  plus  heureux  sur  les  lignes  de  la  Saar  et  de  la 
Lauter,  défendues  par  les  armées  de  la  Moselle  et  du  Rhin. 
Comme  les  Autrichiens  avaient  occupé  le  poste  important  de 
Bodenthal,  sur  le  revers  de  la  chaîne  des  Vosges,  les  repré- 
sentants obligèrent  les  généraux  à  sortir  du  camp  de  Hornbach 
pour  enlever  Pirmasens,  le  point  le  plus  avancé  de  l'armée 
prussienne.  C'était  une  aventure  très-risquée.  Les  généraux  y 
marchèrent  à  leur  corps  défendant.  On  y  perdit  quatre  mille 
hommes  et  vingt-deux  canons  (le  14  septembre). 

A  l'intérieur,  pendant  que  le  siège  de  Lyon  marchait  lente- 
ment, la  guerre  de  Vendée  continuait  de  présenter  le  tableau 
d'un  affreux  désordre.  Les  généraux  de  l'armée,  Canclaux, 
Bevsser,  étaient  en  lutte  ouverte  avec  Rossignol,  Ronsin  et  les 
autres  Jacobins  improvisés  généraux.  Ces  derniers,  soutenus 
par  le  comité  de  salut  public  à  titre  de  révolutionnaires  force- 
nés, étaient  aussi  ineptes  que  cruels.  Rossignol  était  toujours 
ivre.  Les  commissaires  de  la  Convention  le  destituèrent;  le  co- 
mité de  salut  public  le  fit  réintégrer  par  la  Convention,  qui 
dans  cette  circonstance  sacrifia  ses  commissaires. 


[sEPTEMijr.E   1793]  GUERRE    DE   VENDEE.  519 

Les  représentants  en  mission  avaient  du  moins  un  avantage. 
Ils  étaient  sur  les  lieux,  et  malgré  leurs  préjugés  ou  leur  esprit 
faux,  ils  pouvaient  juger  par  eux-mêmes  de  l'impéritie  des  gé- 
néraux jacobins,  comme  des  infamies  et  des  horreurs  que  com- 
mettaient les  volontaires.  Ils  sentaient  bien  que  les  troupes  ré- 
gulières faisaient  tout.  Aussi  décidèrent-ils,  dans  un  conseil  de 
guerre  tenu  à  Saumur  le  2  septembre,  que  les  Mayençais  con- 
duits par  Kléber  et  Dubayet  iraient  à  Nantes,  y  seraient  placés 
sous  les  ordres  de  Caudaux,  et  s'avanceraient  au  cœur  de  la 
Vendée,  tandis  que  d'autres  colonnes,  partant  pour  Saumur, 
Angers,  Luçon  et  la  Rochelle,  viendraient  les  rejoindre.  Les 
Vendéens  ne  laissèrent  pas  aux  républicains  le  temps  d'exécu- 
ter ce  plan  Placés  comme  dans  un  centre  d'où  il  leur  était 
facile  de  se  porter  partout,  ils  s'opposèrent  aux  colonnes  secon- 
daires et  en  arrêtèrent  la  marche.  La  colonne  principale,  celle 
des  Mayençais,  avança  en  s'emparant  de  Glisson  et  de  Montaigu  ; 
mais  arrivée  là,  elle  apprit  que  l'état-major  de  Saumur  avait 
donné  aux  autres  l'ordre  de  se  replier,  en  sorte  que  Canclaux 
dut  rentrer  à  Nantes.  Une  seule  colonne,  celle  de  Santerre, 
s'était  avancée  à  Vihiers  par  un  faux  mouvement  sur  Tordre 
de  Rossignol.  Santerre,  se  trouvant  en  face  des  Vendéens  dans 
le  village  de  Coron,  voulut  se  retirer.  Ronsin  l'en  empêcha,  et 
sa  division,  composée  en  grande  partie  de  volontaires  pari- 
siens, fut  mise  en  pleine  déroute  (18  septembre). 

Des  officiers  comme  Menou  jugeaient  que  le  parti  le  plus 
simple  était  de  former  un  cordon  autour  des  Vendéens  et  de 
les  enfermer  chez  eux.  Mais  les  révolutionnaires  s'étaient  habi- 
tués à  une  guerre  dont  ils  se  faisaient  un  argument  pour 
appuyer  leurs  motions.  Danton  disait  à  Thibaudeau  :  «  Nous 
sommes  trop  heureux  que  les  aristocrates  aient  pris  les  armes. 
Ils  nous  font  beau  jeu.  » 

Cependant  les  revers  introduisaient  dans  le  comité  de  salut 
public  d'inévitables  divisions.  Ses  membres  se  querellaient  sur 
les  choix  et  les  destitutions  des  généraux.  La  même  division 
s'introduisait  dans  les  autres  comités.  La  domination  de  Robes- 
pierre paraissait  surtout  intolérable. 

D'un  autre  côté,  Vincent,  l'un  des  meneurs  des  Cordeliers, 
fit  signer  une  pétition  pour  qu'on  réduisît  les  pouvoirs  des  re- 
présentants en  mission.  D'autres  se  joignirent  à  lui  et  deman- 
dèrent qu'on  n'attendît  pas  la  mise  en  activité  de  la  constitu- 
tion pour  orpfaniiser  le  ministère  tel  qu'il  devait  être  d'après 


520  LIVRE   CINQUANTIEME, 

elle.  Varlet  protesta  encore  pour  sa  part  contre  le  règlement 
des  assemblées  de  sections  fixées  à  deux  par  semaine,  et  les 
quarante  sous  par  jour  distribués  aux  assistants,  disiribufion 
qu'il  déclarait  contraire  à  l'égalité  et  attentatoire  à  la  di/^nité 
des  sans-culottes.  Robespierre  souleva  la  Convention  contre 
ce  parti  désorganisateur  en  lui  représentant  que  Vincent  vou- 
lait conduire  seul  les  affaires  de  la  guerre  et  disposer  des 
places  d'officiers  sans  contrôle ,  et  que  Varlet  conspirait  pour 
renverser  le  gouvernement. 

La  destitution  de  Houcliard,  précédée  de  celle  de  Keller- 
mann  et  suivie  de  celle  des  généraux  des  armées  de  la  Moselle 
et  du  Rhin,  que  devaient  remplacer  Jourdan ,  Delmas  et 
Moreau ,  fut ,  le  24  septembre ,  l'occasion  d'attaques  très-vives 
contre  le  ministre  Boucholfe,  accusé  d'omnipotence  et  d'arbi- 
traire. La  Convention  releva  la  tète  un  instant  et  parut  vouloir 
se  séparer  des  Jacobins  et  des  Cordeliers.  Le  25,  Thuriot,  ami 
de  Danton,  fit  une  sortie  contre  les  intrigants  et  les  désorgani- 
sateui's,  qui  proposaient  de  folles  mesures  au  sujet  des  sub- 
sistances. Il  venait  de  refuser  d'être  adjoint  au  comité  de  salut 
public.  Il  passa  dès  lors  pour  le  chef  de  ceux  qu'on  appela  les 
nouveaux  modérés.  Goupiileau ,  commissaire  à  l'armée  de 
Vendée,  vint  dénoncer  Rossignol  et  faire  le  plus  triste  tableau 
de  l'étal  de  cette  armée.  Briez,  naguère  commissaire  à  Valen- 
ciennes,  en  fit  un  non  moins  triste  de  Tétat  de  l'armée  du  ISord; 
l'Assemblée  voulut  l'adjoindre  au  comité  de  salut  public. 
Barère,  cbargé  par  le  comité  de  donner  des  explications, 
justifia  les  destitutions  avec  de  grandes  phrases,  dit  qu'on 
avait  voulu  opérer  par  de  fortes  masses  d'hommes;  que  les 
généraux,  Houchard  surtout,  s'y  étaient  peu  prêtés.  Il  dit  que 
les  officiers  nobles  étaient  des  traîtres  commencés  ;  qu'il  fallait 
les  frapper;  qu'on  était  seulement  obligé  de  s'y  prendre  habi- 
lement. Il  supplia  la  Convention,  toujours  maîtresse  de  dis- 
cuter les  nouveaux  choix,  de  ne  pas  se  séparer  du  comité  de 
salut  public,  comme  le  voulait  un  parti  liberticide  à  t  intérieur . 

Robespierre  posa  carrément  la  question  de  confiance,  et  dit 
que  si  le  comité  ne  l'obtenait  pas,  il  devrait  se  retirer.  Seule- 
ment il  fit  cette  déclaration  en  menaçant  ses  adversaires,  «  les 
serpents  du  Marais  qui  n'étaient  pas  encore  écrasés.  »  Il  atta- 
qua personnellement  Goupiileau  et  Briez  ;  il  annonça  qu'il  dé- 
voilerait les  traîtres  et  le  complot  formé  dans  un  club  pour 
avilir  la  Convention.  Saint  André  ajouta  que  le  gouvernement 


[ocTûCRE  1793]  CONVE>'TIONNELS  DÉCRÉTÉS  D'ACCUSATION.    521 

avait  besoin  de  secret  ;  il  prétendit  que  les  victoires  obtenues 
l'avaient  été  par  les  soldats,  malgré  les  généraux;  que  le  des- 
potisme était  nécessaire  pour  fonder  la  liberté.  La  question  de 
confiance  une  fois  posée,  la  Convention  se  leva  tout  entière 
et  donna  au  comité  un  vote  unanime.  Elle  sentait  que  si  elle 
eût  voté  autrement  en  face  de  l'ennemi  et  en  face  de  la  com- 
mune, tout  s'effondrait. 

Robespierre  comprit  de  son  côté  qu'il  était  perdu,  s'il  laissait 
un  moment,  non  pas  de  répit  à  ses  ennemis,  mais  de  réflexion 
à  ceux  qui  le  soutenaient.  Il  alla  le  soir  même  aux  Jacobins 
épouvanter  les  conspirateurs  qui  recevaient  l'or  de  Pitt,  et  flé- 
trir l'intrigue  qui  chercbait  à  dissoudre  la  Montagne. 

XV.  —  Le  29  septembre,  la  Convention  fit  un  tarif  pour 
assurer  l'exécution  de  la  loi  du  maximum.  Ce  tarif  aboutissait 
à  la  suppression  de  tout  le  commerce  étranger. 

Le  1"  octobre,  Barère  prononça  un  long  discours,  dont  la 
conclusion  répétée  souvent  était  :  «  Détruisez  la  Vendée,  »  La 
Vendée  détruite,  tous  les  autres  ennemis  seraient  écrasés.  Il 
annonça  qu'on  se  bornerait  à  avoir  désormais  à  la  tète  de 
l'armée  un  seul  clief  assisté  de  quatre  représentants,  que  ce 
chef  serait  Lécbelle,  jusque-là  simple  général  de  brigade,  mis 
à  la  place  de  Rossignol  et  de  Canclaux;  qu'il  fallait  que  les 
brigands  fussent  exterminés  avant  la  fin  du  mois. 

Le  3,  Amar  lut  le  rapport  sur  la  mise  en  accusation  des 
vingt-deux  députés  exclus  le  31  mai,  et  des  membres  de  la 
commission  des  Douze.  Il  fit  d'abord  décider  qu'aucun  repré- 
sentant ne  pourrait  sortir  ni  de  la  salle  ni  des  tribunes.  Il  passa 
ensuite  en  revue  tout  ce  que  les  accusés  avaient  dit  ou  fait  de- 
puis dix-huit  mois,  y  signala  autant  de  preuves  d'une  vaste 
conspiration  ourdie  contre  la  république  et  conclut  à  traduire 
devant  le  tribunal  révolutionnaire  quarante-cinq  membres  du 
côté  droit,  car  il  ajoutait  de  nouveaux  noms  aux  anciennes  listes, 
puis  à  en  arrêter  soixante-treize ,  ceux  qui  avaient  signé  une 
protestation  contre  l'arrestation  des  vingt-deux,  et  qui  «  con- 
spiraient depuis  le  31  mai  par  leur  silence  »  . 

Aucun  des  accusés  ne  put  se  faire  entendre.  On  leur  ferma 
la  bouche  en  leur  disant  qu'ils  répondraient  devant  le  tribunal. 
Quelques-uns  signèrent  une  déclaration  écrite  qu'ils  n'avaient 
pas  conspiré  ;  on  ne  laissa  pas  acliever  la  lecture  de  cette  pièce. 
Dans  leur  rage  de  proscription,  plusieurs  Montagnards  dénon- 


5^2  LIVRE   CINQUANTIEME. 

cèrent  encore  de  nouveaux  coupables.  Les  uns  re'clamèrent  la 
mi.^e  en  accusation  de  d'Oiléans,  oublié  à  Marseille,  puis  celle 
de  «  la  veuve  Capet,  la  honte  de  l'humanité  et  de  son  sexe  »  . 
Danton  voulait  que  les  soixante-treize  fussent  traduits  devant 
le  tribunal  aussi  bien  que  les  quarante-cinq.  Robespierre  observa 
qu'on  pouvait  se  contenter  pour  le  moment  de  frapper  les 
chefs,  et  qu'on  serait  toujours  à  temps  de  mettre  en  accusation 
ceux  des  soixante-treize  contre  lesquels  s'élèveraient  de  nou- 
velles charges.  Il  se  donnait  ainsi  les  honneurs  de  la  modération. 
Il  félicita  d'ailleurs  l'Assemblée  de  l'héroïsme  qu'elle  montrait 
en  sacrifiant  ses  propres  membres.  Le  décret  demandé  par 
Amar  fut  voté  par  acclamation  aux  cris  de  :  Vive  la  répu- 
blique! Les  députés  incriminés  vinrent  d'eux-mêmes  «  se  par- 
quer, dit  Dulaure,  un  des  assistants,  dans  l'enceinte  de  la  barre, 
comme  des  agneaux  destinés  à  la  boucherie  »  . 

Trois  jours  après,  le  G,  un  autre  député,  Gorsas ,  qui  avait 
été  mis  hors  la  loi,  fut  arrêté  à  Paris,  jugé  sommairement  et 
exécuté  dans  les  vingt-quatre  heures.  Ce  fut  le  premier  con- 
ventionnel dont  la  télé  tomba  sur  Téchafaud. 

Le  10,  Saint-Just  proposa,  au  nom  du  comité  de  salut  public, 
l'ajournement  de  la  constitution  et  le  maintien  du  gouverne- 
ment révolutionnaire  provisoire  jusqu'à  la  paix.  La  républi- 
que, disait-il,  ne  serait  fondée  que  quand  la  volonté  du  souve- 
rain comprimerait  la  minorité  monarchique  et  régnerait  sur 
elle  par  droit  de  conquête.  Il  fallait  punir  non-seulement  les 
traîtres,  mais  les  indifférents,  et  gouverner  avec  le  fer.  Un 
gouvernement  révolutionnaire  pouvait  seul  exécuter  des  lois 
révolutionnaires.  Saint-Just  ne  s'en  tenait  pas  là  :  il  voulait 
qu'on  s'emparât  de  l'excédant  des  revenus  des  riches.  Il  disait 
que  trois  milliards,  volés  par  les  accapareurs,  j er mentaient  dans 
la  république.  Il  fit  décréter  la  création  d'un  tribunal  pour 
juger  tous  ceux  qui  avaient  manié  les  deniers  publics  depuis  la 
révolution.  Il  fit  décréter  encore  qu'on  évaluerait  la  quantité 
des  subsistances  existantes  dans  chaque  département  et  chaque 
district;  que  le  superflu  serait  soumis  aux  réquisitions,  et  que 
Paris  serait  approvisionné  au  l"  mars  suivant  pour  une  année. 
Quant  aux  armées,  l'épuration  des  états-majors  ne  suffirait  pas. 
Elles  n'avaient  eu  à  leur  tête  jusque-là  que  des  imbéciles  et  des 
fripons.  «  Dans  l'administration  militaire,  disait-il,  tout  le 
monde  vole  et  se  méprise.  Les  fonctionnaires  sont  vingt  mille 
sots  qui   corrompent  la  république,  qui  la  combattent,  qui  la 


[ocTOBnE  1T93]  SIEGE  DE   LYON.  523 

saig^nent.  L'art  militaire  de  la  monarchie  ne  convient  plus. 
Peu  importent  les  combinaisons  des  généraux  et  des  états- 
majors,  11  faut  procéder  par  la  puissance  des  masses;  c'est  le 
système  impétueux  (|ui  doit  triompher  d'esclaves  mercenaires, 
automates  sans  passions.  » 

La  Convention  vota  docilement  et  sans  discussion  rétablis- 
sement du  gouvernement  révolutionnaire  et  les  autres  propo- 
sitions de  Saint-Just.  Nécessité  passagère,  se  disait-on,  pour 
arrêter  l'anarchie. 

L'armée  révolutionnaire  qui  s'organisait  fut  mise  sous  les 
ordres  du  fameux  Ronsin.  Tous  les  officiers  furent  choisis  ou 
agréés  par  les  Jacobins,  qui  voulaient  s'assurer  de  leur  civisme. 

XVL  —  En  ce  moment  même,  Lyon  tombait  aux  mains  des 
commissaires  dvi  gouvernement. 

Le  siège  avait  été  long,  parce  qu'on  n'y  avait  employé 
d'abord  que  cinq  ou  six  mille  soldats  de  ligne  de  l'armée  des 
Alpes,  fortifiés  de  volontaires  et  de  réquisitionnaires  ;  qu'il 
avait  fallu  investir  la  ville  entièrement  et  attendre  des  muni- 
tions. Lyon  avait  d'ailleurs  d'excellentes  défenses,  tant  artifi- 
cielles que  naturelles,  des  soldats  et  des  officiers  exercés,  trois 
cents  bouches  à  feu,  et  des  habitants  résolus  à  se  défendre  en  dé- 
sespérés tant  que  la  Convention  ne  révoquerait  pas  ses  décrets. 
La  vue  des  bombes  qui  incendièrent  leurs  principaux  édifices 
ne  les  fit  pas  céder.  Ils  n'arborèrent  aucun  autre  drapeau  que 
celui  de  la  république.  Leur  malheur  fut  de  rester  isolés, 
raison  commune  qui  fit  échouer  toutes  les  résistances  contre 
Paris.  Une  armée  piémontaise  marcha  bien  à  leur  secours, 
mais  se  laissa  arrêter  par  des  forces  inférieures  à  Conflans,  au 
point  de  jonction  des  vallées  de  la  Savoie. 

Le  gouvernement  dirigea  sur  Lyon  la  garnison  de  Valen- 
ciennes,  et  mit  en  réquisition  les  paysans  des  départements  voi- 
sins, avec  d'autant  plus  d'empressement  qu'il  craignait  de  voir 
ces  paysans,  encouragés  par  l'exemple  des  Lyonnais,  s'armer 
aussi  contre  lui  et  faire  dans  le  centre  une  nouvelle  Vendée. 
Couthon  organisa  en  Auvergne  des  comités  révolutionnaires,  à 
l'aide  desquels  il  fil  une  levée  extraordinaire.  «  Le  tocsin,  écri- 
«  vait-il ,  a  sonné  partout,  la  générale  a  battu,  le  peuple  a  été 
(c  appelé  en  masse.  Ses  ennemis  sont  enchaînés.  Nous  ferons 
«  tomber  tous  les  rochers  du  Puv-de-Dôme  sur  les  scélérats 
«  de  Lyon.  »  Des  milliers  de  paysans,  arrivant  par  toutes  les 


Lîi  LIVFE   CINQUA>TIÈ:sIE. 

routes,  coupèrent  les  communications  de  la  ville  avec  ses  en- 
virons. Les  représentants  en  mission  décrétèrent  la  création 
d'un  nouveau  départemeni,  celui  de  la  Loire,  qui  serait  déta- 
ché de  celui  du  Rhône.  Le  2  octobre,  après  avoir  chassé  les 
royalistes  et  les  muscadins  de  Montbinson  et  de  Saint-Etienne, 
Couthon  arriva  avec  les  bandes  de  l'Auvergne  aux  portes  de 
Lyon. 

Le  siège  était  alors  très-avancé,  l'investissement  achevé,  les 
principales  redoutes  enlevées.  Doppet,  successeur  de  Keller- 
mann  révoqué,  venait  d'occuper  les  hauteurs  de  Sainte-Foy.  Il 
ne  restait  à  enlever  que  celles  de  Fourviere.  Dubois-Crancé 
voulait  qu'on  s'arrêtât,  la  ville  devant  capituler  laute  de  vivres. 
Couthon  prétendit  y  entrer  de  vive  force,  sans  accepter  de  ca- 
pitulation. Il  écrivit  au  comité  de  salut  public  de  révoquer 
Dubois-Crancé,  et  il  adressa,  le  7  octobre,  les  dernières  som- 
mations. Prolonger  la  résistance  n'eût  servi  à  rien.  Précy  et 
son  lieutenant  A'irieu,  réunissant  quinze  cents  cavaliers  et  trois 
cents  des  hommes  les  plus  compromis,  sortirent  à  leur  télé  par 
le  faubourg  de  Vaise.  Mais  tous  les  passages  étaient  gardés  par 
des  détachements  de  l'armée  assiégeante.  Après  une  heure  de 
marche,  Yirieu  et  les  deux  tiers  des  fugitifs  avaient  péri;  le 
reste  tomba  aux  mains  des  vainqueurs.  Précy  se  sauva  avec 
deux  cents  hommes  qui ,  harcelés  par  les  paysans,  furent  taillés 
en  pièces  au  mont  de  Popey,  près  de  Tarare.  Il  échappa 
presque  seul  au  massacre  et  gagna  la  Suisse  sous  un  dégui- 
sement. 

L'armée  de  la  Con  vention  entra  le  9  à  Lyon ,  les  représen- 
tants en  tète. 

Couthon  réintégra  la  municipalité ,  composée  de  Jacobins 
évincés  le  29  mai.  Il  créa  une  commission  de  justice  populaire 
pour  punir  tous  ceux  qui  avaient  trempé  dans  la  rébellion ,  et 
une  commission  militaire  pour  juger  ceux  qui  avaient  été  pris 
les  armes  à  la  main.  Il  écrivit  à  Pans  qu'il  y  avait  à  Lyon  trois 
classes  d'habitants  :  i"  les  riches  coupables  ;  2*  les  riches 
égoïstes;  3"  les  ouvriers  ignorants;  qu'il  fallait  guillotiner  les 
premiers  et  détruire  leurs  maisons,  faire  contribuer  les  seconds 
de  toute  leur  fortune,  dépayser  les  derniers  et  les  remplacer 
par  une  colonie  républicaine. 

Le  12,  Barère  fit  décréter  par  la  Convention  que  cinq  re- 
présentants du  peuple  seraient  envoyés  à  Lyon  pour  y  présider 
aux  exécutions  militaires,  aue  la  ville  serait  détruite,  à  l'exceo- 


[octobre  1793J     BATAILLES  DE  WAÏIGNIES  ET  DE  GIIOLET.      325 

tion  des  maisons  du  pauvre  ,  des  hôpitaux  ,  des  ateliers  et  ma- 
nufactures, et  que  ses  débris  porteraient  désormais  le  nom  de 
Commune  affranchie.  «Citoyens  collègues,  écrivit  Couthon 
aux  membres  du  comité  de  salut  public,  la  lecture  de  ce  décret 
nous  a  pénétrés  d'admiration.  De  toutes  les  mesures  grandes  et 
vigoureuses  que  la  Convention  vient  de  prendre,  une  seule 
nous  avait  échappé,  c'est  celle  de  la  destruction  totale..... 
Rassurez  la  Convention  nationale.  Ses  principes  sont  les  nôtres, 
sa  vigueur  est  dans  nos  âmes.  Son  décret  sera  exécuté  à  la 
lettre.  » 

XVII.  —  Le  comité  de  salut  public  donna  pour  successeur 
à  Houcbard  Jourdan ,  qui  avait  eu  la  part  principale  à  la  vic- 
toire d'Hondschoote.  Jourdan  fut  élevé  dans  la  même  année 
du  rang  de  chef  de  bataillon  à  celui  de  général  eu  chef,  et 
cette  fois  la  France  n'eut  pas  à  rp{jretter  un  choix  improvisé. 
D'ailleurs  Carnot ,  qui  exerça  une  sorte  de  dictature  dans  les 
affaires  de  la  guerre ,  organisa  la  défense  de  la  frontière  du 
Nord  en  homme  de  génie. 

Cobourg,  maître  du  cours  de  l'Escaut  depuis  qu'il  occupait 
Condé  et  Valenciennes ,  avait  pris  le  Quesnoy  et  assiégeait 
Maubeuge,  afin  de  s'établir  sur  la  Sambre.  Jourdan  et  Carnot 
massèrent  leurs  troupes  pour  l'offensive,  et  livrèrent  plusieurs 
combats.  Le  village  de  Wattignies  était  le  point  faible  des 
Autrichiens.  Jourdan  l'eideva  le  16  octobre.  L'action  fut 
chaude  et  meurtrière.  Cobourg,  arrêté  dans  sa  marche  victo- 
rieuse ,  ne  songea  plus  qu'à  prendre  des  quartiers  d'hiver. 

Cet  avantage  fut  compensé  sur  le  Rhin  par  la  perte  des 
lignes  de  Wissembourg,  que  Wurmser  parvint  à  tourner,  et 
qui  furent  tout  à  fait  abandonnées  les  13  et  14  octobre. 

Dans  la  Yendée,  le  choix  de  Léchelle  pour  commander  en 
chef  était  déplorable.  11  n'avait  d'autre  titre  que  d'être  patriote. 
Sa  nomination,  apprise  le  6  au  camp  des  Mayençais ,  au  mo- 
ment même  où  l'on  destituait  Canclaux  et  Aubert  Dubayet,  y 
causa  presque  un  soulèvement.  Les  quatre  représentants  en 
mission  furent  indignés;  ils  s'arrangèrent  pour  que  Kléber  lui 
fût  adjoint  et  dirigeât  en  réalité  les  opérations. 

Les  Vendéens,  resserrés  par  les  colonnes  républicaines 
entre  Montaigu  ,  Châtillon  et  la  Loire,  formaient  une  masse 
énorme  de  cent  mille  têtes  ;  il  n'y  manquait  que  la  division  de 
Charette,  retirée   sur  le  bord  de  l'Océan  et  dans  l'île  de  Noir- 


526  LIVRE   CINQUANTIEME. 

moutiers.  Cette  masse,  qui  comprenait  une  foule  de  femmeset 
d'enfants,  était  embarrassée  par  son  nombre  même.  Les  répu- 
blicains enlevèrent  Chàtillon,  qu'ils  livrèrent  au  massacre  et  à 
l'incendie,  et  engagèrent  à  Cliolet  une  bataille  qui  fut  pour 
eux  une  victoire  complète.  Les  Vendéens  se  replièrent  sur 
Beaupréau.  Lescure  était  blessé  mortellement.  D'Elbée,  la 
Rocbejacquelein ,  Bonchamp  cessèrent  de  s'entendre.  Bon- 
champ  conseilla  de  passer  la  Loire,  de  soulever  la  Bretagne, 
ce  qu'il  jugeait  facile,  et  d'aller  chercher  sur  les  côtes  de  la 
Manche  l'appui  des  Anglais  ou  des  autres  coalisés.  Mais  les 
Vendéens  répugnaient  à  s'éloigner  de  leur  territoire;  ils  vou- 
lurent livrer  une  seconde  bataille  avant  de  prendre  un  parti 
presque  désespéré.  Ils  se  retournèrent  et  attaquèrent  les  bleus 
le  18,  entre  Cbolet  et  Beaupréau.  «  Ils  se  battirent  comme  des 
tigres,  dit  Kléber,  et  les  nôtres  comme  des  lions.  »  ISIais  ils 
furent  encore  mis  en  déroute,  grâce  aux  ISIayençais,  à  la  co- 
lonne régulière  A'enue  de  Luçon  ,  au  courage  et  au  sang-froid 
de  Beaupuy  et  de  Marceau.  Ce  dernier,  jeune  officier  qui  jus- 
tifia un  très-rapide  avancement ,  commandait  la  colonne  de 
Luçon.  D'Elbée  et  Bonchamp  tombèrent  frappés  à  mort.  Bon- 
champ  donna  en  mourant  l'ordre  de  rendre  à  la  liberté  quatre 
mille  prisonniers  républicains  que  les  Vendéens  traînaient 
après  eux. 

La  Rocbejacquelein  voulait  tenir  encore,  regardant  la  cause 
comme  perdue  si  Ton  passait  la  Loire.  Les  autres  chefs  exigèrent 
ce  passage,  et  une  foule  ou  plutôt  une  cohue  de  quatre-vingt 
mille  personnes  alla  chercher  dans  l'Anjou  la  ruine  ou  la  mort. 

XVIII.  — La  loi  des  suspects  s'exécutait  à  Paris.  Au  mois 
d'octobre,  les  prisons  comptaient  plus  de  trois  mille  détenus. 
Comme  elles  ne  suffisaient  pas  ,  on  fut  obligé  de  louer  des 
maisons  exprès.  Chaumette,  non  content  de  la  loi,  déjà  fort 
élastique,  du  17  septembre,  étendait  encore  les  catégories  pos- 
sibles. Il  y  comprenait  les  hommes  qui  parlaient  des  malbeurs 
de  la  république,  qui  s'apitovaient  sur  le  sort  du  peuple,  qui 
relevaient  \e6  fautes  légères  des  patriotes,  qui  affectaient  l'aus- 
térité pour  paraître  républicams,  qui  plaignaient  les  fermiers, 
qui  fréquentaient  les  modérés,  qui  montraient  de  fausses 
craintes  sur  la  durée  de  la  constitution,  ceux  qui  sans  être  en- 
nemis de  la  liberté  ,  n'avaient  rien  fait  pour  elle  ,  etc.  —  Bref, 
on  fut  suspect  d'être  suspect. 


[octobre  1793]     SUPPLICE   DE   MARIE- ANTOINETTE.  527 

Avec  un  pareil  système  ,  tout  ce  qui  restait  cle  la  haute  so- 
ciété de  Paris  s'entassa  successivement  dans  les  prisons  ou  les 
maisons  communes.  Chaque  prisonnier  devait  se  tenir  prêt  à 
faire  le  sacrifice  de  sa  fortune  ou  de  sa  vie.  Cet  entassement 
eut  du  moins  un  effet,  peu  prévu  par  ceux  qui  l'avaient  or- 
donné. Les  liens  sociaux,  brisés  depuis  bien  des  mois,  se  re- 
nouèrent forcément  dans  le  péril  commun.  Les  prisons  de  la 
Terreur  préparèrent  le  réveil  de  l'opinion  publir|ue. 

En  attendant,  le  nombre  des  exécutions  capitales  s'au.'^menta 
dans  la  même  proportion  que  celui  des  détenus.  Le  chiffre  de 
ces  exécutions,  à  Paris  seulement,  avait  été  de  quarante  et  un 
en  neuf  mois  (du  27  août  1792  au  31  mai  1793).  En  cinq  mois, 
du  31  mai  au  31  octobre,  il  s'éleva  à  quatre-vingt-dix-huit  '.  11 
subit  dans  la  seconde  quinzaine  d'octobre  une  progression 
effrayante  qui  continua  les  mois  suivants.  Le  gouveiiiement 
révolntionnaire  une  fois  proclamé  ,  il  ne  fut  plus  question  de 
faire  justice  de  conspirateurs,  mais  de  se  venger  de  ses  enne- 
mis et  de  les  exterminer.  La  délation  fut  encouragée  partout, 
jusque  dans  les  prisons  ,  et  ce  mal  fut  le  plus  grand  de  tous. 
Les  actes  d'accusation  se  bornèrent  à  énumérer  les  raisons  ou 
les  prétextes  delà  vengeance  nationale.  Les  interrogatoires,  les 
réquisitions  ne  furent  plus  que  des  formalités.  Les  juges  se  hâ- 
taient. Si  un  grief  était  allégué  par  un  témoin,  on  se  conten- 
tait d'un  semblant  de  preuve;  si  la  lumière  ne  se  faisait  pas,  on 
passait  outre.  Tout  accusé  était  condamné  d'avance. 

Marie-Antoinette  s'était  vu  d'abord  enlever  son  fils;  on 
croyait  par  cette  séparation  déconcerter  les  complots.  On  la 
conduisit  à  la  Conciergerie,  route  obligée  de  l'échafaud.  Elle  y 
passa  deux  mois  dans  une  cellule  misérable,  réduite  au  plus 
grand  dénûment  ,  l'ignoble  Hébert  exigeant  que  les  membres 
de  la  famille  royale  ne  fussent  pas  traités  dans  les  prisons  au- 
trement que  les  sans-culottes.  La  reine  savait  son  sort;  elle  y 
était  préparée.  Elle  subit  cette  nouvelle  captivité  avec  une  ré- 
signation fière  et  un  courage  que  rien  n'ébranla. 

Elle  fut  traînée  au  tribunal  révolutionnaire  le  14  octobre. 
Billaud  avait  dit  qu'on  ne  pouvait  absoudre  une  femme  qui 
avait  fait  couler  le  sang  de  plusieurs  milliers  de  Français. 
L'acte  d'accusation  la  compara  aux  Messaline,  aux  Frédégoude, 
aux  Médicis.  Elle  avait  dilapidé  le  trésor,  envoyé  des  millions 
à  l'ennemi ,  enlevé  les  correspondances ,  conspiré  avec  Bailly 

•  Ce  sont  les  chiffres  donnéis  par  Ruchez  et  Boux,  t.  XXIX,  p.  252. 


528  LIVRE   CINQUANTIEME. 

et  la  Fayette,  enivre'  les  Suisses,  affamé  le  peuple.  On  l'accu- 
sait même  ,  sur  la  foi  crHébert,  d'avoir  exercé  sur  son  fils  fies 
actes  d'une  corruption  révoltante.  «J'en  appelle,  dit-elle,  à 
toutes  les  mères.  »  L'interrogatoire  fut  une  dérision.  Les  té- 
moins, tirés  eux-mêmes  des  prisons,  étaient  des  victimes  qui 
attendaient  leur  tour. 

Le  16  de  grand  matin,  après  trente  heures  de  séance,  les 
jurés  prononcèrent  la  condamnation  à  l'unanimité.  Froide, 
noLle  et  dédaigneuse  pendant  les  débats,  la  reine  écouta  l'arrêt 
sans  pâlir.  Quelques  heures  après  elle  montait  sur  la  fatale 
charrette,  vêtue  de  blanc,  immobile  et  les  mains  liées.  Un 
prêtre  constitutionnel  l'accompagnait.  Elle  refusa  de  lui  par- 
ler. Sa  tête  tomba  sur  la  place  de  la  Révolution,  au  lieu  même 
où  Louis  XYl  avait  été  guillotiné. 

La  république  à  la  vengeance  ajouta  l'insulte.  Marie-Antoi- 
netta  fut  martyrisée,  dit  Barante,  comme  reine,  comme  femme, 
comme  mère,  et  le  moindre  de  ses  supplices  fut  Téchafaud.  Sa 
mort,  plus  odieuse  encore  que  celle  du  roi,  n'était  pas  seule- 
ment un  défi  à  la  justice,  un  défi  au  passé,  un  défi  à  l'Europe; 
c'était  un  défi  aux  sentiments  de  toute  société  civilisée.  Aussi 
l'auréole  dont  la  reine  fut  entourée  pour  ses  malheurs  et  son 
supplice  est  elle  devenue  comme  un  voile  sacré,  qu'on  ne  sou- 
lève aujourdluii  qu'avec  hésitation  et  respect  pour  signaler  la 
part  que  son  inexpérience  et  son  manque  de  jugement  politi- 
que eurent  aux  dernières  fautes  de  la  royauté. 

L'histoire  de  la  révolution  est  comme  l'enfer  de  Dante.  A 
mesure  qu'on  avance,  on  croit  toucher  aux  limites  de  l'hor- 
reur, et  chaque  fois  un  nouveau  cercle  s'ouvre  avec  de  nou- 
veaux crimes;  car  les  crimes  s'enchaînent  par  une  logique 
inflexible.  Les  peuples  une  fois  jetés  sur  la  pente  de  l'abîme  y 
roulent  fatalement,  jusqu'à  ce  qu'un  effort  vigoureux  les  en 
arrache. 

L'assistance  avait  été  respectueuse  pendant  le  procès.  Elle 
avait  gardé  le  silence  devant  ce  contraste  inouï  de  l'éclat  qui 
entourait  naguère  la  plus  brillante  des  reines  et  du  malheur 
d'une  prisonnière  tirée  maintenant  d'un  cachot  pour  être  livrée 
à  des  juges  qui  n'étaient  que  des  insulteurs  publics.  Le  respect 
se  changea  en  émotion.  Robespierre  le  sut  et  en  frémit.  Il  avait 
déjà  compris  qu'il  ne  pouvait  laisser  à  la  Convention  une  heure 
de  liberté  ;  il  comprit  ce  jour-là  que  sa  perte  serait  plus  cer- 
taine encore  s'il  laissait  au  peuple  une  minute  de  pitié. 


]ocTofiRE  i793]  PROCES    DES   GIRONDINS.  529 

XIX.  —  Le  procès  des  Girondins  fut  entamé  peu  de  jours 
après,  le  24  octobre. 

L'acte  d'accusation  incrimina  toute  leur  conduite,  toutes 
leurs  paroles.  On  reprocha  à  Brissot  des  articles  de  journaux  où 
il  avait  critiqué  les  discours  de  Robespierre,  à  Vergniaud  et  à 
Lacazedes  lettres  écrites  contre  Marat.  L'accusation  offrit  cette 
singularité  que  les  Girondins  eurent  à  se  défendre  d'avoir  con- 
spiré contre  une  constitution  qui  n'était  pas  faite  et  contre  un 
gouvernement  qui  n'existait  pas  encore. 

Les  accusés,  au  nombre  de  vingt-deux,  n'avaient  jamais  aoi, 
ni  même  voté  de  concert.  Tous  avaient  lutté  contre  la  Monta- 
gne; c'était  ce  qu'on  appelait  conspirer  contre  la  république  une 
et  indivisible  ;  mais  ils  avaient  lutté  isolément,  sans  former  un 
parti  discipliné,  sans  reconnaître  de  chefs  ni  s'astreindre  à 
un  mot  d'ordre,  ce  que  l'histoire  doit  leur  reprocher  à  bon 
droit.  Donc  il  eût  fallu  vingt-deux  procès.  On  n'en  fit  qu'un, 
pour  aller  plus  vite ,  et  pour  livrer  une  fournée  à  la  guillo- 
tine. 

Les  seuls  témoins  appelés  furent  les  dénonciateurs,  Pache, 
Hébert,  Chaumelte,  Chabot  et  Fabre.  Thiers  les  a  jugés  d'un 
seul  mot  :  «  Ils  étaient  faux  et  vils.  »  Pache  déposa  avec  sa 
bassesse  ordinaire,  tout  en  conservant  quelque  réserve.  Ghau- 
mette  soutint  que  les  prévenus  avaient  refusé  des  subsistances 
au  maire ,  et  affamé  Paris.  Hébert  exposa  dans  son  langage 
grossier  qu'ils  avaient  constamment  combattu  la  commune;  il 
leur  reprocha  plus  justement  d'avoir  été,  Brissot  surtout,  les 
promoteurs  de  la  guerre.  Chabot  les  accabla  de  son  bavardage 
et  de  ses  mensonges  ;  il  n'eut  pas  honte  d'attribuer  les  massa- 
cres de  septembre  à  Brissot  et  à  Gensonné.  Comme  il  était 
alors  sous  le  coup  d'une  accusation  d'agiotage,  il  donna  lieu 
par  son  acharnement  de  croire  qu'il  voulait  se  réhabiliter  aux 
yeux  des  Jacobins.  Fabre  d'Eglantine  poussa  l'ignominie  en- 
core plus  loin.  Il  impliqua  Roland  et  ses  amis  dans  le  vol  du 
garde-meuble.  Vergniaud  déclara  fièrement  qu'il  ne  s'abaisse- 
rait pas  à  répondre  à  une  telle  inculpation. 

Le  président  du  tribunal,  Hermann,  interrogea  les  accusés 
sur  leurs  opinions,  en  convenant  que  les  opinions  étaient  libres, 
mais  en  déclarant  que  c'était  le  seul  moyen  de  prouver  la  con- 
spiration. Il  leur  reprocha  de  s'être  opposés  à  ce  qu'on  fît  une 
constitution.  Brissot  répondit  qu'il  avait  appuyé  le  projet  de 
Condorcet.  Hermann  vit  dans  cette  réponse  une  preuve  de  fé- 
VII.  34 


530  LIVRE   CINQUANTIEME. 

déralisme,  par  la  raison  que  le  projet  de  Condorcet  était  cal- 
qué sur  la  constitution  des  Etats-Unis  et  fédéraliste. 

C'est  un  fait  curieux  à  signaler  que  l'antipathie  des  républi- 
cains français  pour  les  idées  américaines.  Robespierre  soutenait 
que  les  États-Unis  marchaient  à  la  monarchie  par  le  système 
fédéral.  Il  est  vrai  que  les  Américains,  après  avoir  applaudi 
aux  débuts  de  notre  révolution ,  en  jugeaient  sévèrement  les 
tendances,  et  s'étonnaient  de  la  manie  de  trop  gouverner,  qui 
était  celle  de  tous  ses  chefs  '. 

Un  des  vingt-deux ,  Boileau  ,  eut  peur.  Il  déclara  qu'il  s'é- 
tait trompé  et  qu'il  voulait  être  franc  Montagnard.  Les  autres 
furent  plus  courageux,  mais  firent  des  réponses  décousues, 
comme  les  questions  qu'on  leur  adressait.  Chacun  déclinait  la 
responsabilité  des  actes  auxquels  il  n'avait  pris  aucune  part 
personnelle.  Mieux  eût  valu  assurément  une  défense  franche  , 
énergique,  une  défense  politique,  qui  eût  eu  la  portée  d'un 
manifeste;  mais  on  ne  laissa  aucun  des  accusés  faire  de  plai- 
doyer, on  ne  leur  donna  pas  d'avocats  qui  eussent  pu  en  faire. 
Hébert  s'était  plaint  qu'on  eût  nommé  à  la  reine  un  défenseur 
d'office,  Chauveau-Lagarde.  Vergniaud  fut  le  seul  qui  eut  quel- 
ques réponses  et  quelques  sorties  éloquentes;  il  rappela  ce  que 
lui  et  ses  coaccusés  avaient  fait  pour  la  liberté.  Il  ne  put  aller  au 
delà,  en  présence  déjuges  iniques,  de  jurés  qui  lui  adressaient 
des  questions  stupides,  d'un  public  d'hommes  et  de  femmes  aux 
gages  des  Jacobins,  personnel  ambulant  que  ces  derniers  pro- 
menaient du  palais  de  justice  aux  tribunes  de  la  Convention  et 
de  la  commune.  Pourtant  l'attitude  des  accusés,  les  uns  froids, 
les  autres  dédaigneux,  quelques-uns  insouciants,  leurs  figures 
imposantes,  l'élévation  de  leur  langage,  leurs  manières,  qui 
étaient  celles  d'hommes  supérieurs  ,  l'éclat  de  leurs  talents  ou 
de  leur  génie,  leur  jeunesse  enfin  si  pleine  d'espérances,  exci- 
tèrent des  mouvements  d'intérêt  mal  dissimulés  au  sein  de  cet 
auditoire  nombreux  et  mêlé  dans  lequel  s'étaient  glissés  des 
amis  secrets ,  des  curieux  attirés  par  la  grandeur  triste  du  spec- 
tacle, même  des  révolutionnaires  comme  Camille  Desmoulins, 
inquiet  et  prêta  s'attendrir.  Hébert,  Robespierre  s'en  émurent. 
Ils  craignirent  que  les  accusés  ne  cherchassent  à  prolonger  le 
débat.  Ils  redoutaient  leur  éloquence,  surtout  celle  de  Ver- 
gniaud. Supposer  qu'ils  pussent  être  absous ,  c'était  supposer 
que  le  31  mai  et  le  2  juin  étaient  des  crimes. 

*  C'est  l'opinion  de  Jefferson.  Lettre  à  Madison,  du  28  août  Î789. 


[octobre  1793]       SUPPLICE  DES   GIRONDINS.  531 

Hébert  alla  le  27  aux  Jacobins  se  plaindre  de  Vastuce  et  de  la 
perfidie  des  accusés  ,  qui  cherchaient  à  séduire  un  jury  et  van 
auditoire  simples  et  sans  défense  contre  leurs  talents.  Il  de- 
manda l'arrestation  des  journalistes  qui  rendaient  compte  des 
débats  ,  à  cause  de  leur  partialité  contre -rév o lutionnaire ,  et  il 
fit  envoyer  à  l'audience  cinq  Jacobins  choisis,  chargés  de  faire 
un  compte  rendu  exprès.  Le  29,  Audoin,  gendre  de  Pache , 
vint  à  la  Convention  au  nom  du  club  se  plaindre  que  le  tribu- 
nal fût  encore  assujetti  à  des  formes  qui  compromettaient  la 
liberté'.  Il  dit  :  «Vous avez  le  maximum  de  l'opinion,  frappez.  » 
Robespierre  fit  rendre  sur-le-champ  un  décret  portant  qu'après 
trois  jours  de  débat  les  jurés  pourraient  se  déclarer  suffisam- 
ment éclairés.  Billaud  ajouta  :  «  Dans  une  conspiration  que 
toute  la  nation  atteste ,  qu'est-il  besoin  de  témoins  ?  »  Et  pour 
mieux  rompre  avec  toutes  les  formes  habituelles  de  la  justice, 
il  fit  changer  le  nom  de  tribunal  extraordinaii^e  en  celui  de 
tribunal  révolutionnaire. 

Les  jurés  voulurent  poursuivre  le  débat  quelques  heures 
encore  après  le  décret  qui  les  autorisait  à  le  fermer;  puis  ils 
votèrent  la  mort  à  l'unanimité.  Une  longue  agitation  suivit  la 
lecture  de  l'arrêt.  Les  condamnés  s'écrièrent  :  «  Nous  sommes 
innocents.  »  Lasource  dit  :  <»  Je  meurs  le  jour  où  le  peuple  u 
perdu  la  raison.  Vous  mourrez  à  votre  tour  quand  il  la  retrou- 
vera. »  Valazé  se  frappa  au  cœur  avec  un  poignard;  il  expira 
sous  le  coup ,  et  le  tribunal  décida  que  son  corps  serait  porté 
sur  la  même  charrette  que  les  autres.  En  sortant ,  les  vingt  et 
un  entonnèrent  avec  variante  la  strophe  de  la  Marseillaise  : 

Contre  nous  de  la  tyrannie, 
Le  couteau  sanglant  est  levé. 

Ils  passèrent  la  nuit  réunis  dans  une  salle  de  la  Conciergerie, 
qui  servait  de  dortoir  à  quatorze  d'entre  eux.  Ils  y  prirent  en 
commun  un  dernier  repas  ;  ils  s'affermissaient  les  uns  les  autres, 
et  chantaient  des  refrains  patriotiques.  Quelques-uns  parlaient 
de  la  mort  et  de  l'autre  vie.  Fauchet  lisait  son  bréviaire.  Un 
prêtre  tut  introduit,  et  plusieurs  se  confessèrent.  Vergniaud 
exprima  des  regrets  éloquents  sur  la  cause  perdue  de  la  liberté. 
Ducos  conserva  sa  gaieté  jusqu'au  dernier  instant.  Le  lende- 
main, 31  octobre,  ils  furent  conduits  ensemble  à  l'échafaud  , 
et  descendirent  des  charrettes  en  criant  :  Vive  la  république! 
Sillery  passa  courageusement  le  premier.  Vergniaud  ferma  la 

3'*. 


532  LIVRE  CINQUANTIEME. 

la  marche, En  vingt-huit  minutes  les  vingtet  unetétestomhèrent. 
Paris  assista  froidement  à  ce  spectacle ,  comme  il  avait  fait 
à  tous  les  autres.  Le  peuple  croyait,  ou  du  moins  entendait  ré- 
péter que  les  Girondins  et  leurs  amis  étaient  les  auteurs  de  la 
disette  et  de  la  cherté.  Un  sentiment  unique,  la  Terreur,  gla- 
çait les  âmes.  Les  voix  étaient  muettes,  les  pensées  mêmes  en- 
chaînées. D'ailleurs  une  indifférence  stupide  régnait.  Aucun 
parti,  aucune  opinion  n'intéressaient  plus.  Il  semblait  que  Té- 
chafaud  fût  la  fin  dernière  de  la  révolution  et  de  tout  ce  qui  y 
avait  touché.  On  s'inclinait  devant  cette  nouvelle  fatalité.  Té- 
moin de  ce  calme  étonnant,  les  auteurs  du  supplice  des  Giron- 
dins se  crurent  tout  permis.  Ils  avaient  la  mesure  delà  patience 
française. 

XX.  —  A  partir  de  ce  jour,  Téchafaud  se  dresse  aux  avant- 
scènes  de  l'histoire.  Pour  le  peuple  révolutionnaire,  il  deviendra 
une  sorte  d'idole.  Ce  sera  la  sainte  guillotine.  Les  victimes  s'y 
pressent,  connues  ou  ignorées.  Grands  seigneurs,  paysans, 
prêtres,  soldats,  femmes  ,  ouvriers,  se  groupent  sur  la  même 
charrette.  Telle  est  l'égalité  établie  par  les  sans-culottes.  L'his- 
toire ne  peut  la  respecter;  elle  est  obligée  de  s'arrêter  à  quel- 
ques noms. 

Le  3  octobre,  à  la  terrible  séance  des  arrestations,  Billaud- 
Varennes  s'était  étonné  qu'on  eût  oublié  le  duc  d'Orléans.  Le 
duc  était  depuis  plusieurs  mois  détenu  à  Marseille.  Il  fut  ra- 
mené à  Paris  et  traduit  devant  le  tribunal  révolutionnaire  avec 
le  député  Coustard,  son  ancien  aide  de  camp.  Il  avait  joué  dans 
la  révolution  un  rôle  absurde.  On  a  dit  qu'on  y  avait  vu  son 
nom  partout ,  sa  personne  nulle  part.  On  a  dit  encore  qu'il 
avait  été  le  dernier  à  être  de  son  propre  parti.  Ce  parti  était 
l'œuvre  d'ambitieux  subalternes,  s'imaginant  que  le  rôle  et  la 
fortune  d'un  prince  consistaient  à  s'évertuer  autour  de  tous  les 
complots.  Il  avait,  lui,  tout  autorisé,  tout  laissé  faire;  puis, 
trop  engagé  pour  reculer,  il  s'était  précipité  dans  le  goutfre , 
la  tête  en  avant.  Prince  du  sang,  il  s'était  fait  Jacobin,  et 
n'avait  gagné  à  ce  double  titre  incompatible  que  d'acquérir 
des  ennemis  partout. 

Les  Girondins  lui  avaient  reproché  son  alliance  avec  la  Mon- 
tagne ;  le  tribunal  révolutionnaire  l'accusa  d'avoir  conspiré  avec 
la  Gironde.  11  répondit  aux  juges  :  «  Vous  ne  me  croyez  pas 
coupable  des  crimes  dont  vous  me  déclarez  convamcu.  »  Il  lut 


[novembre  ÎT93]  LA   GUILLOTINE.  533 

moins  heureux  lorsque  interpellé  d'expliquer  son  vote  sur  la 
mort  de  Louis  XVI,  il  déclara  qu  il  avait  voté  en  son  âme  et 
conscience.  Il  voulut  être  assisté  d'un  prêtre,  et  mourut  avec 
impassibilité,  le  6  novembre. 

Madame  Roland  vint  ensuite.  Elle  ne  faiblit  pas;  elle  s'éleva 
au  contraire  devant  l'échafaud,  qu'elle  prévoyait  depuis  long- 
temps. Elle  se  montra  dans  la  prison  ferme,  absolue  dans  ses 
idées,  mais  douce  et  sympathique  à  ceux  qui  l'entourèrent.  Le 
malheur  avait  diminué  l'emphase  qui  gâtait  ses  sentiments.  En 
tombant  des  grandeurs  ,  elle  fut  plus  humaine  que  lorsqu'elle 
y  était  montée.  Elle  eut  la  dignité  et  la  simplicité  d'une  reine 
déchue  ;  les  aristocrates  détenus  avec  elle  l'admirèrent.  «  Ce 
qu'elle  avait,  dit  Barante,  de  composé  et  de  compassé  dans 
l'esprit  et  la  conversation ,  devint  vrai  et  naturel  dans  une  si- 
tuation si  solennelle;  les  vertus  qu'elle  avait  voulu  avoir,  elle 
les  eut.  »  Tous  les  personnages  de  la  révolution  grandissaient 
dans  la  mort.  Madame  Roland  voulut  protester  au  tribunal.  Sa 
voix  fut  étouffée  par  les  cris  :  .4  bas  les  traîtres  !  Vive  la  répu- 
blique !  En  présence  de  l'échafaud,  elle  dit,  on  l'a  du  moins 
rapporté  :  «  O  liberté ,  que  de  crimes  se  commettent  en  ton 
nom!  »  (10  novembre.) 

Le  16,  ce  fut  le  tour  de  Bailly.  Arrêté  à  Melun  au  mois  de 
septembre  ,  il  avait  paru  comme  témoin  dans  le  procès  de  la 
reine,  et  il  avait  pu  juger  du  sort  qu'on  lui  réservait.  Son  crime 
était  la  journée  du  Champ  de  Mars,  dont  la  république  voulait 
tirer  vengeance.  Le  tribunal  décida  qu'il  serait  guillotiné  au 
lieu  même  où  s'était  élevé  l'autel  de  la  patrie,  et  que  le  dra- 
peau rouge  serait  brûlé  sous  ses  yeux.  Le  peuple  qui  suivait  la 
charrette  exigea  que  l'instrument  de  mort  fût  transporté  dans 
un  fossé  près  de  la  Seine ,  et  comme  il  fut  long  à  dresser, 
Bailly  attendit  trois  heures  tremblant  de  froid,  sous  une  pluie 
de  novembre,  au  milieu  des  insultes  et  des  avanies. 

Manuel  et  le  général  Brunet  l'avaient  précédé,  le  15.  Manuel 
était  suspect  depuis  le  procès  de  Louis  XVI  ;  il  ne  mit  pourtant 
pas  dans  ses  regrets  assez  de  franchise  et  de  netteté  pour  ra- 
cheter l'infamie  de  sa  conduite  antérieure.  En  outre,  il  trem- 
bla devant  l'échafaud.  Brunet  fut  guillotiné  pour  avoir  hésité 
à  marcher  contre  Toulon  avec  l'armée  d'Italie.  D'autres  géné- 
raux, Houchard  ,  Lamarlière,  eurent  la  tète  tranchée.  Hou- 
chard  s'indigna  en  s'entendant  traiter  de  lâche  en  plein  tri- 
bunal. 


534  LIVRE   CINQUANTIEME. 

Barnave  et  Duport  du  Tertre  vinrent  le  29  novembre.  Bar- 
nave  avait  pu  fuir;  il  s'y  était  refusé.  Il  se  défendit  avec  beau- 
coup de  noblesse  ,  et  fit  sur  son  banc  d'accusé  une  profession 
de  foi  constitutionnelle  que  le  public  admira.  Kersaint  et  Piabaut 
Saint-Etientie  périrent  le  5  décembre  ,  convaincus  tous  deux 
d'avoir  avili  la  représentation  nationale.  Madame  Dubarrv,  ac- 
cusée d'avoir  envoyé  de  l'argent  aux  émigrés,  mourut  sans  cou- 
rage, le  17.  Puis  ce  fut  le  tour  de  Lebrun,  le  27,  deDietrich, 
maire  de  Strasbourg,  le  28.  Un  journaliste,  Girey  Dupré,  col- 
laborateur et  ami  de  Brissot ,  n'avait  que  vingt-cinq  ans.  Avant 
Je  monter  à  l'écbafaud  il  composa  le  chant  célèbre  :  «  Mourir 
pour  la  pairie,  c'est  le  sort  le  plus  doux,  le  plus  digne  d'envie!  » 

D'autres  se  tuèrent.  Roland,  qui  se  cachait  depuis  plusieurs 
Taois,  ne  put  survivre  à  sa  femme.  On  le  trouva  près  de  Rouen, 
étendu  sans  vie  au  coin  d'un  bois;  il  s'était  percé  le  cœur  d'une 
canne  à  dard.  Clavière  se  suicida  à  la  Conciergerie.  Sa  femme 
et  celle  de  Rabaut  se  donnèrent  la  mort  de  leurs  propres  mains. 

Ainsi  la  faux  de  la  révolution  tranchait  les  tètes  les  plus  éle- 
vées. Dans  cette  terrible  année  93,  les  Français  prouvèrent  au 
moins,  comme  on  l'a  remarqué,  qu'ils  savaient  combattre  et 
qu'ils  savaient  mourir.  Paris  offrait  le  tableau  contradictoire 
des  scènes  les  plus  différentes ,  le  sang  qui  rougissait  la  place 
de  la  Révolution,  de  lâches  délations  dans  les  prisons  et  ailleurs, 
des  sacrifices  et  des  dévouements  généreux,  obscurs  par  leur 
nature  même ,  et  que  l'histoire  ne  peut  dès  lors  enregistrer, 
enfin  les  spectacles  et  l'Opéra  remplis  comme  dans  les  temps 
ordinaires. 

XXI.  —  Les  provinces  n'étaient  pas  plus  épargnées  que 
Paris.  Laplanche,  prêtre  défroqué,  commissaire  dans  quelques 
départements  du  centre,  rendait  aux  Jacobins  compte  de  sa 
mission  en  ces  termes  :  «  Partout  j'ai  mis  la  Terreur  à  l'ordre 
du  jour  ;  partout  j'ai  imposé  des  contributions  sur  les  riches  et 
sur  les  aristocrates.  Orléans  m'a  fourni  cinquante  mille  livres, 
et  deux  jours  m'ont  suffi  à  Bourges  pour  une  levée  de  deux 
millions.. .  Partout  j'ai  fait  fondre  des  cloches  et  réuni  plusieurs 
paroisses.  J'ai  destitué  tous  les  fédéralistes,  renfermé  les  gens 
suspects,  mis  les  sans-culottes  en  force...  Partout  j'ai  fait  marier 
les  prêtres.  Partout  j'ai  électrisé  les  cœurs  et  les  esprits.  J'ai 
organisé  des  manufactures  d'armes,  visité  les  ateliers,  les  hôpi- 
taux, les  prisons.  J'ai  fait  partir  plusieurs  bataillons  de  la  levée 


[1793]  LA  TERREUR  A  LYON  ET  DANS  LES  DÉPARTEMENTS.  o35 

en  masse.  J'ai  passé  en  revue  quantité  de  gardes  nationales 
pour  les  républicaniser,  et  j'ai  fait  guillotiner  plusieurs  roya- 
listes. »  Fouché,  ancien  oratorien,  commettait  les  mêmes  ex- 
ploits à  Nevers  et  à  Moulins;  André  Dumont  dans  la  Somme. 
Tous  les  commissaires  tenaient  plus  ou  moins  la  même  con- 
duite et  le  même  langage.  C'est  ce  qu'ils  appelaient  faire 
assaut  d'énergie. 

Mais  nulle  part  la  Terreur  ne  fit  plus  de  ruines  qu'à  Lyon. 
Couthon,  en  exécution  des  décrets  de  la  Convention,  rasa  le  châ- 
teau de  Pierre-Scize  et  une  partie  des  murailles  extérieures.  Il 
leva  ensuite  six  millions  par  réquisitions  forcées  pour  démolir 
l'intérieur  de  la  ville,  et  il  enrôla  les  ouvriers  sans  travail,  alors 
très-nombreux,  dans  un  atelier  national  de  démolisseurs.  Il  se 
fit  porter  en  litière  sur  la  place  Bellecour,  où  il  frappa  d'un 
marteau  d'or  les  façades  condamnées.  Les  plus  belles  maisons 
tombèrent.  La  destruction  paraissant  trop  lente,  les  représen- 
tants imaginèrent  de  faire  jouer  la  mine,  et  la  malheureuse 
ville,  naguère  sillonnée  par  les  incendies  d'un  bombardement, 
se  couvrit  encore  de  la  poussière  de  ses  décombres. 

La  guillotine  fut  installée  aux  Terreaux,  et  l'apothéose  de 
Chalier  célébrée  par  une  fête.  Couthon  fut  remplacé  le  7  no- 
vembre par  Collot-d'Herbois  et  Fouché.  Sa  retraite,  qui  l'eût 
cru?  fut  un  malheur  pour  les  Lyonnais.  Car  il  avait  contenu 
les  Jacobins  et  obtenu  une  apparence  d'ordre.  Ses  successeurs 
déchaînèrent  les  vengeances.  Fort  différents  de  caractère, 
Collot,  envieux  et  impitoyable  avec  l'audace  d'un  mauvais 
comédien,  Fouché,  sceptique  et  rusé  avec  les  sentiments  et 
les  vices  d'un  homme  qui  avait  quitté  les  ordres,  ils  parurent 
tous  les  deux  animés  d'une  haine  commune  contre  une  société 
en  dehors  de  laquelle  ils  avaient  vécu.  On  leur  envoya  de 
Paris,  pour  les  assister,  une  Commission  de  surveillance,  choi- 
sie par  les  Jacobins,  et  un  détachement  de  l'armée  révolution- 
naire, sous  les  ordres  de  Ronsin,  sans  préjudice  des  armées 
révolutionnaires  spéciales  qui  furent  créées  dans  le  Rhône  et 
les  départements  voisins. 

On  entassa  dans  les  prisons  de  Lyon  les  riches,  les  nobles, 
les  prêtres  réfractaires  et  les  hommesde  toute  classe  soupçonnés 
d'avoir  pris  part  à  la  défense.  Malgré  les  dévouements  ingé- 
nieux qui  se  multiplièrent  pour  sauver  les  victimes,  peu  d'entre 
elles  purent  échapper.  Le  tribunal  se  contenta  de  constater 
l'identité  des  accusés,  qui  étaient  hors  la  loi  pour  le  seul  lait 


536  LIVRE  CINQnANTIÈME. 

d'avoir  combattu.  Cependant  la  fjuillotine  et  les  fnsillndes  ordi- 
naire? marchaient  trop  lentement  an  ^ré  des  révointionnaires. 
L'ex-comédien  d'Orfeuille,  président  de  la  commission  de  jus- 
tice, imagina  de  former  des  bandes  de  condamnés  liés  ensemble, 
et  de  faire  tirer  dessus  par  des  canons  charf;és  à  mitraille.  Vne. 
première  bande  de  soixante-quatre  victimes  fut  exécutée  de 
cette  manière,  le  4  décembre,  dans  la  plaine  des  Brotteaux  ;  la 
décharç-e  de  l'artillerie  n  en  ayant  couché  par  terre  qu'une  moi- 
tié, on  fît  achever  les  autres  par  des  soldats  de  l'armée  révolu- 
tionnaire. Deux  nouvelles  bandes  suivirent,  l'une  de  deux  cent 
neuf  victimes,  l'autre  de  soixante-huit.  Les  habitants  étouffè- 
rent un  cri  dhorreur.  Collet  s'indigna  d'une  sensibilité  qu'il 
fallait  réser^'er  pour  les  martyrs  de  la  liberté.  «  Les  patriotes , 
dit-il ,  sont  nos  frères,  les  aristocrates  ne  le  seront  jamais.  » 

Lesproclamationsqu'ilsignaitavecFouchéannonçaientqu'ils 
forgeaient  la  foudre.  «La  liberté  ou  la  mort,  réfléchissez  etchoi- 
sissez.  »  Elles  opposaient  les  pauvres  aux  riches,  et  excitaient 
les  convoitises  populaires  par  ces  déclarations  telles  que  celles- 
ci  :  «  Le  superfiU  est  une  violation  des  droits  du  peuple.  » 
Collot  soumettait  même  à  Couthon  l'idée  de  licencier  la  popu- 
lation lyonnaise  ,  et  de  !a  réduire  à  vingt-cinq  mille  âmes  au 
plus.  Le  20  décembre,  une  céputationde  courageux  habitants 
se  rendit  à  Paris  pour  demander  à  la  Convention  qu'elle  mît  un 
terme  à  ces  horreurs.  «Ne  détruisez  point,  disait  l'orateur, 
mais  recréez.  >:  Collot  fut  obligé  de  se  défendre.  Il  le  fit  avec 
son  audace  habituelle.  Les  Jacobins  prirent  chaudement  son 
parti,  et  la  Convention  approuva.  Les  Jacobins  étaient  exaspé- 
rés contre  les  Lyonnais ,  à  cause  de  leur  mauvais  esprit.  Ils 
sentaient  que  Timmense  majorité  de  la  population  ne  les  su- 
bissait que  par  l'effet  de  la  terreur,  et  que  s'ils  reculaient,  c'en 
serait  fait  d'eux:  ils  ne  recevraient  point  de  quartier. 

Marseille  vit  aussi  torr.ber  des  têtes.  Les  commissaires  de  la 
Convention  écrivaient  que  c'était  une  ville  à  jamais  incurable, 
à  moins  d'une  déportation  ces  habitants  et  d'une  transfusion 
d'hommes  du  Nord.  Ils  vengèrent  à  la  démolir  et  l'appelèrent 
un  instant  ^'ille  sans  nom.  Mais  cette  dernière  désignation  ne 
prévalut  pas. 

A  Bordeaux  ,  les  représentants  Ysabeau  et  Tallien  entrèrent 
le  21  octobre  avec  un  corps  révolutionnaire  de  deux  mille 
hommes  qu'ils  avaient  formé  à  La  Réole  ;  ils  désarmèrent  la 
garde  nationale  pour  armer  les  sans-culottes,  puis  établirent  la 


[tovembre  17931     LES  VENDEENS  AU  NORD  DE  LA  LOIRE.        537 

taxe  sur  les  riches,  le  tribunal  révolutionnaire  et  la  guillotine. 
Us  écrivirent  à  la  Convention  :  «  L'or  va  à  la  monnaie,  les  fu- 
sils aux  volontaires,  et  les  fédéralistes  à  la  guillotine.  »  Ils  eu- 
rent ridée  d'effacer  le  nom  de  Gironde  et  voulurent  donner  au 
département  celui  du  Bec-d'Ambès. 

XXII.  —  Les  Vendéens,  battus  à  Cholet  et  chassés  de  leur 
pays,  avaient  passé  la  Loire  à  Saint-Florent,  au  nombre  de 
quatre-vingt  mille  personnes.  Ils  se  dirigèrent  vers  le  Nord, 
dans  la  pensée  d'atteindre  le  Gotentin,  de  fermer  la  presqu'île 
et  de  s'y  défendre  en  communiquant  avec  l'étranger,  c'est-à- 
dire  avec  l'Angleterre. 

Si  l'armée  républicaine  n'eût  pas  été  elle-même  dans  un  état 
déplorable,  elles  les  eût  dissipés  facilement.  Mais  elle  manquait 
de  tout,  même  de  vivres  et  de  souliers.  Kléber  éprouva  donc 
une  certaine  peine  à  organiser  un  corps  pour  les  poursuivre. 
Enfin  il  les  joignit  le  26  octobre  à  Laval,  et  engagea  le  coml)at. 
Il  fut  complètement  défait,  par  la  faute  de  Léchelle  qui  refusa 
d'écouter  ses  avis,  et  il  dut  rétrograder  jusqu'à  Angers.  Les 
Mayençais,  se  croyant  sacrifiés,  criaient  :  «A  bas  Léchelle! 
Vive  Dubayet!  »  Ils  menaçaient  d'en  venir  aux  prises  avec  les 
bataillons  de  volontaires  qui  avaient  lâché  pied.  Les  représen- 
tants suspendirent  Léchelle  et  offrirent  à  Kléber  le  commande- 
ment en  chef.  Il  le  refusa  de  peur  de  se  commettre  avec  le  co- 
mité de  salut  public,  et  le  fit  donner  nominalement  au  général 
Chalbos  II  accorda  du  repos  à  ses  troupes,  les  équipa  et  en 
refondit  les  différents  bataillons. 

Les  Vendéens  ne  tirèrent  aucun  parti  de  leur  victoire  ines- 
pérée. Le  jeune  Henri  de  la  Rochejacquelein,  qui  les  comman- 
dait en  chef  avec  Stofflet  pour  second ,  était  contrarié  par  un 
conseil  où  chacun  voulait  être  maître ,  où  des  prêtres  mêmes, 
comme  le  célèbre  abbé  Bernier,  prétendaient  faire  valoir  leur 
avis.  On  perdit  du  temps  à  se  demander  si  l'on  continuerait  de 
marcher  vers  la  Normandie  ou  si  Ton  n'entrerait  pas  en  Bre- 
tagne, où  l'on  était  sûr  de  trouver  de  l'appui.  Comme  l'essen- 
tiel était  d'occuper  une  place  force,  on  finit  par  se  diriger  sur 
Granville.  La  principale  division  arriva  le  14  novembre  aux 
portes  de  cette  ville,  enleva  de  vive  force  un  faubourg,  et  fit 
une  tentative  désespérée  pour  pénétrer  dans  les  murs.  L'attaque 
échoua.  Le  découragement  se  mit  dans  les  rangs  ,  et  les  con- 
seils redevinrent  plus  incertains  que  jamais. 


5C8  LIVRE  GINQUANTIEMEi 

Kléber,  ayant,  marché  d'Angers  à  Rennes  où  il  rallia  les  ;  x 
à  sept  mille  hommes  qu'on  appelait  l'armée  de  Brest,  eut  l'idée 
d'enfermer  les  Vendéens  entre  Pontorson  et  Dinan  pour  les  dé- 
truire. Mais  il  fut  mal  secondé  par  les  officiers  qui  servaient 
sous  ses  ordres  et  mal  obéi  par  les  volontaires  qui  étaient  en- 
core en  majorité  dans  quelques  bataillons.  Les  Vendéens, 
après  plusieurs  jours  de  combats  heureux,  s'ouvrirent  un  pas- 
sage. Seulement  les  paysans  ,  voulant  à  tout  prix  retourner 
dans  leur  pays  ,  obligèrent  la  Rochejacquelein  à  reprendre  la 
route  d'Angers.  Kléber  accourut  de  Rennes  assez  à  temps  pour 
les  refouler  loin  de  la  Loire,  qu'ils  ne  purent  franchir. 

Alors  la  déroute  commença.  Les  infortunés  Vendéens,  sans 
souliers,  sans  convois,  ne  trouvant  plus  de  vivres,  se  débandè- 
rent et  se  dispersèrent  sur  toutes  les  routes;  beaucoup  cher- 
chaient à  se  cacher  et  jetaient  leurs  armes.  Les  vieillards ,  les 
femmes,  les  enfants  périssaient,  accablés  par  les  marches  et  la 
rigueur  de  la  saison.  Un  des  corps  principaux  se  réfugia,  par 
la  route  de  la  Flèche ,  au  Mans  où  il  espérait  trouver  de  l'ap- 
pui. Il  y  fut  poursuivi  et  détruit  en  partie  le  12  décembre  par 
Marceau ,  à  qui  Kléber  avait  persuadé  d'accepter  le  comman- 
dement en  chef.  Ceux  qui  échappèrent  s'enfuirent  par  Laval  et 
Savenay,  cherchant  à  gagner  le  Morbihan.  Ils  furent  envelop- 
pés et  taillés  en  pièces  près  de  cette  dernière  ville.  Les  chefs 
repassèrent  la  Loire  presque  seuls. 

La  guerre  terminée  fut  suivie  comme  à  Lyon  de  représailles 
sanguinaires.  On  ne  se  contenta  même  pas  de  la  guillotine  et 
des  fusillades.  Le  proconsul  Carrier,  véritable  bêle  féroce, 
entouré  de  sicaires  et  d'une  compagnie  de  bandits  qu'on  appe- 
lait la  compagnie  de  Marat ,  imagina  de  se  défaire  des  prison- 
niers en  les  noyant  au  moyen  de  bateaux  à  soupape.  Dans  la 
première  de  ces  noyades  (novembre),  quatre-vmgts  prêtres 
réfractaires  disparurent.  Carrier  écrivit  à  la  Convention  que  la 
sentence  de  mort  avait  été  exécutée  verticalement.  Le  14  dé- 
cembre il  en  ordonna  une  seconde  qui  comprit  cent  trente-huit 
victimes,  et  il  écrivit  à  la  Convention  :  «Quel  torrent  révolu- 
tionnaire que  la  Loire  !  »  La  Convention  applaudit. 

XXIII.        Chaumette  continuait  de  diriger  le  conseil  gêné 
rai  de  la  commune ,  et  v  procédait  à  des  épurations  pour  en 
rester  maître.  Tout  membre  était  tenu  de  faire  sa  propre  con- 
fession ;  lui,  Chaumette,  faisait  publiquement  la  sienne,  disait 


[novembuk  1793]  CHAUMETTE.  5S9 

à  chacun  ses  vérités ,  et  tançait  ceux  qui  s'étaient  exposés  aux 
reproches  de  modérantisme. 

Il  ne  cessait  non  plus  de  réclamer  contre  les  accapareurs  et 
les  prêtres ,  et  il  dictait  à  la  commune  des  décrets  devant  les- 
quels la  Convention  eût  peut-être  reculé. 

La  loi  sur  le  maximum  ne  produisait  pas  les  effets  voulus  ;  elle 
ne  pouvait  s'exécuter  qu'à  coups  de  nouveaux  décrets,  de  plus 
en  plus  tyranniques.  On  était  allé  jusqu'à  déclarer  suspect  et  en- 
fermer comme  tel  tout  marchand  qui  laissait  languir  son  com- 
merce. Pour  relever  le  cours  des  assignats,  il  fallut  proscrire  la 
plupart  des  payements  en  argent  et  déclarer  que  l'argent  enfoui 
serait  confisqué.  On  crut  détruire  l'agiotage  ;  on  détruisit  les 
transactions.  Un  moment  le  scellé  fut  mis  chez  les  banquiers, 
puis  on  y  renonça,  parce  qu'on  s'aperçut  que  le  remède  était 
pire  que  le  mal,  Chaumette  annonçait  que  si  les  marchands  ne 
faisaient  pas  mouvoir  les  fabriques  et  les  manufactures,  la  ré- 
publique s'en  emparerait  et  mettrait  en  réquisition  toutes  les 
matières  premières;  que  par  conséquent  lorsqu'il  n'y  aurait 
plus  ni  industrie  ni  commerce,  l'Etat  se  ferait  industriel  et  com- 
merçant. Son  langage  était  ignoble  autant  qu'absurde.  Après 
avoir  cité  Platon  pour  l'opposera  l'Evangile,  il  disait  :  «Quand 
»  le  peuple  n'aura  plus  rien  à  manger,  il  mangera  le  riche. 
»  Peu  nous  importe  que  nos  têtes  tombent ,  pourvu  que  la 
')  postérité  daigne  ramasser  nos  crânes  !  » 

La  Convention ,  dont  la  majorité  était  animée  de  passions 
irréligieuses,  avait  déjà  porté  au  catholicisme  deux  atteintes 
graves.  Cambon  avait  fait  rendre  le  18  septembre  un  décret 
portant  que  la  république  ne  payerait  plus  les  frais  ni  le  salaire 
d'aucun  culte  ,  attendu  que  s'il  pouvait  être  juste  d'accorder 
des  secours  à  quelques  individus,  ces  secours  ne  constituaient 
pas  une  dette.  Ce  décret  ruina  d'un  coup  le  clergé  constitu- 
tionnel; l'autre  l'était  déjà. 

Une  seconde  mesure,  non  moins  hostile,  fut  la  suppression 
de  l'ancien  calendrier  et  son  remplacement  par  un  calendrier 
républicain  (le  5  octobre  ) .  Le  député  Romme,  l'auteur  de  cette 
prétendue  réforme,  invoqua  la  nécessité  de  diminuer  le  nombre 
des  fêtes  et  des  chômages,  remplaça  dans  cette  vue  les  se- 
maines par  des  décades,  les  dimanches  par  des  décadis,  puis 
consacra  chaque  jour,  non  plus  à  un  saint,  mais  à  un  objet 
utile.  Chaque  mois  étant  de  trente  jours,  les  cinq  jours  complé- 
mentaires de  l'année  durent  être  remplis  par  des  fêtes  nationales, 


5i:0  LIVRE   CINQUANTIEME. 

celles  du  génie,  du  travail,  des  belles  actions,  des  récompenses, 
de  l'opinion.  Chaque  année  bissextile  dut  compter  en  outre  une 
sixième  fête  quatriennale  ,  la  plus  solennelle  de  toutes,  celle 
de  la  Révolution,  Conception  puérile  qui  violentait  des  habi- 
tudes séculaires  ,  portait  atteinte  à  des  croyances  pieuses  et 
rendait  la  révolution  ridicule. 

Chaumette  alla  beaucoup  plus  loin.  La  Convention  affectait 
pour  les  débats  religieux  un  dédain  qui  n'était  pas  exempt 
d'une  certaine  prudence.  La  commune  traita  le  catholicisme 
ouvertement  de  culte  contre-révolutionnaire,  et  en  défendit 
toute  manifestation  hors  des  églises.  Chaumette  établit  une 
nouvelle  forme  pour  les  enterrements,  dont  il  bannit  les  prê- 
tres. Un  groupe  s'était  formé  A^ athées  révolutionnaires  qui  pré- 
tendaient instituer  un  nouveau  culte,  celui  de  la  raison,  et  dé- 
truire les  autres;  à  sa  tête  était  Anacharsis  Clootz ,  enseignant 
qu'il  n'y  avait  pas  d'autre  Dieu  que  la  nature.  Plusieurs  com- 
missaires de  la  Convention  se  firent  les  missionnaires  de  ce 
nouveau  dogme.  Fouché  abolit  les  cérémonies  catholiques 
dans  la  Nièvre,  et  voulut  faire  placer  une  statue  du  Sommeil  à 
l'entrée  de  chaque  cimetière.  Le  5  novembre ,  la  Convention 
entendit  une  lettre  de  deux  représentants,  lui  annonçant  qu'ils 
avaient  reçu  à  la  Rochelle  l'abjuration  de  huit  prêtres  catho- 
liques et  d'un  pasteur  protestant,  et  que  la  ville  n'aurait  plus 
désormais  qu'un  seul  temple,  celui  de  la  Vérité. 

Le  6,  un  curé  vint  à  la  barre  et  fit  une  apostasie  publique.  On 
introduisit  ensuite  les  habitants  d'une  commune  de  Seine-et- 
Oise  ;  ils  annoncèrent  qu'ils  avaient  chassé  leur  curé ,  et  ils  dé- 
filèrent portant  comme  en  triomphe  les  ornements  et  les  vases 
sacrés  de  leur  église.  Une  fois  l'exemple  donné,  ce  fut  une  suc- 
cession de  mascarades  sacrilèges,  à  la  fois  scandaleuses  et  gro- 
tesques. Des  hommes,  des  femmes,  des  enfants,  vêtus  de  sur- 
plis et  de  chasubles,  promenaient  les  hochets  de  l'idolâtrie,  et 
venaient  ofirir  à  la  patrie  les  objets  d'or  et  d'argent  pillés  dans 
les  sacristies.  Des  municipaux  conduisaient  les  députations. 
L'Assemblée  s'associait,  suivant  l'usage,  aux  vœux  exprimés 
par  les  pétitionnaires.  Le  montagnard  Laloi,  président,  y  ré- 
pondait par  des  félicitations  mêlées  de  plaisanteries. 

Le  7,  l'évêque  de  Paris,  Gobel,  se  présenta  suivi  de  ses 
vicaires.  Pache,  Chaumette,  Lhuillier,  Momoro  l'accompa- 
gnaient. Momoro  annonça  que  dans  peu  la  république  française 
n'aurait  plus  d'autre  culte  que  celui  de  la  liberté ,  de  l'égalité 


[novembre  1793]        LA   FÊTE  DE   LA   RAISON.  541 

et  de  la  vérité,  culte  puisé  dans  le  sein  de  la  nature  et  destiné 
à  devenir  universel.  Gobel  déclara  que  la  volonté  du  peuple 
souverain  avait  toujours  été  pour  lui  la  loi  suprême;  que,  con- 
séquent à  ces  principes,  il  se  soumettait  à  cette  volonté,  et  re- 
nonçait à  exercer  les  fonctions  du  culte  catholique  public  et 
national.  Neuf  de  ses  vicaires,  il  en  avait  seize,  firent  la  même 
abjuration.  Elle  fut  répétée  par  plusieurs  évéques  constitution- 
nels et  par  Julien  de  Toulouse ,  ministre  protestant.  Grégoire, 
évéque  de  Blois,  fut  le  seul  qui  résista.  Tous  les  autres  députés 
qui  avaient  appartenu  au  clergé  abjurèrent  successivement, 
bien  qu'en  termes  souvent  embarrassés.  L'abjuration  de  Sieyès 
fut  une  des  plus  remarquées.  En  réalité,  ce  jour-là  mit  en  dé- 
route le  clergé  constitutionnel ,  déjà  déconsidéré  dans  le  public 
par  ses  alliances  révolutionnaires  et  surtout  par  sa  tolérance 
pour  le  mariage  des  prêtres. 

Aussitôt  plusieurs  sections  de  Paris  déclarèrent  le  culte  ca- 
tholique aboli,  vouèrent  à  l'incendie  les  livres  religieux  et  les 
confessionnaux,  et  décrétèrent  la  fermeture  des  églises.  Chau- 
mette  prépara  une  fête  de  la  Raison  à  Notre-Dame.  Le  11,  un 
détachement  de  l'armée  révolutionnaire  défila  à  la  barre,  en  por- 
tant des  objets  et  des  ornements  d'église,  comme  s'il  eût  porté 
des  dépouilles  prises  sur  l'ennemi.  Le  12,  une  procession  popu- 
laire marcha  ,  la  commune  en  tête.  On  chantait  le  Ça  ira^  le 
Chant  du  départ  et  la  Marseillaise.  Une  femme  en  costume  de 
déesse ,  avec  un  bonnet  rouge ,  un  manteau  bleu  et  une  pique 
à  la  main,  était  portée  sur  un  trône.  On  la  fit  asseoir  au  chœur 
de  Notre-Dame ,  et  la  procession  défila  devant  elle ,  pendant 
que  la  vieille  basilique  retentissait  de  l'hymne  de  la  Raison.  La 
Convention  fut  invitée  par  le  département  à  sortir  du  temple 
de  la  Loi  pour  se  joindre  au  cortège  et  entrer  avec  lui  dans  le 
temple  de  la  Raison.  Près  de  la  moitié  de  ses  membres  s'asso- 
cièrent à  cette  sacrilège  parodie;  mais  beaucoup  se  tinrent  à 
l'écart'.  Les  séances,  que  ces  scènes  ignobles  déshonoraient, 
commençaient  à  être  abandonnées. 

Les  saturnales  continuèrent  plusieurs  jours.  Hébert  proposa 
à  la  commune  de  renverser  les  clochers  comme  insulte  à  l'éga- 
lité ,  et  Chaumette  de  détruire  les  statues  de  la  Vierge  et  des 
saints.  Chaumette  voulut  remplacer  la  messe  du  dimanche  par 
une  cérémonie  qui  serait  célébrée  chaque  décadi,  et  où  l'on 

1  Mémoires  de  Durand-Maillane. 


542  LIVRE  CINQUANTIEME. 

sacrifierait  à  la  liberté ,  à  re'galité ,  à  la  nature.  Un  officier 
municipal  devait  lire  dans  Téglise  la  Déclaration  des  droits 
de  rhomme,  donner  des  nouvelles  des  armées  et  raconter 
des  actions  d'éclat  ;  un  orateur  devait  prononcer  ensuite  un 
discours  de  morale  et  l'assemblée  chanter  des  hymnes  répu- 
blicains. 

Les  auteurs  de  cette  parodie  des  cérémonies  catholiques 
s'attachaient  évidemment  à  en  garder  les  formes,  pour  donner 
le  change  au  peuple.  Ils  ne  réussirent  qu'à  soulever  le  dégoût. 
Jamais  pareille  extravagance  n'eût  été  possible  si  la  terreur 
n'eût  régné,  si  chacun  n'eût  eu  devant  les  yeux  la  perspective 
de  la  prison  ou  de  l'échafaud ,  et  n'eût  été  condamné,  comme 
le  dit  Daunou,  à  l'égoïsme  réfléchi,  à  l'insensibilité  et  à  l'isole- 
ment. Toute  l'activité  ordinaire  de  la  vie  sociale  était  suspen- 
due; la  France  était  traitée  en  pays  vaincu.  On  marchait  sans 
savoir  où.  Nul  ne  croyait  au  lendemain,  La  folie  des  dictateurs 
de  hasard  eut  pour  effet  de  précipiter  la  crise  attendue.  L'in- 
dignation publique  s'était  tue  en  présence  de  la  guillotine. 
Elle  se  souleva  devant  la  profession  de  l'athéisme  et  la  viola- 
tion des  consciences.  Le  pays  ,  qui  avait  tout  supporté ,  ne 
supporta  pas  l'insulte  faite  à  la  religion. 

L'indignation  alla  plus  loin.  Aux  yeux  de  tout  ce  qui  con- 
servait le  respect  du  christianisme,  le  spectre  de  la  révolution 
se  dressa  dès  lors  comme  le  spectre  de  l'impiété ,  et  à  ce  nou- 
veau titre  il  fut  détesté  et  maudit. 

XXIV.  —  Robespierre  comprit  que  la  révolution  allait  se 
perdre,  il  l'arrêta  au  bord  du  précipice. 

Il  formait  alors  à  lui  seul  tout  le  gouvernement.  Excepté 
Carnot,  qui  ne  s'occupait  que  de  l'armée,  et  Barere ,  que  sa 
lâcheté  discréditait,  il  n'avait  autour  de  lui  au  comité  de  salut 
public  et  dans  la  commune  que  des  fous  ou  des  hommes  d'une 
affreuse  médiocrité.  Pache,  Chaumette,  Hébert  avaient  le  ca- 
ractère bas  et  vil.  C'avait  été  la  plus  grande  surprise  et  peut- 
être  la  plus  grande  déception  des  Girondins  de  voir  que  le 
gouvernement  eût  pu  tomber  tout  à  fait  aux  mains  d'hommes 
sans  capacité,  sans  esprit,  sans  valeur'.  Robespierre  se  trou- 
vait donc  investi  d'une  dictature  sans  partage.  Dictature  fort 
au-dessus  de  ses  talents  ;  car  son  esprit  faux ,  étroit ,  absolu , 

*  Mémoires  de  Louvet. 


[novembue  1793]     ROBESPIERRE  S'OPPOSE  A  L'ATHÉISME.  5UZ 

ne  s'élargit  guère.  Il  la  soutint  pourtant,  moins  par  l'ascendant 
qu'il  avait  conquis  à  la  tribune  que  par  la  force  de  son  inébran- 
lable volonté.  Il  marchait  droit  devant  lui,  comme  une  pierre 
lancée  qui  roule  à  son  but.  Jamais  il  n'eut  une  heure  d'hésita- 
tion ,  une  seconde  de  défaillance.  Jamais  maître  ne  fut  plus 
impérieux  ,  plus  exigeant ,  plus  inflexible.  A  quelque  heure 
qu'il  écrivît  ou  qu'il  parlât,  sa  parole  était  un  ordre. 

Il  conserva  ce  caractère ,  quoique  sa  situation  eût  changé. 
Lui,  en  effet,  qui  avait  toujours  attaqué,  il  se  vit  obligé  de  re- 
pousser les  attaques;  lui  qui  avait  toujours  prêché  la  défiance, 
il  fut  obligé  de  la  combattre;  lui  qui  avait  toujours  poussé  la 
révolution  en  avant,  il  fut  obligé  de  l'arrêter,  ou  plutôt  de 
serrer  les  freins,  de  manière  à  en  rester  maître.  Autrement  il 
tombait  dans  le  précipice  et  il  y  roulait  avec  elle. 

Quoique  la  terreur  eût  été  décrétée  et  fût  appliquée  avec 
une  rigueur  inhumaine ,  l'opposition  pouvait  renaître.  Robes- 
pierre employa  par  instinct  toute  sa  vigilance  à  l'empêcher.  Il 
combattit  la  fureur  des  dénonciations;  il  défendit  plusieurs 
généraux  incriminés  aux  Jacobins.  Il  commença  à  dire  que  le 
patriotisme  ne  suffisait  pas  pour  fonder  la  république;  qu'il 
fallait  y  joindre  la  raison. 

Vincent  fit  demander  par  les  sections  la  création  d'un  nou- 
veau conseil  de  département  pour  Paris,  conseil  qu'elles  nom- 
meraient elles-mêmes  et  qui  épurerait  les  sociétés  populaires. 
C'était  logique ,  mais  c'eût  été  créer  une  dictature  nouvelle, 
rivale  de  celles  qui  existaient  déjà.  Robespierre  mit  en  avant  la 
commune,  qui  était  intéressée  à  combattre  le  projet  et  qui 
trouva  moyen  de  le  faire  abandonner  par  les  sections  elles- 
mêmes. 

Le  10  novembre,  Philippeaux,  rappelé  de  la  Vendée,  où  il 
avait  vu  de  près ,  en  qualité  de  commissaire ,  d'affreuses  dila- 
pidations, demanda  à  la  Convention  que  tous  les  magistrats  du 
peuple  eussent  à  rendre  compte  de  leur  fortune.  Bazire  repoussa 
cette  motion  comme  propre  à  diviser  les  patriotes,  à  les  décon- 
sidérer, et  à  réjouir  les  aristocrates.  Mais  le  silence  était  rompu  ; 
Chabot  fit  une  autre  proposition  plus  importante ,  à  savoir  , 
qu'aucun  député  nepûtdésormaisétre  arrêté  sans  être  entendu. 
Car  on  répétait  partout  :  «  Aujourd'hui  c'est  le  tour  de  celui- 
ci,  demain  ce  sera  le  tour  de  Danton,  après-ciemain  celui  de 
Billaud-Varennes ,  et  nous  finirons  par  Robespierre.  »  La  pro- 
position fut  votée  immédiatement.  Chabot  dit  encore  :  «  S'il 


544  LIVRE   CIiNQUAM   EME, 

n'y  a  pas  de  côté  droit,  j'en  formerai  un  à  moi  seul ,  dussé-je 
perdre  la  tête,  afin  qu'il  y  ait  une  opposition.  «  Thuriot  ajouta 
qu'il  ne  fallait  pas  que  les  dénonciations  non  discutées  fussent 
des  vengeances,  et  que  les  patriotes  fussent  livrés  sans  défense 
à  toutes  les  calomnies. 

Les  Jacobins  se  récrièrent  contre  le  décret  êi  inviolabilité, 
qui  devait  faire  rétrograder  la  révolution.  Ils  résolurent  d'aller 
en  masse  demander  qu'on  le  rapportât.  Barere  les  prévint  et 
le  fit  rapporter  dès  le  12,  comme  un  acte  de  faiblesse.  Il  dit  à 
l'Assemblée  qu'elle  s'était  laissé  surprendre.  Elle  se  déjugea 
sans  résistance. 

Chabot,  Thuriot,  Bazire  furent  obligés  d'aller  aux  Jacobins 
se  justifier  de  leur  conduite  tortueuse.  Ils  s'humilièrent.  Chabot 
et  Bazire  se  constituèrent  prisonniers  pour  révéler  un  complot, 
c'est-à-dire  pour  dénoncer  et  perdre  leurs  complices  (1  7  novem- 
bre). La  bassesse  de  pareils  adversaires  servit  à  fortifier  Robes- 
pierre. 

Mais ,  averti  que  l'opposition  pouvait  renaître ,  il  ne  voulut 
pas  laisser  dans  ses  mains  une  arme  aussi  sérieuse  que  celle  du 
christianisme  outragé.  Le  20,  deux  sections  avaient  défilé 
devant  la  Convention  au  son  des  airs  révolutionnaires,  portant 
un  drap  noir  qui  figurait  l'enterrement  du  fanatisme.  Robes- 
pierre alla  le  soir  même  aux  Jacobins  protester  contre  ces 
saturnales.  Il  dit  que  le  danger  n'était  plus  dans  les  tyrans,  ni 
dans  le  fanatisme;  qu'après  le  supplice  du  roi  et  de  la  reine,  la 
république  n'avait  pas  besoin  de  la  tête  de  Madame  Elisabeth 
(Hébert  la  demandait);  que  pour  les  prêtres,  c'était  une  folie 
de  les  redouter  encore.  Ne  s'empressaient-ils  pas  d'abjurer?  Le 
fanatisme  était  mort ,  on  le  ressusciterait  en  se  livrant  «  à  des 
scènes  ridicules  et  en  attachant  les  grelots  de  la  folie  au  sceptre 
de  la  philosophie  » .  Il  déclara  que  le  gouvernement  maintien- 
drait la  liberté  des  cultes  et  réprimerait  toutes  les  atteintes 
portées  à  l'ordre  public;  que  la  Convention  n'était  pas  faite 
pour  condamner  ou  pour  dicter  des  croyances.  «  Celui,  ajouta- 
t-il,  qui  veut  empêcher  les  prêtres  de  dire  la  messe  est  plus 
fanatique  que  celui  qui  la  dit.  »  Pour  lui-même  il  fit  une  pro- 
fession de  foi  contre  l'athéisme,  doctrine  aristocratique,  et 
proclama  la  croyance  en  Dieu  seule  populaire. 

Chaumette  ne  se  tint  pas  d'abord  pour  battu;  il  fit  déclarer 
îe  23  par  la  commune,  que  quiconque  demanderait  la  réou- 
verture d'une  église  devrait  être  arrêté  comme  suspect.  Mais  il 


[novembre  1793]  LES   EPURATIONS.  545 

s'aperçut  qu'il  jouait  sa  tête,  et  se  sentant  faible,  il  recula. 

Le  26,  Danton,  revenant  d'Arcis-sur-Aube.  où  il  s'était 
retiré  plusieurs  semaines  par  lassitude  et  pour  lutter  contre  les 
premières  atteintes  du  mal  ordinaire  des  révolutionnaires,  une 
maladie  inflammatoire,  reprit  la  parole  à  la  Convention.  Il 
demanda  qu'on  en  finît  avec  les  mascarades  religieuses,  a  Si, 
dit-il,  nous  n'avons  pas  honoré  le  prêtre  de  l'erreur  et  du  fana- 
tisme, nous  ne  voulons  pas  honorer  le  prêtre  de  Tincrédulité.  » 
Il  alla  plus  loin  :  il  ajouta  que  la  clémence  serait  nécessaire 
quand  la  puissance  du  peuple  serait  établie.  Jaloux  de  Robes- 
pierre, il  ne  voulait  pas  le  laisser  prendre  seul  l'initiative  d'une 
grande  réparation.  11  méprisait  comme  des  pvgmées  les  Hébert 
et  les  Chaumette,  ces  hommes  dont  Lamartine  a  dit  qu'ils 
remuaient  la  crapule  du  cœur  humain.  Partout  ailleurs  qu'à  la 
tribune,  il  affectait  la  bonhomie,  protestation  muette  contre  la 
rigueur  de  ses  rivaux.  Mais  son  influence,  depuis  longtemps  en 
déclin,  ne  se  releva  pas.  On  crut  qu'il  perdait  sa  vigueur,  et 
on  s'étonna  de  le  trouver  refroidie 

Chaumette,  à  qui  les  palinodies  ne  coûtaient  rien,  présenta 
le  28  à  la  commune  des  décrets  diamétralement  contraires  à 
ceux  du  23.  L'exercice  du  culte  était  déclaré  libre,  à  la  seule 
condition  de  n'être  pas  public.  La  commune  s'interdisait  toute 
discussion  ayant  un  objet  métaphysique  ou  religieux.  Chau- 
mette se  vengea  de  son  humiliation  par  un  torrent  d'injures 
adressé  au  chi'istianisme.  Il  le  compara  aux  maladies  dégoû- 
tantes qui  répugnent,  mais  qui  ne  donnent  pas  le  droit  d'ou- 
trager les  malheureux  qui  en  sont  atteints.  La  Constitution  et 
la  Déclaration  des  droits  de  l'homme  devaient  être  respectées, 
pour  ôter  tout  prétexte  aux  conspirations  à' êtres  bilieux.  D'ail- 
leurs on  les  grandirait  en  les  persécutant.  «  La  secte  des  pre- 
miers chrétiens  se  fût  anéantie  d'elle-même  si,  comme  elle  le 
désirait,  elle  n'eût  été  que  méprisée.  » 

Robespierre  parla  en  maître.  «  Nous  ne  souffrirons  pas, 
dit-il,  qu'on  lève  l'étendard  de  la  persécution  contre  aucun 
culte;  que  l'on  cherche  à  substituer  des  guerres  religieuses  à 
la  grande  cause  que  nous  défendons.  »  Il  s'emporta  contre  les 
prêtres  apostats,  qui  jouaient  maintenant  une  nouvelle  comé- 
die; contre  les  exagérés  qui  se  montraient  ridicules  et  violents, 
les  uns,  comme  les  ex-nobles  et  les  ex-prétres,  pour  laver  une 

^  Expression  de  Thibaudeau. 

VII.  S5 


546  LIVRE   CI^^OUA^•TII■:ME. 

tache  orifjinelle,  les  autres  pour  ol)éir  à  une  manie  philoso[)hi- 
que  ou  à  l'ambition  du  bel  e.sprit.  Il  fit  eu  même  temps  fermer 
des  clubs  de  femmes  qui  s'org^anisaient  à    Paris. 

Mais  comme  il  avait  la  munie  de  voir  partout  la  main  de 
l'étranger,  il  dénonça  un  prétendu  complot  des  puissances 
coalisées,  qui,  suivant  lui,  faisaient  piller  les  églises  pour  dis- 
créditer la  révolution.  Non  content  de  les  insulter  dans  ses 
rapports  publics,  où  il  traitait  Pitt  d'imbécile  (discours  du 
17  novembre),  il  désigna  nommément,  comme  conspirant  en 
leur  nom,  Proly,  Pereira,  Dubuisson  et  Desfieux.  Les  deux 
premiers  étaient  d'anciens  amis  de  Lebrun,  qui  se  permettaient 
de  blâmer  la  politique  étrangère  du  comité  de  salut  public. 

Robespierre  proposa  aux  Jacobins  de  procéder  à  un  scrutin 
épnratoire  pour  exclure  de  leur  sein  ces  agents  prétendus.  L'é- 
puration commença  le  29  et  occupa  de  nombreuses  séances. 
Appliquée  aux  Jacobins  comme  à  la  commune,  elle  devait  avoir 
pour  effet  de  tenir  constamment  les  patriotes  en  haleine.  Robes- 
pierre la  dirigea  avec  une  modération  affectée  et  perfide,  ne 
justifiant  pleinement  personne,  mais  combattant  quelques 
rigueurs  trop  maladroites.  Nul  n'échappa  à  la  censure.  Danton 
y  passa  le  3  décembre.  Il  évoqua  pour  sa  protection  «  l'ombre 
de  Marat,  dont  il  avait  été  lun  des  plus  intrépides  défenseurs  m  . 
Il  parla  avec  sa  forfanterie  ordinaire  et  dit  :  «  Je  ne  déchirerai 
pas  plus  la  page  de  mon  histoire  que  vous  ne  déchirerez  la 
vôtre.  »  Mais  il  se  sentait  réduit  à  la  défensive,  méprisé  et  sus- 
pect. Robespierre  se  fit  le  garant  de  son  civisme,  tout  en  pre- 
nant perfidement  note  de  ses  faiblesses. 

Robespierre  fit  encore  chasser  Clootz,  qui  joignait  aux  torts 
d'être  Prussien,  baron  et  deux  fois  millionnaire,  celui  d'avoir 
préparé  avec  l'évéque  Gobel  la  mascarade  philosophique  du 
7  novembre,  A  ce  sujet  on  décida  que  tous  les  nobles,  prêtres, 
banquiers  et  étrangers  seraient  expulsés  indistinctement. 

Le  13  décembre,  Hébert  se  disculpa  d'être  athée.  Il  allégua 
qu'il  recommandait  la  lecture  de  TEvangile,  livre  de  morale 
excellent  pour  qui  voulait  devenir  bon  Jacobin,  et  que  le  Christ 
lui  paraissait  le  fondateur  des  sociétés  populaires. 

Plusieurs  députés  montagnards,  coupables  de  n'avoir  pas 
voté  la  mort  de  Louis  XYI  ou  d'avoir  parlé  pour  des  suspects, 
furent  frappés  d'exclusion.  Camille  Desmoulins  avait  montré 
quelque  pitié  pour  les  Girondins.  Il  fut  obligé  de  s'en  défendre. 
Robespierre  le  prit  sous  sa  garantie,  en  déclarant  qu'il  était 


[novembre  1793]     LE  GOUVEr::EMEXT  RÉVOLUTIONNAIRE.        SVT 

faible  et  trop  confiant,  mais  qu'il  avait  brisé  ses  idoles  et  serait 
plus  réservé  à  l'avenir. 

XXV.  — Le  décret  constitutif  du  gouvernement  révolution- 
naire fut  présenté  le  18  novembre,  au  nom  du  comité  de  salut 
public ,  par  Billaud-Varennes.  Il  était  rédigé  dans  un  style 
obscur,  un  style  rectiligne,  comme  dit  Camille  Desmoulins,  qui 
eut  beau  jeu  de  s'en  moquer.  Mais  le  fond  en  était  très-clair. 
Comme  on  se  plaignait  du  relàcbement  qui  s'était  introduit 
dans  les  administrations,  de  la  liberté  que  s'arrogeaient  les 
communes  et  les  comités  révolutionnaires,  de  l'omnipotence 
des  commissaires,  de  l'anarcbie  en  un  mot,  le  comité  de  salut 
public  limita  étroitement  tous  les  pouvoirs  inférieurs  et  les 
plaça  sous  sa  stricte  dépendance.  Il  substitua  des  agents  natio- 
naux ,  qu'il  nomma,  aux  procureurs-syndics  élus  des  districts 
et  des  communes.  Il  réduisit  les  attributions  des  départements. 
11  détermina  celles  des  représentants  du  peuple  en  mission;  il 
ne  leur  laissa  le  droit  de  suspendre  les  administrateurs  et  les 
généraux  que  provisoirement.  Il  créa  enfin  \e  Bulletin  des  lois, 
pour  que  ses  décrets  parvinssent  à  ses  agents  d'une  manière 
plus  régulière,  plus  uniforme  et  plus  prompte.  C  était  mettre 
dans  le  gouvernement  un  ordre  nécessaire;  seulement  l'arbi- 
traire gagna  tout  ce  que  perdit  l'anarchie. 

Robespierre  raisonnait  ainsi  :  «  Nous  fondons  la  république 
et  nous  combattons  pour  la  France.  Donc,  quiconque  nous  at- 
taque ou  tente  de  séparer  le  peuple  de  nous  est  un  traître. 
Toute  opposition  est  une  calomnie,  une  intrigue  ou  un  crime. 
Les  membres  du  comité  de  salut  public  sont  les  défenseurs  de 
la  liberté;  ses  adversaires  sont  des  fripons  ou  des  traîtres  qu'il 
faut  démasquer.  » 

On  mit  un  terme  aux  usurpations  de  la  commune  de  Paris. 
Elle  venait  de  convoquer  les  délégués  des  comités  révolution- 
naires. La  Convention  cassa  cette  convocation.  Paclie  et  Chau- 
mette  s'exécutèrent  et  retirèrent  la  convocation.  Un  autre  dé- 
cret interdit  toutes  violences  ou  menaces  contraires  à  la  liberté 
des  cultes,  non-seulement  à  Paris,  mais  dans  les  départements, 
affligés  aussi  des  scènes  les  plus  scandaleuses. 

Une  réaction  sourde  se  formait  à  la  Convention.  Devant  l'ex- 
travagance de  l'athéisme  et  celle  de  la  guillotine,  l'ancienne 
exaltation  commençait  à  se  calmer.  On  sentait  d'instinct  que  la 
Terreur  était  une  chose  affreuse,  que  dans  tous  les  cas  elle  ne 


5^8  .      LIVRE   CINQUANTIÈME. 

devait  pas  se  prolonger;  car  la  coalition  n'était  plus  aussi  re- 
doutable, etpour  les  résistances  intérieures,  on  en  était  maiire. 

Si  timides  qu'ils  fussent,  ces  sentiments  se  laissèrent  deviner 
dès  les  premiers  jours  de  décembre.  Le  renouvellement  men- 
suel du  comité  de  salut  public,  simple  formalité  les  moi->  pré- 
cédents, tut  discuté  cette  fois.  11  fallut  qu'un  député,  Jav 
Sainte-Foy,  démontrât  que  les  circonstances  en  rendaient  le 
maintien  encore  nécessaire.  Quelques  suppléants  arrivaien'  de 
leurs  départements  pour  remplir  les  places  de  représentants 
laissées  vides.  Robespierre,  toujours  fidèle  à  son  système  d'é- 
puration, qu'il  regardait  comme  le  grand  moyen  de  salut,  vo»i- 
lut  qu'on  les  soumît  à  des  épreuves  et  à  un  interrogatoire  ponr 
s'assurer  de  leur  civisme.  La  proposition  fut  combattue;  Tlii- 
baudeau  la  fit  repousser  comme  illusoire  et  indigne  de  l'As- 
semblée (le  16  décembre). 

Les  brigandages  et  les  crimes  commis  dans  les  environs  de 
Paris  par  des  soldats  de  l'armée  révolutionnaire,  les  abus  de 
pouvoirs  dont  les  agents  de  l'exécutif  s'étaient  rendus  coupa- 
bles même  contre  des  représentants,  lurent  dénoncés  à  la  Con- 
vention. Les  ministres,  surtout  Boucbotte,  qui  n'était,  comme 
Pacbe,  qu'un  instrument  aux  mains  d'énergumènes,  furent  at- 
taqués. Ils  vinrent  donner  de  prétendues  explications,  et  fini- 
rent par  abandonner  leurs  agents. 

On  murmurait  aussi  de  l'entassement  croissant  des  suspects 
dans  les  prisons.  Les  patriotes  n'écbappaient  pas  aux  arresta- 
tions. Deux  députations  de  femmes  vinrent  réclamer  de  l'As- 
semblée la  liberté  de  leurs  parents.  Robespierre  s'éleva  contre 
cette  nouvelle  perfidie,  cette  intrigue  de  l'aristocratie  :  «  Des 
femmes,  dit-il,  des  épouses?  Ne  sont-elles  pas  républicaines,  et 
ce  titre  n'impose-t-il  pas  des  devoirs?  Les  républicaines  doivent- 
elles  renoncer  à  la  qualité  de  citoyennes  pour  se  rappeler  qu'el  les 
sont  épouses?  »  Cependant  il  proposa  que  les  comités  de  salut 
public  et  de  sûreté  générale  nommassent  des  coumiissaires 
«  pour  cbercber  les  moyens  de  mettre  en  liberté  les  patriotes 
incarcérés.  » 

Le  17,  Fabre  dénonça  Vincent,  Maillard  et  Ronsin,  qui  dis- 
posaient de  sbires,  connus  sous  le  nom  à'épauletiers,  et  s'en 
servaient  pour  inquiéter  les  citoyens  paisibles.  Ronsin  revenait 
alors  de  Lyon  et  tenait  sur  cette  ville  des  propos  atroces.  Ils 
furent  tous  les  trois  incarcérés. 

Les  Gordeliers  prirent  parti  pour  leurs  cbefs  et  envoyèrent  à 


[décemurk  1793J  LE    VIEUX   CORDELIER.  549 

la  Convention  une  députa tion  défendre  Ronsin.  L'orateur  par- 
lait couvert.  Gouthon  se  récria.  Les  Jacobins  reprochèrent  aux 
nouveaux  opposants ,  Phiiippeaux,  Bourdon,  Fabre,  de  diviser 
les  patriotes,  et  les  citèrent  devant  leur  club  pour  s'y  ex- 
pliquer. 

Can)ille  Desmoulins,  animé  alors  d'une  indignation  géné- 
reuse, reprit  la  plume  pour  attaquer  la  loi  des  suspects.  Dans 
une  feuille  nouvelle,  qu'il  intitula  le  Vieux  Cordelier,  il  s'éleva 
avec  autant  de  courage  que  d'éloquence  contre  une  tyrannie 
qu'il  déclara  cent  fois  plus  odieuse  que  celle  des  Césars.  Il  lança 
contre  les  supplices,  les  arrestations  arbitraires,  les  délations 
surtout,  des  traits  dignes  de  Tacile,  Sa  qualité  d'ancien  répu- 
blicain l'autorisait  à  tout  dire.  C'était  l'enfant  terrible  de  la 
révolution. 

Sans  doute  il  soutenait  bien  des  thèses  incohérentes.  Son 
journal  était  un  «  composé  bizarre  de  vérités  et  de  mensonges, 
de  politique  et  d'absurdité,  de  vues  saines  et  de  projets  chimé- 
riques »  ;  Robespierre  en  le  qualifiant  ainsi  avait  plus  raison 
qu'il  ne  pensait'.  Camille  faisait  des  caresses  intéressées  à  la 
plupart  des  hommes  de  la  Montagne;  il  célébrait  le  31  mai  et 
bien  d'autres  journées  de  la  révolution.  Mais  il  n'en  défendait 
pas  moins  maintenant  Thumanilé,  la  justice,  le  bon  sens  et  la 
vérité.  Il  demandait  la  création  d'un  comité  de  clémence.  Il 
citait  le  mot  de  Danton,  que  la  révolution  avait  dû  commencer 
par  s'assurer  du  champ  de  bataille;  des  qu'elle  en  était  maî- 
tresse, elle  devait  au  peuple  le  bonheur,  c'est-à-dire  autre 
chose  que  la  guillotine  et  les  prisons,  Camille  s'indignait  de  la 
loi  du  17  septembre.  Pour  repousser  toutes  les  tyrannies,  il 
n'hésitait  pas  à  jouer  sa  tête.  Il  fut  récompensé  de  son  courage 
par  une  prodigieuse  popularité.  Son  journal  se  vendit  à  cin- 
quante mille  exemplaires,  et  son  succès  lit  trembler  la  révolu- 
tion. Il  disait  le  premier  et  tout  haut  ce  que  nul  autre  n'eût  osé 
dire. 

Le  22  décembre,  la  Convention  laissa  échapper  l'expression 
de  ses  sentiments.  Elle  vota,  presque  par  acclamation,  un  sur- 
sis que  demandait  Gohier,  ministre  delà  ju-.tice,  pour  un  mar- 
chand condamné  à  mort,  à  propos  du  maximum,  par  le  tribu- 
nal révolutionnaire.  Robespierre  s'émut.  Il  fit,  le  25  décembre, 
dans  un  rapport  exprès,  un  exposé  de  principes.  Il  soutint  que 

*   Discours  prononcé  aux  Jacobins  le  8  janvier  1794. 


550  LIVRE   CINQUANTIEME. 

le  régime  révolutionnaire,  ayant  pour  but  de  foncier  la  répu- 
blique, devait  aux  bons  citoyens  toute  la  protection  nationale, 
mais  ne  devait  aux  ennemis  du  peuple  que  la  mort.  Si  le  patrio- 
tisme avait  ses  excès,  blâmables  parfois,  on  n'en  devait  pas 
moins  l'admirer  en  raison  de  la  souveraineté  du  but, 

Barère  fit  ensuite  rapporter  le  décret  comme  inexécutable. 
Il  représenta  que  la  loi  des  suspects  était  une  loi  terrible, 
mais  nécessaire,  qui  avait  sauvé  la  France.  Il  ajouta  qu'on  au- 
rait pu  rigoureusement  l'appliquer  à  tous  ceux  qui  n'avaient 
pas  éprouvé  une  joie  prononcée  au  sujet  de  la  prise  de  Toulon, 
le  grand  événement  du  jour. 

XXVI.  —  La  reprise  de  Toulon  avait  dû  être  ajournée  tant 
que  Lyon  résistait.  Les  représentants  Barras  et  Fréron  dispo- 
saient en  Provence  de  corps  insuffisants,  et  ne  pouvaient  re- 
courir à  l'armée  d'Italie,  à  peine  assez  forte  pour  défendre  Nice 
contre  les  Austro-Piémontais.  Ils  songèrent  un  instant  à  se  re- 
plier derrière  la  Durance.  Mais  les  défenseurs  de  Toulon  étaient 
divisés;  les  rovalistes  purs  s'étaient  séparés  des  royalistes  con- 
stitutionnels; les  Français  ne  s'entendaient  pas  non  plus  avec 
la  garnison  étrangère  de  quinze  mille  hommes,  composée  pour 
les  deux  tiers  d'Anglais  et  pour  un  tiers  d'Espagnols.  Dans  ces 
conditions  la  place  était  réduite  à  une  pure  défensive. 

Vers  les  premiers  jours  de  novembre,  les  généraux  Carteaux 
et  Lapovpe  s'avancèrent  par  Ollioules  et  Solliès  avec  les  garni- 
sons côtieres,  quelques  milices  et  les  troupes  arrivées  de  Lyon. 
Un  vieux  militaire,  Dugommier,  divisionnaire  de  l'armée  des 
Alpes,  reçut  le  commandement  en  chef;  la  place  fut  cernée  et 
les  travaux  d'approche  furent  poussés  avec  vigueur.  La  clef  de 
la  position  était  le  fort  de  rAiguillette,  qui  dominait  la  rade. 
Le  ca}  itaine  d'artillerie  Bonaparte  jugea  que,  malgré  des  diffi- 
cultés extrêmes,  il  n'était  pas  absolument  impossible  de  s'en 
rendre  maître,  et  Dugommier  adopta  cet  avis.  On  hâta  les  tra- 
vaux. Le  18  décembre,  à  minuit,  l'assaut  fut  donné  [)ar  un 
orage  affreux,  et  fut  très-meurtrier;  mais  grâce  aux  efforts  ex- 
traordinaires que  firent  les  officiers,  les  soldats  de  la  république 
enlevèrent  le  tort.  Les  alliés  évacuèrent  le  port,  pms  !a  ville, 
mettant  le  feu  en  se  retirant  à  l'arsenal  et  aux  vaisseaux  fran- 
çais démâtés  dans  la  darse.  Un  tiers  environ  de  notre  flotte  tut 
brûlé,  un  autre  tiers  fut  emmené  par  les  Anglais.  Douze  mille 
habitants  se  précipitèrent ,  pour  échapper  à  la  vengeance  des 


[décembre  1793]  PRISE   DE   TOULON.  55i 

républicains,  sur  les  bâtiments  qui  mettaient  à  la  voile.  Un  petit 
nombre  seulement  réussit  à  y  trouver  asile. 

Aussitôt  la  nouvelle  reçue,  la  Convention  décréta  une  fête 
nationale,  qui  fut  célébrée  à  Paris  le  30  décembre.  Barére  an- 
nonça que  Toulon  prendrait  le  nom  de  Port  de  la  Montap^ne, 
et  que  ses  maisons  seraient  rasées,  saut'les  établissements  né- 
cessaires au  service  de  la  marine  et  des  subsistances. 

Lorsque  l'armée  révolutionnaire  entra  dans  la  ville,  elle  fu- 
silla deux  cents  ouvrier-»  de  l'arsenal  qui  avaient  conservé  leur 
emploi  sous  les  Anglais.  Les  fu-^illades  et  les  exécutions  capi- 
tales firent  encore  d'autres  victimes.  Les  représentants  portè- 
rent le  nombre  officiel  des  victimes  à  huit  cents.  Ce  chitfre  fut 
très-probablement  dépassé. 

L'année  se  termina  pour  la  république  aussi  beureusement 
sur  le  Rhin.  On  avait  perdu,  il  est  vrai,  le  13  octobre,  les 
lignes  de  Wissembourg,  tournées  par  Brunswick  et  les  Prus- 
siens à  l'ouest,  ce  qui  avait  permis  à  Wurmser  et  aux  Autri- 
chiens d'entrer  par  l'est  en  Alsace.  L'ennemi  bloquait  Landau. 
L'Alsace  et  les  Vosges  étaient  travaillées  par  les  agents  des  émi- 
grés qui  entretenaient  des  intelligences  à  Strasbourg.  Stras- 
bourg; se  remplit  de  commissaires  de  la  Convention,  parmi 
lesquels  Saint-Just  et  Lebas  se  distinguèrent  par  leur  audace 
révolutionnaire.  Ils  firent  arrêter  les  administrateurs  du  dépar- 
tement et  en  envoyèrent  vingt-huit  à  Paris.  Ils  cassèrent  la 
municipalité  et  transportèrent  sfes  membres  à  Châlons.  Ils  levè- 
rent un  emprunt  de  neuf  millions  sur  les  habitants,  avec  des 
peines  terribles  contre  ceux  qui  ne  payeraient  pas  dans  les 
vingt-quatre  heures.  Une  de  ces  peines  consistait  à  être  exposé 
sur  l'échalaud  de  la  guillotine.  Ils  mirent  en  réquisition  pour 
l'armée  «  tous  les  manteaux  des  citoyens  et  dix  mille  paires  de 
souliers  d'aristocrates  »  . 

Brunswick,  n'ayant  pu  enlever  la  petite  place  de  Bitcbe,  se 
replia  sur  Kaiserslautern.  Hoche,  qui  commandait  l'armée  de 
la  Moselle,  déboucha  par  la  Sarre,  attaqua  les  Prussiens  au  cri 
de  Landau  ou  la  mort!  nviùs  fut  ob'igé  de  se  replier  après  trois 
jours  de  combats  meurtriers,  les  28,  29  et  30  novembre.  Alors 
il  se  retourna  de  manière  à  appuyer  Pichegru.  Ce  dernier  mar- 
cha avec  l'armée  du  llhin  contre  les  Autrichiens,  les  rejeta  de  la 
Moder  sur  la  Lauter,  occupa  Wissembourg,  et  leur  fit  repas- 
ser le  fleuve.  Landau  fut  débloqué.  Les  coalisés  se  retirèrent 
en  s'accablant  de  reproches  mutuels.  Brunswick  donna  sa  dé- 


5')2  LIVRE   CINQUANTIEME. 

mis«ion ,  et  les  Français  prirent  leurs  quartiers  d'hiver  dans  le 
Palatinat. 

Aux  Pyrénées,  où  la  g^uerre  se  faisait  depuis  plusieurs  mois 
avec  un  grand  acharnement,  le  succès  ne  fut  pas  le  même.  Les 
Espagnols,  postés  au  camp  du  Boulou  sur  le  Tech,  avaient 
pris  Bellegarde  le  26  juin  et  Villefranche  le  4  août.  On  parvint 
à  les  éloigner  des  environs  de  Perpignan;  mais  réiiei-pie  des 
généraux  Dagohert  et  Doppet  et  des  représentants  Fal)re  et 
Gaston  ne  servit  à  rien.  Il.s  gardèrent  leurs  positions.  11  occu- 
pèrent même  le  22  décembre  Collioure,  Port-Vendres  et  Saint- 
Elne.  Seulement,  grâce  à  Tapathie  du  gouvernement  espagnol, 
c'était  sur  cette  frontière  que  les  résultats  de  la  guerre  devaient 
avoir  le  moins  d'importance. 

XXVII.  —  Bourdon  de  l'Oise  et  Philippeaux  poursuivaient 
dans  la  Convention  leurs  attaques  contre  Bouchotte.  Ils  l'accu- 
saient d'éfre  incapable  et  de  choisir  des  généraux  incapables, 
de  se  laisser  conduire  par  Vincent  et  Ronsin,  de  laisser  voler 
et  piller  dans  ses  bureaux.  Philippeaux  révélait  l'impéritie,  les 
turpitudes  de  Ronsin  et  de  Rossignol  dans  la  Vendée.  Ces  accu- 
sations furent  renvovéesà  l'examen  d'un  comité,  sous  prétexte 
que  la  guerre  de  la  Vendée  était  finie,  et  qu'il  ne  [allait  })asy 
revenir  par  une  discussion  publique. 

Robespierre,  inquiet  de  la  division  qui  éclatait  en^re  les  pa- 
triotes, transporta  la  discussion  aux  Jacobins,  sur  un  terrain  oîi 
il  était  maître.  Les  Jacobins,  dit  Carlyle,  étaient  sa  chambre 
haute;  c'était  le  troisième  pouvoir  sur  lequel  il  s'appuyait  pour 
s'imposer  à  la  Convention. 

Hébert  et  Camille  Desmoulins  étaient  déjà  en  lice  :  Hébert, 
champion  des  rigueurs  brutales,  Camille,  défendant  la  clémence 
et  exprimant  l'horreur  de»  saturnales  au  sein  desquelles  la  ré- 
volution s'était  prostituée.  Camille  reprochait  à  Hébert  sCs  iu- 
femies,  l'argent  qu'il  avait  reçu  de  Bouchotte,  ses  lureurs  u  Ira- 
révolutionnaires,  et  le  style  ignoble  de  son  journal,  le  Père 
Duchesne.  Il  l'appelait  «  écrivain  des  charniers,  qui  avait 
besoin  de  se  procurer  une  ivresse  plus  foi  te  que  celle  du  vui, 
et  de  lécher  sans  cesse  le  sang  au  pied  de  la  guillotine.  »  l'our 
lui,  il  défiait  la  mort.  «  Qu'est-ce  donc  que  l'échafaud  pour  un 
patriote?  Qu'est-ce  que  la  guillotine  sinon  un  coup  de  sabre, 
et  le  plus  glorieux  de  tous  pour  un  député  victime  de  son  cou- 
rage et  de  son  patriotisme?  » 


[janvier  1794]  LE   SALUT    PUBLIC.  553 

Robespierre  se  Ht  juge  du  camp.  Il  laissa  maltraiter  Hébert, 
dont  il  voyait  l'influence  d'un  œil  jaloux,  puis  il  couvrit  Camille 
de  sa  protection,  mais  avec  sa  morgue  ordinaire,  en  lui  repro- 
chant de  de'nifjrer  les  patriotes  et  en  le  menaçant  de  faire  brû- 
ler son  journal.  Camille  s'écria  :  «  Brûler  n'est  pas  répondre.  » 
Alors  Robespierre  irrité  exigea  que  ses  numéros  fussent  lus  dans 
le  club,  le  traita  d'organe  d'une  faction  scélérate,  et  déclara 
qu'il  l'abandonnait  à  son  malheureux  sort.  Camille  réclama 
vainement  la  parole;  son  exclusion  fut  prononcée  le  10  janvier 
1794.  Le  lendemain,  les  Cordeliers  exclurent  de  leur  côté  Phi- 
lippeaux,  Bourdon  de  l'Oise  e*^  Fabre. 

Robespierre  ne  cessa  plusdt  ^appuyer  sur  les  Jacobins  pour 
frapper  tous  ses  adversaires,  quels  qu'ils  fusjent,  et  les  patriotes 
comme  les  autres.  Chabot,  Bazire  et  deux  autres  représentants 
étaient  dé)à  détenus  pour  l'affaire  de  la  Compagnie  des  Indes. 
Il  fit  arrêter  et  incarcérer  Fabre  sous  divers  prétextes.  Quand 
Danton  demanda  que  la  Convention  entendit  les  explications 
des  accusés,  Billaud  répondit  quelle  devait  se  débarrasser  des 
coquins  qui  étaient  dans  son  sein  et  qui  ne  paraissaient  servir 
la  république  que  pour  mieux  la  trahir. 

La  Convention  se  montrait  parfaitement  docile  à  la  direction 
des  Jacobins.  Elle  institua  le  21  janvier  une  fête  annuelle,  an- 
niversaire de  la  mort  de  Louis  XVI.  Elle  se  leva,  sur  la  motion 
de  Couthon,  pour  jurer  :  Guerre  aux  tyrans,  paix  aux  chau- 
mières, s'engager  à  vivre  libre  ou  mourir,  et  à  garder  la  répu- 
blique une  et  indivisible. 

Le  12  février,  elle  vota  l'élargissement  de  Ronsin  et  de  Vin- 
cent, sur  la  demande  de  Danton,  qui  préconisait  l'indulgence. 
Robespierre,  décidé  à  se  montrer  imjoitoyable,  crut  devoir  ex- 
poser ses  principes,  dont  il  dé<lui^it  logiijuement  la  nécessité 
de  la  rigueur.  Il  dit  que  le  principe  de  la  république  à  l'inté- 
rieur était  la  vertu,  que  la  vertu  comprenait  l'amour  de  la  patrie 
et  des  lois,  et  que  l'amour  de  la  patrie  emiirassait  ce'ui  de 
l'égalité;  que  la  patrie  était  la  république;  que  dans  la  répu- 
bliiiiie  les  républicains  seuls  étaient  citoyens,  les  conspirateurs 
étaient  des  étrangers  ou  plutôt  des  ennemis  qu'il  fallait  frapper 
san>  pitié.  Cette  njjueur-là  partait  de  la  biev f aisance.  Parmi 
le,->  f.ii  tions  qui  con.spir;iient  et  compromettaient  toutes  deux 
la  CHu>e  de  la  liberté,  l'une  se  distinguait  par  une  modération 
hvioirife,  l'autre  par  des  extravagances  étudiées.  Tous  ceux 
qui  pi  oposaient  de  fausses  mesures  conspiraient. 


554  LIVRE   CINQUANTIEME. 

Pour  colorer  une  argumenlation  semblable,  il  fallait  se 
donner  à  soi-même  le  monopole  du  courafje,  de  la  grandeur 
d'àme,  de  la  raison,  de  la  justice,  et  traiter  ses  adversaires  de 
fripons  et  de  corrompus.  Il  fallait  encore  opposer  les  vertus  de 
la  république  aux  vices  àe  la  monarchie.  Robespierre  n'hérita 
pas  à  soutenir  ces  deux  thèses,  dont  son  aveuglement  lui 
cachait  le  ridicule;  il  n'eut  j)as  même,  comme  Barère  et 
d'autres,  l'excuse  de  Ihypocri-ie. 

Le  26  du  même  mois,  Saint-Just  lut  un  autre  rapport  pour 
démontrer  la  nécessité  des  détentions  arbitraires.  Ici  plus  de 
raisonnement";  rien  qu'une  tolie  brutale.  On  devine  à  travers 
un  verhiage  incorrect  et  profondément  obscur,  que  l'orateur 
invoque  le  salut  public.  La  société  est  obligée  de  s'épurer. 
Ceux  qui  veulent  l'en  empêcher,  veulent  la  corrompre,  et  ceux 
qui  veulent  la  corrompre,  veulent  la  détruire.  L'épuration  doit 
mener  au  règne  de  la  veitu  et  à  l'épanouissement  d'institu- 
tions morales.  Saint-Just  s'entend  avec  Robespierre.  La  con- 
clusion est  la  même.  Il  faut  fra[)f)er  ses  ennemis.  La  diflérence, 
c'est  que  Robespierre  parle  avec  l'emportement  et  l'acrimonie 
de  la  haine,  Saint  Just  garde  l'impassibilité  d'un  bourreau.  Il 
est  cruel  à  froid.  Barere  rappelle  à  son  sujet  un  mot  du  temps  : 
«Il  délibérait  comme  un  vizir.  »  Saint-Just  dit  :  Ce  qui  con- 
stitue la  république,  c'est  la  destruction  totale  de  tout  ce  qui 
lui  est  opposé.  Pourquoi  accuse-t-on  le  gouvernement  républi- 
cain de  cruauté?  Il  le  trouve,  lui,  modéré  en  comparaison  des 
autres.  Louis  XVI  a  tait  périr  des  milliers  de  victimes;  les 
autres  rois  dorment  dans  le  crime.  «  Parcourez  l'Europe;  il  y  a 
dans  l'Europe  quatre  millions  de  prisonniers  dont  vous  n'en- 
tendez pas  les  cris,  tandis  que  votre  modération  parricide  laisse 
triompher  tous  les  ennemis  de  votre  gouvernement.  »  Parle- 
t-on  de  clémence  chez  les  rois  de  l'Europe?  Non.  Si  l'on  eûtar- 
rêté  il  v  a  un  an  tous  les  rovalistes,  on  n'eût  point  eu  de  guerre 
civile.  Enfin  Saint-Just  établit  les  principes  suivants  :  «  Celui 
qui  s'est  montré  l'ennemi  de  son  pays  n'y  peut  être  proprié- 
taire. Celui-. à  ^eul  a  des  droits  dans  notre  patrie  qui  a  coopéré 
à  l'afhanchir  »  ;  et  il  termine  en  disant  :  «  Osez.  Ce  mot  ren- 
fernje  toute  la  politique  de  notre  révolution.  » 

Telles  étaient  les  théories  des  terroristes.  Ils  se  croyaient 
obligés  d'en  faire,  et  ne  pouvaient  en  faire  de  meilleures;  c'est 
le  motif  qui  en  explique  la  folie.  Dans  l'argot  du  temps,  cela 
s'appelait  des  cannagnoles .  Lord  Mornington,  dans  le  Parle- 


MARS  1794]  COMPLOT   D'HÉBERT.  555 

ment  anglais,  qualifiait  parfaitement  le  système.  C'est,  disait- 
il,  un  gouvernement  qui  renverse  tout  ce  qu'un  gouvernement 
doit  protéger'. 

Collot,  orateur  du  comité  de  salut  public  aux  Jacobins,  y 
interpréta  et  commenta  ces  déclarations,  en  ce  sens  que  les 
patriotes  allaient  5e  plonger  dans  la  révolution.  «  Une  grande 
force  de  poumons,  avait  dit  de  lui  madame  Roland,  le  jeu  d'un 
farceur,  l'intrigue  d'un  fripon,  les  écarts  d'une  mauvaise  tète 
et  l'eftronterie  de  l'ignorance,  étaient  ses  movens  de  succès.  » 
Le  club  était  alors  chauffé  au  rouge.  Carrier  venait  d'y  repa- 
raître au  milieu  des  acclamations.  Les  Jacobins,  après  les  épu- 
rations successives,  se  trouvaient  remplis  d'anciens  commis- 
saires qui  devaient  craindre  les  poursuites,  de  fonctionnaires 
publics,  d'agents  de  la  commune  compromis  dans  le  passé, 
forcés  d'être  violents  pour  défendre  leurs  positions,  et  enfin 
vivant  du  trafic  des  places. 

XXYIIL  —  Hébert,  soit  qu'il  ne  comprît  pas  les  menaces 
de  Robespierre,  soit  qu'il  les  comprit  et  voulût  prendre  les 
devants,  soit  qu'il  fût  poussé  par  son  propre  parti,  déclara  aux 
Cordeliers,  le  4  mars,  que  le  moment  était  venu  de  s'insurger 
pour  sauver  les  droits  du  peuple.  Il  dénonça  les  modérés  et  la 
faction  qui  voulait  sauver  les  complices  de  Brissot.  Il  accusa 
nommément  Desmoulins,  Amar  et  les  ministres,  qu'il  traita 
d'imbéciles  et  de  fripons. 

Hébert  et  ses  acolytes  ne  tenaient  plus  de  compte  de  la  Con- 
vention, trop  profondément  annulée.  Ils  choisirent  un  moment 
où  le  comité  de  salut  public  était  à  peu  près  désorganisé  : 
Robespierre  et  Couthon  étaient  malades,  Billaud  et  Saint-André 
en  mission.  Ils  faisaient  des  théories  de  Robespierre  le  cas 
qu'elles  méritaient.  Leur  but  était  de  s'emparer  pour  eux- 
mêmes  des  honnevirs  et  du  pouvoir,  en  faisant  donner  à  Pache 
le  titre  de  grand  juge.  Ils  comptaient  entraîner  aisément  le 
peuple  de  Paris,  qui  souffrait  de  plus  en  plus  de  la  disette  et 
du  maximum.  En  effet,  la  viande  venait  de  manquer;  Barere 
avait  invité  tous  les  citoyens  à  un  carême  civique.  On  a  dit  in- 
génieusement qu'il  fallait  alors  mesurer  les  vivres  aux  citoyens 
échappés  de  la  révolution,  comme  aux  naufragés  de  la  Méduse, 
Le  mal  était  si  grand,  que  le  3  mars,  veille  de  la  motion  d'in- 

*  Janvier  1794. 


556  LIVRE  CINQUANTIEME. 

surrection  d'Hébert,  Saint-Just  avait  présenté  un  projet  pour 
indemniser  les  patriotes  malheureux  avec  les  biens  des  ennemis 
de  la  révolution,  et  déclaré  que  le  ^onAewr  était  une  idée  neuve 
en  Europe. 

Les  Cordeliers  se  levèrent  à  l'appel  d'Hébert,  et  couvrirent 
d'un  voile  noir  la  statue  de  la  Liberté.  S'ils  eussent  eu  de  la  dé- 
cision ou  l'ombre  d'un  succès,  ils  eussent  immédiatement  rallié 
à  eux  les  ambitieux  prudents,  toujours  prêts  à  suivre  le  côté  le 
plus  fort,  comme  Barere,  les  g^ens  eflravés  et  les  terroristes  liés 
par  leur  passé,  comme  Collot  et  Carrier.  Mais  ils  hésitèrent  un 
instant,  et  ce  tut  leur  perle.  Ronsin,  leur  général,  était  un  bra- 
vache ridicule,  diminué  par  sa  prison  récente  et  méprisé  de  ses 
propres  soldats.  Pache,  décidé  à  laisser  tout  faire  sans  y  prendre 
part,  s'absenta  de  la  mairie.  Le  conseil  de  la  commune,  con- 
duit par  l'adjoint  Lubin  et  Chaumette,  n'osa  pas  se  prononcer. 
Le  peuple  devenait  indifférent;  les  movens  employés  pour  le 
soulever  commençaient  à  s'user.  Enfin,  grâce  aux  conjurés  qui 
servaient  la  police  secrète  de  Robespierre,  le  complot  avorta. 

Le  surlendemain  6,  Saint-Jusf,  Collot  et  Parère  se  rendirent 
à  la  Convention.  Elle  les  reçut  en  tremblant.  Harere  lut  un  rap- 
port où  il  annonçait  la  découverte  d'une  grande  conspiration  de 
l'étranger,  dont  les  ramifications  s'étendaient  à  quatre  villes, 
mais  qui  avait  son  centre  à  Paris,  où  des  hommes  vendus  à  Pitt 
intriguaient  dans  l'ombre,  trompaient  le  peuple  sur  les  subsis- 
tances, faisaient  des  motions  dans  les  halles  et  des  affiches 
contre  l'Assemblée.  Il  proposa  un  décret  qui  fut  voté.  Fouquier- 
Tinville  reçut  l'ordre  de  rechercher  les  agitateurs  et  de  les 
arrêter  sur-le-champ.  Taliien,  qui  revenait  de  Bordeaux,  ap- 
puya Barère,  et  signala  le  vrai  but  des  conspirateurs,  en 
disant  :  «  ils  ne  se  montrent  aujourd'hui  que  pour  nous  de- 
mander une  part  des  dépouilles  de  l'ennemi  vaincu.  » 

Collot  courut  aux  Jacol)ins  et  les  entraîna.  «  Il  ne  faut  pas, 
dit-il,  qu'on  fasse  de  nous  des  soldats  de  Cadmus.  Anatheme  à 
ceux  qui  demandent  une  insurrection.  Est-ce  que  Marat  a 
prêché  l'insurreclioii?  N'a-t-il  pas  nneux  aimé  se  laisser  traîner 
devant  le  tribunal  extraordinaire?  —  Mettons,  dit-il  encore, 
de  grandes  mesures  à  l'ordre  du  jour;  délivrons-nous  de  ces 
serpents  qui  voudraient  nous  étouffer;  déljarrassons  la  terre  de 
tous  les  animaux  qui  continuent  à  la  souiller.  « 

Le  comité  de  salut  public  ne  pouvait  plus  s'arrêter  après  un 
tel  langage.  Saint-Just  dénonça  le  13,  à  la  Convention,  deux 


[mahs  1794]  SUPPLICE    DES    HÉ  BERTISTES.  5J7 

faciions  payées  également  par  l'éfranper,  l'un  pour  boule- 
verser la  république,  Taufre  pour  la  corrompre.  La  première 
étant  prise  en  flajjrant  délit  de  conspiration,  il  fallait  que  ses 
rhefs  fussent  mis  à  mort.  Jamais  il  n'avait  été  plus  nécessaire 
de  réprimer  les  partis  que  dans  un  Etat  libre.  Un  décret  dé- 
clara aussitôt  traîtres  à  la  j)afrie  tous  les  bommes  convaincus 
d'avoir  favorisé  le  plan  de  corruption  des  citoyens,  ou  celui  de 
la  subversion  des  pouvoirs  et  de  l'esprit  public,  Robespierre  et 
Coutbon  allèrent  dans  la  soirée  déployer  aux  Jacobins  la  même 
énergie.  Dans  la  nuit,  Fouquier-Tinville  fit  arrêter  Hébert, 
Ronsin,  Vincent,  Momoro  et  le  banquier  Kock,  sans  qu'au- 
cune résistance  eût  lieu. 

Robespierre  déclara  à  la  Convention  que  les  Hébertistes 
étaient  animés  d'une  telle  fureur  de  proscriptions,  qu'ils  ten- 
daient à  égorger  impunément  les  Montagnards.  11  tonna  contre 
les  fripons,  contre  les  traîires  qui  faisaient  appei  à  toutes  les 
mauvaises  passions,  à  l'ambition,  aux  ressentiments,  ou  même 
qui  voulaient  entraîner  l'Assemblée  à  des  mesures  déguisées 
sous  les  apparences  du  bien;  cette  dernière  menace  était 
adressée  aux  indulgetits.  Il  s'élèverait,  lui,  au-dessus  de  ces 
passions,  en  frappant  les  chefs  des  partis  et  en  les  frappant 
tous.  Il  dit  que  c'était  l'honneur  de  la  Convention  d'envoyer  à 
l'échafaud  les  traîtres  et  les  corrompus,  pour  ne  pas  laisser 
souiller  son  enceinte;  que  c'était  là  sa  supériorité  sur  le  Parlement 
anglais.  «  Dans  quel  pays  a-t-on  vu  encore  un  sénat  puissant 
chercher  dans  son  sein  ceux  qui  auraient  trahi  la  cause  com- 
mune et  les  envoyer  sous  le  glaive  de  la  loi?  » 

Les  Cordeliers  et  d'autres  sociétés  s'agitèrent  sans  effet.  Les 
épauletiers  ou  soldats  de  Ronsin,  d'ailleurs  privés  de  chefs, 
n'étaient  bons  qu'à  faire  du  tapage.  Tout  ce  bruit  s'apaisa  vite 
dés  qu'on  vit  les  sections  défiler  à  la  Convention  et  la  féliciter 
de  son  énergie. 

Le  public  montra  un  étonnement  profond,  mêlé  d'une  sorte 
de  joie,  mais  craintive  et  inquiète.  Dans  les  prisons,  où  l'on 
n'avait  pas  les  mêmes  raisons  de  se  contraindre ,  cette  joie 
éclata  et  s'accrut  quand  on  apprit  l'arrestation  de  Chaumette, 
de  Gobel,  de  Clootz,  des  auteurs  du  faux  décret  et  d'Hérault- 
Séchelles,  coupable  d'avoir  recueilli  une  émigrée.  Chaumette» 
l'auteur  de  la  loi  des  suspects,  fut  accablé  de  railleries  par  les 
autres  détenus;  il  s'était  pris  dans  son  propre  piège. 

Les  autorités  de  Paris  tardant  à  féliciter  la  Convention ,  on 


558  LIVRE   CINQUA^T1E\IE. 

décida  qu'elles  seraient  épurées.  Le  19,  la  municipalité  fut 
citée  à  la  barre.  Pache  et  Lubin  félicitèrent  l'Assemblée  de  sa 
vi{jilance,  et  jurèrent  que  la  commune  ne  l'abandonnerait 
jamais.  Acte  fut  pris  de  cette  tardive  adhésion. 

Le  20,  le  procès  s'ouvrit  devant  le  tribunal  révolutionnaire. 
On  fit  deux  fournées  d'accusés;  la  première  en  comprit  dix- 
neuf.  La  j)liipart  n'avaient  rien  de  commun  entre  eux.  Des  étran- 
gers, des  a^jents  des  bureaux  de  la  guerre,  des  clubistes,  se 
trouvèrent  associés  péle-méle.  Konsin  refusa  de  se  défendre  par 
la  raison  qu'entre  les  vrais  hébertistes  et  le  comité  de  salul 
public,  l'unique  question  était  :  tuer  ou  être  tué. 

Fouquier-Tinville  dénonça  dans  son  réquisitoire  «  une  con- 
spiration atroce  contre  la  souveraineté  du  peuple  français  et  sa 
liberté ,  conspiration  ourdie  par  des  fonctionnaires  publics, 
agents  du  gouvernement  anglais  et  des  puissances  coalisées.  » 
Des  généraux,  plusieurs  banquiers  étrangers  y  étaient  entrés 
pour  satisfaire  leurs  vice  set  assouvir  leurs  débauches.  Les  con- 
jurés avaient  voulu  poignarder  les  membres  de  la  Convention, 
affamer  le  peuple  pour  l'entraîner  dans  leurs  projets ,  et  ils 
avaient  eu  l'infamie  d'attribuer  la  famine  aux  représentants. 
Ronsin  avait  prétendu  être  un  Cromwell. 

Dix-huit  accusés  furent  condamnés;  le  dix-neuvième  reçut  la 
vie  pour  avoir  servi  despion.  L'arrêt  fut  exécuté  le  24  mars. 
Glootz  montra  une  fermeté  inébranlable.  Hébert  mourut  avec 
une  lâcheté  indigne,  poursuivi  par  les  cris  de  la  foule  qui  in- 
sultait à  la  colère  du  Père  Duchesne.  Cette  fois,  malgré  l'in- 
sensibilité dont  chacun  s'était  fait  une  loi ,  il  se  manifesta  chez 
les  indulgents  une  joie  dont  Robespierre  craignit  de  voir  les  té- 
moignages éclater  d'une  manière  trop  bruyante.  Car  cette  joie 
était  une  protestation  contre  les  hommes  qui  ne  parlaient  que 
de  sang  et  d'échafauds.  Elle  fut  attestée  par  les  adresses  de 
félicitations  qui  affluèrent  de  tous  les  côtés. 

Le  27 ,  Barère  annonça  le  licenciement  de  l'armée  révolu- 
tionnaire. Il  dit  qu'elle  avait  un  bon  esprit,  et  que  le  mal  qu'elle 
avait  causé  était  imputable  à  son  chef  Ronsin.  En  réalité,  il 
prouva  que  c'était  une  institution  incompatible  avec  tout  ordre 
public  et  tout  gouvernement. 

XXIX,  —  Restaient  les  indulgents.  Dès  que  le  comité  de 
salut  public  les  vit  exprimer  leurs  espérances ,  il  résolut  de  les 
frapper. 


[mars  1794]  DANTON   ET   LES    INDULGENTS.  559 

Danton  était  bien  usé  ;  car  avec  ce  que  Mercier  appelle  l'élo- 
quence des  portefaix  et  la  logique  des  brigands,  il  avait  tourné 
autour  de  la  dictature  sans  y  arriver,  et  le  gouvernement  révo- 
lutionnaire, que  nul  n'avait  plus  contribué  à  établir,  s'était 
formé  contre  lui;  mais  le  lion  pouvait  se  réveiller.  Robespierre 
prévoyait  que  le  jour  où  le  pied  lui  glisserait  à  lui-même,  Dan- 
ton serait  un  rival  qui  se  lèverait  à  la  tète  de  ses  ennemis.  Les 
membres  subalternesdu  comité  supportaient  avec  peine,  comme 
des  inférieurs  jaloux-,  les  dédains  d'un  personnage  dont  la  re- 
nommée leur  pesait.  D'ailleurs,  Robespierre  et  Saint-Just  se 
disaient  que  Danton  était  un  bomme  de  plaisir  et  d'argent; 
qu'en  le  frappant  on  agirait  au  nom  de  la  vertu. 

Danton  resta  inactif.  Convaincu  dans  son  orgueil  qu'il  était 
la  révolution  à  lui  seul,  il  s'imaginait  suffisamment  protégé  par 
son  passé  et  par  son  nom.  Par  le  même  motif,  il  s'imaginait 
encore  que  s'il  fuyait  à  l'étranger,  il  trouverait  partout  la  per- 
sécution. 11  avait  trop  déclamé  contre  les  émigrés  pour  fuir 
comme  eux.  «  Emporte-t-on  sa  patrie,  disait-il,  à  la  seme'ilede 
ses  souliers?  »  Il  semblait  attendre  que  le  renouvellement  pro- 
cliain  du  comité  de  salut  public  lui  rendît  l'occasion  de  parler 
en  maître. 

Avec  ces  calculs,  il  se  laissa  atterrer,  acculer  et  prendre  au 
piège  comme  un  sot  (Mercier). 

Le  31  mars,  à  l'beure  où  la  Convention  entrait  en  séance, 
Legendre  annonça  que  quatre  représentants  venaient  d'être 
arrêtés  dans  la  nuit:  c'était  Danton,  Lacroix,  Camille  Desmou- 
lins, Pbilippeaux.  11  demanda  qu'on  les  fît  immédiatement  ve- 
nir à  la  barre  pour  y  être  entendus,  accusés  ou  absous  par 
l'Assemblée  elle-même.  Sans  prendre  en  termes  exprès  la  dé- 
fense de  Danton ,  il  exprima  la  crainte  que  cette  arrestation  ne 
fût  le  fait  de  vengeances  particulières.  Un  Montagnard,  Fayau, 
répondit  qu'il  falbnt  commencer  par  entendre  les  comités, 
qu'on  ne  pouvait  traiter  les  députés  arrêtés  cette  nuit  autre- 
ment que  leurs  prédécesseurs.  Le  moment  était  décisif  pour 
Robespierre  ;  car  il  n'y  avait  pas  à  douter  que  la  majorité  des 
députés  ne  fût  prête  à  voter  la  motion  de  Legendre.  «  A  t-on 
juré,  disait-on,  de  nous  assassiner  les  uns  après  les  autres  '?  » 

'1  s'empara  de  la  tribune,  s'y  posa  en  maître  et  se  surpassa 
par  son  audace.  La  question  était  de  savoir  si  quelques  hommes 

^  Mémoires  de  Daunou. 


560  LIVRE   CINQUANTIEME. 

qu'il  traita  d'hypocrites  amhilieux  devaient  remporter  sur  la 
patrie.  L'un  de  ce»  hommes  avait  un  nom.  Nous  ne  voulons, 
dit-il,  ni  priviléfje  ni  idole.  La  Convention  devait  hriser  l'idole, 
pourrie  depuis  lonp^temps.  G'étiiit  un  de  ces  sacrifices  qui  exi- 
gent le  courage  et  la  grandeur  d'ame,  chose  incompréhensihle 
aux  âmes  vulgaires.  11  n'était  pas  vrai  que  chacun  dût  tremlder. 
«  Je  dis  que  quiconque  tremlile  est  coupaMe;  car  jamais  l'in- 
nocence ne  redoute  la  surveillance  puhlique.  »  Etalant  son  im- 
partialité, il  ajouta  :  «  Nous  ne  flattons  aucunes  factions,  nous 
les  écrasons  toutes.  Nous  défendons  la  re|)ré.-.entation  nationale 
contre  une  faction  odieuse  qui  veut  l'avilir  et  la  dissoudre.  » 

Saint-Just  fit  ensuite  un  rapport  aussi  ahburde  et  aussi  froi- 
dement cruel  que  les  précédents.  Il  dit  par  allusion  au  mot  de 
Vergniaud  :  «  Ce  ne  sont  pas  ses  enfants  que  la  révolution  dé- 
vore, ce  sont  ses  ennemis.  »  Il  dit  encore  :  «  C'est  l'indulgence 
qui  est  féroce,  parce  qu'elle  immole  la  patrie.  »  Il  traita  les 
indulgents  de  faction  hypocrite  qui  amollissait  les  idées  de  li- 
herté,  dit  cjue  Danton  était  criminel  de  ne  pas  haïr  les  ennemis 
de  la  patrie,  joignit  Hérault  et  Fabre  aux  autres  accusés,  et  fit 
rendre  un  décret  contre  eux,  en  qualité  de  comj)lices  d'Orléans 
et  de  Du  mouriez,  ayant  conjuré  pour  rétablir  la  monarchie  et 
peidre  la  Convention. 

Les  accusés  furent  traînés  au  nombre  de  quinze  devant  le 
tribunal  révolutionnaire,  car  on  fit  entrer  dans  la  fournée  les 
quatre  députés  inculpés  dans  l'affaire  de  la  Compagnie  des 
Indes,  We-itermann,  puis  deux  étrangers,  Gusman  et  Diede- 
rich.  Il  fallait  leur  trouver  un  nom  commun;  on  les  appela  les 
Dantonistes. 

Danton  dans  sa  prison  fit  beaucoup  de  bruit.  Il  se  croyait 
toujours  en  scène  comme  un  acteur.  Transférée  la  Concierge- 
rie, il  dit  en  y  entrant  :  «  C'est  à  pareil  jour  que  j'ai  fait  insti- 
tuer le  tribunal  révolutionnaire.  J'en  demande  pardon  à  Dieu 
et  aux  hommes.  »  Traîné  à  l'audience,  il  intimida  tout  le 
monde,  Fouquier-Tinville ,  les  juges,  les  jurés.  Hermann  et 
Fouquier,  au  lieu  de  tirer  ces  derniers  au  sort,  comme  c'était 
Tu.sage,  firent  un  choix  des  plus  solides.  Danton,  étouffé  par  la 
colère,  eut  la  fièvre  et  des  mouvements  convulsifs.  Une  pensée 
l'occupait  tout  entier,  celle  de  sa  renommée.  Il  dit  avec  em- 
phase que  son  nom  serait  au  Capitole  quand  il  serait  lui-même 
dans  le  néant.  Il  prononça  des  phrases  à  effet,  prétentieuses  et 
entrecoupées.  Pendant  l'interrogatoire  il  s'emporta  et  interpella 


[avril  1794]  SUPPLICE    DES    D  ANTOIN ISTES.  561 

les  comités.  Il  s'écria:  "Que  les  lâches  qui  m'accusent  parais- 
sent, et  je  les  couvrirai  d'ig^nominie.  Que  les  comités  si-,  rendent 
ici,  je  ne  répondrai  que  devant  eux;  il  me  les  faut  pour  accu- 
sateurs et  pour  témoins.  Qu'ils  paraissent!»  11  brava  le  tri- 
bunal, raconta  sa  vie,  accusa  la  lâcheté  de  Saint-Just,  dit  qu'il 
sentait  tout  son  être  frémir  et  qu'il  plongerait  ses  accr.saîours 
dans  le  néant. 

L'accusation  était  fondée  sur  des  griefs  si  absurdes  que  ni  les 
juges  ni  le  public  ne  s'y  trompèrent.  Il  ne  s'agissait  point  de 
justice,  mais  de  décider  entre  deux  hommes,  Robespierre  et 
Danton.  Aussi  l'émotion  fut-elle  extraordinaire.  Le  public  ha- 
bituel du  tribunal  se  crut  à  l'un  de  ces  drames  dont  on  ignore 
les  péripéties  et  l'issue.  Les  autres  acteurs  avaient  tous  joué 
les  premiers  rôles  dans  la  révolution,  quoique  ces  rôles  eussent 
été  souvent  extravagants.  Eux  aussi  se  présentèrent  à  l'audience 
fidèles  à  leurs  convictions  révolutionnaires,  dont  ils  avaient 
donné  tant  de  gages.  Les  hommes  de  la  révolution  allaient-ils 
donc  y  passer  tous? 

Et  cette  émotion,  notons-le,  n'était  pas  toujours  de  la  pitié. 
Les  hommes  qui  avaient  vu  dans  le  supplice  d'Hébert  et  de 
Ronsin  un  juste  châtiment  de  leurs  crimes,  étaient  disposés  à 
juger  de  même  celui  do  Danton  et  de  ses  coaccusés.  Ils  disaient 
seulement:  «Danton  est  moins  sanguinaire  que  Robespierre. 
Voilà  son  éloge  '.  » 

La  force  avec  laquelle  Danton  et  d'autres  accusés  se  défen- 
dirent causa  une  agitation  telle  que  les  juges,  les  jurés,  les 
membres  du  comité  de  sûreté  générale,  Vadier,  Voularid  et 
Amar,  qui  assistaient  cachés  aux  débats,  furent  épouvar.'tés,  et 
se  demandèrent  si  une  condamnation  était  possible.  D'un  autre 
côté,  le  comité  de  salut  public  ét.iit  perdu  s'il  reculait.  Billnud 
et  Saint-Just  ordonnèrent  à  Fouquier  de  laisser  en  suspen-i  la 
question  de  savoir  si  l'on  ferait  comparaître  les  députés  dont 
Danton  demandait  la  comparution,  de  gagner  le  délai  de  trois 
jours,  puis  de  prononcer  la  clôture  des  débats. 

Le  troisième  jour,  Saint-Just  courut  annoncer  à  la  Conven- 
tion une  grande  conspiration  des  prisons.  Il  s'agissait  do  quel- 
ques propos  du  général  Dillon,  propos  prononcés  dans  la  pri- 
son du  Luxembourg  et  dénoncés  par  un  de  ses  intei-îociiicurs. 
Saint-Just  dit  encore  que  les  accusés  étaient  en  pleine  révolte  , 

*  Mercier,   Tableau  de  Paris, 

VII.  36 


562  LIVRE  CINQUANTIEME. 

qu'ils  menaçaient  le  triljunal  ;  qu'ils  aj^jitaientle  peuple  et  cher- 
chaient à  l'é{jarer.  «Quel  innocent  s'est  jamais  révolté  devant 
la  loi?  Il  ne  faut  plus  d'autre  preuve  de  leur  attentat  que  leur 
audace.»  Un  décret  fut  voté  par  la  Convention,  enjoignant  à 
Fouquierde  continuer  le  procès  et  de  mettre  hors  de  tout  débat 
les  accusés  qui  manqueraient  de  respect  à  la  justice  ou  vou- 
draient provoquer  du  trouble.  Quand  le  décret  fut  lu,  Danton 
s'emporta,  interpella  les  assistants  qui  applaudirent,  et  s'écria 
que  la  dictature  était  établie. 

Le  quatrième  jour,  les  jurés  demandèrent  la  clôture.  Camille 
les  traita  d'assassins;  on  l'emporta  hors  de  la  salle.  Le  jnry 
résistait.  Vadier,  Vouland,  Hermann,  Fouquier,  le  pressèrent 
pour  lui  arracher  une  condamnation.  Elle  ne  fut  pourtant  pas 
unanime.  Les  accusés  avaient  été  ramenés  dans  la  prison.  On 
envova  un  greffier  leur  lire  la  sentence,  qu'ils  refusèrent  d'en- 
tendre. Danton  leur  donna  pour  mot  d'ordre  d'aller  gaiement 
à  l'échafaud.  Ils  y  furent  conduits  le  5  avril. 

La  Terreur  n'avait  pas  d'autre  raison  que  la  peur.  Robes- 
pierre et  les  siens  tuaient  pour  ne  pas  être  tués.  Pavebant 
ten^ehantque,  dit  Thibaudeau  en  leur  appliquant  le  mot  de 
Tacite.  La  veille,  deux  pétitionnaires  étaient  venus  lire  une 
adresse  à  la  barre  et  demander  que  la  mort Jùt  jnisc  à  l'ordre 
du  jour. 

Le  5,  pendant  que  l'exécution  avait  lieu,  Gouthon  fut  chargé 
d'exposer  à  la  Convention  les  détails  du  complot  des  priions 
formé  pour  égorger  les  membres  du  comité  de  salut  public.  11 
repoussa  les  qualifications  de  dictateurs  et  de  décemvirs  que 
Danton  leur  avait  données;  il  fit  décréter  que  tout  individu 
qui  usurperait  la  souveraineté  du  peuple  «serait  mis  à  mort  à 
l'instant  par  les  hommes  libres»  . 

Les  mêmes  apologies  furent  faites  aux  Jacobins  avec  moins 
de  ménagements  encore.  Un  Montagnard,  Garnier  de  Saintes, 
dit  :  «  Si  nous  nous  purgeons,  c'est  pour  avoir  le  droit  de 
purger  la  France.»  Dufourny  parut  douter  du  crime  de  Dan- 
ton, et  demanda  :  «  Où  sont  les  preuves?»  Robespierre  s'em- 
porta, déclara  que  poser  une  question  pareille  c'était  conspi- 
rer, et  fit  expulser  son  auteur. 

Le  comité  de  salut  -public  reçut  de  tous  les  points  de  la 
France  des  adresses  plus  sanguinaires  et  plus  ridicules  les  une.-; 
que  les  autres.  11  avait  obtenu  le  résultat  qu'il  cherchait.  Les 
mécontents  se  turent.   Le  10  avril,  Legendre  se  rendit  aux 


[avril  1794]  NOUVELLES    FOTJR>;ÉES.  5G:i 

Jacobins,  y  déclara  qu'il  avait  été  le  jouet  des  traîtres,  qu'il  le 
reconnaissait,  et  qu'il  était  convaincu  de  la  réalité  de  !a  con- 
spiration. Collot  démontra  combien  l'indulgence  était  funeste, 
et  combien  il  était  nécessaire  de  tenir  les  yeux  toujours  ouverts 
sur  les  traîtres.  «Comme  nos  tVéres  vainqueurs  sur  les  fron- 
tières, ayons  tous,  dit-il,  nos  armes  enjoué,  et  faisons  feu  tous 
à  la  fois. » 

Yingt-cinq  nouveaux  accusés  comparurent  les  10,  11,  12 
et  13  avril  devant  le  tribunal  révolutionnaire.  Ils  étaient  les 
complices  d'Hébert;  ils  avaient  conspiré  dans  les  prisons;  ils 
avaient  voulu  détruire  le  gouvernement  républicain  et  donner 
à  la  France  un  tyran.  Chaumette,  qui  venait  le  premier,  était 
l'auteur  d'ar?'efc,9  liherticides,  et  avait  conspiré  avec  Gobel  poui 
établir  I  athéisme.  Gobel  avait  conspiré,  sans  quoi  lignominie 
de  sa  conduite  ne  s'expliquait  pas.  Puis  venaient  les  généraux 
Dillon  et  Beysser,  coupables  d'avoir  voulu  sauver  Camille  Des- 
moulins et  proclamer  Louis  XVII.  Puis  Lapallu,  un  des  chefs 
de  l'armée  révolutionnaire  dans  la  Loire,  homme  de  sang 
contre  lequel  les  récriminations  s'élevaient  de  toutes  patts,  et 
que  Gouthon  avait  lui-même  dénoncé  pour  avoir  a  déployé  la 
cruauté  d'un  Néron»  .  Puis  deux  femmes,  la  veuve  d'Hébert, 
ancienne  religieuse,  et  Lucile  Duplessis,  veuve  de  Camille 
Desmoulins,  jeune  et  méritant  l'intérêt  qu'elle  inspirait.  Comme 
dans  les  procès  précédents,  tout  fut  confondu  et  rien  ne  fut 
prouvé.  Sept  accusés  furent  absous;  les  dix-huit  autres,  y  com- 
pris les  deux  femmes,  furent  condamnés  et  guillotinés  le  jour 
même  de  l'arrêt. 

Les  dictateurs  ne  s'arrêtèrent  plus.  Ils  déclarèrent  toute  hu- 
manité une  faiblesse.  Robespierre,  comme  si  le  sang  des  pa- 
triotes l'étouffait,  ne  tarit  plus  sur  les  crimes  d'Hébert,  la  cor- 
ruption de  Danton  et  la  lâcheté  de  leurs  complices. 

Le  15,  Saint-Just  fit  un  rapport  formidable  sur  la  police 
générale  de  la  république.  Il  conclut  en  présentant  un  décret 
qui  bannissait  tous  les  ex-nobles  et  les  étrangers  de  Paris,  des 
places  fortes,  des  ports  maritimes.  Un  des  articles  portait  :  «  Si 
celui  qui  sera  convaincu  désormais  de  s'être  plaint  de  la  révo- 
lution vivait  sans  rien  faire  et  n'était  ni  sexagénaire  ni  infirme, 
il  sera  déporté  à  la  Guyane.  »  Le  décret  fut  voté  immédiate- 
ment. Collot,  qui  alla  en  rendre  compte  aux  Jacobins,  dit  : 
«Il  faut  faire  éprouver  au  corps  politique  la  sueur  immonde 
de  l'aristocratie.  Plus  il  aura  transpiré  ;  mieux  il  se  portera.  » 

36. 


564  LIVRE  CI>"QUANTIE.\IE. 

XXX.  —  Robespierre  n'eut  plus  qu'une  pensée,  celle  de 
concentrer  encore  plus  fortement  les  pouvoirs.  Les  ministres 
gardaient  à  ses  yeux  une  trop  (;rande  autorité.  Ils  furent  sup- 
primés et  remplacés  par  douze  commissions  plus  dépendantes 
du  comité  de  salut  public.  Carnot,  qu'on  s'étonne  de  trouver 
aussi  médiocre  et  aussi  faible  toutes  les  fois  qu'il  ne  s'agissait 
pas  d'affaires  militaires,  se  chargea  de  représenter  à  la  Con- 
vention qu'un  conseil  exécutif  était  une  institution  monar- 
chique, incompatible  avec  la  république. 

On  supprima  les  comités  révolutionnaires  des  communes, 
dont  on  craignait  de  voir  les  ennemis  de  la  Terreur  se  rendre 
maîtres;  on  ne  laissa  fonctionner  que  ceux  des  districts,  où  les 
terroristes  étaient  plus  sûrs  de  faire  la  loi.  Les  sociétés  seclîon- 
naires,  formées  à  Paris,  n'étaient  pas  moins  suspectes,  car  elles 
pouvaient  se  mettre  en  hostilité  avec  les  Jacobins.  Les  Jaco- 
bins déclarèrent  qu'ils  cesseraient  de  correspondre  avec  celles 
qui  s'étaient  formées  depuis  le  10  août,  et  qu'un  rapport  par- 
ticulier serait  fait  pour  chabune  de  celles  qui  avaient  une  exis- 
tence plus  ancienne.  Les  sociétés  sectionnaires  de  Paris  furent 
intimidées  et  averties  de  se  dissoudre  elles-mêmes,  ce  qu'elles 
firent,  excepté  pourtant  celle  des  Cordeliers. 

Collot  engagea  ensuite  les  Jacobins  à  ne  plus  tolérer  les  dé- 
nonciations publiques.  On  devait  se  contenter  de  les  faire  par 
écrit  et  de  les  remettre  au  bureau,  qui  les  communiquerait  au 
comité. 

Robespierre  était  encore  jaloux  des  proconsuls  ou  commis- 
saires de  la  Convention,  moins  parce  que  leurs  attributions 
étaient  mal  réglées  et  leurs  pouvoirs  tyranniques,  que  parce 
qu'ils  lui  portaient  ombrage.  Les  agents  qu'il  entretenait  de 
tous  côtés  lui  dénonçaient,  dans  leur  correspondance,  l'arbi- 
traire éhonté  de  ces  proconsuls,  ainsi  que  l'incapacité  des  pa- 
triotes, leurs  vols,  la  difficulté  de  faire  rendre  des  comptes  aux 
hommes  qu'on  avait  chargés  d'opérer  des  réquisitions,  etc.  '. 
Robespierre  était  furieux.  Il  traitait  d'Hébertistes  ceux  qui 
versaient  le  sang,  et  vovait  avec  inquiétude  ceux  qui  cher- 
chaient à  se  faire  bien  venir,  comme  Ysabeau  et  Tallien,  dans 
les  derniers  temps  de  leur  séjour  à  Bordeaux. 

Il  avait  déjà  rappelé  de  Nantes  Carrier,  coupable  d'avoir 

^  Voir  les  lettres  de  Julien  à  Robespierre,  et  surtout  celles  de  Reveichuu  à 
CouthoD,  Histoire  parlementaire  de  la  Révolution,  t,  XXXII. 


[mai  1794]       PROCLAMATION    DE   L'ÊTRE   SUPRÊME.  565 

fait  périr  plus  de  cinq  mille  victimes.  II  fit  fermer,  le  6  avril,  le 
tribunal  révolutionnaire  de  Lyon,  et  reprocha  à  Fouché  le 
sang  qu'il  avait  versé.  Fouché  courba  la  tète,  mais  alla  pour  sa 
sûreté  présenter  aux  Jacobins  sa  propre  défense.  A  Lyon,  le 
nombre  total  des  victimes,  accusé  par  les  représentants  du 
peuple,  avait  été  de  seize  cent  quatre  vingt-deux  ;  à  Bordeaux, 
d'environ  sept  à  huit  cents.  Robespierre  arrêta  les  supplices, 
mais  il  ne  songea  pas  à  punir  les  crimes.  D'ailleurs  il  était  bien 
loin  de  se  douter  que  les  actes  révolutionnaires  pussent  être 
des  crimes.  II  ne  comprenait  pas  que  la  Terreur  devait  un  jour 
être  expiée,  et  que  c'était  là  la  pierre  contre  laquelle  son  gou- 
vernement irait  infailliblement  se  briser. 

En  attendant,  il  accapara  tous  les  pouvoirs.  Le  docile  Cou- 
thon  et  Saint-Just,  l'obscur,  ou,  comme  on  disait,  l'apocalypti- 
que, lui  servirent  d'instruments.  Billaud  et  Collot  n'étaient  que 
desaboyeurs,  et  Barère  était  un  lâche  méprisé  Cependant  avoir 
accaparé  les  pouvoirs  n'était  pas  tout;  il  fallait  gouverner. 
Robespierre,  qui  en  sentait  la  nécessité,  eut  l'idée  de  faire,  ou, 
pour  parler  plus  justement,  d'imposer  à  la  France  une  profes- 
sion de  foi  spiritualiste.  Donc,  le  7  mai,  il  prononça  à  la  Con- 
vention un  grand  discours  préparé  avec  soin  contre  le  maté- 
rialisme, doctrine  enseignée  par  la  secte  monarchique  des 
encyclopédistes,  et  contre  le  fanatisme,  dont  il  craignait  qu'on 
ne  l'accusât  de  rétablir  l'empire.  Il  proclama  l'Être  suprême, 
le  Dieu  de  la  nature,  qui  n'avait  rien  de  commun  avec  celui 
des  prêtres.  «  Le  véritable  prêtre  de  l'Etre  suprême,  dit-il,  c'est 
la  nature;  son  temple,  c'est  l'univers;  son  culte,  la  vertu;  ses 
fêtes,  la  joie  d'un  grand  peuple  rassemblé  sous  ses  yeux  pour 
resserrer  les  doux  noeuds  de  la  fraternité  universelle,  et  pour 
lui  présenter  l'hommage  des  cœurs  sensibles  et  purs.  »  Il  con- 
clut qu'on  devait  inspirer  au  peuple  le  sentiment  de  ses  devoirs, 
et  dans  ce  but  instituer  les  jours  de  décadis  des  fêtes  natio- 
nales consacrées  à  toutes  les  vertus.  La  Convention,  toujours 
docile,  décréta  que  le  peuple  français  reconnaissait  l'existence 
de  l'Être  suprême,  celle  de  l'immortalité  de  l'àme,  et  célébre- 
rait les  fêtes  de»  vertus. 

XXXI.  —  En  1794,  la  coalition  rentra  en  campagne  avec 
cent  cinquante  mille  hommes.  La  Prusse  fit  un  traité  de  sub- 
sides avec  l'Angleterre  et  la  Hollande.  L'empereur  François  II 
vint  en  Belgique  pour  mettre  par  sa  présence  de  l'ordre  et  de 


53G  LIVÏtE  CINQUANTIEME. 

runilé  dans  les  conseils.  D'après  le  plan  formé  par  Mack,  les 
Aiitricliiens  devaient  s'emparer  de  Landrccies,  sur  la  Samhre, 
dont  la  possession,  jointe  à  celle  de  Valenciennes  et  de  Condé, 
leur  assurerait  une  Lase  suffisante  d'opérations,  s'unir  ensuite 
aux  Prus^siens  qui  arriveraient  des  Vos{jes,  et  s'avancer  sur 
Paris  j^endant  que  les  An^jlais  débarqueraient  dans  la  Vendée. 

INIais  celte  année  la  France  avait  sej)t  cent  mille  hommes, 
formant  treize  armée?-,  échelonnées  sur  les  frontières.  C'était  le 
résultat  de  la  levée  en  masse  opérée  en  1793.  Sans  doute  cette 
levée  en  masse  s'était  faite  moins  facilement  et  surtout  moins 
vite  que  ne  le  supposaient  ses  auteurs.  Elle  n'avait  pu  avoir 
lieu  dans  les  départements  que  déchirait  la  guerre  civile.  Elle 
n'avait  pas  non  plus  rencontré  l'enthousiasme  de  1792,  et 
n'avait  donné  au  déhut  que  des  soldats  médiocres  et  sans  goûts 
militaires.  Cependant  peu  à  peu  une  partie  des  recrues  s'était 
instruite  et  aguerrie,  en  sorte  que,  malgré  le  caractère  extraor- 
dinaire de  cet  effort,  la  France  n'avait  jamais  |)OSsédé  de  pareils 
moyens  de  résistance.  Carnot  avait  fait  fahriquer  des  armes  et 
mis  partout  les  chevaux  en  réquisition.  On  créa  aux  portes  de 
Paris  une  école  de  Mars,  où  trois  mille  élèves  volontaiics, 
choi.sis  parmi  les  sans-culottes,  couchaient  sous  la  tente  et  ap- 
prenaient à  la  hâte  le  métier  d'officier.  Barère  dit  qu'il  fallait 
une  école  militaire  répuhlicaine  pour  remplacer  l'ancienne 
école  royale,  et  il  rappela  que  Cincinnatus  était  venu  de  la 
charrue.  L'ahondance  de  la  récolte  de  1793  apportait  une  cer- 
taine couq)ensalion  aux  effets  de  plus  en  plus  fàclieux  du  maxi- 
niwn.  Quant  à  l'argent,  on  ne  cessait  d'émettre  de  nouveaux 
assignais.  Cela  menait  à  une  catastrophe  infaillihle;  mais  on 
n'avait  (lu'unc  pensée,  une  seule,  sauver  le  présent. 

Le  prince  dp  Gohourg  et  les  Autrichiens  assiégèrent  Landrc- 
cies, qui  fut  prise  en  douze  jours  (17-29  avril),  malgré  ]>lu- 
sieurs  fentatiA'es  de  secours  faites  par  l'armée  du  Nord.  Sainl- 
Just  avait  appelé  à  la  tète  de  cette  armée  Pichegru,  officier  de 
fortune,  qui  joignait  à  des  talents  militaires  vrais  le  mérite, 
plus  grand  a  ses  yeux,  de  se  montrer  docile  à  sa  direction.  Il 
avait  envoyé  Jourdan  au  cijmmandement  de  l'armée  de  la 
Moselle.  »t  jeté  en  j)nson  Hoche  qui  lui  résistait.  Il  eût  même 
fait  comparaître  ce  dernier  devant  le  trihunal  révolutionnaire, 
sans  l'opposition  énergique  de  Carnot,  dont  il  devint  à  cette 
occasion  le  mortel  ennemi.  Saint-Just,  accompagné  de  son  in- 
séparahle  Lebas,  s'était  étahh  à  Guise,  d'où  il  faisait  la  loi  aux 


CAMPAGNE  DE   1794.  507 

généraux  et  leur  parlait  en  souverain.  Diriger  la  guerre  de  très- 
près  était  pour  le  comité  de  salut  public  une  double  nécessité, 
parce  qu'il  régnait  et  parce  qu'autrement  tout  général  vain- 
queur eût  été  maître  de  faire  un  coup  d'État. 

Saint-Just,  par  sa  résolution,  son  audace  et  son  inflexibilité, 
sut  parfaitement  jouer  son  rôle  politique;  il  domina  les  géné- 
raux, il  électrisa  les  soldats.  Quant  à  son  rôle  militaire,  ce  fui 
autre  cbose.  Son  système  de  réquisitions  était  épouvantable  et 
donnait  peu  de  résultats,  à  cause  du  désordre  et  du  gaspil- 
lage. Son  système  de  guerre,  c'était  d'ailleurs  celui  de  la  plu- 
part des  autres  représentants,  se  bornait  à  donner  toujours 
l'ordre  de  marcher  en  avant,  quoi  qu'il  arrivât. 

Pichegru ,  désespérant  de  sauver  Landrecies ,  divisa  son 
armée  en  deux  corps,  qui  prirent  également  l'offensive  et  qui 
marchèrent,  le  premier  entre  Lille  et  la  mer,  le  second  le 
long  de  la  Sambre  par  les  Ardennes.  Le  29  avril,  les  généraux 
Souham  et  Moreau  battirent  Clerfayt  à  Mouscron,  et  prirent 
Menin.  Clerfayt,  forcé  de  reculer,  rallia  ses  forces,  revint  à  la 
charge,  et  éprouva  une  seconde  défaite  le  11  mai  sous  les  murs 
de  Courtray.  Les  victoires  de  notre  corps  d'armée  qui  opéi^ait 
à  gauche  furent  malheureusement  compensées  par  les  revers 
de  celui  qui  opérait  à  droite  dans  les  Ardennes.  Ce  dernier  fut 
repoussé  deux  fois  avec  de  grandes  pertes  en  essayant  de  fran- 
chir la  Sambre,  d'après  les  ordres  imprudents  et  opiniâtres  de 
Saint-Just,  auxquels  les  généraux  n'osèrent  désobéir. 

Le  17  mai,  le  duc  d'York,  ayant  réuni  les  principales  forces 
delà  coalition,  occupa  les  environs  dé  Lille,  Lanuoy,  Rou- 
baix,  Tourcoing.  Clerfayt,  de  son  côté,  reprit  Menin  et  passa 
la  Lys  pour  se  joindre  à  lui.  Si  la  jonction  s'était  opérée,  la 
division  h-ançaise  qui  se  trouvait  à  Courtray  était  coupée  du 
reste  de  nos  troupes.  Le  18,  Souham  partit  de  Lille  de  grand 
matin;  il  livra  une  nouvelle  bataille  à  Tourcoing,  s'empara  de 
cette  ville  et  empêcha  la  jonction.  L'ennemi  se  replia  sur 
Tournay.  Pichegru  voulut  l'y  suivre.  On  se  battit  toute  la 
journée  du  22  à  Pont-à-Chin  et  dans  les  communes  environ- 
nantes. Ces  combats,  qui  coûtèrent  trois  mille  hommes  à  cha- 
cune des  deux  armées,  furent  aussi  inutiles  que  meurtriers.  On 
s'arrêta  alors  quelque  temps,  en  attendant  Jourdan,  qui  venait 
renforcer  l'armée  de  la  Sambre  avec  une  division  de  celle  de 
la  Moselle.  Les  hostilités  n'avaient  pas  été  moins  actives 
jusque-là  sur  les  lignes  de  la  Moselle  et  du  Rhin,  mais  le  dé- 


5S8  LIVRE   CINQUANTIEME. 

part  de  Jourdan   nous  réduisit  sur  ce  point  à  la  défensive. 

Ainsi,  malgré  la  perte  de  Landrecies,  nous  luttions  au  nord 
contre  la  coalition,  qui  se  voyait  arrêtée. 

Aux  Alpes  et  aux  Pyrénées,  la  campagne  s'ouvrit  par  des 
succès.  L'armée  d'Italie,  partant  de  Nice  sous  le  commande- 
ment nominal  du  vieux  Dumerbion,  en  réalité  sous  celui  du  gé- 
néral de  division  Masséna ,  força  les  Piémonlais  à  abandonner 
le  camp  de  Saorgio  et  à  repasser  le  col  de  Tende  (avril  et  mai). 
Aux  Pvrénées,  Dugommier  enleva  en  mai  le  camp  du  Boulou. 
Il  chassa  ensuite  les  Espagnols  du  Roussillon;  il  leur  prit  en 
juin  Collioure  et  Port-Vendres ,  et  en  septembre  le  fort  de 
Bellegarde. 

A  l'intérieur,  la  Vendée  s'agitait  encore,  les  atrocités  com- 
mises à  Nantes  par  Carrier  ayant  réveillé  le  parti  royaliste.  La 
Piocliejacquelein  fut  tué  dans  un  engagement.  Mais  le  général 
Turreau  étouffa  l'insurrection  eu  dirigeant  dans  tous  les  sens 
des  colonnes  mobiles  qui  brûlèrent  les  forets,  détruisirent  les 
villages  rebelles  et  en  transportèrent  ailleurs  la  population.  Ces 
colonnes  furent  appelées  les  colonnes  infernales .  Dans  la  Bre- 
tagne, le  reste  des  Vendéens,  battus  à  Savenay,  se  refor- 
mèrent, entraînèrent  quelques  paysans  et  commencèrent  au 
fond  des  bois  une  petite  guerre ,  appelée  la  guerre  des 
Chouans. 

Sur  mer,  les  Anglais  avaient  fait  partir  une  grande  flotte  de 
trente-sfx  vaisseaux  de  ligne,  commandés  par  l'amiral  Howe. 
Nous  étions  très-inférieurs;  car  malgré  l'activité  déployée  dans 
nos  arsenaux,  l'eni élément  des  paysans  voisins  des  côtes  et  la 
présence  à  Brest  ou  sur  l'escadre  des  commissaires  de  la  Con- 
vention, Jean  Bon  Saint-André  et  Prieur,  notre  marine  se 
relevait  à  grand'peine  des  coups  que  lui  avait  portés  la  révo- 
lution. Nous  avions  d'ailleurs  perdu  Saint-Domingue,  où  les 
noirs  avaient  pris  les  armes  après  l'abolition  de  l'esclavage, 
prononcée  le  4  févriei-  par  la  Convention,  et  s'étaient  livrés 
aux  pillages  et  aux  massacres  les  plus  affreux.  Les  Anglais 
nous  avaient  enlevé  les  autres  Antilles.  Nous  étions  réduits  à 
armer  des  corsaires  qui  prenaient  à  l'ennemi  quelques  bâti- 
ments de  commerce. 

Cependant  on  attendait  d'Amérique  un  important  convoi  de 
blés,  qu'on  disait  nécessaire  à  la  subsistance  de  la  France.  Le 
20  mai,  les  représentants  firent  sortir  notre  flotte,  composée 
de  vingt-six  grands  vaisseaux,  sous  les  ordres  du  capitaine  Vil- 


[mai  1T9V]  PROGRÈS    DE   LA    TERREUR.  539 

laret-Joyeuse.  Les  flottes  an^rlaise  et  française  restèrent  cinq 
jours  en  présence,  du  28  mai  au  1"  juin.  Après  un  premier  en- 
gagement le  29,  elles  se  livrèrent  le  1"  juin  un  combat  naval 
qui  dura  six  heures.  Nous  perdîmes  sept  vaisseaux  et  huit  mille 
hommes.  Sur  ces  sept  vaisseaux,  les  Anglais  en  prirent  six;  le 
septième,  le  Vengeur,  refusa  de  se  rendre  et  se  fit  sombrer  au 
cri  de  Vive  la  république!  Ils  recueillirent  seulement  une  partie 
de  l'équipage.  C'était  bien  un  revers,  mais  Barère,  avec  sa 
rhétorique  ampoulée,  s'efforça  de  le  convertir  en  victoire.  On 
fit  sonner  haut  la  grande  inégalité  des  forces  et  l'héroïsme  de 
nos  marins  improvisés;  enfin  on  sauva  le  convoi  d'Amérique, 
qui  entra  dans  nos  ports. 

La  perte  de  la  Corse  fut  un  autre  revers  maritime.  Paoli  y 
conspira,  y  appela  les  Anglais  et  en  fit  offrir  par  une  consulta 
la  couronne  au  roi  d'Angleterre.  Bastia  capitula  entre  les  mains 
des  Anglais  le  20  juillet,  après  une  résistance  de  deux  mois. 

XXXn.  —  Au  mois  de  mai,  le  nombre  des  suspects  atteignit 
huit  mille.  Les  prisons  s'encombrant  furent  soumises  à  un 
régime  de  plus  en  plus  dur.  Les  malheureux  prisonniers  furent 
forcés  d'assister  à  des  repas  communs.  Ils  vivaient  là  dans  un 
air  vicié,  nourris  d'aliments  infects,  mal  soignés  dans  leurs 
maladies,  attendant  leur  arrêt  de  mort  chaque  fois  qu'ils  enten- 
daient l'aboiement  des  dogues  ou  le  bruit  des  clefs  des  gardiens. 
Car  chaque  jour,  à  l'heure  dite,  arrivaient  les  charrettes  ou 
bières  roulantes  que  les  délateurs  ou  moutons  travaillaient  à 
remplir. 

Les  fournées  de  vingt  à  vingt-cinq  victimes  devinrent  plus 
fréquentes.  Le  20  avril,  le  parlement  de  Toulouse  fut  immolé 
presque  en  entier.  Le  22,  Malesherbes  périt  avec  une  partie  de 
sa  famille,  d'Eprémesnil,  Thouret  et  Chapelier.  Un  autre  jour, 
ce  furent  les  vierges  de  Verdun,  accusées  d'être  allées  en  1792 
implorer  le  roi  de  Prusse.  Un  autre,  les  officiers  du  bataillon 
des  Filles-Saint-Thomas;  un  autre,  les  administrateurs  du  dé- 
partement de  la  Moselle;  un  autre,  Lavoisier  et  une  vingtaine 
de  fermiers  généraux,  coupables  «  d'avoir  mis  de  l'eau  dans 
leur  tabac  »  ;  un  autre  enfin.  Madame  Elisabeth,  soeur  du  roi, 
qui  mourut  avec  une  résignation  angélique.  Acte  de  férocité 
brutale,  qu'on  est  réduit  à  remarquer  à  peine,  tant  la  foule 
des  victimes  était  grande,  tant  l'échafaud  nivelait  tout. 

On  compta  aussi  dans  les  fournées  quelques  ultra-révolution- 


570  LIVRE   CINQUANTIEME. 

naires,  comme  Jourdan  Coupe-Tétes.  Ceux-là  au  moins  avaient 
commis  des  crimes  et  des  vols. 

Le  22  mai,  un  nommé  Ladmiral  voulut  assassiner  Collot- 
d'Herbois,  manqua  son  coup,  fut  pris  et  déclara  qu'il  s'élait 
proposé  de  tuer  Robespierre.  Le  23,  une  jeune  lille,  Cécile 
Renaut,  se  présenta  cliez  Robespierre,  «  pour  voir  comment 
était  fait  un  tyran  »  ,  et  fut  arrêtée  sous  la  même  prévention  d'as- 
sassinat. Ce  fut  pour  les  Jacobins  une  occasion  d'encenser  leurs 
idoles,  et  pour  les  membres  du  comité  de  salut  public  d'étaler 
leur  patriotique  dévouement.  Legcndre  proposa  de  former  une 
garde  pour  les  défendre.  Coulbon  repoussa  cette  danjjereuse 
flatterie,  et  dit  que  leb  despotes  seuls  s'entouraient  de  gardes. 
Barère  imputa  les  tentatives  d'assassinat  aux  Anglais,  se  livra 
contre  ces  derniers  à  des  déclamations  féroces,  se  plaignit  qu'on 
eût  fait  quartier  aux  prisonniers  de  leur  nation  dans  la  cam- 
pagne précédente,  prononça  même  ce  mot  significatif  :  «  Il  n'y 
a  que  les  morts  nui  ne  reviennent  ])as.  »  II  en  conclut  que  les 
soldats,  ou  plutôt  les  esclaves  anglais  et  banovriens,  ne  devaient 
pas  être  traités  suivant  les  )égles  de  l'humanité.  La  Convention 
vota  qu'ils  seraient  passés  au  fil  de  l'épée.  Comme  Pilt  et  le 
gouvernement  anghis  étaient  en  réalité  l'àme  et  le  soutien  de 
la  coalition,  il  n'y  avait  pas  d'absurdités,  de  violences  ni  de 
sauvageries  qu'on  ne  se  permît  à  leur  égard. 

Cependant  les  comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale 
ne  marchaient  plus  d'accord;  même  le  comité  de  salut  public 
se  divisait.  Trois  groupes  s'y  étaient  formés  :  Robespierre,  Saint- 
Just  et  Couthon  agissaient  en  maîtres  ;  Barère,  Collot  et  Billaud 
supportaient  ce  joug  avec  impatience  et  s'irritaient  d'être  traités 
en  subalternes;  les  autres,  Carnot,  Prieur  et  Lindet,  absorbés 
par  l'administration  et  les  missions,  prenaient  peu  de  part  à  la 
politique  générale.  Robespierre  n'était  plus  maître  de  lui;  sa 
dictature  s'étendait  jusque  sur  se^  collègues;  il  tenait  des  notes 
prêtes  contre  plusieurs  députés  montagnards  qu'il  était  résolu  de 
frapper.  Il  s'était  créé  un  bureau  de  police,  composé  d'hommes 
à  lui,  dont  il  stimulait  l'activité  fiévreuse  et  qui  était  pleine- 
ment indépendant  du  comité  de  sûreté  générale.  Les  membres 
de  ce  dernier  comité  entrèrent  en  fureur  de  se  sentir  annulés 
et  menacés.  La  plupart  d'entre  eux,  Vouland,  Vadier,  Amar, 
Jagot,  Louis,  étaient  des  hommes  couverts  de  sang,  qui  se  fai- 
saient un  jeu  de  la  guillotine,  mais  qui  se  sentaient  perdus  s'ils 
ne  restaient  les  maîtres.  Ils  résolurent  de  secouer  le  joug. 


[jrix  1794]       DIVISIONS    AU    SEIN    DES    COMITÉS.  571 

Robespierre  ce'lébra  le  8  juin  la  fête  de  TÈtre  suprême. 
Comme  il  présidait  alors  la  Convention,  il  conduisit  la  céré- 
monie en  grand  costume,  habit  bleu  à  boulons  d'or  et  culotte 
de  nankin  jaune,  portant  à  la  main  un  bouquet  énorme  de 
fleurs  et  de  fruits.  «  Il  parut,  dit  Villate,  plongé  longtemps 
dans  l'extase  de  l'enthousiasme.  »  Un  amphithéâtre  s'élevait 
au  milieu  des  Tuileries.  La  Convention  s'y  plaça.  Robespierre 
avait  devant  lui  trois  mannequins,  représentant  l'Athéisme,  la 
Discorde  et  l'Egoïsme.  Il  les  brûla,  et  en  découvrit  un  qua- 
trième représentant  la  Sagesse.  Il  pi'ononça  deux  discours  , 
dans  le  ton  déjà  usé  d'un  spiritualisme  déclamatoire.  Des 
chants  et  la  musique  nationale  remplirent  les  intermèdes.  La 
Convention  se  rendit  alors  nu  Champ-de-Mars ,  où,  placée  sur 
une  montagne,  elle  assista  à  une  symphonie,  accompagnée  de 
pantomimes  symboliques,  puis  elle  revint  aux  Tuileries,  où 
des  jeux  publics  terminèrent  la  journée.  Le  peuple  cria  :  Vive 
Robespierre  ! 

Robespierre  sortit  pourtant  de  cette  cérémonie  irrité  jusqu'à 
la  fureur.  La  fête,  édition  améliorée  de  celles  de  Chaumette, 
n'avait  pas  eu  plus  de  succès.  Au  lieu  d'y  voir  un  essai  de  recon- 
stitution sociaîe,  la  masse  du  public  n'y  avait  vu  qu'une  farce 
mystique  ou  une  insulte  au  christianisme.  Lebon  sens  se  sentait 
outragé.  On  courbait  encore  la  tète  en  présence  de  l'échafaud, 
on  la  relevait  en  face  du  ridicule. 

Les  Montagnards,  hostiles  à  toute  espèce  de  culte  ou  à  ce  qui 
y  ressemblait,  traitèrent  la  cérémonie  de  contre-révolutionnaire. 
Billaud,  CoUot,  Barère  et  les  membres  du  comité  de  sûreté 
générale,  s'en  exprimèrent  hautement.  Ils  ne  purent  supporter 
que  Robespierre  parlât  en  apôtre  ou  en  grand  prêtre  d'on  ne 
savait  quelle  mystique  philosophie.  Il  entendit  le  soir  les  cri- 
tiques et  les  menaces  de  quelques-uns  de  ses  anciens  amis,  qui 
lui  reprochèrent  de  se  poser  en  dictateur,  de  flatter  le  peuple 
bassement  pour  chercher  les  acclamations,  de  traîner  la  Con- 
vention à  sa  suite  comme  un  troupeau  avili.  Ils  frémissaient  en 
songeant  que  la  révolution  se  personnifiait  en  lui,  et  que  la 
France,  qui  a  toujours  besoin  d'un  homme  et  d'un  nom  pour  la 
représenter,  avait  les  yeux  attachés  sur  lui  seul;  amis,  ennemis 
ne  parlaient  que  de  lui.  L'Anglais  appelait  nos  soldats  :  les 
soldats  de  Robespierre.  Le  souverain  n'était  ni  la  Convention 
ni  le  comité  de  salut  [)ublic;  c'était  lui. 

Robespierre,  sentant  d'instinct  grandir  ces  haines  et  poussé 


572  LIVRE   CINQUANTIEME. 

de  plus  en  plus  aux  mesures  extrêmes ,  fit  présenter  le  sur- 
lendemain à  la  Convention,  par  Couthon,  la  fameuse  loi  du 
22  prairial,  destinée  à  fortifier  l'action  du  tribunal  révolution- 
naire. Elle  augmentait  le  nombre  des  sections  et  des  jurés, 
rendait  la  procédure  plus  expéditive  en  supprimant  Tinterroga- 
toire  secret,  les  témoins  et  la  défense,  ajoutait  de  nouvelles 
catégories  d'ennemis  du  peuple  à  celles  qui  existaient  déjà, 
enfin,  accordait  aux  deux  comités  ou  même  à  un  seul  le  pou- 
voir de  traduire  qui  que  ce  fût  devant  cette  redoutable  juridic- 
tbon.  Coutlion  représenta  Terreur  qu'on  avait  commise  en 
accordant  à  des  conspirateurs  une  partie  des  garanties  attri- 
buées aux  accusés  ordinaires.  Il  dit  en  propres  termes,  et  ces 
termes  doivent  être  rapportés,  pour  montrer  jusqu'où  allait 
l'aberration,  que  la  justice  révolutionnaire  ne  devait  point 
s'astreindre  à  des  règles;  que  les  preuves  morales  étaient  tout 
et  dispensaient  des  preuves  matérielles;  que  la  perfidie  contre- 
révolutionnaire  assassinait  le  peuple  par  fausse  humanité;  que 
pour  les  crimes  publics  l'indulgence  était  atroce,  la  clémence 
parricide.  «  Le  délai  pour  punir  les  ennemis  de  la  patrie  ne 
doit  être  que  le  temps  de  les  reconnaître;  il  s'agit  moins  de  les 
punir  que  do  les  anéantir.  »  Couthon  glissa  plus  légèrement  sur 
le  droit  attribué  aux  comités  d'envoyer  seuls  les  représentants 
à  la  guillotine.  C'était  là  pourtant  le  point  essentiel.  Robes- 
pierre sentait  que  la  Montagne,  si  elle  était  consultée,  ne  livre- 
rait plus  un  seul  de  ses  membres. 

La  lecture  achevée,  Iluamps  se  leva,  demanda  l'ajourne- 
ment, et  dit  :  «  S'il  n'est  pas  accordé,  je  me  brûle  la  cervelle  !  » 
D'autres  députés  l'appuyèrent.  Robespierre  repoussa  cette 
proposition ,  soutint  qu'il  ne  lallait  ni  s'épouvanter  ni  se  divi- 
ser; que  les  conspirateurs  et  les  ennemis  du  peuple  pouvaient 
seuls  redouter  la  sévérité;  que  la  majorité  de  la  Convention 
était  piiie;  que  l'Assemblée  avait  pris  Thabitude  de  discuter  et 
de  décréter  sur-le-champ,  précisément  depuis  qu'elle  n'était 
plus  assservie  aux  factions.  Il  obtint  encore  que  la  discussion 
du  projet  et  de  tous  ses  articles  se  fît  séance  tenante,  et  que  la 
Convention  renouvelât  les  pouvoirs  du  comité. 

Mais  le  lendemain.  Bourdon  de  l'Oise  rappela  qu'une  loi 
exigeait  un  décret  spécial  de  la  Convention  pour  la  mise  en 
jugement  d'aucun  de  ses  membres,  et  soutint  qu'on  n'avait  point 
entendu  abroger  cette  loi.  L'Assemblée  se  prononça  dans  ce 
sens  d'une  voix  unanime.  Les  membres  des  comités  n'assistaient 


\juiN  1794]  LA   LOI    DU    22   PRAIRIAL.  573 

pas  à  la  séance.  Coiithon  vint  le  12  se  plaindre  d'un  vote  qui 
témoignait  trop  peu  de  confiance  dans  le  comité  de  salut  public. 
Cette  confiance  était  nécessaire,  autrement  le  comité  se  démet- 
trait. Robespierre  eut  une  altercation  violente  avec  Tallien. 
Il  alla  le  soir  signaler  aux  Jacobins  l'oppression  des  patriotes 
par  les  intrigants,  refusant  de  nommer  pei'sonne,  et  par  cela 
même  menaçant  tout  le  monde. 

Couthon  était  le  seul  membre  du  comité  auquel  il  eût  com- 
muniqué le  projet  de  la  loi  du  22  prairial;  Saiut-Just  était  aux 
armées.  Les  autres  membres  eurent  avec  lui  sur  ce  sujet  une 
explication  des  plus  violentes,  car  la  loi  pouvait  les  atteindre. 
Toutefois,  après  une  scène  d'injures  et  de  menaces,  ils  con- 
vinrent de  garder  sur  cette  querelle  intestine  un  silence  néces- 
saire à  tout  le  monde. 

On  découvrit  alors  une  secte  obscure  formée  par  une  vieille 
femme  appelée  Catberine  Théot  et  Tex-capucin  dom  Gerle;  il 
s'agissait  de  la  prétendue  révélation  d'un  christianisme  révolu- 
tionnaire, où  Robespierre  jouait  un  rôle.  Rien  n'était  plus 
pitoyable;  seulement  Barère,  Vadier  et  Collot  s'emparèrent 
de  cette  affaire.  Vadier  lut  à  la  Convention,  le  14,  un  rapport 
très-circonstancié  et  très-méchant  qu'elle  adopta.  Dom  Gerle 
et  Catherine  Théot  furent  envoyés  avec  trois  autres  personnes 
au  tribunal  révolutionnaire  sous  une  accusation  de  complot.  Le 
résultat  cherché  fut  obtenu.  C'était  une  manière  de  diminuer 
Robespierre. 

Le  même  jour,  la  Convention  créa  une  commission  chargée 
de  recenser  les  suspects  détenus  et  d'en  diminuer  le  nombre. 
Mais  ce  fut  le  comité  de  salut  public  qui  nomma  les  commissaires. 
Le  nombre  des  détenus  élargis  fut  insignifiant. 

La  guillotine,  devenue  le  grand  moyen  d'épuration,  fonc- 
tionna avec  une  vitesse  croissante.  La  facilité  des  condamna- 
tions à  mort  devint  extraordinaire,  veitigineuse.  Les  guilloti- 
neurs  finirent  par  avoir  leur  langage  ou  leurargot,  que  l'histoire 
doit  rapporter,  car  elle  ne  doit  pas  toujours  reculer  devant 
l'ignoble.  On  faisait  des  feux  de  file.  On  envoyait  les  condam- 
nés éternuer  dans  le  sac  ou  regarder  à  travers  la  lucarne.  On 
avait  pu  invoquer  en  92  le  danger  d'une  mvasion  et  en  93  les 
résistances  de  l'intérieur.  En  94,  ces  arguments-là  n'existaient 
plus.  On  imagina  les  complots  de  l'étranger,  puis  les  complots 
des  prisons.  Le  14  juin,  on  fit  une  fournée  de  quarante-neuf 
accusés  dont  firent  partie  Ladmiral  et  Cécile  Renaut.  Ce  fut  la 


57'V  LIVRE   CIiNQUANTlE.ME. 

conspiration  de  l'étrange?^  ou  du  Jjarou  de  Balz.  Les  riuai'ante- 
neut  furent  condamnés  et  exécutés  le  même  jour.  Vadier  vou- 
lut qu'on  les  fit  monter  sur  les  charrettes  en  chemises  rouf^es, 
pour  mieux  frapper  les  yeux. 

Fourpiier  fit  disposer  la  salle  du  trihunal  de  façon  qu'elle  pût 
contenir  à  la  fois  cent  cinquante  accusés.  Il  eut  même  l'idée 
d'y  placer  une  guillotine.  Le  comité  ordonna  de  l'enlever,  de 
peur  de  démoraliser  le  supplice,  et  décida  qu'aucune  fournée 
ne  pourrait  comprendre  plus  de  soixante  personnes. 

Le  trihunal  procédait  sommairement  comme  les  trihunaux 
improvisés  dans  les  prisons  du  2  septemhre.  Dumas,  l'un  des 
présidents,  siégeait  deux  pistolets  aux  côtés.  Les  jurés  opinaient 
à  l'audience.  On  prononçait  cinquante  ou  soixante  condam- 
nations par  jour,  et  Fouquier  disait  :  «  Les  tètes  tomhent 
comme  des  ardoises.  »  Chaque  soir  dans  les  prisons  l'appel  des 
condamnés  donnait  lieu  à  des  scènes  déchirantes.  Ceux  qui 
n'étaient  pas  sur  les  listes  attendaient  leur  tour  pour  le  lende- 
main. On  se  disait  cependant  que  le  m^l  finirait  par  son  excès 
même,  sans  quon  sût  quand  ni  comment. 

Longue  serait  Ténumération  des  victimes.  Grâce  aux  lois 
révolutionnaires  qui  punissaient  de  mort  l'acte  de  cacher  un 
prêtre,  ou  celui  de  vendre  au-dessus  du  maximum,  il  n'y  avait 
plus  partout  (|ue  des  suspects,  c'est-à-dire  des  coupahles.  Le 
nombre  des  guillotinés,  après  avoir  été  de  cinq  cent  soixante- 
dix-sept  du  mois  de  mars  jusqu'au  10  juin,  fut  du  10  juin  au 
27  juillet  (9  thermidor)  de  deux  mille  quatre-vingt-cinq.  C'était 
une  oi'gie  de  massacres;  on  est  réduit  à  enregistrer  des  noms, 
triste  et  glorieux  nécrologe.  Il  n'y  eut  guère  de  famille  un  peu 
connue  ou  un  peu  nombreuse  qui  n'y  figurât  par  quelqu'un 
des  siens. 

La  liste  des  guillotinés  ne  ferait  même  pas  connaître  toutes 
les  victimes  de  la  Terreur.  II  faudrait  y  ajouter  celles  que  tuaient 
la  prison,  la  fuite  et  les  privations,  celles  qui  s'étaient  munies 
de  poison  et  qui  le  burent,  comme  Condorcet. 

Cependant  la  pitié  commençait,  les  rues  que  traversaient 
les  charrettes  fatales  étaient  devenues  désertes,  tristes  et 
mornes.  Les  fenêtres  se  fermaient;  on  ordonna  de  les  ouvrir, 
pour  manifester  la  joie  patriotique.  On  transporta  ensuite  l'é- 
chafaud  à  la  barrière  du  Trône ,  dans  l'espérance  que  le  fau- 
bourg Saint-Antoine  exprimerait  moins  de  répugnance  que  les 
quartiers  voisins  de  la  place  de  la  Révolution.  11  n'en  fut  rien. 


[juin  1794]  VICTOIRE   DE    FLEURUS.  575 

La  foule  s'émut,  surtout  le  jour  où  seize  Carmélites  marchèrent 
à  Téchafaud  en  chantant  un  hymne.  Elle  s'émut  de  voir  des 
vieillards  et  des  femmes  du  plus  haut  rang-  garder  une  altitude 
noble  devant  la  mort.  Il  n'élaitgénéralement  resté  des  grandes 
familles  à  Paris  que  les  personnes  que  leur  â(je  ou  leur  sexe 
eussent  dû  garantir,  mais  la  Terreur  n'épargnait  rien. 

La  guillotine  fonctionnait  jusque  dans  les  petites  villes.  A 
Coulommiers,  il  y  eut  une  fournée  de  dix-liuit  victimes  pour 
une  conspiration  prétendue;  à  Clamecy,  une  de  quinze.  A 
Bordeaux,  Biroteau,  Guadet,  Salles  et  Barbaroux  furent  exé- 
cutés au  mois  de  juin.  A  Nantes,  on  noyait  encore,  malgré  le 
rappel  de  Carrier.  Dans  le  département  de  Vaucluse,  le  repré- 
sentant Maignet,  déjà  connu  par  l'établissement  d'un  triljunal 
révolutionnaire  à  Orange,  fit  guillotiner  soixante-trois  habitants 
du  bourg  de  Bédouin.  Couthon  et  Billaud  avaient  créé  à 
Bédouin  un  tribunal  qui  jugeait  sans  s'astreindre  à  aucunes 
formes,  les  jugements  n'étant  dictés  que  par  la  conscience  du 
juge.  Mais  nulle  part  la  folie  de  la  cruauté  révolutionnaire 
n'alla  plus  loin  qu'à  Arras  et  à  Cambray,  où  le  représentant 
Lebon,  ex-prétre,  frappé  de  démence,  mêla  les  insultes  les 
plus  indécentes  aux  scènes  de  la  guillotine.  Le  monta-^nard 
Guffroy,  l'un  des  députés  d'Arras,  le  dénonça  lui  et  sa  guillo- 
tine qu'il  promenait  dans  les  départements  du  Nord  et  du  Pas- 
de-Calais.  Robespierre  tança  Lebon,  mais  de  mauvaise  grâce; 
Barère  dit  qu'on  devait  excuser  le  patriotisme,  même  quand  il 
revêtait  des  formes  un  peu  acerbes.  «  Que  n'est-il  permis  à  la 
haine  d'un  républicain  contre  l'aristocratie?  II  ne  faut  parler 
de  la  révolution  qu'avec  respect,  des  mesures  révolutionnaires 
qu'avec  égard.  » 

Robespierre,  Couthon  et  ceux  qui  les  servaient  n'admet- 
taient aucune  critique.  Bien  qu'il  n'y  eût  guère  de  journaux  et 
que  ceux  qui  restaient  gardassent  un  silence  calculé,  les  dicta- 
teurs se  plaignaient  sans  cesse  aux  Jacobins  de  la  manière 
dont  le  gouvernement  était  attaqué  et  même  de  celle  dont  il 
était  loué.  Robespierre  était  surtout  exaspéré  des  insultes  que 
lui  prodiguait  la  presse  étrangère,  et  des  tours  habiles  que  ses 
ennemis  lui  jouaient.  Jamais  sa  colère  n'alla  si  loin  que  le  jour 
où  le  duc  d'York  répondit  au  décret  de  la  Convention  mettant 
les  prisonniers  anglais  hors  la  loi,  par  une  proclamation  où  il 
recommandait  à  ses  soldats  l'humanité. 

Heureusement,  ce  décret  de  la  Convention  fut  tres-mal  exé- 


576  LIVRE   CINQUANTIEME. 

enté.  On  ne  fusilla  {prière  que  les  émirrré^  pris  les  armes  à  la 
main.  En  (jénéral ,  les  commissiotis  militaires  et  les  tribunaux 
de  départements  se  montrèrent  disposés  à  Finduljjence. 

XXXÎII . —  Il  faut,  pour  se  reposer  de  ces  liorreui's,  retourner 
au  théâtre  do  la  ^;uerre.  C'est  là  que  la  France  se  retrouvait. 

Après  un  court  repos,  nos  armées  reprirent  leurs  opérations 
et  l'offensive  au  mois  de  juin.  Pichegru.  avec  la  division  de 
gauche  de  Tarmée  du  Nord,  assié/jea  Ypres:,  ses  lieutenants 
Sonham  et  Macdonald  ])attirent  le  13,  à  Rousselaer,  l'armée 
de  secours  de  Clcrfayt,  et  la  place  se  rendit  le  17. 

Mais  l'opération  principale  fut  tentée  A'ers  la  Sambre,  où  l'on 
avait  déjà  été  repoussé  trois  fois  avec  des  pertes  sérieuses. 
L'année  de  Sambrc-et-ÎMeuse,  de  soixante-six  mille  hommes, 
s'était  formée  sous  le  conmiandement  de  Jourdan.  On  assiégea 
Charleroi  et  on  occupa  les  hauteurs  voisines  au  delà  de  la 
rivière  dans  un  rayon  de  dix  lieues.  Les  Autrichiens  entrepri- 
rent le  16  juin  de  nous  les  enlever  j  ils  eurent  un  plein  succès. 
Jourdan  revint  les  occuper  de  nouveau  et  pressa  le  siège  de  la 
ville,  qui  se  rendit  le  2G  dans  la  soirée.  Le  27,  Cobourg  igno- 
rant encore  celte  capitulation,  nous  attaqua  avec  toutes  ses 
forces,  soixante-dix  mille  hommes,  et  voulut  nous  chasser  une 
seconde  fois  de  positions  médiocres  pour  la  défense.  On  se 
battit  tout  le  jour  dans  un  cercle  immense,  depuis  Tresegnies 
jusqu'à  Fieurus,  dont  le  nom  fut  ensuite  adopté  pour  désigner 
la  victoire  de  la  république,  parce  qu'il  rappelait  une  victoire 
de  Louis  XIV.  Les  succès  se  balancèrent  d'aboi^d;  les  diffé- 
rentes divisions  françaises  ou  autrichiennes  furent  plusieurs  fois 
ramenées  à  la  charge;  les  lieutenants  de  Jourdan,  Marceau, 
Morlot,  Lcfebvre,  Championnet,  Kléber,  liernadotle,  déployè- 
rent leurs  grandes  qualités  militaires.  Le  soir  \'enu,  les  Autri- 
chiens ayant  appris  que  la  place  était  rendue  et  désespérant  de 
nous  déloger,  rentrèrent  dans  leurs  lignes  et  nous  abandon- 
rent  l'honneur  et  le  profit  de  la  journée. 

Ils  se  retirèrent  en  se  concentrant  vers  Braxelles.  Ils  étaient 
las  de  la  guerre,  mécontents  des  Prussiens  qui  ne  les  soute- 
naient pas,  et  des  Anglais  par  lesquels  ils  ne  se  trouvaient  pas 
assez  aidés.  Pichegru  marcha  sur  Bruxelles  par  Bruges,  Oslende 
et  Gand,  et  Jourdan  y  marcha  de  son  côté  directement.  Nos 
avant-gardes  y  entrèrent  le  10  juillet,  et  en  peu  de  jours  cent 
cinquante  mille  hommes  de  troupes  françaises  s'y  trouvèrent 


[)ui>  1794]        ROBESPIERRE   ET   SES    ENNEMIS.  577 

réunis.  La  Convention,  fidèle  à  ses  usages,  décréta  que  les 
soldats  des  garnisons  élrang;eres  qui  ne  se  rendraient  pas 
seraient  passés  au  fil  de  l'épée.  Nous  fûmes  bientôt  maîtres  de 
la  Belgique.  Le  16  juillet  Landrecies  se  rendit;  nous  entrâmes 
à  Namur,  puis  le  23  juillet  à  Anvers,  et  le  27  à  Liège. 

XXXIV.  —  Coutlion  s'ingéniait  en  vain  à  démontrer  que  les 
comités  étaient  parfaitement  unis  et  ne  faisaient  qu'un  avec  la 
Convention.  Rien  n'était  moins  vrai,  Robespierre  ne  s'enten- 
dait plus  qu'avec  Couthon  et  Saint-Just.  Ses  autres  collègues  se 
révoltaient  contre  sa  tyrannie,  et  il  voulait  les  perdre,  c'est-à- 
dire  les  tuer;  car  il  ne  traitait  pas  autrement  ses  ennemis.  Son 
intraitable  orgueil  et  l'enivrement  de  sa  forlune  troublaient  son 
cerveau.  L'babitude  du  sang  Tavail  grisé.  11  comptait  d'ailleurs 
sur  les  Jacobins,  successivement  épurés.  Il  comptait  sur  la 
commune,  dirigée  par  deux  hommes  à  lui,  tous  deux  jeunes 
et  ardents,  Fleuriot,  successeur  de  Pacbe,  et  Payan  ,  qui  avait 
remplacé  Chaumette  avec  le  titre  d'agent  national.  Il  comptait 
sur  Henriot,  qui  commandait  toujours  les  sections  armées.  Il 
comptait  sur  sa  police  personnelle,  composée  de  véritables 
bandits,  et  sur  une  troupe  de  sans-culottes  qui  le  suivaient 
partout  comme  des  gardes  du  corps. 

Les  autres  membres  des  comités,  surtout  Billaud,  Collot  et 
Vadier,  étaient  résolus  à  le  prévenir.  Barras,  Fouclié,  Tallien, 
qui  se  sentaient  serrés  de  près  par  sa  police,  n'y  étaient  pas 
moins  résolus  de  leur  côté.  Fouché  le  poursuivait  avec  une 
haine  habile  et  réfléchie.  Tallien,  furieux  d'avoir  vu  empri- 
soimer  la  citoyenne  Thérésa  Cabarrus  ,  madame  de  Fontenay, 
qu'il  épousa  peu  après,  s'entendit  avec  les  montagnards  Le- 
cointre  ,  Bourdon  de  l'Oise,  Thuriot ,  Panis ,  Fréron,  Mones- 
tier,  Guff'roy,  Dubois-Crancé,  tous  désignés  pour  l'échafaud. 
Chacun,  dit  Carlyle,  tàtait  si  sa  tête  était  encore  sur  ses  épaules. 
Robespierre  et  Couthon  ne  se  cachaient  pas  pour  annoncer  de 
nouvelles  arrestations  de  députés;  il  y  en  avait  plus  de  soixante 
qui  n'osaient  plus  coucher  dans  leur  lit.  Une  caricature,  car 
on  en  faisait  même  alors,  représentait  le  bourreau  se  mettant, 
après  avoir  guillotiné  toute  la  France,  à  se  guillotiner  lui- 
même. 

On  s'observa  quelques  jours  comme  deux  camps  ennemis. 
Payan  et  d'autres  conseillèrent  à  Robespierre  de  faire  un  nou- 
veau 31   mai.  Mais  il  n'était  pas  homme  à  descendre  sur  la 

vu.  37 


578  LlVr.E   CIINOUAINTIEME. 

pince  ))u1)lique.  11  aima  mieux  suivre  la  marche  qui  lui  avait 
toujours  réussi,  mettre  les  Jacobins  en  avant,  lancer  la  com- 
mune, dicter  à  l'Assemblée  de  nouvelles  proscriptions  avec  de 
nouveaux  choix  pour  les  comités,  et  lui  faire  la  loi  en  étalant 
ses  sophismes  devant  elle  sans  contradicteurs. 

Il  enpigea  la  lutte  aux  Jacobins  le  l"juillel.  Il  y  lit  un  grand 
discours  au  nom  des  patriotes  oppriniés  et  dénonça  ses  collè- 
pues.  Il  répéta  son  thème  habituel  ,  que  la  liberté  devait  faire 
entendre  de  mâles  accents;  f|u'il  était  absurde  de  traiter  la 
sévérité  contre  les  conspirateurs  d'attentat  contre  l'humanité  ; 
que  les  indulgents  étaient  des  fripons,  des  agents  de  l'étranger, 
des  contre-révolutionnaires  calomniant  la  justice.  Un  autre 
jour  il  soutint  que  ses  ennemis  avihssaient  la  Convention  en  la 
forçant  de  trembler.  Il  voulait  les  exterminer,  sans  en  épargner 
un  seul. 

Barère  et  les  autres  membres  des  comités  essayèrent  alors 
d'opjioser  la  Convention  aux  Jacobins.  Il  y  eut  aussi  quelques 
tentatives  de  rapprochements  in  extremis;  car  les  hommes 
comme  Barère  ne  se  fussent  pas  fait  scrupule  de  sacrifier  de 
nouvelles  victimes;  mais  ils  voulaient  arrêter  la  liste.  Robes- 
pierre exigeait  toujours  de  nouveaux  noms.  Barère  finit  par 
dire  :  «  Ce  Robespierre  est  insatiable  »  ;  et  la  conciliation  ne  se 
lit  pas. 

XXXV.  —  Le  26  juillet  (8  thermidor),  Robespierre  occupa 
la  tribune  devenue  son  champ  de  bataille.  Le  public  était 
accouru  en  foule  dès  le  matin.  Il  lut  un  discours  qui  dura  plus 
de  deux  heures,  discours  fatigant  et  prolixe,  où  il  répéta  qu'il 
avait  arraché  la  Convention  aux  factions  en  l'épurant;  que  les 
méchants  l'accablaient  d'accusations  et  de  calomnies.  On  col- 
portait d'odieuses  listes  de  victimes  désignées  ;  il  dénonçait  cette 
imposture.  Il  se  vanta  à  mots  couverts  d'avoir  tenu  éloignés  de 
l'échafaud  les  soixante-treize  qui  en  étaient  menacés  depuis 
neuf  mois.  «  Qui  suis-je,  dit-il,  moi  qu'on  accuse?  Un  esclave 
de  la  liberté,  un  martyr  vivant  de  la  république,  la  victime 
autant  que  l'ennemi  du  crime.  Tous  les  fripons  m'outra^jcnt  ; 
le.->  actions  les  plus  indifférentes,  les  plus  légitimes  de  la  part 
des  autres,  sont  des  crimes  pour  moi.  Un  homme  est  calomnié 
des  qu'il  me  connaît.  On  pardonne  à  d'autres  leurs  forffiits;  on 
me  fait  à  moi  un  crime  de  mon  zèle.  »  Ensuite ,  prenant  corps 
à  corps  ses  adversaires,  il  traita  de  hipons  les  financiers  de 


[jiiLLET  1794]  ROBESPIERRE  MENACE  LA  CONVENTION.  579 

la  république,  y  compris  Cambori,  se  moqua  de  Barère  qui 
avait  trouvé  une  occasion  de  chants  de  triomphe  dans  les  vic- 
toires remportées  sur  l'étranger,  soutint  que  les  victoires  sur 
les  ennemis  de  fintérieur  étaient  plus  nécessaires,  et  dénonç;? 
d'afFreuses  rapines  commi.^es  ou  autorisées  par  le  comité  de 
sûreté  générale.  Il  conclut  que  le  remède  consistait  à  punir  les 
traîtres,  à  épurer  les  comités,  et  à  subordonner  le  comité  de 
sûreté  générale  au  comité  de  salut  public. 

La  crainte  qu'il  inspirait  était  devenue  une  sorte  de  respect. 
L'habitude  fit  qu'on  l'écouta  dans  un  morne  silence.  Mais  sa 
maladresse  prenait  des  proportions  providentielles.  Entieie- 
ment  istilé,  même  des  hommes  du  gouvernement,  puisqu'il  ne 
gardait  pour  lui  que  Couthon  et  Saint-Just,  il  appelait  l'As- 
semblée à  lui  en  la  menaçant ,  et  en  suspendant  ses  menaces , 
ce  qui  en  détruisait  tout  l'effet.  La  mine  était  chargée  et  l'ex- 
plosion prête.  «  En  révolution,  dit  Daunou,  le  couraj'Te  est  la 
prudence  suprême.  »  Billaud  se  leva,  dit  <|u'il  allait  déchirer 
les  masques,  et  accusa  Robespierre  de  s'être  retiré  des  comités. 
Gambon  le  traita  de  tyran.  Panis  demanda  les  noms  des  six 
députés  dont  la  proscription  avait  été  annoncée  aux  Jacobins. 
Robespierre  répondit  en  éludant  la  question.  On  lui  cria  ; 
«  Nommez-les  !  »  et  ce  cri  fut  aussitôt  répété  dans  toute  la 
salle.  Au  lieu  de  voter  l'impression  du  discours,  on  en  vota  le 
renvoi  aux  comités.  Robespierre  demeura  livide  de  surprise  et 
de  froide  colère. 

Le  soir  il  alla  aux  Jacobins,  assisté  de  Couthon,  v  lut  le 
même  discoui's,  et  ajouta  que  c'était  son  testament  de  mort.  La 
salle  retentit  de  protestations  en  sa  faveur.  Henriot,  Payan  , 
Dumas  et  Gofflnhal ,  ces  deux  derniers  étaient  membres  du  Iri- 
Lunal  révolutionnaire,  entraînèrent  le  club.  Robespierre  dit  : 
«Séparez  encore  les  méchants  des  hommes  faibles,  sauvez 
encore  la  liberté.  »  Couthon  tira  de  sa  poche  la  liste  des  député:» 
qui  avaient  voté  contre  l'impression  du  discours;  ils  furent 
aussitôt  expulsés  du  club,  queîques-uns  même  maltraités  et 
battus.  Collot-d'Herboio,  naguère  l'orateur  le  plus  acclamé , 
fut  bué  et  accablé  d'injures.  Payan  proposa  d'aller  immédi.il<  - 
ment  enlever  les  conspirateurs.-  RobespieiTe  s'y  opposa,  se 
croyant  encore  maître  de  la  Convention ,  nialgré  la  scène  de  hi 
journée  et  malgré  l'avertissement  qui  venait  d'être  donné  à  sps 
ennemis.  Ce  jour-là  la  guillotine  faisait  tomber  les  têtes  des 
poêles  [loucher  et  André  Chéuier. 

37. 


580  LIVRE   CINQUANTIEME. 

La  journée  du  lendemain  27  (9  thermidor)  allait  être  déci- 
sive. Billavid,  CoUot  et  les  membres  des  comités  convinrent  de 
demander  à  l'Assemljlée  la  destitution  immédiate  d'Henri(jt  et 
la  citation  à  l;i  barre  des  représentants  de  la  conimune  Fleuriot 
et  Payan,  qui  [)réparaient  un  31  mai.  CoUot  eut  une  alterca- 
tion très-vive  avec  Saint-Just,  que  Robespierre  avait  cliar^jé 
de  lire  un  rapport  le  lendemain  et  qui  le  fit  la  nuit  même. 
Pendant  ce  temps,  Tallien  et  les  autres  Montagnards,  qui  se 
préparaient  à  l'attaque,  essayèrent  de  gagner  le.>  députés  de  la 
Plame,  muets  jusque-là.  Ces  députés  détestaient  la  Montagne 
qui  les  avait  livrés,  éprouvaient  une  répugnance  invincible  à 
s'entendre  avec  elle,  et  craignaient  d'être  ensuite  trahis  et 
sacrifiés.  Ils  se  disaient  que  pour  le  moment  Robespierre  était 
forcé  de  les  ménager.  Les  négociations  furent  très  difficiles. 
Enfin  Tallien  et  les  agents  des  comités  triunqjherent.  Buissv- 
d'Anglas,  Durand-Maillane  et  Palasne,  tous  les  trois  anciens 
constituants,  s'engagèrent  au  nom  de  la  Plaine,  dont  ils  pas- 
saient pour  les  chefs. 

Saint-Just  ouvrit  la  séance  en  commençant  la  lecture  de  son 
rapport,  qu'il  n'avait  pas  communiqué  à  ses  collègues.  Il  dit 
qu'il  parlait  au  nom  de  la  patrie,  qu'il  ne  serait  pas  témoin 
muet  du  mal;  que  Robespierre  ne  s'était  exprimé  qu'avec  mé- 
nagement sur  la  nécessité  darréter  des  membres  de  la  Con- 
vention. Tallien  l'interrompit  et  demanda  des  explications  sur 
les  divisions  du  comité  de  salut  public.  Billaud  déclara  que  des 
assassins  avaient  été  apostés  la  veille  aux  Jacobins  pour  égorger 
la  Convention.  Il  dit  que  Saint-Just  n'avait  pas  le  droit  de 
parler  au  nom  des  comités,  et  que  l'Assemblée  périrait  si  elle 
était  tàible.  On  lui  ciia  de  toutes  parts  :  «iSon!  non!  »  Il  atta- 
qua alors  Robespierre  en  personne  ,  son  absolutisme,  sa  liaison 
avec  Henriot,  sa  haine  de  la  Convention;  il  lui  reprocha  en 
tace  la  loi  du  22  prairial  dont  il  était  le  seul  auteur. 

Robespierre  bondit  à  la  tribune.  Les  cris  :  u-  A  bas  le  tyran  !  » 
répétés  unanimement,  lui  fermèrent  la  bouche.  Il  lutta  long- 
temps et  avec  acharnement  contre  l'orage.  Tout  fut  en  vain. 
Tallien  réclama  sa  mise  en  accusation,  tira  un  poignard  et  cria 
qu'il  était  prêt  à  lui  en  percer  le  sein.  On  demanda  qu'Henriot, 
Dumas,  Boulanger  fussent  décrétés  également.  «  Il  n'y  aura 
pas  de  31  mai,  s'écria  Tallien  ;  il  n'y  aura  pas  de  j)roscriptions. 
La  justice  nationale  seule  frappera  les  scélérats.  «  La  Conven- 
tion se  constitua  en  permanence.  Barere,  toujours  l'oreille  au 


[27  JurLLET  179^]       JOURNÉE   DU   9   THERMIDOR.  581 

vent,  avait,  dit-on,  préparé  deux  discours  différents.  Il  parla 
contre  Robespierre,  et  soutint  que  celui  qui  voulait  détruire 
les  comités  travaillait  contre  la  république.  A  sa  requête,  l'As- 
semblée cita  les  représentants  de  la  commune,  supprima  la 
place  de  commandant  de  la  force  armée  de  Paris,  et  vota  une 
proclamation  au  peuple.  Alors  plusieurs  députés  se  levèrent 
pour  joindre  leurs  voix  à  celles  des  ennemis  du  dictateur. 
Vadier  dénonça  son  odieux  système  de  délation  organisée;  il 
se  moqua  de  sa  prétention  de  personnifier  en  lui  la  liberté  et 
la  république,  et  de  se  dire  opprimé  quand  sa  volonté  servait 
de  loi. 

Comme  la  séance  se  prolongeait,  Tallien,  craignant  de  per- 
dre le  terrain  gagné,  ramena  l'Assemblée  à  la  question.  Louchet 
demanda  qu'on  en  finît  en  arrêtant  Robespierre.  Celui-ci, 
comme  une  béte  sauvage  aux  abois ,  allait  de  sa  place  à  la  tri- 
bune et  de  la  tribune  à  sa  place,  interpellant  tour  à  tour  la 
Montagne,  les  députés  de  la  Plaine  qu'il  appela  des  hommes 
purs  ,  Collot  qui  présidait  et  qu'il  appela  président  d'assassins. 
La  colère  l'empêchait  de  parler.  Un  représentant  lui  cria  : 
«C'est  le  sang  de  Danton  qui  t'étouffe.  «  Enfin  ^  le  décret  d'ac- 
cusation fut  voté  aux  cris  de  :  «  Vive  la  liberté  !  vive  la  républi- 
que !  à  bas  les  tyrans!  »  Piobespierre  put  à  peine  taire  entendre 
quelques  mots  :  «  La  république  est  perdue ,  les  brigands 
triomphent.  »  Saint-Just  et  Couthon  furent  compris  dans  le 
même  décret  que  lui.  Lebas  et  Robespierre  jeune  demandè- 
rent qu'on  y  ajoutât  leurs  noms.  Comme  les  accusés  restaient 
à  leurs  bancs  ,  un  député  réclama  qu'on  ne  fît  point  d'excep- 
tion en  leur  faveur  et  qu'ils  descendissent  à  la  barre.  L'assem- 
blée cria  toute  entière  :  «  A  la  barre  !  »  lis  furent  obligés  d'y 
descendre  comme  leurs  anciennes  victimes.  Les  huissiers  les 
entourèrent  et  les  conduisirent  au  comité  de  sûreté  générale. 

La  commune  rédigea  aussitôt  en  leur  faveur  une  adresse  où 
le  maire  Fleuriot  flétrissait  en  termes  de  sang  Collot  et  Barere. 
Elle  fit  appel  aux  Jacobins.  Elle  convoqua  les  sections  et  la 
force  armée.  Henriot  courut  à  cheval  avec  une  partie  de  son 
état-major  pour  soulever  la  population.  Rencontrant  au  fau- 
bourg Saint-Antoine  les  charrettes  qui  menaient  (piarante-liuit 
condamnés  à  l'échafaud,  il  vit  les  conducteurs  hésiter  devant 
le  peuple  prêt  à  les  arrêter.  Il  se  jeta  le  sabre  au  poing  au 
milieu  de  la  foule,  la  dispersa,  et  donna  l'ordre  que  l'exécu- 
tion s'achevât.   Il  courut  de  là  au    Palais-National,  toujours 


582  LIVr.E   CINQUANTIÈME. 

brcnKli.ssant  son  sabre,  pour  délivrer  les  cinq  députés;  mais  les 
peiuiarmes  le  désarmèrent  au  seuil  même  de  la  Convention. 

L;i  commune  fit  encore  sonner  le  tocsin  et  fermer  les  bar- 
rières. Elle  proclama  une  levée  du  peuple,  nomma  une  com- 
mis>ion  executive  de  douze  membres,  et  envoya  les  premiers 
hommes  armés  dont  elle  put  disposer  à  la  délivrance  des  pri- 
sonniers. 

Ceux-ci ,  conduits  dans  des  voitures  à  cinq  prisons  diffé- 
rentes, furent  partout  refusés  par  les  concierges,  qui  exirjeaient 
des  ordres  signés  de  la  commune.  Les  administrateurs  de  la 
police  s'emparèrent  d'eux,  et  les  menèrent  à  Fbôtel  de  ville, 
où  Robespierre  fut  acclamé. 

Coffinbal ,  vice-président  du  tribunal  révolutionnaire,  enva- 
hissait, à  la  téfe  de  canonniers  et  de  sectionnaires,  les  anti- 
chambres de  la  Convention.  Il  délivra  Henriot,  qui  remonta  à 
cheval  et  donna  aux  canonniers  l'ordre  de  pointer  leurs  canons 
contre  les  Tuileries. 

Tout  cela  se  passait  dans  une  confusion  inexprimable.  La 
commune  n'était  plus  si  forte  qu'autrefois.  Elle  n'avait  plus  de 
comités  révolutionnaires  à  sa  disposition.  La  plupart  de  ses 
membres  avaient  perdu  leur  popularité;  le  peuple  en  était  las. 
Elle  ne  renfermait  qu'un  homme  de  tête,  l'agent  général 
Payan.  Henriot  était  une  l^rute;  il  prit  ce  jour- là  des  mesures 
militaires  ineptes.  Robespierre  ne  songea  pas  à  se  montrer  au 
peuple  et  à  se  mettre  à  la  tête  d'un  mouvement.  Sa  vanité,  qui 
lui  ôta  le  jugement,  lui  suggérait  l'idée  d'affronter  le  tribunal 
révolutionnaire  pour  s'y  défendre  et  pour  en  sortir  glorifié 
comme  Marat.  En  présence  de  ces  hésitations,  le  peuple,  qui 
devenait  indifférent,  ne  bougea  pas.  Il  laissa  les  chefs  de  la 
révolution  se  mettre  les  uns  les  autres  hors  la  loi. 

La  Convention  n'agit  pas  de  son  côté  avec  plus  d'assurance. 
Elle  suspendit  imprudemment  la  séance,  de  cinq  heures  à  sept. 
Quand  elle  la  reprit,  elle  courut  le  risque  d  être  envahie,  peut- 
être  égorgée.  Mais  le  péril  l'anima.  Legendre,  Bourdon,  Bil- 
laud  leprésenterent  que  1  énergie  était  nécessaire,  fallût-il  périr 
noMement.  Henriot  fut  mis  hors  la  loi.  De  nombreux  députés 
coururent  hors  de  la  salle  signifier  cette  déclaration  aux  canon- 
niers. Ceux-ci  hésitaient  à  tirer.  L'arrivée  et  les  cris  des  con- 
vcnhoruiels  les  arrêtèrent. 

H  n\  avait  pas  un  moment  à  perdre.  L'Assemblée  mit  hors 
la  loi  les  cincf  accusés  et  les  membres  révoltés  de  la  commune. 


[28  JUILLET  1794]        FIN    DE   ROBES  PIERÎlE.  583 

Elle  nomma  Barras  commandant  de  la  force  armée,  lui  donna 
sept  représentants  pour  adjoints  et  en  envoya  d'autres  avertir 
les  sections.  Celles  ci  étaient  réunies,  mais  mal  instruites  de  ce 
qui  se  passait,  attendant  des  ordres  et  ne  sachant  auxquels 
obéir.  Barras  entraîna  les  plus  voisines,  entre  autres  la  section 
Le  Pelletier  (ancien  bataillon  des  Filles-Saint-Thomas)  ;  il  les 
groupa  autour  du  Palais-National,  puis  courut  à  l'école  de 
Mars,  qui  devait  être  dévouée  à  Robespierre;  il  en  changea  le 
commandant  et  l'entraîna  aussi. 

Dés  que  îa  Convention  se  trouva  suffisamment  protégée,  elle 
prit  l'initiative  de  l'agression  contre  la  commune.  Léonard 
Bourdon  se  mit  à  la  tète  de  plusieurs  sections  et  marcha  sur 
l'hôtel  de  ville. 

La  commune  n'était  gardée  que  par  un  petit  nombre  de 
canonniers  et  de  gendarmes.  Une  partie  des  sectionnaires , 
d'abord  réunis  sur  la  place  de  l'hôtel  de  ville,  s'étaient  retirés, 
d'autres  s'étaient  ralliés  à  la  colonne  de  Bourdon  et  criaient  : 
Vive  la  Convention!  En  général,  les  sections  n'attendaient 
pour  abandonner  la  commune  que  d'être  sûres  dé  sa  faiblesse. 
Les  conjurés  de  l'hôtel  de  ville  se  virent  abandonnés  et  cernés. 
Cofhnhal ,  furieux  de  la  nullité  d'Henriot,  le  saisit  à  bras  le 
corps  et  le  jeta  en  bas  d'un  escalier,  d'où  il  tomba  tout  meur- 
tri. Piobespierre  le  jeune  se  précipita  lui-même  par  une  fenêtre. 
Lebas  et  Maximilien  Robespierre  se  tirèrent  des  coups  de  pis- 
tolet; le  premier  se  tua  du  coup;  le  second  ne  fit  que  se  fra- 
casser la  mâchoire.  Bourdon ,  Dulac ,  le  gendarme  Méda  et 
d'autres  forcèrent  les  portes  de  la  salle,  s'emparèrent  de  Saint- 
Just,  de  Couthon,  des  municipaux,  et  les  emmenèrent  avec  les 
blessés,  qu'on  emporta  sur  des  brancards.  R  était  trois  heures 
du  matin  ;  on  n'entendait  qu'un  cri  :  «  Vive  la  liberté ,  vive  la 
république!  à  bas  les  tyrans  '  !  » 

Robespierre  fut  conduit  dans  une  salle  du  comité  de  salut 
public;  il  y  resta  quelque  temps  exposé  sur  une  table,  immo- 
bile, à  demi  évanoui,  l'œil  fixe,  impassible  au  physique  comme 
au  moral ,  au  milieu  des  injures  qui  lui  furent  prodiguées 

Les  cinq  furent  envoyés  au  tribunal  révolutionnaire  avec 
Henriot,  Dumas,  Fleuriot,  Payan  et  douze  autres  membres  de 
la  commune.   On  les  fit  comparaître  dans  la  journée  du  28 

^  Il  n'est  pas  sûr  que  Robespierre  se  soit  suicidé.  Suivant  une  version, 
le  coup  de  pistolet  qui  lui  fracassa  la  mâchoire  aurait  été  tiré  par  le  gendarme 
Méda. 


584  LIVllE  CINQUANTIEME. 

(10  thermidor).  Ayant  été  mis  hors  la  loi ,  ils  ne  devaient  point 
passer  par  un  jugement.  On  se  contenta  de  constater  leur  iden- 
tité. Fouquier-Tinville  et  les  juges  firent  leur  office  ordinaire. 
A  quatre  heures  après-midi  le  supplice  eut  lieu.  Jamais  la  foule 
n'avait  été  pareille.  Les  rues  étaient  remplies  d'une  masse 
mouvante;  les  spectateurs  couvraient  les  toits.  Les  parents  des 
victimes  assiégeaient  les  charrettes  et  se  pressaient  au  pied  de 
Técliafaud.  Les  gendarmes  montraient  Robespierre  avec  la 
pointe  de  leurs  sabres.  C'étaient  des  applaudissements,  une 
allégresse  universelle.  Paris  se  réveillait  d'un  silence  de  mort. 

La  journée  de  la  veille  s'était  passée  dans  une  incertitude 
poignante,  dans  les  alternatives  de  la  crainte  et  de  l'espoir. 
Les  suspects  entassés  dans  les  prisons,  avertis  des  bruits  du 
dehors,  attendaient  avec  anxiété  l'heure  d'être  élargis  ou 
égorgés.  Le  28,  les  adresses  aflluèrent  à  la  Convention;  la 
plupart  répétaient  une  phrase  convenue  :  «  Catilina  n'est  plus, 
la  patrie  est  sauvée  !  » 

Ce  sentiment  fut  irrésistible.  Sans  doute,  ceux  qui  venaient 
de  renverser  Robespierre  étaient  des  terroristes  et  quelques- 
uns  des  septembriseurs.  Mais  ces  terroristes  mettaient  à  bas 
leur  propre  système  ;  ils  s'étaient  vus  obligés  de  faire  appel  à  la 
Plaine,  aux  modérés,  qui  sortaient  de  leur  eflacement;  ils 
obéissaient  à  la  voix  de  la  pitié  publique.  La  réaction  dont  ils 
donnaient  le  signal  devait  être  plus  puissante  qu'eux.  La  France 
allait  prendre  possession  d'elle-même;  car  la  mesure  était 
comblée. 

Robespierre  personnifiait  la  Terreur.  Nul  plus  que  lui  n'avait 
contribué  à  l'établir  et  à  l'appliquer.  C'était  lui  qui  en  avait  fait 
la  théorie.  Il  était  avec  Saint-Just  le  doctrinaire  du  gouverne- 
ment révolutionnaire.  C'était  lui  qui  avait  tué  Louis  XVI, 
Marie-Antoinette,  Custine»  et  les  autres  généraux,  les  Giron- 
dins, Danton  et  Camille  Desmoulins,  Hébert  et  ses  acolvtes. 
Il  avait  décimé  par  la  guillotine  tous  les  partis,  ou  plutôt  toutes 
les  résistances  sans  distinction  de  partis.  Quoiqu'il  se  récriât 
parfois  contre  l'effusion  du  sang,  il  ne  l'eût  pas  arrêtée,  parce 
qu'il  eût  toujours  rencontré  des  mécontents;  qu'il  les  eût  tou- 
jours regardés  comme  des  conspirateurs ,  et  qu'il  les  eût  dés 
lors  envoyés  à  l'échafaud.  Jamais  il  n'eût  créé  l'ordre  en 
France;  car  depuis  un  an  il  était  le  maître,  et  le  désordre  allait 
croissant.  Il  n'eut  pas  non  plus  tait  la  paix,  comme  on  s'ima- 
ginait à  l'étranger  qu'il  la  ferait  s'il  consolidait  sa  dictature  ;  ce 


JUGEMENT   SUR   ROBESPIERRE.  5S5 

lui  eût  été  impossible.  Son  système  était  sans  issue.  Vainement 
il  se  drapait  clans  sa  vertu;  vainement  il  se  distinguait  des  vul- 
gaires égorgeurs  par  la  recherche  de  son  costume  et  de  ses 
manières;  il  régnait  par  le  sang.  Avec  lui,  nul  ne  pouvait  pré- 
voir quand  le  règne  du  sang  finirait;  lui  mort,  le  jour  en  était 
venu.  Voilà  ce  que  la  France  comprit  le  9  thermidor. 

Ses  panégyristes  plus  ou  moins  avoués  ont  prétendu  qu'il 
eût  reconstitué  un  gouvernement  régulier  et  qu'il  en  avait 
déclaré  la  nécessité.  S'il  l'eût  voulu,  il  ne  l'eût  pas  fait;  il  n'eût 
pu  le  faire.  Un  mois  avant  sa  mort  il  laissait  encore  décréter 
un  nouveau  milliard  d'assignats  et  un  nouvel  emprunt  forcé  de 
cent  milhons  sur  les  riches.  Tout  entier  à  la  poursuite  des 
conspirateurs  ses  ennemis,  il  n'y  fit  trêve  qu'une  tois,  le  jour 
où  il  organisa  la  fête  de  l'Etre  suprême.  Aujourd'hui  l'igno- 
rance et  l'aveuglement  peuvent  seuls  le  défendre. 

Pourtant  le  souvenir  attaché  à  son  nom  a  quelque  chose  de 
grand  en  même  temps  que  de  terrible.  La  raison,  c'est  qu'il  a 
été  pendant  près  d'un  an  le  maître  de  la  France ,  et  il  en  a  été 
le  maître  parce  qu'il  a  eu  la  force  qui  trouve  toujours  des  ado- 
rateurs,  et  qu'on  avait  longtemps  cherchée  ailleurs  sans  la 
trouver.  Mais  l'usage  qu'il  en  fit  prouva  ,  comme  a  dit  avec 
avec  raison  le  révolutionnaire  Mercier,  que  de  grandes  qualités 
n'étaient  pas  nécessaires  pour  commettre  de  grands  crimes. 


LIVRE   CINQUANTE   ET    UNIEME. 

LA     CONVENTION. 

QUATRIÈME     PARTIE.     1794-1795. 


I.  —  Le  28  juillet  (10  thermidor),  Barere  fit,  .suivant  .son 
usage,  un  rapport  .sur  les  événements  de  la  veille  avec  un  projet 
de  proclamation.  Ce  ra[)port  fut  plus  odieux  et  plus  absurde 
qu'aucun  des  précédents.  Il  félicitait  la  France  de  la  chute  de 
Robespierre  et  des  complices  de  sa  tyrannie,  comme  s'il  y  eût 
été  lui-même  étranger.  Il  les  accusait  de  ro\alisme,  alléguant 
qu'on  avait  trouvé  dans  la  salle  de  l'hôtel  de  ville  un  sceau 
fleurdelisé.  Puis  il  se  récriait  contre  VinduJgence,  et  disait  que 
le  gouvernement  révolutionnaire  allait  reprendre  son  empire. 

C'était  là  en  effet  le  plan  des  membres  des  comités.  Vain- 
queurs dans  la  lutte,  ils  voulaient  continuer  la  Terreur  en  la 
dirigeant ,  avec  Robespierre  de  moins.  Le  29 ,  quand  Elie 
Lacoste  proposa  de  supprimer  le  tribunal  révolutionnaire,  et 
de  le  remplacer  par  une  commission  provisoire  ,  Billaud  répon- 
dit qu'il  était  nécessaire  de  conserver  ces  hommes  purs  pour 
juger  les  complices  de  Robespierre  et  ses  amis.  En  effet, 
quatre-vingts  membres  de  la  commune  furent  encore  conduits 
à  l'échafaud  ce  jour-là  et  douze  le  lendemain.  On  avait  la 
mesure  de  la  docilité  du  tribunal;  Fouquier  obéissait  avec  la 
ponctualité  du  bourreau. 

Mais  pour  Paris  et  la  France,  la  chute  de  Robespierre  et  de 
ses  satellites ,  c'était  autre  chose ,  c'était  la  fin  de  la  Terreur. 
L'allégresse  fut  si  subite  et  si  bruvante ,  que  rien  ne  put  en 
empêcher  les  transports.  Les  familles  se  retrouvèrent;  les  fugi- 
tifs, les  gens  qui  se  cachaient,  qui  se  déguisaient,  reparurent. 
Mille  moyens  ingénieu.x  propagèrent  en  un  instant  l'inconce- 
vable nouvelle.  La  Terreur,  en  frappant  toutes  les  classes  et 
toutes  les  opinions,  avait  rapproché  tout  le  monde  et  fait  oublier 
les  anciennes  divisions.  La  France  entière  n'eut  qu'un  cri,  et 
ce  fut  un  cri  de  joie. 


[août  1794]  REACTION   THERMIDORIENNE.  587 

Ce  sentiment  irrésistible  eut  son  ëcho  dans  la  Convention, 
en  flëpit  des  comités.  Le  1"  août,  le  rappel  de  la  loi  de  prairial, 
proposé  par  Lecointre,  fut  décrété  d'une  voix  unanime.  Fou- 
quier-Tinville  fut  mis  en  accusation;  on  décida  même  qu'il  n'y 
aurait  point  de  décret  contre  lui;  qu'il  serait  simplement  livré 
à  la  justice  comme  un  scélérat.  Héron,  chef  de  la  police  de 
Robespierre  ,  Rossignol ,  Hermann,  eurent  le  même  sort,  ainsi 
que  Coffinbal,  qui  fut  arrêté  quelques  jours  après.  Le  monta- 
gnard André  Dumont,  ancien  commissaire,  fit  chasser  David 
du  comité  de  sûreté  générale;  David  renia  devant  la  Conven- 
tion le  mot  qu'il  avait  dit  à  Robe>pierre  aux  Jacobins  :  «  Je 
boirai  la  ciguë  avec  toi.  »  André  Dumont  dénonça  encore 
Lebon ,  pendant  que  Rovère ,  autre  montagnard ,  dénonçait 
Maignet  et  l'effusion  du  sang  dans  le  Midi. 

Le  tribunal  révolutionnaire  ne  fut  pas  seulement  débarrassé 
des  âmes  damnées  de  Robespierre.  Malgré  les  efforts  de  Barére 
pour  qu'on  s'en  tînt  là,  on  changea  le  10  août  tous  les  juges  , 
à  l'exception  de  trois,  et  tous  les  jurés.  Les  nouveaux  juges  et 
les  nouveaux  jurés  furent  désignés  par  la  Convention  elle- 
même,  qui  les  mit  en  réquisition ,  c'est-à-dire  ne  leur  permit 
pas  de  se  soustraire  à  la  charge  qu'elle  leur  imposait. 

Il  fallait  aussi  compléter  le  comité  de  salut  public,  réduit  de 
neuf  membres  à  six ,  dont  deux  étaient  toujours  absents.  On 
décida  que  tous  les  membres  seraient  astreints  à  la  résidence  ; 
puis,  comme  on  voulait  prévenir  à  tout  prix  le  retour  de  la 
tyrannie,  Tallien  fit  décréter  que  les  comités  se  renouvelle- 
raient par  quarts  tous  les  mois  et  que  les  membres  sortants  ne 
pourraient  pas  être  réélus  immédiatement.  Les  nouveaux  élus 
furent  Tallien,  Bréard,  Tliuriot  et  Treilhard.  On  créa  aussi 
seize  comités  indépendants,  auxquels  les  commissions  execu- 
tives durent  rendre  compte  de  leurs  actes  d'administration. 
Système  compliqué  qui  embarrassait  l'action  administrative, 
mais  qui  était  devenu  nécessaire  et  qui  eut  un  avantage  impor- 
tant. Chacun  des  comités  comprenant  un  grand  nombre  de 
membres  de  l'Assemblée,  le  gouvernement  passa  en  réalité  aux 
mains  des  hommes  de  la  Convention ,  et  dans  le  sein  de  chaque 
comité  aux  mains  des  plus  capables. 

On  compléta  ces  changements  le  6  août ,  en  décrétant  que  la 
garde  nationale  de  Paris  n'aurait  plus  de  commandant  général, 
et  le  1"  septembre  ,  en  remplaçant  la  commune  par  deux  com- 
missions chargées,  l'une  de  la  police  administrative,  l'autre 


588  LIVRE   CIXQUANTE   ET   UNIÈME. 

des  contributions.  Le  reste  de  ses  anciennes  attributions  fut 
confié  aux  commissions  executives. 

Mais  avant  qu'on  eût  pris  toutes  ces  mesures,  le  vœu  public 
exigeait  la  mise  en  liberté  des  innombral)les  détenus  qui  encom- 
braient les  prisons.  Les  modérés,  reparaissant  dans  les  sec- 
tions, ne  parlaient  que  de  délivrer  ou  de  ven.jjer  leurs  parents 
et  leurs  amis.  Les  thermidoriens,  comme  Le/jendre ,  Fréron, 
Tallien,  Merlin  de  Thionville,  Barras,  Thuriot,  Bourdon, 
Dubois  Crancé,  loin  de  résister  à  ce  vœu,  précbèrent  la  clé- 
mence, et  cherchèrent  à  se  rendre  populaires  en  courant  les 
premiers  aux  prisons  pour  les  ouvrir.  Le  comité  de  sûreté  géné- 
rale prononça  des  élargissements  en  masse,  et  les  prisons  se 
vidèrent  aussi  vite  qu'elles  s'étaient  remplies.  La  foule  se  pres- 
sait à  la  sortie  de  manière  à  former  encombrement.  Barère, 
qui  rédigeait  toujours  les  rapports  dans  le  même  style,  dit: 
«  La  victoire  vient  de  marquer  une  époque  où  la  patrie  doit 
é(re  indulgente  sans  danger.  »  Parmi  les  détenus  qui  furent 
libérés,  ii  faut  citer  le  général  Hoche  et  madame  de  Fontenay. 

Ces  élargissements  si  nombreux  et  si  faciles  effrayèrent  les 
Montagnards.  Ils  sentirent  qu'un  flot  de  haines  allait  s'élever, 
grossir  et  les  submerger.  Duhem,  un  des  plus  fougueux,  atta- 
qua la  réaction  en  face,  le  13  août.  Yadier  ne  fut  pas  moins 
énergique,  c'est-à-dire  pas  moins  violent.  La  Convention,  sor- 
tant à  peine  d'un  long  silence,  revint  brusquement  aux  orages 
de  ses  premiers  jours.  Mais  les  Thermidoriens  résistèrent  à  ces 
cris.  Tallien  déclara  que  la  république  était  trop  juste  pour 
emprisonner  des  patriotes,  et  trop  forte  pour  avoir  peur  de 
quelques  aristocrates  mis  en  liberté. 

On  réduisit  ensuite  le  nombre  des  comités  révolutionnaires. 
On  décida  qu'ils  seraient  conservés  seulement  dans  les  villes  de 
huit  mille  âmes  au  moins,  et  qu'ils  ne  pourraient  décerner  de 
mandats  d'arrêt  que  dans  des  formes  et  des  conditions  déter- 
minées; qu'à  Paris  ils  seraient  au  nombre  de  douze;  que  les 
sections  ne  se  réuniraient  pas  plus  d'une  fois  chaque  décade,  et 
qu'on  cesserait  de  payer  le?  quarante  sous  par  jour  aux  assis- 
tants, c'est-à-dire  de  solder  le  désordre  et  d'entretenir  des 
gaspillages  affreux  ;  on  décida  encore  que  les  représentants  en 
mission  épureraient  les  différentes  administrations  par  l'expul- 
sion de  tous  les  hommes  qui  avaient  servi  la  tyrannie  de  Robes- 
pierre. On  procédait  ainsi  par  les  moyens  que  Robespierre  avait 
employés.  L'idée   de  reconstituer  les  administrations  par  les 


Aoi-r  1794]  FIN    DE   LA    TI^RP.ETJ]^.  589 

élections  fut  exprimée  mais  ajournée,  parce  que  dans  l'état  où 
se  trouvaient  les  esprits,  toute  convocation  des  assemblées 
primaires  eût  produit  la  guerre  civile. 

Le  mois  d'août  se  passa  donc  à  défaire  ce  que  la  Terreur 
avait  fait.  On  chang^ea  même  des  dénominations  devenues 
odieuses.  Le  comité  de  salut  public  devint  comité  des  opéra- 
tions militaires  et  diplomatiques;  le  comité  de  sûreté  générale 
comité  de  police  générale.  On  héritait  pourtant  ;  on  n'osait 
condamner  absolument  le  passé.  Quand  les  départements  récla- 
maient contre  les  commissaires,  la  Montagne  se  récriait,  sou- 
tenait que  la  représentation  nationale  était  avilie,  qu'ils  avaient 
sauvé  la  patrie  en  proscrivant  les  nobles  et  les  contre-révolu- 
tionnaires. On  renvoya  ainsi  aux  comités  l'examen  des  dénon- 
ciations contre  Maignet,  malgré  Barere  qui  affirmait  que  dans 
la  seule  ville  de  Tarascon  les  comités  renfermaient  plus  de  trois 
mille  détenus. 

Le  prudent  Durand  de  Maillane  dei7ianda  la  liberté  de  la 
presse.  Fréron,  rédacteu)' de  V Orateur  du  peuple,  devenu  l'un 
des  plus  fougueux  Thermidoriens,  soutint  qu'elle  devait  être 
accordée  sans  limites.  C'était  l'avis  à  peu  près  général,  parce 
qu'on  ne  la  comprenait  guère  autrement,  et  que  sous  la  Ter- 
reur la  limitation  a\ait  été  équivalente  à  une  suppression.  Ce- 
pendant les  Montagnards  la  repoussaient,  pour  ne  pas  donner 
aux  aristocrates  un  moyen  d'exercer  des  représailles.  La  ques- 
tion fut  encore  renvoyée  à  l'étude  des  comité»  compétents. 

Restait  le  club  de^  Jacobins.  Legendre  l'avait  fermé  le 
9  thermidor  et  en  avait  déposé  les  clefs  sur  le  bureau  de  la 
Convention.  Billaud ,  Collot,  Vadier  s'empressèrent  de  le 
reconstituer  eu  V épurant ,  c'est-à-dire  en  chas->ant  tous  ceux  qui 
étaient  trop  entachés  de  Robespierrisme.  Avec  le  système  com- 
mode des  épurations,  les  gouvernants,  assurés  de  dominer  le 
club,  pouvaient  s'en  servir  pour  tenir  la  réaction  en  respect; 
car  tous  les  fonctionnaires  ou  agents  compromis  durant  la 
Terreur  devaient  s'y  réfugier.  Les  Jacobins,  après  quelques 
jours  de  silence  forcé,  reprirent  vite  leurs  anciennes  allures, 
et  prêtèrent  à  la  Montagne  la  violence  ordinaire  de  leur 
concours. 

II.  —  Les  premiers  auteurs  du  9  thermidor  n'avaient  voulu 
que  la  chute  de  Robespierre  et  la  modification  nécessaire  d'un 
régime  que  tuaient  ses  propres  excès.  Ils  n'avaient  pas  eu  le 


5C0  LTVr.E   CINQUANTE   ET  UNIEME. 

temps  de  faire  d'autres  calculs.  Entraînés  par  l'opinion,  qui  se 
redressait  comme  un  ressort  trop  lon{](emps  comprimé,  et 
par  la  force  des  événements,  ils  comprirent  très-vite  rpi'i!  leur 
faîltiit  suivre  le  mouvement  et  se  séparer  de  la  Montagne,  tou- 
jours ingouvernable.  La  majorité  de  l'Assemblée  le  comprit 
aussi.  C'était  pour  elle  le  seul  moyen  de  sauver  le  peu  d'auto- 
rité morale  qui  lui  restait. 

Tallien  prononça  donc  le  25  août  (11  fructidor)  un  discours 
qui  fut  un  manifeste,  sur  les  conditions  du  maintien  du  gouver- 
nement révolutionnaire.  Suivant  lui,  ce  gouvernement  ne  de- 
vait pas  agir  à  la  manière  de  la  révolution,  mais  achever  la 
révolution.  La  France  n'était  plus  un  champ  de  bataille;  on  ne 
devait  plus  maintenir  le  peuple  en  état  d'insurrection,  il  fallait 
en  finir  avec  la  terreur.  «  La  Terreur  est  un  tremblement  ha- 
bituel,  général,  qui  étouffe  les  affections,  qui  dérange  les 
idées;  c'est  une  désorganisation  de  l'àme.  »  Un  gouvernement 
ne  peut  inspirer  la  terreur  qu'en  menaçant  des  peines  capitales, 
en  menaçant  sans  cesse,  en  menaçant  tout  le  monde,  en  me- 
naçant toute  espèce  d'action  et  d'inaction ,  en  menaçant  sans 
ombre  de  preuve.  C'est  le  pouvoir  absolu  d'une  part,  la  crainte 
sans  limite  d'autre  part.  Tallien  faisait  ensuite  du  régime  sous 
lequel  on  avait  vécu  un  tableau  affreux  :  «  Sous  chaque  pas  un 
piège;  dans  chaque  maison  un  espion;  dans  chaque  famille  un 
traître;  sur  le  tribunal,  des  assassins;  tous  les  citoyens  à  la 
torture  par  le  supplice  de  quelques-uns.  «  Conserver  ce  système 
eu  ne  l'appliquant  rigoureusement  qu'aux  classes  suspectes 
était  une  utopie.  «  Il  faut,  disait-il,  que  la  terreur  soit  partout 
ou  nulle  part.  La  Convention  ne  doit  pas  souffrir  que  la  répu- 
blique soit  plus  longtemps  divisée  en  deux  classes  ,  les  persécu- 
teurs et  les  persécutés,  ceux  qui  font  peur  et  ceux  qui  ont 
peur.  1)  La  terreur  suppose  la  tyrannie  et  ne  peut  être  utile 
qu'à  une  minorité  voulant  oppnmer  la  majorité.  «  Quoi!  pour 
garantir  la  souveraineté  d'un  peuple  il  faudrait  la  lui  ravir! 
Quoi  !  on  ne  pourrait  rassurer  la  propriété  que  par  la  spolia- 
tion! l'égalité  que  par  des  proscriptions  d'origine  ou  de  proies- 
sion!  l'humanité  que  par  l'effusion  du  sang!  la  fraternité  que 
par  l'excitation  d'une  partie  de  la  nation  !  Si  c"est  ainsi  que  se 
fonde  la  république  ,  Néron  en  aurait  pu  être  le  fondateur. 
La  Convention  ne  prendra  pas  la  succession  de  Robespierre  et 
la  continuation  de  ses  crimes.  « 

Tallien  repoussait  donc  la  Terreur;  il  concluait  à  maintenir 


[septembre  1794]       LA    QUEUE   DE   R  ORES  PIERRE.  591 

]e  pjOuvernement  révolutionnaire  jusqu'à  la  paix;  mais  il  n'en- 
tendait par  là  qu'ajourner  la  mise  en  vigueur  de  la  constitution 
et  la  convocation  des  assemblées  primaires.  La  justice  seule, 
qu'il  appelait  la  terreur  des  méchants,  devait  être  mise  à  l'ordre 
du  jour,  et  la  presse  devait  être  libre. 

La  Montagne  lui  reprocha  de  se  séparer  des  terroristes  par 
orgueil,  par  ambition,  et  de  diviser  l'Assemblée.  Thuriot, 
quoique  l'un  des  Thermidoriens,  soutint  qu'il  fallait  jeter  un 
voile  sur  le  passé.  C'est  ce  que  la  Convention  tout  entière  eût 
voulu;  car  elle  y  était  tout  entière  intéressée.  Mais  était-ce 
chose  possible? 

Le  29  août,  Lecointre,  un  des  Montagnards  les  moins  dis- 
ciplinés et  les  plus  aventureux,  fit  un  pas  de  plus.  Il  attaqua 
Collot,  Barère ,  Billaud ,  Amar  et  Vadier,  présenta  contre 
eux  vingt-deux  chefs  d'accusation ,  et  inculpa  leur  complicité 
dans  les  actes  de  la  Terreur,  dans  les  proscriptions,  la  mort 
de  Danton,  les  iniquités  du  tribunal  révolutionnaire,  la  loi 
du  22  prairial.  Un  violent  orage  s'éleva.  C'était  la  Conven- 
tion elle-même  qui  se  voyait  accusée ,  puisqu'elle  avait  tout 
approuvé,  v  Si  les  membres  des  comités  sont  coupables,  dit 
Cambon  ,  la  Convention  l'est  aussi  et  toute  la  nation  avec 
elle.  »  Billaud  soutint  qu'on  voulait  mutiler  l'Assemblée,  c'e>.t- 
à-dire  continuer  le  système  de  Robespierre,  et  par  un  retour 
agressif,  il  fit  une  sortie  contre  les  intrigants,  les  corrompus  et 
la  séquelle  de  Danton ,  dont  quelques  anciens  amis ,  quelques 
indulgents,  figuraient  au  nombre  des  thermidoriens.  Vadier  le 
suivit  à  la  tribune,  armé  d'un  pistolet.  Ils  obtinrent  que  l'As- 
semblée passât  à  l'ordre  du  jour  et  même  exprimât  son  indi- 
gnation; ils  obtinrent  encore  le  lendemain,  en  demandant  des 
faits  et  des  pièces,  que  l'accusation  de  Lecointre  fût  déclarée 
fausse  et  calomnieuse.  Le  coup  n'en  fut  pas  moins  porté,  Collot 
et  Billaud  se  démirent  le  !"■  septembre,  tandis  que  Barere 
sortait  de  charge  par  la  voie  du  sort.  V^adier  et  Vouland  sorti- 
rent du  comité  de  sûreté  générale.  La  démission  de  Tallien  fut 
une  sorte  de  satislaction  accordée  à  l'ancienne  Montagne.  Les 
nouveaux  membres  élus  au  comité  de  salut  public  lurent  Del- 
mas ,  Cochon,  Merlin  de  Douai  et  Fourcroy. 

III.  —  Le  club  des  Jacobins,  quoique  épuré,  se  reconstitua 
très-vite  par  l'action  des  teiToristes  Duhem,  Carrier,  Levasseur, 
Payan.  Ils  provoquèrent  des  pétitions  pour  maintenir  le  régune 


592  LIVRE   CINQrA^TE   ET   U>-IEME. 

de  la  Terreur  et  le  faire  durer  t  mt  r|u'il  resterait  des  aristo- 
crates à  coinl)attre  et  à  vaincre,  lis  réclamèrent  Fimpression  et 
la  publication  de  la  liste  des  suspects  elar^Ms;  mais  la  Conven- 
tion s'v  rekisa.  Les  Jacobins  se  ranimèrent  partout.  Ceux  de 
Marseille  écrivaient  à  ceux  de  Paris  :  «  La  Montagne  e>t  donc 
endormie  fjuaiid  les  aristocrates  se  réveillent.  Nous  sommes  là 
pour  la  défendre.  Montagne  de  Sinaï,  tonne,  éclate!...  Donnez 
un  nouveau  trai  chant  à  la  hache  nationale!  Il  se  trame  de 
nouveaux  complots  dans  les  prisons  '.  »  Tous  les  terroristes  de 
France  s'adressaient  au  c'ub  pour  réclamer  la  réorganisation 
des  clubs  révolutionnaires,  le  rétablissement  de  la  loi  des  sus- 
pects, la  reprise  de  mesures  actives  contre  les  nobles  et  les 
prêtres. 

Tallien,  Fréron,  Lecointre  furent  rayés  des  anciennes  listes. 
Tallien  reçut  un  coup  de  couteau;  il  fut  seulement  effleuré, 
mais  personne  ne  douta  que  ce  ne  fût  une  vengeance  inspirée 
par  les  déclamations  des  Jacobins.  Le  lendemain  de  cet  atten- 
tat, 10  septembre ,  Merlin  de  Thionville  dénonça  leurs  discours 
et  leurs  adresses  anarchif|ues.  Il  déclara  que  les  membres  de  la 
Convention  devaient  se  retirer  du  club;  il  s  écria  :  te  Peuple! 
arme-toi  de  ta  puissance,  et  la  loi  à  la  main,  fonds  sur  ce 
repaire  de  brigands!  »  La  discussion  devint  d'une  violence 
extrême.  On  accusa  Duliem  d'avoir  dit  que  les  crapauds  du 
Marais  relevaient  la  tête  et  qu'il  fallait  la  leur  couper.  Cepen- 
dant l'Assemblée  hésita  encore  avant  de  frapper  les  Jacobins; 
il  lui  semblait  que  c'était  tuer  la  révolution.  Quelques  esprits 
timides  proposèrent  d'attendre  le  grand  rapport  que  Robert 
Lindet  était  chargé  de  faire  sur  Tétat  de  la  ré[)ul)lique.  Durand 
Maillane  proposa  de  se  borner  à  supprimer  la  correspondance 
des  sociétés  populaires  entre  elles. 

CoUot  d'Herbois  mit  ce  délai  à  profit,  sortit  du  silence  qu'il 
avait  gardé,  et  recommença  à  tonner  contre  le  modérantisme 
et  l'aristocratie.  Les  thermidoriens  et  les  muscadins  se  grou- 
pèrent alors  de  leur  côté  contre  ce  qu'ils  a|)pelaient  la  queue 
de  Robespierre.  Le  18,  il  y  eut  des  désordres  au  Palais-lioval. 
Le  19,  Merlin  de  Douai  fit  décréter  une  mesure  de  police  de- 
venue nécessaire,  l'éloignement  à  dix  lieues  de  Paris  pendant 
vingt  jours  de  quiconque  n'y  était  pas  domicilié  depuis  quatre 
mois  au  moins,  des  suspects  élargis,  des  militaires  sans  solde, 

*  Lettre  lue  aux  Jacobins  le  23  août. 


[sEPTEMBnE  1794]  ROBERT    LINDET.  593 

des  membres  des  comités  révolutionnaires  qui  encombraient  la 
capitale. 

Le  20,  Robert  Lindet  lut  son  grand  rapport;  il  y  passa  en 
revue  les  événements  arrivés  depuis  la  mort  du  roi,  expliquant 
st  approuvant  également  le  31  mai,  la  Terreur,  le  1)  ther- 
midor. La  Terreur  avait  été  nécessaire,  parce  qu'il  avait  lallu 
que  chaque  citoyen  se  regardât  comme  défendant  un  poste 
contre  Tennemi  du  dedans;  mais  la  liberté  avait  tu^é  parti  de 
tout.  PourTavenir,  le  gouvernement  devait  être  maintenu  dans 
sa  force;  seulement  le  moment  de  la  réconciliation  était 
arrivé,  et  les  patriotes  devaient  en  donner  Texemple.  Il  fallait 
rentrer  dans  l'état  normal ,  rappeler  l'activité  dans  les  cam- 
pagnes, dans  les  ateliers,  les  fabriques  et  les  manufactures, 
rétablir  le  commerce  que  Robespierre  avait  voulu  détruire, 
remettre  en  circulation  les  marchandises  séquestrées  et  favo- 
riser l'exportation,  rendre  des  bras  à  l'agriculture  et  aux  mé- 
tiers, auxquels  la  guerre  seule  enlevait  un  million  cinq  cent 
mille  citoyens.»  On  n'a,  ajoutait  le  rapporteur,  qu'une  idée 
confuse  de  toutes  les  pertes  et  les  consommations  que  néces- 
sitent ces  immenses  rassemblements.  » 

Ce  rapport  diffus,  vague  et  d'un  optimisme  officiel,  avait 
pour  tout  mérite  d'exposer  le  système  du  nouveau  comité  de 
salut  public.  11  voulait  jeter  un  voile  sur  le  passé  et  en  même 
temps  sortir  des  mesures  révolutionnaires,  telles  que  le  maxi- 
mum et  les  réquisitions,  qui  détruisaient  la  fortune  publique. 
Robert  Lindet  dénonçait  ensuite  les  hommes  qui  n'avaient  em- 
brassé la  révolution  que  pour  commettre  des  forfaits;  il  an- 
nonçait qu'il  fallait  chasser  le  crime  et  l'imposture;  allusion  à 
Carrier,  Fouquier-Tinville  et  quelques  autres.  Enfin  il  rappe- 
lait à  la  Convention  qu'elle  avait  entrepris  de  faire  des  lois  du- 
rab!e>  pour  régénérer  la  nation ,  les  lois  sur  l'instruction ,  sui 
les  écoles  normales  et  les  fêtes  populaires. 

Fidèle  à  ce  système  moyen,  la  Convention  laissa  célébrer  le 
21  septembre,  en  vertu  d  un  de  ses  anciens  décrets,  la  trans- 
lation des  cendres  de  Marat  au  Panthéon ,  d'où  l'on  expulsa 
celles  de  Mirabeau.  Elle  n'osa  pas  se  déjuger,  et  se  contenta 
de  modifier  le  sens  de  la  cérémonie,  en  y  mêlant  par  une  con- 
fusion singulière  la  promenade  de  quatorze  drapeaux,  distri- 
bués aux  quatorze  armées  qui  avaient  sauvé  la  France.  On 
venait  d'apprendre  que  les  Autrichiens,  chassés  de  la  Belgi- 
que, avaient  abandonné  Valenciennes,»  Condé  et  le  Quesnoy. 

vn.  38 


594  LIVRE  CINQUA:NTE  ET  UNIEME. 

Mais  si  la  Convention,  liée  par  son  passé,  louvoyait  ainsi, 
ces  dernières  mesures  furent  loin  de  satisfaire  le  public,  «  Les 
chefs  des  terroristes,  prétend  Thibaudeau,  disaient  qu'en  ré- 
volution il  ne  fout  jamais  regarder  en  arrière;  or  la  nation  y 
regardait.  »  La  nation  voulait  donc  réagir  contre  la  Terreur  et 
en  empêcher  le  retour  à  tout  prix;  car  les  menaces  des  Jaco- 
bins lui  criaient  que  tout  n'était  pas  fini.  Chaque  jour  arrivaient 
d'cdfreuses  révélations.  Quatre-vingt-quatorze  Nantais,  détenus  à 
Paris  depuis  le  mois  de  janvier,  avaient  publié  après  le  9  thermi- 
dor un  mémoire,  à  la  suite  duquel  ils  avaient  obtenu  un  juge- 
ment. Ce  mémoire  fut  comme  une  trompette  qui  retentit  au 
loin.  L'instruction  révéla  qu'ils  étaient  partis  cent  trente- 
deux;  qu'un  bon  nombre,  par  conséquent,  étaient  morts  pen- 
dant la  route  ou  en  prison  ;  qu'ils  avaient  été  indignement  vic- 
times du  comité  révolutionnaire  de  Nantes ,  et  que  ce  comité 
s'était  souillé  de  vols  et  de  pillages.  Ils  furent  acquittés  le 
14  septembre,  aux  applaudissements  de  tout  Paris.  Quelques 
jours  après,  l'exposé  des  crimes  commis  dans  la  Vendée  amena 
un  décret  d'arrestation  contre  ïurreau  et  deux  autres  généraux. 
Carnot  et  Billaud-Varennes  furent  interpellés  pour  n'avoir  pas 
fait  de  rapport  à  l'Assemblée.  Carnot  dit  pour  sa  défense  qu'il 
n'avait  rien  approuvé,  qu'il  avait  été  en  lutte  avec  Saint-Just 
et  hors  d'état  de  résister  à  Robespierre.  En  réalité,  il  avait 
toujours  cédé  à  ses  redoutables  collègues. 

La  Convention  elle-même  fut  obligée  de  sortir  aussitôt  de  cet 
é([uilibre  vague  entre  les  factions  proposé  par  Piobert  Lindet. 
Les  grandes  villes,  comme  Dijon,  Lyon,  Marseille  et  Toulouse, 
étaient  troublées  par  les  Jacobins  qui  appelaient  le  peuple  à 
l'insurrection.  Plusieurs  fois  il  fallut  recourir  à  la  force  armée. 
Marseille  fut  le  théâtre  d'une  émeute  particulièrement  san- 
glante. Le  21  septembre,  la  Convention  ratifia  les  actes  de  ses 
commissaires  qui  avaient  été  méconnus,  mit  les  perturbateurs 
hors  la  loi,  décréta  d'arrestation  des  fonctionnaires  qui  les 
avaient  aidés,  et  résista  aux  cris  des  Montagnards  qui  voulaient 
les  défendre.  Merlin  de  Thionville  fit  décréter  que  les  scellés 
seraient  mis  sur  les  correspondances  des  Jacobins.  Le  23, 
Legendre  s'écria  :  «  Je  déclare  que  ceux  qui  après  avoir  aidé  à 
renverser  le  tyran  voudraient  le  remplacer,  périront  comme 
lui.  » 

Le  3  octobre,  Legendre   reprit  l'accusation  de  Lecointre 
coiitre  Billaud,  Collot  et  Barère ,  en  la  précisant  davantage. 


f 


[octobre   179?^]      LES   COMPLICES    DE    ROBESPIERRE.  595 

II  leur  imputa  la  responsabilité  de  tout  le  snnr>j  versé  pendant 
les  cinq  semaines  qui  s'étaient  écoulées  entre  la  retraite  de 
Robespierre  et  le  9  thermidor.  Ils  avaient  laissé  Robespierre 
conspirer,  et  n'avaient  agi  contre  lui  que  par  une  tardive 
jalousie.  Barère  présenta  une  pitoyable  défense,  en  alléouuut 
qu'ils  étaient  tous  réduits  comme  l'Assemblée  à  trembler 
devant  le  dictateur.  Les  complices  de  Robespierre  plaidaient 
leur  propre  infamie,  et  chargeaient  sa  mémoire  de  toutes  les 
ini  [uités.  Clausel  leur  rappela  qu'ils  avaient  appuyé  la  loi  de 
prairial  et  menacé  la  Convention.  On  vola  encore  Tordre  du 
jour. 

Plusieurs  propositions  furent  successivement  présentées  pour 
établir  une  bonne  police  à  l'intérieur,  le  temps  de  l'anarchie 
étant  passé.  Pelet  demanda  qu'aucun  député  ne  pût  être  mem- 
bre d'une  société  populaire.  On  convint  d'une  nouvelle  adresse 
aux  départements,  adresse  que  rédigea  Cambacérès  et  qui  fat 
un  pas  plus  énergique  que  le  ra[)port  de  Robert  Lindet 
(1)  octobre).  Le  16,  on  discuta  un  décret  qui  prohibait  toutes 
fédérations,  affiliations  et  correspondances  des  sociétés  popu- 
laires entre  elles,  et  leur  ôtait  le  droit  de  faire  en  leur  nom  des 
pétitions  et  des  adresses.  Rewbell,  Bentabolle,  Thuriot,  sou- 
tinrent qu'il  n'y  avait  aucune  raison  de  leur  laisser  faire  ce  qui 
était  interdit  aux  corps  administratifs,  et  que  les  correspon- 
dances en  nom  collectif  ne  pouvaient  être  assimilées  aux  corres- 
pondances individuelles.  «Les  sociétés  populaires,  dit  Bour- 
don, ne  sont  pas  le  peuple.  Je  ne  vois  le  peuple  que  dans  les 
assemblées  primaires.  Les  sociétés  populaires  sont  une  collec- 
tion d'hommes  qui  se  sont  choisis  eux-mêmes,  qui  ont  fini  par 
former  une  aristocratie  exclusive,  permanente,  qui  s'intitule  le 
peuple  et  qui  vient  se  placer  à  côté  de  la  représentation  natio- 
nale pour  in^pirer,  modiher  ou  combattre  ses  résolutions.  » 
Comme  les  Montagnards  demandaient  un  ajournement,  Merlin 
de  Thionviile  s'écria  qu'il  fallait  sauver  la  république  sans  ren- 
voi ni  rappoit.  «  Citoyens,  il  ne  faut  pas  craindre  d'aborder 
cette  caverne,  malgré  le  sang  et  les  cadavres  qui  en  obstruent 
l'entrée.  Osez  y  pénétrer,  osez  en  chasser  les  fripons  et  les 
assassins,  et  n'y  laissez  que  les  bons  citoyens  pour  y  peser  tran- 
quillement les  grands  intérêts  de  la  patrie.  »  Le  décret  fut 
voté. 

La  majorité  de  la  Convention  se  laissa  entraîner  par  Thuriot, 
Merlin  de  Thionviile  et  les  autres  thermidoriens,  qui  portaient 


59C  LIVRE  CINQUANTE  ET  UNIEME. 

dans  leur  nouveau  rôle  leur  ancienne  ardeur  belliqueuse.  Les 
chefs  de  la  Montagne  se  turent,  ne  songeant  qu'à  se  garantir 
contre  les  représailles  et  les  vengeances. 

IV.  —  Le  13  octobre,  la  Convention  reçut  une  pétition  des 
soixante-treize  Girondins  exclus  depuis  un  an.  Ils  demandaient 
à  être  mis  en  liberté  et  rappelés.  Le  22,  Penières  appuya  cette 
demande.  Les  thermidoriens  furent  endjarrassés.  L'accuedlir, 
c'était  condamner  le  31  mai  ;  c'était  peut-être  donner  des  armes 
à  la  guerre  civile,  Thuriot,  Tallien  la  repoussèrent  comme  un 
danger  public.  Elle  fut  renvoyée  à  une  commission  sans  délai 
déterminé. 

Le  procès  des  Nantais  avait  révélé  de  telles  atrocités,  que  la 
Convention  décréta  le  même  jour  la  mise  en  accusation  des 
mendjres  du  comité  révolutionnaire  de  Nantes  et  de  plusieurs 
complices  des  horreurs  commises.  Le  nouveau  procès  ne  fit 
qu'accroître  l'indignation  publique.  Les  coupables  alléguèrent 
1  our  toute  défense  les  ordres  qu'ils  avaient  reçus  de  Carrier. 

Il  n'y  eut  plus  qu'un  cri  pour  demander  que  Carrier  fût  tra- 
duit en  jugement.  La  Convention  décida  qu'il  y  avait  lieu 
d  examiner  sa  conduite.  Elle  voulut  cependant  régler  les  formes 
Je  la  mise  en  accusation  de  ses  propres  membres,  précaution 
trop  justifiée  par  le  passé.  Merlin  de  Douai  |  reposa  d'exiger 
deux  rapports,  l'un  des  comités,  l'autre  d'une  commission 
spéciale  de  vingt  et  un  députés,  après  quoi  l'Assemblée  vote- 
rait par  appel  nominal. 

Le  procès  de  Carrier  pouvait  et  devait  entraîner  celui  des 
aatres  commissaires;  en  réalité,  c'était  le  système  de  la  Terreur 
qui  allait  passer  en  jugement.  Les  terroristes  s'écrièrent  que  la 
république  était  perdue.  Ils  recommencèrent  à  épuiser  leur  vo- 
cabulaire de  menaces,  et  leurs  partisans  parcoururent  Paris 
en  chantant  la  Marseillaise.  Les  muscadins  répondirent  en 
criant  qu'ils  ne  supporteraient  plus  l'oppression  et  en  chantant 
le  Réveil  du  peuple.  Fréron  et  Dussaut  avaient  organisé  la 
Jeunesse  dorée,  dont  le  rendez-vous  était  dans  un  café  du 
palais  Royal.  C'était  un  groupe  de  quelques  centaines  de 
jeunes  gens ,  conduits  par  des  militaires  et  portant  comme 
signes  de  ralliement  un  collet  de  velours  noir,  un  crêpe  aux 
bras,  les  cheveux  coupés  ou  retroussés  en  cadenettes,  à  la 
victime.  Ils  n'appartenaient  d'ailleurs  à  aucune  classe  particu- 
lière et  se  recrutaient  dans  toutes  indistinctement. 


[novembre  1794]    FERMETURE  DU  CLUB  DES  JACOBINS.     597 

Les  Jacobins  mirent  Billaud  et  Collot  en  demeure  de  se  pro- 
noncer. IJilIaud  ,  déférant  à  cette  sommation,  parla  le  3  no- 
vembre pour  dénoncer  la  persécution  des  patriotes,  et  dit  : 
«  Le  lion  n'est  pas  mort  quand  il  sommeille.  A  son  réveil,  il 
extermine  tous  ses  ennemis.  »  La  Convention  s'émut  et  le 
somma  à  son  tour  de  s'expliquer,  ce  qu'il  fit  avec  embarras, 
La  séance  fut  orageuse.  Les  tbermidoriens  ne  faiblirent  pas. 
Tallien  déclara  qu'on  ne  pouvait  tolérer  qu'il  y  eût  deux  auto- 
rités rivales,  et  que  les  représentants  pussent  appeler  de  Tune 
à  l'autre.  Legendre  s'éleva  contre  les  hommes  de  proie,  et  les 
maltraita  dans  un  langage  vulgaire  et  grossier  qui  n'était  pour- 
tant pas  sans  élo([uence. 

La  Convention  était  forcément  conduite  à  revenir  sur  les 
mesures  financières  et  économiques  qui  avaient  accompagné  la 
Terreur,  à  réagir  contre  les  émissions  désordonnées  d'assi- 
gnats, car  les  assignats  baissaient  toujours,  contre  les  confis- 
cations, les  séquestres  de  biens.  Elle  dut  ordonner  un  compte 
général  des  finances,  renoncer  à  fondre  l'argenterie  des 
églises;  elle  revisa  le  m.aximum ,  en  affranchit  plusieurs  objets 
d'importation,  vota  un  règlement  pour  les  réquisitions  mili- 
taires et  décida  que  ces  réquisitions  ne  pourraient  être  faites 
que  par  la  commission  des  approvisionnements.  Le  séquestre 
mis  sur  les  biens  des  étrangers  équivalait  à  une  suppression 
totale  des  affaires  commerciales.  On  le  leva  à  l'égard  des 
Belges,  dont  le  pays  était  uni  à  la  France,  et  des  négociants  de 
Hambourg,  dont  on  avait  besoin  pour  les  approvisionnements. 
On  rendit  aux  suspects  l'administration  de  leurs  biens,  dont  on 
les  avait  dépouillés. 

Ces  mesures  réparatrices  irritèrent  profondément  les  hommes 
qui  avaient  administré  pendant  la  Terreur,  Cambon  surtout, 
quoiqu'il  eût  donné  son  adhésion  à  quelques-unes  d'elles.  Atta- 
qué par  Tallien,  il  se  retourna  contre  lui,  l'accusa  de  n'avoir 
pas  rendu  ses  comptes  quand  il  était  membre  de  la  commune, 
lui  jeta  à  la  face  ses  anciens  discours,  et  le  dénonça  comme  le 
premier  auteur  du  régime  incriminé.  Tallien  essaya  peu  de  se 
disculper,  mais  il  reprocha  à  Cambon  de  vouloir  donner  le 
change  à  la  Convention,  et  il  l'emporta  sans  peine,  moins  par 
sa  décision  et  sa  fermeté  que  parce  que  l'opinion  publique 
était  avec  lui  (8  novembre). 

Le  9,  L'Assemblée  se  vit  assiéger  par  une  foule  inquiète  qui 
attendait  le  rapport  sur  la  mise  en  accusation  de  Carrier.  Le 


59S  LIVIxE  CINQUANTE  ET  UNIÈME. 

soir,  rcffervescence  fut  sans  bornes  au  club  des  Jacobins.  On 
■soutint  que  la  Convention  voulait  égorger  les  anciens  commis- 
saires.; que  si  Carrier  était  sacrifié,  tous  les  révolutionnaires 
y  passeraient  à  leur  tour  jusqu'à  Barère.  «  Le  sang  des  factieux, 
dit  un  des  orateurs,  est  le  sceau  de  la  révolution.  Quand  Sylla 
abdiqua  la  dictature,  Rome  redevint  libre  et  ne  lui  demanda 
pas  compte  du  sang  qu'il  avait  versé  pour  anéantir  la  faction 
de  Marins.  » 

Cependant  Paris  était  exaspéré  contre  les  buveurs  de  sang  ; 
c'était  l'expression  consacrée.  Des  muscadins,  armés  de  bâtons, 
sortirent  d'un  café  ,  entourèrent  la  salle  des  Jacobins  et  y 
jetèrent  des  pierres.  Les  assistants  crièrent  :  «  On  nous  assas- 
sine. Allons  fustiger  ces  scélérats.  »  Ils  sortirent;  une  mêlée 
s'engagea.  On  se  donna  des  coups  de  poing  et  des  coups  de 
bâton.  Les  muscadins  criaient  :•  «  Vive  la  Convention!  A  bas 
les  Jacobins!  ils  sont  les  assassins  du  peuple.  »  Les  gamins  de 
Paris  les  appelaient  les /aco<7z//n5.  Ils  étaient  devenus  ridicules 
sans  cesser  fTélrc  odieux.  Ils  eurent  le  dessous;  plusieurs  furent 
maltraités;  les  femmes  des  tribunes  turent  insultées,  quelques- 
unes  même  fouettées.  Des  représentants  arrivèrent  avec  la 
police  et  firent  évacuer  la  salle. 

Le  lendemain,  Didieni  dénonça  à  la  Convention  un  complot 
formé  pour  assassiner  les  députés  qui  assistaient  au  club.  «Ces 
députés,  dit-il,  périront  ou  sauveront  la  patrie.  »  D'autres  se 
plaignirent  qu'il  n'y  eût  ni  gouvernement  ni  police.  Rewbell  fit 
au  nom  des  comités  le  rapport  de  ce  qui  s'était  passé,  demanda 
une  loi  contre  les  calomniateurs,  et  conclut  à  la  suspension  du 
club,  dont  la  salle  serait  fermée  et  les  clefs  déposées  au  comité 
de  sûreté  générale.  Le  décret  fut  rédigé  et  présenté  par  un 
Montagnard,  Laignelot,  qui  appela  la  mesure  sublime,  dit  que 
le?  Jacobins  avaient  toujours  conspiré,  qu'ils  étaient  une  fac- 
tion, et  que  toute  faction  devait  être  punie,  L'Assemblée  se 
prononça  à  une  immense  majorité.  Le  11 ,  les  Jacobins  tinrent 
leur  dernière  séance.  Les  scènes  du  9  recommençaient  déjà, 
quand  la  force  armée  arriva  pour  faire  définitivement  évacuer 
et  fermer  la  salle. 

On  fit  des  patrouilles  pendant  plusieurs  jours  dans  les  rues 
environaaîifos.  On  arrêta  le  vice  président  du  club  et  quelques 
autres  de  ses  membres,  qui  essayaient  de  le  reformer  dans  les 
faubourgs.  De<s  gioupes  de  muscadins  parcouraient  la  ville  f^n 
manifestant  une  ,oie  bruvante.  Tous  les  lieux  publics  retentis- 
saient de  cbansons  et  de  cris  d'allé^'iresse. 


[ny  179VJ  SUCCÈS    DES    ARMÉES.  599 

Y.  —  Le  gouvernement  se  sentait  heureusement  soutenu 
par  des  succès  militaires  au  moins  é[;aux  à  ceux  qu'on  avait 
obtenus  pendant  la  Terreur. 

Les  armées  du  Nord,  occupant  alors  la  Belgique,  étaient 
excellentes.  Les  généraux  et  les  officiers  supérieurs  se  virent 
sans  regret  débarrassés  des  commissaires  du  comité  de  salut 
public  '.  Cependant  ils  étaient  arrêtés  par  la  difficulté  de  s'ap- 
provisionner, tant  le  système  des  réquisitions  était  lent  et 
défectueux.  Les  Anglais  et  les  Hollandais  mirent  ce  retard  à 
profit  et  s'apprêtèrent  à  défendre  la  Meuse  et  les  places  du 
Brabant  septentrional  ;  les  Autrichiens  de  leur  côté  s'établirent 
sur  rOurthe  et  sur  la  Roër,  entre  la  Meuse  et  le  Rhin.  Cobourg 
avait  cédé  le  commandement  général  à  Clerfayt. 

Pichegru  et  Jourdan  prirent  l'offensive,  le  premier  avec  l'ar- 
mée de  Flandre,  qui  comptait  plus  de  soixante  mille  hommes, 
le  second  avec  celle  de  Sambre-et-Meuse,  qui  en  comptait  plus 
de  cent.  Pichegru,  chassant  devant  lui  les  Hollandais  et  les 
Anglais,  arriva  le  18  septembre  sur  la  Meuse,  tandis  qu'une 
division  de  Jourdan  sous  les  ordres  de  Schérer,  chassait  une 
division  autrichienne  des  bords  de  l'Ourthe,  près  de  Sprimont, 
et  forçait  Clerfayt  à  masser  toutes  ses  forces  sur  la  Roër,  der- 
rière Aix-la-Chapelle,  entre  Duren  et  Limnich.  Le  2  octobre, 
Jourdan  attaqua  cette  ligne  avec  toutes  ses  divisions,  combattit 
une  journée  entière,  et  parvint  à  déloger  les  impériaux.  Les 
vainqueurs,  ayant  passé  la  Roër,  entrèrent  sans  coup  férir  le 
6  octobre  à  Cologne  et  le  20  à  Bonn.  Kléber  fut  détaché  avec 
sa  division  et  le  général  du  génie  Marescot  pour  assiéger  Maes- 
tricht.  Moreau  entra  dans  Venloo.  Pichegru  de  son  côté  enleva 
Bois-le-Duc  le  10,  passa  la  Meuse  et  refoula  les  Anglo-Hollan- 
dais dans  le  camp  de  Nimègue,  au  bord  du  Wahal.  Il  était 
fort  difficile  d'entrer  dans  cette  place,  couverte  par  un  camp 
retranché  et  par  une  armée.  Cependant  Pichegru  l'essaya,  pro- 
fita des  fautes  de  l'ennemi,  et  réussit.  Le  8  novembre,  les 
Français  achevèrent  par  l'occupation  de  Nimegue  une  campa- 
gne où  ils  avaient  marché  constamment  de  succès  en  succès , 
malpré  une  détresse  affreuse  dont  ils  soutiraient  tous,  depuis 
les  officiers  jusqu'aux  soldats. 

Les  victoires  de  Jourdan  eurent  encore  pour  résultat  de  for- 
cer les  Austro-Prussiens  à  l'abandon  du  Palatinat,  où  ils  avaient 
obtenu  des  avantages  continuels  depuis  plusieurs  mois. 

1  Mémoires  de  Jourdan. 


600  LIVRE   CINQUANTE   ET   UNIEME. 

Quoique  la  guerre  fût  loin  d'avoir  au  Midi  la  même  impor- 
tance que  dans  le  Nord,  nous  remportâmes  aux  Pyrénées  d'au- 
tres succès  qui  nous  permirent  de  prendre  l'otrensive  contre  les 
Espagnols.  Aux  Pyrénées  occidentales,  Moncey  entra  dès  le 
mois  d'août  sur  le  territoire  ennemi,  où  il  occupa  Saint-Sébas- 
tien, Tolosa  et  le  Guipuzcoa.  Aux  Pyrénées  orientales,  les  Espa- 
gnols, chassés  de  Bellegarde,  leur  dernière  place,  s'étaient  re- 
tranchés dans  une  ligne  de  redoutes  établies  du  col  de  liagnols 
à  S;iint-Laurent  de  la  Mouga.  On  les  y  attaqua  les  ]  8  et  19  no- 
vembre. Dugommier  fut  tué,  mais  Pérignon,  qui  le  remplaça, 
força  le  passage,  assisté  par  Augereau.  Le  27,  les  Français 
firent  capituler  le  camp  de  Figuieres,  et  se  rendirent  maître* 
d'un  immense  matériel  de  guerre. 

"VI.  —  Le  II  novembre,  Homme  fit  au  nom  de  la  commis- 
sion des  vingt  et  un  le  rapport  attendu  sur  le  procès  de  Carrier, 
et  proposa  de  le  décréter  d'accusation.  La  France  entière  était 
soulevée  d'indignation  parce  qu'elle  apprenait.  Carrier  essaya 
de  se  défendre  en  soutenant  que  sa  cause  était  celle  des  com- 
missaires de  Lyon,  de  Marseille,  d'autres  villes  encore;  qu'il 
avait  reçu  des  ordres  du  comité  de  salut  public,  et  que  la  Con- 
vention avait  approuvé  ses  actes  ;  que  s'il  y  avait  des  couj),'ibles, 
tout  le  monde  Tétait,  jusqu'à  la  sonnette  du  président.  Cepen- 
dant de  vigoureuses  adresses  arrivaient  de  Nantes,  et  lui  im- 
putaient la  principale  responsabilité  des  ordres  donnés  et  des 
crimes  commis.  Le  23,  Legendre  pressa  le  vote.  On  objectait 
l'absence  de  preuves  matérielles.  «  Si  vous  voulez  des  preuves 
matérielles,  dit-il,  faites  refluer  la  Loire  à  Paris,  faites  amener 
les  bateaux  à  soupape,  faites  venir  les  cadavres  des  malheu- 
reuses victimes  que  l'on  a  sacrifiées  ;  ils  sont  enassez  grand  nom- 
bre pour  cacher  les  vivants.  «  L'accusation  fut  décrétée  à 
l'unanimité,  moins  deux  votes  conditionnels.  La  Montagne 
céda  de  guerre  lasse,  épouvantée  elle-même  de  ce  qu'on  dé- 
couvrait. Elle  eût  voulu  repousser  ce  qu'elle  appelait  une  ven- 
geance des  aristocrates  et  des  Chouans;  mais  plusieurs  des 
anciens  commissaires  tenaient  à  séparer  leur  cause  de  celle  de 
Carrier,  que  l'un  deux,  Julien,  avait  dénoncé  à  Ilobespiene 
comme  tuant  la  liberté. 

Carrier  comparut  donc  le  25  devant  le  tribunal  révolution- 
naire. Son  procès  occupa  dix-neuf  audiences.  L'acte  d'ac- 
cusation énuméra  longuement  les  illégalités,  les  exactions  ar- 


[décemdre  1794]  PROCÈS    DE   CARRIER.  COi 

bitraires,  les  incarcérations,  les  meurtres,  les  crnnes  ordonnés 
et  commis  sous  le  masque  du  patriotisme.  On  avait  recueilli  la 
preuve  d'expéditions  secrètes,  d'exécutions  sans  jugements. 
Carrier  avait  imaginé  des  raffinements  de  cruauté,  des  noyades 
au  moyen  de  bateaux  à  soupape,  des  mariages  républicains, 
qui  consistaient  à  lier  ensemble  un  liomme  et  une  femm*^  pour 
les  jeter  dans  la  Loire.  Il  avait  passé  le  temps  de  son  séjour  à 
Nantes,  entouré  de  sbires,  se  livrant  à  des  orgies,  ayant  sans 
cesse  le  juron  à  la  boucbe,  ne  parlant  que  de  fusillades,  d'égor- 
gements,  excitant  les  pauvres  à  piller  les  riches.  Il  répondit 
par  de  simples  dénégations;  on  lui  opposa  ses  signatures,  il  dit 
qu'elles  lui  avaient  été  subtilisées.  Ses  mensonges  soulevèrent 
dans  l'assistance  une  indignation  que  le  président  eut  peine  à 
calmer.  Les  témoins  l'accusèrent  de  lâcheté  et  de  barbarie.  Les 
membres  du  comité  révolutionnaire  qui  avaient  agi  sous  ses 
ordres  avouèrent  tout.  Un  d'eux  l'invita  à  ne  pas  mentir,  et 
lui  dit  :  «  ileconnais  ton  ouvrage.  »  Alors  Carrier  se  rejeta  sur 
l'incivisme  des  Nantais,  sur  la  mise  des  Vendéens  hors  la  loi, 
et  sur  la  nécessité  de  représailles  après  les  cruautés  par  eux 
commises  ;  cruautés  réelles,  mais  qu'il  exagérait  singulièrement. 
Il  dit  qu'il  avait  tenu  le  serment  de  sauver  le  pays,  se  montra 
ce  qu'il  était,  un  fanatique  féroce,  et  inspira  un  dégoût  uni- 
versel. Le  16  décembre,  il  fut  condamné  à  mort,  avec  deux 
des  principaux  coaccusés.  Les  vingt-huit  autres  furent  déclarés 
coupables,  mais  acquittés.  Cette  dernière  partie  de  l'arrêt  tut 
si  mal  accueillie,  que  la  Convention  les  maintint  en  état  d'ar- 
restation. Puis  elle  renouvela  le  tribunal  révolutionnaire,  à  qui 
le  public  reprochait  trop  de  faiblesse. 

Pendant  ce  procès,  les  atrocités  commises  par  Maignet  à 
Bédouin  furent  dénoncées  de  nouveau;  l'horreur  croissait  à 
chaque  découverte,  et  Maignet  fut  décrété  d'accusation.  Le- 
gendre  alla  plus  loin.  11  fit  remonter  la  responsabilité  de  ces 
actes  à  l'ancien  comité  de  salut  public.  «  Quoi,  dit-il,  on  noyait 
à  Nantes,  on  fusillait  à  Lyon,  et  le  comité  n'en  savait  rien?  On 
brûlait  des  communes,  on  égorgeait  les  habitants,  et  le  comité 
n'en  savait  rien?  On  envoyait  dans  le  Nord  un  Lebon  ;  il  y  com- 
mettait toutes  sortes  d'horreurs;  il  V  employait  des  formes  qu'on 
a  osé  appeler  acerbes,  et  le  comité  n'en  savait  rien?  Je  dis  qu'il 
en  savait  quelque  chose,  puisque  Barère  est  venu  le  détendre. 
La  Convention  ne  doit  garder  aucun  ménagement.  Faites  le 
procès  aux  coupables,  ou  la  postérité  vous  le  fera  en  masse.  « 


G02  LIVr.E  GINQUAiME   ET   UNIEME. 

Lecoinfre  fit  alors  dislribuer  les  pièces  qu'il  avait  recueillies 
pour  raccusation  de  Billaud,  de  15arère  et  de  Collot. 

VII,  —  La  Convention  reçut  de  tous  côtés  des  adresses  ou 
des  dépufations  qui  la  félicitaient  d'avoir  frappé  les  Jacobins. 
Le  président  Clausel  répondit  à  une  députation  de  la  Nièvre; 
«  La  tétc  de  1  hydre  étant  abattue,  la  queue  ne  remuera  plus 
de  longtemps.  » 

La  Plaine  mit  ce  calme  à  profit  pour  insister  sur  le  rappel 
des  soixante-treize,  qui  lut  décrété  le  8  décembre.  INIerlin  de 
Douai  déclara  que  les  comités  le  jug;eaient  possible.  «  Aujour- 
d'hui, dit-il,  que  vous  n'avez  plus  rien  à  redouter  ni  des  tyrans, 
ni  i\es  factieux,  aujourd'hui  que  les  portes  des  Jacobins  sont 
fermées,  vous  pouvez  dans  la  plénitude  de  votre  force  combler 
celle  de  votre  justice.  »  Les  soixante-treize  se  tiouvèrent  quatre- 
vingts,  parce  qu'on  y  joignit  quelques  avitres  députés  qu'on  avait 
éloignés  ou  qui  s'étaient  retirés  eux-mêmes.  Ils  vinrent  apporter 
une  force  nouvelle  aux  Thermidoriens.  Le  vieux  Dussaut  dit 
en  leur  nom  qu'ils  abjuraient  tout  ressentiment  du  passé,  et 
Lesage,  d'Eure-et-Loir,  qu'ils  étaient  également  prêts  à  com- 
battre le  royalisme  et  le  terrorisme.  Cette  dernière  phrase  fut 
pendant  quelque  temps  comme  le  mot  d'ordre  de  l'Assemblée. 

Restaient  les  députés  mis  hors  la  loi,  ou  plutôt  ceux  d'entre 
eux  qui  avaient  échappé  à  la  guillotine  et  à  la  mort;  ils  étLiieat 
au  nombre  de  vingt-trois.  Lanjuinais  et  plusieurs  autres  récla- 
maient d'être  jugés.  Merlin  proposa  de  décider  simplement 
qu'ils  ne  seraient  pas  poursuivis.  Il  ne  donna  aucune  autre  ex- 
plication. La  Montagne  objecta  qu'ils  avaient  parcouru  les  dé- 
partements le  poignard  à  la  main.  La  droite  insista  pour  leur 
rappel.  Un  de  ses  membres,  Guyomard,  criait  :  «  Les  coupa- 
bles à  la  mort,  les  innocents  à  la  Convention.  »  Les  Thermi- 
doriens étouffèrent  une  discussion  irritante.  «  Voulez-vous,  dit 
Merlin  à  la  droite,  après  avoir  fermé  les  portes  des  Jacobins, 
ouvrir  celles  du  Temple?  »  La  proposition  fut  admise  comme 
un  moyen  terme  encore  nécessaire. 

Chaque  jour  on  défaisait  quelque  chose  de  l'œuvre  de  la 
Terreur.  Le  8  décembre,  on  rapporta  la  loi  qui  éloignait  les 
ex-nobles  de  Paris  et  d'autres  résidences.  Le  10,  une  députa- 
tion de  femmes  et  d'enfants,  dont  les  maris  et  les  pères  avaient 
été  guillotinés,  vinrent  réclamer  la  restitution  de  leurs  biens, 
confisqués  par  les  arrêts  mêmes.  L'Assemblée  vota  le  renvoi 


[décembre  ITO'*]      MESURES   REPARATRICES.  633 

aux  comités  ;  elle  revint  ensuite  sur  le  vole ,  parce  que  Lecoinf  re 
et  Clausel  lui-même  représentèrent  que  la  révision  de  procès 
criminels,  soumise  aux  comités,  entraînerait  celle  de  tous  les 
autres;  on  se  contenta  d'accorder  les  indemnités  et  les  secours 
les  plus  nécessaires.  Mais  ce  n'était  encore  là  qu'un  ajour- 
nement. 

Le  maximum  fut  aboli  le  23  décembre;  il  n'était  plus  possi- 
ble de  le  maintenir  et  encore  moins  de  le  faire  exécuter.  D'ail- 
leurs l'agfriculture  était  aux  abois  et  devait  continuer  à  l'être, 
tant  qu'on  ferait  des  réquisitions  de  grains  pour  la  consomma- 
tion des  villes.  On  n'osa  renoncer  absolument  à  la  faculté  de 
faire  ces  réquisitions,  parce  qu'on  voulait  empêcber  le  rencbé- 
rissement  du  pain  à  Paris ,  ce  qui  eût  amené  de  nouveaux 
trouljles.  Malgré  toutes  les  mesures  que  l'on  prit,  la  cherté 
s'accrut  encore.  Les  Montagnards  soutinrent  avec  autant  de 
mauvaise  foi  que  d'ignorance  que  la  suppression  du  maximum 
en  était  cause;  que  c'était  une  mesure  royaliste,  et  que  les 
royalistes  voulaient  affamer  le  peuple  pour  perdre  la  répu- 
bli(jue. 

Cette  suppression  fut  suivie  d'un  remaniement  des  tarifs  pour 
rouvrir  nos  frontières  aux  exportations  empêchées  jusque-là. 

Dans  le  même  temps  on  obligeatous  ceux  qui  avaient  renq)li 
des  fonctions  publiques  pendant  la  Terreur  à  rendre  compte 
des  ionds  par  eux  maniés. 

Clausel  demanda  (le  20  décembre)  qu'on  instruisît  le  procès 
des  complices  de  Robespierre;  il  s'étonna  que  Fcuquier-Tin- 
ville,  Pache  et  Bouchotte  ne  lussent  pas  encore  jugés.  Legendre 
réclama  la  mise  en  accusation  des  trois  coquins.  Le  27,  sur  le 
rapport  des  comités  présenté  par  Merlin  de  Douai  en  faveur  de 
l'accusation,  l'Assemblée  tira  au  sort  la  commission  de  vingt 
et  un  membres  qui  devait  statuer  définitivement. 

Pendant  ces  discussions,  la  Montagne  fit  un  tapage  affreux; 
la  révolution  était  toujours  pour  elle  une  bataille,  une  mêlée. 
Un  jour  le  député  Gaston  se  leva  un  bâton  à  la  main,  et  jura 
que  la  contre  révolution  ne  se  ferait  pas.  Le  fougueux  Dubem 
prit  à  partie  et  menaça  Tallien  et  André  Dumont.  L'Assemblée 
décida  que  tout  représentant  coupable  d'insulter  un  collègue 
serait  envoyé  à  l'Abbaye,  et  le  décret  fut  appliqué  à  Dubem 
peu  de  jours  après. 

La  Montagne  ne  cessant  de  dénoncer  de  prétendus  complots 
royalistes,  les  sections  thermidoriennes  vinrent  à  leur  tour  de- 


604 


LIVRE   CINQUANTE   ET   UNIEME. 


mander  l'une  après  Tautre  à  la  barre  qu'on  étouffât  les  restes 
de  la  faction  de  Robespierre.  Le  7  janvier,  Courtois  lut  un  rap- 
port sur  les  papiers  trouvés  cbez  le  dictateur,  et  à  Tune  des 
séances  qui  suivirent,  Merlin  de  Tbionville  prononça  un  des 
plus  fermes  discours  que  la  Convention  eût  entendus  :  «  Si  vous 
n'abattez  pas  d'un  seul  coup,  lui  dit-il,  les  restes  de  la  borde 
maudite  de  Robespierre,  c'en  est  fait  de  la  république.  Ils  vou- 
draient avilir  la  Convention  ;  ils  n'y  réussiront  pas.  Ce  n'est  pas 
lorsque  l'Europe  lui  demande  la  paix,  ce  n'est  pas  lorsqu'elle 
peut  fixer  le  bonbeur  du  monde,  que  trente  misérables  parvien- 
dront à  traverser  ses  desseins Tout  serait  calme  parmi  nous, 

si  vous  n'aviez  pas  à  ju;or  trois  grands  coupables,  trois  hommes 
qui  vous  assassJnoro:iL,  si  vous  n'en  faites  justice  :  Justice! 
justice  !  C'est  le  cri  de  la  France,  c'est  le  cri  de  nos  armées  !  » 
Les  applaudissements  retentirent  comme  un  tonnerre.  Tbibau- 
deau  a  dit  des  auteurs  de  la  Terreur  un  mot  plus  fort  encore 
que  Merlin  :  «Ils  voulaient  en  vain,  comme  le  personnage  tra- 
gique, effacer  la  tache  de  sang  dont  leurs  mains  étaient  cou- 
vertes; elle  reparaissait  toujours.  » 

Les  Thermidoriens  ne  manquaient  pas  de  mêler  à  leurs  atta- 
ques contre  le  terrorisme  un  serment  de  haine  à  la  royauté,  et 
de  proclamer  en  toute  occasion  la  république  une  et  indivisible, 
lis  fêtèrent  pour  cette  raison  l'anniversaire  du  21  janvier,  tout 
en  décrétant  qu'une  fête  semblable  aurait  lieu  pour  celui  du 
9  thermidor.  Ils  voulaient  fonder  la  république,  et  s'imagi- 
naient qu'eux  seuls  pouvaient  le  faire.  Presque  tous  les  con- 
ventionnels, y  compris  les  députés  de  la  Plaine,  et  même  les 
soixante-treize,  partageaient  ce  sentiment.  Ils  jugeaient  le  re- 
tour à  la  royauté  impossible.  Beaucoup  d'honnêtes  gens  hors 
de  l'Assemblée  le  partageaient  aussi.  On  voulait  que  la 
réaction  fût  l'œuvre  non  du  royalisme,  mais  de  Ihonnéteté  et 
du  sens  commun.  On  redoutait  même  à  im  haut  degré  tout  ce 
qui  pouvait  donner  au  royalisme  un  soupçon  d'espérance;  car 
on  craignait  de  rendre  des  armes  aux  Jacobins. 

Cela  ne  veut  pas  dire  que  tout  le  monde  fût  sincère,  ni 
que  les  Thermidoriens  fussent  tous  d'honnêtes  gens.  On  comp- 
tait dans  leur  nombre  des  hommes  tarés,  des  hommes  de  plai- 
sir, des  ambitieux  de  convictions  fort  mobiles.  Les  salons  qui 
se  rouvraient  mêlèrent  à  ces  révolutionnaires  enivrés  de  leur 
puissance  de  hasard  plus  d'un  aventurier  de  l'ancien  régime, 
avide  d'exploiter  une  situation  nouvelle.  Il  se  forma  ainsi  à 


[1795]  LA    SOCIÉTÉ   APIîÈS   THERMIDOR.  €05 

Paris  une  société  mêlée  d'éléments  hétérogènes.  Cette  société 
ne  tarda  pas  à  se  venger  d'une  longue  contrainte  en  s'aban- 
donnant  au  plaisir.  Les  spectacles  et  tous  les  genres  de  fêtes 
recommencèrent.  Il  y  eut  des  modes  d'une  recherche  affectée, 
sorte  de  manifestation  contre  la  saleté  débraillée  des  sans- 
culoites.  La  réaction  imagina  même  des  bals  de  victimes,  où 
nul  n'était  admis  qu'en  prouvant  avoir  eu  un  parent  guillotiné. 

Les  Jacobins  furent  exaspérés  de  ce  retour  d'aristocratie,  qui 
touchait  parfois  au  ridicule.  Ils  ne  voulurent  pas  v  voir  le  réveil 
de  la  vie  sociale,  et  n'y  virent  que  celui  de  la  corruption.  La 
réouverture  des  salons  dorés  leur  parut  une  conspiration.  Ma- 
dame Tallien  eut  bientôt  autant  d'ennemis  qu'en  avait  eu  ma- 
dame Roland.  Ils  fulminèrent  contre  des  vices  de  circonstance, 
précisément  parce  que  cette  société  se  réveillait  sous  l'empire 
d'un  sentiment  qui  lui  donnait  une  force  et  une  grandeur  pro- 
pres. Ce  sentiment,  qui  était  l'horreur  du  sang  et  de  la  tyran- 
nie ,  éclatait  partout ,  dans  les  théâtres ,  où  l'on  chantait  le 
Réveil  du  peuple,  dans  les  cafés,  où  l'on  rédigeait  des  adresses 
contre  la  sanguinocratie. 

La  Convention  fit  enlever  de  sa  salle,  le  9  janvier,  les  bustes 
de  Marat  et  de  le  Pelletier,  et  décréta  que  nul  personnage  ne 
pourrait  recevoir  les  honneurs  du  Panthéon  moins  de  dix  ans 
après  sa  mort.  Ces  bustes  disparurent  aussitôt  de  tous  les 
tbéutres  et  lieux  publics. 

Quand  on  eut  songé  aux  familles  des  victimes,  il  fallut  songer 
aussi  à  celles  des  émigrés.  La  législation  qui  avait  frappé  les  émi- 
grés dépas.-ait  toute  la  barbarie  imaginable.  On  avait  confisqué 
leurs  biens,  séquestré  ceux  de  leurs  pères  et  de  leurs  mères, 
ouvert  leur  succession  par  avance  et  de  leur  vivant.  Beaucoup 
d'entre  eux  étaient  rentrés,  au  risque  de  tomber  sous  la  hache 
révolutionnaire,  pour  sauver  à  leurs  familles  les  débris  de  leur 
fortune.  Le  12  janvier,  il  fut  proposé  à  la  Convention  d'ac- 
corder des  secours  aux  pères  et  mères  d'émigrés,  comme  on  en 
avait  donné  aux  parents  des  victimes.  Mais  aussitôt  la  question 
se  posa  dans  toute  son  étendue.  On  se  dit  que  les  émigrés  se 
comptaient  par  milliers;  qu  ils  comprenaient  une  foule  de 
paysans  et  d'ouvriers ,  surtout  dans  les  provinces  frontières 
telles  que  l'Alsace;  que  la  justice  exigeait  de  tenir  compte  de 
la  qualité  des  personnes  et  de  la  date  de  leur  sortie  de  France. 
Alors,  tout  en  renouvelant  les  anathèmes  qu'on  était  convenu 
de  prodiguer  à  l'émigration ,  tout  en  restant  fidèles  à  la  règle 


606  LIVRE   CINQUANTE   ET  UNIEME. 

qu'on  s'était  faite  de  ne  tenir  aucun  compte  des  intérêts  parti- 
culiers quand  il  s'agissait  d'un  intérêt  général ,  et  de  ne  pas 
revenir  sur  les  décrets  rendus,  on  convint  que  ces  décrets  pou- 
vaient être  interprétés,  et  qu'il  y  avait  lieu  de  déterminer  à 
quelles  personnes  s'ap[)Iif|uait  le  titre  d'émigrés.  Grâce  à  ce 
système,  on  parvint  à  en  réduire  considérablement  le  nombre. 
L'idée  d'une  amnistie  se  présenta.  C'était  un  moyen  de 
couper  court  à  des  réclamations  ou  des  récriminations  intermi- 
naltles.  Beaucoup  d'hommes  qui  s'étaient  rendus  plus  ou  moins 
responsables  des  actes  de  la  Terreur  en  ne  les  empêchant  pas, 
ou  qui  avaient  siégé  dans  des  comités  révolutionnaires  et  sou- 
vent y  avaient  rendu  âes  services  réels,  désiraient  que  le  passé 
fût  enseveli  dans  l'oubli.  Déjà  les  coniités  étaient  saisis  d'une 
proposition  de  Cambacérès  pour  amnistier  les  faits  révolution- 
naires non  justiciables  du  Code  pénal.  Carnot  désiiait  qu'on 
amnistiât  les  Vendéens,  avis  partagé  par  les  généraux  Hothe 
et  Ganclaux,  Le  15  janvier,  un  député  obscur  de  la  Plaine, 
Boudin,  qui  pourtant  faisait  alors  partie  du  comité  de  Mjreté 
générale,  proposa  une  amnistie  universelle,  par  la  raison  que 
tout  le  monde  était  coupable,  et  que  c'était  quand  la  guillo- 
tine était  debout  qu'il  eût  lallu  la  renverser.  «  Je  m'accuse 
hautement,  dit-ii ,  de  n'avoir  pas  su  mourir  pour  m'opposer  à 
des  mesures  atroces.  Les  délits  que  vous  voulez  punir  ont  été 
commis  sous  mes  yeux,  et  j'existe!  Que  celui  f|ui  se  croit 
exempt  de  tout  reproche  politique  se  levé,  et  me  jette  la  pre- 
mière pierre!  »  Mais  le  moment  n'était  pas  venu;  la  Terreur 
n'avait  pas  été  expiée.  Legendre  représenta  qu'il  fallait  d'abord 
satisfaire  la  justice  et  punir  les  coupables;  que  les  coupaldes 
n'étaient  nullement  les  membres  de  la  Convention  ;  que  c'étaient 
les  membres  de  l'ancien  comité;  que  Collot  et  Billaud  étaient 
aussi  criminels  que  Robespierre;  qu'une  amnistie  serait  un 
acte  de  faiblesse  déplorable.  «Si  nous  sommes  tous  coupables, 
s'écria-t-il ,  il  faut  nous  faire  notre  procès  à  tous.  Je  déclare 
que  je  ne  veux  pas  de  grâce.  »  L'amnistie  fut  ajournée. 

VIII.  —  L'œuvre  législative  de  la  Convention  n'a  guère  laissé 
plus  de  traces  que  la  constitutiou  de  1793.  Elle  offre  cepen- 
dant quelque  intérêt. 

La  Convention  a  touché  aux  lois  civiles  et  prétendu  ^  faire 
eni7'er  la  philosophie.  Cambacérès  présenta  (le  21  août  17i)o) 
un  projet  de  Gode  civil  qui  renfermait  le  divorce,  déjà  voté  par 


LOIS    DE    LA   convention:  607 

la  Lpp,islative,  l'administration  des  biens  commune  aux  époux, 
la  diminution  de  la  puissance  paternelle,  l'assmiilation  des  en- 
fants nalurels  aux  enfants  légilimes,  des  facilités  nouvelles  pour 
l'adoplion,  Té^jalité  des  partages,  etc.  C'étaient  là  autant  de 
lois  révolutionnaire,  la  plupart  destinées  à  disparaître  ou  à  être 
profondément  modifiées.  Les  divorces  commencèrent  par  être 
nom!)reux,  puis  les  mœurs  triomphèrent  assez  vite  de  cette 
institution,  appelée  par  les  uns  la  liberté,  par  d'autres  le  sacre- 
ment de  l'adultère. 

La  Convention  eut  la  prétention  d'organiser  l'assistance  et 
l'enseignement  publics.  Jamais  lois  sur  ce  double  sujet  n'avaient 
été  plus  nécessaires;  car  la  pro»ciiption  des  prêtres  et  des  con- 
grégations avait  fait  disparaître  la  plus  grande  partie  des  éta- 
blissements de  bienfaisance  et  d'enseignement. 

La  Convention  avait  décrété,  sur  un  rapport  de  Barère,  que 
la  république  devait  fournir  des  secours  aux  indigents  â^és  de 
soixante  ans,  aux  mères  et  aux  veuves  chargées  d'enfants,  et 
entietenir  partout  des  officiers  de  santé  dont  les  services 
seraient  gratuits.  Une  fête  nationale  annuelle  était  consacrée  à 
honorer  le  malheur.  Mais  ce  décret  ne  fut  jamais  exécuté,  faute 
d'argent. 

L'instruction  publique  avait  été  l'olijet  d'études  commencées 
sous  la  Constituante  et  poursuivies  sous  la  Législative.  Elles 
avaient  abouti  à  un  rapport  de  Condorcet  (du  20  avril  1792), 
proposant  de  créer  un  enseignement  de  l'Etat  à  quatre  dep^rés, 
et  de  placer  à  la  tête  un  Institut  comprenant  le  groupe  des 
anciemies  Académies.  Ce  projet^  dont  ren&emble  était  mgé- 
nieux,  portait  une  empreinte  révolutionnaire  marquée.  11  avait 
pour  principal  objet  de  former  àes  citoyens  aimant  la  liberté  et 
légalité.  Il  excluait  la  religion;  il  attribuait  à  l'Etat  une  part 
d'action  exorbitante,  et  lui  confiait  jusqu'à  l'éducation  de  la 
génération  future.  Cependant  Condorcet  n'avait  pas  la  roideur 
absolue  (ju'curent  après  lui  les  législateurs  de  la  Convention; 
il  admettait  que  son  plan  fût  modifié  et  perfectionné  avec  le 
temps;  il  s'excusait  d'attribuer  tant  de  pouvoir  à  TEtat,  par  la 
raison  qu'en  matière  d'enseignement  tout  était  détruit,  que 
tout  était  à  refaire,  et  que  sans  une  initiative  puissante  de 
l'Etat ,  il  ne  se  ferait  rien. 

La  Convention  à  qui  ce  plan  fut  légué,  s'en  occupa  dès  les 
premier»  temps,  en  y  mêlant  ses  préventions  contre  renseigne- 
ment classique  et  littéraire.  Elle  ne  songea  guère  qu'à  créer 


€08  LIVRE  CINQUANTE  ET   U^MEME. 

des  écoles  primaires  et  un  corps  frinstitntenrs  qui  seraiont 
cliHrfjés,  outre  renseignement  des  enfants,  de  faire  encore  des 
instructions  dans  les  villages  les  jours  de  fêtes.  Lanthenas,  le 
Pelletier,  Lakanal ,  rédigèrent  plusieurs  projets  de  ce  genre, 
mé'és  d'exagération  démocratique  et  de  conceptions  absurdes. 
Le  Pelletier  proposait  de  forcer  toutes  les  famdles  à  faire  éle- 
ver leurs  enfants  des  deux  sexes,  sans  exception,  dans  les  écoles 
nationales,  où  ils  seraient  soumis  à  un  régime  simple  et  rude, 
les  garçons  de  cinq  à  douze  ans,  les  filles  de  sept  à  quatorze, 
par  la  raison  qu'ils  appartenaient  à  la  république.  Mais  ce 
système,  qualifié  de  Spartiate  et  soutenu  par  les  esprits  absolus 
comme  Sainf-Just,  n'aboutit  pas.  En  réalité,  la  Convention  se 
borna  à  décréter,  le  6  janvier  1704,  la  création  d'écoles  pri- 
maires, et  quelque  temps  après,  des  réunions  et  des  exercices 
pour  les  fêtes  décadaires.  Ces  décrets  demeurèrent  à  leur  tour 
des  lettres  mortes,  parce  qu'on  ne  créa  aucunes  ressources 
pour  leur  exécution ,  sauf  l'aifectation  des  presbytères  aux 
écoles  et  au  logement  des  instituteurs.  On  émit  l'idée  de  créer  un 
impôt  spécial  sur  les  riches,  mais  on  l'ajourna,  les  circonstances 
le  rendant  plus  impraticable  que  jamais. 

Après  le  9  thermidor,  l'esprit  se  modifia.  Fourcroy,  qui  di- 
rigea le  comité  de  l'instruction  publique  avec  Thibaudeau  et 
Daunou,  qualifia,  dans  un  premier  rapport  en  date  du  23  sep- 
tembre 1794,  tout  ce  qui  s'était  fait  jusque  là  de  «  conjuration 
contre  les  progrès  de  la  raison  et  de  la  science.  » 

Il  proposa  de  créer  une  école  des  travaux  publics,  nécessaire 
pour  former  des  ingénieurs  et  des  officiers.  Ce  fut  l'Ecole  po- 
lytechnique. Tous  les  travaux  publics,  quels  qu'ils  fussent, 
ayant  été  placés  sous  la  direction  d'un  même  comité,  il  sem 
blait  naturel  d'établir  une  école  commune.  On  jugea  qu'on 
pourrait  aussi  tirer  de  cette  école  des  officiers  instruits,  car  on 
n'en  formait  plus ,  et  l'école  de  Mars  n'était  bonne  qu'à  en- 
tretenir une  milice  révolutionnaire  aux  portes  de  Paris. 

Lakanal  proposa  ensuite  la  création  d'une  école  normale, 
qui  fut  décrétée  le  30  octobre.  Son  rapport  était  plein  de  vues 
ridiculement  ambitieuses.  Des  leçons  publiques  devaient 
être  faites  pendant  quatre  mois  par  les  plus  grands  savants  de 
France;  tous  les  jeunes  gens  qui  se  destinaient  à  la  profession 
d'instituteur  devaient  se  rendre  à  Paris  pour  y  assister;  les 
quatre  mois  écoulés,  ils  devaient  former  à  leur  tour  d'autres 
écoles  normales  dans  leurs  départements.  Les  cours  publics  qui 


I 


LOIS   DIVERSES.  609 

furent  créés  à  cette  occasion ,  eurent  un  succès  considérable, 
grâce  au  nom  et  au  talent  des  professeurs  choisis  parmi  les  cé- 
lébrités. Mais  on  s'aperçut  vite  que  ce  ne  pouvait  être  là  une 
véritable  école  normale;  qu'on  ne  formerait  ainsi  ni  profes- 
seurs ni  instituteurs.  On  arriva  même  à  un  résultat  contraire  à 
celui  qu'on  s'était  proposé.  Cet  enseignement  profita  non  au 
peuple,  mais  aux  classes  instruites,  qui,  rappelées  au  goût  des 
sciences  et  des  lettres ,  furent  tirées  de  la  torpeur  où  la  révo- 
lution les  avait  plongées. 

Une  nouvelle  création,  établie  par  décret  du  26  février  1795, 
fut  celle  des  écoles  centrales ,  sorte  de  lycées  d'externes  pour 
les  enfants  à  partir  de  l'âge  de  douze  ans.  On  en  créait  une 
pour  chaque  fraction  de  trois  cent  mille  habitants.  L'enseigne- 
ment devait  y  être  presque  exclusivement  scientifique.  La  Con- 
vention commençait  à  procéder  avec  ces  habitudes  de  symétrie 
qui  tendent  à  mécaniser  l'enseignement.  Les  écoles  centrales 
n'existèrent  longtemps  que  sur  le  papier;  leur  programme  ne 
parut  que  le  25  octobre  1795,  aux  derniers  jours  de  l'As- 
semblée. 

Daunou,  devenu  l'homme  le  plus  considérable  du  comité  de 
l'instruction  publique ,  fit  alors  passer  deux  décrets  :  l'un  or- 
ganisant les  écoles  primaires  d'une  manière  plus  simple  et  plus 
pratique ,  mais  sans  leur  affecter  encore  d'autres  ressources 
que  la  contribution  scolaire,  l'autre  créant  l'Institut,  c'est-à- 
dire  rétablissant  les  académies  que  la  Convention  avait  autre- 
fois supprimées.  Seulement,  pour  éviter  une  restauration  pure 
et  simple  et  le  retour  de  l'ancien  esprit,  on  les  réunissait  toutes 
de  manière  à  former  un  seul  corps  avec  un.  nom  nouveau  et 
une  constitution  à  part,  idée  médiocrement  heureuse  qu'on  ne 
tarda  pas  à  modifier.  L'Institut  ne  s'ouvrit  qu'en  1796,  et  se 
divisa  en  classes  différentes  qui  furent  les  anciennes  académies 
reconstituées. 

La  Convention  décréta  encore,  mais  toujours  sur  le  papier, 
le  Conservatoire  des  arts  et  métiers,  le  bureau  des  longitudes, 
l'école  des  langues  oiùentales,  des  écoles  de  médecine.  Pour 
ces  dernières,  il  s'agissait  plutôt  de  rétablir  que  de  fonder  à 
nouveau. 

Elle  s'occupa  des  beaux-arts  à  peu  près  de  la  même  manière. 
En  1793,  Lakanal  fit  rendre  un  décret  pour  protéger  les  mo- 
numents mutilés  ou  menacés  par  le  vandalisme  révolution- 
naire. La  Constituante  avait  déjà  consacré  les  bâtiments  dn 

vu.  39 


610  LIVRE   CINQUANTE   ET   UNIÈME. 

Louvre  a  recevoir  les  chefs-d'œuvre  des  sciences  et  des  arts.  La 
Convention  renouvela  ce  décret,  d'autant  plus  nécessaire  qu'il 
fallait  alors  sauver  les  tableaux,  les  statues,  les  livres  recueillis 
dans  la  succession  de  la  monarchie,  du  clergé,  des  corpora- 
tions et  des  émigrés. 

On  pourrait  rapprocher  de  ces  décrets  ceux  que  la  Convention 
rendit  pour  l'agriculture  et  le  travail  national.  Elle  ordonna  le 
dessèchement  des  marais,  la  création  de  jardins  botaniques; 
elle  recommanda  les  prairies  artificielles  et  les  meilleurs  asso- 
lements. Mais  ici  encore  des  décrets  ne  suffisaient  pas;  il  fallait 
qu'on  pût  les  exécuter.  Il  y  en  eut  même  d'absurdes  et  de  ridi- 
cules, comme  celui  qui  ordonnait  de  rebâtir  les  villages  en 
démolissant  les  châteaux. 

IX.  —  Dès  qu'on  fut  maître  de  Nimègue,  on  entreprit  de 
conquérir  la  Hollande.  Dumouriez  en  avait  donné  l'idée;  on 
coupait  ainsi  les  communications  directes  de  l'Angleterre  avec 
les  autres  puissances  coalisées,  indépendamment  des  avantages 
commerciaux  que  l'on  s'assurait.  La  Hollande  possédait  dans 
son  sol  bas  et  ses  canaux  des  moyens  de  défense  redoutables; 
mais  on  se  flattait  d'y  être  appuyé  parle  parti  républicain,  qui 
était  nombreux ,  hostile  au  prince  d'Orange ,  et  qui  ne  cachait 
ni  sa  jalousie  pour  les  Anglais,  ni  son  antipathie  pour  les 
Prussiens. 

Une  attaque  infructueuse  sur  l'île  de  Bommel,  entreprise 
d'après  les  avis  d'un  réfugié  hollandais,  fit  d'abord  douter  du 
succès.  Pichegru  se  contenta  d'entourer  les  places  de  Bréda  et 
de  Grave,  qui  ne  s'étaient  pas  rendues,  et  d'entretenir  de  son 
mieux  ses  troupes,  réduites  à  vm  extrême  dénûment.  Mais  au 
mois  de  décembre  l'intensité  subite  du  froid  changea  les  con- 
ditions de  la  guerre.  La  Meuse  et  les  autres  fleuves  gelèrent 
profondément.  Les  Anglo-Hollandais,  privés  de  leur  meilleur 
moyen  de  défense,  durent  se  replier  assez  loin.  Pichegru  passa 
la  Meuse  avec  son  canon  le  28  décembre,  et  occupa  l'île  de 
Bommel.  Bréda  et  Grave  capitulèrent.  A  son  approche,  des 
mouvements  anti-orangistes  éclatèrent  dans  les  grandes  villes. 
Les  républicains  formèrent  des  comités  révolutionnaires.  La 
Frise  se  détacha  du  gouvernement  du  stadthouder  et  donna  un 
exemple  contagieux.  Le  prince  d'Orange  offrit  la  neutralité  de 
ses  États  et  une  indemnité  de  guerre.  La  coalition  commençait 
à  se  désorganiser.  Les  dispositions  déjà  connues  de  la  Prusse, 


[janvier  1795]      CONQUETE   DE   LA    HOLLAîs'DE.  Gll 

celles  de  plusieurs  Etats  de  l'Empire,  celles  de  l'Espagne,  firent 
croire  à  sa  prochaine  dissolution. 

Le  comité  de  salut  public  repoussa  les  offres  du  prince 
d'Orange,  et  préféra  mettre  à  profit  la  facilité  exceptionnelle 
que  le  froid  offrait  à  nos  soldats  pour  conquérir  la  Hollande.  Il 
craignait  que  l'espérance  de  la  paix  ne  favorisât  la  réaction, 
déjà  presque  irrésistible,  de  l'intérieur. 

Dès  que  le  Wahal  fut  gelé,  les  Français  le  passèrent,  du  8 
au  10  janvier  1795.  Le  prince  d'Orange  abandonna  son  armée 
et  se  retira  en  Angleterre.  Le  17,  plusieurs  divisions  atteigni- 
rent Utrecht  et  Arnheim.  Le  20,  Pichegru  fit  son  entrée  à 
Amsterdam.  Dordrecht,  Rotterdam,  la  Haye,  eurent  bientôt 
leur  tour.  Toutes  ces  villes  témoignèrent  leur  empressement  en 
faveur  de  la  France  par  des  fêtes.  Nos  soldats,  quoique  dénués 
de  tout,  et  souffrant  à  tel  point  des  rigueurs  excessives  de  la 
saison,  qu'ils  étaient  obligés  de  s'entourer  les  jambes  de  paille 
tressée,  gardèrent  une  discipline  admirable.  Restait  la  flotte 
hollandaise,  dont  la  plus  grande  partie  se  trouvait  enfermée 
dans  les  glaces  du  Zuydersée.  La  cavalerie  et  Tartillerie  légère, 
détachées  pour  la  cerner,  s'en  emparèrent.  Les  Anglais  se  re- 
tirèrent alors  dans  le  Hanovre.  La  Zélande,  que  sa  position 
avait  garantie  jusque-là,  demanda  et  obtint  une  sorte  de  capi- 
tulation. 

Cette  conquête,  aussi  brillante  qu'aisée,  causa  en  France  un 
enthousiasme  facile  à  comprendre,  et  Pichegru  devint  le  héros 
du  jour. 

Les  représentants  envoyés  à  l'armée  proclamèrent  que  toutes 
les  propriétés  hollandaises  seraient  respectées,  hormis  celles 
du  stadthouder,  qui  furent  confisquées  à  titre  d'indemnité  de 
guerre.  Ils  décidèrent  que  le  pays  aurait  à  exprimer  son  vœu 
quant  à  la  forme  future  de  son  gouvernement.  En  attendant, 
les  Etats  abolirent  le  stadthoudérat  et  constituèrent  un  gouver- 
nement provisoire.  On  se  contenta  de  leur  demander  les  réqui- 
sitions les  plus  indispensables  pour  l'entretien  des  troupes. 

L'occupation  de  la  Hollande  eut  pour  conséquence  immé- 
diate une  demande  de  paix  présentée  par  la  Prusse,  et  des  né- 
gociations qui  s'ouvrirent  à  Râle  le  22  janvier  entre  deux  plé- 
nipotentiaires prussien  et  français,  Goltz  et  Barthélémy. 

X.  —  La  Convention  poursuivit  le  cours  de  ses  œuvres  répa- 
ratrices. Le  19  février  1795  elle  supprima  les  comités  révolu- 

39. 


612  LIVRE   CINQUANTE   ET  UNIEME. 

tionnaires  dans  toutes  les  villes  qui  avaient  plus  de  cinquante 
mille  habitants.  Le  21 ,  elle  vota,  sur  le  rapport  de  Boissy  d' An- 
glas,  devenu  l'un  des  membres  du  comité  de  salut  public, 
qu'aucun  culte  ne  serait  salarié,  mais  qu'il  serait  permis  de  les 
exercer  tous  librement,  moyennant  l'interdiction  des  signes 
extérieurs. 

On  se  voyait  en  face  de  la  disette  et  d'émeutes  imminentes. 
Jamais  hiver  n'avait  été  si  rigoureux;  la  cherté  des  combusti- 
bles dépassait  encore  celle  du  pain.  Les  queues,  qui  conti- 
nuaient aux  portes  des  fournisseurs,  étaient  une  occasion  de 
désordres.  Le  commerce  ne  s'était  pas  rétabli.  Les  assignats 
continuaient  de  se  déprécier,  sans  qu'on  pût  imaginer  un  seul 
moyen  praticable  de  les  convertir  en  biens  nationaux.  Boissy 
d'Anglas  fit  voter,  le  28  février,  une  loi  pour  la  dispersion  des 
attroupements. 

Le  1"  mars,  Fréron  demanda  la  révision  générale  des  lois 
révolutionnaires,  la  mise  en  activité  de  la  constitution  de  1793, 
et  la  préparation  des  lois  organiques  qu'elle  exigeait. 

Le  2,  la  commission  chargée  d'examiner  les  griefs  contre 
Collot,  Billaud,  Barère  et  Vadier,  conclut  à  leur  arrestation. 
Le  rapporteur  Saladin  n'eut  qu'à  rappeler  les  actes  par  les- 
quels ils  avaient  participé  à  la  Terreur;  il  est  vrai  que  l'énu- 
mération  en  était  longue.  L'arrestation  fut  votée  à  une  forte 
majorité  et  eut  lieu  séance  tenante. 

Sieyès  avait  jusque-là  gardé  le  silence.  On  redoutait  autour 
de  lui  la  célébrité  de  son  nom,  la  puissance  de  son  esprit  pé- 
nétrant et  de  ses  combinaisons  politiques.  On  se  défiait  de  sa 
vanité,  qui  le  portait  à  conseiller  sans  agir,  à  diriger  en  dissimu- 
lant sa  direction.  Aussi,  comme  il  se  sentait  peu  propre  aux 
mêlées ,  s'était-il  tenu  à  l'écart.  «  II  avait,  dit  malignement  la 
Fayette,  mérité  d'être  oublié.  »  Ses  ennemis  firent  sur  lui  un 
mot  sanglant  :  «  Il  vit  de  haine  et  meurt  de  peur.  »  Thibaudeau 
l'a  peint  avec  plus  de  vérité  peut-être  :  «  11  ne  craignait  pas  la 
foudre,  parce  qu'il  savait  s'effacer  ou  s'abaisser  à  temps.  » 

Il  rompit  enfin  le  silence,  reparut  à  la  tribune  pour  y  pro- 
poser le  rappel  des  proscrits,  et  dit  :  «La  mesure  ne  peut  être 
discutée;  elle  est  de  plein  droit.  »  11  ajouta  que  la  Convention, 
appelée  à  conserver  la  république,  n'avait  pas  trop  de  toutes 
ses  forces  réunies  pour  une  pareille  œuvre.  Chénier  soutint  la 
motion  avec  autant  d'éloquence  que  d'énergie.  «  Pourquoi, 
ajouta-t-il,  ne  s'est-il  pas  trouvé  une  caverne  assez  profonde 


[mars  1795]  RAPPEL   DES    PROSCRITS.  613 

pour  soustraire  aux  bourreaux  l'éloquence  de  Vergniaud  et  le 
génie  de  Condorcet?  » 

La  Montagne  se  leva  furieuse.  Cambon  s'écria  :  «  Tout  ce 
que  vous  avez  fait  est  donc  nul?  »  Les  proscrits  n'en  furent  pas 
moins  rappelés;  à  leur  tète  revinrent  Isnard ,  la  Rivière,  la 
Réveillère-Lépaux,  Pontécoulant,  Louvet,  Lanjuinais.  L'As- 
semblée couronna  son  œuvre  en  rapportant  le  décret  qui  insti- 
tuait une  fête  pour  le  31  mai. 

Les  Jacobins  préparèrent  une  émeute.  Le  comité  de  sûreté 
générale  dut  requérir  la  force  armée  des  sections.  Sieyès,  vou- 
lant prévenir  un  second  31  mai,  proposa  une  loi  de  grande 
police  pour  réprimer  les  insurrections.  Les  auteurs  de  motions 
séditieuses  étaient  passibles  de  la  déportation.  On  réglait  les 
formes  de  l'appel  à  la  force  publique;  le  tocsin  devait  être 
sonné  avec  la  cloche  de  l'hôtel  de  ville  transportée  aux  Tuile- 
ries. Si  l'insurrection  triomphait,  les  députés  ou  leurs  sup- 
pléants devaient  se  réunir  à  Chàlons-sur-Marne,  appeler  à  eux 
les  garnisons  ou  les  troupes  des  frontières,  et  marcher  sur 
Paris.  Ainsi  l'on  décrétait  avant  l'émeute  toutes  les  mesures 
que  les  Girondins  avaient  prises  contre  elle,  mais  trop  tard, 
après  le  31  mai.  La  proposition  fut  vivement  applaudie. 

Les  révolutionnaires  étaient  décidés  à  recommencer  quel- 
qu'une de  ces  journées  qui  leur  avaient  si  bien  réussi;  mais 
leur  force  d'impulsion  n'était  plus  la  même.  Ils  n'avaient  plus 
de  chefs  accrédités,  plus  de  club  central,  plus  de  commune 
pour  les  conduire.  Les  meneurs  étaient  presque  tous  inconnus 
et  les  députés  de  la  Montagne,  malgré  le  bruit  qu'ils  faisaient 
encore  dans  l'Assemblée,  n'osaient  plus  conspirer  avec  eux. 
L'agitation  se  concentrait  dans  les  quatre  quartiers  du  Temple, 
de  la  Cité,  des  faubourgs  Saint-Antoine  et  Saint-Marceau. 
C'étaient  donc  les  dernières  convulsions  d'un  parti  à  l'agonie. 

Le  21  mars,  des  groupes  menaçants  entourèrent  les  Tuile- 
ries. Une  députation  des  sections  des  Quinze-Vingts  et  de  Mon- 
treuil  présenta  une  adresse,  rédigée  avec  une  modération  ap- 
parente, pour  demander  la  mise  en  vigueur  immédiate  dt  la 
constitution  de  93.  Thibaudeau,  qui  présidait,  répondit  avec 
fermeté  que  c'était  une  manœuvre,  et  que  la  Convention  saurait 
la  déjouer;  «  qu'elle  ne  se  laisserait  pas  opprimer  par  des  es- 
pèces de  corporations  qui  n'avaient  renversé  les  privilèges  de 
la  monarchie  que  pour  se  mettre  à  leur  place  ;  que  les  repré- 
sentants du  peuple  avaient  le  sentiment  de  leur  dignité  et  de 


614  LlVr.E  CINQUANTE  ET  UNIEME. 

l'indépendance  de  leurs  fonctions.  »  Les  Montagnards  récla- 
mèrent la  constitution.  Tallien  leur  répondit  ironiquement  que 
c'étaient  eux  qui  l'avaient  enfermée  dans  une  boîte.  Thibau- 
deau  quitta  le  fauteuil  pour  dire  que  le  moment  était  venu  de 
parler  avec  franchise,  et  que  la  constitution  de  93  était  impra- 
ticable. «  Une  constitution  démocratique  n'est  pas  celle  où  le 
peuple  exerce  tous  les  pouvoirs.  C'est  celle  où,  par  une  sage 
distribution  des  pouvoirs,  le  peuple  jouit  de  la  liberté,  de  Té- 
galité  et  du  repos.  Or,  je  ne  vois  pas  cela  dans  une  constitu- 
tion qui,  à  côté  de  la  représentation  nationale,  placerait  ou  une 
commune  usurpatrice  ou  des  Jacobins  factieux;  qui  ne  donne- 
rait pas  à  la  représentation  nationale  la  direction  de  la  force 
armée  dans  le  lieu  où  elle  siège,  et  la  priverait  ainsi  des  moyens 
de  se  défendre  et  de  maintenir  sa  dignité;  qui  accorderait  à 
une  fraction  du  peuple  le  droit  d'insurrection  partielle,  et  la 
faculté  de  bouleverser  l'Etat.  »  Il  conclut  que  des  lois  organi- 
ques étaient  urgentes,  et  une  commission  spéciale  fut  chargée 
de  les  préparer. 

On  passa  à  la  discussion  du  projet  de  Sieyès.  Pendant  que 
la  Montagne  le  combattait,  la  foule  encombrait  le  jardin  des 
Tuileries,  poussant  des  cris  et  des  menaces.  Plusieurs  musca- 
dins furent  jetés  dans  les  bassins.  Le  rappel  battit  dans  les  sec- 
tions. L'Assemblée  pressée  d'en  finir  vota  la  loi.  D'abord  elle 
la  vota  en  bloc;  puis,  le  bruit  du  dehors  se  calmant,  elle  reprit 
la  discussion  de  chaque  article. 

Ije  lendemain  22,  Billaud,  CoHot  et  Barère  comparurent. 
Vadier  avait  pris  la  fuite.  La  Convention,  entamant  un  procès 
désormais  inévitable,  s'était  bornée  à  incriminer  les  quatre 
personnages  les  plus  odieux.  On  s'était  même  attaché  à  réunir 
des  griefs  capables  de  justifier  une  action  civile,  pour  ôter  à 
l'accusation  son  caractère  politique. 

Robert  Lindet,  Carnot  et  Prieur  de  la  Côte-d'Or  demandè- 
rent à  être  entendus  en  faveur  d'hommes  dont  ils  avaient  été 
les  collègues.  Ils  n'eurent  aucun  succès,  bien  que  leur  propre 
responsabilité  fût  dégagée,  et  que  Carnot  jouît  de  la  faveur 
méritée  par  le  principal  auteur  de  nos  triomphes  militaires. 
Lindet  lut  six  heures  durant  une  prolixe  apologie  du  31  mai  et 
du  gouvernement  révolutionnaire.  La  Convention  fatiguée  se 
récria  contre  les  thèses  qu'elle  avait  écoutées  et  subies  six 
mois  plus  tôt.  Carnot  alla  contre  son  but,  quand  il  révéla  la 
confusion  qui  avait  régné  dans  le  comité  de  salut  public,  la 


[1"  AVRIL  1705]  LE   12   GERMINAL.  G15 

facilité  avec  laquelle  ses  membres  se  donnaient  les  uns  aux 
autres  des  signatures  de  complaisance,  et  quand  il  rendit  la 
Convention  solidaire  de  tout  ce  que  le  comité  avait  fait.  L'As- 
semblée n'aimait  pas  à  s'entendre  reprocher,  après  les  crimes 
commis  et  le  sang  versé,  sa  complicité  ou  son  impuissance  par 
les  hommes  qui  l'avaient  condamnée  à  ce  triste  rôle. 

Elle  n'admit  pas  davantage  le  système  de  défense  des  accu- 
sés qui  se  rejetèrent  sur  les  circonstances,  se  vantèrent  de  la 
lutte  glorieusement  soutenue  contre  l'Europe  ,  et  prétendirent 
que  tout  avait  été  légitime  pour  sauver  la  patrie.  Plus  la  Ter- 
reur était  discutée ,  plus  elle  semblait  odieuse.  Collot  dit  : 
«  L'ombre  de  Capet  plane  sur  cette  enceinte.  »  «  Les  ombres 
qui  planent  sur  nos  tètes,  répondit  Chénier,  sont  celles  de 
Gondorcet,  de  Vergniaud,  de  Camille  Desmoulins,  de  Philip- 
peaux,  et  de  tant  de  malheureuses  victimes  assassinées.  » 

Quelques  Thermidoriens,  comme  les  deux  Merlin,  eurent 
ridée  d'ajourner  le  procès  et  de  le  renvoyer  à  la  prochaine  lé- 
gislature. Ils  craignaient  de  voir  l'Assemblée  se  mutiler  encore 
de  ses  propres  mains,  et  sentaient  la  difficulté  de  circonscrire 
les  faits  de  l'accusation  ou  le  nombre  des  accusés;  il  était  clair 
qu'on  serait  entraîné  à  décréter  la  plupart  des  anciens  commis- 
saires. La  cause  fut  pourtant  retenue,  par  la  raison  que  l'aban- 
donner à  une  autre  législature  c'eût  été  hâter  le  jour  des  nou- 
velles élections. 

XL  —  Le  27  mars,  les  femmes  de  la  section  des  Gravilliers, 
n'ayant  reçu  le  matin  qu'une  demi-ration  de  pain,  se  portèrent 
sur  les  Tuileries.  On  les  fit  reconduire  par  les  patrouilles,  et 
on  arrêta  les  chefs  du  mouvement.  Le  30,  la  section  des 
Quinze-\  ingts  vint  défiler  à  la  barre.  Son  orateur  posa  des 
questions  à  l'Assemblée,  lui  demanda  pourquoi  Paris  était  sans 
municipalité,  et  rappela  que  l'insurrection  était  le  plus  saint 
des  detoirs.  Le  président  Pelet  répondit  avec  beaucoup  de 
hauteur  et  de  fermeté. 

Le  1"  avril  (12  germinal),  l'émeute  éclata  de  grand  matin 
dans  la  section  de  la  Cité.  Les  émeutiers  battirent  la  générale. 
Les  sections  du  Temple  et  du  faubourg  Saint-Antoine  descen- 
dirent dans  la  rue,  puis  l'on  marcha  sur  les  Tuileries  en  criant  : 
«  Du  pain  et  la  constitution  de  93.  »  Une  première  colonne 
pénétra  dans  les  salles  d'attente,  força  la  porte  de  la  Conven- 
tion, y  entra  en  tumulte,  se  mêla  aux  députés,  et  mterrompit 


616 


LIVRE  CINQUANTE  ET  UNIÈME. 


la  séance.  One  seconde  grossit  bientôt  la  première.  Les  hom- 
mes, les  femmes  se  pressèrent,  s'étouffèrent  sans  que  le  pré- 
sident André  Dumont  ni  les  députés  qui  le  secondaient  parvins- 
sent à  faire  évacuer  la  salle.  Les  Montagnards  n'y  réussirent 
pas  mieux,  et  le  tumulte  dura  plusieurs  heures. 

Enfin  le  tocsin  sonna,  les  sections  voisines  arrivèrent.  Une 
lassitude  générale  termina  cette  scène  sans  nom,  et  la  foule, 
embarrassée  d'elle-même,  s'écoula  peu  à  peu.  La  Convention 
à  peine  dégagée  vota  la  création  d'un  corps  spécial,  choisi 
dans  la  garde  nationale  de  Paris,  pour  assurer  l'arrivage  des 
subsistances.  Ysabeau  vint  lui  donner  des  explications  telles 
quelles  au  nom  du  comité  de  sûreté  générale  qui  s'était  trouvé 
en  défaut,  et  proposa  de  traduire  les  coupables  devant  le  tri- 
bunal de  la  Seine.  Sur  ces  entrefaites,  on  apprit  que  hors  de 
la  salle  un  député,  Auguis,  avait  reçu  deux  blessures;  qu'un 
autre,  Peniéres,  avait  essuyé  un  coup  de  feu.  Thibaudeau 
s'écria  qu'une  pénalité  légère  ne  suffisait  pas,  que  le  temps  des 
faiblesses  était  passé,  que  la  Convention  avait  été  violée  et  avi- 
lie. On  décréta  que  les  quatre  accusés  seraient  immédiatement 
déportés  à  Rochefort.  On  décréta  encore  la  déportation  au 
château  de  Ham  de  sept  députés  qui  avaient  essayé  de  parler 
au  nom  du  peuple  et  de  soutenir  les  intrus.  Paris  fut  déclaré 
en  état  de  siège.  Le  commandement  en  fut  donné  à  Pichegru, 
assisté  de  Barras  et  de  Merlin  de  Thionville.  La  séance  dura 
toute  la  nuit. 

La  journée  du  2  fut  encore  tumultueuse.  Les  émeutiers  con- 
tinuaient de  se  défendre  dans  l'église  Notre-Dame  et  dans  quel- 
ques sections.  Ils  voulurent  arrêter  auxbarrières  les  voitures  qui 
emmenaient  les  représentants  proscrits.  Mais,  grâce  à  Pichegru 
et  Raffet,  force  resta  à  la  loi.  Pichegru  parut  à  la  barre  le  3,  à 
trois  heures  du  matin,  dans  la  séance  de  nuit,  et  se  contenta 
de  dire  :  «  Représentants,  vos  décrets  sont  exécutés.  » 

Vadier  s'était  sauvé.  Collotet  Billaud  disparurent  chargés  de 
haine;  Billaud  surtout,  que  la  Montagne  regardait  comme  le 
principal  auteur  de  la  mort  de  Danton.  Barere,  moins  détesté 
peut-être,  était  plus  méprisé.  Personnage  ignoble,  qui,  se  van- 
tant de  n'avoir  jamais  demandé  la  tète  de  personne,  chose 
d'ailleurs  peu  sûre,  ne  comprenait  pas  qu'on  lui  reprochât 
d'avoir  livré  celle  de  tout  le  monde,  et  exprimait  avec  une  im- 
pudence naïve  sa  douleur  de  n'avoir  pu  sauver  ses  amis.  Il 
n'avait,  disait-il,  sacrifié  les  libertés  individuelles  que  pour  sau- 


[AvniL  1795]       PROCÈS   DE  FOUQUIER-TINVILLE.  617 

ver  les  libertés  publiques.  Ses  Mémoires  publiés  récemment  ne 
le  relèvent  pas.  Ses  tentatives  d'apologie  se  réduisent  à  dire 
qu'il  rédigeait  des  décrets  contre  son  opinion  parce  qu'on  l'y 
forçait,  et  à  rejeter  l'infamie  sur  ses  collègues  Robespierre  et 
Saint-Just,  sur  Danton  et  Camille  Desmoulins.  Jamais  on  n'a 
dit  de  ces  acteurs  principaux  de  la  révolution,  il  ne  faut  pas  les 
appeler  des  grands  hommes,  plus  de  mal  qu'ils  n'en  ont  dit 
eux-mêmes  les  uns  des  autres. 

Mais  la  Convention  ne  s'en  tint  pas  là.  Il  y  avait  eu  une  con- 
spiration évidente  :  il  fallait  en  rechercher  l'origine  et  en  punir 
les  auteurs.  Quelques  députés  proposèrent  une  épuration  com- 
plète de  l'Assemblée.  Lebon  s'y  trouvait  encore.  «Il  taut,  dit 
Tallien,  le  vomir  d'au  milieu  de  nous.  »  On  décréta  d'accusa- 
tion, le  5  avril,  neuf  autres  députés,  parmi  lesquels  Moyse 
Bayle,  Cambon,  Thuriot,  Lecointre,  Maignet  et  Levasseur;  la 
plupart  échappèrent  au  décret  par  la  fuite.  Fréron  représenta 
que  puisqu'on  s'était  contenté  de  déporter  les  plus  grands  cou- 
pables, la  logique  commandait  d'abolir  la  peine  de  mort  pour 
les  crimes  politiques;  il  exceptait  néanmoins  le  crime  d'émi- 
gration et  celui  de  complot  ourdi  pour  le  rétablissement  de  la 
royauté.  La  motion  fut  renvoyée  au  comité  de  législation. 
L'Assemblée  était  toujours  combattue  entre  le  désir  de  répu- 
dier les  procédés  exceptionnels,  et  celui  de  terminer  au  plus 
tôt  cette  vaste  liquidation  de  la  Terreur,  qui  était  encore  loin 
d'être  achevée. 

Ainsi,  le  procès  de  Fouquier-Tinvllle  avait  exigé  pour  son 
instruction  un  temps  démesuré.  L'accusation  avait  dû  recueillir 
toutes  les  illégalités  commises  par  le  tribunal  révolutionnaire, 
et  ces  illégalités,  qui  remontaient  aux  premiers  jours  de  son 
institution,  étaient  innombrables.  Il  n'y  avait  pas  une  seule  des 
règles  les  plus  élémentaires  de  la  justice  qui  n'eût  été  perpé- 
tuellement violée.  Les  audiences  publique-,  du  procès  commen- 
cèrent au  mois  d'avril  ;  on  décida  qu'elles  dureraient  sans  in- 
terruption jusqu'au  jugement  définitif.  L'interrogatoire  mit  au 
jour  des  chefs-d'œuvre  d'iniquité,  les  refus  de  témoins,  la  con- 
statation imparfaite  des  accusés,  les  erreurs  de  personnes,  les 
interdictions  de  défense,  la  pression  exercée  sur  les  jurés,  la 
manière  plus  que  dérisoire  dont  on  composait  les  fournées, 
dont  on  imaginait  les  prétendues  conspirations  des  prisons, 
dont  on  dressait  les  listes  de  proscription.  Fouquier  ne  nia 
rien  ou  peu  de  chose.  Incapable  du  moindre  sentiment  de  jus- 


618  LIVRE   CINQUAINTE   ET   UNIEME. 

tice  ou  d'humanité,  il  croyait  avoir  fait  son  devoir,  parce  qu'il 
avait  obéi  à  des  ordres  supérieurs  avec  la  ponctualité  d'un  re- 
cors ou  d'un  officier  subalterne.  11  dit  pour  sa  défense  qu'il 
avait  sié{;é  au  tribunal  le  10  thermidor  comme  les  jours  précé- 
dents et  traité  Robespierre  de  même  que  les  autres  accusés.  Il 
se  servit  d'arpjuments  qu'eût  pu  donner  le  bourreau .  Il  dit  :  «  Je 
n'ai  été  que  la  hache  de  la  Convention.  Punit-on  une  hache  ?» 
Il  observa  seulement  avec  justice  qu'on  n'eût  pas  dû  le  con- 
damner à  une  autre  peine  que  la  déportation,  puisque  c'était 
la  peine  des  vrais  coupables,  les  liillaud  et  les  Collot,  auxquels 
il  n'avait  lait  qu'obéir.  On  avait  impliqué  dans  son  procès  la 
plupart  des  jufjes  et  des  jurés  de  Tinfâme  tribunal.  Il  fut  con- 
damné à  mort  et  exécuté  le  16  mai  avec  le  président  Hermann, 
trois  juges,  six  jurés,  deux  espions  des  prisons,  un  porte-clefs 
du  Luxembour^j  et  un  administrateur  de  police.  Les  autres 
accusés,  au  nombre  de  seize,  furent  acquittés. 

XII.  —  La  résistance  de  la  Vendée  était  à  peu  près  vaincue 
depuis  la  déroute  de  Savenay,  au  mois  de  décembre  1793.  Au 
mois  de  janvier  1794,  les  républicains  prirent  Noirmoutiers. 
D'Elbée  tomba  entre  leurs  mains  et  fut  porté  mourant  à  la 
guillotine.  Henri  de  la  Rochejacquelein  ayant  été  tué  par  acci- 
dent, il  ne  resta  plus  que  deux  chefs,  Charette  et  Stofilet,  avec 
quelques  anciens  soldats  ou  des  hommes  qui  se  battaient  pour 
échapper  aux  supplices  dont  les  bleus  les  menaçaient. 

Pourtant  tout  n'était  pas  fini;  les  colonnes  républicaines  de 
Turreau  avaient  commis  tant  d'horreurs  qu'elles  soulevaient 
les  colères  des  républicains  dans  le  pays  même,  et  inspiraient 
aux  Vendéens  un  insatiable  désir  de  vengeance.  Les  paysans 
dont  on  avait  détruit  les  habitations  et  les  moyens  d'existence 
reprenaient  les  armes. 

Turreau  avait  été  révoqué  du  vivant  même  de  Robespierre. 
Après  thermidor,  la  Convention  s'indigna  de  ce  qu'elle  appre- 
nait, et  Carnot,  ayant  besoin  de  renforcer  les  armées  du  Nord, 
rappela  une  partie  des  troupes  laissées  dans  l'Ouest.  Le  seul 
moyen  de  pacifier  la  Vendée  eût  été  d'y  rétablir  l'exercice  libre 
de  la  religion  ;  le  nouveau  comité  de  salut  public  l'osa  d'au- 
tant moins  que  Charette  et  Stofdet  étaient  de  francs  royalistes. 
Ces  raisons  prolongèrent  la  guerrilla,  fortifiée  de  celle  que  les 
Chouans  faisaient  en  Bretagne.  Puisaye  essaya  d'organiser  ces 
derniers  et  de  s'allier  avec  les  Anglais. 


[1795]  SOUMISSION  DE  LA  VENDEE.  TRAITE  DE  BALE.  C19 

Hoche  sentit  qu'il  fallait  changer  de  système.  Il  recommanda 
à  ses  soldats  la  dignité  et  Vindulgence.  Il  résolut  d'offrir  du 
service  aux  hommes  qui  s'étaient  fait  de  la  guerre  un  métier, 
et  proposa  aux  autres  une  amnistie. 

Vendéens  et  Chouans  repoussèrent  d'abord  ces  avances  ;  car 
la  république  leur  inspirait  une  défiance  invmcible.  D'ailleurs 
quelques  agents  des  princes  entretenaient  l'insurrection  pour  y 
trouver  plus  tard  un  point  d'appui,  quand  ils  jugeraient  le  mo- 
ment venu  de  faire  une  contre-révolution  qui  leur  semblait  en- 
core prématurée.  Mais  Charette  se  lassa  de  ces  calculs  de  tem- 
porisation, et  finit  par  accepter  les  conditions  avantageuses  qui 
lui  étaient  oflertes.  Il  obtint  le  15  février  1795  la  liberté  du 
culte  pour  les  Vendéens,  quelques  indemnités  pour  ceux  qui 
avaient  le  plus  souffert,  l'exemption  de  service  pour  les  jeunes 
gens  de  la  réquisition  présente,  et  le  droit  pour  lui-même  de 
conserver  une  garde  de  deux  mille  hommes.  Moyennant  ces 
conditions,  il  consentit  à  se  montrer  à  Nantes,  où  sa  présence 
devait  annoncer  que  la  guerre  était  finie.  Elle  y  produisit  l'effet 
contraire.  La  curiosité  qu'il  inspira  et  l'espèce  d'ovation  qu'il 
reçut  alarmèrent  les  représentants. 

Il  fut  plus  difficile  de  traiter  avec  les  Chouans,  qui  ne  for- 
maient pas  de  corps  organisés  et  qu'on  ne  savait  oij  prendre. 
Cependant  Cormatin,  le  second  de  Puisaye,  fit  sa  soumission 
au  mois  d'avril.  Stofflet  fit  aussi  la  sienne  au  mois  de  mai. 

La  Convention  négocia  dans  le  même  temps  avec  les  enne- 
mis du  dehors. 

Le  duc  de  Toscane,  qui  n'était  entré  dans  la  coalition  que 
contraint  par  les  Anglais,  fut  le  premier  prince  régnant  qui 
traita  avec  la  République  française.  Il  signa  un  traité  de  neu- 
tralité le  9  février,  et  envoya  un  représentant  à  Paris. 

La  Prusse  signa  ensuite  le  traité  de  Bàle  le  5  avril.  Frédéric- 
Guillaume  s'était  dégoûté  d'une  guerre  peu  heureuse  où  son 
armée  jouait  un  rôle  effacé  et  ne  se  soutenait  que  par  les  sub- 
sides des  Anglais.  Il  s'était  d'ailleurs  fort  engagé  dans  les 
affaires  de  Pologne,  et  avait  porté  de  ce  côté  tous  ses  projets 
d'agrandissement.  Il  fit  peu  de  difficulté  de  négocier  avec  la 
République,  tout  en  évitant  de  la  reconnaître.  Il  consentit  à 
laisser  les  Français  occuper  provisoirement  les  territoires  de  la 
Prusse  sur  la  rive  gauche  du  Rhin,  et  promit  d'y  renoncer  s'il 
recevait  ailleurs  une  indemnité  suflisaute,  lors  des  sécularisa- 
tions prévues. 


620  LIVRE  CINQUANTE   ET  UNIEME. 

L'Autriche  se  montra  moins  accommodante.  Elle  repoussa 
les  ouvertures  indirectes  qu'on  lui  fit,  et  entraîna  de  son  côté 
les  princes  de  l'Empire,  plus  pacifiques  qu'elle.  Mais  c'était 
beaucoup  pour  la  France  d'avoir  rompu  le  faisceau  des  puis- 
sances coalisées. 

Sieyès  et  Rewbell,  envoyés  en  Hollande  à  titre  de  commis- 
saires, firent,  le  16  mai,  un  traité  de  paix  avec  les  Provinces- 
Unies.  Ils  reconnurent  leur  indépendance  moyennant  la  cession 
de  Venloo  et  Maestricht,  le  droit  pour  la  France  de  mettre  des 
garnisons  dans  les  places  du  Brabant  septentrional,  et  la  libre 
navigation  des  fleuves.  Ils  obtinrent  encore  une  indemnité  de 
guerre,  une  alliance  offensive  contre  l'Angleterre,  la  libre  dis- 
position des  troupes,  surtout  de  la  flotte  hollandaise.  Avantages 
bien  supérieurs  à  ceux  qu'une  incorporation  eût  procurés. 

La  seule  difficulté  de  ces  négociations  vint  de  la  manière 
dont  le  gouvernement  français  était  constitué  ;  car  il  fallait, 
pour  aboutir,  donner  aux  négociateurs  des  pouvoirs  étendus, 
particulièrement  celui  de  signer  des  articles  secrets  ;  on  ne  pou- 
vait mettre  ni  le  public  ni  même  l'Assemblée  dans  les  confi- 
dences diplomatiques.  Merlin,  Sieyès  et  Rewbell  agirent  sur  la 
Convention  avec  beaucoup  de  dextérité,  triomphèrent  de  ses 
défiances,  et  finirent  par  obtenir  d'elle  les  décrets  nécessaires. 

XIll .  —  Le  comité  de  salut  public  ordonna,  pour  sa  défense  et 
celle  de  la  société,  de  désarmer  partout  les  complices  de  Ro- 
bespierre et  d'épurer  les  gardes  nationales.  Il  ne  fut  pas  aisé 
d'exécuter  ces  mesures.  A  Toulon,  malgré  l'intervention  des 
commissaires  de  la  Convention,  les  Jacobins  massacrèrent  un 
grand  nombre  d'ouvriers  suspects  de  royalisme.  La  guerre  ci- 
vile éclata  dans  divers  départements  du  Midi  et  du  Sud-Est.  11 
s'y  forma  des  compagnies,  appelées  compagnies  du  Soleil  ou 
compagnies  de  Jéhu,  qui,  en  donnant  la  chasse  aux  Jacobins, 
commirent  beaucoup  de  ravages  et  de  brigandages. 

Une  foule  de  fugitifs  étaient  rentrés  à  Lyon  altérés  de  ven- 
geance. Le  bruit  s'étant  répandu  que  les  terroristes  enfermés 
dans  la  prison  de  Roanne  préparaient  l'essai  d'une  nouvelle 
guillotine,  le  peuple  en  fureur  s'y  porta  le  24  avril,  et  quatre- 
vingt-cinq  prisonniers  furent  massacrés  aux  cris  de  :  Vive  la 
Convention  !  sans  que  la  garde  nationale  ni  les  autorités  de  la 
ville  pussent  les  sauver.  C'était  un  acte  spontané  de  la  ven- 
geance populaire;  on  ne  manqua  pas  de  l'imputer  à  l'opinion 


[avril  1795]  RÉVISION  DES  LOIS  RÉVOLUTIONNAIRES.  621 

royaliste.  Accusation  qui  était  vraisemblable  sans  être  vraie  ; 
car  le  peuple  n'avait  besoin  d'aucune  instigation  royaliste  pour 
prévenir  le  retour  d'un  régime  qui  avait  épuisé  sur  lui  ses  ri- 
gueurs et  ses  cruautés. 

Boissy  d'Anglas  avait  proposé,  le  20  mars,  de  soumettre  à 
la  révision  tous  les  jugements  révolutionnaires  rendus  à  partir 
du  22  prairial,  c'est-à-dire  depuis  la  dernière  loi  de  Robes- 
pierre, de  restituer  aux  condamnés  ou  à  leurs  héritiers  les 
biens  non  vendus,  et  de  les  indemniser  pour  les  autres.  La 
Convention  discuta  longtemps  ce  que  Barante  appelle  le  code 
de  la  confiscation;  elle  voulait  maintenir  sur  ce  point  les  lois 
révolutionnaires,  et  pourtant  réparer  des  injustices  flagrantes 
et  de  monstrueux  abus.  Un  ancien  girondin,  Pontécoulant, 
représenta  que  c'était  là  une  chimère  ;  que  la  confiscation  pro- 
noncée contre  les  émigrés  n'était  jamais  juste,  parce  que  les 
émigrés  n'étaient  pas  des  condamnés,  qu'ils  n'avaient  pas  été 
jugés,  ou  que  s'ils  l'avaient  été,  c'était  par  des  tribunaux  qui 
ne  suivaient  aucune  des  formes  de  la  justice.  Comment  donc 
reviser  des  jugements  qui  n'existaient  pas?  Il  s'agissait  simple- 
ment de  réparer  des  crimes  commis,  et  quant  à  dire  que  le 
crédit  public  avait  pour  gages  les  biens  des  victimes,  ce  n'était 
pas  un  argument  sérieux,  le  crédit  reposant  avant  tout  sur  la 
foi  publique  et  la  justice.  Les  défenseurs  de  la  confiscation  se 
bornèrent  à  soutenir  qu'elle  était  le  droit  de  la  guerre  et  que  la 
révolution  était  une  guerre  ;  qu'il  fallait  se  garder  de  la  présen- 
ter aux  yeux  du  pays  comme  une  rigueur  odieuse,  et  se  défier 
d'une  humanité  irréfléchie.  Rewbell  obtint  que  le  principe  fût 
maintenu,  sauf  à  en  atténuer  l'application.  En  conséquence, 
après  avoir  annulé,  le  11  avril,  tous  les  décrets  de  mise  hors 
la  loi  lancés  contre  les  ennemis  de  la  révolution  et  leurs  com- 
plices, la  Convention  décréta,  le  3  mai  (14  floréal),  le  main- 
tien de  la  confiscation  à  leur  égard,  niais  ordonna  que  les 
biens  seraient  restitués  à  tous  les  condamnés  frappés  depuis  le 
10  mars  93,  sans  qu'il  fût  nécessaire  de  reviser  les  procédures. 

Le  23  avril,  un  décret  ouvrit  la  Bourse  et  autorisa  le  com- 
merce de  l'or  et  de  Targent, 

On  nomma  le  même  jour  une  commission  pour  préparer  des 
lois  organiques. 

Elle  se  composa  de  Cambacérès,  Merlin  (de  Douai),  Sieyès, 
Thibaudeau,  Laréveillère,  Lesage  (d'Eure-et-Loir),  Boissy- 
d'Anglas,  Creuzé-Latouche,  Louvet,  Berlier  et  Daunou.   On 


622  LIVRE   CINQUANTE   ET   UNIEME. 

était  si  embarrassé  de  la  constitution  de  1793,  dont  les  Jaco- 
bins réclamaient  l'exécution  après  Tavoir  toujours  repoussée, 
qu'on  en  était  venu  à  reconnaître  la  nécessité  de  lois  organiques 
additionnelles  et  correctionnelles .  En  d'autres  termes,  il  fallait 
refondre  entièrement  Toeuvre  impraticable  d'Hérault  de  Sé- 
clielles.  Dans  une  des  discussions  préparatoires,  Lanjuinais 
exprima,  non  sans  soulever  des  murmures,  l'idée  qu'une  dou- 
ble assemblée  était  nécessaire. 

L'expérience  avait  appris  les  vices  résultants  du  trop  grand 
nombre  de  comités  et  de  commissions  executives.  H  était  urgent 
d'y  remédier,  et  de  ne  pas  éparpiller  l'action  administrative. 
Comme  à  tout  prendre  il  ne  s'agissait  que  de  mesures  provi- 
soires, on  se  borna,  pour  le  moment,  à  un  plan  fourni  par 
Cambacérès;  plan  qui  consistait  à  charger  le  comité  de  salut 
public  de  tout  le  pouvoir  exécutif,  à  augmenter  le  nombre  de 
ses  membres,  qui  serait  porté  à  seize,  à  réduire  les  autres  co- 
mités à  la  proposition  des  lois,  et  à  établir  qu'ils  ne  délibére- 
raient entre  eux  que  par  commissaires. 

On  voulait  aussi  avoir  un  rapport  sur  l'état  de  la  république, 
c'est-à-dire  une  sorte  de  programme  de  gouvernement.  Ces 
rapports  tenaient  lieu  de  discours  de  la  couronne  ;  ils  semblaient 
nécessaires  chaque  fois  que  le  gouvernement  entrait  dans  une 
phase  nouvelle.  Chénier  en  fit  un,  dans  le  genre  de  ceux  de 
Barère  et  de  Lindet.  Il  prit  à  tâche  d'y  flétrir  les  menées  des 
royalistes,  des  émigrés  et  de  leurs  complices  à  l'intérieur;  il 
entendait  par  là  les  journalistes  qui  attaquaient  les  comités. 
Tallien  défendit  les  journalistes,  mais  sans  succès;  Chénier  fit 
porter  contre  eux  des  lois  rigoureuses.  On  frappa  de  lois  pa- 
reilles les  avilisseurs  de  la  représentation  nationale,  les  provo- 
cateurs à  la  royauté,  et  les  prêtres  qui  entreprendraient  de  ren- 
trer dans  les  églises.  Cependant  ce  dernier  point  fut  très- 
débattu,  car  on  sentait  qu'il  ne  suffisait  pas  d'avoir  accordé  la 
liberté  du  culte  dans  l'intérieur  des  maisons.  Aussi  trois  se- 
maines après  le  rapport  de  Chénier,  l'usage  des  églises  non 
vendues  fut-il  restitué  aux  communes.  On  en  rouvrit  quinze 
à  Paris. 

XIV.  —  On  découvrit  et  on  fit  avorter,  dans  le  courant  du 
mois  d'avril,  plusieurs  conspirations. 

Le  19  mai  (30  floréal),  les  patriotes  annoncèrent  une  insur- 
rection pour  le  lendemain.  On  devait  m  vcher  en  masse  contre 


[20  MAI  1795]  LE   1er   PRAIRIAL.  61'^ 

la  Convention,  les  femmes  en  avant,  l'envelopper  sous  la  pres- 
sion de  la  toule,  l'obliger  à  chasser  les  soixante-treize,  à  rap- 
peler Billaud,  Collot,  Barère  et  les  repre'sentants  exilés  ou  de'- 
tenus,  à  retaire  une  commune  de  Paris,  à  mettre  la  constitution 
de  93  en  vigueur,  à  revenir  aux  moyens  révolutionnaires,  tels 
que  les  réquisitions  et  le  maximum.  Ce  plan  fut  imprimé  et 
répandu  dans  Paris.  Chacun  devait  porter  écrits  au  chapeau 
ces  mots  :  Du  pain  et  la  constitution  de  93.  Pour  animer  le 
peuple,  on  répétait  dans  les  groupes  que  la  Convention  affa- 
mait le  peuple  et  qu'elle  envoyait  à  la  mort  les  vrais  patriotes. 
Le  20  mai  (1*"^  prairial),  la  générale  lut  battue  au  point  du 
jour.  Le  cortège  se  forma  ;  il  était  nombreux  ;  plusieurs  sec- 
tions armées  en  firent  partie.  A  dix  heures,  les  Tuileries  furent 
assiégées  avant  que  les  sections  fidèles,  appelées  par  la  Con- 
vention, se  fussent  réunies. 

Au  moment  où  l'Assemblée  entra  en  séance,  Ysabeau  lui  lut 
le  manifeste  de  l'insurrection  ;  aussitôt  des  bandes  de  femmes 
envahirent  les  tribunes  en  criant  :  Du  pain,  du  pain  !  Un  géné- 
ral de  brigade  qui  se  trouvait  là,  fut  investi  par  le  président, 
d'un  commandement  provisoire;  il  les  chassa  avec  l'aide  de 
quelques  soldats  et  de  jeunes  gens  armés  de  fouets. 

Peu  d'instants  après  une  seconde  invasion  eut  lieu.  La  salle 
fut  encore  dégagée  par  l'arrivée  de  la  section  de  la  Fontaine 
de  Grenelle.  Enfin,  vers  deux  heures,  la  foule,  renversant  tous 
les  obstacles,  inonda  l'enceinte  où  délibéraient  les  représen- 
tants et  les  refoula  vers  les  banquettes  supérieures.  C'était  une 
cohue  d'hommes  et  de  femmes  du  peuple,  criant,  hurlant  et 
gesticulant.  Un  officier  des  sections  fut  tué  en  défendant  les 
abords  du  bureau.  Le  président  Boissy  d'Angias  fut  entouré, 
menacé  et  couché  en  joue.  Un  des  plus  jeunes  députés,  Féraud, 
se  précipita  devant  lui  pour  le  garantir,  reçut  un  coup  de  pis- 
tolet déchargé  à  bout  portant  et  tomba  expirant.  Bientôt  on 
aperçut  sa  tête  sanglante  au  bout  d'une  pique.  Boissy  d'Angias 
se  découvrit  à  cette  vue. 

Le  tumulte  et  le  bruit  durèrent  jusqu  au  soir.  Vers  six  heures, 
les  meneurs,  voulant  arracher  des  décrets  à  ceux  des  députés 
qui  n'avaient  pas  quitté  la  salle,  parvinrent  à  faire  entendre 
aux  intrus  qu'ils  devaient  laisser  le  milieu  de  l'enceinte  libre 
pour  que  les  représentants  pussent  s'y  grouper  et  voter  les 
décrets  qui  leur  seraient  imposés.  Quelques  individus,  accapa- 
rant la  tribune,  y  répétèrent  à  tue-téte  qu'il  leur  fallait  du  pain, 


624  LIVRE   CIJNQUANTE   ET  UNIEME. 

l'élargissement  des  patriotes  et  l'arrestation  des  coquins. 
Romme,  Goujon,  Duroi  et  d'autres  députés  se  mêlèrent  à  celte 
prétendue  délibération.  On  proposa,  au  milieu  du  tapage, 
plusieurs  décrets.  Goujon  observa  que  ces  décrets  ne  seraient 
jamais  exécutés  si  Ton  ne  remplaçait  les  comités  existants  par 
une  commission  extraordinaire.  Bourbotte,  Prieur  de  la  Marrie, 
Duroi  et  Duquesnoy  furent  nommés  pour  la  composer.  Un  bu- 
reau formé  à  la  hâte  mit  aux  voix  la  plupart  des  articles  com- 
pris dans  le  programme  de  la  veille.  On  y  joignit  l'arrestation 
des  journalistes,  et,  sur  la  proposition  des  assistants,  l'aboli- 
tion de  la  peine  de  mort,  mais  avec  des  exceptions.  Quelques 
chapeaux  levés  en  l'air  servirent  de  signes  d'assentiment. 

Si  l'insurrection  eût  été  mieux  dirigée,  elle  se  fût  emparée 
d'abord  des  comités  de  gouvernement.  Elle  ne  le  fit  pas.  Ces 
comités  déclarèrent  que  l'Assemblée  n'étant  pas  libre,  ils  ne 
reconnaîtraient  aucun  des  décrets  qu'elle  pourrait  voter  pen- 
dant la  journée.  A  neuf  heures  du  soir,  les  forces  des  sections 
fidèles  furent  réunies.  Après  d'inutiles  sommations,  Raffet 
avança  et  fit  baisser  les  baïonnettes.  Alors  ce  ne  fut  plus  qu'un 
cri  de  sauve  qui  peut.  A  minuit,  après  quelques  retours  agres- 
sifs, la  salle  fut  évacuée  définitivement. 

Les  députés  rentrèrent  les  uns  après  les  autres,  animés  par 
la  colère.  Ils  se  dirent  que  les  rebelles  avaient  été  trop  légère- 
ment châtiés  après  le  12  germinal  ;  qu'il  fallait  en  finir.  On  dé- 
clara qu'il  n'était  pas  nécessaire  de  rapporter  les  décrets  pro- 
clamés au  milieu  du  tumulte,  attendu  que  l'Assemblée  n'avait 
rien  voté.  On  somma  les  représentants  qui  y  avaient  pris  part 
de  s'expliquer;  puis  on  s'écria  qu'il  n'y  avait  plus  de  concilia- 
tion possible  et  qu'on  devait  s'emparer  d'eux  sur-le-champ. 
Romme,  Duroi,  Albitte,  Goujon ,  Duquesnoy,  Bourbotte,  Prieur 
de  la  Marne,  Soubrany  et  Peyssard  furent  saisis  par  les  gen- 
darmes de  service.  Quelques  anciens  commissaires  furent  éga- 
lement arrêtés.  Tallien  soutint  qu'il  fallait  faire  justice  des 
restes  des  Jacobins  et  frapper  Pache  et  Bouchotte,  les  deux 
chefs  de  cette  faction  abominable.  «Vengeance,  citoyens, 
s'écriait-il,  vengeance  prompte  des  assassins  de  nos  collègues, 
des  assassins  de  la  représentation  nationale,  des  assassins  de  la 
patrie...  Ils  ont  un  point  de  ralliement  dans  le  cadavre  de  1  in- 
fâme Marat;  ayons-en  un  dans  celui  de  l'infortuné  Féraud.  On 
ordonna  aux  sections  de  désarmer  «  les  assassins,  les  buveurs 
de  sang,  les  voleurs  et  les  agents  de  la  tyrannie  qui  avait  pré- 


[mai  1795]  PROCES   DES   JACOBINS.  625 

cédé  le  7  thermidor.  »  On  leur  donna  même  le  pouvoir  de  les 
arrêter  elles-mêmes  et  de  les  livrer  aux  tribunaux. 

Les  révoltés  qui  occupaient  encore  la  commune  se  reformè- 
rent le  lendemain,  21  mai,  au  faubourg  Saint-Antoine,  et  en- 
voyèrent trois  bataillons  devant  le  Palais-National.  Il  était  cou- 
vert par  les  sections  fidèles,  mais  les  canonniers  de  ces  sections 
paraissaient,  comme  au  10  août,  décidés  à  ne  pas  tirer.  On 
parlementa,  et  les  gens  des  faubourgs  se  retirèrent. 

Le  22,  les  trois  représentants  Gilet,  Aubry  et  Delmas,  char- 
gés de  la  force  militaire,  réunirent  aux  sections  les  plus  dévouées 
les  troupes  destinées  à  protéger  les  arrivages  de  grains  dans  les 
environs  de  Paris.  L'assassin  de  Féraud,  jugé  par  une  commis- 
sion militaire,  fut  conduit  à  l'échafaud.  Le  peuple  l'enleva,  et 
les  trois  sections  du  faubourg  Saint-Antoine  reprirent  les  armes. 
Le  23  (4  prairial),  Kilmaine,  après  avoir  tout  disposé,  artillerie, 
mortiers,  canons,  partit  dès  la  pointe  du  jour  avec  de  jeunes 
volontaires  des  sections,  et  essaya  de  pénétrer  dans  le  faubourg. 
Il  le  trouva  couvert  de  barricades.  Les  trois  représentants 
s'avancèrent  et  décidèrent  que  si  les  armes  n'étaient  pas  remises 
et  l'assassin  livré  ,  un  bombardement  immédiat  aurait  lieu. 
Menou  ,  qui  commandait  les  troupes,  fit  les  sommations  au 
nom  de  la  Convention.  Les  révoltés  cédèrent,  et  le  désarmement 
s'opéra. 

Les  gendarmes  de  service  à  Paris  avaient  favorisé  tous  les 
mouvements  populaires;  on  arrêta  les  plus  coupables,  les 
autres  furent  licenciés.  Les  commissions  militaires  condam- 
nèrent à  mort  trente  et  un  prisonniers  ;  un  plus  grand  nombre 
à  la  déportation  et  à  l'emprisonnement.  Parmi  les  trente  et  un 
condamnés  à  mort  il  y  eut  seize  gendarmes  et  cinq  complices 
de  l'assassinat  de  Féraud. 

La  garde  nationale  fut  réorganisée  dans  toute  l'étendue  de  la 
République  sur  de  nouvelles  bases,  et  mise  sous  les  ordres  du 
comité  militaire,  «  attendu,  portait  le  décret,  que  la  force 
armée  destinée  à  maintenir  la  sûreté  des  propriétés  et  des  per- 
sonnes doit  être  exclusivement  entre  les  mains  de  ceux  qui  ont 
à  la  maintenir  un  intérêt  inséparable  de  leur  intérêt  indivi- 
duel. »  A  Paris,  la  réorganisation  s'opéra  par  les  sections  elles- 
mêmes.  On  fit  venir  aussi  des  troupes  de  ligne  à  poste  fixe. 

Les  représentants  arrêtés  furent  transférés  dans  une  forte- 
resse en  Bretagne;  on  craignait  que  leur  présence  à  Paris  ne 
causât  des  troubles  et  que  les  Jacobins  n'essayassent  de  lesdéli- 
vn.  40 


626  LIVRE  CINQUANTE   ET  UNIÈME. 

vrer.  Mais  on  les  fit  revenir  presque  aussitôt  pour  les  soumettre 
au  jugement  d'une  commission  militaire.  On  décida  que  Pache, 
Bourbotte,  Audouin,  Hassenfratz,  Héron  et  quelques  autres 
seraient  traduits  devant  le  tribunal  d'Eure-et-Loir,  et  Barére, 
Billand  et  Collot  devant  celui  de  la  Charente-Inférieure  ;  on  eut 
le  tort  de  revenir  pour  ces  derniers  sur  la  chose  jugée.  On 
arrêta  encore  les  membres  des  anciens  comités,  excepté  quatre, 
au  nombre  desquels  furent  Carnot  et  Prieur.  On  décréta  neuf 
proconsuls  ou  anciens  commissaires  dans  les  départements. 
Enfin  les  poursuites  furent  reprises  contre  les  assassins  de  sep- 
tembre. Un  des  proconsuls,  Maure,  se  tua  pour  échapper  au 
supplice.  Le  vieux  Ruhl  se  donna  la  mort  également. 

Le  3  juin  (14  prairial) ,  la  Convention  célébra  une  fête 
funèbreenriionneurdeEéraud.  Thibaudeau  fit  décréter  qu'une 
fête  semblable  aurait  lieu  le  31  octobre,  jour  anniversaire  du 
supplice  des  Girondins. 

La  commission  militaire  qui  jugea  les  représentants  décrétés 
tint  cinq  jours  d'audience.  Elle  entendit  les  témoins  et  laissa  les 
accusés  se  défendre  eux-mêmes  ,  mais  ne  leur  accorda  point 
d'autres  défenseurs.  Sur  les  huit  qu'elle  jugea,  elle  en  con- 
damna six  à  mort  :  Romme,  Goujon,  Duquesnoy,  Duroi,  Bour- 
botte et  Soubrany  (le  17  juin).  Ils  avaient  gardé,  par  la  négli- 
gence de  leurs  gardiens,  des  ciseaux  et  un  méchant  couteau. 
Au  sortir  de  l'audience,  ils  se  les  passèrent  et  se  frappèrent 
tous  les  six.  Trois  se  tuèrent;  les  autres  furent  portés  meurtris 
et  sanglants  à  l'échafaud,  qui  les  acheva.  Romme  était  un  hon- 
nête fanatique.  Goujon,  arrivé  tard  à  la  Convention,  était  un 
esprit  exalté  et  faux;  cependant,  l'élévation  de  ses  sentiments 
et  le  courage  qu'il  montra  inspirèrent  certaines  sympathies. 
Ceux-là  du  moins  étaient  des  révolutionnaires  désintéressés  et 
purs  de  toute  tache  de  sang. 

Les  rangs  de  la  Montagne  s'éclaircissant  par  la  mort,  la  pri- 
son ou  la  fuite,  la  majorité  de  la  Convention  devint  plus  forte, 
plus  compacte,  et  put  agir  avec  plus  de  résolution. 


FIN     Dl      TOME    SEPTIEME, 


TABLE  DES  MATIÈRES 


LIVRE  QUARANTE-TROISIÈME.  —  locis  xvi. 
(première  partie.    1774-1782.) 


I.  Ministère  de  Maurepas 

II.  Turgot 

III.  Rappel    des     Parlements.     La 
guerre   à    l'absolutisme 

IV.  Guerre  des  Farines 

V.  Malesherbes 

VI.  Le  sacre  et  le  clergé 

VII.  Saint-Germain 

VIII.  Edits  sur  les  corvées  et  les  ju- 
randes  

IX.  Réformes  de  Turgot 

X.  Projets  de  Turpot 

XI.  Les  ennemis  de  Turgot.  Retraite 
de  Turgot  et  de  Malesherbes.   .   . 

XII.  Necker.  Système  de  l'emprunt. 

XIII.  L'Amérii|ue    anglaise.     Indé- 
pendance des  Etats-Unis 


XIV.  Rapports  des  États-Unis  avec 
la  France.  Franklin.  La  Fayette. 
Alliance  avec   l'Amérique 47 

XV.  Mort  de  Voltaire 52 

XVI.  Guerre  maritime  en  1778.   .    .       53 

XVII.  Affaire  de  la  succession  de 
Bavière 5g 

XVIII.  Campagne  de  1779.  Les  neu- 
tres        57 

XIX.  Campagne  de  1780  en  Amé- 
niérique 60 

XX.  >ieckcr  et  les  administrations 
provinciales.  Le  compte  rendu. 
Retruite   de  Necker gl 

XXI.  Campagne   de  1781 68 

XXII.  Campagne  de  1782 71 

XXIII.  Guerre    de  1  Inde.    Siiffren.        72 

XXIV.  L'Anglttcrre  veut  la  pais. 
Traités  de   1783 74 


LIVRE  QUARANTE-QUATRIÈME.  —  lodis  xvi. 


(deuxième 

I.  Fleury  et  d'Ormessoa 

IL   Calonne 

III.  La  cour  et  Beaumarchais.  Affaire 
du  collier 

IV.  Joseph  II.  Vergennes.  Affaires 
étrangères 

V.  Traités  de  commerce 

VI.  Embarras  des  finances.  Calonne 
et  les  abus.  Convocation  des  no- 
tables  

VII.  L'assemblée  des  notables  en 
1787.  Disgrâce  de  Calonne. 
Brienne 

VIII.  Les  nouveaux  impôts.  Résis- 
tance des  parlements.  Conces- 
sions de  Brienne 

IX.  Affaires  de   Hollande 

X.  Le  roi  au  Parlement 

XI.  Réunion  des  assemblées  provin- 
ciales  


PARTIE.   1782-1789.) 


92 

94 

100 

107 
111 
113 

117 


XII.  lùlits  de  Lamoignon.  Arresta- 
tion de  d'Eprémesnil  et  Montsa- 
bert 

XIII.  La  cour  plénièro 

XIV^.   Opposition  des   parlements   et 

du  clergé.  Agitation  de  la  Bretagne 
et  du  Dauphiné.  Béarn  et  Franche- 
Comté 

XV.  Chute  de    Brienne 

XVI.  Second  ministère  de  Necker. 
Politique  de  Necker.  Question  du 
vote  des  ordres 

XVII.  La  question  sociale.  L'égalité. 

XVIII.  Rappel    des     notables.     Le 


doublement  du  tiers. 


XIX.  Les  derniers  états  provinciaux. 
Troubles  de  Breta^-îne 


XX.  Les  cahiers  de  1789.  Vœux  ex- 
primés. Observations  sur  ces  vœux. 

XXI.  Les   élections    de   1789.    Ma- 
louet,  Mounier 


119 
122 


124 
130 


133 
138 

140 

14.5 

148 

156 


fc28 


TABLE   DES   MATIERES. 


LIVRE  QUARANTE-CINQUIEME.  —  assemblée  constitlante. 
(première  partie.   1789.) 


I.  Les  états  deviennent  l'Assemblée 
nationale.  Sicyès,  Mirabeau,  Mou- 
nicr 161 

II.  Serment  du  Jeu  de  paume. 
Séance  royale  du  23  juin   Réunion 

des  ordres 166 

m.  La  Cour  et  la  bourgeoisie.  Ben- 
voi  de  Nccker 172 

IV.  Troubles  à  Paris.  Prise  de  la 
Bastille.  Fureurs  populaires.    .   .  .      17.5 

V.  Le  roi  à  l'hôtel  de  ville 180 

VI.  Anarchie  dans  les  provinces.  Re- 
tour de  Mecker 182 


VII.  La   déclaraiion  des    droits.  La 

nuit  du  4  août 186 

VIII.  Mesures  de    Ncekcr  et  de    la 
Fayette 191 

IX.  La  séparation  des  pouvoirs.  Le 

veto 192 

X.  Les  emprunts 198 

XI.  Mirabeau 199 

XII.  Les  journées  d'octobre 200 

XIII.  Retraite    de    Mounier    et   des 
monarchiens.   Rôle  de   Mirabeau.     204 


LIVRE  QUARANTE-SIXIEME.  —  assemblée  constitcante. 
(deuxiémf  i'.xrti-^.  178?-1791.) 


I.  La  loi  martiale 210 

II.  Les  biens  du  clergé 211 

III.  La  loi  départementale 214 

IV.  Les  clubs  et  les  fédérations. L'a- 
dresse  aux   provinces 217 

V.  Les  assignats.  Attaques  contre  le 
clergé 221 

VI.  R«lations  de  Mirabeau  avec  la 
cour.  Troubles  du  Midi 225 

VII.  Nouvelle     organisation    judi- 
ciaire   228 

VIII.  Constitution  civile  du  clergé.  230 

IX.  Fête  de  la  fédération 232 

X.  Insurrection  militaire  à  Nancy.   .  235 

XI.  Retraite  de  Necker.  Tableau  de 
l'Assemblée 237 

XII.  Attaque    contre  les    ministres. 
Changement  du  ministère 240 

XIII.  Le  serment  du  clergé.  Schisme 
constitutionnel 244 

XIV.  Vues  de  Mirabeau.  Mirabeau 

et  Rouillé.  Rôle  de  la  Fayette.   .   .  24S 

XV.  Première  loi  sur  l'émigration.  254 
XVI    Mort  de  Mirabeau 257 


XVII.  Responsabilité  des  ministres.     259 

XVIII.  Émeute  du  18  avril  1791.   .     260 

XIX.  Le  parti  constitutionnel.  Vote 

de  non-réélection 2^)3 

XX.  Apothéose  de  Voltaire  et  lettre 

de  Haytial 266 

XXI.  Débat  sur  l'armée 267 

XXII.  Fuite  de  Louis  XVI.  Attitude 

de  1  Assemblée 270 

XXIII.  Louis  XVI  à  Varennes.  Ren- 
trée à  Paris 274 

XXIV.  Politiquedesconstilutionnels.     277 

XXV.  Débat  sur  l'inviolabilité. 
Emeute  du  Champ  de  Mars.   .    .   .      281 

XXVI.  Les  constitutionnels  et  l'émi- 
gration      284 

XXVII.  Révision  de  la  constitution. 
Acceptation  de  la  constitution. 
ScriDent  du  roi.  , 286 

XXVIII.  Dernières  lois  de  la  Con- 
stituante  291 

XXIX.  Jugement  surla  Constituante.     294 

XXX.  Entrevue  de  Pilnitz.  Protes- 
tation des  princes  émigrés 297 


TABLE   DES    MATIERES. 


629 


LIVRE  QUARANTE-SEPTIEME.  —  la  législative, 
(1791-ni.l-2.) 


I.  Louis  XVI ,  roi  constiti'.tiounel.   .  301 

II.  Démission  de  la  Fayette 303 

III.  Débat  sur  l'émigration 30.") 

IV.  Débat  sur  les  prêtres  non  asser- 
mentés   308 

V.  Déroule  du  parti  constitutionnel.  311 

VI.  Préparatifs   militaires.    Le   club 

des  Jacobins 313 

VII.  Armement  des  sans-culotles.    .  311 

VIII.  Troubles  des  départements.  .  319 

IX.  Chute    des   ministres    constitu- 
tionnels   3-20 

X.  Ministère  girondin 322 

XL  Fête  des   Suisses   de    Château- 
vieux 32i 

XII.  La  guerre.  Echecs  en  Belgiijue.  326 

XIII.  Le  comité  autrichien 328 

XIV.  Renvoi  des  ministresgirondins.  33l 

XV.  Lettre  de  la  Fayette 333 

XVL  Journée  du  20juin 334 


XVII.   La  Fayette  à  Paris.  Efïefves- 

cence  des  partis 

XVIIL  Arrivée  des  fédérés 

XIX.  Le  danger  de  la  patrie.    .   .    . 

XX.  Hésitation  des   Girondins..    .    . 

XXI.  Manifeste  de  Brunswick.  .    .    . 

XXII.  Demande  de  la  déchéance.   . 

XXIII.  Journée  du  10  aoilt.  Inva- 
sion des  Tuileries.  Le  roi  se  réfu- 
gie à  l'Assemblée 

XXIV.  Suspension   de    Louis  XVI. 

XXV.  La  nouvelle  Commune  de  Pa- 
ris. Le  tribunal  du  17  août.    .    .    . 

XXVI.  Fuite  de  la  Fayette 

XXVII.  Les  Prussiens  en  France. 
Visites  domiciliaires 

XXVIII.  Le  2  septembre.  Massacres 
dans  les  prisons.  Marat  et  Roland. 
Autres    massacres 

XXIX.  Réaction.    Vergniaud.   ,   .   . 

XXX.  Election  de  la  Convention. 
La  France  et  les  partis 


338 
342 
345 
.347 
348 
351 


353 
358 


361 
364 


367 


371 

379 


381 


LIVRE   QUARANTE-HUITIÈME.   —  la  convention. 

(première  partie.  1792-21  janvier  1793.) 


I.  Victoire  de  Valmy 385 

IL  Proclamation  de  la  république 
Attaijue  contre  les  septembriseurs. 
Marat  à  la  tribune.  Rôle  embar- 
rassé des  Girondins 388 

III.  Liquidation  de  la  Commune.    .      396 

IV.  Custines  sur  le   Rhin.    Dumou- 

riez  à  Paris.  Ses  plans 398 

V.  Louvet  attaque  Robespierre.  Ro- 
bespierre amnistié 402 

VI.  Bataille  deJemmapes.  Dumou- 

riez  et  les  Jacobins  en  Belgique.   .     407 

VII.  Politique  révolutionnaire  à 
l'étranger 410 


VIII.  Le  roi  au  Temple.  Discussion 

sur  l'inviolabilité 413 

IX.  Question  des  subsistances.    .   .  .  416 

X.  Réélection  de  la  Commune.  .   .   .  418 

XI.  Accusation  du  roi 419 

XII.  Débat  sur  le  duc  d'Orléans.     .  423 

XIII.  De  Sèze  et  Malesherbes.  Ver- 
gin'aud.  Gcnsonné.  Barère 424 

XIV\  Agitation  de  Paris 429 

XV.  Vote  de  la  mort  du  roi 431 

XVI.  Le  21  janvier 43.-) 


LIVRE   QUARANTE-NEUVIEME.  —  la  convention, 
(deuxième  partie.   1793.) 


I.  La  guerre  avec  l'Angleterre.  Cam- 
bon.  Levée  extraordinaire 438 

II.  La  guerre  à  la  contre-révolution.     442 


III.  Émeutes  de  février  1793 444 

IV.  Tentative  de  Dumouricz  sur  la 
Hollande 445 


630 


TABLE   DES    MATIERES. 


V.  Émcules   cie  mars 447 

VI.  Perle  de  la   Belgique 4")1 

VII.  Troubles  des  provinces 453 

VIII.  Mesures  de  salut  public.  .   .   .  435 

IX.  Complot  avorté  de  Dumouriez. 

Les  Girondiijs  cl  Dauioii 437 

X.  Robespierre   atla(|ue  la  Gironde. 
Défense  de  la  Gironde.  Triomphe 

de  Marat 461 


XI.  La  politique  de  la  Montagne.   .      i66 

XII.  Enrôlements  à  Paris 467 

XIII.  Les  provinces  se  rallient  à  la 
Gironde 4)9 

XIV.  La  commission  des  Douze.  Ar- 
restation d'Hébert 473 

XV.  Complot  contre  la  Conveiilion. 

Le  31  m;M 477 

XVI.  Le  2  juin.  Expulsion  des  Gi- 
rondins      481 


LIVRE  CINQOAISTIEME.  —  la  convention, 
(troisième  partie.   1793-1794.) 


I.  Silence  de  la  Convention 486 

II    Réaction  dans  les  départements. 

La  Gironde  et  les  royalistes.   .   .   .  489 

III.  Décrets  d'accusation 402 

IV.  La  constitution  de  1793 493 

V.  Saint-Just 496 

VI.  Mort  de  Marat 499 

VII.  Ruine  des  fédérés 501 

VIII.  Agiotage  et  socialisme 502 

IX.  Décrets  de    Barère 504 

X.  La  fête  du  10  août 506 

XI.  Levée  en  masse.  Cambon  et  le 
grand  livre 509 

XII.  Cusiines 512 

XIII.  L'armée  révolutionnaire.    La 

loi  des  suspects 514 

XIV.  Guerre  de  Vendée 518 

XV.  Conventionnels  décrétés  d'accu- 
sation   521 

XVI.  Siège  de  Lyon 523 

XVII.  Batailles  de  Watignies  et  de 
Cholet.   .   .  • 525 

XVII I.  Supplice    de    Marie -Antoi- 
nette   526 

XIX.  Procès  des  Girondins.  Supplice 

des   Girondins 529 

XX.  La  guillotine 532 


XXI.  La  Terreur  à  Lyon  et  dans  les 
départements 53* 

XXII.  Les  Vendéens  au  nord  de  la 
Loire 537 

XXIII.  Chaumette.  La  fête  de  la 
Raison 538 

XXIV.  Robespierre  s'oppose  à  l'a- 
théisme.  Les  épurations 542 

XXV.  Le  gouvernement  révolution- 
naire. Le  Vieux  Cordelier 547 

XXVI.  Prise  de  Toulon 550 

XXVII.  Le  salut  public 552 

XXVIII.  Complot  d'Hébert.  Sup- 
plice des  hébertistes 555 

XXIX.  Danton  et  les  indulgents. 
Supplice  des  dantouistes.  Nou- 
velles fournées 558 

XXX.  Proclamation  de  l'Être  su- 
prême      564 

XXXI.  Campagne  de  1794 565 

XXXII.  Progrès  de  la  Terreur.  Di- 
visions au  sein  des  comités.  La  loi 

du  22  prairial 569 

XXXIII.  Victoire  de  Fleurus.  .   .  .     576 

XXXIV.  Robespierre  et  ses  ennemis.     577 

XXXV.  Robespierre  menace  la  Con- 
vention. Journée  du  9  thermidor. 
Fin  de  Robespierre.  Jugement  sur 
Robespierre 578 


LIVRE  CINQUANTE  ET  UNIÈME.  —  la  convention, 
(quatrième  partie.   1794-1795.) 


I    Réaction  thermidorienne 586 

II.  Fin  de  la  Terreur 589 

m.  La  queue  de  Robespierre.  Ro- 


bert Lindet.  Les  complices  de  Ro- 
bespierre  591 

IV.  Fermeture  du  club  des  Jacobins.     596 


TADLE   DES   MATIÈRES. 

V.  Succès  des  armées 599 

VI.  Procès  de  Carrier 60O 

VII.  Mesures  réparairices.  La  sociéié 
après  thermidor (J02 

VIII.  Lois   de    la  Convention.   Loi 


631 


sur  l'instruction  publique.  Lois  di- 
verses      608 

IX.  Conquête  de  la  Hollande.   .   .  .     610 


X.  Rappel  des  proscrits 611 

XL   Le  12îjerminal.  Procès  deFou- 
quier-Tinville 615 

XII.  Soumission  de  la  Vendée.  Traité 
fie  Bâle 61g 

XIII.  Révision   des  lois    révolution- 
"aires 620 

XIV.  Le  1"  prairial.  Procès  des  Ja- 
cobins      622 


FIN    DE    LA    TAIiLE     DES    MATtÈRES. 


PARIS.    TYPOGRAPHTE    DE    E.    PLON    ET    c'e,    RUE    GARASClȫE,    8. 


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